CHAPITRE XVIII
• Les rapports de cette reine avec le cardinal Azzolini ont été racontés. Sa conduite avec le pape Innocent XI ne fut pas moins curieuse. Il est difficile de peindre ce caractère perpétuellement mobile, versatile et même faux; de suivre cette ex-reine déclassée dans ses caprices féminins, doublés de caprices royaux malheureux; de pénétrer toutes ses ruses, toutes ses petites perfidies, qu'elle se croyait permises sous le manteau de la diplomatie; de saisir le jeu qu'elle a voulu jouer, au milieu des intrigues politiques et religieuses de la curie; de dessiner exactement l'attitude qu'elle a voulu prendre dans le monde romain littéraire et scientifique; de faire ressortir ses travers, ses ridicules, ses aigreurs, son infatuation, le dégoût qu'elle avait de ses amis de la veille et celui qu'elle provoquait à son tour. Les dépêches diplomatiques sont précieuses à son endroit; plus d'un détail complète ce que l'histoire sait déjà de l'excentricité de cette reine déchue, toujours hautaine et passionnée, aussi intéressante que peu aimable et que peu digne de respect. La sincérité lui fit complètement défaut, et l'on s'aperçoit chez elle, plus encore que chez toute autre personne, que ce défaut est un vide que nulle qualité ne remplace. Très mal avec les d'Estrées, surtout avec le cardinal, elle chercha à être bien avec le marquis de Lavardin ; ses désirs de vengeance contre les d'Estrées ont atteint plu-
sieurs fois la France; et, en somme, elle a plus favorisé le papisme qu'elle ne l'a combattu, malgré les critiques amères, acerbes, sanglantes même, qu'elle dirigea contre la personne d'Innocent XI. Ses aphorismes en faveur de l'infaillibilité papale4 n'étaient qu'une théorie qui ne l'embarrassait nullement dans la pratique.
Il est impossible de mettre de l'ordre dans ce que les dépêches racontent d'elle ; d'ailleurs, la meilleure manière de retracer sa physionomie morale, c'est de leur laisser le décousu qui lui convient si bien à elle-même, c'est de la suivre au jour le jour et sans suite, si l'on peut ainsi parler. Sa meilleure histoire serait certainement son journal, et, ce qui peut le mieux suppléer à ce dernier, c'est le texte même des dépêches dans leur ordre chronologique. Au lecteur de se retrouver dans ce pêle-mêle pittoresque, et de discerner ce qui touche aux questions d'intérêt général.
Le 28 janvier 1676, le cardinal d'Estrées fit savoir à Pomponne qu'il était allé à une musique de la reine de Suède, parce qu'il ne croyait pas devoir cesser les commerces extérieurs avec elle2. Le 5 mai, le duc d'Estrées écrivit à Louis XIV : « La reine de Suède a voulu finir ses académies alternatives de belles-lettres et de musique par une dernière qui comprît l'un et l'autre, et dont les louanges du pape Clément X et ses qualités héroïques
1. On lui a attribué les aphorismes suivants : « On doit se soumettre aveuglément à l'Église romaine; elle est l'unique oracle par lequel Dieu parle. — La puissance illimitée et l'infaillibilité du pape sont les solides et inébranlables piliers de la foi catholique romaine. — Les conciles et toutes les puissances séculières du monde entier doivent être soumis au pape, mais le pape ne doit être soumis qu'à Dieu seul. Celui qui pense ainsi est catholique. Dès qu'on abandonnne ce fondement, il n'y a plus de religion. — Dieu a voulu que le gouvernement de son Église fût monarchique. Il a donné son infaillibilité au pape et non pas aux conciles. Le pape est tout sans eux, et ils ne sont rien sans lui. Il n'a à rendre compte de ses actes qu'à Dieu seul. » Cf. Westf. Kirchenblatt, cité par le Deulscher Merkur du 11 décembre 1880, p. 4-02.