CHAPITRE V
LATTENTAT DU 20 AOUT
I. — II. Aspect du quartier Farnèse avant l'attentat. — Topographie des environs. — La caserne de la garde corse. — III. — IV. Premières rixes au Transtévère et sur le Ponte Sisto. — V. — VI. — VII. Emeute et meurtres dans la via Giulia. — VIII. — IX. — Soulèvement de la garde corse.
— X. Le capitaine Franchi. — XI. Les Corses entourent le palais Farnèse. — XII. Les arquebusades. — Plusieurs victimes. — XIII. L'ambassadeur au balcon. —XIV. Les Corses maîtres des rues adjacentes.
— Autres victimes. — XV. Agression des Corses contre le carrosse de l'ambassadrice. — Mort du page Bertaut. — XVI. Retour de la duchesse de Créqui au palais Farnèse. — XVII. Rentrée des soldats corses à leur caserne. — Conduite des autorités pontificales — XVIII. Mesures prises par l'ambassadeur et le cardinal d'Esté.
Le dimanche 20 août, un peu avant la vingt-troisième heure du jour qui, dans l'horaire usité alors à Rome, correspondait environ à sept heures du soir, le quartier du palais Farnèse était parfaitement calme ; les habitants, après une brûlante journée d'été, respiraient la première fraîcheur du crépuscule, soit devant leurs maisons, soit à la promenade ; les uns jouaient en plein air, les autres allaient chercher leurs provisions pour le souper ; il y avait des groupes de femmes et d'enfants dans les ruelles enchevêtrées, et surtout dans les voies plus larges, telles que la rue de' Giubbouari, la rue Giulia, sur la place Farnèse et le Campo de' Fiori ; des baigneurs traversaient le Tibre; une partie des soldats corses, relevés de garde
comme d'ordinaire à la vingt-deuxième heure, erraient en flânant aux alentours, se reposaient sur la piazzetta qui faisait face à leur caserne, ou dans le carrefour voisin auprès de l'église de la Trinité. Quelques-uns, suivant. la via de' Pettinari, étaient descendus vers la grande fontaine (Fontanone) située alors au coin du Ponte Sisto '. D'autres revenaient du pont Saint-Ange en longeant la rive du fleuve, d'autres se promenaient au Transtévère. L'attitude des soldats désœuvrés était paisible ; la population jouissait tranquillement d'une belle soirée ; nombre de gens pieux assistaient dans l'église délia Morte aux prières des quarante heures.
La grande porte du palais Farnèse était ouverte : on traversait même librement les cours pour gagner la via Giulia à l'autre issue. Presque tous les officiers de l'ambassadeur étaient sortis; plusieurs soupaient au palais Cesarini; le duc de Créqui rendait visite aux princesses Borghèse; la duchesse et sa suite, en deux carrosses, escortés d'un petit nombre de laquais et de pages, avaient été, à l'autre extrémité de la ville, à l'office de Saint-Bernard dont la fête est le 20 août, dans l'église dédiée à ce confesseur et qui est construite dans l'une des salles rondes des Thermes de Diocléticn. On ne surprend nulle part, soit dans les relations des faits, soit dans les récits des témoins, la trace de la plus légère inquiétude, à plus forte raison d'un préparatif belliqueux; au contraire, en ce moment précis de la vingt-troisième heure, tout indiquait dans ce quartier bruyant une complète sécurité.
Avant d'aller plus loin, et pour L'intelligence des événements, nous devons indiquer aussi brièvement que possible la topographie du quartier. Le lecteur pourra se reporter
1. Cette fontaine a été récemment démolie dans le travail des quais du Tibre.
20G l'ambassade du duc de créqui.
au plan ci-annexé : il est exact pour l'année JGG2 comme pour aujourd'hui, les grandes lignes de ce coin de Rome n'ayant subi depuis lors aucune modification. Sauf quelques
détails insignifiants, nous avons retrouvé, en étudiant attentivement le terrain à plusieurs reprises, tous les emplacements désignés dans les documents contemporains : édifices, maisons et ruelles sont encore en l'état où ils étaient alors, et l'on peut se représenter à merveille, sur le même sol et entre les mêmes murailles, les incidents du 20 août.
