A. É., Rome, IV.), Mémoire du roi à Bourlemont, r
2. M/'/.. 146, Lionne;! Bourlemont, 31 août, 1*91. ■'.. \. !.. Manuscril de M. de Saint-Pret, déjà cité.
comme on sait, le 1er septembre. Ce courrier apportait à Mgr Piccolomini le Bref du pape au roi en date du 28 août, l'édit rendu contre les Corses fugitifs, les lettres du 29 et du .'Î0 août de la reine de Suède et du cardinal Chigi à Louis XIV et à M. de Lionne, avec l'annexe sur les prétendus excès des Français antérieurement à l'attentat, et divers documents et Mémoires. Ces lettres racontaient, ainsi que nous l'avons rappelé, la visite du cardinal Chigi à L'ambassadeur et à l'ambassadrice , l'établissement de la commission d'enquête et de la congrégation cardinalice '. Sans doute ces pièces n'étaient point satisfaisantes, mais enfin elles pouvaient à la rigueur servir de base à des pourparlers qu'il eût été loisible ensuite de diriger de part et d'autre dans un sens conciliant et de faciliter par quelques actes de juste sévérité. Le nonce crut v voir les éléments d'une plaidoirie convaincante et tout au moins d'une négociation sérieuse, et, dès le lendemain matin 8, il envoya à M. de Lionne un de ses gentilshommes, le comte Guastavillani, avec une lettre où il lui exprimait le désir d'être reçu par Sa Majesté pour lui exprimer la douleur du pape, sa désapprobation de l'excès commis par les Corses et sa volonté de donner satisfaction. Il ajoutait que dans le cas où cette audience serait impossible, il priait M. de Lionne de lui donner un rendez-vous2. Le comte Guastavillani était chargé en même temps de remettre au ministre le Bref du Saint-Père et les dépêches adressées au roi et à M. de Lionne par le cardinal Chigi 3.
Ce gentilhomme s'étant acquitté de sa mission, le ministre le pria d'attendre la réponse du roi, et revint lui dire qu'il avait lu le Bref à Sa Majesté, et que l'heure de la messe empêchait le roi de prendre connaissance des
1. A. E., Rome, 149, f° 87. Résumé lu au consistoire du. 25 septembre, déjà cité. — (Voir chap. vi, § XIII et XVI.)
2. A. E., Rome, 146, f° 124. Lettre autographe du nonce à Lionne, 8 septembre. — Arch. Vat., le nonce au cardinal Chigi, dép. du 12 septembre, de Gonesse.
3. Arch. Vat., le nonce au cardinal Chigi, loc. cit., 12 septembre.
dépêches. Il demeura muet sur la demande d'audience, mais il offrit d'aller voir le nonce. Guastavillani lui répondit avec courtoisie que le nonce préférait se transporter luimême au lieu de rendez-vous qui lui serait fixé, et M. de Lionne proposa alors pour le lendemain 9 septembre une entrevue à Suresnes. Le nonce partit le soir même pour ce village, toujours escorté par les quarante mousquetaires. Il y passa la nuit, et dès le matin il était auprès du ministre f.
C'était la seconde fois que le représentant d'Alexandre VII pouvait entretenir M. de Lionne des événements du 20 août et exposer le point de vue de son gouvernement. Mais sa première conversation à Saint-Germain, pendant la nuit du 30 au 31 août2, n'avait été, sous l'impression immédiate des nouvelles de Rome, qu'un rapide échange d'idées. A Suresnes, après la réception du second courrier du Saint-Siège, il se trouvait plus en mesure de traiter la question, et d'autre part le cabinet français avait eu le temps, durant ces huit jours écoulés, de déterminer mieux son attitude. Il est vrai qu'on ignorait encore le départ spontané de M. de Créqui, mais la réflexion avait succédé à la première émotion ; le roi avait en main le Bref du pape, le plaidoyer de la reine de Suède et les explications du cardinal Chigi, et le nonce se flattait de trouver son interlocuteur plus accessible. Le débat pouvait s'engager sur un terrain défini, et, en effet, on peut dire que dans cette entrevue, qui fut très longue, la question lut traitée, de part et d'autre, avec une grande précision et un rare talent de controverse.
M. de Lionne l'a retracée, le soir même, dans un volu-
1. A. É., Rome, 14U, frt 87. Résumé du consistoire, /oc. cit. — Arcli. Vat., dép. du nonce du 12 septembre, loc. cit.
2, Voir au présent chapitre, § IV.
milieux Mémoire * que nous devons tenir pour fort exact j car il esl d'accord avec les indications envoyées par Mgr Piccolomini à son goùvernemenl ! ei résumées dans une note lue plus tard au consistsire du 2.) septembre.
