‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 1 sur 16 · CONCLAVE D'ALEXANDRE VII, 18 JANVIER — 7 AVRIL · texte numérisé non relu

CONCLAVE D'ALEXANDRE VII, 18 JANVIER — 7 AVRIL

ArrÎTèe de Lionne à Rome. — Son caractère. — Se? premiers rapporta avec le conclate. — Dispositions générales da sacré collège. — Maiarin désire l'élection da cardinal Sacchetti, et ordonne de s'opposer & celle da cardinal Chigi. — Lettre scandaleuse de Lionne au sacré collège. — Dès rorigine,la majorité manifeste sa préférence pour le cardinal Chigi. — Lettre de Sacchetti à Mazarin, 13 férrier. — Modération du sacré collège, qui attend la réponse de Maiarin. — Manœurres malhonnêtes et maladroites de Lionne : il n*a aucune autorité sur les cinq roii de la faction française. — Le conclayiste Thévenot. — Réponse de Mazarin, reçue le 16 mars : il retire en upp.irence ses premiers ordres et les maintient secrètement. — Opposition acharnée de Lionne jusqu'aux derniers jours : il ne se rapproche de la majorité qu'au moment où elle va passer outre. — Élection du cardinal Chigi, 7 avril 1655. — Mazarin se fait louer publiquement d'avoir toujours désiré cette élection et d'y avoir contribué plus que per8<mne : en même temps il fait prendre au roi et il prend lui-même une attitude hostile envers le nouveau pape. — Lionne demeure à Rome sans qualité déterminée.

Hugues de Lionne était parti de France avec le titre d'ambassadeur extraordinaire vers les princes cTIlalte, ce qui ne lui donnait aucun rang à Rome; mais une lettre du roi au pape le désignait comme ayant présentement la direction géiiérale de ses affaires envers Sa Sainteté' (1). Arrivé le 22 janvier 1655,

(i) Le roi au pape, 9 mai 1655. Rome, 127. — Cf. notre article dans la Revue des Questions historiques, juillet 1879 : La mission de Af. de Lionne à Rome en

quatre jours après la fermeture du conclave, il se mit aussitôt en rapport avec la faction française, dont le chef, le cardinal d'Esté, avait déjà reçu les instructions royales. Trois cardinaux se partageaient les voix. Le premier, François Barberini, faisait oublier par une grande piété et par des mœurs très sévères les plaintes que son ambition avait excitées sous son oncle Urbain VllI; cependant les agitations de sa vie et un caractère encore difficile le rendaient peu propre au pontificat. Le cardinal Sacchetti avait de nombreux amis et Mazarin souhaitait son exaltation en 1655 comme en 1644. Mais celui qui, sans rechercher aucun suffrage, semblait le plus digne de les réunir tous, était le premier ministre dlnnocent X, dont la faction française avait ordre de traverser la candidature par des voies cachées et même par des voies publiques.

Les instructions du cardinal d'Esté portent « que le roi, à l'imitation de ses prédécesseurs, ne prétend point empêcher la liberté du conclave, ni se servir des moyens illicites pour violenter les suffrages du sacré collège, mais que tout ce qu'il souhaite est de voir élever au pontificat un homme de bien... » Il désire ardemment le choix du cardinal Sacchetti, et nomme, après lui, dans l'ordre de ses préférences, les cardinaux Capponi, Spada, Altieri, Ginetti, Pallotta, Brancaccio et Franciotto. Mais il tient moins à les faire élire qu'à écarter François Barberini et Chigi; et, comme il sait que ce dernier répond le mieux aux vœux de ses collègues, c^est surtout contre lui qu*il va s'acharner : « Autant que le roi, dit le mémoire, souhaite l'exaltation de l'un des huit cardinaux nommés ci-dessus, autant Sa Majesté est résolue à ne point souffrir celle des cardinaux François Barberini et Chigi, et elle ne laisse sur ce sujetlà ni tempérament ni milieu à prendre ; elle entend et veut absolument que Texclusion soit donnée à l'un et à l'autre. » Âpres un portrait peu fidèle du premier, il arrive au second, et il faut lire cette diatribe, si Ton veut savoir jusqu'où allait la mauvaise foi de Mazarin : L'emploi de Fabio Chigi à Munster, dit-il. Ta « fait connaître plus clairement pour le plus incapable du régime de l'Église universelle que l'on pourrait choisir. Le roi ne saurait donc approuver ni consentir en façon quelconque que le cardinal Chigi soit pape, le devoir de sa

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conscience ni le bien de son État ne le permettant pas, après avoir été informé et par les lettres écrites à Sa Majesté par ses plénipotentiaires à Munster, depuis le commencement jusqu'à la fin de la négociation, et par le rapport de vive voix depuis leur retour à la cour, et par le témoignage même du feu sieur Contarini, ambassadeur de Venise (1), lequel a conversé si longtemps et si particulièrement avec ledit cardinal, qu'il n'a ni savoir ni vertu solide, mais une simple littérature superficielle et pédantesque, et une apparence d'ecclésiastique zélé (2) qui n'est qu'illusion et grimissa; qu'il a le cerveau rempli de fausses maximes touchant les affaires du monde et les intérêts des princes chrétiens, d*autant plus dangereuses en sa personne qu'il a une présomption incroyable et qu'il abonde en son sens au delà de toute expression ; et, pour con-

(1) On a vu, dans le chapitre précédent, que les quatre ambassadeurs vénitiens s'appuyaient au contraire sur le témoignage de leur compatriote Louis Contarini pour attester et célébrer, dans une séance secrète des Pregadif on présence du doge Charles Contarini, 1 impartialité déployée par Chigi depuis le début jusqu'à la fin des négociations de Westpbalie : la famille Contarini comptait aussi un de ses membres au nombre des quatre ambassadeurs d'obédience de 1655 : Alvise Contarini, qui fut élu doge en 1676; les trois autres étaient Giovanni Pesaro, Bertuccio Valier et Nicolo Sagredo. Nous avons donné plus haut la traduction de leur relazione; en voici le texte : «... Avendo havuto per molti anni Timpiego délia nonziatura di Colouia, che portava con se l'assistenza dei negoziati délia pace iu Munster, sembrava come impossibile che in quel garbugli havesse in maniera saputo coprire i suoi sentimenti, che non havesse almeno dato qualche ombra di propensione più ad una parte che air altra ; e nondimeno, non vi fu chiy in quei spinosi affari^ sapesse in lui discerner scintilla di parlialità^ o fosse ciô effetto délia sua accortezza nel negoziare, o pure che quella natura ingenua assicurasse ogu uuo, ch' ei camminava con fini cosi retti iu quei maneggi, che, proposlisi solo scopo di riunire le volontâ de' principi cattolici, nessun privato affetto lo movesse in veruua partialité. £ tanto appunto parmi che verameote si possa ritrarre anche dalla relatione de' ministri di V, S. che in guet congressi hebbero ocvasione di negotiav seco, dando tutti iu uu medesimo parère che il iionzio pontiticio teuesse forme di negotiar molto adeguate alla consecutioue dei fini che iu quella raduuanz.i si cercavano, per giungere al bramato porto délia commune tranquillità. >* (Recueil Barozzi et Berchet. Venezia, 1878, t. H, p. 168.)

(2) Chéruel donne ce texte : une apparence d'ecclésiastique qui n'est qu*Hlusion. Il y a dans le volume Rome, 126, deux copies de celte pièce. L'uue est moins soignée que l'autre : c'est la première que Chéruel a trau^icrite. M. Valfrey a imaginé une seconde variante : une apparence d'ecclésiastique zèle. L'accent aigu de la syllabe lé est fortement murqué dans la copie qui nous parait la plus exacte.

clusîon, ilestsi fort animé contre la France qu*iln'a pu s'empêcher de faire éclater son animosité en toutes rencontres, ayant écrit et publié partout qu'il n'a tenu qu'à elle que Ton n'ait fait la paix à Munster, dans le même temps qu'il touchait au doigt le contraire (i), et reconnaissait clairement que jamais les Espagnols n'ont eu d'autre but que de faire ostentatations de vouloir la paix. » Depuis, le roi lui avait pardonné,

(1) a De tous les artifices que les Espagnols mettaient eo œavre, celoi qui chagrinait le plus le cardinal Mazarin était le bruit qu'ils répandaient avec affectation que la France ne voulait pas la paix, mais seulement une trêve de plusieurs années, parce que la reine, persuadée qu'elle ne pouvait rien restituer durant la minorité, voulait conserver au royaume toutes ses conquêtes, ce qui no se pouvait faire que par une trêve. Ce bruit faisait d'autant plus de peine à la cour de France qu'il n'était dans le fond que trop vrai. » (Bougeant, Histoire du traité de Wesiphaiie, in-12, 1744, t. ÏII, p. 130.) — « // est certain qu'il nétait pas intérieurement fâché de la continuation de la guerre avec r Espagne^ parce que les mouvements de Tltalie lui donnaient alors de grandes espérances de ce côté-là, et encore plus parce que, dans un État tel qu'était la France, un temps de paix et de calme au dehors était, pour un premier ministre, un temps de factions et de guerre intestine. La seule chose qu'il appréhendait, dans le désir extrême que les peuples avaient de la paix, était qu'on ne lui imput&t de l'avoir refusée, et il n'omit rien pour prévenir cette accusation » [ihid., t. V, p. 392j. — C'était d'ailleurs une ruse de Mazarin da se représenter quelqiieroià comme plus éloigné de la paix qu'il ne l'était réellement, pour intimider les ennemis et obtenir l'offre de meilleures conditions. Ainsi Lionne, son plus intime secrétaire, écrivait à Abel Servien (1648) : « Je suis bien trompé si Son Éminence n'a pas écrit une fois & M. d'Avaux et à ▼eus aussi qu'il était quelquefois bon de témoigner en confidence à nos parties que l'on doutait si la cour voulait sincèrement la paix, parce que l'on avait reconnu que rien n'échautTait tant les Espagnols à la désirer comme la croyance que nous n'y avions point de disposition » (ihid., t. VI, p. 26). — Chéruel, dans son Histoire de la minorité de Louis X/F, voudrait disculper Mazarin d'avoir retardé longtemps In paix entre la Franco et l'Espagne : il soutient cette thèse avec plus de zélé que de succès (t. 11, p. 475 et suiv.). Comment s'appuie-t-il sur les déclarations de Mazarin lui-même? Chéruel, l'homme de France qui connaissait le mieux Mazarin, ne signale-t-il pas la fourberie comme un de ses principaux moyens de gouvernement? Le cardinal n'a-t-il pas donné la mesure de cette fourberie dans le fameux incident qui, au commencement de 1648, fit rompre les négociations entre les deux couronnes? Fermement décidé à ne point restituer la Lorraine, il l'offrait cependant, mais en sous-entendant des coi^ditions qui rendaient l'offre illusoire. Les Espagnols ne virent pas d'abord le piège et s'y précipitèrent. « C'étoit retirer d'une main ce qu'on ofifrait de l'autre... Tous donnèrent le tort aux Espagnol, et il fut avéré que c'était l'Espagne qui refusait la paix. C'est tout ce que le cardinal Mazarin désirait. Plus de facilité dans les Espagnols l'aurait embarrassé; leur résolution lui fit plaisir. Son unique objet était de détourner sur les seuls Espagnols ce que le refus de la paix et la continuation de la guerre avait d'odieux. »

