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CHAPITRE XIII

Gouvernement des dames. — Défaites de Blcnheim, Ramillics, Turin. 1704 - 1706 .

Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes (16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l’cpouvantable revers de Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille. Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se rend sans combat; chose inouïe! une armée prisonnière! plus que Pavie, Azincourt et Poitiers!

Juste punition d’avoir écarté Câlinât et Aillars, pour donner le grand rôle aux généraux de madame de Maintenon.

Les historiens militaires sont véritablement bien secondaires ici. 11 faut remonter à la source, à la cause primitive des événements. Avant d’être

perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans la chambre de madame de Maintenon. De là partirent ces généraux indignes. De là les ordres, à la fois timides et imprudents, qui les firent opérer plus mal encore qu’ils n’auraient fait. Publiés enfin de nos jours, ils révèlent ces ordres que les grandes sottises furent expressément commandées de Versailles et visiblement inspirées par la petite prudence d’une femme médiocre, qui, en craignant tout, perdit tout.

Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit, en 1702, la mauvaise humeur du^oi, dont la santé s’altérait de nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l’affaire des Cévennes, laquelle eut le temps de grandir, tant qu’on y envoya Villars. Elle craignit, en 1704, les manœuvres hardies qui nous auraient sauvés, fit perdre les occasions.

11 faut savoir à fond ce que c’est qu’un gouvernement de femmes. Et, j’entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l’union fut bien moindre qu’on ne l’a dit.

Madame de Maintenon qui l’eut à onze ans, crut l’élever, s’imagina qu’elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et rusée,

déjà bien dressée par son père (comme sa sœur, la reine d’Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait d’avance parfaitement ce qu’était de naissance madame de Maintenon. Elle l’appelait ma tante, la captait et la caressait, en faisait ce qu’elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le contraire de la prude, l’opposé de cette discrète personne. Dès douze ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n’y avait pas moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi jusqu’aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bqnté.

L’ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa gaieté d’enfant, mais d’enfant trcs-intelligent. Elle entrait (à propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle sautait sur les genoux du roi, le*- caressait, lui tirait le menton. Bien plus elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le roi n’avait eu, pour les siens même, cet excès d’indulgence. Mais l’enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu’on pouvait croire que tout ne serait qu’amusement et n'irait pas jusqu’à l’influence sérieuse.

Le contraire éclata en 1700, à l’occasion du

testament de Charles II. Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l’acceptation, c’est-à-dire, se mit avec Monseigneur et la famille contre madame de Maintenon. Cela paraissait très-français, mais c’était surtout savoyard; elle espérait marier sa sœur à notre jeune roi d’Espagne.

La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d’agréments, divinisée par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où fleurit la gentille ligure, un peu pouponne, de Savoie.

Au portrait de Versailles, on l’a prise plus âgée, en tâchant de la faire princesse, imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui promettaient plus d’amour qu’elle n’en aurait eu à donner. Le masque intelligent, comique, est d’un petit bouffe italien, sensuel et facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais mordantes, dit Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.

Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de déplaire, je crois

qu’elle aurait été loin. Ces natures molles, de tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.

Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements. Plus grande, elle se mit à se rappeler tout ce qu’elle avait su de baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui, dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche, s’amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D’elle, il prenait tout bien. Il fallait qu’on en rît. Madame de Maintenon en riait.

Mais jusqu’où irait-elle dans celte voie scabreuse? La mesure n’était pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et du Malade imaginaire n’étaient pas au niveau des bouffons de là-bas. Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en maintes choses de nature qu’on n’aurait acceptées ici que dans les jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans celte chambre, le saint des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c’était l’audace la plus hasardeuse. C’était un grand coup de partie, à tout perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses

hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée.

On se demande comment, bonne et douce, eomme elle était, elle passa ce Rubicon d’audace impertinente qui devait blesser, humilier la respectable dame. Je crois qu’elle fut provoquée. En calculant, on trouve qu’il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son vol (au testament d’Espagne), lui suscita tout doucement une petite concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre amuseuse du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine Jeannette Pincré, qu’elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais qui n’y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là (par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup. Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la duchesse, mais qu’elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur amusement aux trois dernières années.

Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Main-

tenon, qui la lui avait donnée. Celle-ci, tout en l’aimant, peut-être, n’était pas fâchée qu’elle fît un coup de tête, qu’elle passât une fois toute mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la contiendrait.