Un point capital nous a toutefois longtemps embarrassé. Où était située la caserne des Corses? Aucune carte de Rome à cette époque ne l'indique précisément : même le plan colorié et en relief publié en 1664 par Jean- Jacques de Rossi et dont il existe un précieux exemplaire à la Bibliothèque du palais Chigi, ne donne cette désignation à aucun des groupes de bâtiments situés sur l'emplacement signalé par tous les témoignages *. Il en est de même dans la série de petits plans géométriques de Rome intitulée « Roma qualis erat anno 1777 » 2. Nous étions donc réduit à des conjectures, mais elles ont été bientôt changées en certitude par l'examen du terrain et des indices que donnent les narrations du temps. Nous savons en effet, par les dépositions de l'enquête que nous analyserons plus loin, et par diverses relations, que la caserne se trouvait sur une petite place (piazzetta) où l'on accédait par la rue Paolino délia Regola, d'où l'on voyait l'église de San-Salvatore in Campo, et à deux pas de l'église de la Trinité de' Pellegrini aussi bien que de la place de ce nom 3. Or il
1. Ce plan, d'environ 2 m. 50 de long sur 1 m. 50 de hauteur, est intitulé « Disegno e prospetto dell' aima citta di Roma, gia delineato d'Antonio Tempesta, e di nuovo rintagliato, accresciuto e abbelito... nel pontificato di N. S. Alessandro VII, con la cura di Gio Giaeomo de Rossi, l'anno 1664 ». Il faut dire qu'à cette date, les Corses avaient quitté Rome et que leur caserne avait sans doute reçu une autre destination.
2. Ce plan, composé de 16 feuilles in-8 dont chacune représente un quartier, a été reproduit à la chalcographie royale de Rome.
3. La Trinita de' Pellegrini, située sur la place du même nom, est une
n'y a dans les alentours qu'un seul espace élargi en forme 4e piazzetta, où l'on arrive par la via Paolino, d'où en même temps les yeux puissent suivre dans sa longueur la ruelle qui mène à San-Salvatore in Campo, et qui soit presque latéral à l'église de la Trinité. La conclusion est pour ainsi dire forcée, et l'on ne saurait douter que cette petite place ne soit celle où s'élevait la caserne des Corses. D'ailleurs les bâtiments du fond, évidemment très anciens, ont des portes surbaissées et très larges qui convenaient à cette destination, et qui sont probablement les mêmes qu'autrefois. Des artisans habitent aujourd'hui cette maison dont les dispositions intérieures ont été nécessairement changées, qui était peut-être alors plus profonde ou se prolongeait dans les constructions en équerre qui existent encore dans les deux autres côtés de la place, de manière à pouvoir loger les cent cinquante ou deux cents soldats d'une compagnie. Ce groupe de bâtisses a conservé l'apparence d'un local destiné, en effet, à renfermer des troupes, et l'on peut aisément se figurer devant ces poternes le vaet-vient des sentinelles, les grilles de bois qui en formaient la clôture, et, sur la piazzetta, la promenade des soldats qui n'étaient pas de service.
Venons à la topographie générale du quartier où se sont passés les événements du 20 août. Si l'on jette les yeux sur le plan, on voit se développer trois grandes lignes presque parallèles au Tibre : au sud, la plus rapprochée du fleuve commence au Ponte Sisto, se prolonge tout droit vers l'ouest sous le nom de via Giulia, atteint à une certaine distance du pont le mur des jardins et des communs du palais Farnèse et l'église délia Morte, où elle rencontre la rue de ce nom qui fait intersection avec elle cl qui aboutit sur la place Farnèse à l'angle droit ' du palais. La seconde
église de dimensions moyennes, élevée sur plusieurs marches; elle est ornée à L'intérieur de pilastres et de colonnes de marbre jaune antique et Surmontée d'un dôme élevé. S. Salvatore in Campo, sur une petite place, dans la rue du même nom, est une chapelle insignifiante.
1. J'avertis une fois pour toutes <\n>- je prends les indications droit et
ligne, un peu plus accidentée, suit cependant la même
direction de l'est à l'ouest, Elle part de la rue Paolino délia Regola, passe; devant la piazzetta où était la caserne, longe la façade de l'église de la Trinité, traverse la place de ce nom et rencontre la rue de' Pettinari qui vient du Ponte Sisto. A ce carrefour, la ligne prend le nom de Capo di Ferro, suit la place et le palais Spada, puis s'appelant alors via *de' Vcnti aboutit à l'angle gauche du palais Farnèse ; elle passe devant le palais, arrive à la via délia Morte et se continue au delà jusqu'à l'église de San Girolamo. On voit que les deux premières lignes sont reliées à leurs deux extrémités opposées, d'abord par la rue de' Pettinari qui va de la Trinité au Ponte Sisto, ensuite par la rue délia Morte qui va sur la via Giulia.
