CHAPITRE XIX
Dernière année du roi. 1715.
La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui n’est ni l’un ni l’autre, c’est ce que je suis condamne à décrire pour épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel, enterrer ce revenant grotesque et violent, Y Unigenitus. Funèbre carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.
Regardons bien dans les trois fosses. J’appelle ainsi l’arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette époque. J’appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant,
Tournemine, préparaient les mesures violentes, que Tellier exigeait du roi. Enfin, pour l’humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de Cambrai où l’homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste spectacle de sa stérile agitation.
Qui écrit, écrira. On ne peut plus s’en empêcher; c’est une maladie. Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les batailles à Villars. Il régente l’État. Et, avec quelle sagesse ! Pour l’avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, pour partager avec lui V autorité! Mais la grande affaire, c’est la Bulle. Il la salue à sa naissance d’un éloge effréné (12 octobre); il en est le poêle et l’apôtre, le berger d’Orient qui vient s’agenouiller à son Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né. Les jésuites seuls sont avec lui. Son cœur est au Gesù de la rue Saint-Antoine, ses communications continuelles et confidentielles avec le bon Père Lalleinant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main un vicaire général qui travaille avec lui contre les jansénistes.
Pour le connaître mieux encore, il faut l’étudier dans une source trop négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l’homme et le
temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur. Regardons-le dans la direction de madame de Monlberon. C’est la plus acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son mari, vint à Cambrai, vécut là sur celle frontière.
Il en est fort embarrassé. Le genre d’activité qu’il garde, c’est de se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d’amitié, d’hospitalité, d’aumônerie, d’économie de son domaine, de justice parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va, vient, il suffit à tout; d’autant plus sec, qu’il est plus tiraillé. Il est tari et las de tout. Adieu le flot du cœur. Mais elle, elle ne veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa voie quiétiste où il l’a soutenue longtemps, elle est comme un enfant qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie, elle supplie. Elle meurt, s’il ne peut pas la confesser. Le mari qui la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas 1 ce qu’on demande, il ne l’a plus, il .ne sait plus que dire. Cette royauté des âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au néant de l’énervation. Tout ce qu’il trouve pour se tirer d’affaire, c’est de lui dire toujours : « Communiez, — Mais quoi? sans préparation, sans eonlession? — N’importe, communiez. » Expédient
grossier pour un homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre chose. Elle se désespère; elle va s’en aller, s’éloigner. Vous penseriez alors qu’il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il se fâche. Il veut l’avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et désolant de deux âmes, qui jusqu’au bout vont s’usant par le frottement à vide, qui, par delà la mort du cœur, continuent leur agitation, ne pouvant s’apaiser , ne pouvant se quitter, ni vivre, ni mourir tout à fait.
Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appariement se trouvent de petits cabinets noirs. Do même à Fontainebleau. Sur la porte dorée, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre sans fenêtre, sombre et obscure. C’est dans ces sortes de cachettes que madame de Mainlenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Agée et fatiguée, un peu sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait encore endurer jusqu’au bout sa terrible assiduité. Elle expiait, comme Fénelon.
Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir invariable. Elle essaya des moyens extrêmes
(peu convenables dans un si grand deuil) des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroy avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j’ai parlé. Le roi y tenait, et ne la laissa se marier qu’en restant à Versailles. Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame, était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés ? Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait d’aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des faiblesses dernières dont elle était témoin et qu’une épouse eût dû cacher : « Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il lui prend souvent des pleurs dont il n’est pas le maître, ou bien il est incommodé. Il n’a pas de conversation. »
Mais elle-même n’était-elle pour rien dans cet affaissement d’esprit? De quoi l’occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l’État. Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c’était la vie du roi. Gouvernement étrange qu 1 voudrait gouverner homme par homme, et dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c’est d’arrêter un peu la débâcle de
l’Eglise, de contenir le clergé qui ne se contient plus. Les mœurs des moines, leurs querelles, les élections de religieuses, tout ce misérable ménage, c’est J’occupation incessante.
La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent tout ce qu’on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu’il n’y a plus rien dessous. On se moque d’eux tout le jour. Les plus impies farceurs se font passer pour saints (Marcé, Courcillon, V. Saint-Simon). Une dame est surprise par son mari en adultère, et c’est le mari qu’on enferme; elle fait croire au roi qu’il voulait la faire protestante ( Staal ).
Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l’âcreté d’humeur. Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de Tellier au roi, se résument en un mot : Tout est pei'du! — Comment? tout est perdu? — Oui, si l’on ne réprime vigoureusement le Jansénisme, qui est à la fois l’hérésie et l’avant-garde des libet'tins. Son chef,Quesnel, est l’ Anti-christ; la Bulle le dit en propres mots. Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.