11 faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). (Jne fois qu’il y avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d’elle par derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu’on faisait, elle se mit à rire, et dit : « Je fais ce que je fais les jours de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement d’eau. » Leroi rit à mourir. 11 ne la gronda point du tout, trouva cela plaisant, charmant. 11 n’y vit qu’une naïve liberté italienne, une audace de petite fille (je crois qu’elle n’avait pas quinze ans), et enfin la tendre assurance d’une enfant gâtée qui sait bien, que, quoiqu’elle puisse faire, elle n’en sera que plus aimée.

Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à madame de Maintenon dans tant d’affaires sérieuses, il se plaisait en revanche à l’humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez qu’il la trouvait peu amusante, c’est qu’il faisait entrer chez lui par les derrières

(uniquement pour causer) des dames spirituelles, comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui ne ménageait guère la dame régnante.

La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant tellement à l’aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au roi, flatter plutôt sa malice secrète.

Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait prévoir, c’est que, cela ayant réussi, l’audacieuse recommença, en fit une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la Collection des modes du temps. Cette grande histoire des mœurs qui donne tant de faits précieux (j’y ai montré plus haut l’avénement de madame de Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et peut-être, en effet, ce fut le véritable avènement de la duchesse de la Bourgogne.

Seulement, le graveur a fait, d’une espièglerie, une chose théâtrale, impudente et cynique. Chez lui, c’est bien une italienne, mais de fier profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir, et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur un lit de repos, elle montre d’un geste hardi un jeune domes-

tique en grande tenue qui apporte l’objet, et va le remettre -aux mains d’une autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l’office de femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l’utilité de la chose quand on va à la comédie ou au bal : « Cela s’appelle un agrément en style de galanterie. »

Un Irait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée, assise, donc n’est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à l’hôtel d’Albrct, chez madame de Richelieu, etc., serviable, complaisante à tout faire?

Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu’explique Saint-Simon, c’est que, la chose prise, elle la gardait toute la soirée, jusqu’après le souper du roi, allant, venant, siégeant en grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse reine, la prude, obligée d’endurer.

Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.

Elle l’avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames d’honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, cdmme dames de palais,

ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne servait à rien. Elle avait «les gens qui, pour elle, eussent voulu traverser la flamme. Telle fut son Domingo, un Espagnol, domestique qui ne l’était guère, d’un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se marier « pour ne pas se partager. » Elle ne l’ignorait pas et lui en savait gré. Elle morte, il s’alita, mourut.

Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce point, et moins à ses nièces qu’à d’autres. Elle prit pour observateur une personne froide, sûre, discrète, madame d’Espinoy, princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père du duc de Bourgogne.

Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de bêtise, aimait les farces d’écolier, à courir la nuit, berner les gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le souffre-douleur qu’on bernait était une dévote grotesque et sale, la princesse d’Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l’hiver, à Marly, fort tard, Monseigneur s’en allait avec la petite duchesse, surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose peu humaine, encore moins convenable, qu’une jeune princesse courût ainsi «la nuit. Ces libertés me-

naient plus loin, madame de Maintenon ne pouvait l’ignorer.

Madame, mère du Régent, dit, avec sa brutalité, que madame de Maintenon trouva son compte à la corromp'e. Mot dur, exagéré. Il faut dire seulement qu’elle n’était pas fâchée qu’elle se compromît, qu’elle lui donnât droit de la gronder, de lui dire qu’elle savait tout et de lui faire valoir qu’elle n’en disait rien au roi. La duchesse pleurait, l’embrassait.

Elle était mal mariée. Dans celte cour vieille, le jeune duc de Bourgogne était vieillot, avait l’air d’un abbé. 11 avait de l’esprit, du cœur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en était fort amoureux, et elle y répondait tant qu’il voulait, mais regardait ailleurs. Tout ce qu’il y avait de jeune à la cour papillonnait autour d’elle, comme d’une flamme. Elle choisit assez tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On aimait la duchesse et l’on ne disait rien. Mais elle-même se faisait du tort par sa nature tout en dehors, involontairement provoquante. Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu’on était aimé. Un fat, Maulévrier, d’ambition encore plus que d’amour, osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant

le scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui serrait à l’écraser. On le fit partir pour l’Espagne, où il fit de môme l’amour à la reine. Bref, n’arrivant ni ici, ni làbas, au but de folle élévation qu’il s’était proposé, le jour même du Vendredi saint, il se jeta par la fenêtre. Autre scandale : elle le pleura. Tout cela fil du bruit. D’autres eurent la même pensée, entr’autres l’abbé de Polignac. Il n’alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible cœur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer.