La troisième ligne, au nord, est la longue et sombre rue de' Giubbonari. Elle commence, à l'est, à l'église et à la place de San Carlo de' Catinari, et aboutit, à l'ouest, au grand emplacement connu sous le nom de Campo de' Fiori. Entre cette seconde et cette troisième ligne s'étendent de vastes îlots de maisons coupés de nombreuses ruelles ; les unes perpendiculaires, les autres tortueuses, assez obscures, quelques-unes misérables et venant toutes se réunir à la via de' Giubbonari comme des torrents dans une rivière. C'est d'abord, en face de la caserne corse, la via San Salvatore in Campo, qui par plusieurs issues conduit à la place San Carlo de' Catinari; ce sont ensuite, au delà du grand bâtiment et de la place du Mont-de-Piété, trois petites ruelles appelées de' Pompieri, délia Pieta et dell' Arco : plus loin c'est d'abord le vicolo noir, très long, très étroit appelé délie Grotte, qui part du Campo de' Fiori, puis le vicolo de' Balestrari non moins sinistre et qui vient, en se contournant, de la place Spada. La via de' Giubbonari, qui reçoit toutes ces rues en coupe-gorge, se termine, comme nous l'avons dit, au Campo de' Fiori lequel,
gauche, d'après la droite ou la gauche de la personne qui regarde I a façade du palais Farnèse.
par la via de' Baullari, se réunit à la place Farnèse. Nous retrouverons la plupart de ces noms au cours de notre récit, car tous les incidents du 20 août, sauf le premier qui se passe sur le Ponte Sisto, se sont développés exclusivement dans le vaste parallélogramme borné au sud par la via Giulia, à l'est par la piazzetta des Corses, à l'ouest par San Girolamo, au nord par San Carlo de' Catinari et le Campo de' Fiori et comprenant dans son enceinte la caserne corse, San Salvatore in Campo, le Mont-de-Piété, San Carlo de' Catinari, le palais Spada et le palais Farnèse. [Voir le plan ci-annexè.)
Voici maintenant les faits exposés aussi exactement qu'il est possible d'après les notes, mémoires, relations, dépêches, lettres particulières, documents souvent contradictoires que nous avons sous les yeux * et d'après les
1. Ces notes ou relations sont fort nombreuses, Archives des Affaires étrangères : 1° dans le volume intitulé Rome, t. V, n° 146, les feuillets : 41, Récit désigné à la table analytique comme « au désavantage des Français » ; 45, Mémoire anonyme remis au duc de Créqui ; 46, relation anonyme de l'attentat; 52, autre relation extraite des Nouvelles de Borne. — 2° Dans le volume 149, Rome, supplément : f° 34, « Rclazione del rumore seguito, etc.; f° 35, « Relation véritable de ce qui est arrivé dans l'assassinat entrepris contre l'ambassadeur et l'ambassadrice de France » (cette pièce est l'annexe de la dépèche du duc de Créqui du 21 août); f° 36, autre relation (cette pièce et la suivante, n° 37, sont les plus sérieuses de la collection : elles ont été faites d'après les premières dépositions de l'enquête et contiennent des détails incontestables) ; f° 38, divers mémoires de discussion, l'un en faveur du gouvernement pontifical, l'autre en sens contraire ; f° 39, copie d'une lettre écrite de Rome le 21 août; f° 53, copie de la lettre de la duchesse de Créqui du 22 août; f° 54, copie d'une lettre adressée de Rome le 21 août. — Aux Arch. nat. MS. Copie de presque toutes ces pièces; fos 4 250 et 4 251. — Les Archives des Affaires étrangères contiennent en outre les dépêches du duc de Créqui et de M. de Bourlemonl sur l'attentat, les mémoires justificatifs de la cour de Rome, leur réfutation, etc. — Voir aussi Gazelle de France de 1662, n° 113, p. 935. Cet article est la reproduction de la note annexe à la dépêche de Créquî du 21 août. — J'ai trouvé aussi aux Archives du palais Chigî à Rome, un mémoire intitulé De Corsi e Francesi, coté G. H. i5, et intitulé « Racconto completo délia zuffa avvenuta Ira i soldati corsi al servigio délia S. Sede < .1 i famigliari del duca di Créqui ». L'auteur de cet ouvrage est l'abbé Salvetti, dont nous avons parle plus haut. Son manuscrit a été depuis publié en 1671, « in Moule Chiaro, appresso Gio Batt. Vero ». — J'ai puisé enfin quelques détails au* ârchiyes de l lorence dans La dépêche de l'ambassadeur à Rome «lu 12 août (n° 3 386, Roma, GXXVII).