Le roi le sent; avec regret il emploiera nonseulement la force, mais, il le faut, l’argent. 11 corrompt les évêques pour les faire devenir des saints. Le beau Rohan, l’intrigant Polignac, Bissy, l’évêque de Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait « un petit fripon, » ont rejeté d’abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. A Rohan (fils du roi, peut-être par la belle Soubise) il donne la grande aumônerie, à Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l’argent. Madame de Maintenon a désormais, heureusement, une affaire.
Elle négocie pour la Bulle, elle fait trotter Bissy chez les évêques ; c’est le grand chien de chasse qui les rabat dans les filets. ,
Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet affaissement de la papauté), de la suppléer, d’être pape. Il l’avait été en 82 à la tête des gallicans. Il l’avait été en 88, à grands frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l’être en 1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette déification prodigieuse de la papauté. S’il avait été vaincu par l’Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. 11 avait demandé et obtenu la Bulle, et ses jésuites français l’avaient dictée. Il l’imposait
au monde catholique, à l’Italie, à l’Espagne, à l’Autriche, — oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la guerre. Le prince Eugène n’avait pu empêcher Villars de prendre Landau, Fribourg, de rançonner l’Allemagne. Et la paix fut faite à Radstadt. Mais l’empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de recevoir et croire (s’il était catholique) la Bulle de Louis XIV. Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose !
La France seule avait la tête si dure, qu’en donnant aux autres la Bulle, elle n’en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d’athées, d’incrédules, de mauvais plaisants, en faisait des pontsneufs, des noëls, où le nouveau-né, l’avorton, était durement houspillé. L’autorité royale n’y faisait rien. Chose triste, le roi, à soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa enfant et le fit fuir à Saint-Germain !
Aussi ne refusa-t-il aux jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés qui s’émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques internés, des docteurs remis à l’école, enfermés dans les séminaires. A la Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant, criait : « Écrivez qu’il résiste au roi ! » On chassa des docteurs, et quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des sœurs furent maltraitées, mises à la porte, des
(ms)
couvents entiers, détruits, dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu’on fut obligé d’enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors, des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collège de Beauvais. Des oratoriens , des feuillants, toutes sortes de gens pêle-mêle, persécutés. Les jésuites étaient si furieux, qu’ils se persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite pour ne pas être janséniste. Un autre jésuite, trop doux, eut pour punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.
Quiconque avait un ennemi, était suspect et poursuivi. Les plus futiles prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... janséniste. — Il est libertin, janséniste. — A tel jour maigre il a fait gras : janséniste , à coup sûr.
Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d’une humidité meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent, fuyaient dans la campagne, et, s’ils pouvaient, hors du royaume. Seconde émigration, après la protestante.
Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas. Cependant la persécution des premiers raviva celle des seconds. Nombre d’entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu,
l’affaire gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été mis dans une forteresse si d’Argenson ne l’avait protégé. En revanche, d’Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa dissertation sur l’origine des Français, s’était affranchi des mensonges du père Daniel.
Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement l’ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n’osa vendre dans la rue l’arrêt d’enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l’évêque de Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu’m extremis il n’ éclatât par un désaveu solennel, une pénitence publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des hurlements de damné.
L’année même de la Bulle, 1713, contre l’inquisition jésuite commence une contre-inquisition. Quelqu’un, on ne sait qui, publie les Noiir telles ecclésiastiques, violent journal satirique, qui a duré 80 ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible, insaisissable, courait toute la France. L’ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux grandes
sociétés de la Révolution, spécialement aux jacobins, sous Duport, et sous Robespierre, et le tableau qui l’expliquait faisait tout l’ornement de la salle de conférences à leur club, rue Saint- Honoré.
Cruelle piqûre pour les jésuites. Tandis que le trio de leur conseil étroit (Doucin, Lallemant, Tournemine,) souffle le feu de la persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D’invisibles flèches (aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d’un vieux moulin de Vaugirard) volent jusqu’à leur rue Sainte-Antoine, jusqu’à Versailles, et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D’Argenson court, crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l’insolence de lui jeter dans sa voilure, à pleins paquets, le criminel journal. Encore moins la police du Parlement trouvera-t-elle. Est-il sûr qu’elle veuille trouver? qui sait si ellemême ne travaillerait pas aux Nouvelles ecclésiastiques?
Les jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait qu’on ne pouvait rien faire en France, si l’on n’y importait l’inquisition d’Espagne. D'autres disaient : « Il y faudrait du sang! »
Ils se trompaient s’ils crurent n’avoir rien fait. Ils avaient fait beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc d’Orléans.
