CHAPITRE XIV
Gouvernement dw saints. Le ministère occulte. Le duc de Bourgogne. 1707 - 1708 .
Le roi ne sut que tard, à la mort de la duchesse de Bourgogne, la fâcheuse influence qu’elle avait eue sur nos affaires. Mais, dès 1704, dès la campagne de Blenheim, il eut regret à celle de madame de Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il créa à côté un ministère occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les dépêches, les plans, projets, etc.
Sous cette honte de Blenheim, humilié et se croyant, sans doute, frappé de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais même les tempéraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit d’équilibre qui lui faisait préférer Sainl-Sulpice et les Missions.
Il trouva qu’il avait été trop dur pour les Jésuites en écoulant leurs accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant La Chaise, il avait fait condamner et chassé le P. Lecomte, confesseur de la duchesse de Bourgogne. Il avait nommé et créé contre eux un archevêque de Paris, M. de Noailles, allié de madame de Maintenon. Tout cela ne laissait pas que d’inquiéter sa conscience. Le fantôme du jansénisme qu’on lui montrait à l'horizon, comine impiété et comme esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint aux Jésuites et accorda sa plus secrète confiance «aux dévots des dévots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de Bourgogne, n’étaient qu’une âme en trois personnes et formaient comme un petit couvent au milieu de la cour. Ces honnêtes gens, fort crédules, appartenaient à Rome entièrement et par suite aux Jésuites. Beauvilliers et le jeune duc étaient déjà dans le Conseil. Chevreuse n’y entra pas, pour être d’autant plus discrètement l’agent du ministère occulte qui contrôlait les actes de Cliamillart et rendait compte au roi.
Cette trinité, inspirée de Cambrai, grandit toujours contre madame de Maintenon, se révéla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle négociait toujours. On peut justement l’appeler le parti pacifique, celui de la paix à tout prix.
Parti chrétien pour qui la guerre fut un péché, qui ne sut faire ni la paix, ni la guerre. Parti romain, mené par les Jésuites, qui, malgré sa douceur, les suivit à l’aveugle jusqu’à donner au roi le plus funeste confesseur, le furieux jésuite Tellier. Parti de grands seigneurs à petites vues qui, dans leurs projets de demies-réformes, repoussèrent les réformes profondes de Vauban et de Boisguillebert.
Leur évangile était la lettre où Fénelon (dès 1693) voudrait que le roi demandât la paix et expiât par cette honte la gloire dont il a fait son idole, qu'il rendit ses complètes. Les provinces qu’il eût fallu rendre étaient nos barrières naturelles; s’en dessaisit 1 , c’était démanteler le royaume, abattre ses murailles et l’ouvrir à l’en nemi.
Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était dangereux de faire le paeitique en pleine guerre, d’aller offrant, cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l’ennemi ne voulait rien que la France elle-même.
Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à Versailles, et l’on fît humblement les plus compromettantes démarches.
Bans leur triomphe olympien Marlborougli, Eugène eurent ce surcroît de voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque négo-
dateur. C’était l’empirique Helvétius, médecin de Chamillart, guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et qui spécialement avait, par l’ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers d’une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait comme pour voir son père en Hollande. Personne n’y fut pris. L’absence d’un homme si connu, tout d’abord marqua à Paris; on en rit dans l’Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d’Espagne, de lui faire céder l’Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard l’Espagne même, et telle enfin de nos provinces.
Le coeur du parti de la paix, l’homme de la résignation, le vénérable enfant qui, de son vivant, fit légende, doit d’abord être bien connu.
Le duc de Bourgogne, né en 1682, n’avait rien de son père, Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et sa grand’mère; il n’eut ni la ruse ni l’esprit politique de cette maison. Il dériva entièrement de sa mère, fille de l’électeur de Bavière. Son aïeule maternelle était autrichienne; c’était une de ces filles de l’empereur Ferdinand qui peuplèrent l’Allemagne de jésuites. Il descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de Trente Ans, et, d’autre part, de l’am-
bilieux Maximilien de Bavière, des deux exterminateurs de l’Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui ne promettait pas d’aboutir à cet aimable prince, qui n’en garda que la dévotion.
Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de cœur amoureux, d’esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu’à aimer, et, quand elle vint en France, elle se donna trèsnaïvement et aima son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa sœur, la charmante princesse de Conti, tille de la Vallière, l’amusait et le gouvernait; elle n’eut pas grand mal à l’éloigner de l’Allemande, qu’elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants, et ne l’aima pas davantage. Elle bouda, s’isola; il la laissa et l’oublia. Elle fut comme recluse à Versailles, et tourna tout son cœur, tout ce qu’elle avait de poésie et d’imagination, vers certain bijou italien, une jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et qu’elle avait comme femme de chambre. C’est ainsi que Marie-Thérèse, femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n’était nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa princesse. Mais, comme elle avait beaucoup d’esprit, elle la priait et suppliait de se modérer un peu,
de cacher ce délire. Le contraire arriva. La Bcssola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea plus rien. Elle crut qu’on la lui avait empoisonnée, s’enferma avec elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari, ni enfants. Quand elle l’eut sauvée, elle sortit de là étrangère à tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l’objet. Sa Bessola ne lui survécut pas.
Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange roman. Le duc de Bourgogne eut l’aspect italien, un long et fin visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté, passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait aisément tourné aux goûts bizarres, à l’amour excentrique qui avait possédé sa mère. L’autre, le roi d’Espagne, Philippe Y, fut, de tous les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que Bourgogne, craignant toujours la mort, l’enfer, et demi-fou.
Fénelon n’eut le duc de Bourgogne qu’à sept ans. Il en fut effravé. De sa mère et de ses nour-
rices, des femmes qui l’élevaient, il était tout gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel railleur, et à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous les défauts et des princes et des gens de lettres.
Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l’embarras terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine homœopathique; contre la passion, il usa d’ellemême. Il se donna à l’enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette âme, que d’après les livres arrangés (comme l’ouvrage de Beausset), croiront qu’elle ne fut qu’harmonie. Il faut en croire Fénelon même, qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se passaient en lui. On a parlé de ï homme double, mais que celui-ci fut multiple ! mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l’homme de cour et de l’élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n’arriva, de guerre lasse, qu’à un état fort négatif, ce qu’il appelle « une paix sèche. » 11 en était fort loin encore quand il forma le duc de Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même. Amitiés et disputes, quiétisme, ultramonta-
nisme, foi systématique au passé, lueurs de l’avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques, il versa tout dans cette éducation,, et jusqu’à ce roman d’amour qu’on croirait sorti de la direction des Nouvelles catholiques.
Éducation très-hasardeuse, peu saine assuré-
ment, qui ne put qu’augmenter la fermentation d’une nature passionnée. Elle l'ennoblit, mais l’exalta, et fit de l’enfant une trop fidèle image de Fénelon, mêlé du prêtre et du sophiste, de l’écrivain surtout. Sous ce dernier rapport, il était plus qu’imitateur; il était le singe du maître. Dès qu’il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans en parler. L’orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il s’accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au précepteur ce que doit l’écolier, il le cachait à peine sous les dehors d’une fausse modestie. 11 disait à neuf ans : « Je laisse derrière la porte le duc de Bourgogne et ne suis avec vous que le petit Louis. »
C’était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n’était pas né mal fait; sa taille resta droite, tant qu’il fut dans les mains des femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il devint un peu bossu. On l’attribua à l’assiduité avec laquelle il tenait la plume et le
crayon. On essaya de tous les moyens connus alors, des plus durs même (la croix de fer).
Mais rien n’y fit. 11 en était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais uniquement dans le cercle du devoir, et n’eut d’Eucharis que la sienne, la duchesse de Bourgogne.
Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle encore des défauts choquants qu’il conserve. C’est alors qu’eut lieu le grand changement sous l’influence de sa petite femme et de M. de Beauvilliers. Dans celte année (23 octobre), le mariage célébré depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d’elle; elle bien moins de lui, pleura beaucoup. ( Arch . cur., t. XII.) Il était faible et délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand accroissement de passion. Pour elle, il fut poêle, fil quelques vers passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l’appelait en plaisantant Draco, du nom du terrible législateur. L’orgueil, l’emportement, la dureté, tout mollit en lui par l’amour. Il s’attendrit, et M. de Beauvilliers (c’est son très-grand honneur), profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à son cœur, l’intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un saint. Sa charité était extrême,
et, dans ce but, il se retranchait tout ce qu’il pouvait. On eut voulu seulement qu’elle fût un peu plus raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure, son travail n’étaient pas d’un prince, mais d’un savant, scribe ou lecteur à gage. S’il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu’il l’avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de Versailles jusqu’au dîner de Marly; il s’absentait encore avant le souper. Il était ainsi tout tendu dans l’étude et la piété, tout à fait étranger aux hommes.
Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la France. Il l’occupa de poser les questions qu’il adressait aux intendants sur l’état de leurs provinces, lui lit étudier leurs réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu’où iront les choses! Nous ne sommes encore qu’en 98, et déjà le pays semble à l’extrémité. Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille personnes, il n’y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages qu’on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une terre labourée. Si l’on approche, ils disparaissent.
Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c’est là le point délicat sur lequel on craindrait d’éveiller la sensibilité du prince. Les écrits qui restent de lui, montrent qu’on le tint, à cet égard, dans une singulière ignorance. Il croit que « le nombre des huguenots qui sortirent du royaume, peut monter (avec le calcul le plus exagéré), à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes. » Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes, délicats sous tant d’autres rapports, dès qu’il s’agit de l’unité de l’Eglise, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu’ils aient bien mal instruit leur prince, qu’ils lui aient étrangement défiguré le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l’impute aux protestants même, par ce raisonnement singulier que, s’il n’y avait pas eu d’hérétiques, on n’eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres souvenirs, il lire, non la pitié et l’idée de réparation ; il conclue, au contraire, qu’il faut pour toujours fermer la France aux protestants.
En l’entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a besoin, ses éducateurs l’abusèrent sur la grande réforme, la seule qui eût relevé l’État, la question des biens d’Eglise. « C’est de ces biens que vivent les pauvres. Il
serait contre l’intérêt de l’Etat de les dénaturer. »
Sur d’autres points encore, il est trop évident qu’on le tint dans une ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en France est naturellement très-dévot. On lui fait croire que la noblesse est le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674, où on lui fit son dernier appel).
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et aux jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais grande et croissante influence, à relever les jésuites, à leur rendre un pouvoir dont ils abusèrent cruellement.
Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient d’être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur leur Morale relâchée, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la découverte de leurs mensonges hardis sur l’Amérique et l’Orient, ils étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les convainquaient d’idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie, leurs masques tombèrent. Le chef de leur conseil étroit
de la rue Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les Sorbonistes, et par les Jacobins (l’inquisition dominicaine) .
La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être obligé de les donneraux sulpiciens, aux missionnaires et lazaristes. Ainsi enfonçaient les jésuites. Qui eût dit qu’en si peu de temps ils remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709 confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu’à remplir la Bastille, toutes les bastilles de France !
A partir de 1703, l’année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l’Eglise. 11 écrivait pour Rome (qui l’avait condamné) contre les jansénistes, et sensiblement remontait.
La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l’antipathie du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son maître. Même en allant en Flandre, et traversant Cambrai, il l’embrassa sans lui parler. Mais indirectement , il ne cessait d’en recevoir l’esprit. MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite retraite chez eux, à Yaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage né-
cessaire pour aller à l’armée. Par eux revenait la légende de la noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu’il donnait aux pauvres soldats. L’ennemi même, Marlborough et Eugène, l’aimaient, l’honoraient, faisaient respecter les propriétés de son Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur armée, lui firent l’honneur de donner le mot d’ordre.
Fénelon n’avait pas à se louer fort des jésuites qui, dans l’affaire du quiétisme, l’avaient quitté si vite. Il n’en fut pas moins empressé et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. 11 écrivit au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus grand service qu’il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la diversion qui détourna l’attention, qui fit oublier les jésuites et poursuivre les jansénistes.
M. de Noailles, qui lui avait enlevé l’archevêché de Paris au moment où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie de Quesnel, un livre janséniste fort modéré.
