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Histoire de Loucois, par M. Roussct, I, p. 1G

Les fondions de Colbert dont l'objet spécial, comme on sait, étaient les finances qu'il administrait depuis la disgrâce de Fouquet avec le titre de contrôleur général, ne l'éloignaientpas toutefois de la politique étrangère : cet infatigable travailleur, qui assistait avec Le Tellier aux conseils intimes constamment réunis par le roi, était au courant de tout : ses avis, les informations qu'il était en mesure de donner sur les divers services, les moyens d'exécution dont il disposait en vertu de ses attributions ou directes, comme les finances, ou annexes, comme la direction partielle des intendants de province et de la marine, lui donnaient auprès du roi une situation et une autorité presque égales à celles de Le Tellier. Lui aussi était en relations avec les ambassadeurs étrangers qui connaissaient son crédit, l'importance de son opinion et l'estime que le roi accordait à ce robuste serviteur. Sans que le détail des affaires extérieures lui passât par les mains, il les savait à merveille et préparait les décisions de concert avec ses collègues et le souverain. Il travaillait quotidiennement avec Louis XIV, et comme autrefois il avait été l'agent et le confident de Mazarin, il était devenu, sur un plus grand théâtre et avec des moyens plus étendus, un des plus puissants auxiliaires du jeune monarque. Presque toute l'administration du pays reposait sur son dévouement laborieux, sa compétence universelle, sa probité et son exactitude. Il représentait dans le Conseil l'élément pratique dont la valeur s'impose d'elle-même, et il en usait avec une extrême habileté, une respectueuse déférence, une rare fertilité de ressources, pour servir la volonté du maître; son esprit d'ordre et d'économie modérait, sans l'affaiblir, le goût des grandes choses qui était la faculté dominante de Louis XIV: il n'était ni le favori, ni l'instrument du prince, mais vraiment son ministre; principal exerçant une initiative personnelle très active sous l'apparence d'exécuter les commandements du chef de l'État. Sa position ainsi comprise était inébranlable comme celle du roi lui-même, dont la volonté

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prépondérante, inspirée souvent par ses conseillers, mais toujours admirablement servir, demeurait la puissance unique et en pleine lumière. De même que dans une horloge un ressort caché fait tout mouvoir, tandis qu'on ne voit que le cadran, on pourrait dire que les rouages de l'administration étaient discrètement conduits par Colbert et que le monarque apparaissait seul devant son peuple et devant l'Europe : mais il faudrait ajouter que l'autorité et le prestige du prince donnaient toute sa force et son harmonie au gouvernement. Richelieu et Mazarin s'étaient substitués à un roi débile et à un roi enfant : Colbert n'aspirait pas à jouer un pareil rôle, impossible sous Louis XIV; il restait un serviteur qui, sans porter en quoi que ce fût ombrage à la puissance du maître, en était l'agent supérieur, modeste et nécessaire. Il participait donc à toutes les grandes affaires de l'Etat, à celles même où il n'était pas directement mêlé, et où il n'intervenait qu'à titre de conseiller, mais c'était toujours avec l'ascendant d'une raison solide, d'une compétence universelle et d'une perspicacité de premier ordre.

Les questions diplomatiques étaient cependant étudiées et conduites par un personnage spécialement apte au maniement des relations extérieures, Hugues de Lionne, le troisième membre de ce Conseil étroit qui formait le gouvernement et qu'un contemporain a appelé « le triumvirat ». M. de Lionne était, comme on dirait aujourd'hui, un homme de la carrière 1 : neveu d'Abel de Servien, l'un

1. Hugues de Lionne était né en 1611. Son grand-père et son père, de bonne noblesse de robe, avaient occupé les plus bauls emplois au parlement de Daupbiné. Sa mère, Isabeau de Servien, était sœur du célèbre Abelde Servien, l'illustre plénipotentiaire de France aux conférences de Munster, et d'Ennemond de Servien, ambassadeur à Turin. Son père, devenu veuf, entra dans les ordres, fut évèque de Gap, et mourut en 1663. Hugues de Lionne fut dès l'âge de vingt ans secrétaire de son oncle Abel de Servien, puis conseiller d'Etat et l'un des intimes confidents de Mazarin. Chargé de diverses missions à Parme et à Rome en 1642 et 1643, de nouveau à Rome en 1656, puis à Francfort en 1657, à Madrid au moment de la paix des Pyrénées, négociateur de la ligue du Rhin, secrétaire d'Effet en 1659 , ministre des affaires étrangères en 1663 après la résignation des