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imputant sa conduite « à un zèle indiscret pour Tavancement de la paix ou à la chaleur de la négociation ». Mais, à Rome, il s'est montré mal intentionné pour la France : dans un discours à Tévêque de Lodève, « il a traité les ministres du roi, avec des termes pleins d'aigreur et d'animosité, de gens qui méprisent le chef de TÉglise, qui violent toutes les immunités ecclésiastiques, et qui ont empêché et empêchent toujours la paix, d'où Ton peut tirer une conséquence infaillible qu'il doit être bien mal avisé et bien animé contre la France (1). » Il faut donc l'exclure « par telles voies et en telle forme que l'on jugera plus à propos. Il est vrai qu'étant jeune comme il est^ on ne songera peut-être pas à lui ; et d'ailleurs, étant natif de Sienne, le grand-duc ne consentira pas à son exaltation. C'est pourquoi la prudence veut qu'on ne précipite pas cette exclusion, mais au contraire qu'on la tienne extrêmement secrète et même que l'on se contente d'esquiver doucement par les biais ordinaires dans les conclaves, en cas que l'on parlât de le faire pape. Néanmoins, le cas arrivant qu'il n'y eût point d'autre moyen pour assurer l'exclusion du cardinal Chigi que de passer outre à une déclaration publique, l'intention de Sa Majesté est que le sieur cardinal d'Esté la fasse, et lui en donne charge très expresse » (2).

Lionne^ qui allait désormais transmettre les ordres de Mazarin au cardinal d'Esté et aux autres membres du parti fran- 'çais, était alors âgé de quarante-quatre ans^ et sa situation encore subalterne ne répondait ni à ses talents ni à son ambition. Il avait fait un premier séjour à Rome, en 4642, chargé d'une mission spéciale à l'occasion de la guerre de Castro entre le saint-siège et le duc de Parme : rejeté au second rang par l'ambassadeur de France, le marquis de Fontenay-Mareuil, il

Bougeant, ibid., t. V, p. 415 et auiv. — D'ailleurs, en admettant que Chigi eût conçu de Mazarin une opinion erronée, il suffit, pour le décharger de tout blAme, de rappeler, d'après Chéruel lui-même (p. 478), que cette erreur était alors généralement accréditée en France et à l'étranger, même parmi les diplomates.

(i) Tout cela est péremptoirement réfuté dans ï Introduction.

(?) Décembre 1654. Instructions du roi pour le conclave, adressées au cardinal d'Esté. (Hanotaux, Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France : Rome. Paris, 1888, in-S», p. 4-17.)

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su CHAPITRE PREMIER

avait laissé dans celte ville le souvenir d'un agent adroit, mais surtout d'un joueur et d'un débauché. Quand il y revint en 1655, les Romains se rappelaient encore le « brelandier et concubinaire public » dont Retz, qui s'y connaissait, nous a laissé le portrait. Auxiliaire utile de Mazarin, qui l'avait conservé auprès de lui pendant les négociations de Westphalie, il avait rédigé une partie des dépèches les plus secrètes, adressées à son oncle, Abel Servien, principal plénipotentiaire à Osnabruck et à Munster. Mais le tout-puissant ministre et son protégé se connaissaient trop bien pour s'estimer. Si l'habile commis avait démêlé, dans les désordres de la Fronde, que la victoire resterait au cardinal, celui-ci se souvenait de l'avoir traité un jour de « lâche coquin » (1). Aussi ne le payait-il de ses services qu'avec parcimonie, et la correspondance confidentielle d'Abel Servien avec son neveu est, à cette époque, pleine de doléances sur l'ingratitude de leur commun patron. La vacance du saint-siège fournissait à Lionne une nouvelle occasion de plaire, qu'il saisit avec empressement (2). Ses débuts ne furent pas heureux, quoiquejamais ministre de France n'ait eu devant lui un triomphe plus assuré. Les cardinaux n'étaient divisés sur aucune question de politique générale. La majorité désirait seulement que le nouveau pape unit aux qualités essentielles d'un chef de l'Eglise une autorité personnelle qui lui permît d'exercer une médiation efficace entre la France

(1) Mazariu à la reine, 6 juillet 1651. — V. aussi Chantclauze, le Cardinal de Helz et V Affaire du chapeau^ t. I»', p. 229 et 230 : «... Liouue a gaspillé aa jeu et dans les festius les sommes qu'il soutirait au surinteodant... Il a détourné des fonds, etc., il a révélé tous mes secrets pour me ruiner; il a voulu se rendre maître de toutes les négociations... Je vous ai indiqué qa*U serait pour le mieux que la reine fit arrêter Lionne, etc.. » Mazarin à Oadedei, 18 juillet 1651.

(2) « M. de Lionne s'était raccommodé avec M, le cardinal Mazarin, qu l'envoya à Rome pour agir contre moi. » {Mémoires de lletz. t. II, p. 313.) — 11 est de mode, depuis quelque temps, de porter aux nuds le génie de cet homme d'État, et M. Valfrey, qui a entrepris d'écrire son histoire, a consacré la moitié du volume déjà cité à célébrer sa mission de 16o5. Quelques ressources d'imagination, quelques talents qu'il ait déployés en d'autres temps,

n vérité est que sa couduite pendaut le conclave d'Alexandre VU et la Dégocialion relative au Jugement de Retz sont à peine dignes du plus médiocre diplomate. Cf. notre article de la Revue des Questions historiques^ juillet

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et l'Espagne. Le partage du sacré collège en factions^ suivant les pontifes auxquels les cardinaux devaient leur pourpre, ne donnait lieu cette fois à aucune compétition embarrassante. Les créatures d'Innocent X avaient été dégagées par son neveu de leurs liens traditionnels. Le cardinal François Barberini n'imposait aucun nom à la faction d'Urbain VIII et se bornait à souhaiter avec elle que le pape fût pris dans ses rangs. Un groupe indépendant s'était constitué depuis quelques années pour combattre l'action illicite des princes ou de leurs partisans dans les conclaves : c'est le parti si connu sous le nom d'Escadron volant^ recruté d'abord dans l'élite des cardinaux créés par Innocent X (i) et qui» en se grossissant, exerça une si favorable influence dans tous les conclaves pendant la seconde moitié du xvii« siècle : il n'avait rien d'hostile à la France, et le bailli de Valençay, qui Tavait vu naître, le caractérisait exactement, dans une dépêche du 8 avril 1652 (2) : « J'apprends^ disait-il, que cinq à six principaux cardinaux joints ensemble travaillent, pour le prochain conclave, à former un parti d'indépendants, dans lequel ils espèrent faire entrer les créatures mal contentes de ce pontificat et quelques-unes des plus capables de Barberin, et font même état que le parti français leur demandera la jonction. » Tous les historiens leur ont rendu le même hommage que le cardinal de Retz : « Us résolurent, dit ce prélat, de ne s'attacher qu'à leur devoir et de faire une profession publique, en entrant dans le conclave, de toutes sortes d'indépendance et de faction et de couronne (3). » Or, dès les premiers scrutins, l'Escadron porta ses voix, avec la faction Barberini, sur le cardinal Sacchetti, candidat de Mazarin : la faction espagnole lui refusait ses suf-

(1) « Le pape Innocent X, qui était un grand homme, avait eu une application particulière au choix qu'il avait fait des sujets pour les promotions de cardinaux, et il est constant qu'il ne s'y était que fort peu trompé... — On peut dire qu'à la réserve de Maidalchini, qui n'était encore qu'un enfant, tous les autres furent ou bons ou soutenus par des considérations qui les justifièrent. Il est même vrai qu'en la plupart le mérite et la naissance concoururent à les rendre illustres. » (Mémoires de Ret2, t. 11, p. 314). — Le protestant Ranke lui rend la môme justice, Die rômischen Pâpste^ t. III, p. 50.

(2) Rome, 120.

(3) Mémoires, t. U, p. 315.

frages, comme elle avait déjà fait en 1644 ; mais elle pouvait être facilement divisée (I), car deux de ses membres au moins, les cardinaux Capponi et Brancaccio, figuraient parmi les hait sujets papables proposés par les instructions royales au choix de la faction française. Il suffisait de déplacer quelques voix pour donner à Sacchetti les deux tiers des votants, et c'est un succès qui n^était pas au-dessus d'une habileté vulgaire, pourvu qu'elle fût sans passion et respectât les bienséances.

Les ministres des autrcscouronncs avaient fait leur harangue d'usage au sacré collège avanl la clôture du conclave : dès son arrivée, Lionne prépara une lettre où, sous prétexte d'éaumérer les qualités qu*il souhaitait au pape futur, il introduisit une satire si violente dlnnocent X que Taffront devait atteindre non seulement ses créatures, mais toutes les factions (2). C'est ce qu'il appelait défendre la dignité de son maître, le premier roi de la chrétienté : il aurait voulu dire ces injures à Innocent X lui-même; cette satisfaction lui manquant, il faisait « le procès au cadavre » (3). Ce factum fut condamné par le cardinal d'Esté lui-même. Lionne y fit des suppressions qui furent jugées insuffisantes, et de nouvelles ratures ôtèrent à sa lettre tout danger comme tout intérêt (4). Croyant prévenir les reproches de sa cour, il remplit ses premières dépèches de plaintes contre le cardinal d'Esté et les autres partisans du roi (5). Le premier texte de sa lettre aux cardinaux fut répandu dans Rome : ceux qui voulaient plaire à Mazarin lui en écrivirent avec éloge ; mais ce fut un scandale qui certainement

(1) M. Valfrey lui-môme, dans son apologie de Lionne (p. 203), avoue qae le parll espagnol « ne brillait pas par une discipline rigoureuse. Il était en outre de notoriété publique à Rome que plusieurs de ses membres se montraient, suivant roccasioUf accessibles & d'autres sollicitations que celles de TEsp igné ».