témoignages de l'enquête ouverte par Le gouvernement
pontifical ', lesquels sont souvent confus, intéressés, et qu'il a fallu contrôler sans cesse les uns par les autres. Dans une affaire où les événements ont été altérés par l'imagination populaire et où tant de gens compromis cherchaient à égarer l'opinion publique, la justice et l'histoire, il est évident que la plupart des témoins ou des narrateurs tantôt sont ignorants de bonne foi, tantôt ont une tendance plus ou moins sensible à l'erreur préméditée. C'est là ce qui a rendu si difficile le travail de reconstruction, pièce par pièce, homme par homme, et minute à minute pour ainsi dire, auquel nous avons dû nous livrer afin de reproduire toute vivante, et prise sur le fait, la réalité du drame.
Tandis que tout était paisible dans le quartier de la place Farnèse, il se produisait de l'autre côté du fleuve, au Transtévère, dans la rue qui aboutit au Ponte Sisto, un incident bien insignifiant en lui-même et qui devait amener les plus graves conséquences. Un certain Marco Vietti, savetier devant l'église de Sainte-Dorothée 2, se tenait à sa porte avec sa femme Joanna lorsqu'ils virent venir trois soldats corses qui se dirigeaient vers là porte Settiniana 3 : ces gens croisèrent là trois Français qui s'en
1. Cette enquête est rapportée tout entière dans un manuscrit de la bibliothèque de Bastia, publié en 1888 par la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse, sous ce titre : « Deux documents inédits sur l'affaire des Corses à Rome ». Elle nous a fourni de précieuses indications, tout à fait inconnues aux auteurs des diverses relations précédentes. Nous y renvoyons sans cesse le lecteur au cours de notre récit. Nous la résumons d'ailleurs dans un chapitre spécial.
2. Petite chapelle dans la rue de ce nom, qui va du Ponte Sisto au pied de la montée du Janicule.
3. La porte Settiniana, édifice ancien, couronné de créneaux, est située à l'entrée de la rue délia Lungara, parallèle au Tibre, près de l'église Sainte-Dorothée.
allaient au contraire vers le Ponte Sisto et se prirent avec eux de querelle et d'injures. Marco et Joanna n'entendaient pas bien leur dialogue, mais ils distinguaient seulement que les Français appelaient les Corses « sbires » et que les Corses répondaient : « Nous ne sommes pas sbires, mais soldats du pape ». De là, nouvelles invectives, et enfin ces derniers mots prononcés par les Français : « Nous vous baillerons des coups d'arquebuse ». L'altercation semblait en rester là, et les Français avaient repris leur marche vers le pont, lorsque tout à coup, avec une persistance agressive qui paraît bien indiquer qu'ils étaient quelque peu ivres, ils revinrent sur leurs pas l'épée à la main. Les Corses qui s'étaient arrêtés dégainèrent à leur tour; dans les charges réciproques, personne ne fut blessé, et les Français rompirent jusque sur le pont : il se produisit là un certain tumulte parmi les groupes de passants qui s'efforçaient de séparer les combattants. Marco et Joanna Vietti, aussi bien qu'un de leurs voisins, nommé Balestra, dont le récit concorde avec les leurs, ont alors perdu de vue la rixe l. Balestra, homme prudent, et qui, dit-il, « ne s'occupait que de ses affaires », commença son souper retardé par le bruit, et en effet de semblables querelles étaient trop fréquentes alors dans les rues de Rome pour qu'il fit grande attention à celle-ci : il a prétendu toutefois avoir remarqué que les Français portaient la livrée de l'ambassade. Disons tout de suite que cette assertion a été contestée, que plusieurs relations paraissent douter de la véritable nationalité de ces individus, et que d'autres affirment que ces Français étaient au service de la reine Christine 2. Quoi qu'il en soit, aucun d'eux n'a été jamais retrouvé.
