Voir plus haut, § VI
raient arriver du ressentiment de ses peuples sur la personne du nonce, elle lui a envoyé dire qu'il eût à sortir de Paris et à se retirer à Meaux ».
Louis XIV, prévoyant ensuite que le pape « pour sauver sa réputation dans le monde, même quand il aurait intérieurement un autre dessein », manifesterait verbalement l'intention de faire justice des coupables, ordonnait à M. de Bourlemont de répondre seulement « que ce serait là un effet digne de la prudence de Sa Sainteté », mais que, pour lui, il n'avait d'autre pouvoir que d'écouter ce que le pape avait à lui dire et d'en référer au duc de Créqui.
Cette démarche faite, M. de Bourlemont se rendrait chez le cardinal Chigi, et chez tous les membres du Sacré Collège (à la réserve du cardinal Imperiali) et leur donnerait, sans entrer dans aucune discussion, les lettres royales destinées à chacun d'eux, ajoutant seulement « que si Sa Majesté est obligée d'en venir à des ressentiments proportionnés à l'injure, elle saura bien distinguer le respect et la révérence qu'elle veut toujours rendre au Saint- Siège d'avec les auteurs d'une si grande offense ». Quant au cardinal Orsini, le roi chargeait son agent de le voir, avant même l'audience du pape, et de lui déclarer « qu'il ait à ôter à l'instant même de dessus la porte de son palais les armes de France et à lui remettre le brevet de la comprotection de cette Couronne pour le renvoyer à Sa Majesté, laquelle ne veut pas plus longtemps avoir dans son parti une personne qui, dans les occasions qui s'offrent de son service, a accoutumé de montrer qu'il ne lui est guère à cœur ».
Ces Instructions écrites le 30 août c'est-à-dire avant (jii on sut en France les incidents qui, en aggravant l'état jles choses à Rome, amenèrent le 1er septembre le dépari de L'ambassadeur), étaient encore assez Incertaines sur la marche à suivre dans les négociations ultérieures. Elles Les confient à la prudence du duc de Créqui, du cardinal d Este ci de M. de Bourlemont, « en sorte <jue tous trois
voient ensemble ce qu'il y aura à faire et par quels moyens on pourra tirer la satisfaction la plus complète et les plus grands avantages qu'on pourra même en autres choses, sans néanmoins rien conclure; qu'après avoir su de Sa Majesté si Elle voudra s'en contenter ». Quant à l'intervention de la reine de Suède ou de la République de Venise le roi exprime dès lors sa répugnance : il craint que lune ou l'autre veuillent « gagner aux dépens de son honneur et de sa gloire les bonnes grâces du pape ». On verra par la suite que cette opinion s'est fortifiée de plus en plus et a déterminé plus tard le refus absolu de toute médiation, môme celle de la Cour d'Espagne qui semblait plus autorisée que toute autre à l'offrir et s'est montrée à plusieurs reprises blessée de cette défiance.
Pour le moment, les instructions traitent sommairement deux questions capitales : d'abord la réparation de l'injure, et, sur ce point, le roi envoie à M. de Bourlemont une indication générale, que nous citerons plus loin, des principales clauses à obtenir, tout en ajoutant qu'il « demande beaucoup davantage pour se contenter de moins » ; ensuite les sûretés pour l'avenir qui consistent, après châtiment des coupables, dans le licenciement des Corses ou tout au moins (ce qui, rappelons-le en passant, avait déjà été proposé spontanément par le Saint-Père) leur changement de quartier et des précautions pour qu'ils ne puissent jamais approcher « de six rues du palais Farnèse ».
Tout ce document n'était qu'une ébauche h grands traits et susceptible de nombreuses modifications. Louis XIV le sentait si bien qu'il terminait en laissant au duc de Créqui, au cardinal d'Esté et à M. de Bourlemont une certaine latitude pour « ajouter, changer ou retrancher ce qu'ils estimeront à propos pour son honneur et pour le bien de son service », et même en ce qui touche le départ de l'ambassadeur : a car, dit-il encore avec beaucoup de raison, il pourrait être arrivé tel incident qui aurait changé la face des choses, ou bien le pape pourrait avoir offert telle satis-
faction qu'il y aurait de l'imprudence et du préjudice à la rejeter ». Enfin les négociateurs devaient « naviguer selon le vent » *.
Ces directions étaient donc fort circonspectes et prudentes : on ignorait encore à la Cour ce qui s'était passé depuis le 20 août, et, tout en désirant que M. de Bourlemont, ainsi que le lui écrivait M. de Lionne, exagérât quelque peu les intentions du gouvernement pour obliger le Saint-Siège « à faire de plus grandes offres qu'il ne le ferait autrement » 2, on sentait aussi la nécessité et la convenance de ne pas lui donner d'ordres trop précis sans savoir ce qui s'était fait à Rome. Le roi d'ailleurs, en rappelant son ambassadeur, prenait l'initiative de la rupture diplomatique, ce qui lui permettait d'user de certains ménagements sans être taxé de faiblesse. Enfin, comme le fait remarquer un diplomate contemporain très bien informé, « S;i Majesté, nonobstant toutes les démonstrations qu'Elle faisait, eût bien souhaité que ces différends fussent vidés à l'amiable, tant parce qu'il n'y avait rien à gagner dans une guerre contre le pape, que parce que cette occupation pouvait l'embarrasser dans des mesures qu Elle prenait pour des desseins plus utiles et plus considérables » 3. Il est donc bien vraisemblable que si les nouvelles de Rome eussent annoncé le châtiment de quelques Corses et quelques démarches déférentes envers l'ambassadeur, la Cour de France eût volontiers baissé le ton. Malheureusement les choses, nous l'avons dit, avaient pris une autre tournure.
Sur ces entrefaites, le 7 septembre au soir, le nonce reçut à Gonesse un messager expédié de Rome le 31 août, c'est-à-dire ;tvant le départ de l'ambassadeur qui eut lieu,