(2) n Sa rédaction, vive jusqu'à l'intempérance, n'a pu être évidemment qae l'œuvre d'un bomme trop directement placé sous rinflaen<*.e des mécomptes et des animosités que ressentait Mazarin. » (M. Valfrey, p. 210.)

(3) L*ezpression est de lui (Lionne à Bripnae, 25 janvier 1655. Rome, 127.)

(4) « Lionne se soumit une seconde fois... Réduite à ces proportions, la note n'était plus qu'une pièce sans caractère jusqu'à la banalité. » (M. Valfrey, p. 214.)

(5) A Mazarin, 23 janvier 1655. Rome, 127.

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ne gagna pas une seule voix au candidat de la France (1). Le collège fut encore plus profondément blessé quand il connut Texclusion de Chigi; cependant il ne donnait pas àcette candidature une signification hostile aux Français. Les Espagnols ayant opposé Rapaccioli à Sacchetti, les indépendants, après avoir appuyé ce dernier, choisirent Chigi, comme n'étant suspect de partialité pour aucune des couronnes (2). Sacchetli pouvait encore être élu, si la vanité de Lionne n'eût pas présenté son exaltation comme un triomphe de la France sur les autres princes et sur la liberté du conclave. Au défaut de ce cardinal, la prudence commandait de ne pas traiter Chigi en ennemi, et de se réserver un moyen d'aller à lui honnêtement. Mais, non content de diminuer par ses premières démarches les chances de Sacchetli, l'agent de Mazarin rendit lui-même inévitable l'élévation de Chigi, sans avoir le droit de s'en faire un mérite.

(i) « Il courait un bruit que M. de Lionne avait présenté, de la part du roi, une lettre au sacré collège, pleine d'invectives contre la mémoire du feu pape, ce qui était blâmé de quantité de personnes. La copie de cette lettre m*étant tombée entre les mains, je Tai fait voir, de môme qu'elle a été présentée la première fois, sans le retranchement qui fut fait depuis. Tous ceux à qui je l'ai montrée, l'ont admirée... » (Le P. Duneau à Mazarin, 8 février 1655. Rome, 127.) — Dnneau, souvent cité dans les écrits du temps, était jésuite : bon écrivain et théologien distingué, mais intrigant et ambitieux, il résidait alors à Rome comme reviseur des livres français de son ordre : il joignait à cet emploi celui d'espion aux gages de Mazarin. Sa correspondance avec ce cardinal n'est pas sans intérêt, mais ne doit être lue qu'avec une extrême déHance. Quelques faits exacts y sont mêlés aux plus viles Qatteries et aux délations les plus calomnieuses. Lié par des études communes avec le savant et intègre P. St'orza Pallavicino, historien du concile de Trente, qui Tintroduisit dans l'iutiiuité d'Alexandre Vil, il trahissait les deux ami^. 11 donnait de<> rousultatiou8 complaisantes à ceux qui étaient tentés de trahir le secret du conclave. Il s'offrait à Mazarin pour acheter des cardinaux qui n'étaient pas à vendre et de prétendus commis de la chancellerie romaine qui faisaient payer fort cher des dépêches imaginaires. Quand ses supérieurs voulaieut rompre ses intrigues, il les menaçait impudemment des protecteurs qu'il avait en France. Nous avons suivi sa carrière jusqu'au bout, et nous avons eu sous les yeux les dépêches constatant que le général Oliva finit par solliciter le concours de l'am* bassadeur français pour le faire expulser de Rom^.

(2) M. Valfrey est obligé d'en cooveuir : « .. Le sacré collège, sollicité à se prononcer entre les Krauçais et les Espagnols, obéissait iustinctivement à la pensée de faire un choix plus modéré^ plus conciliant..., et c'est ce qui explique pourquoi le nom du cardinal Chigi était d<^jà au foud de toutes les consciences, quand bien même U n'était encore porté sur les balletins de Tote de personne. » (Page 222.)

S4 CHAPITRE PRBMIER

Le 4 «'février, Lionne écrivit à Mazarin : « L'Escadron volant i) résolu, après avoir fait tous les efforts imaginables pour Sacchetti (1), de porter Chigi avec la même ardeur. Les vieillards y seronttoujours contraires, parce qu'ils perdraient pour jamais toutes leurs espérances... Ce qui m'embarrasse fort est qu'après Chigi on viendra vraisemblablement à Rapaccioli, et qu'il pourrait arriver que mon courrier m'apporlàt ordre de déclarer Texclusion à celui-ci, dont je ne sais s'il serait facile de venir à bout ensuite Tun de Tautre, les indépendants montrant tant d'ardeur pour la liberté du conclave. Je n'ai pasdormi jusqu'ici une nuit de bon sommeil, tant j'ai eu peur d*ètre surpris et tant je considère le décréditement où nous tomberions si^ après ce qui se passa dans Tautre conclave, nous ne sortions pas de celui-ci avec satisfaction et honneur... M. le cardinal Grimaldi qui, aussi bien que Bichi, sait à présent l'exclusion du cardinal Chigi, (lit qu'il est de la dernière importance de garder inviolablement le secret, parce que les affaires du conclave sont en une disposition que, si on le pénétrait, ce serait un aiguillon aux indépendants, tousportés à l'entière libertédu conclave, de désirer ce sujet, et, comme les Espagnols le souhaitent avant tout autre, il pourrait arriver que nous ayons affront. Le secret néanmoins n'a pas été bien gardé. » Lionne écrivait huit jours plus tard, au sujet des scrutins quotidiens, où Sacchetti continuait de réunir à peu près les deux tiers des voix : « Il y a une circonstance en cela qui me donne une certaine inquiétude qui me ronge peut-êlre plus qu'elle ne devrait, parla trop grande appréhension que j'ai de quelque inconvénient. Cette circonstance est que je vois que, nonobstant l'exclusion ouverte que fait la couronne d'Espagne au cardinal Sacchetti, on ne laisse pas de travailler infatigablement à la surmonter et à le faire pape en dépit et à la barbe de ses ministres et d'une faction qui a plus de vingt suffrages assurés ; d'où je tire la conséquence de ce qui arriverait et du cas qu'on ferait quand, avec l'appui

(1) Peut on désirer une preure plus forte des dii^positioDs pacifiqueB du partt indépendant? Je trouve, dans les pièces de cette date, la note suivante d*an abbé Buti, agent de Mazarin, qui l'avait imposé comme concJAviste aa cardinal Antoine Barberini. 11 envoie la liste de dix membres du Squadrone votaDi pour Sacchetli : « Independenti : Lomellino, Impériale, Olthoboni, Borromeo, Pio, Aquaviva, Azzolino, Gualtieri, Omodei,Albizzi, per SaccheitL n {Rome, 127.)

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seulement de cinq cardinaux, je déclarerais une exclusion du roi à quelque sujet auquel d'ailleurs les Espagnols, les Florentins^ TEscadron volant et Barberini se portassent avec ardeur... » Lionne demande un ordre exprès; doit-il notifier officiellement Texclusion de Chigi, même sachant que le conclave a résolu de passer outre ? Et il termine par ces paroles qui montrent clairement les dispositions du sacré collège : « Un des cardinaux florentins demanda ces jours-ci à un cardinal indépendant : Perché non portate Chigi? Celui-ci répondit : Dites plutôt: Perché non portamo Chigi? \\ est certain que, si ce sujet était un peu plus âgé, il a une si grande vogue dans le collège qu'il aurait grande part à cette élection, eu cas que Ton vît les affaires de Sacchetti ruinées, lequel Sacchetti est le premier à dire partout che il soggetto de' soggetti papabili è Chigi (1). »

L'intimité de ces deux cardinaux était depuis longtemps notoire. Si Sacchetti fût arrivé au pontificat, Chigi, déjà secrétaire dËtat sous Innocent X, serait resté le principal ministre d'un ami qui partageait ses vues et qui était le premier à reconnaître la supériorité de ses talents, Mazarin devait donc, ou ne pas souhaiter si ardemment Sacchetti , ou ne pas proscrire Chigi avec tant d'acharnement. Lionne aggrava encore la faute du ministère français par la manière dont il exécuta ses instructions. Sacchetti lui fournit cependant l'occasion de ménager à la France une part honorable dans la résolution dernière du conclave : le 13 février, il écrivit à Mazarin lui-même (2), pour le prier de reporter sur Chigi une préférence qui blessait sa modestie et retardait un choix plus utile à TÉglise. Il exposait que, dès son entrée au conclave, méditant sur le devoir qu'il avait à remplir, il s'était déterminé à élire Chigi comme le plus digne ; puis il s'attachait à dissiper Tombrage qu'on avait pris, en France, de ce cardinal, et se rendait caution de son impartialité. Lionne, chargé de faire passer cette lettre, l'accompagna des plus puérils conseils : Si l'exclusion de Chigi est maintenue, dit-il, évitons « l'inconvénient de l'autre conclave, quand on renvoya le courrier de M. de Saint-Chamond avec la confirma-

(i) Lionne à Mazariq, 8 février 1655, Romef 127.