Le nonce prit le premier la parole. Il commença par faire appel aux documents transmis la veille au roi, puis il divisa son argumentation en deux parties distinctes :
« J'espère deux choses, dit-il, de la prudence et de la justice de Sa Majesté : Tune qu'elle n'ajoutera foi qu'à la pure vérité du fait sans s'arrêter aux déguisements et exagérations qu'en pourraient faire calomnieusement des personnes ou trop passionnées pour leur intérêt, ou qui visent à aigrir davantage l'esprit de Sa Majesté pour leurs fins particulières. La seconde que Sa dite Majesté aura évidemment connu que, dans ce malheur arrivé par hasard, sans qu'aucune prudence ni pouvoir humain eût pu y remédier à temps, le pape, dès qu'il en eut connaissance, et depuis dans la suite, a fait tout Ce qui pouvait dépendre de ses soins, de son affection et de son pouvoir pour témoigner la considération que Sa Sainteté fait du roi et la sincérité et la tendresse de l'amour paternel qu'elle lui porte. »
C'était bien là en effet ce qu'il fallait démontrer. Le nonce, abordant le premier point, se défendit d'abord « d'excuser le crime des coupables qui était, dit-il, si atroce que, sans plus regarder à la cause qui pouvait l'avoir produit, le pape le détestait et en avait eu plus de déplaisir que le roi ». Il laissa entendre cependant que les premières relations avaient aggravé les faits; il insinua même qu'une première décharge de mousqueterie était venue, d'après les récits des Corses, des fenêtres du palais Farnèse, et d'autre part que le carrosse de l'ambassadrice a marchant la nuit, sans flambeaux contre la coutume », n'avait pas été reconnu.
1. A. É., Rome, 14G, f° 125. Relation de l'entrevue de Suresnes, manuscrit de 17 pages in-folio autographe de Lionne, 9 septembre 1G62. — Ce document est reproduit en entier dans le livre de Régnier Des Marais, déjà cite.
2. Areh. Vat., dépêche du nonce du 12 septembre, datée de Gonesso. — A. É., Rome, 149, f° 87, consistoire du 25 septembre, déjà cité.
Sur le second point, il énuméra tous les actes du Saint- Père et de ses ministres depuis l'attentat : les efforts de don Mario au moment de l'émeute pour « faire retirer ces enragés et les enfermer dans leurs quartiers », l'ordre donné sur-le-champ au nonce de présenter au roi « l'extrême déplaisir de Sa Sainteté » et son dessein de le satisfaire, la visite du cardinal Chigi au palais Farnèse, l'emprisonnement de douze Corses, la formation d'une congrégation spéciale pour procéder contre les coupables, la réunion de huit cardinaux chargés de délibérer sur les réparations à offrir à Sa Majesté, les ordres donnés pour l'arrestation des Corses fugitifs, enfin le Bref « conçu en termes qu'on ne saurait en trouver un pareil en tous les registres de Rome, par lequel Sa Sainteté déclare l'injure faite à Sa Majesté être la sienne propre, qu'elle en veut faire une vengeance proportionnée à l'offense,... et promet au roi en termes précis de lui donner toute la satisfaction qu'il pourra raisonnablement désirer ».
Apres avoir ainsi habilement groupé les diverses mesures prises par la Cour de Rome de manière à représenter la conduite de son gouvernement comme entièrement correcte, le nonce, estimant avoir suffisamment justifié le Saint-Siège, prit hardiment l'offensive et se plaignit avec vivacité des armements du duc de Créqui. 11 exposa en grand détail les préparatifs belliqueux poursuivis à l'intérieur du palais Farnèse, l'amas de gens et d'armes, les menaces d'attaque et d'attentat, l'escorte militaire de l'ambassadeur, bien que le Saint-Père lui eût « souvent envoyé donner sa parole qu'il n'avait rien à craindre », bien que les Corses eussent été établis dans une caserne à l'autre bout de la ville. « Je prie le roi, dit-il enfin avec véhémence, de considérer si l'ambassadeur peut de cette sorte troubler le repos et la sûreté de Rome et si les lois du bon gouvernement peuvent permettre au pape de le tolérer, o
Il termina son discours en demandant à M. de Lionne de T. I. 23
faire connaître au roi les « sincères intentions o d<- Sa Sainteté et de l'aider à « rétablir l'union el l'amour qui doit être entre le Père commun de tous les chrétiens et le Fils aîné de l'Eglise ».
