XIV. li
n’en voit que le grotesque. 11 les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comédiens. C’est par là cependant, par l’audace souvent ridicule, airs de bravoure, vanterie, menterie, que ces héroïques bouffons relevèrent et soutinrent le moral des armées. Au défaut de solde et de pain, ils payèrent de chansons et firent rire la mort même. Quand nos misérables recrues, arrachées du village, dans un hiver du Rhin, sans habits, sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du désespoir? un général immuablement gai, qui buvait avec eux quelque peu d’eau-devie, et sifflait des airs d’opéra. Ils le suivaient où il voulait. Aux plus âpres gelées, ils ne voyaient que le soleil, disaient : «C’est le temps de Vil— lars. »
Il en était de même pour le paysan du Midi que la milice arrachait à sa mère et lançait au delà des Alpes. (Voy. Saint-Simon sur ces désolations.) Le malheureux, résigné à la mort, ayant passé les neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse armée de Vendôme; tout était oublié. « On y mourait comme des mouches, »
dit Louville. Point d’ordre, rien de prévu; point d’hôpitaux. Mais nulle part on n’était plus gai. Ce gros garçon, le général de la licence, un satyre, un Bacchus, toujours à table, au lit, dans un parfait dédain de l’ennemi, donnait à
tous une merveilleuse assurance. Du désordre parfait, une force singulière naissait, l’initiative populaire.
Je regrette de n’avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et se réveille parfois aux grandes misères, pour nous donner des forces inattendues d’audace ou de patience. C’est l’amour de la vie sauvage. Nos soldats de Vendôme et autres apparaissent souvent avec les allures singulières de nos Canadiens, hardis coureurs de bois. C’est le zouave de ce temps-là.
Mais ce qui est d’alors, point du tout d’aujourd’hui, c est ce que le soldat français savait gré à son général d’être un très-grand seigneur, d’en avoir les allures, les vices, l’impertinence. Il se réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était prince, La bâtardise lui comptait fort aussi. La plume blanche qu il portait en bataille, et d’autre part son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les amours d’Henri IV et de la grasse Gabrielle.
Au château d’Eu, un grand portrait équestre donne l’homme même. Il monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu’un maréchal ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en bataille; lourde monture espagnole, à l’œil ardent toutefois, forte et propre aux coups
de collier. Lui-même est empâté, visiblement de chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime. Chez Vendôme, le regard loustic, rappelle aussi le côté gascon et le grand farceur béarnais. Au total, c’est un vieux enfant, un poupard de cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble, embarrasse l’esprit : c’est l’énigme d’un nez, spongieux, écourté; triste blessure qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l’aimaient fort, après sa belle bataille de Villaviciosa, à son triomphe le caractérisèrent d’un mot charmant. Tout Madrid cria : «Cupidon!»
Cet enfant gâté de l’armée étalait naïvement et faisait admirer ses vices. Dès quatorze ans où il fit la campagne de Candie, il vivait à la turque, ou, si l’on veut, à l’italienne. Chose commune alors; mais lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment affichées.
Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où chacun se cache, ce n’est pas en ce siècle une singularité personnelle. Recevoir en ces momenls-là était chose royale, vieil usage des cours, une faveur des belles et des rois. C’étaient les moments de la
grâce, ceux de favorable audience, que recherchait un courtisan habile, sûr d’éprouver moins de refus. (Voyez les chansons de l’époque, Maurepas, XXX, f. ni.)
Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps, de bonne heure peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le disent. Il était lourd et maladif. H lui fallait beaucoup de nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quelleinent, sur les champs de bataille, la vie de son château d’Anet, mêlée de jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait, semblait moins guerroyer que voyager, pour s’arrêter où l’on mangeait le mieux, surtout pour y dormir. L’auteur des Fables et des Contes, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fil ce vœu du néant : «Je le verrai, le pays où l’on dort. On y fait mieux: on n'y fait nulle chose. »
Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour le battre. Il avait d’éclatanls réveils. D’ailleurs, sous un général si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L’orgueil de l’ar-
mée d’Italie, son mépris pour celles du Nord, son fanatisme inconcevable pour son étrange général , étonnent en ce récit qui dément Saint- Simon.
Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa constitution admirable ne faiblit jamais. C’était un grand homme brun, nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement, comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait été le plus bel homme qu’on pût voir, aimé de tous, très-brave, recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on l’avait nommé Orondate. Notre Villars n’aimait que les romans, les comédies, les opéras, qu’il retenait, citait à chaque instant. Grand coureur d’actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie de près d’un siècle fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de vanleries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle, tout cela détonnait à Versailles, et on l’aurait jugé un comédien de campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui
le hait, après l’avoir bien dénigré, est obligé de dire que « ses jn'ojets étaient hardis, vastes, presque toujours bons , » et d’autre part, que jamais homme « ne fut plus propre à l’exécution. »
Quel éloge d'un capitaine! Il semble que cela contieftt tout.