(2) La lettre est en italien et datée : « In conclave. » Rome^ 127.

tioQ de l'exclusion, et qui trouva pourtant le pape fait. Il faudrait m'envoyer deux différentes dépêches du roi et de Votre Éminence, Tune qui serait la vraie que je devrais suivre dans le cas dit ci-dessus, par laquelle il nous serait ordonné de noas tenir à nos premiers ordres, et une seconde qui levât Texclasion sur la lettre de M. le cardinal Sacchetti, que je pusse montrer en cas qu'au retour de ce courrier-ci, il trouvât que le cardinal Chigi eût été fait pape (4) ». Puis, sans attendre la réponse de sa cour, quand la renonciation de Sacchetti changeait absolument l'état des choses, et que le chef delà faction française déclarait sa préférence pour Ghigi, Lionne continue de combattre celui-ci à outrance : « Le cardinal d'Esté, dit-il, m*avoua que c'est celui dont il pourrait se promettre le plus pour les avantages de sa maison... Il me sonda ensuite pour découvrir si je n'avais point de pouvoir secret en faveur de Chigi, et, en tout cas, si je voudrais écrire pour le faire venir. Mais je lui déclarai que nous n'avions nulle liberté en ce faitci, et que les raisons qui avaient obligé à cette résolution étaient si puissantes que je n'oserais écrire un seul mot pour obtenir le moindre relâchement. Il me repartit à cela que le péril néanmoins était grand et considérable (2). »Le l®** mars, il écrivit à Thévenot, conclaviste d'Antoine Barberini (3) : « 11 faut mourir à Sacchetti (4).,. Il ne faut considérer d'autre pape possible que Sacchetti ; et, si on se met bien en tête cette vérité et qu'on n'ait pas tant de secondes intentions, Sacchetti sera pape infailliblement, etje laisse à juger avec quel mérite, quelle gloire et quelle satisfaction on sortirait du conclave! » Mais, en même temps, Lionne venait de ruiner lui-même la

(\) A MazariD, 15 février 1653. Rome, 129.

(2) A Brienne, 15 février. Rome, 129.

(3) Rome, 129. — Thévenot avait toute la confiance de Mazarin, qui lai avait donné plusieurs missions dans différentes parties de l^Eurupe. (V. Chérael, Histoire de France sous le ministère de Mazarin, passim et notamment les notes des pages 171 et 191 du t. II.) Peudant sa missiou de 1642 en Italie, la mort d'Urbaiu VIII ayant paru prochaine, Lionne avait sollicité cet emploi comme on signe de faveur disUoguée. (M. Valfrey, p. 36.)

(4) «( Le cardinal d*Ëste me fait avertir que les Espagnols excluent onze cardinaux : noas ferons en sorte qu*un de ces onze soit élu. Je persiste à dire « qu'il faut mourir ou emporter Sacchetti. » (Lionne à Briennci 10 mars 1655. Rome, 129.)

CONCLAVE d' ALEXANDRE VH 57

nominatioQ de Sacchetti. Il avait préparé une note invitant la factioa française, dans le cas où la majorité balancerait entre Chigi et Rapaccioli, à préférer ce dernier s'il voulait prendre des eng^agements contre le cardinal de Retz. Thévenot lui remontra que ce message allait être interprété, au moins par Antoine Barberini, ami de Rapaccioli, comme l'abandon de Sacchetti. Le cardinal Antoine ajouta qu'il n'entendait pas faire de son suffrage la condition d'un pareil marché. Lionne voulut alors faire passer aux cinq cardinaux une nouvelle note, réclamant avec plus de vivacité Télection de Sacchetti, et menaçant ceux qui voteraient pour Rapaccioli « de l'indignation et des ressentiments de Sa Majesté (1) ». Thévenot lui ayant signalé le danger de cette palinodie, ce projet fut écarté. Ainsi les cinq cardinaux que Lionne était chargé de guider échappaient à sa direction. Renaud d*Ëste cherchait le pape le moins opposé aux prétentions de sa famille sur les vallées de Gomacchio; Antoine Barberini préférait Rapaccioli, espérant obtenir, sous son pontificat, le rang et le crédit àepadrone; Orsino était si peu sûr que Lionne lui demanda une contremarque (2) prouvant qu'il votait pour le candidat du roi, et il y eut entre eux un débat qui indigna tous les Romains, quand on connut l'appro-

(i) Lionne à Brienne, !«' mars. Romef 129.

(2) Par exemple, de mettre sur ses bulletins de Tote : Eligo Sacchet/o ou Sacchet/t au lien de Sacchet/{<m suivant l'usage des aulres cardinaux, ce qui serait constaté par le chef ou par un membre de la faction française, présent au dépouillement du scrutin. — « J'adresse à M. Thévenot l'avis que j'ai tiré de deux théologiens, dont l'un entre autres est estimé le plus habile de Rome [le P. Duneau], pour tirer le cardinal Orsino du retranchement dont il se pare pour ne pas donner sa contremarque. » (Lionne à Brienne, 16 mars 1555. Rome, 129.) Lionne nous apprend, dans sa lettre du 23 mars, que le confesseur du conclave avait été d'un avis contraire à celui du P. Duneau. — Voici comment Lionne s'exprimait sur ce confesseur dans une dépêche précédente, du 8 mars, à Brienne : « L», P. Zucchi, confesseur du conclave, au sermon de ce matin, a parlé au collège apostoliquement et avec une liberté qui a réjoui une partie des cardinaux, fort surpris et étonné l'autre. » Il les a exhortés à ne pas écouter ceux qui diraient comme autrefois les Juifs : « Si hune dimittiSf non es amicus Cxsaris.,, faisant connaître ensuite qu'il se moque du prétexte que des cardinaux prennent les ordres d'un roi; que le roi de chaque cardinal est son propre intérêt... Chacun a admiré le zèle de ce bon religieux, qu'on sait manger d'ordinaire à la table du cardinal de Lugo [chargé du secret et des pouvoirs du Roi Catholique], de qui il est certain qu'il ne tire pas ces sortes de pensées et ses enthousiasmes, mais qu'absolument ils lui ■ont inspirés du ciel. » {Rome y 129.)

S8 CHAPITRE PREBnER

bation donnée à Lionne par le P. Duneau (1). Les cardinaax Bichi et Grimaldi n'étaient pas plus dociles. C'est en vainque, par Tordre de Lionne, Thévcnot « s'applique sérieusement » à Tachât du cardinal Maidalcliini ; il a été devancé parles Espagnols. Le cardinal Yidman ne veut pas <c d'une bonne abbaye qu'il avait à lui conférer dès à présent ». Un autre jour, il se flatte d'acquérir à Mazarin le cardinal Jean-Charles de Médicis, moyennant une somme d'argent et la nomination du roi au cardinalat pour son parent, le prince Léopold : bientôt il avoue honteusement que la prétendue négociation avec le cardinal Jean-Charles est « par terre », l'entremetteur, après l'avoir sondé, n'ayant pas osé pousser plus loin (2).

Le sacré collège avait arrêté son choix; néanmoins, il attendait patiemment la réponse de Mazarin à la lettre de Sacchetti, montrant ainsi une fois de plus son respect pour la couronne. Il y avait alors dans le conclave soixante-six cardinaux : sauf trois ou quatre, peut-être, qui seraient demeurés intègres sans les obsessions des ministres étrangers, et qui étaient d'ailleurs sans crédit parmi leurs collègues, c'était une assemblée qui défiait toute comparaison pour les talents et les vertus ecclésiastiques. Le 16 mars. Lionne reçut enfin les lettres de la cour: le roi permettait, de mauvaise grâce (3), que les cinq cardinaux concourussent à l'élection de Chigi, quand on aurait épuisé les moyens de procurer celle de Sacchetti. Nous n^avons pas encore trouvé la lettre de Mazarin, mais il est facile de comprendre, par la réponse de Lionne, que le cardinal-ministre,

(1) Le général des jésuites ordonna au P. Duneau de désavouer cette consultation et rindigne religieux écrivit à Mazarin : « Je lui remontrai que je ne pouvais révoquer ce que je croyais véritable, et m'esposer, par cette lâche révocation, à la risée du monde... J'espère de V, E. qu'elle ne permettra fMS que je souffre pour avoir témoigné mon zèle pour la France et pour le service de S. M. QuM qu'il arrive, je tiendrais toujours à gloire d'être persécuté pour un si digne sujet. » (29 mars et 5 avril 1655. Rome^ 127.)

(2) 8 février. Rome, 127. — 8, 15 et 22 mars. Rome^ 129. — Lionne ne peut pas même placer une montre offerte secrètement de la part de Mazarin à on abbé Costa, conclaviste de je ne sais plus quel cardinal. Après s*être donné le plaisir de la faire voir aux cardinaux, Costa la renvoya, mandant h Lionne qu'il serait encore plus honoré de la recevoir publiquement après le conclave. Lionne sollicita sérieusement de Mazarin la permission de la retenir, si Costa ne rendait pas au roi les services atteqdns de lui.

(3) 2 mars. Rome, 127.

CONCLAVE d'aLEXâNDRE VH 59

cédant à la nécessité, était loin de déposer sa haine contre Chigi. Le 17 mars(l), Lionne fit passer aux cardinaux d'Esté et Antoine Barberiniles nouveauxordres du roi, qui ne devaient pas encore être communiqués aux trois autres membres de la faction; et, le 22 du même mois, il écrivait à Mazarin : « Nonobstant le pouvoir que le roi nous donne de concourir à Chigi, je ne laisserai pas de considérer comme je dois, si Toccasioa en arrive, ce que Votre Éminence me marque, en particulier que le roi ne peut ni ne doit désirer ce sujet; mais ce sera un secret que je tiendrai en moi seul, pour m'en servir, selon les incidents du conclave, sans jamais faire paraître cette aversion , ni nous commettre à un affront. Au contraire, je ferai en sorte, par notre conduite, que Chigi lui-même sera persuadé qu'on le souhaite par-dessus tout autre après Sacchetti (2).

Quoique Télection de Chigi fût certaine, la cour de France et Lionne s'obstinaient à faire nommer Sacchetti, qui sollicitait avec le plus grand zèle l'exaltation de son ami. Le 30 mars, Lionne écrivit à Mazarin (3) : « Si les Florentins et les Espagnols parlent tout de bon sur le fait de Chigi, il pourra être bientôt pape... Il suffira de s'entendre dans la matinée même... » Et cependant le lendemain encore, 31 mars, il adressait à la faction française une communication blessante pour Chigi et d'ailleurs inutile : le roi ordonnait aux cinq cardinaux de s'appliquer à faire pape Sacchetti, « comme s'il n'y avait autre cardinal au monde que lui » ; d'agir « tous à l'envi pour ne permettre pas que qui que ce fût lui passât devant » ; d'être « les derniers de

(1) Cf. M. Valfrey, p. 228 et suiv. — /îorne, 129.

