‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 258 sur 268 · Enquête, p. 304 à · texte numérisé non relu

Enquête, p. 304 à

l'enquête et le procès de la GARDE CORSE. 475

commission affecta de n'en pas tenir compte et Pietro de Montemaggiore ne fut pas poursuivi davantage *.

Un autre accusé, Pier Giovanni de Zevaco, fut moins heureux. Pietro Ansaldi et Ferrante, qui le dénonçaient avec persévérance, furent de nouveau, et en sa présence, liés, adjurés et suspendus. Il continua, malgré leurs affirmations réitérées, à se déclarer innocent 2, mais les commissaires n'acceptèrent point ses dénégations et il dut subir la torture pendant une heure. On n'obtint de lui que ces paroles : « Je ne sais que ce que j'ai dit et rien autre chose )). Sa fermeté le sauva : il n'est plus question de lui dans les procès-verbaux 3. Son compatriote Valerio Zevaco, prisonnier de la première heure dont nous avons rapporté l'interrogatoire, fut torturé avec lui et aussi inutilement que lui le 7 octobre, mais pendant un quart d'heure seulement. Il continua d'affirmer qu'il n'avait rien vu et rien su, qu'il n'était pas sorti de la caserne, et le juge n'insista point.

La veglia.

Ces horribles scènes n'avaient donc en réalité donné aucun résultat. Elles avaient attesté seulement l'obstination des prévenus. L'enquête touchait à sa fin, et elle aboutissait à un échec sur toute la ligne. Sans doute elle avait indiqué une douzaine d'individus dont la culpabilité paraissait évidente, mais le plus grand nombre d'entre eux étaient en fuite, et à la date du 7 octobre, c'est-à-dire plus de six semaines après l'émeute, il semblait impossible de les reprendre; d'un autre coté, par une étrange indulgence, on ne semblait pas oser condamner les trois fugitifs qu'on avait entre les mains. Ce fut alors que par une inexplicable rigueur et comme si les juges, déroutés jusqu'à ce moment, voulussent quand même trouver un coupable, tout le poids du procès retomba sur un seul Individu, Matteo de IVtralba.

1 Enquête, j>. 369 à ::71 el :57l à V,-\. •1. //>«/., p. :',;:', à 378.

:•{. ïbid.t |». 378 à 381.

La commission avait interrompu ses séances du 7 au

10 octobre. Mais, en ce dernier jour, elle se réunit de nouveau , et Giovanni Francisco Andreotti, procureur fiscal général, lui donna lecture d'une lettre (chirografo) adressée par le pape en date du 14 de ce mois au cardinal Iinjxriali et contenant l'autorisation de faire appliquer aux accusés le supplice de la veglia, nominalement à Simon de Bastelica et en général à d'autres soldats corses. On devait penser dès lors que Simon y serait soumis : cependant le manuscrit de l'enquête n'en dit rien ; ce document est-il incomplet? rien ne l'indique : il ne s'y trouve ni pages déchirées, ni séries interrompues, jusqu'au procès-verbal de clôture. Nous devons donc en conclure que nous avons en main tout le procès, que, seul, Matteo de Petralba fut soumis en supplice de la veglia, et que tous les autres ont échappé au châtiment.

Venons aux dernières scènes de l'enquête. Matteo de Petralba, on s'en souvient, avait été arrêté dès le 21 août : ses trois interrogatoires n'avaient rien révélé de particulier. Il avait soutenu comme tous ses camarades sa complète innocence : il avait démenti énergiquement les accusations d'Ansaldi et de Ferrante, et il ne paraissait pas qu'il y eut de motifs pour qu'il fût plutôt qu'un autre rappelé devant les commissaires, lorsque le 25 octobre, le lieutenant criminel Bracci, assisté du substitut fiscal Eligio Citio, armés du chirografo pontifical, reprirent aux Carcere Nuove leurs séances interrompues le 7 du même mois, et le firent comparaître.