Tout cela très-public, et elle croyait qu’on ne voyait rien. Le soir, au cabinet, dans un laisseraller tout italien, elle se soulageait de ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu’elle appelait mon puits (de discrétion), et qui le matin disaient tout.

Non-seulement madame de Maintenon n’ignorait rien, mais elle était à même d’avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme de chambre ait fait à son insu l’étonnante démarche d’aller chez ce Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était très-ja-

louse, il ne lui fut pas malaisé d’avoir des billets de l’imprudente.

C’était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle eut des lettres satyriques de la mère du Régent, dont elle l’accabla, l’effraya, jusqu’à la mort du roi.

Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon tenait autour de la duchesse, au cœur de la famille royale, cette madame d’Espinoy et les lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici son intrigue, mais son cœur dans l’Empire. Ses cadets, Guise ou Vaudemont, ont fait plus d’une page noire à notre histoire. Vaudemont, général chez nous, n’en avait pas moins ses enfants généraux sous Eugène. Sa nièce, d’Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la duchesse de Bourgogne, parait l’avoir été aussi contre la France. Elle avait sa sœur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine (l’empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroy, si avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont, Villeroy était tout à jour. La cour, l’armée n’avait rien de secret. Les Lorrains mandaient tout au chef de

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leur famille, le duc de Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi bien qu’en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de Maintenon. Il la connaissait à fond, celte chambre* si bien close, où tout se décidait. Il en tenait les portes, il l’occupait par ses démons familiers.

Madame de Maintenon aidait à se trahir ellemême. C’est par égard pour les dames lorraines, ses indispensables espions, qu’elle ferma l’oreille aux révélations de Câlinât sur ce Yaudemont, agent de l’ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l’eût servie dans ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Câlinât, l’homme que le duc de Savoie craignait le plus, l’homme qui l’avait éreinté à la Marsaille, l’homme qui avait exécuté l’ordre de brûler ses châteaux, ses propriétés personnelles; l’homme qui le connaissait, le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on en-

voya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa très-faible, n’ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l’opinion s’établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé. On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu’il dut se retirer de lui-même.

Le roi n’avait à cœur qu’un général, son ami Villeroy, un acteur, un bravache, militaire de théâtre, qui, sous son panache et ses plumes, n’ombrageait aucune cervelle. Il est des sols qui savent au moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants. Celui-ci était tel que le roi même parfois, voyant qu’il ne comprenait rien, baissait la tête et rougissait, essayait de lui mettre les choses à sa portée. Dans ce siècle, cette cour, qu’on croit si spirituels, l’inepte Villeroy fut le héros des dames, leur admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. iNulle femme importante qui n’eût été, dans un temps ou un autre, la maîtresse de Villeroy. 11 fut, cinquante années durant, le charmant, le vainqueur et l’irrésistible.

Il avait près du roi un grand mérite, c’était (ayant son âge) de rester cependant l’évaporé jeune homme du temps de la Valliôre. Villeroy, des premiers, à soixante ans, eut ce que les jeu-

nés gens commençaient à avoir aux faubourgs de Paris, une petite maison. Maisons à rendezvous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, oii , parmi les coquines , de grandes dames venaient se soûler (V. Madame). Il n’en avait pas moins la haute estime de madame de Mainlenon. Rien ne donne une plus pauvre idée d’elle et du roi.

11 n’y avait dans cet homme qu’ignorance et fatuité, tout faux, tout vent, tout vide. L’âge même et la cour qui forment les plus incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son néant s’accrut, si l’on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus cruelles piqûres que la fortune y fil à nos dépens, n’aplatirent pas celte outre. D’un zéro gonflé échappèrent les réels malheurs de deux règnes. Du bavard de Louis XIV et de l’inepte général, resta pour Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un enfant.

Sa ridicule affaire de Crémone ne lui nuisit pas. Le roi, à son retour de sa prison gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna l'armée du Nord, le vis-à-vis de Marlborough.

