Ibid. V Relation de Bassadonna, p
attribuait une conduite peu édifiante; on disait même que ses excès altéraient souvent sa santé robuste : l'entourage cachait avec soin ces désordres au pape, qui était fort rigide4. Lui-même, jaloux de conserver son crédit, se gardait d'importuner son oncle des affaires épineuses, présentait toujours à Sa Sainteté les choses du côté favorable, lui en cachait les difficultés ou même le véritable caractère, et ne s'en inquiétait cpie peu préoccupé avant tout de son propre repos et de ses divertissements. 11 ne manquait néanmoins ni de talent ni de volonté, et il a su, depuis, après la mort de son oncle, conserver la cohésion de son parti et une situation très forte dans le Sacré Collège. Il eut pu rendre d'éminents services s'il eût été moins paresseux et moins indifférent. On ne l'accusait point, il est vrai, de thésauriser, satisfait, comme il devait l'être, des grands revenus affectés à ses charges, et d'ailleurs il pouvait, sans inquiétude, laisser ce soin à son père don Mario. On pourra juger plus loin des graves suites qu'ont amenées cette légèreté d'esprit et cette conduite aventurée, lorsque les événements eussent exigé que le Pontife fût bien éclairé et entouré des plus prudents
conseils 2.
Les autres parents du pape étaient, nous l'avons dit plus haut, les deux fils de son second frère, don Augusto Chigi, mort depuis longtemps. L'aîné, don Agostino, jeune homme de vingt-cinq ans, d'un caractère très gai, beau cavalier, amoureux du plaisir, étranger aux affaires, véritable seigneur de parade, jouissait à outrance de l'agrément d'être prince et pourvu d'un majorât de cent mille ducats ». Comme en lui résidait l'espoir de la postérité des Ch.gi,
1. Relazioni, etc. Relation de Correr, p. 220 : - de Bassadonna, p. 265 et 2GG. — Relation apocryphe de Correr, p. 21.
2. Le cardinal Chigi, après avoir joué un grand Pôle dans Le. conclave (1(. Clément IX, Clément X et Innocent XI, mourut a Rome le 13 septembre 1693, âgé de soixante ans.
3 Voir, sur don Agostino, Relazioni. - Relation «le Bassadonna, p. 266, Relation attribuée .m même, p. 294; Relation apocryphe de Correr, p. 2o et suiv.
le Saint-Père L'avait marié promptement à la petite-fille du prince Borghèse ', dont il eut plusieurs enfants. En même temps, pour augmenter sa situation, le pape lui avait fait acheter la principauté Farnèse, dont Agostino porta depuis le titre. La princesse Virginia, extrêmement belle et vertueuse, ne cessa de montrer la plus grandi? tendresse à son époux, ne s'occupant que de l'éducation de ses enfants et méritant, par sa réserve, une excellente réputation à la Cour ~. Elle était beaucoup plus aimée que don Agostino, auquel on reprochait, outre sa dissipation, beaucoup de vanité et d'arrogance : mais en somme ni l'un ni l'autre ne briguaient d'influence auprès du Saint-Père, la princesse par modestie et son mari par indolence. Quant à don Sigismondo, frère d'Agostino, enfant de treize ou quatorze ans, destiné à la pourpre, il annonçait un esprit vif dans ses études 3; il fut depuis créé cardinal à dix-neuf ans par Clément IX et, d'après les relations subséquentes des ambassadeurs vénitiens, il devint homme de valeur 4.
Alexandre YII avait encore deux neveux, fds de sa sœur, le cardinal et le prieur Bicbi : le premier, légat d'Urbin, et devenu, avec l'âge, assez insignifiant; le second, personnage fort actif, jaloux, disait-on, des prérogatives de la maison Chigï, mais sachant ménager don Mario et le cardinal-patron, qui redoutaient son habileté, ses bons rapports avec le pape. Le prieur, cependant, dit Bassadonna. « prenait les choses par le bon coté, laissait la vanité à qui s'y plaît et s'appliquait au solide ». Commissaire et lieutenant général des galères, il avait été, en cette qualité, guerroyer à Candie : il occupait en même temps la charge de receveur de l'ordre de Malte, et tirait de grands avantages pécuniaires de ces deux fonctions. Il n'affectait point de postes plus élevés, n'entretenait le pape que de
1. Le prince Marc-Antoine Borghèse s'était montré peu disposé à cette union, préférant pour sa petite-fille le fils du connétable Colonna. Mais sa mort survint au cours des pourparlers, et le mariage se fit.
2. Relazioni, etc. Relation de Bassadonna, p. 267 — (3) Ibid. et Relation apocryphe de Correr, p. 29 — (4) Ibid. Relation de Grimani, 1671, p. 351.
ses affaires privées, s'appelait lui-même en riant « un neveu de campagne », et devenait très riche en « esquivant avec art l'odieux du népotisme ». On s'étonnait qu'il n'eût point le chapeau, mais il ne le souhaitait pas de peur de Taire ombrage aux Chigi, et préférait jusqu'à nouvel ordre leur être fort soumis, jouer sans trouble un rôle secondaire et lucratif1.