Il répéta ses dépositions précédentes : « La vérité, je l'ai dite. Le dimanche 20 août, je ne suis pas sorti delà caserne où j'étais de garde. Je n'ai pas désobéi au caporal, connaissant mon devoir, et je n'ai pris part à aucun des faits sur lesquels je suis interrogé. » En présence de ces affirmations,

Bracci l'adjura de ne point mentir, et comme Matteo persistait, il déclara que d'après les indices résultant du procès, en vertu des pouvoirs dont il était investi, et notamment de la lettre pontificale du 14 octobre, l'accusé serait successivement soumis d'abord au supplice de la suspension qui ne lui avait pas encore été appliqué, et subsidiairement à celui de la vegiia. En conséquence Matteo de Petralba fut suspendu; il se borna à pousser des cris de douleur : « O Gésu ! Maria ! Madonna del Carminé ! San Antonio di Padova ! » C'était assez pour un jour, mais le lendemain 26, il fut ramené devant la commission.

Le lieutenant criminel fit constater que les os du patient n'avaient point été brisés par la précédente4 torture; puis il le fit dépouiller, lier et appliquer à la vegJia avec l'assistance de Silvestre Possuri et d'Antonio Gallina, l'un médecin et l'autre chirurgien des prisons. Pendant la première heure, le patient maintint l'affirmation de son innocence, mais au cours de la seconde, vaincu par la douleur, il s'écria qu'il allait dire la vérité. Il raconta alors que malgré l'ordre du caporal, il était sorti de la caserne, qu'il avait couru avec ses camarades, notamment Francesco Domenico di Bastelica, Pietro di Montemaggiore, etc., vers la place Farnèse, qu'il s'était arrêté prés du palais Spada à coté d'une boutique de marchande de corail, et que là il avait tiré des coups d'arquebuse dans la direction de la place et de l'ambassade '.

La commission avait enfin des aveux : elle fit délier le patient et le livra aux soins des chirurgiens. L'épreuve toutefois n'était pas complète : la procédure exigeai! en effel que l'accusé confirmât librement, le lendemain, la confession qu'il avait laite. Mais ici le juge fut singulièrement déçu, car le 27, Matteo déclara ne se souvenir de rien, n'avoir cédé qu'à la douleur, et rétracter toutes ses déclarations 2.

I Enquête, |». 389 à 392.

•J. îbid., p. 3J3.

478 l'ambassade du duc de crbqui.

Cet incident, qui était de nature à susciter de nouvelles incertitudes, amena la comparution d'un témoin. Matteo avait donné un détail précis : il avait dit, qu'en tirant des coups d'arquebuse sur la place Farnèse, il était posté devant la boutique d'une marchande de corail de la via de' Venti qui en effet aboutit à l'angle du palais. Les commissaires firent venir cette femme, qui se nommait Brigida Donati : elle raconta seulement qu'elle avait vu plusieurs soldats corses devant sa porte, mais ne reconnut point Matteo, ce qui était assez naturel, car elle s'était renfermée au premier bruit et n'avait évidemment examiné personne. L'accusé s'empressa donc de faire remarquer que ce témoignage ne prouvait rien contre lui i : il est vrai que Brigida ne le désignait point, mais il faut reconnaître qu'en donnant lui-même pendant la torture une indication locale aussi nette, et qui n'était pas prise au hasard puisque Brigida attestait la présence d'un groupe d'insurgés en cette même place, il s'était dangereusement compromis.

Le juge, ne sachant plus que croire, eut recours à son premier argument, et fit remettre le malheureux Matteo à la torture. Après trois quarts d'heure de résistance, le patient abandonna son système de défense et renouvela ses précédents aveux : il décrivit de nouveau, et avec plus de détails, la révolte des Corses contre leur caporal Pietro d'Oletta; il se représenta s'élançant furieux, l'arquebuse à la main, dans la rue Capo di Ferro, échappant au capitaine Franchi, se plaçant devant la boutique de la marchande de corail et tirant à deux reprises sur la place Farnèse. Il rappela en outre tous les noms des camarades qu'il avait déjà cités 2.

Cette seconde déclaration le condamnait absolument : le lendemain, 28 octobre, il prétendit bien la reprendre en la disant arrachée par la douleur 3, mais il en avait trop dit

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