Le moment était le plus grave de toute cette guerre. L’Autriche agonisait. Le criminel empire qui s’est bâti de la mort des nations, et dont l’Angkterre tant de fois fit un si immoral usage, il

périssait. L’Angleterre allait perdre son mercenaire gagé, l’épée barbare qui lui servit, à volonté, dans tous les sens. Pour la sauver, il ne fallait pas moins que déplacer le théâtre de la guerre. Par une situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entraîna encore la Hollande par son ami, le puissant Ifeinsius, et par la haine envieillie de la France. 11 obtint carte blanche pour aller joindre Eugène au fond de l’Allemagne.

Pour comble de bonheur, il n’avait en présence que cet imbécile Villerov .

Nous n’avions plus Câlinât en Alsace. Tallard avait l’armée du Rhin. Marsin était en Bavière près de l’électeur. 11 s’agissait, pour Marlborough, de se jeter entre nos deux armées, d’y faire sa jonction avec les Allemands. Il trompa Villeroy, l’amusa, marcha vers Coblenlz, où il eut déjà les renforts de la Prusse et de la Hesse. Où allait-il? on l’ignorait. Villeroy eut peur pour la France.

Un ordre exprès de Versailles lui défendit de s’écarter; autrement dit, on lui enjoignit de ne pas déranger Marlborough et de respecter son voyage. Donc, Villeroy serra l’Alsace, s’v joignit aux deux corps qu'y avaient Tallard et Coiguy. A eux trois, ilsavaienten face 15,000 hommes d’Eugène, restés pour observer. Ils étaient quatre fois plus forts, pouvaient les accabler. Mais un ordre

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exprès de Versailles leur défendit de le faire, leur enjoignit de respecter Eugène, comme on avait fait Marlltorough. Admirable prudence de madame de Mainlenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le royaume!

Notez que, pendant que Marlborough allait à tire-d’ailes , et promptement , heureusement , accomplissait sa jonction, les nôtres ne bougeaient qu’au doigt de Chamillart. On écrivait à cent vingt lieues pour obtenir des ordres. Versailles délibérait lentement, mûrement. Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effrayé le monde de leur rapidité, marchaient au pas d’une vieille femme.

Les anglo -allemands se trouvèrent avoir 60,000 hommes contre 30,000 qu’avaient Marsin et l’électeur de Bavière. Marlborough, pour forcer celui-ci de changer de parti, le pillait, le brûlait, exerçait contre lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps.

Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armées françaises réunies, tout était sauvé. Il n’y avait qu’à attendre. Nos ennemis n’ayant qu’un pays dévasté, et ne pouvant faire venir leurs vivres que de loin, eussent été fort embarrassés. Les Hongrois avaient battu les

Autrichiens en Moravie, battu encore la seule armée qui couvrît Vienne. On s’y croyait perdu. Marlborough, venu de si loin au secours de l’Autriche, avait l’air de ces charlatans qu’on fait venir in extremis, et qui n’ont à soigner qu’un mort.

L’électeur le tira d’affaires. Il était furieux du ravage, furieux d’avoir reculé. Dès qu’il se vit en force, il voulut en tirer une vengeance éclatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obéirent. L’exemple de Villars, déporté aux Cévennes pour indocilité, disait assez à ces généraux courtisans cc qu’ils avaient à faire. Ils prirent précisément le champ d Hochsledt où, l’année précédente, Villars avait vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l’avait fait vaincre. D’abord, ils isolèrent leurs deux armées, laissèrent entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un méchant ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, où elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l’ennemi n’osait venir à eux. C’est que Marlborough attendait pour attaquer d’ensemble avec Eugène. Alors, au grand étonnement des nôtres, il passa le ruisseau. Tallard n’était pas à son poste; il était dans l’autre armée près de Marsin et de l’électeur. Il y retourna en hâte.

Pressé et accablé, il demande secours à Mar-

sin, qui ne peut. Il court alors à Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son fils. Effaré et myope, il se lance au galop juste dans l’ennemi. Il est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d’avoir résisté à Eugène, n’en demande pas plus, et emmène l’armée bavaroise. Que deviendra l’infanterie de Tallard, entassée dans Blenheim? Celui qui la commandait perd la tête, se sauve et se noie. Elle est enveloppée de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de vieilles troupes sont livrés à l’ennemi. Les officiers capitulent, malgré la fureur des soldats.