(2) J^appreads que le cardinal Grimaldi s'oppose à Télection de Chigi. L'abbé Buti, [autre conclaviste du cardinal Aotoine], qui me donne cet avis, a peur qu'on ne reproche à la France de « ne pas marcher franchement et d'un bon pied dans les intérêts du cardinal Chigi, ce qui nous pourrait être préjudiciable en plusieurs rencontres. Je ne fus pas trop marri de cet incident^ bien loin d'y vouloir appliquer aucun remède, considérant les termes de la dépêche de V. E. du 4» que Acciacaferri m'a apportée, qui me faisaient connaître qu'on avait plutôt donné aux intérêts de M. le cardinal d'Esté et aux instances de M. le cardinal Sacchetti la révocation de l'exclusion de Chigi que pour être persuadé que son exaltation convint à l'état présent de la France et des affaires du roi. » Lionne termine en se vantant d'avoir écrit à Sacchetti une lettre qui trompe ce cardinal sur ses vrais sentiments et sur ceux de Mazarin. (Lionne à Mazarin, 29 mars 1655. Rome, 129.)

(3) Rome, 129.

60 CHAPITRE PREBnER

tous à se retirer de cette entreprise, et de ne prêter Toreille à aucune autre pratique que M. le cardinal Barberini d'un côté, et les indépendants de l'autre, ne leur eussent expressément déclaré qu'il n'y avait plus rien à espérer... », que jusque-là « Sa Majesté entendait que tout autre cardinal fûit exclu (1) ». La faction française n'eut la liberté de voter pour Chigi que le 8 avril, quand son élection était décidée. Le même jour où Lionne cessa de combattre ce cardinal, il écrivait à Brienne : (( La pratique de Chigi s'est encore réchauffée ce matin, parce qu'on reconnaît toujours plus d'impossibilité de faire réussir Sacchetti ;... on joue maintenant à jeu découvert et l'Escadron crie : Ou Sacchetti ou Chigi, ou mourir dans le conclave (2)! » Mais quand le message de Lionne parvint aux cinq cardinaux, ils furent tellement choqués de cette volte-face invraisemblable, et il avait si peu d'autorité parmi eux, qu'ils craignirent un piège : ils lui demandèrent ses lettres de créance et un écrit signé de lui^ révoquant l'exclusion de Chigi. Il se soumit à ces humiliantes conditions, la veille seulement du dernier scrutin^ et le cardinal Fabio Chigi fut élu pape dans la matinée du 7 avril, à l'unanimité et avec le plus vif enthousiasme.

Le récit de ce conclavene serait pas complet, si l'on ne disait rien du rôle joué par le cardinal de Retz^ dont la personne provoquait un conflit entre les deux cours. Retz s'est vanté d'avoir seul décidé cette élection, et son nouvel historien (3), moins téméraire, dit qu'il y contribua puissamment, La vérité est qu'il ne se passa rien au sein du collège qui donnât un grief légitime àMazarin. Ni Chigi, ni aucun de ses collègues ne se seraient prêtés à des manœuvres pouvant aliéner davantage du saint-siège le premier royaume de la chrétienté. L'attitude de Retz fut plus sage et plus habile que celle dont il se fait honneur dans ses Mémoires. Le sentiment d'un péril prochain l'invitait à s'effacer. Il devait souhaiter que le pape futur continuât de défendre l'immunité ecclésiastique violée en sa personne par Mazarin; mais il savait qu'aucun cardinal n'étendrait sur lui la protection pontificale, si, à Rome même, il se mettait en

(1) LioDoe à Théveoot, 31 mars. Rome, 129. Cité par M. Valfrey, p. 232.

(2) Rome, 129.

(3) Chantelauze.

CONCLAVE D^LEXANDRE VH 61

révolte contre le roi. Il évita donc de combattre la faction française et se rangea derrière les membres les plus respectés de TEscadron. Lionne atteste qu'il vota pour Sacchetti, tant que l'exclusion de Chigi ne fut pas révoquée, et qu'il s'interdisait toute démarche contraire aux ordres envoyés de France. Le P. Duneau rend de lui le môme témoignage (1 ). Une relation anonyme, dont l'auteur vivait certainement dans sa familiarité, s'exprime ainsi : « Ce cardinal s'est comporté, dans ce lieu, fort sagement, dans une modestie et retraite continuelle... Les cardinaux français ne lui parlaient point : il leur fit néanmoins dire d'abord... « qu'il contribuerait à leur dessein comme un bon Français, et que, s'ils le lui cachaient, il tâcherait de le deviner,... sinon qu'il irait toujours au meilleur... » On eut quelques conférences avec M. le cardinal de Retz pour lui persuader Saint-Clément (le cardinal Firensuola, du titre de Saint-Clément); que c'était une personne vigoureuse, et qu'il entreprendrait son affaire. Il répondit que cela était vrai, mais que tout lui était bon, et que, pourvu que le pape fût pieux, cela lui suffisait. On lui repartit que la piété lui était nécessaire, mais aussi la force etla résolution... Il l'avoua et il v consentit, et, n'eût été cet engagement pour Chigi et avec l'Escadron, je crois qu'il n'eût pas dissimulé sur ce sujet ; mais il était obligé d'écouter tout et de dire peu, pour ne point donner d'ombrage à ceux avec qui il était lié, ni d'occasion de parler à ses ennemis. »

Ainsi, rien n'avait été omis pour ménager la susceptibilité de Mazarin. Lionne, ouvrant ses pensées les plus secrètes à son confident le plus sûr, avouait que la France, comme les autres puissances catholiques, ne pouvaitsouhaiter un meilleur choix. Il écrivait à son oncle, le surintendant Servien : « On me veut faire croire, et je le dirais d'un autre en ma place, que j'ai très grande part à cette élévation, et je m'y suis conduit en sorte que le pape Alexandre VU en est fort persuadé et même que vos ordres n'y ont guère moins servi que ceux du roi. S'il m'en parle, je n'en demeurerai pas tout à fait d'accord en cette manière,

(1) Lionne à Mazarin, 8 mars, Home, 129. — Duneau au même, même jour. Aome, 127.

car il faut que le roi soit le premier servi, mais bien que les

ordres de Sa Majesté et de Son Eminence ont été très exprès et indispensables et que vous m'avez chargé de les exécuter avec la dernière chaleur, ce que j'ai accompli de tout point en lui aplanissant des voies où il eût trouvé sans cela de f&cheuses pierres à son chemin. Certainement, c'est ime grande élection et dont on ne doit attendre que de grandes choses pour le bien de toute la chrétienté (1). » Il semblait donc que Fabio Chigi, devenu le pape Alexandre YII, dût trouver dans un cardinal, premier ministre de France, un désir au moins égal d'établir une meilleure intelligence entre les deux cours. Mazarin ne songea d'abord qu*à dissimuler devant le publicla défaite qu'il venait de subir par sa faute. Un écrit préparé à cet effet par Lionne, sous la forme d'un rapport au roi sur l'élection, fut inséré dans la Gazette de France. Le rédacteur y avait exprimé avec une tclleaudaccdes pensées contrairesà celles duministre qu'il s*attendait à des corrections (2); mais la pièce parut en entier. Mazarin renouvelait ainsi la comédie qu'il avait jouée en 1644, après le conclave d'Innocent X, et qui n'abusa personne en Europe. Voici le langage tenu par cette même cour, d'où était partie VListriiction au cardinal d'Esté : « Enfin, après quatre-vingts jours d'un conclave le plus embrouillé et partagé de diverses factions, desseins et intérêts, qui ait jamais été, il a plu à Dieu bénir les saintes intentions de Votre Majesté et exaucer ses ardents souhaits pour Texaltation de M^ le cardinal Chigi (3), qui a été ce matin heureusement conclue avec plénitude de suffrages, sans qu'il yen ait manqué un seul, et avec un applaudissement inconcevable de tous les gens de bien

(1) 8 avril, RomCy 127.

(2} « J'ai écrit une lettre au roi qu'il serait peut-être bon de faire imprimer de delà, en y ctiaDgeant ou ajoutaut les ctioses que V. £. estimera À propos. » 8 avril. — h Je suis étonué que ma lettre au roi ait été publiée saus retranchement, avec UD de mes billets à Tiiévenot, qui était dans le conclave, mais V. E. Taura sans doute jugé utile en vue de ceux qui avaient eu vent de Vex^ clusion donnée par nous au cardinal Chigi, ». (24 mai. Rome, 429.)

(3) Le môme jour, Lioune exprimait eucore le regret de n'avoir pu refuser plus longtemps le coucours de la faction française à une élection devenue inévitable : u Je crus devoir, disait-il à Mazarin, m'appiiquer avec la môme ardeur, ou pour le moins ta témoigner, pour la praUque de Chigi, que je voyais si avancé. » {RomCf 129.)

GONCLAV£ d' ALEXANDRE Yll 63

t des acclamations générales de tout le peuple de Rome. Votre [ajesté, Sire, a d'autant plus d'occasion de s'en réjouir et d'en Bndre grâce solennellement à Dieu, qu'elle a plus de part et 6 mérite qu'aucun autre en ce grand ouvrage. » Lionne en fait onneur aux instructions de Mazarin rédigées ce avec une haileté et une prévoyance incomparables ». Il exalte en termes indariques « l'intégrité de vie de Sa Sainteté, ses mœurs xemplaires, érudition et doctrine beaucoup hors du commun, grande pratique des affaires ecclésiastiques» connaissance ublime de celles du monde, intérêts des princes et besoins [es peuples, foi, probité, zèle de la gloire de Dieu, dévotion, curage et magnanimité, et telle franchise et désintéressenent, etc. Aussi, n'y eut-il jamais d'élection où la main de Dieu lit paru si visiblement... » Les courriers du roi ont été les noyens humains dont le Saint-Esprit s'est servi... « Enfin, Sire, 1 n'est personne ici que la vérité ne force à dire que, depuis laint Pierre, il n'y a pas eu un plus grand pape qui ait rempli la chaire, ni duquel on doive attendre de plus grandes choses )our l'avantage de la religion et pour le bien général de la chrétienté. Aussi ne crois-je pas mieux donner à Votre Maesté, par ce courrier, la nouvelle de son exaltation que celle le la paix même, pour laquelle il a déjà souffert tant de choses m un séjour de dix ans à Munster, où tous ses soins furent *endus inutiles par l'injustice des ennemis de Votre Majesté lont, Dieu merci, il connaît le fond du cœur (1). »

Les actes qui suivirent ces paroles leur donnèrent bientôt e caractère d'une sanglante ironie. Le nouveau pontife s'em- )ressa, suivant l'usage, de notifier son exaltation au roi, par me lettre de sa main, conçue en termes réservés mais affec- .ueux, et témoigna aussitôt à Lionne que, s'il n'ignorait pas es obstacles mis à son élection par le gouvernement français, 1 n'en conservait pas de rancune (2). Il le reçut avant tous les

{{) Lionne au roi, 7 avril 1655. Rome, 129.