1. Enquête. Déposition Viclti el Balestra, p. 85, 86, <S7, <S8 et L23.
2. « On est même incertain s'ils sont Français. » Note de la main du duc de Gréqui sur le document intitulé Relation véritable de ce qui est arrivé dans l'assassinat entrepris contre M . l'ambassadeur el Mme V ambassadrice de France à Home, le vu août KU'ij. Annexe à la dépèche de Créqui du '28 août. (A. E., Rome, supplément, i662, n« 149, pièce 34.) — La Gazette
Cette bataille d'estocades, se poursuivant sur toute la longueur du Ponte Sisto au milieu de la foule des promeneurs, devenait cependant trop grave pour ne point y provoquer beaucoup d'alarme et de grosses rumeurs : nombre de gens prirent la fuite et semèrent l'épouvante aux environs. Il y eut alors une bagarre assez confuse, et, au milieu de la contradiction des témoignages, il est impossible de déterminer avec précision le détail des faits. Faut-il croire que les Corses qui venaient du Transtévère étaient les mêmes que ceux qui continuèrent la rixe au bout du Ponte Sisto? ou bien que les premiers s'étant échappés vers leur caserne, quatre ou cinq autres qui se trouvaient là par hasard, les nommés Giovanni de Calenzana, Giovanni de Muro, Giacomo de Toxis, Marco Vergolé et un inconnu1, ont été attaqués à leur tour par les Français? Les trois premiers ont affirmé qu'ils se promenaient au Fontanone et s'occupaient à regarder paisiblement la chute d'eau et les gens qui se baignaient dans le Tibre, lorsque plusieurs Français s'étaient jetés sur eux, l'épée à la main, en les
de France, année 1662, p. 935, n° 113, dit également : « On ne sait pas même s'ils sont Français ou non ». — Lettre écrite de Rome le 21 août : « On ne saurait môme vous assurer qu'ils soient plutôt Français que Bourguignons, Comtois ou Wallons, presque tous ici portent un même habit » A. E., 1662, supplém., vol. 149, n° 39). — Le duc de Gréqui dans sa dépêche du 21 août (A. E., Rome, t. V, n° 146, f° 35) dit : « Un Français domestique de la reine de Suède ayant pris différend sur le Pont-Sixte, avec un soldat de la garde corse ». — Je trouve la même indication dans une lettre du cardinal Albizzi à M. de Lionne, en date du 21 août : « un vallete francese délia regina di Suecia » ; ce document au surplus est fort inexact, le cardinal ignore tous les antécédents de la rixe qu'il attribue à des injures adressées à ce valet par des soldats corses dans une auberge (A. É., Rome, V, 146, f° 40.) Toutes ces variantes de diverses relations écrites avant l'enquête ou par des gens qui en ignoraient les détails reproduisent seulement les bruits populaires.
1. Giovanni de Calenzana et Giacomo de Toxis sont au nombre des soldats qui, après avoir déserté le surlendemain de l'émeute, ont été ramenés ;'i Rome; — quant à Marco Vergolé, il est désigné par deux dépositions de ses camarades de la manière la plus précise comme un des combattants du Ponte Sisto. Lui aussi a déserté, mais n'a jamais été repris.
appelant « espions du pape » et les sommant de dégainer1. Il se peut qu'en effet ces Français, irrités par leur lutte avec les Corses du Transtévère qui les avaient pourchassés sur le pont, s'en soient pris à ces soldats inoffensifs, les confondant peut-être d'ailleurs avec les autres. Il est très possible aussi que Giovanni de Calenzana, Giovanni de Muro, Giacomo de ïoxis, Marco Vergolé soient leurs premiers adversaires, et qu'à l'enquête, pour ne se point compromettre, ils aient passé sous silence l'incident du Transtévère et voulu se représenter comme attaqués à l'improviste dans leur promenade au bord du Tibre. Il est, en tout cas, assez singulier qu'eux-mêmes rapportent à peu près dans les mêmes termes que les gens du Transtévère leur dialogue avec les Français, ceux-ci les appelant sbires ou espions, et eux répondant : « Nous ne sommes pas espions, mais soldats du pape ». Nous inclinons donc à penser, malgré les dépositions très suspectes de ces trois soldats, que ce sont eux qui se sont disputés avec les Français au Transtévère, qui les ont poursuivis sur le pont et jusqu'à l'entrée de la rue Giulia où ils déclarent eux-mêmes avoir ferraillé avec leurs agresseurs. Les marchands voisins du Ponte Sisto, qui ont vu passer devant eux tout le tumulte, se bornent à dire : les uns (pic les Français étaient poursuivis par les Corses, les autres que les Corses étaient poursuivis par les Français, mais ils n'ont distingué particulièrement aucun des assaillants et n'en indiquent même pas le nombre. L'arquebusier Deodato lisait devanl sa porte les fables d'Esope, et, surpris par le désordre, n'en a pas su l'origine : son voisin, le marchand de 1er Vinci, rentrail chez lui au momenl même et s'occupait à rassurer sa femme effrayée; le garçon herboriste Baldi, au milieu des cris de sa patronne et d'un enfant, se préparail à fermer la boutique; le serrurier Miliacci, qui marchandait des fruits au Ponte
