Ibid., Créqui à Lionne, 4 juillet, f
Cette audience, toute consacrée aux affaires en cours, eut lieu le 10 juillet, et ne pouvait guère avoir une heureuse issue. Le pape était très mécontent cle l'attitude que M. de Créqui avait prise clans l'affaire de la visite, et l'ambassadeur fort mal édifié sur les procédés du gouverneur de Rome et de Sa Sainteté elle-même. Il aborda néanmoins presque toutes les questions en litige, et d'abord les réclamations du duc cle Moclène sur Comacchio. Alexandre VII, sans les discuter à fond, se borna à émettre, avec une certaine mauvaise humeur, un axiome assez paradoxal : « lorsqu'on a pour soi le bon droit, dit-il, on n'a recours à personne, et les offices que le duc de Modène désire de Sa Majesté témoignent assez qu'il n'est pas bien persuadé du sien ». Puis, sentant bien la faiblesse de l'argument, car enfin les meilleures causes ont parfois besoin d'être défendues, il ajouta, pour couper court sur ce sujet, a qu'on ne devait rien au duc cle Modène et que le Saint-Siège avait d'autres prétentions qu'il ferait valoir en temps et lieu ».
M. de Créqui, en présence de cette réponse, et se souvenant de la précédente audience, jugea que le moment n'était point propice pour revenir sur Castro et le duc de Parme, et abordant un tout autre objet, sollicita l'induit du Roussillon, « en la forme qui avait été accordée au roi d'Espagne » Sa Sainteté écarta cette affaire en disant que « c'était une chose à être examinée par la congrégation ». Pour les bulles de Reims sollicitées en faveur du cardinal Antoine, il opposa un refus précis : la contestation fut longue et inutile, et même pour y mettre un terme, le pape dit eu riant, « qu'au lieu de l'archevêché de Reims, Sa Majesté pouvait donner au cardinal L'administration de son État ». Cette plaisanterie, qui atteignait le roi Lui-même, scandalisa L'ambassadeur, d'autant plus que le Saint-Père s'espaça ensuite sur le compte du cardinal :
18'i L AMBASSADE DU DUC DV, CREQUI.
« On ne peut au monde, écrit M. de Créqui, plus dénigrer une personne et montrer plus d'aversion ». Il saisit même l'occasion pour accabler de traits ironiques un autre membre du Sacré Collège, le cardinal Maidalchini, ce triste protégé du gouvernement français : « 11 m'en parla, raconte l'ambassadeur, comme du dernier des hommes, et enfin, ne sachant plus que m'en dire, il me dit que le cardinal Maidalchini avait L'haleine puante. Véritablement ie ne pus m'empêcher de rire de cette exagération. » Le pape ne s'arrêta pas là : « Dans le dernier conclave, ajouta-t-il, il a vendu sa voix pour cinq cents écus. C'est une belle acquisition qu'en a fait Sa Majesté! »
L'entretien prenait ainsi une mauvaise direction et devint de plus en plus épineux lorsqu' Alexandre VII reprit sur le ton ironique, à propos du parti français à Rome : « Dans le dernier conclave, le roi n'a eu pour le plus que trois on quatre voix : le Roi Catholique en a eu vingt ». M. de Créqui, froissé de cette réflexion, riposta par un trait aigu : « Sa Sainteté, dit-il, sait mieux que personne quel pouvoir a le roi de France dans un conclave ». C'était une allusion évidente à l'exclusion donnée jadis au pape et qu'il n'avait jamais pardon née à Mazarin. Elle dut lui être fort sensible, et il n'est pas surprenant qu'à une autre demande relative à des dispenses d'âge pour des abbayes, il ait opposé froidement une fin de non-recevoir fondée a sur des raisons de conscience ».
M. de Créqui, rebuté sur toutes les questions, laissa voir alors son impatience, et, respectueusement, mais avec beaucoup de hauteur : « Il est étrange, dit-il, de ne me donner nulle satisfaction sur ce que je demande de la part du roi. Je suis refusé sur toutes les prières que j'ai faites. » Et il ajouta amèrement : « Au surplus, depuis son assomption au pontificat, le roi n'a jamais eu aucune grâce de Votre Sainteté ».
Ces paroles sévères émurent vivement le pape; il répéta à plusieurs reprises :
LES TROIS PREMIERS MOIS DE l'aMBASSADE. 185
ce In nostrâ facie dicere questol » (Me dire cela en face!)
Puis, après cette explosion de colère qui donnait presque
à l'entretien l'aspect d'une altercation, il déplora sa disgrâce
« de ce qu'ayant fait tant de choses pour Sa Majesté elles
ne lui fussent pas connues ».
L'ambassadeur ne fut point intimidé et répliqua, maintenant son dire :
« Le plus sensible déplaisir que j'aie, c'est de n'avoir pas de remerciements à faire au pape de la part de Sa Majesté. Voir toujours tout d'un côté et rien de l'autre, ce n'est pas le moyen de parvenir à cette souhaitable union que le roi recherche avec tant de cordialité '. »
Après cet échange d'observations mal sonnantes, l'ambassadeur n'osa plus présenter aucune demande; la conversation se trouvant dès lors portée sur des matières générales et indifférentes arriva plus doucement à sa fin. L'un et l'autre interlocuteur souhaitait d'ailleurs l'achever avec courtoisie. Mais, aussi bien dans le fond que dans la forme, elle attestait les dissentiments des deux Cours, la défiance et la rancune dont elles étaient animées l'une envers l'autre après sept ans de controverses et de mauvais procédés réciproques. Alexandre VII était plus éloigné que jamais de toute idée conciliante : quant à l'ambassadeur, par son attitude et ses réparties hautaines, si peu en rapport avec les délicatesses et les détours ordinaires du style diplomatique, il s'était rendu, sur-le-champ, comme on dit, persona disgratissima. Le pape ne devait jamais lui pardonner cette brusquerie d'allures qui l'avait choqué, et que son entourage s'empressa de considérer comme un manque de respect envers la dignité du pontificat. Le cardinal Chigi écrivit au nonce, dès le même jour : « M. le duc de Créqui prend bien peu le courant des choses de Rome : il se gouverne en tout très différemment des convenances et des usages. Dans la première audience où il a