des négociateurs des traités de Westphalie, il avait été formé dès sa première jeunesse aux grandes affaires par ce diplomate célèbre : Mazarin, qui appréciait son esprit, sa précoce expérience, son extraordinaire facilité de travail, l'avait employé dans les circonstances les plus difficiles tant à l'intérieur qu'au dehors, et lui avait notamment confié à Parme et à Rome en 1642-43 et 1656 les missions officielles que nous avons rappelées plus haut. M. de Lionne avait appris ainsi à connaître les personnages considérables de l'Italie et le manège politique de la Péninsule. Le succès n'avait pas toujours répondu à son attente, et il en avait gardé rancune à la cour de Rome avec laquelle il avait eu à débattre de graves intérêts sous les pontificats d'Urbain VIII et d'Innocent X et au début de celui d'Alexandre VII, ayant assisté au dernier conclave. D'autres missions en Espagne et en Allemagne l'avaient familiarisé avec toutes les discussions européennes : attaché aux conseils de la Couronne avec le titre assez vague de secrétaire d'Etat, et instruit alors, par l'affection et la confiance de Mazarin, de tout le mécanisme intérieur du gouvernement, il était resté particulièrement chargé de prendre part à la direction des relations étrangères : peu à peu, par son labeur assidu et sa connaissance des choses du dehors, il avait accaparé la plupart des attributions du vieux Brienne (jui demeurait titulaire officiel d'un service conduit effectivement par son adjoint. A la mort de Mazarin, il était en pleine possession de l'estime et de la faveur de Louis XIV qui, se conformant aux suprêmes recommandations du cardinal, l'admit avec Le Tellier et Colbert dans son intimité; il le plaçait dès le premier jour fort au-dessus

deux Brienne, il occupa ce poste jusqu'à sa mort arrivée en 1671. Il avait épousé Paule Payen, fille d'un conseiller d'Etat, qui lui avait apporte une grande fortune et qui mourul en 1 7 * > 'i . il était marquis de Berny ayant acheté cette terre en 16.V5. — Voir sur Hugues de Lionne Le savant ouvrage de M. Valfrey, notamment l'introduction, qui est une complète biographie commentée avec une pleine connaissance de l'homme et du temps (Paris, Didier, 1877).

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de Brienne, les invitant tous doux, il est vrai, ii agir de concert clans les affaires étrangères, niais ordonnant à Brienne d'écrire aux ambassadeurs ce que M. de Lionne devait « lui mander de sa part ». Celui-ci traversa sans encombre I instant critique de l'arrestation de Fouquet dont il était ami : « les fautes sont personnelles, lui dit Louis XIV en cette circonstance,... je suis content de vos services. Brienne, continuez de recevoir de Lionne mes ordres secrets : la disgrâce de Fouquet n'a rien de commun avec lui. » Ce mauvais pas franchi, la fortune du secrétaire d'Etat fut à jamais assurée : en 1663, lorsque Brienne et son fils qui avait la survivance durent abandonner la direction officielle des affaires étrangères , Lionne était désigné d'avance pour devenir enfin titulaire du département dont il avait depuis longtemps la charge. Agé alors de cinquantedeux ans, honoré par le roi de la plus affectueuse confiance qui ne lui fit jamais défaut, il était admirablement formé par plus de trente années d'étude à toutes les manœuvres de la diplomatie; « dans les ordres et les directions qu'il donne, a dit de lui M. Mignet, il montre la connaissance la plus profonde des hommes et des matières d'Etat; il prévoit toutes les difficultés probables et indique avec abondance les moyens -de les vaincre ». Initié aux plans du maître dont il partageait les ambitions et dont il servait les desseins par les conceptions les plus ingénieuses, il avait encore le mérite de présenter, au cours d'une vaste correspondance, la pensée royale dans un style clair, brillant, et aussi le plus majestueux dont un prince ait jamais usé et qui demeure comme le modèle du langage diplomatique, comme l'expression la plus haute de l'autorité souveraine. Adressées à tous les agents avec une inépuisable fécondité, les minutes sont de sa main, d'une écriture ferme et serrée; sa langue vigoureuse, encore un peu surchargée et prolixe peut-être, est celle des illustres prosateurs français au commencement du grand siècle. On a peine à s'imaginer comment cet homme, pas-