Il l’avait approuvé, sans prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en 1703, demande l’examen de Quesnel par les évê-
ques, et lui-même, donnant l’exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence, travaillée à Versailles. Les jésuites obtinrent du roi queQuesnel, alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l’apprit le 4 juin 1703, et à l’instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir les secrets du parti. Le fin mystère qu’on brûlait de surprendre, eut été de savoir si les jansénistes étaient en rapport avec les gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si contenu : « Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux parle, ou que son silence montre le fonds. »
Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque n’attaqua pas les jansénistes et se tut, fut suspect. Le seul silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (4704) fut forcé de parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des jésuites, et son grand homme, Godet, l’évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel, pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre les amis des jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que
Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien (24 mai 1703) « s’entendre avec M. de Chartres, mais satis que le roi le sache. » Clause très-favorable aux jésuites. Car le roi, voyant ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme et par les amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu’il croit brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et dira : « Les jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l’unanimité de l’Église. »
Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. « Le grand homme à grand nez , » dont parle Saint-Simon, eût pu s’y reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel, chimérique, qui se reproduisait encore dans leur ombre vieillotte, le duc de Bourgogne. Au moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c’était sa douceur insinuante ; Chevreuse, sa subtilité ; le jeune duc, sa mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d’esprit du monde. D’eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours d’une infinie prudence. Le jeune prince n’agissait qu’à force de respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs avaient pour moyen l’as-
siduilé, la domesticité, dit franchement Saint- Simon, l’attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie. Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de la supériorité de son génie. Sans s’en apercevoir, il adoptait, répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu’il avait reçue d’eux d’abord.
Toute la politique de Fénelon, qu’il soufflait à Versailles, portait sur un point faux : « Que l’Espagne était l’unique cause de la guerre, que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne soutiendrait plus l’Espagne, la France aurait la paix. » Le duc de Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le cœur et fut de cet avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu. Quand on eut perdu l’Italie en 1706, on en vint à cette cruelle opération ; sans consulter Philippe V, on offrit l’Espagne même aux alliés. Et cela juste au moment où celle pauvre Espagne semblait se relever un peu d’elle-même.
Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu’ici, tint aux rivalités provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers, à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l’archiduc. La petite reine y montra un courage, un élan, qui plut aux Espagnols. Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d’Almanza. Le
duc d’Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il reconquit la Catalogne, prit Lérida.
D’autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne, rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d’importance. Cela n’empêchait pas la France d’être morte réellement. On repoussa Eugène et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n’eut pas la force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en Flandre l’armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes découragées, n’osa bouger. On vit ce général, qui passait pour aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et l’ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre les barbares que bâtissaient les Byzantins.
En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart, ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l’acquiert par ce mariage. Leur union
devient si forte que Ghamillarl, pliant sous le fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy, ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a le ministère occulte et la confidence du roi ; Beauvilliers, la direction très-patente de l’ensemble et une influence directe sur la guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir perdu tout.
C’est l’apogée des saints, l’avénement réel du duc de Bourgogne, la rentrée violente des jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que les saints vont donner au roi.
L’incapacité de la coterie apparut tout d’abord dans les entreprises légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant, elle crut que l'Ecosse, irritée contre l’Angleterre, n’attendait que le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis, surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l’entreprise impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-Dieu, de la chapelle de Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n’en eut que la honte.
Meme espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers , Chcvreuse, montrèrent d’un coup ce qu’ils étaient, prouvèrent qu’ils ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l’armée, ni du monde réel, de l’éternelle nature humaine. Ils eurent l’idée bizarre de mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough celte conquête de la Flandre.
L’armée, péniblement refaite, n’avait pas besoin d’un tel surcroît de découragement. Inexprimables furent l’étonnement, et, s’il faut le dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant, dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci était bossu. Il y a bien des manières de l’être. Le bossu Luxembourg, fortement ramassé, donnait une idée d’énergie, de concentration redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui sont la faiblesse même. Saint-Simon, dont il fut le Dieu , ne peut dissimuler le triste effet de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu’à emboiter celui d’en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les jambes trop longues, non qu’elles fussent inégales; mais l’extrême grosseur d’une épaule rompait l’harmo-