Telle était la famille d'Alexandre VIL Cet entourage immédiat ne pouvait apporter un utile concours à son gouvernement, et même compromettait souvent la personne auguste du Pontife dans beaucoup d'intérêts mondains. La Cour de Rome présentait cependant alors un meilleur aspect qu'au temps d'Innocent X et de donna Olimpia. La cupidité qu'on a justement reprochée aux Chigi, surtout à don Mario, n'était pas plus scandaleuse que celle des Barberini sous Urbain VIII, et leur autorité était moins lourde assurément que celle de leurs devanciers. Le mal était dans le système du népotisme devenu une tradition si forte qu'elle avait dominé les bonnes intentions d'Alexandre VII et il en a été longtemps de même sous ses successeurs. Il a fallu le génie et le courage de plusieurs papes, justement illustres, pour extirper à jamais cet abus et en affranchir l'administration de l'Église.
Pour ne parler que du règne qui nous occupe, il est certain que si le pape, intelligent, instruit et honnête, eût suivi ses propies inspirât ions ou celles de conseillers moins vaniteux, moins empressés à lui celer la vérité pour profiter rapidement de leur faveur en vue de l'agrandissement de la famille. Les événements que nous avons a retracer eussent pris un autre tour. Le Saint-Père était pieux et voulait le bien, mais les siens entendaient être princes, devenuriches en exploitant il la hâte une autorité viagère, et appréciaient moins le caractère de la puissance pontificale (pie les suggestions de leurs passions personnelles. De la
1. Voir, but le prieur Bichi, Relazioni, etc. Relation de Bassadonna, p. 267 et 294. Relation apocryphe de Corrcr, p. '-?'•» et suiv.
celle politique provoquante à la fois et tortueuse, dont nous verrons les développements, et où se révélait sans cesse l'arrière-pensée de la grandeur isolée de la famille Chigi sous le manteau des droits de l'Eglise. Laissé à sa libre initiative, le Saint-Père, qui connaissait bien les affaires de l'Europe, qui aimait la paix et la justice, eut pris sans qu'il en coûtât rien à son autorité de souverain et de Pontife, des directions conciliantes; sans doute il était contraire aux maximes gallicanes et gardait rancune à Mazarin; mais Mazarin était mort, le gallicanisme n'était pas alors en cause, le jeune Louis XIV montrait de la déférence envers le Saint-Siège, et il importait de ménager les débuts d'un règne qui s'annonçait comme devant être long et glorieux. La pensée apostolique et les sentiments pacifiques du Saint-Père se réunissaient à l'intérêt évident de la Cour de Rome pour l'engager à éviter toute vaine querelle et à réconcilier entièrement la Papauté et la Monarchie française. Mais les visées étroites de l'entourage étaient étrangères à ces grands desseins, et ce fut sous cette influence qui déjà, depuis plusieurs années, rapetissait la politique du Souverain Pontife et atténuait sa claire intuition des eboses, qu'Alexandre VII se trouva en présence des plus graves affaires. Il s'était accoutumé peu à peu à tout considérer sous un angle rétréci, à s'arrêter à des bagatelles, et à subir les idées exclusives, les avis intéressés, les opinions de médiocre envergure qui s'insinuaient dans son esprit par une familiarité de tous les jours avec des parents incapables de comprendre la véritable grandeur du Pontificat. Les babiles conseillers qu'il eut pu rencontrer dans le Collège des cardinaux étaient, soit écartés, soit placés sous l'action de la famille Cbigi, soit mêlés eux-mêmes à des intrigues secondaires : le pape ne pouvait plus exercer en liberté la rectitude de son jugement, ni écouter ses inspirations, ni donner vraiment la mesure de son mérite réel, de son habileté diploitiquc, de sa paternelle sagesse : toutes ses belles qua-
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lit-és, auxquelles les contemporains ont rendu hommage, ont été ainsi altérées et sont demeurées stériles.
Etudions maintenant ses ministres et les principaux membres du Sacré Collège.
Alexandre VII, à ce que raconte l'ambassadeur vénitien Sagredo, ne consultait que pour la forme ses conseillers immédiats : ceux-ci pouvaient bien dire leur avis, lorsqu'ils étaient interrogés, mais jamais ne se seraient permis d'exprimer une opinion spontanée et de rien proposer d'eux-mêmes; dans leurs réunions, personne n'ouvrait la bouche que sur une invitation précise *. Plusieurs de ces personnages étaient cependant des gens de mérite et de bon sens : nous devons citer en première ligne le cardinal Rospigliosi, secrétaire d'Etat, qui fut pape depuis sous le nom de Clément IX.
D'abord nonce à Madrid, il y avait laissé de bons souvenirs. On le taxait d'inclinations espagnoles, mais au fond tes svmpathies étaient françaises ; il entretenait même des relations secrètes avec M. de Lionne, qui favorisa son élection à la mort d'Alexandre VII. Les instructions adressées au duc de Créqui en 1062 pour l'éventualité d'un conclave sont très favorables à Rospigliosi : « ("est, dit ce document, un sujet qui a joint aux sciences acquises et à une grande littérature beaucoup de connaissance des alla ires du monde 11 a donné à Sa Majesté de telles preuves et apparences de sa passion pour ses intérêts qu'elle ne s'arrête point à celle considération (sa nonciature en Espagne) et qu'elle lui souhaite toutes sortes d'avantages 2. » Le cardinal Rospigliosi était alors un vieillard de plus de soixantecinq ans, de complexion faible et maladive, di\n caractère un peu flottant, mais d'un esprit sage, auquel on ne repro-