Correspondance de Rome, t. CGLXXXI, p
parce qu'elle avait reconnu dès ce temps-là qu'un homme de bien, d'honneur, et sincère, comme M. le cardinal Odescalchi, ne pouvait pas compatir avec de telles gens, et qu'il était bon que Sa Sainteté sût que le cardinal Azzolini avait dit depuis peu : Ceux qui n'ont pas voulu le cardinal Odescalchi pour pape le gouvernent, et il fait peu de cas de ceux qui Pont voulu. Sa Sainteté me répondit seulement : Comment est-il possible que le cardinal Azzolini parle ainsi? Ce qui pouvait faire croire que Sa Sainteté était convaincue, du reste ce qui ne se pouvait pas autrement... Les cardinaux Cibo et de Luca, que j'ai fait informer de ce qui s'était passé dans mon audience, ont fort condamné le procédé du pape ;.. ils ont montré un très grand zèle pour le service de Votre Majesté; ils avaient estimé qu'il fallait que je parlasse fortement au pape, et que je disse tout ce que je pourrais contre Azzolini, Ottobon etFavoriti. » — Déjà, le 8 août, le duc d'Estrées avait écrit à Louis XIV : « II sera toujours sûr de croire que, lorsque les cardinaux Pio, Ottobon, Azzolini et Casanatta auront la moindre occasion d'entrer avec Sa Sainteté sur les affaires de France, ils ne manqueront pas de faire tout ce qui dépendra d'eux pour essayer de les embrouiller et de les porter à une rupture. »
Vers ce même temps, le cardinal Ludovisio avoua au prélat Giorry qu'il avait été sollicité par le cardinal Ottoboni, de concert avec le cardinal Pio. Giorry le dit expressément au cardinal d'Estrées1. Donc, les intrigues autrichiennes d'Ottoboni n'étaient pas moins certaines que sa haine contre les intérêts français. Le 11 septembre, Servient raconta à Croissy qu'il avait parlé avec une grande modération à Ottoboni, et que celui-ci lui avait exprimé des sentiments de profond respect pour Louis XIV. Mais Servient n'y crut pas; et, comme moyen de ramener Ottoboni à des sentiments meilleurs et plus vrais, il pro-
1. Le cardinal d'Estrées au roi, le Ie"- septembre 1682 (Correspondance de Rome, t. CGLXXXIV, p. 247-258).
posa que le roi se plaignît de ce cardinal à la république vénitienne, dont il était le ministre à Rome i.
On lit, dans la dépêche du duc d'Estrées au roi, le 46 septembre 1682 : « L'on nous a assuré que la république de Venise avait désapprouvé la conduite du cardinal Ottoboni dans les affaires de France, et lui avait défendu d'y entrer dorénavant en aucune manière. A quoi il ne faut pas douter, si cela est, qu'il n'obéisse ponctuellement dans les choses qui se pourraient découvrir, par la crainte que l'on ne maltraitât ses parents et que l'on ne saisît les revenus qu'il a dans les Etats de la république, qui sont considérables; car, du reste, l'on peut s'attendre à tout le mal qu'il pourra faire sous main. » Le 18, Louis XIV écrivit de Versailles au duc qu'il se flattait que le pape ne confierait pas à Ottoboni les secrets des négociations entamées entre les cardinaux d'Estrées et Cibo. Louis XIV était en vérité bien peu clairvoyant de se flatter de telles choses.
Vers le même temps, Sa Majesté adressa à Ottoboni une lettre qui lui fut remise par Servient. Servient rendit compte de cette entrevue, dans un mémoire destiné au cardinal d'Estrées : « Il reçut, dit-il, la lettre du roi, levant sa berette (sic), baisant la lettre et me la faisant expliquer d'abord. » Ottoboni répliqua qu'il estimait à la vérité Azzolini, mais qu'il ne suivait ni ses conseils ni ses vues; que quiconque parlait autrement le calomniait; « qu'au reste, lui, cardinal Ottobon, n'était pas aimé de tout le monde, et qu'il fallait distinguer les fourberies d'une cour, où des gens passionnés et oisifs inventaient des menteries selon les conjonctures et les ornaient de circonstances probables, se voyant en sûreté parce qu'on n'y use d'aucune confrontation. » Comme Vénitien et comme cardinal, Ottoboni protesta aussi de son « attachement au service de Sa Majesté et de sa couronne. » La conversation se porta ensuite sur la régale ; le cardinal