‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 67 sur 473 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

INNOCENT XL SON CARACTERE D ArRES SES ACTES

Innocent XI quitta la vie commerciale pour la vie militaire, puis celle-ci pour la prélature.En se faisan prélat, il voulut avancer non par la science, mais par la signora Olympia et par l'or. Rien, dans de tels antécédents et de tels moyens, n'indique l'homme d'étude, le lettré, le théologien: aussi verrons-nous tout à l'heure que, malgré le caractère doctrinal de plusieurs des débats qu'il fomenta, il resta profondément étranger à la doctrine. Toutefois l'ignorance n'empêche pas la finesse et l'habileté. A ce dernier point de vue, Innocent XI fut un maître. L'abbé de Servient, après avoir montré son adresse à enrichir son neveu Don Livio, et à se dédommager luimême des sommes qu'il versait au roi de Pologne et à l'empereur, fait de lui cet excellent portrait, dans un mémoire adressé le 24 février 1685 à M. de Croissy : « Le pape a beaucoup de finesse et d'habileté... Il faut voir comme Sa Béatitude traite les ministres des princes les cardinaux et les seigneurs romains; comme elle leur refuse les choses essentielles, leur accorde les bagatelles, gagne leurs gens, pénètre leurs secrets, sait le plus souvent la matière de leur audience avant de l'accorder, la leur accorde, ou la refuse, ou l'évite, ou l'éloigné, tantôt par sa santé, tantôt par la leur, et sur différents motifs;

comme elle maintient la désunion parmi ses ministres pour les gouverner; comme elle tolère les défauts des émissaires ou espions qui lui sont nécessaires; comme elle châtie les mêmes choses dans les indifférents; et comme elle colore des prétextes de conscience et de piété la difficulté et la sévérité naturelle de son tempérament ; elle profile de tout ce qui peut augmenter F opinion de son désintéressement, comme elle a fait dans la mortification des deux prélats ci-dessus nommés, parents de Dom Livio. Le pape n'est assurément pas homme d'érudition profane ou ecclésiastique, et les gens d'une piété élevée ne le croient pas dans cette même élévation. Mais quant à la finesse, à la quantité de tempéraments et de réflexions, à la distinction des choses, des temps et des personnes, à l'application continuelle au secret, à la dissimulation sans affectation, à l'usage de la faiblesse d'autrui sûrement attaquée pour intimider les puissants sans se commettre avec eux, et cela tant à l'égard de ses sujets que des princes même, et à l'art de donner un air d'utilité, par le succès, à son irrésolution presque en toutes choses : c'est ce qu'on ne lui peut assurément pas constester1. » Rien n'est plus vrai. Servient avait déjà écrit à Croissy, le 25 juin 4682 : « Il y a plus d'adresse et de finesse dans Sa Sainteté que le public n'en imagine -. »

Mais, à part ce talent de ruse, voire même de rouerie, Innocent XI n'eut qu'une intelligence bornée. C'était déjà l'opinion du cardinal Albizzi, en 1076, lorsqu'il apprit le résultat du scrutin qui faisait Odescalchi pape. « Aristote, dit-il, prétend que la nature a horreur du vide; Odescalchi fait mentir Aristote. » Les événements de ce pontificat bruyant et livré à l'erreur n'ont malheureusement infligé aucun démenti au cardinal Albizzi.

Comme il a déjà été dit, l'abbé de Servient fit remar-

1 . Correspondance de Rome, t. CCXCVII, suppl. de 1685, p. 41-54. 2. Ihid., t. GCLXXXI, p. 30-47.

quer, dès le 9 septempre 4 676, qu'Odescalchi n'avait vu que Cômeet Rome1. En 4680, dans une de ses audiences, )e duc d'Estrées lui ayant parlé de la façon dont Philippe le Bel avait répondu à Boniface VIII, le pape parut «ignorer ce fait et en avoir quelque curiosité2. » Ses connaissances historiques étaient à la hauteur de ses connaissances géographiques. En fait de littérature, il lisait ses discours, mais ne les composait pas. Hier, au consistoire, écrivit le duc d'Estrées au roi le 44 janvier 4684, le pape a lu un discours en latin sur l'affaire de la régale « que l'on ne doutait point avoir été composé par l'abbé Favoriti - . » Le confident de ce dernier avoua à Servient, en avril 4682, qu'il fallait « déplorer la volontaire incapacité de Sa Sainteté 4. » Après la mort de Favoriti, ce fut Gasoni qui fut le latiniste du pape; mais celui-ci en était moins satisfait. « Sa Sainteté, qui, quoique incapable d'écrire en latin, l'entend bien et distingue le style choisi de celui du vulgaire, fut, dit Servient, peu satisfait de ce bref de Casoni \ »

Innocent XI professait naturellement la supériorité du pape sur les conciles, mais les raisons qui lui faisaient admettre cette doctrine montrent son ignorance en théologie. D'abord, selon lui, la puissance du pape venait de Dieu, ce qu'il n'affirmait pas des conciles, représentations de l'Eglise. Ensuite, les conciles n'étaient qu'une sorte d'états généraux ; or les états généraux étaient subordonnés aux rois. C'est par cette dernière considération qu'il engagea Louis XIV à combattre la doctrine de l'assemblée de 4682 : « Si les conciles étaient supérieurs

4. Lettre à M. Pachon (Correspondance de Rome, t. CCXLVI, p. 243-244).

2. Le duc d'Estrées au roi, le 15 octobre 1G80 (ibid., t. CCLXVI, p. 278-297).

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