CHAPITRE III
INNOCENT XI. SA REPUTATION CHEZ SES CONTEMPORAINS ET SES HABITUDES D'INTÉRIEUR
La lutte opiniâtre qu'Innocent XI soutint contre le gallicanisme a fait considérer ce pape comme un des prédécesseurs dogmatiques de Pie IX. Il y aurait effectivement plus d'un rapprochement à faire entre ces deux pontifes. Quoi qu'il en soit, le parti ultramontain a toujours cherché à justifier, à exalter même Innocent XI. D'après M. Brischar, ce seraient les jésuites qui auraient fait interrompre, par leur influence, son procès de canonisation, recommandé par Philippe V et poursuivi par Benoît XIV, Clément XI et Clément XII1; mais il est question aujourd'hui d'en reprendre la continuation2. Il est certain que ce pape fait quelque contraste avec les
1. Voy. jergier, Dictionnaire de théologie, édit. Le Noir, Vives, 1875 ; art. Innocent XI.
2. On lit dans la Semaine religieuse de Paris, organe officieux de M. le cardinal Guibert (n° du 2 février 1878, p. lil) : « Le camail dont Pie IX s'est servi les 28 et 31 décembre, a été porté -par Innocent XI, il y a près de deux siècles. Les arrière-neveux de cet illustre pontife venaient d'en faire hommage à son successeur le matin même. Pie IX s'est empressé de s'en revêtir, le considérant comme une relique. Car Innocent XI est au nombre des vénérables, sa cause ayant été introduite devant la sacrée congrégation des Rites. »
deux qui l'avoisinent immédiatement, Clément X son prédécesseur et Alexandre VIII sou successeur, ainsi qu'avec la plupart des cardinaux et des prélats qui composent sa curie. Sa sobriété, sa vie retirée, son humeur taciturne, ses dehors sévères, sa ténacité dans sa lutte avec Louis XIV qui triomphait partout sauf à Rome, sa patience dans ses souffrances, firent sur le public une grande impression en sa faveur. Il laissa des finances relativement prospères : d'où sa réputation d'intégrité. Il ne fit pas son neveu cardinal ; ce qui le fit passer pour exempt de tout népotisme. Les faiblesses et les fautes de ses successeurs le grandirent aussi; lorsqu'on en voyait quelques-uns accorder des faveurs excessives aux princes, on se rappelait Innocent XI, refusant en 1686 î'évêché de Munster à l'électeur de Cologne, qui en possédail déjà plusieurs, et en 1689 I'évêché de Trente à M. de Lorraine, qui désirait un bref d'éligibilité à cet évèché pour un de ses fils âgé de neuf ans, etc.
Mais l'histoire vraie est impartiale, impitoyable. A côté des documents qui relèvent les qualités précitées, il en est d'autres qui mentionnent les défauts et les fautes; quiconque connaît l'humanité ne saurait en être surpris. Libre à tel parti d'acclamer Innocent XI comme un futur canonisé; nous, qui n'appartenons ici qu'au parti de l'histoire, nous devons en produire les documents, documents d'autant plus précieux qu'ils ont été jusqu'à présent tenus dans le secret. On nous a fut voir, dans ce qu'on a appelé l'histoire, le masque du grand Innocent XI; nous allons voir ici son visage à découvert.
Mais, auparavant, écoutons l'opinion de ses contemporains. Lorsque nous saurons ce qu'ont pensé de lui ceux qui l'ont connu personnellement et qui ont même vécu dans son intimité, nous serons plus en état d'apprécier sainement ce qu'on a écrit, de son temps, sur son genre de vie, son esprit, ses connaissances, son caractère, son cœur, sa conscience, sa religion.
Le cardinal d'Estrées a écrit au roi que ce pape était
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obsédé par un démon1. Il l'accuse « de faiblesse, d'artifice, de mauvaise foi et de légèreté », et il dit que « la crainte seule a toujours modéré ses emportements'2. » Il le juge « capable de tout3. » Il relate qu'il est blâmé universellemment dans Home à cause de son inaction, et que « le blâme qu'on lui donne n'est pas médiocre4. » « On voit même, dit-il, de la faiblesse et de la contrariété dans ses discours ; et dans le temps qu'il prétend que son infaillibilité est une espèce d'article de foi, il la détruit lui-même par des propositions opposées. Je supprime ce qui me vient dans l'esprit sur cela, parce que je craindrais de sortir des mesures qu'on doit toujours garder dans les expressions qui regardent un caractère respectable5. » D'après le cardinal d'Estrées, le pape luimême était fort affligé de la façon dont il était jugé et traité par le public français. « Il n'y a que quatre jours, écrit ce même cardinal, que, s'entretenant avec un religieux à qui il parle assez confidemment, le pape exagérait tout le mal qu'on disait de lui dans le royaume, jusqu'à dire que, depuis saint Pierre, il n'y avait pas eu de pape pire que lui, qu'on en faisait des chansons qu'on chantait dans les cabarets, et que Votre Majesté ne donnait pas d'ordre pour réprimer ces emportements0. »
Le jugement de l'abbé de Servient, camérier de Sa Sainteté, n'est pas plus favorable. « C'est une fatalité, écrit-il à M. de Pomponne, que le pape, pieux, bon et désintéressé comme il l'est, corrompt le fruit de ses talents, dégoûte tout le monde et ne se fasse aimer, avec les bonnes qualités qu'il a, ni au dedans ni au dehors7. » Dans sa dépêche du 24 septembre 1682, il dit.
1. Dépêche des 2 et 3 mai 1682 (Correspondance de Rome, t. CCLXXXIII, p. 197-239).
2. Dépêche du 17 septembre 1682 (ibid.,t. CCLXXXIV,p 304-320).