Plus le roi était un fléau, plus on craignait «ju’il ne continuât ce règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un conseil d’imbéciles où des Villeroy seraient présidés par le petit fourbe bancroche, le duc du Maine, c’est-à-dire par l’interminable Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait mie chose bien rare en politique et dont il pouvait être lier. Il avait mis d’accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d’idées, de mœurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d’Aguesseau, n’attendaient rien que du roi des roués.
Tellier n’y voyait plus, de rage. II désirait moins le triomphe que la mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque récusant, Noailles surtout, Noailles. Il s’acharnait à lui, comme un chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un in pace, le murait là, jetait la clef à l’eau. Pour en venir à frapper ce grand coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le Parlement même, le sortir de sa position expectante ( d'enregistrement sons réserve ), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On voulait le briser par un enregistrement sans condition qui démentirait tous ses précédents et le désho-
no rail, de plus, lui faire subir un édit d’aprcs lequel tout évêque devait souscrire 'purement et simplement, sinon être poursuivi. En même temps, le roi sollicitait Rome pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et de déposer les évêques . Enorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d’ensemble les évêques et le Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de déposition, — poulie transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la Société, à son comité de salut public.
Les jésuites, je l’ai remarqué aux temps de l’Armada et de la Ligue, étant plus fins qu’habiles, sont retombés toujours dans la même faute, • celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que par la réussite de tant choses, ne réussit jamais, avorte. Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu’à donner au roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après lui, qu’ad viendrait-il?
Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré d’endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante avait demandé qu’on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens protestants. Cela fut exigé,
imposé au traité d’Utrechl. Mais c'élait si pénible au roi qu’à peine permit il que quelques-uns partissent; ils ne furent, la plupart, délivrés qu’à sa mort. Quant aux jansénistes, l’un d’eux, un bon vieux gentil homme, M. de Chaimel, qu’autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens de village et mourut au bout de trois jours.
Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le duc d’Orléans, que l’on voyait venir, on avait, d’annce en année, exhaussé le duc du Maine. Riche de l’héritage de la grande Mademoiselle, légitimé et apte à succéder, prince du sang, déclaré fds de France, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois choses qu’on peut appeler trois épées : 1° l’ artillerie, dont il était grand maître; 2° l’armée suisse, neuf régiments, outre les gardes suisses; 3° son mariage avec les Coudé, grand souvenir, grand patronage militaire.
Ce n’était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la Maison du roi, dix mille hommes d’élite (gardes du corps, mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.).
Tout cela était-il nécessaire pour ôtre simplement président du conseil de Régence? Une si
énorme accumulation de forces, contre Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. 1 æ petit enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne croyait pas qu’il régnât; ou ne le désirait pas. Madame de Mainlenon écrivait : « Il vil malgré tout le monde. Et en effet, il compliquait la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative, qui devait, avec les jésuites, avec ce grand nombre d’évêques jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV, régner pour la Société. — Elle avait calculé précisément sur ce dicton anglais : «‘Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre. » — Or, cet usurpateur, ce fils de l’adultère, qui n’eût pu arriver que par le sinistre moyen d’un procès calomnieux fait au duc d’Orléaus, un tel roi, tremblotant et toujours mal assis, n’aurait duré, contre la France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye.
Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette horreur des guerres dont nous venions de sorlir, qui aurait mis la France audessous de l’Espagne. Philippe V y participait; on lui montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine, qui serait son lieutenant. Une révolution d’Angleterre, une restauration du Prétendant et de la légi limité était l’appoint naturel de cette usurpation. Déjà Louis XI V,
avec une témérité idiote, n’ayant pas même encore la paix avec l’Autriche, ayant encore le pied engagé dans l’abîme, provoquait l’Angleterre. Il chicanait sur le traité. Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un second Dunkerque. Il animait les Jacobites.
11 allait lancer le Prétendant. Et cela, n’ayant, pas un sou et ne pouvant plus emprunter. Les wighs, leur roi George, l’envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure de faire ou ne pas faire la guerre , et dut subir l’outrage permanent des commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour (de leurs propres yeux) sans cesse regarder s’il manquerait, le malhonnête homme !
Voilà l’effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d’une femme de quatre-vingts ans, d’un jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! « Monseigneur, disait un jour M. d’Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous celte année?...
J’y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté. »
Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n’ayant qu’une pensée, leur intrigue intérieure, le testament qu’ils faisaient faire au roi. Il y avait répugnance; on n’aime pas à régler sa mort. Mais cette répugnance a été exagérée. 11 s’agissait
de faire pour le fils de son coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il s’agissait de garantir l’Eglise, et surtout de sauver son âme.