Le ministre fut médiocrement ému par ce séduisant plaidoyer; il n'était pas moins préparé que Mgr Piccolomini à soutenir la discussion ; son esprit lucide aperçul Immédiatement les côtés faibles de l'argumentation de soi] adversaire, et, bien servi par une élocution facile ;iinsi que par sa longue expérience des affaires romaines, il réfuta le système de l'archevêque de Césarée dans une allocution très développée qui est un modèle de démonstration politique.
Prenant soin de déclarer, en manière d'exorde, que « s'il avait quelque pouvoir, il jetterait bien plutôt de l'eau que de l'huile sur le feu », mais que nul des conseillers de Sa Majesté n'était en mesure « de la porter à ceci plutôt qu'à cela », le roi connaissant de lui-même parfaitement toutes choses, il s'étonna qu'on eût assez peu compris à Rome la grandeur, la fermeté et l'inflexibilité de son maître sur le point d'honneur pour lui avoir laissé faire une pareille offense. Il rappela l'énergie qu'avait montrée le roi dans une affaire récente, celle du comte d'Estrades à Londres, qui était si loin cependant de l'incident de Rome, où « la plus vile canaille » a osé attaquer la propre personne de l'ambassadeur.
Il présenta ensuite quatre propositions décisives, « qu'il avait ouïes de la bouche de Sa Majesté, et que le nonce devait tenir pour indubitables et irrévocables ». D'abord le roi, dit-il en substance, toujours plein de respect pour le Saint-Siège, saura bien, o s'il est oblige de pousser son juste ressentiment pour la réparation d'une si grande injure », distinguer le pape des auteurs de cette offense. Ensuite jamais il n'accommodera l'affaire « qu'il ne reçoive une très grande et fort éclatante satisfaction ». En troisième lieu, « il ne comptera pour rien dans cette satisfaction
le châtiment des Corses, puisque c'est une justice que le pape se doit a lui-même pour sa réputation » et que d'ailleurs « un sang si bas et si impur » ne saurait rien réparer. Enfin le roi n'admet pas de distinction entre les Corses, tous ayant investi le palais de l'ambassadeur et tous étant aussi criminels les uns que les autres, même « ceux qui n'ont point tiré, faute d'avoir rencontré la proie qu'ils cherchaient ».
Le ministre, ayant ainsi posé les principes d'après lesquels se réglait la politique française, en vint aux documents apportés par le courrier et qui avaient paru si péremptoires au nonce. Son langage est ici particulièrement ironique :
« J'avoue, dit-il, que quand le gentilhomme qui m'apporta, de la part de Votre Excellence, la dépêche de M. le cardinal Chigi, médit que j'y trouverais une pleine satisfaction pour Sa Majesté, j'ai été assez simple pour croire que non seulement la nouvelle était arrivée de quelque penderie de trente ou quarante Corses, mais que M. le cardinal Chigi était déjà avec une croix de légat à Aquapendente, aux confins de l'Etat ecclésiastique, pour venir en France faire des excuses au roi, de la part du pape, de l'action de sa soldatesque;... je fus bien surpris quand ayant ouvert le paquet en présence du roi, Sa Majesté n'y trouva ni l'avis d'aucun châtiment, ni aucune résolution effective pour sa satisfaction, mais seulement une longue lettre de M. le cardinal Chigi, pleine de grandes justifications pour lui et d'accusations contre M. l'ambassadeur, et un Bref du pape pour le roi, conçu à la vérité en termes civils et honnêtes, comme le requérait pour sa propre réputation l'atrocité du cas, mais en effet ne donnant que de belles paroles pour le plus mauvais traitement réel qui ait jamais été fait à aucun prince de bien moindre dignité (pie n'est celle du premier Roi de la chrétienté. »
M. de Lionne réfuta ensuite clans les termes les plus dédaigneux le Mémoire des prétendues violences commises antérieurement par des Français, l<^ traitant « de jeûneurs ci gaillardises de gens qui cherchenl à se divertir » ; il Boutinl «pie jamais ambassadeur à Home n'avail pris
|)lus de soin que M. de Créqui de « contenir ses gens <t toute s;i nation eu règle », et rappela (comme nous l'avons rapporté plus haut) qu'il avait à son arrivée à Cnita \eechia, fait mettre aux galères « un de ses laquais pour une petite insolence à laquelle il n'aurait pas pris garde en France ».