sionné pour le plaisir et dont la conduite personnelle a défrayé souvent la chronique scandaleuse de l'époque, pouvait, au milieu d'une vie peu régulière, subvenir à un aussi accablant travail. Il supporta cependant le fardeau sans fléchir un instant, jusqu'à soixante ans : mais il était vieilli avant l'âge par ce double abus de ses forces : les ambassadeurs vénitiens le dépeignent dès 1668 « exténué par les fatigues, pale de couleur » ; — a il semble, dit l'un d'eux, qu'il ne lui reste qu'une peau ténue pour couvrir les parties plus solides et que tout soit réduit chez lui à l'esprit et à l'intelligence » *. Lorsqu'il succomba le 1er septembre 1671, après une courte maladie, ses facultés morales étaient intactes, mais son tempérament physique était usé. Il laissa une fortune embarrassée et fort diminuée par ses prodigalités fastueuses, mais en revanche les affaires politiques dans une magnifique situation. Son nom est attaché à jamais aux brillantes années qui ont été le début du grand règne, aux entreprises et aux négociations qui devaient, huit ans après sa mort, amener, à Nimègue, le plein développement de la gloire du Roi.

On voit quelle était, au moment où Louis XIV commença de gouverner, la forte constitution de la monarchie. Le roi, avec le prestige d'une autorité qui était véritablement devenue un dogme, avec les chances heureuses de la jeunesse, était seconde par des ministres éminents et non rivaux. L'organisation administrative et militaire se concentrait et se régularisait sous la direction de Le Tellier; les finances, si gravement compromises par Fouquet, se rétablissaient peu il peu en bon ordre par les efforts de Colbert ; M. de Lionne conduisait les affaires étrangères avec autant

I. Ses nombreux portraits gravés sont très différents ayant été faits à diverses époques. Il parait dans les uns éclatant de force et de santé, dans

les derniers fatigué et triste.

de patriotisme que d'énergie et de prudence. Le prince, par son activité, son travail e1 les ressources de la toutepuissance, donnait à l'ensemble des services de l'Etal un équilibre stable et une force irrésistible. Après tant d'années de troubles, la société française était groupée autour du Soin ciain dans un sentiment unanime de respect et de confiance : elle s'avançait vers l'avenir avec ces hautes espérances, avec cette foi intime qui sont les gages certains de la prospérité et de la victoire.

La cour, par son éclat, par ses fêtes, par sa civilisation supérieure, était l'arbitre des élégances et le modèle de l'Europe. Paris avec ses splendeurs mondaines, ses salons et le déploiement d'esprit des ruelles, ses théâtres, les œuvres de ses savants, de ses artistes et de ses écrivains, était l'expression même de cette vigueur intellectuelle, à la fois dominatrice et séduisante, qui assure partout l'ascendant d'un peuple. On y jouissait de la vie avec un élan et une conviction qui n'appartiennent qu'aux premières années des grandes périodes de l'histoire : malgré bien des désordres individuels de conduite et de fâcheux raffinements littéraires, la conscience publique était saine et droite et le goût définitif très fidèle aux belles choses. Le bon sens, l'idée du bien, la religion, réglaient l'opinion générale : on était vicieux par entraînement ou par étourderie, non point par perversité ni système ; on considérait les écarts et les scandales comme des accidents; on les acceptait en silence, souvent par respect pour des personnes augustes, mais rien n'altérait encore sensiblement dans les âmes la pureté des principes et l'intégrité des croyances chrétiennes. La force morale et politique du pays était intacte : il avait foi en lui-même, en ses destinées glorieuses, en son Koi, en son Egdise à la fois gallicane et fidèle à Rome, en son génie, en ses richesses, et Louis XIV aussi bien que ses conseillers s'inspiraient en toutes choses de ces mêmes • pensées : c'est ainsi que la monarchie, à cette époque, représentait exactement la France et l'unité française.