Il redoutait Orléans comme exemple d’indévolion. Mais il ne le croyait plus empoisonneur. 11 était même revenu sur son prétendu complot d’usurper l’Espagne. 11 reconnut l’innocence du prince (qui ne voulait agir qu’au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut que cette affaire était un roman delà princesse des Ursins. La vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d’Espagne qu’elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit défendre de se trouver partout où serait celui qu’elle avait calomnié, le duc d’Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu’apparemmenl le cœur du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu’il avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n’était pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était, c’est à coup sûr ce qu’il pensait et ce qu’on voulait lui faire croire.
Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc du Maine, gardien, tuteur du Dauphin, et à un conseil de Régence composé uniquement de ses amis.
Orléans n’avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui, pour l’endormir, outre son insou-
— 407 — (17) fr)
eiance el sa crédulité, sa femme, madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d’autant mieux lecommuniquait.il la connaissait, ne l’estimait guère, et cependant l’aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient. Elle ne l’aurait pas fait agir, mais elle le faisait ne rien faire. A quoi il était tellement porté ! C était comme une douce torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l’ennemi, qui détrempent avant la bataille.
Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi baissait. Fagon, vieilli luimême, ne lient plus le journal commencé depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là. Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le dernier volume, qui presque tout entier est vide.
Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu’aucune chose, je crois, les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui l’entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore plus de mal que tout le reste, c’est que, bon gré, mal gré, il lui fallait' partager les fureurs de Tel lier. Ce fort et brutal
paysan de basse Normandie dans ses haines effrénées, l’entraînait avec lui, sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout, contre les jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs de Rome. 11 prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à Fagon, qui fit la sourde oreille. 11 le dit à madame de Mainlenon,qui s’indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect.
On augmenta celte fièvre. On exigeait du roi qu’il eût, de sa personne, d’irritantes conférences avec les gens du Parlement pour l’affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu’il ne semble à celle de la Régence. Si l’on domptait le Parlement pour la question religieuse, on pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux. Us flottaient, hésitaient, n’osant faire au roi des promesses dont ils auraient été désavoués par leur compagnie. D’Aguesseau, le procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus ferme, et les autres n’osaient dire autrement que lui. Le roi, indigné, déclara qu’après Marly il irait lui-même au Parlement, y tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu’il avait de crédit dans cette compagnie.
Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le trouva étonnamment changé.
11 ne se senlail pas en étal d’accomplir sa menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11, il supposa que D’Aguesseau pris seul à pari sérail plus malléable. II crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat illustre n’était pas imposant. Il était assez gros, d’un visage fort plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d’abord, et disposait à l’hilarité, un œil grand, l’autre très-petit. C’était un savant universel et d’étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque chose, il voyait tout, et ne décidait rien. Homme simple et de mœurs innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait vécu uniquement de l'esprit de celle compagnie qui, pour lui, était le monde même. Le prodigieux respect qu’il avait pour les décisions du Parlement (souvent contradictoires) l’embarrassait encore, à chaque instant le rendait hésitant.
Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne gagna rien. Tout en s’abîmant de respect, de dévouement, D’Aguesseau, éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les formes de l’obéissance pour se dispenser d’obéir. Le roi fut excédé, comme on l’est par les résistances <le ce qu’on a cru mou. C’était comme les eui-
rasses mexicaines en coton sur lesquelles s’arrêtaient les balles. D’Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne conscience) : primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le grand parti janséniste, l’Église persécutée; enfin, s’il faut le dire, sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait dit : « Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne vous souvenez point que vous avez femme et enfants. »
Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos. Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible, la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le Parlement, et point de lit de justice. Le plus doux, d’apparence le plus obséquieux, contre lui s’était trouvé ferme. Son procureur et son organe, les gens du roi, comme on disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante, lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, *sori Blenheim et son Malplaquet.
Une chose curieuse, c’est qu’en cette extrémité, et à Versailles et au Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l’idée des états généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme (qu’on croit deTorcy) pro-
— il 1 —
(Ut»)
[Mise an roi de faire du conseil de régence comme des élats généraux au petit pied pour lier les mains au Régent. Ce conseil eût été une sorte d’assemblée nationale où l’on eût appelé un député des états de chaque province et un de chaque parlement. Un autre projet, plus hardi encore, proposait d’assembler, du vivant du roi, les véritables élats généraux, uniquement pour nommer un Régent. Ces élats, disait-on, s’en tiendraient là discrètement, et ne manqueraient pas de choisir la personne agréable aurai.
Inutile de dire que ces vains projets n’arrêtèrent pas même un moment. On voulait non tourner l’obstacle, mais le briser, dompter cette Fronde janséniste du parlement de Paris.
On ne songea plus qu’à la force. Villars fort prudemment avait quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait Vil leroy.
H'» Vf j : rf: i -Vi
*V ’Vt*