Après avoir, à ce propos, mis en opposition avec la conduite des autorités romaines, la mansuétude du pape Urbain VIII dans une circonstance où les Français de l'ambassade avaient en effet provoqué un grave désordre, le ministre démentit deux assertions capitales du nonce; les coups de mousquet tirés des fenêtres du palais Farnèse, et l'obscurité de la nuit qui, à l'heure de l'agression de San Carlo de'Catinari, eût empêché les Corses de reconnaître le carrosse de l'ambassadrice. Passant de là aux « diligences que le pape avait faites, et dans le temps de l'action et depuis », il les déclara très insuffisantes, les réduisit à quelques compliments, fit ressortir qu'on avait laissé aux coupables les moyens de s'évader « pour s'exempter de l'obligation de les punir » et comme si l'on se flattait a de payer le roi de congrégations de cardinaux et de députation d'un tribunal particulier pour faire le châtiment de gens qu'on n'a plus en son pouvoir ».
Tout en louant les promesses contenues dans le Bref, il y signala des restrictions inquiétantes, et fit remarquer « qu'en huit jours de temps » on n'a fait autre chose pour la satisfaction du roi « que compiler ce Bref». Quant aux « prétendus armements » de l'ambassadeur, il les approuva comme étant de légitime défense.
« Il a agi, dit-il, en ministre fort avisé de ne pas s'exposer pour une seconde fois — et la dignité du roi en sa personne — à la fureur de gens que Sa Sainteté elle-même et le nonce avouent être féroces , barbares , et intraitables. »
Mgr Piccolomini interrompit ici M. de Lionne en objectant que le pape avait éloigné le quartier des Corses
à une lieue de l'ambassadeur et lui avait encore offert et donné sa parole qu'il n'avait rien à craindre d'eux.
Cette observation amena une réponse inévitable : « Sa Sainteté, répliqua le ministre, n'était pas en état de tenir cette parole tant que les Corses étaient dans Rome, que l'ambassadeur et l'ambassadrice pouvaient sans cesse les rencontrer, pour reculé que fût leur nouveau corps de garde » ; M. de Créqui ne devait pas risquer « d'avoir tous les jours à donner des batailles contre cette canaille et à se défendre de leurs insultes ». Il ajouta qu'Alexandre VII avait à choisir ou d'avoir à Rome un ambassadeur de France ou la soldatesque corse.
Le nonce parut assez surpris de la fermeté de ce langage, et fit la faute de revenir sur la parole du Saint-Père qui garantissait, dit-il, la sûreté de l'ambassadeur. M. de Lionne, cette fois, ferma la bouche à son interlocuteur par une réplique péremptoire :
« Cette autorité, dit-il, ne saurait être plus grande en aucun jour de l'avenir qu'elle l'était le 20 août, ni l'obligation plus expresse par aucune parole donnée qu'elle l'était le même jour par le droit des gens. »
Mgr Piccoloinini n'insista plus sur ce point-là, et M. de Lionne, en arrivant à la question des responsabilités, se refusa absolument à admettre que l'attentat eût été, comme le soutenait le Saint-Siège, « un pur hasard, une fatalité, un fait purement accidentel », et il lui fit connaître, en manière de preuve, l'existence des avis secrets envoyés de Rome dès le 5 août, et d'après lesquels, à la suite de l'incident de la patrouille, on avait donné « une licence générale à la soldatesque de tirer contre tous les Fiançais à la moindre occasion qui lui en arriverait ». Nous avons cité ce document à sa date : il a été constamment le principal argument de la Cour de France pour établir la connivence des autorités pontificales. Nous avons ;m^i indiqué !<• langage imprudent du nonce en cette circonstance, <t M. de Lionne se regardai! comme autorisé ;«
conclure « que le gouverneur de Rome el ceux qui commandent sous Sa Sainteté, quoi qu'ils puissent dire, onl eu autant de part on l'action des Corses, qu'en a la main à l'action d'un instrument qu'elle conduit et qu'elle fail agir ».
Cette accusation directe résumait toute la pensée <lu gouvernement français : le ministre termina son discours en invitant le nonce à lui apprendre « s'il avait des instructions ou quelque pouvoir de traiter de la satisfaction, ou du moins quelque lumière des pensées du pape là-dessus afin qu'il en pût rendre compte à Sa Majesté )>.
Ici se dessina une nouvelle divergence d'idées entre les deux Cours : aucune d'elles ne voulait s'avancer : elles voulaient l'une et l'autre attendre les ouvertures de l'adversaire.
« Le pape, répondit le nonce, a promis par son Bref de donner au roi toute la satisfaction qu'il saurait désirer. C'est à Sa Majesté maintenant à s'expliquer de ce qu'elle désire. »
M. de Lionne refusa d'entrer dans cette voie :
« Sa Majesté, dit-il, ne fera point le personnage de demandeur, de requérant, ni de client. Sa Sainteté ne doit point s'y attendre. Elle peut assez connaître par son propre jugement ce qu'elle souhaiterait elle-même en un cas pareil, pour en sortir avec honneur.