(S) « Je ne sais pas en quels termes le pape aura écrit au roi sur son exalation, mais je remarque qu'il est extrêmement retenu à en témoigner en >arole8 la moindre reconnaissance à ceux qui y ont eu quelque part, soit [u*il ne veuille pas paraître obligé d'une chose qa il veut qu'on croie qu'il a plutôt fuie que désirée, soit pour ne laisser pas la moindre petite impression [u*U y ait eu aucnnee paroles ou espérances données à ceux qui le pouvaient derer au pontificat. » (Lionne à Mazarin, 19 avril. Rome, 129.)

ministres étrangers, même avant l'ambassadeur de TEmpereur et, ne doutant pas que le roi ne voulût être représenté auprès du saint-siège, il exprima le désir que Lionne demeurât à Rome, comme ambassadeur ordinaire (1). 11 savait qu'un des ministres qui avait le plus de crédit auprès de Mazarin était Toncle de Lionne, Abel Servien, ancien plénipotentiaire à Munster, devenu surintendant des finances avec Foucquet. Servien avait laissé au congrès la réputation d'un homme violent (2)^ sans scrupules, indifférent ou même opposé aux intérêts de l'Église, et les médiateurs, Chigi et Contarini, avaient eu avec lui de vifs débats : on l'appelait « l'exterminateur de la paix», et il était « dans l'exécration des peuples (3)». Mais l'ancien nonce à Cologne rendait justice à ses talents, et, le jour même de l'élection, dès qu'il aperçut son neveu, il lui dit avec enjouement : Che gusto havra M. Servien di questa nuova? corne sîa? è un gran suggetto e molto nostro amico e partiale (i). Il choisit sur-le-champ des ministres qui devaient

(1) « Le cardinal Bichi me coDÛe que le pape a la pensée de me faire demaDder par le noDce en qualité d'ambassadeur ordiuaire, quoiqu'on m'ait représeoté à S. S. « comme chaud et impétueux », mais que je ne lui ai point paru tel lorsqu'elle a observé ma physionomie. » Et Lionne se défend énergiquement d'avoir rien fait pour suggérer ce désir au pape. Le même jour, il communique le même secret à son oncle Servien : « Je viens d'apprendre que, par le môme courrier que le pape dépêche en France pour y donner part de son exaltatation, S. S. aurait peut-être ordonné au nonce de témoigner ù ^W le cardinal qu'il souhaiterait que je demeurasse ici ambassadeur ordinaire [très de lui... 11 me semble qu'il y a beau champ maintenant de faire résoudre la chose eu ma faveur, puisque la personne qui y a le principal intérêt, c'est-à-dire le pape, qui pouvait souhaiter quelque snjet de plus haute qualité que moi, est le premier à dire qu'il se coutente de ceUe que j'ai et qu'il en sera fort content. » (A Mazarin, 10 avril. Rome^ 129. A Servien, même jour. Rome, 127.)

(2) « On a dit que personne ne connaissait mieux le mérite de Servien qoe Servien lui-même : ce mot sert à le peindre. Ce ministre avait l'esprit plein de feu, de la fécondité en expédients et un travail net et facile ; mais U était fier, brusque, dominateur et entier. On connaît ses démêlés avec le comte d'Avaux, dans lesquels il mit beaucoup de fiel, et n'obtint pas la faveur publique. S'il donna une haute idée de ses talents dans la négociation de MQns* ter, son collègue laissa celle d'un esprit moins livré à la cabale et à la jalousie. M(DeFlasMiu, Histoire de la diplomatie française, édit. 1811, t. III, p. 222.)

(3) Mémoires de Retz^ t. II, p. 320.

(4) Lionne à Servien, 8 avril. Rome, 127. — Le 25 avril, Servien fait à Lionne une réponse cauteleuse et à double entente. U le charge d'assurer le pape de ses vrais sentiments : il ne mourra pas sans aller baiser les pieds de

CONCLAVE d'aLEXANDRE VII 65

inspirer toute confiance aux Français. Il nomma dataire le cardinal Corradi, « en quoi, dit Lionne, il a cherché principalement la capacité jointe à l'intégrité », et il donna la secrétairerie d'État au prélat Giulio Rospigliosi, destiné à devenir cardinal, puis pape, et de tout temps très favorable à notre pays(l). Enfin il saisit la première occasion de déclarer que, pour obtenir la paix si nécessaire aux peuples, les Espagnols devaient consentir à des sacrifices, la fortune des armes leur ayant été contraire. Il désire passionnément la paix, écrit Lionne : je l'entends « avec un plaisir indicible » exprimer l'avis qu'elle doit se faire « selon l'état où la guerre a mis les choses : j'estime que nous avons à louer Dieu d'avoir un pape de ce sentiment (2) ».

Comment la cour de France répondit-elle à ces démonstrations? La coutume des princes catholiques était d'écrire au nouvel élu, sur le premier bruit de son exaltation, et sans attendre ses lettres. Non seulement Louis XIV se laissa prévenir par le pape, mais sa réponse fut différée si longtemps que Lionne, embarrassé, écrivit à Mazarin : « J'avais fait espérer l'envoi d'un gentilhomme exprès; rien n'arrive et le pape s'étonne du retard (24 mai) ». Honteux de n'avoir à présenter qu'une dépêche banale, il essaya d'expliquer ce délai, et annonça des félicitations solennelles qui ne vinrent jamais. Alexandre ne releva pas cette négligence calculée; il accueillit civilement l'excuse de Lionne et récompensa même le courrier du roi (3). Le compliment de Mazarin était si peu respec-

S. s. ; mais il oe lui écrit pas, comme son neveu le désire. Il ne fait même pas de présent au courrier qui apporte la nouvelle, et il en donne un motif imaginé pour cacher le véritable qu'on lit encore sous une rature : S. E. n'en faisant point. Le 15 mai, Lionne lui fait encore observer qu'il est le seul dont le pape n'ait pas reçu de compliments. Servien n'écrit que le 25 juin, prétendant que le respect seul Ta retenu, et rappelant qu'à Mtlnster le nonce Cbigi l'aTàit dissuadé de féliciter Innocent X. Alexandre répond avec bonté qu'il se souvient du fait, mais qu'en 1644 le silence était plus discret parce que Servien ne connaissait nullement le cardinal Pampbili; et il ajoute : Notre amitié requérait quelque chose de différent, 11 saisit ensuite toutes les occasions de citer avec bienveillance son ancien contradicteur de MUnster, como ch'è eloquenlissimo e non manca mai di slringere con ragioniforti. — \ 9 juillet 1655. Rome^ 128.

(1) Lionne à Mazarin, 10 avril. Rome, 129.

(2) Lionne à Brienne et à Mazariu, 19 avril. Rome, 129.

(3) Lionne à Brienne, 17 et 25 mai; à Mazarin, 24 mai 1655. Rome, 129.

LOUIS XIV BT LE SAINT-SIÀGR. — L 5

tueux que Lionne fabriqua une autre lettre : « Je prendrai la hardiesse, écrivit-il, de dire à Votre Éminence que j'ai été un peu surpris de ne trouver pas écrite de sa propre main la lettre pour le pape, me souvenant même qu'à la création d'Innocent, Votre Éminence le fit, quoique encore convalescente d'une très grande maladie. Cela, joint avec ce que je n'ai pas trouvé, selon mon faible sens, la même lettre assez pleine de démonstrations de grande joie et d'avances de services correspondantes à ce que Votre Éminence me fait l'honneur de me marquer qu'on fera de delà pour témoigner la satisfaction de Sa Majesté^ même en sortant des formes ordinaires, me fait résoudre, dès que ce courrier sera parti, de voir avec le sieur Elpidio [Benedetti] s'il a quelque blanc-seing en main de Votre Éminence, ou s'il saura assez bien le contrefaire suivant le pouvoir et l'ordre qu'elle m'en donne, pour pouvoir ajuster une autre lettre qui ne sera pourtant que la même en effet, avec quelques additions et particulièrement celle de l'excuse de n'écrire pas de sa main pour soulager Sa Sainteté delà lecture d'un mauvais caractère... J'ai bien considéré si Votre Éminence pouvait avoir à dessein voulu écrire en une forme un peu sèche et en termes plus réservés, afin de voir auparavant de quelle façon irait l'affaire du cardinal de Retz; mais je me suis répondu à moi-même que, quand nous serions même certains qu'elle devait mal aller, il faudrait toujours^ et pour notre honneur et pour toute autre considération, faire d'autant plus d'avances au pape, pour le mettre dans son tort et la raison de notre côté, et notamment ces compliments et ces avances n'étant pas des obligations in fonna camerae , dont on ne puisse se départir aussitôt qu'on en a un sujet ou un in» térêt contraire (1). » Quant au surintendant Servien, deux mois s'écoulèrent avant que les instances répétées de son neveu lui arrachassent une marque dédaigneuse de courtoisie pour le nouveau pape. La vacance de l'ambassade française ne fut pas remplie (2). Accréditera Rome un représentant du roi,

(1) 10 mai 1655. Rome, 129.

(2) Lionne ambitionnait ardemment cet emploi, sollicité pour lui, comme on Ta vu, par Alexandre VU : « Je vous avoue, écrivait-il à Servien, que» la chose ayant passé si avant, ce me sera une étrange mortification qu'elle ne

CONCLAVE d'aLEXANDRE Vil 67

au lieu d'un ministre sans caractère réglé, c'était rendre au souverain pontife un honneur dont Mazariu exigeait d'avance le prix. Alexandre VII ne reçut pas de la France Tambassade dite d'obédience, que les cours catholiques envoyaient en signe de communion avec le nouveau chef de TÉglise : le projet en fut agité(l), mais presque aussitôt abandonné, après avoir été combattu par Lionne lui-même, qui craignit de voir le choix de Mazarin tomber sur un de ses ennemis personnels, et d'être encore plus effacé, à Rome, par l'éclat de cette mission extraordinaire (2).

