CHAPITRE XI
Vendôme. Villars. 1702-1704.
Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde. D’une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-fdles, reine d’Espagne, duchesse de Bourgogne. D’autre part, la reine Anne, une femme timide, de cœur tout jacobite, qui, par obéissance pour sa hautaine amante et maîtresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les ordres de la guerre, et malgré elle, accable sa famille.
Donc, celle horrible guerre, la plus exterminatrice qu’on ait vue jusque-là, se meut en haut dans la sphère ondoyante du sentiment, au hasard des amours, des amitiés de femmes, au flux et au reflux de leur humeur, de leur
santé. Politique oscillante, plus capricieuse en ses alternatives que le caprice de la mer.
Elle effraye surtout par sa mobilité dans le choix de nos généraux. Chaque année, ils changent d’armée. Ils courent de l’une à l’autre, d’Italie en Flandre, du Rhin à l’Espagne. Yendôme, Villars, Berwick, Villeroy, Marsin, Tallart, Tessé, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n’ont temps de poser le pied. Dès qu’ils commencent à s’établir et à organiser, quelque raison de cour, quelque intérêt de cœur, un soupir, un souffle de femme, les enlève de là et les envoie à l’autre pôle. Un exemple frappant est celui de Berwick, solide et sérieux général, que la reine d’Espagne renvoie pour cela même en France. 11 est remplacé par l’aimable, l’amusant général Tessé, beau-père d’un jeune fou, Maulevrier, amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui à peine à Madrid le devient de sa sœur.
Voilà un élément inconnu partout mêlé à cette guerre, et qui empêche de prévoir. Un autre, c’est l’excès des misères. Les armées ne sont point nourries; souvent elles n’ont pas d’armes. Pourquoi les campements sont-ils souvent si éloignés, partant les mouvements difficiles et de peu d’ensemble? C’est que les corps d’armée cherchent leur vie, et se nourrissent comme ils
peuveiil. Pourquoi des victoires inutiles, sans résultat. Les généraux répondent : « On n’a pas pu marcher, faute de pain. »
Vouons-nous dns ùjnotis. Le hasard et la faim mènent la France en celte grande loterie. Lançons-nous-y, tète baissée. Môme Eugène et Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrière eux des inconnus terribles, les faiblesses de la reine Anne, l’avarice hollandaise, les grandes révolutions d’Autriche. — Qui sait? Des hommes d’aventures et des généraux de hasard pourraient bien, par une risée trop fréquente de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot?
On l'a vu sur la mer. Quand les temps réguliers du calcul et de la puissance ont cessé, aux Duquesne, aux Tourville, ont succédé Jean Bar.t, Duguay-Trouin, l’aventure héroïque, et les bonheurs de l’impossible, frisant l’écueil, n’y touchant pas.
Les généraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses, suppléant aux moyens qui manquent par d’heureux coups, de brillantes folies qui ont le très -réel effet de ravir le inonde ébloui et de créer des forces d’opinion.
Le sombre Saint-Simon, enfermé comme un lion en cage dans sa prison royale, à Versailles, à Marly, regarde à travers ses barreaux les vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendôme, et il