CHAPITRE VIII
(septembre 1G62)
— II. — III. Direction politique du cabinet français. — Le roi informe des faits les autorités du royaume. — Il fait connaître les événements aux Puissances étrangères. — Impression des divers Etats. — Le roi se préoccupe particulièrement de l'Espagne. — M. de la Feuillade, archevêque d'Embrun, ambassadeur à Madrid. — Attitude réservée de Philippe IV. — IV. Lettres du roi et de M. de Lionne à la reine Christine.
— Irritation de la Cour de France contre cette princesse. — V. Tactique du cabinet français. — Lettre du roi au duc de Créqui. — VI. Divers projets de réparation. — VII. M. de Bourlemont et le Saint-Père. — Audience du 9 septembre. — M. de Bourlemont et le corps diplomatique. — Disgrâce du cardinal Orsini. — VIII. Nouvelle lettre du pape au roi (12 septembre). — IX. Dispositions du Saint-Siège. — Incidents divers, fluctuations de sa politique. — Départ des Corses. — Leur passage devant le palais Farnèse. — X. Communication diplomatique du cardinal Chigi. — Fâcheuses discussions. — XI. Affaire des évoques du Puy et d'Evreux. — XII. Avis de divers évoques et théologiens français, Grimaldi, le cardinal de Retz, l'abbé Siri. — XIII. Documents divers sur la culpabilité des Corses et du Saint-Siège. — XIV. Opinion de la Cour de France. — Son désir d'une solution pacifique. — XV. Le duc de Créqui reste seul chargé des négociations futures. — Le roi exige des satisfactions péremptoires. — Sa procédure diplomatique.
Pendant que le nonce s'acheminait vers la frontière, le gouvernement de Louis XIV étudiait de plus près les éléments de sa conduite future. Ses idées n'étaient pas en effel complètement fixers sur la mesure de scs exioences, M. de Lionne ne les avait laisse entrevoir dans l'entrevue
de Suresnes que d'une manière assez vague. Mieux instruit des faits depuis l'arrivée du second courrier du duc de Créqui, le roi, après avoir expulsé le nonce entendait réclamer désormais des réparations beaucoup plus étendues : il ne voulait toutefois s'avancer qu'avec une certaine prudence, ne comprenant pas lies bien encore les projets de la Cour de Rome. Le Saint-Siège d'ailleurs était également indécis. Les deux adversaires s'observaient l'un l'autre, risquant cà et là, pour tâter le terrain, des paroles ou des actes menaçants, mais ne voulant pas engager de négociation précise avant d'être mieux éclairés. Louis XIV espérait cpie le pape, pressé par l'évidence du droit et la crainte de son ressentiment, ferait des concessions acceptables. Alexandre VII se flattait de voir la première « furie française » s'éteindre vite comme un feu de paille et comptait en traînant de lon«' s'en tirer à bon marché l. Il v eut donc, en septembre, une période purement stratégique, remplie par des démarches, des menaces, des procédés hostiles, enfin par tout le manège d'ennemis qui cherchent à prendre les meilleures positions possibles en vue de la lutte future. Nous essayerons de résumer rapidement la multitude de documents émanés des deux Cours et se contredisant à l'envi, et nous nous attacherons seulement aux pièces et aux incidents qui caractérisent leur politique mutuelle et permettent d'apprécier la situation.
Louis XIV se préoccupa d'abord de justifier aux veux de ses peuples l'expulsion du nonce. Il adressa au maréchal d'Aumont, gouverneur de Paris 2, une lettre officielle
1. Je lis dans une note de Rome, datée du 11 septembre : « Le Pape dit hautement que ce ne sera autre chose qu'une furie française, qui veut dire de peu de durée ». A. É., Rome, 146, f° 137.
2. Antoine d'Aumont, duc et pair, maréchal de France, gouverneur de Paris, mort en 1669.
LA FRANCE ET LE ST-SlÈGE JUSQU AUX CONF. DE SAN QUIRICO. 373
dans laquelle en lui faisant part des événements « sans exemple » qui s'étaient passés à Rome, il lui annonçait la mesure prise à l'égard du représentant du pape « pour obtenir les réparations nécessaires ». Il lui ordonnait en outre d'en informer les Parisiens, de publier sa lettre avec une relation des faits et de faire vendre cette feuille dans les rues1. En même temps, la Gazette de France donnait régulièrement à ses lecteurs des correspondances de Rome rédigées au ministère des Affaires étrangères 2, où les événements ainsi que la conduite des autorités pontificales étaient exposés avec une violence calculée pour provoquer l'indignation de la France entière.
D'un autre côté, le^ gouvernement prit soin de faire connaître aux principales Puissances tous les détails de l'incident. Non seulement il lui importait de les raconter luimême sans se laisser prévenir par les circulaires envoyées de Rome aux nonces, mais la violation du droit des gens touchait toutes les Cours et le roi ne doutait pas qu'elles ne prissent parti pour lui dans une question d'intérêt commun : « J'ai donné part en Espagne, en Allemagne, et généralement à tous les princes catholiques, écrit-il au duc de Créqui, de l'offense qu'on m'a faite à Rome en votre personne » 3. Toutefois, par un scrupule qui montre bien à quel point les affaires religieuses et politiques étaient alors connexes, il s'abstint d'en entretenir les Puissances protestantes : « Je n'ai rien fait savoir, ajoûte-t-il, aux princes
1. Dispacci, etc., déj. cit. Dép. de Grimani du 19 septembre.
2. On y retrouve parfois s;m> changement des paragraphes extraits des dépêches de 1 ambassadeur. M. de Lionne envoie d'ailleurs la Gazelle à M. de Créquî en des termes qui ne laissent aucun doute sur l'intervention de Bes bureaux. On voit que dès lors le gouvernement français sav;iil user de la presse. Voir notamment une lettre de Lionne à Créqui du 6 Octobre (A. ES., Rome, 147, f° 75), où il lui annonce le numéro de la Gazette du même jour : ■ Je me persuade, dit-il, qu'elle vous donnera quelque chatouillemenl de sensualité : vous verres du moins qu'on songe à vous autant qu'il est juste e! qu'on s'y applique même avec plaisir ». En outre, craignant que Renaudot c'ait pas achevé son tirage au moment du dépari du courriel-, il envoie à M. de Créqui une copie de l'article.