Les cabinets européens ne s'y trompaient pas, et l'on peut dire qu'au lendemain de la paix des Pyrénées, ils reconnaissaient tous, avec plus ou moins de réticences ou de rancunes, le Roi Très Chrétien comme le plus puissant des princes. La ligue du Rhin, qui complétait en notre faveur les avantages des traités de Westphalie, tenait en respect la souveraineté de l'Empereur. L'Espagne, si étendus que fussent ses domaines, n'en pouvait plus rassembler sous une autorité forte les fragments épars, et la dernière guerre l'avait ruinée. L'Angleterre cherchait vainement à se consolider sous le gouvernement toujours contesté de Charles II Stuart. Les puissances du Nord, Suède, Danemark et Russie, ne songeaient même à aucune rivalité directe avec la France. Les petits Etats italiens étaient les uns rapprochés de nous comme la Savoie, Parme et Modène, les autres comme la Toscane et Venise hors d'état de disputer au roi la prééminence, cette dernière étant d'ailleurs épuisée par ses luttes contre la Turquie : la Lombardie et Naples, provinces espagnoles, n'avaient point de politique personnelle.

Louis XIV avec raison ne craignait que deux forces en Europe : l'une, qu'il songeait dès lors à réduire, c'était la Hollande; l'autre, dont il envisageait avec une défiance inspirée par Mazarin l'hostilité dangereuse, c'était le Saint- Siège. La plus grande difficulté du moment était en effet ii Rome, et ce qui le prouve bien, c'est que, malgré tout le talent et la fermeté du roi et de ses conseillers, ils ont, au cours de la lutte dont nous allons entamer l'histoire, accumulé fautes sur fautes et vaincu à la fin sans profit et s;ms gloire. Aussi, el comme s'il eût pressenti les inconvénients des mauvais rapports avec un tel adversaire, Louis XIV préférait sagement ménager une entente. Malheureusement il ne la comprenait que par le triomphe à Home de son prestige universel, <i c'était là une erreur fondamentale.

Alexandre Vil ne pouvait pus accepter cette prétention avec complaisance; il Tapèrent immédiatement avec une sûreté de coup d'œil aidée (Tailleurs par des prédispositions défavorables, mais il se mit en garde contre elle, il faut le dire, avec une mauvaise humeur trop visible et des préjugés trop obstinés. Il eut sufïi de se défendre avec ténacité, mais de bonne grâce, sans irriter Tamour-propre ombrageux du roi par un refus systématique de toutes ses demandes, même les plus légitimes, et en réservant la résistance pour les empiétements dangereux. 11 n'en fit rien, se maintint envers Louis XIV, comme envers Mazarin, dans une attitude négative et soupçonneuse qui inquiétait et blessait un souverain superbe, jaloux de sa prédominance en Europe et assuré de sa force.

Ce fut donc sur un terrain fort mal préparé que Louis XIV allait s'aventurer dans le désir, très légitime, il est vrai, de relever l'influence française à Rome. Ces efforts, attestés par la mission du président Colbert, et plus tard par celle de M. d'Aubeville que nous exposerons plus loin, avaient pour objets apparents l'accord sur quelques questions secondaires, mais au fond le roi voulait préparer les voies à une action directe sur le Saint-Siège : là comme partout ailleurs, en sacrifiant le jansénisme, et se sachant soutenu par les doctrines gallicanes de la Sorbonne, des Parlements et de la majorité du clergé de France, il entendait faire reconnaître la haute autorité politique qu'il avait conquise. Le Saint-Siège, de son côté, était décidé à maintenir sa suprématie et à ne point accorder à la monarchie française, dont les tendances impérieuses lui étaient suspectes, une primauté qui lui paraissait redoutable. Telle a été la cause majeure de la grande querelle dont on va lire l'exposé. En d'autres circonstances, les incidents matériels eussent été promptement atténués et clos : on verra qu'avec un tant soit peu de bon vouloir réciproque, leur règlement rapide eût été extrêmement facile. Mais ils sont survenus au milieu d'un état de choses et d'une dispo-

sition des esprits qui leur ont fait prendre un développement inattendu, et qui ont même agi d'une façon si étrange sur des hommes aussi distingués que l'étaient alors le Roi et le Pape, les membres du Sacré Collège et les ministres de Louis XIV, que les uns et les autres ont montré une maladresse égale et aussi peu de discernement. Dans le récit de ces événements, il faut toujours avoir devant les yeux cet antagonisme fondamental qui explique l'animosité des deux adversaires, les proportions de la querelle, et le dénouement aussi fâcheux pour la puissance matérielle dont la vanité seule, en définitive, demeura victorieuse, que pour la puissance morale qui s'était fourvoyée dans une impasse et ne sut pas éviter la défaite.

Après avoir indiqué les conditions où se trouvait la Cour de France au moment où cette lutte ouverte commence, examinons l'état du Saint-Siège et les principaux personnages qui dirigeaient alors sa politique.

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