1. Enquête. Dépositions Calenzana, |». 107 à 118; Giovanni de Muro, p. 110 à 112; Giacomo de Toxis, p. 113 à IL").
210 L AMBASSADE DU DUC DE CltKQUI.
Sisto, a vu seulement que des Français se battaienl contre des Corses *. On ne peut donc constater avec précision que la rixe elle-même, commencée au Transtévère, continuée ou reprise à l'autre extrémité du pont auprès de la rue Giulia et en face de la rue de' Pettinari, qui fait suite au Ponte Sisto. Il est en outre très certain que Giovanni de Calenzana y fut blessé au bras, et même, d'après son récit, il n'aurait échappé à la mort que grâce à l'intervention de ses deux camarades. Sa blessure au surplus mit un terme au combat : les Corses se sauvèrent par une ruelle qu'ils nomment le vicolo délia Sirena et qui n'existe plus aujourd'hui 2, puis ils regagnèrent ensemble leur caserne. Nous verrons tout à l'heure l'effet de leur retour. Quant aux Français, se croyant poursuivis ou menacés d'un retour agressif de leurs adversaires, ils tournèrent, au sortir du pont, dans la rue Giulia où leurs clameurs et aussi les mouvements tumultueux de la foule allaient provoquer une scène plus redoutable que la précédente.
Qu'il y ait eu une seule rixe prolongée comme je le crois, ou deux attaques successives ainsi que le suppose une note récente 3, c'est là une question secondaire. Le point essentiel est l'agression en elle-même. Doit- on l'attribuer exclusivement aux Français comme le font les témoins du Transtévère et les trois soldats corses? cette question reste fort obscure. Les Corses avaient tout avan-
1. Enquête. Dépositions Dcodato, p. 117; Baldi, 119; Vinci, p. 120; Miliacci, p. 122.
2. Je l'ai vainement cherchée sur le terrain, et elle a été sans doute fort anciennement supprimée, car les habitants du quartier n'en ont aucun souvenir.
3. Appendice à l'Enquête, p. 409 et 410. L'auteur de cette note se réfère complètement aux dépositions des soldats corses qui ne parlent que de la seconde phase de l'agression, celle qui a eu lieu via Giulia, et au mémoire de l'abbé Salvetti, qui est une apologie de la conduite du Saint-Siège (Arch. Chigi, loe. cit.).
tage à plaider la légitime défense, et les témoins du Transtévère n'ont peut-être pas entendu tontes les provocations échangées à l'origine : ceux de la rue Ginlia n'ont constaté que le combat sans en connaître les préliminaires. Les Français, n'ayant pas été arrêtés et interrogés, ont laissé à leurs "adversaires le privilège de raconter les incidents et de les accuser à l'aise. Toutefois, il faut remarquer que parmi les relations manuscrites en français ou en italien, les unes attribuent nettement l'agression aux Français », que les autres se bornent à dire que les combattants « avaient pris différend ensemble sur le bout du Ponte Sisto du coté du Transtevère » 2; mais qu'aucune ne donne explicitement aux Corses les premiers torts.
11 y a également divergence sur le point de savoir si ces Français étaient de la maison de l'ambassadeur : quelques rapports le disent, ainsi que les témoins du Transtevère, mais ces rapports contiennent des inexactitudes, et les témoins pouvaient ne pas connaître précisément la livrée; en revanche le duc de Créqui déclare nettement dans sa dépêche au roi du 21 août que la querelle avait commencé entre un Français domestique de la reine de Suède et un soldat de la garde corse. Cette assertion n'a pas de valeur puisqu'il est constant qu'il y a eu au moins sept ou huit combattants, mais, dans sa lettre du lendemain 22 à M. de Lionne, il affirme de nouveau que ses gens n'étaient point mêlés à la rixe du Ponte Sisto : « Je viens d'apprendre, dit-il, qu'on avait mandé du palais qu'il y avait trois personnes de mes livrées qui avaient attaqué les Corses. C'est