Voir chap. i
Antoine Barberini pour l'archevêché de Reims, et le droit de nomination du roi aux bénéfices dans les pays annexés, demeuraient sans réponses ; le pape maintenait ses sympathies au cardinal de Retz et affirmait la doctrine de la juridiction exclusive du Saint-Siège dans les causes ecclésiasticmes. Malgré l'édit royal du 3 mars1 dicté par Mazarin au bord de la tombe, et si violemment hostile à l'ancien coadjuteur, la Cour de Rome bravait le ressentiment du ministre et du roi. Celui-ci, recevant le nonce peu de jours après la mort du cardinal, se plaignait ouvertement a de ne pas voir que Sa Sainteté prît beaucoup de souci de ses demandes », et comme Mgr Piccolomini marquait de la surprise en affirmant que « toutes les affaires dont il avait été chargé avaient été expédiées conformément aux désirs de Sa Majesté », ce qui était vrai pour des instances insignifiantes et manifestement faux pour les questions majeures, Louis XIV le renvoya froidement à s'en expliquer avec le secrétaire d'État des affaires étrangères. M. de Brienne et M. de Lionne déclaraient alors au nonce que leur maître « demeurait mal satisfait », et que, notamment, il avait été blessé du mauvais accueil qu'avaient rencontré auprès du Saint-Siège les réclamations de la France pour la désincamération de Castro 2. En résumé, la situation restait, après l'envoi du président Colbert, aussi mauvaise que par le passé, et il devenait urgent de prendre une décision, soit en se résignant à une rupture, soit en con-
1. L'édit du 3 mars 1661 contre le cardinal de Retz fut le dernier acte de Mazarin, qui mourut le 9 du même mois. Ce document, publié dans Paris à son de trompe cl. affiché dans les rues, signalait la persévérance des intrigues de Gondi, défendait sous les peines les plus sévères d'entretenir avec; lui « aucune intelligence et correspondance » et même « de lui donner asile », et ordonnait à tous les gouverneurs et lieutenants généraux « de l'arrêter lui et ses partisans partout où l'on pourrait les découvrir ». Retz était si populaire à Paris que les affiches furent lacérées par les bourgeois et le peuple dans les journées du 9 et du 10 : on les rétablit le 12 et on les fit garder par des archers. (Voir Chantelauze, le Cardinal
de Retz et ses missions à Home, p. 10 et II.
'. Archives du Vatican, — Nunziatura di Francia, vol. 120. Dép% du nonce, ]H mars 1661.
fiant les intérêts du roi, conformément aux traditions, a un agent investi d'une autorité supérieure et représentant la personne môme du souverain avec le titre d'ambassadeur.
On reculait cependant, pour divers motifs, devant l'une ou l'autre de ces résolutions extrêmes. Rompre était véritablement impossible eu égard aux sentiments catholiques du roi et de la nation tout entière. On ne pouvait se dissimuler qu'en renonçant ouvertement à toute entente on risquait un schisme pour des questions de politique ou de discipline, et que l'Eglise gallicane, isolée diplomatiquement du Saint-Siège, affecterait les formes d'une Église nationale contrairement à son histoire, à son désir, et, il faut le dire, à la volonté générale. D'un autre côté, envoyer un ambassadeur, sans le moindre témoignage de complaisance de la Cour de Rome, c'était abandonner la politique suivie par Mazarin depuis la mort d'Innocent X, céder sans avoir rien obtenu et incliner la majesté royale devant l'obstination du Saint-Siège. En second lieu, on ne savait pas si, même au prix de cette condescendance, on trouverait plus de facilités à Rome, et si l'on ne s'exposerait pas au pénible mécompte d'avoir fait en vain une démarche solennelle et provoqué une déception d'autant plus rude que le rang de l'agent de France serait plus élevé. Déjà, quelques mois avant la mort de Mazarin, on avait effleuré la pensée d'une ambassade, et, dans une dépèche du 21 janvier 16G1? le nonce signalait à sa cour les ouvertures faites à un personnage éminent : et cependant le Saint- Siège n'avait en rien modifié son attitude. Cette avance
ayant échoué, on craignait que la résistance du pape ne put être atténuée sensiblement même par la présence à Rome d'un ambassadeur. Ne pouvait-on pas en outre redouter qu'Alexandre VII et ses conseillers soupçonneux n'en prissent quelque ombrage; qu'ils fussent d'autant
moins enclins à des concessions qu'elles leur sembleraient être exigées de plus haut, qu'ils ne missent un faux amourpropre à montrer plus de raideur, ou même qu'ils ne fussent rendus plus hardis par un acte de déférence?
