Ibid. Kcl. apocr. de Correr, p. 36 et suiv
Le cardinal dataire, c'est-à-dire chargé des grâces et des bénéfices ecclésiastiques, était de la plus basse extraction, fils d'un forgeron de Ferrare appelé Gorradino de son nom de baptême, le seul qu'il eût, d'où l'on avait fait par abréviation le nom de Corrado. Après avoir travaillé dans l'atelier de son père, il s'était dégoûté du métier et il avait servi dans un couvent : c'est là que, par le très honorable effort de son intelligence et de son travail, il s'était instruit des premiers éléments; plus tard, clerc d'un avocat, et poursuivant avec une véritable vocation de jurisconsulte, de brillantes études de droit, il était devenu licencié, docteur, et, bientôt, l'un des meilleurs avocats de Rome. Sa renommée le désigna pour le poste d'auditeur au tribunal de la Rota, où il se distingua si bien qu'Innocent X le créa cardinal : Alexandre VII lui confia ensuite la daterie, et Corrado se trouva ainsi à soixante ans l'un des personnages de l'Etat puisqu'il avait dans ses attributions, outre les bénéfices, l'étude des nombreuses difficultés que les questions temporelles suscitaient sans cesse entre le Saint-Siège et les princes séculiers. Ce rude et laborieux agent, religieux, austère et savant, dédaignait toute espèce de gain. Il était demeuré homme du peuple, ignorant les usages du monde, et même de formes discourtoises.
Ayant connu la vie dure, il ne s'émouvait pas de la détresse des autres et suivait son chemin avec une obstination inflexible, peu de bonne foi, disait-on, la raideur d'un légiste qui ne connaît que ses textes, et dont le caractère peu conciliant, difficultueux même, inclinant trop à la négative, entravait souvent la marche des affaires. Alexandre VII le regardait avec raison comme un homme droit, (Tune haute érudition juridique ; il lui eût été facile, en atténuant
dans la pratique les décisions de cel «'•minent esprit, m
intervenant pour l'assouplir, de faire du cardinal Corrado un fonctionnaire particulièrement utile, quitte à modérer
par sa bonne grâce de souverain 1rs défauts naturels et
professionnels de son ministre '. Mais trop porté par ses propres dispositions défiantes el épineuses à s'associer volontiers à l'humeur maussade de Corrado, il ne voyait pas (pic celui-ci lui aliénait, faute de tempéraments habiles
et même de politesse, des sympathies essentielles à son gouvernement 2.
Alexandre VII avait encore auprès de lui un personnage d'ordre supérieur, le cardinal Imperiali, gouverneur de Home, doué de qualités brillantes et d'une rare énergie , mais dont il était nécessaire de modérer la fougue par l'ascendant d'une volonté sage. Issu d'une noble et ancienne maison génoise, Imperiali était un homme d'action et capable de grandes choses, mais en même temps une àme passionnée, hautaine, un esprit naturellement enclin aux entreprises, un naturel arrogant 3. Il y avait en lui, avec moins de génie, quelque peu du tempérament audacieux et violent à la fois du cardinal de Retz. Son portrait, que j'ai sous les yeux, reproduit un visage long, osseux, sillonné de rides accentuées, une moustache militaire, des yeux vifs, interrogateurs, une physionomie puissante et rude. Il y a quelque chose du capitan dans cette figure ; l'artiste contemporain a mis en lumière le front haut, le regard aigu, le nez aquilin, le type hardi, et laissé dans l'ombre les joues amaigries; je n'y vois rien du prêtre 4 : c'est là un de ces hommes d'Etat aptes aux circonstances difficiles, un de ceux dont on peut aisément utiliser le courage actif et la perspicacité si l'on se garde de leurs conseils superbes et téméraires. On verra que pour n'avoir