A peine élu, Alexandre VII montra qu'il n'avait aucune partialité pour les ennemis de la France, et donna aux deux branches de la maison d'Autriche des marques publiques de sa fermeté. « En même temps, dit Lionne (3), qu'il continue à faire des actions de très grande édification par sa piété et ses bonnes intentions, il en fait aussi de force qui font juger qu'il se fera respecter, et que ce ne'sera pas un pape avec qui les Espagnols trouvent leur compte à lui demander des impertinences. » Il ne veut pas du connétable Colonna, son sujet, pour ambassadeur de l'Empereur, et il exige que la cour de Madrid reçoive pour nonce le prélat Massimi. Les cardinaux de Médicis et d'Harach, du parti autrichien, lui demandent s'il veut rompre : Non, dit-il, point de rupture; mais« il faut que tout aille selon la raison ».

réussisse pas, et même un fort graud décréditement en cette cour, qui ne me mettra guère bien en état d'y servir utilement le roi. » (10 avril 1655. RomCy 127.) Mais Mazarin préférait tenir en haleine l'ambition de son agent et ne le récompenser qu'après les services rendus.

(1) Le P. Duneau, quoique intéressé à flatter la passion de Mazarin, lui disait d'Alexandre VU : « Je ne doute pas qu'il n'ait de grandes tendresses pour notre glorieux monarque, » et Je pressait de laisser partir Tambassade d'obédience. (12 avril 1655. Rome, 127.)

(2) Lionne à Servien, 25 mars 1655 : « Le refus qu'on sait ici publiquement qui a été fait à l'instance du pape sur l'ambassade ordinaire en ma faveur m'a exposé à la risée des personnes que j'ai été obligé de ne pas épargner durant le conclave pour bien servir le roi. Je vois que je ne dois pas m'obstiner à naviguer contre vent et marée... La prudence veut que je cale voile et que je retourne au plus tôt dans la rue Vivien et à Berni. » Je demande mon rappel au cardinal. « Je soufiTrirais plus volontiers d'être envoyé à la Bastille que d'être forcé à traiter conjointement de grandes affaires avec la personne qu'on destine à l'ambassade d'obédience. » {Romey 127.)

(3) Â Mazarin, 10 avrU; à Brienne, 3 mai 1655. Rome, 129.

MISSION DE LIONNE Â ROME : AFFAIRE DU CARDINAL DE RETZ ET DE L*ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 1655-1656.

Premiers actes d'Alexandre VII : de l'aveu de Lionne, ils promettent un pontificat impartial. — Demande du roi contre lletz. — r^a forme est injurieuse pour Innocent X et pour Alexandre Vil ; au fond, elle est contraire aux règles essentielles de l'Église. — Condescendance da pape : il veut ménager la dignité de la couronne en même temps que défendre lea imoumitis ecdésiastiques. — 11 a résolu d'dter & Retz l'archevêché de Paris, mais suirant les fomee caaeniques. — 11 réclame simplement l'application des lois obserrées de tout temps dans le royaume. — Prétentions de Mazarin. — Aveux de Lionne. — Sévérité d'Alexandre VII enTvs le cardinal de Retz. — Avances considérable$ que fait le pape à la cour de France. — Bmbar» ras où Lionne est jeté par les exigences de Mazarin. — Incident des vicaires fénéranx Qmssebras et Hodencq, nommés par Retz. — Lenteurs de la négociation imputables à Maïaiia seul. — Menaces de Lionne au pape. — Double langage de Lionne : ses lettres à Maarin; ses lettres au surintendant Servien. — Alexandre Vil propose, comme nouvel expédient, de déléguer un cvèque suffragant, agréé par le roi. — Dépêches triomphantes de Lionne : joie de Mazarin, do Brienne et de Servien. — Opposition des évéques gallicans. — La colère de Mazarin se retourne contre le pape. — II abandonne tout à coup les poursuites. — Protestations de Lionne contre ces nouveaux ordres. — La cour de France revient au premier expédient offert par Alexandre VII : le pape force Retz de donner si^s pouvoirs à un grand Ticwre, dont la personne est agréée par le rui. — Tentatives de Retz pour se rapprocher de Maarin : le commandeur Mazinghi ; la reine de Suède; le P. Dunoau. — Échec des négociations. — Etat général de l'Europe. — Mazarin fait craindre au saint-siège une rupture. -— Situation de Lionne à Rome : sa vie publique et sa vie privée ; espions placés autour de lui par Mazarin. — Ses plaintes secrètes à Servien : ses inquiétudes sur son avenir. — Haine Toaée par lui au pape pour regagner la faveur du cardinal. — Il est rappelé. — Derniers incidents de son séjour à Rome. — Sa dernière audience.

Il semblait naturel que la cour de France s'empressât d'examiner avec le nouveau pape les alfaires ecclésiastiques du royaume, Télat général de l'Europe, les périls de la lutte prolongée entre les Français et les Espagnols, le siège de Candie et les progrès si alarmants des Turcs. Mais Mazarin ne voyait alors dans le souverain pontife qu'un instrument dont il entendait user à son gré pour perdre son ennemi, le cardinal de Retz. Les prisons de Vincennes et de Nantes n'ayant pas été assez sûres, il fallait qu'Alexandre VII se fît sur-le-champ le geôlier de l'archevêque de Paris et qu'il déléguât aveuglément tous ses pouvoirs à une commission de sujets du roi. Le même jour où Lionne annonçait au cardinal l'issue du con-

clave, il lui écrivait : « Je fais état, dès ma première audience, de demander, suivant mes ordres, le châtiment du cardinal de Retz, son arrêt au château Saint-Ange et des commissaires, et me servirai de Sacchetti et de Bichi pour disposer auparavant les choses au contentement du roi, aussi bien que sur la nonciature de M»^ Mancini (1). » Et bientôt après : « Dès que j'aurai les lettres du roi et de Votre Éminence pour le pape, je lui porterai ces compliments de manière que, sans ôter rien de leur grâce et de leur force, je fasse pourtant connaître que ce ne sont que des avances conditionnées, c'est-à-dire en cas que nous trouvions la correspondance qui nous est due, principalement en Taffaire de M. le cardinal de Retz; autrement, que nous irons fort réservés ; et en effet, comme le pape ne peut rien faire deglorieux sans avoir Votre Eminence favorable, nous n'avons que faire de nous jeter et nous offrir tant, parce que peut-être il nous en estimerait moins que si nous nous faisions rechercher, à quoi il sera enfin obligé par son propre intérêt (2). »

Lionne remit aux mains d'Alexandre VII une lettre du roi, adressée six mois plus tôt à Innocent X et réclamant impérieusement des poursuites contre Retz. Plusieurs passages de cette pièce étaient offensants pour le feu pape. Mais tel était chez Alexandre VII le désir d'élablir de bons rapports avec le gouvernement français, qu'après avoir relevé sans aigreur cet oubli des règles, il accepta la lettre et promit d'aviser. Comme sou prédécesseur, il était décidé à user des voies canoniques pour retirer du siège de Paris un archevêque suspect à la couronne et inutile à l'Église ; mais il n'y avait pas un seul cardinal, même dans la faction française, qui ne condamnât la prétention élevée par la puissance civile de déclarer elle-même vacant un siège épiscopal et de régler l'administration spirituelle d'un diocèse. Les vicaires capitulaires nommés à Paris

(1) Fraocesco-Maria Mancini, dont le frère, Michele-Lurenzo, avait époasé une sœur de Mazarin. Celui-ci désirait le rappel du nonce Bagni, dont la ▼igilance le gênait, et son remplacement par Mancini, sur la complaisance duquel il comptait ; et, comme les nonces recevaient ordinairement la pourpre lorsqu'ils retournaient à Rome, il ménageait ainsi l'entrée du sacré collège à Ton de ses plus proches alliés.

(2) A Mazarin, 8 et 26 avril. Rome, 129.

70 CHAPITUE DEUXIÈME

en vertu d*un arrêt du Conseil d'État étaient regardés comme des intrus : il fallait donc rassurer au plus tôt les fidèles et prévenir un schisme. Alexandre VII proposait de faire valider parle cardinal de Retz les pouvoirs des mêmes vicaires, précédemment choisis par le roi. Cette satisfaction obtenue par l'Église, il demanderait ensuite à l'archevêque une démission régulière. Si le roi exigeait un procès, il était prêt à Touvrir dans les formes réglées depuis longtemps par les deux puissances, c'est-à-dire à nommer des commissaires apostoliques pour recueillir les preuves, et à prononcer ensuite souverainement sur les résultats de l'information. Mais il attendait, sur Tavis unanime du sacré collège, que le roi déposât préalable* ment entre ses mains une plainte et une réquisition expresses, et conservât la responsabilité du procès devant TÉglise et devant le monde : il refusait avec raison de commencer d'office contre un cardinal national des poursuites que le roi serait maître d'abandonner et de désavouer. L'ancien frondeur n avait-il pas été déjà et tour à tour poursuivi, amnistié, présenté au cardinalat, puis emprisonné et proscrit?