Ces opinions contradictoires s'agitaient autour du jeune roi : si la reine mère inclinait à donner au pape une satisfaction sérieuse et une preuve de bon vouloir, à faire cesser un état de choses diplomatique vraiment anormal et périlleux même pour l'orthodoxie, d'autre part les anciens confidents et ministres de Mazarin étaient profondément imbus de gallicanisme politique et religieux; ils connaissaient par expérience les sentiments malveillants pour la France dont l'entourage d'Alexandre VII et lui-même étaient animés : quelques-uns, et surtout M, de Lionne, gardaient à la Cour de Rome une rancune personnelle. On finit par décider de n'agir qu'avec beaucoup de circonspection et de lenteur et de n'engager point le roi sans avoir encore examiné de plus près les inconvénients et les
avantages d'une ambassade définitive.
Après avoir longtemps hésité et avoir aussi agité le projet d'une simple ambassade d'obédience, c'est-à-dire de compliment, d'hommages, et bornée à une visite de quelques jours, on s'arrêta à un moyen terme, et l'on résolut d'envoyer encore nue (ois à Rome un agent de second ordre, chargé de traiter les affaires d'une manière générale, de pressentir le pape et L'entourage; on se donnait ainsi du temps pour obtenir un complément d'informations sur L'état réel des esprits au Vatican. Au fond cependant nue ambassade semblait presque inévitable, car si le pape
accueillait bien le charge d'affaires on devait se trouver
encouragé à lui en tenir compte par un témoignage; réciproque de confiance en désignant un agent d'ordre supérieur; si, au contraire, il persistait dans la même froideur, T. I. 7
il y avait lieu de réagir contre ces lâcheuses tendances par une marque significative et solennelle de bonne volonté, telle que le séjour officiel auprès de lui d'un personnage investi de toute la plénitude des attributions diplomatiques. On va voir que la politique d'atermoiement conduisit en effet à cette dernière conséquence, plus logique en théorie qu'elle ne fut heureuse en pratique.
Le choix du gouvernement pour cette mission intermédiaire et qui, en fait, même dans la plus favorable hypothèse, ne pouvait être que préparatoire, se porta sur un gentilhomme de la Chambre du roi, parent du ministre Le Tellier, M. d'Aubeville, de la maison de Sayve en Dauphiné. C'était un homme d'un Age mûr (né en 1610), qui n'avait jamais, il est vrai, exercé de fonctions à l'étranger, mais fort estimé de M. de Lionne. Celui-ci ne lui ménage pas dans sa correspondance les compliments les plus affectueux et les plus flatteurs : « vous êtes, lui écrivait-il, un homme dont le fonds est merveilleux de bonté et de cordialité » i ; et ailleurs, poussant à bout les louanges, il compare les portraits assez agréables en effet tracés par le nouveau diplomate dans ses dépêches « à ceux de Raphaël et de Titien » 2. M. d'Aubeville avait de l'esprit naturel et de l'activité : il passait « pour un caractère difficile et peu maniable » 3, mais il sut être fort prudent et mesuré à Rome et sa conduite y fut irréprochable : il remplit à la satisfaction du roi sa tache ingrate. Il en fut de même plus tard lors de la seconde mission dont il eut à s'acquitter, en 1664, auprès des princes de la haute Italie '.
1. A. É., Rome, III, n° 144. Dép. de Lionne à d'Aubeville, 7 janvier 1002. fol. 9.