— Mais, repartit le nonce, pour être pape, on n'est pas devin et l'on ne voit pas les intentions d' autrui dans le fond du cœur;... il est d'une nécessité absolue que Sa Majesté veuille au moins faire entendre ce qu'elle désire. »
On contesta quelque temps sur cette matière; enfin, M. de Lionne, tout en paraissant se laisser faire violence, donna un tour énigmatique à son langage, et dit qu'il y avait au moins deux conditions sine qua non en dehors desquelles il ne fallait pas espérer l'ajustement de l'affaire. Le nonce prétendit alors le faire expliquer davantage, mais le ministre s'y refusa, alléguant qu'il les avait déjà indiquées « dans la chaleur du discours » et qu'il était superflu
de les redire. Il s'agissait évidemment de la légation du cardinal Chigi en France et de la dissolution de la milice corse auxquelles M. de Lionne avait fait allusion. Mgr Piceolomini était trop avisé pour n'avoir pas saisi cette insinuation au passage, et, s'il avait joué l'ignorance, c'était dans le secret espoir d'avoir mal compris. Les derniers mots de M. de Lionne ayant confirmé sa première interprétation, il n'insista point, et repartit seulement « que ces conditions étaient un peu hautes » et qu'il espérait mieux « de la bonté du roi ». Quant à M. de Lionne, content d'avoir fait connaître les vues de son maître « sans tomber dans l'inconvénient de s'en rendre postulant », il termina cette discussion qui tournait quelque peu à devenir un jeu d'esprit diplomatique, par une sorte de résumé. Toute négociation d'accommodement, dit-il d'un ton sévère, devra « rouler sur trois points principaux, dont deux regardent le présent, le dernier l'avenir ». « Le premier, ajouta-t-il, devra être le châtiment des coupables par penderie et envoi aux galères ; le second, la satisfaction due au roi : laquelle devra être éclatante et publique, comme a été l'injure. Le troisième consistera en mesures prises pour la sûreté ultérieure de l'ambassadeur, sûreté incompatible avec le maintien des Corses dans Rome. »
En présence d'une résolution aussi ferme, le nonce vit bien qu'il était inutile de continuer le débat. Quoique M. de Lionne ait eu soin de lui dire, conformément à la tradition diplomatique, qu'il ne parlait que « selon son sens particulier sans avoir aucune charge du roi de s'avancer autant », Mgr Piccolomini avait trop l'habitude du langage des Cours pour ne pas comprendre parfaitement qu'en réalité son interlocuteur avait exposé la politique du gouveriH'iiuiil français. Il se borna de son côté à promettre « de s'employer autant qu'il le pourrait pour le service de -«m maître et le contentement du roi ». En se retirant, il no put s'empêcher de « faire quelques plaintes »>
BUr sa relégation à MeaUX, en ajoutant, ce qui était de
trop, (( qu'il n'y a jamais eu de pareil exemple ». Il provoquait ainsi le dernier mot de M. de Lionne : « qu'aussi n'y avait-il eu jamais d'exemple de ce qui s'était passé dans Rome le 20 août ».
Telle fut la fin de cette entrevue où les adversaires avaient pu constater combien les faits étaient diversement appréciés par leurs gouvernements respectifs, en un mot quelle immense distance les séparait, et à quel point une entente était difficile à établir entre des prétentions tellement divergentes. La conduite suivie dès le premier moment par l'ambassade et le Saint-Siège avait amené ce résultat, et tandis qu'il n'eût dû exister qu'une seule et même politique de réparation et de châtiment adoptée avec une égale énergie par la France et le Saint-Siège, celui-ci se cantonnait dans une résistance suspecte et celle-là dictait des conditions sous une forme très impérieuse. La France affirmait officiellement la complicité de la Cour de Rome, et celle-ci, tout en la répudiaut en paroles, semblait prendre à tâche de la rendre vraisemblable par l'ambiguïté de son attitude. Les deux camps étaient placés en face l'un de l'autre : l'arrivée du second courrier du duc de Créqui, le surlendemain de l'entretien de Suresnes, devait aggraver encore une situation déjà si tristement compromise.
Le nonce s'en retourna à Gonesse pour y attendre l'effet de ses discours et des documents qu'il avait remis la veille à M. de Lionne. Malgré la vivacité du langage de son interlocuteur, il n'était pas tout à fait sans espoir : le ministre lui avait dit que le roi lui donnerait réponse dans trois jours, ce qui montrait l'intention de réfléchir mûrement1; le nonce se flattait que le temps et peut-être de