CHAPITRE II
. Le pape Alexandre VII. — Sa vie. — Son caractère. — Le népotisme.
— II. La famille Chigi. — Don Mario. — Le cardinal Flavio Chigi. —
— Don Agostino. — Influence des parents. — III. Les ministres du pape. — Les cardinaux Rospigliosi, Corrado, Imperiali, Mgr Rasponi, l'abbé Salvelti. — IV. Le Sacré Collège. — Les cardinaux du parti français : d'Esté, Barberimi, Mancini, Grimaldi, Maidalchini, Orsini. — V. Les cardinaux du parti espagnol : Médicis, Aragon, Astalli. — VI. L'escadron volant. — Caractère de ce groupe. — Ses principaux membres : Ottoboni, Albizzi, Azzolini. — VII. Les cardinaux indépendants : Sacchctli, Pallavicini, Cibo, Odescalchi. — VIII. Aspect général du Sacré Collège. — IX. Relations du Saint-Siège avec l'Espagne, l'Allemagne, et les divers princes d'Italie. — X. Isolement de la cour de Rome en Europe.
Le pape Alexandre VII (Chigi) était monté sur le trône pontifical le 7 avril 1655 : il succédait à Innocent X (Pamphili), dont le règne finissait sur de mauvais souvenirs !. La toute-puissance de la célèbre donna Olimpia, belle-sœur d'Innocent, les intrigues et la rapacité de cette femme, avaient rendu de plus en plus odieux le régime du népotisme qui depuis longtemps accablait les populations romaines, indignait les consciences catholiques, provoquait, après avoir si fort contribué aux succès de la Réforme, toutes les colères et déclamations des huguenots, et nuisait si pro-
1. Innocent X, élu en 1644 en remplacement d'Urbain VIII (Barberini), était mort le 7 janvier 1655.
fondement à l'autorité du Souverain Pontife. Il faut considérer sans doute que, dans les mœurs du temps, les auteurs de ces abus étaient moins coupables qu'il ne semble aujourd'hui; il ne faut pas juger avec nos idées actuelles un état de choses déplorable en lui-même, mais qui trouvait une sorte d'excuse dans la corruption générale, dans le système d'administration despotique établi partout, et dans l'ignorance des droits et des devoirs réciproques des peuples et des gouvernements. Le régime extérieur du Saint-Siège subissait cette contagion, et les passions humaines, malgré les lois immuables de l'Église qui n'avaient cessé de les condamner, altéraient singulièrement, dans la pratique, la grande institution religieuse qui représente l'unité de la foi et la discipline morale du monde catholique.
On espérait beaucoup du nouveau pontife qui passait pour austère. Né à Sienne, en 1599, Fabio Chigi appartenait à une famille de bonne noblesse, enrichie autrefois par la banque, mais depuis longtemps déchue et obscure ' : un de ses ancêtres au xvic siècle avait cependant laissé le souvenir de ses libéralités envers les savants et les artistes. Lui-même, sous Urbain VIII, avait été inquisiteur à Malte
1. La Relation des ambassadeurs vénitiens d'obédience en 1C5G vante beaucoup la famille du nouveau pape. « La noblesse de sa naissance est très considérée à Sienne, tant pour l'antiquité de la famille que par les preuves de haute valeur personnelle données par ses ancêtres dans diverses carrières. » (Relazioni, etc., tome II, p. 169.) — Voir aussi sur ce sujet la relation faussement attribuée à Angelo Correr et publiée à Leydc chez Lorcns en 1(103. Ce document, œuvre d'un faussaire (probablement Carlo de l'errara de Tôt), a été sans cesse cité par les écrivains qui se sont occupés de cette époque, notamment par Ravie (article Chigi) et de nos jours par M. Chantelauzc (le Cardinal de Retz), qui l'ont cru authentique. Tout en se défiant des informations de cet opuscule, on ne peut méconnaître que son auteur connaissait bien la cour de Rome sous Alexandre VII, et nous aurons souvent l'occasion de le citer, sous réserves. En ce qui concerne la noblesse des Chigi, nous y lisons : « elle est considérable, et cette famille est mise au nombre des anciennes qui ont été bonorées des charges <|ue la ville (de Sienne) a accoutumé de donner à se^ citoyens*. Dès le temps de .Jules II, la maison Chigi eut des emplois à la cour.... Augustin Chigi maniait alors la trésorerie,... mais, dès le temps de Paul III, ceux de cette maison se trouvèrent un peu déchus de leur première splendeur, etc. » (P. 11 et 12.)
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et vice-légat à Ferrare : Innocent X lavait envoyé nonce à Cologne, puis à Munster où il avait pris part aux négociations qui amenèrent les traités de Westphalie, enfin lavait créé secrétaire d'Etat, puis cardinal en 1652.
Nous avons rappelé pins liant que, dès cette époque, il avait la réputation d'être hostile à la cour de France et surtout au gallicanisme, et qu'il en était résulté entre lui et Mazarin une animosité persévérante ', pendant le temps où il fut premier ministre d'Innocent X, enfin au conclave de 1655. S'il arrive à être élu, disait Mazarin au ministre espagnol Pimentel dès 1651, « ce sera le plus faible pontificat qui ait été depuis saint Pierre » 2. Aussi lavait-il désigné particulièrement au cardinal d'Esté, protecteur des affaires de France, comme devant être écarté du pontificat 3. Dans les instructions remises alors à ce personnage, le futur pape était apprécié en termes très malveillants : « il n'a ni savoir, ni vertu solide, mais une simple littérature superficielle et pédantesque et une apparence d'ecclésiastique zélé qui n'est qu'illusion etgrimissa; il a le cerveau rempli de fausses maximes touchant les affaires du monde et les intérêts des princes chrétiens, d'autant plus dangereuses en sa personne qu'il a une présomption incroyable et qu'il abonde en son sens au delà de toute expression; et pour conclusion, il est fort animé contre la France » 4. Et plus loin : « il s'est montré dans Rome et dans l'emploi qu'il y a eu encore plus imprudent et plus mal intentionné pour la France ». Et Mazarin ajoute : « Le Roi, soit qu'il le considère comme incapable de gouverner l'Eglise, faute de prudence et retenue, ou comme notoirement très mal intentionné pour la France,
1. Voir Mémoires du cardinal de Retz (Amsterdam), 1718, t. III, p. 326.