C’est la satire amère de Louvois et de son système de suivre l’ancienneté, qu’un homme si vaillant, si brillant, et toujours en avant des autres, soit arrivé si tard. 11 n’était à quaranteneuf ans qu’un officier de cavalerie qui n’avait jamais commandé en chef. Il commençait à l’âge où l’on finit. Son heureuse nature voulut que, jusqu’au bout de celte guerre, dans la suprême crise, il se trouvât toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu’on ne peut comparer qu’à la retraite de Moscou.
Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible, ni l’impossible. 11 ne tenait nul compte des distances, ni des saisons. Il voulait en 1702 que Catinat, très-faible, qui gardait à peine l’Alsace, s’affaiblît, détachât Villars pour s’en aller à cent lieues, devant des armées supérieures, au fond de l’Allemagne, secourir notre faible allié, l’électeur de Bavière. Il voulait que Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les étroits défilés du val d’Enfer et de la forêt Noire, qu'avec les
charrois, l’artillerie, et tout l’embarras d’une armée, il suivît ces sentiers qu’on ne passait guère que l’étc, à pied, tout au plus à cheval.
Passer le Rhin, c’était déjà chose audacieuse et difficile, devant un excellent général allemand, le prince de Bade. C’est ce que Yillars hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il était inférieur d’un bon tiers en cavalerie, et l’infanterie (comme partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L infanterie allemande avait en outre l’avantage du terrain, occupant une colline et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu’on serait battu. Deux choses animèrent ces novices, Yillars, et l’arme nouvelle que personnelle maniait comme les Français, la baïonnette, réputée invincible depuis la Marsaille. Iis enlevèrent la colline en effet, culbutèrent, précipitèrent l’ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils eurent peur de leur victoire et se troublèrent d’une panique. Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son artillerie en se jetant devant, l’empêchant de tirer. Nous vainquîmes un peu par hasard. L’armée, sur le champ de bataille, par un grand mouvement populaire, proclama Villars maréchal. Le roi n’eut qu’à le confirmer (octobre 1702).
L’hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait. Bien plus, le duc de Savoie, notre beaupère, se mettait avec l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les Pays-Bas et la frontière du Nord n’eussent pu être défendu contre Marlborough, si les IIollandais ne l’eussent ralenti.
Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver, pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars, avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils, passe le fleuve près d’Huningue, et le descend sur la rive allemande. A peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée conmence et le soleil. Le soldat, plein d’élan, de gaieté, traîne ses canons jusqu’à Kelh, une place deVanban, qui n’en est pas moins forcée en treize jours (10 mars 1703).
Et, à l’instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il fallut entreprendre l’immense et périlleuse traversée de la forêt Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu’on la crut impossible. Une partie de l’armée, restée au Rhin, occupait le prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les chemins étroits, passa en onze jours, du Rhin aux sources du Danube.
On alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willingen, la rencontre se fit; l’Electeur se jeta dans les bras de Villars.
Qu’allait-on faire? Deux partis se présentaient. L’un qu’on peut dire proprement bavarois. L’instinct, l’amour de la Bavière, c’est toujours d’avoir le Tvrol, le pays bizarre et charmant qui la sépare de l’Italie. L’Electeur pouvait profiter de la stupeur de l’Autriche pour percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort chimérique, ne tenait compte ni des diffïcutés géographiques, ni des antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu’un tel pays peut opposer.
L’autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (V. ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c’était d’aller tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver l’Italie, d’où l’Empereur tremblant eût certainement rappelé ses troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c’était d’exterminer le monstre, de dissoudre l’empire autrichien. Il semblait condamné. Le sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les supplices, fermentait d’autant plus, et l’éclat ne pouvait tarder. Villars montrait ici un vrai génie divina-
teur. Il voulait frapper le coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1" juillet que l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragolzi. Tout cela était sous la terre. Villars n’en savait rien. La jusle haine du monstre l’avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut l’idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l’ennemi, le détournèrent sur la Russie.
Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de l’Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de projet. Il lui passe l’idée d’aller en Franconie. Puis, il change de nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol. Tout échoua*. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme , de l’autre côté, trouvait mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la défection de Savoie l’obligea de rentrer bien vite en Lombardie.
Malheur immense pour l’Europe. L’insurreclion avait gagné moitié de l’empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L’Empereur, aux abois, en était à acheter des Danois, à employer l’aide désespérée des bandes croates, des brigands serbes.
La France avait deux généraux, Villars, Ven-
dôme, et elle n’en sut que faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis s’amusa à la vaine affaire du Ty roi ; puis, la Savoie se. déclarant, il eut assez à faire de désarmer ce qu’il avait de Savoyards et d’entrer en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se lira d’affaire qu’en gagnant une grande bataille sur les troupes de l’Empire à Hochsledt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée, meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.
Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il lirait vers le Rhin, et l’Electeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela Villars, qui n’en fut pas fâché, ayant, dit-on, gagné beaucoup en Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la guerre à des Fi ançais.