Tout était-il perdu? non. L’électeur soutint qu’on pouvait rester en Bavière. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d’ennemis, se soutint tout l’hiver encore. Mais l’abattement était extrême. Un conseil de guerre décida qu’on évacuerait toute l’Allemagne. Marsin ramèna 5,000 hommes sur la rive gauche du Bhin.

Un seul mot fait juger du coup qu’avait reçu la France : que put-elle, que fit-elle dans toute l’année suivante, 1705? rien.

Bien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu’ils ont gardé pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se déclarèrent pour l’archiduc.

Bien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans

un camp très-fort, attendit Marlborough et l’invasion. Ce qui arrêta réellement celui-ci, ce fut la discorde des alliés. Les Allemands lui manquèrent de parole, et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas.

Rien de sérieux même en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano, où Vendôme, surpris par Eugène, lui tua beaucoup de monde. Eugène, sans secours de l’Autriche, recula jusqu’au Tyrol. Le Savoyard, abandonné, semblait perdu. 11 ne lui restait que Turin. Vendôme perdit six mois à préparer le siège de cette ville par celui d’une petite place qui la couvrait, et il y resta tout l’hiver.

Voilà l’année 1705, misérable d’impuissance, d’épuisement. La vieillesse du roi apparaissait. Dans l’hiver de 1706, il fait pourtant effort, prépare un coup. Il donne sa grande armée de Flandre à Villeroy, avec ordre de livrer bataille. Armée de 80,000 hommes. Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d’attendre un énorme renfort que Marsin va lui amener. Villeroy fut jaloux et voulut vaincre seul.

Quatre courriers du roi, envoyés coup sur coup, ne gagnèrent rien sur lui. Il n’y a [tas d’exemple d’une désobéissance si obstinée. Il prit juste un terrain connu, fort désavantageux, que Luxembourg savait jadis soigneusement évité. Il

s’arrangea si bien que toute sa gauche resta inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier général le lui dit. Villeroy s’emporta, dit qu’il lui manquait de respect. Il fut percé à jour, écrasé. Il essaye la retraite. Impossible : une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai 1706.) Marlborough, d’un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les Pays- Bas.

Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre la Feuillade, allait le regagner par la prise de Turin. C’était un Villeroy, plus jeune, de souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui transmettre des ordres. Vauban s’offrit en vain pour le guider dans les travaux du siège. L’étourdi s’en moqua. Il n’avançait à rien, lorsqu’il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme devait arrêter aux fleuves et qu’il laissa passer. La Feuillade vit bien qu’il fallait se hâter, livra trois assauts où il échoua. Lui-même allait être assailli par l’armée qu’on voyait venir. Le jeune duc d’Orléans, qui avait un grand sens et du coup d’œil, dit qu’il ne fallait pas attendre, mais prévenir, qu’on devait se donner l’avantage du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siège

en dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était venu au camp un personnage militaire d’autorité, ce Marsin de Blenheim. Il soutint qu’il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie, mais se défendre contre lui, s’il attaquait. Tout le conseil de guerre qu’on assembla fut pour Marsin.

Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et infiniment vraisemblable, c’est que Marsin, ami et confident de madame de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n’aurait pas aimé une victoire du duc d’Orléans ; la seconde aurait craint une bataille rangée où l’on aurait peu ménagé son père. Dans l’attaque des lignes, il restait maître de se hasarder .plus ou moins. Duclos (très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait, informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s’agissait de sa vie, elle l’avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à son départ, lui faire promettre qu’il ouvrirait l’avis le moins dangereux pour son père.

Ce qui est sûr, c’est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva désorienté, flottant, timide.

Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est que la Feuillade, qui avait tant d’intérêt au succès, y crut peu et espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur la route de France. Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de Savoie, de front par Eugène. L’indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher. Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d’absurdes, et contre ceux du duc d’Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin tué. Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève le camp, encloue ses canons, brûle ses poudres, prend la route de France, abandonne toute l’Italie. Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et voulaient mettre leur gain en sûreté.

Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C’est la direction qui part du seul Versailles. On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les Parques. De leur main délicate elles font la destinée.

Ces galants généraux, admirables pour être battus, ces ordres équivoques, cette demi-en-

lente avec l’ennemi, tout cela part du même lieu, de la même influence.

En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre réputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la perte des Pays-Bas et de lTtalie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et Valence.

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