Ni Mazarin ni Lionne n'eurent jamais sujet de mettre en doute la sincérité d'Alexandre VII. Le nouveau pape n'avait pas de confidents plus anciens ni plus éprouvés que le cardinal Alexandre Bichi, son compatriote et allié, et le cardinal Sacchetti, qui venait de lui sacrifier les suffrages du sacré collège. On sait qu'en même temps une vive amitié unissait Sacchetti à Mazarin. Bichi n'était pas moins attaché à la cour de France : il était rangé publiquement dans la faction du roi et il avait la comprotection des affaires nationales en consistoire. Or, dès les premiers jours du pontificat, Lionne put informer Mazarin des conditions légitimes et faciles qu'Alexandre VII mettait à ce qu'il désirait. Il écrivait : «J'ai appris sous le plus grand secret que Sa Sainteté a résolu de ne point laisser le cardinal de Retz sur le siège de Paris, qu'elle pourra seulement souhaiter du roi quelque chose pour l'immunité ecclésiastique, à quoi ils ne croient pas que nous nous arrêtions beaucoup, pourvu que nous ayons la substance. » — Les cardinaux Sacchetti et Bichi sont d'avis que, si le pape ôte son archevêché au cardinal de Retz, il ne faut pasregardcr à ce qu'il désirera pour l'immunité

violée et pour les vicaires imposés au chapitre ; « ni faire chicaner Sa Sainteté par la Sorbonne ou le Parlement, ce qui serait plutôt le compte du cardinal, à qui le pape se verrait nécessité de donner plus de protection (i). » — Le cardinal Bichi m'a répété que Sa Sainteté n'admet pas que le cardinal de Retz puisse retourner dans son archevêché, et que « la conscience tendre » du pape ne laissera pas longtemps cette Église sans pasteur. Il nous conseille de contenter Sa Sainteté sur l'immunité. Nous aurons donc par là ce que nous souhaitons plus tôt que par un procès. — Mais quelle sera la réparation ? ai-je dit au cardinal. — Peut-être, que les vicaires généraux institués par le roi et par le chapitre soient confirmés par le cardinal de Retz, et le pape ne ferait pas difficulté d'accepter les mêmes ecclésiastiques. — Jamais, dis-je : ce serait reconnaître le cardinal de Retz pour archevêque de Paris, et le roi ne le considère plus comme tel. — Le cardinal Bichi répondit qu'il y a encore deux expédients praticables : le pape pourrait, en vertu de la juridiction apostolique, — ou nommer les mêmes vicaires, — ou déléguer l'administration du diocèse à un évèque dont la personne ne serait pas suspecte au roi. — « J'avoue, ajoutait Lionne, que je ne vois pas grand inconvénient à donner cette satisfaction au pape (2). »

Alexandre Vil avait un ami d'enfance, le P. Sforza Pallavicino, jésuite, le célèbre historien du concile de Trente, auquel il confiait ses plus intimes sentiments. Or, le P. Duneau, après divers entretiens avec ce religieux, donnait les mêmes assurances à Mazarin et lui écrivait : Sa Sainteté a déclaré au P. Sforza « qu'en l'afiFaire du cardinal de Retz elle veut donner contentement au roi, mais qu'il fallait faire les choses dans l'ordre ; qu'elle avait dit à M. de Lionne que Sa Majesté pouvait nommer les personnes qui lui seraient plus agréables pour grands vicaires et qu'elle les ferait agréer au cardinal de Retz qui leur donnerait les pouvoirs. Mais je trouve quelque difficulté en cette façon d'agir, et me semble qu'il serait bien plus expédient que le pape nommât lui-même un ou deux

(1) A MazariD, 10 et 19 avril 1655. Romey 129.

(2) A MazariD, 27 avril. Rome, 129.

vicaires apostoliques tels qu'il plairait au roi, sans que le cardinal de Retz s'en mêlât. Le P, Sforza m'a dit que je pouvais écrire franchement à Votre Éminence que le pape était très mal impressionné de ce cardinal et ne le voulait nullement supporter, n'appréhendant rien plus que de donnera la France quelque occasion de rupture. »

Si Mazarin avait correspondu à cette droiture d'intentions, quelques semaines auraient suffi pour le règlement de ce conflit, sans qu'il en coûtât rien à la dignité de la couronne ni aux prérogatives de TEglise. Mais ses prétentions despotiques, que Louis XIV lui-même ne dépassa jamais, le précipilèrent dans des difficultés qui eussent été inextricables, sans la modération d'Alexandre VIL Ses violences envers le cardinal de Relz le mettaient en même temps aux prises avec le Parlement, avec le clergé de France, avec le saint-siège, et il n'employa que la force ou la corruption pour triompher des obstacles accumulés autour de lui par sa conduite insensée. Vainement des évêques peu suspects l'avaient averti de réchec inévitable qu'il affrontait. Marca, archevêque de Toulouse, à qui ses complaisances, en cette rencontre et en beaucoup d'autres,» valurent d'être choisi pour succéder au cardinal de Retz, avait rédigé pour Lionne une consultation où il déguisait à peine, sous le nom de prétentions, les droits certains et inaliénables du souverain pontificat (1): a Pour savoir, disait-il, la conduite qu^il faut tenir à Rome en l'affaire de M. le cardinal de Retz, on doit considérer premièrement les prétentions du pape sur cette matière où il s'agit de faire le procès à un cardinal. Il prétend qu'il lui appartient d'instruire et de juger les procès de cette nature avec le collège des cardinaux, et que ce droit lui est acquis tant par les Décrétales que par l'usage reçu en toute la chrétienté, et qu'il est même confirmé en France par les concordats, lesquels réservent au pape toutes les causes majeures comme sont les jugements de la foi et les dépositions des évêques et, par une clause spéciale, le jugement des personnes des cardinaux. A quoi Ton pourra

(1) Septembre 1654. Mémoire de l'archevôque de Toulouse, envoyé à Rome. Rome, 126.

ajouter que la personne accusée est à Rome, qu'elle s'oppose à être renvoyée en France et requiert d'être jugée par le pape, qui est son juge naturel. Cette considération fortifie les raisons tirées du droit et des concordats, ce qui doit obliger à n'entrer point ouvertement en dispute contre les officiers de la cour de Rome, touchant le lieu où se doit rendre le jugement définitif,* si Ton peut s'en empêcher...» Lionne, pressé par les ordres réitérés de Mazarin, réclama bientôt avec arrogance l'arrestation de Retz et la nomination de commissaires nationaux : « Je remarquai, dit-il (1), que cette partie de mon discours, à laquelle le pape ne s'attendait pas, le surprit... — Sa Sainteté me répliqua : Je voudrais voir traiter cette affaire sans passion. — Elle m'avait vu animer un peu mon discours. — Pour moi, ajouta-t-elle, je ne la traiterai que par raison. Quand vous me ferez vos demandes, je vous dirai franchement mon sens : Cela se peut, cela se doit, cela est trop. Je crois que ces dernières paroles avaient relation à l'instance de l'arrêt au château Saint-Ange, comme les premières à celle des commissaires... » Lionne ne releva ce terme de passion que dans Taudience suivante (2) : il vanta au pape la douceur de Mazarin et protesta en son nom de ne vouloir « que raison et justice. — Oh! voilà qui me plaît, répondit Alexandre. Vous trouverez aussi que j'agis sur les mêmes maximes. » Et le pape lui annonça qu'une congrégation examinerait sa requête.

A peine Lionne sut-il les noms des prélats consultés par le pape qu'il tenta d'en suborner quelqu'un. Le plus accessible était un ancien ami de Mazarin, un théologien consommé, le cardinal Albizzi (3) : la causticité de son langage, qui n'épargnait personne^ pas même le pape, nuisait à sa considération; mais Alexandre VU faisait grand cas de sa science (4)

(1) A BrieoDe, 17 et 23 mai 1655. Rome, 129.

(2) « J'ai considéré depuis que ce terme de passion pouvait autant avoir relation à la personne de V. E. par les ordres qu'elle m'envoyait de parler fortement comme à la mienne qui les exécutais, et j'ai grand déplaisir de n'avoir pas relevé la chose de ce chef plutôt que du mien. » (17 mai.)

(3) U signait degli Albizzi,

(4) U eut une grande part à la rédaction des décisions romaines contre le jansénisme.

74 CHAPITRE DËUXIÈHB

el prenait son avis sur beaucoup d*affaires importantes : ii avait été marié et il lui restait plusieurs enfants à pourvoir. Lionne essaya de lui faire accepter un régal de cinq à six cents pistoles pour « l'engager à servir le roi par gratitude». Albizû manifesta d'abord quelques scrupules, qui ne durèrent pas: « Le pape, écrivait Lionne, a distribué cette semaine aux cardinaux de l'Escadron douze mille écus de vacances de bénéficei que d*autres papes auraient donnés à leurs parents, ce qui fait juger qu'il ne songe point à avancer les siens. La réflexion que j 'ai faite en ce rencontre et que j'ai fait remarquer à d'autres a été la différence qu'il y a entre servir un grand roi ou prétendre en cette cour. M. le cardinal Grimaldi seul a eu, par un seul mot de Sa Majesté(i), autant que douze cardinaux joints ensemble (2) qui se croient même fort bien traités. » M. le cardinal Albizzi me fait dire que, s'il a refusé une pension réglée (3), « il ne refuserait pas un portrait du roi à titolo di regalo, quand même il serait attorniato di qvalche diamante ». Il ne croit pas faire tort à sa liberté ni à sa conscience de s'engager à servir la France, qui ne veut que le bien de l'Église. — Il me fait assurer qu'il soutiendra les intérêts du roi dans la Congrégation; je voudrais que son régal fût arrivé (4).

Retz se félicitait d'un retard dont la cause était en France, et qu'il aurait voulu attribuer à son crédit personnel ; mais il n'en avait aucun à Rome (5), quoique Tony respectât en lui

(1) La grosse commende de Saint-Florent, près Saumur (ordre de Saint-Benoit), ajoutée à l'archevêché d'Âix, que la faveur de Mazarin lui avait déjàlàit donner.

(2) Les douze cardinaux dont se composait alors l'Escadron.

(3) Il ne persista même pas dans ce refus, et il figura pendant très longtemps sur la liste des pensionnaires romains de Louis XIV. 11 importe de dire que ce cardinal, adversaire inflexible du jansénisme, brava la perte de sa pension pour ne pas se prêter aux manœuvres de la cour de France en faveur des quatre évégues, en 1668.

(4) A Mazarin, 17 et 24 mai 1655. Rome, 129; 12 et 19 juiUet, 15 novembre. Rome, 130.

(5) C'est ce qu'avouent les écrivains les moins favorables au saint-siège : Alexandre VII « crut devoir apporter plus de circonspection à soutenir la personne de Retz, mais il n'en maintint pas moins le principe de llndépendance épiscopale, que le gouvernement français avait quelque peu violé ». (Alfred Maury, F Assemblée du Clergé de 1655, dans la Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1879.)

ses qualités d'archevêque et de cardinal. Le bruit ayant couru qu'il allait être attaché à plusieurs Congrégations, Lionne cria au scandale (1). Tout le sacré collège, même les membres de la faction française, répondirent que, jusqu'à une décision canonique, un cardinal devait jouir de ses prérogatives et remplir ses fonctions. Le cardinal Sacchetti déclara que, s'il était pape, il passerait outre aux plaintes de Lionne ; il voulut bien les communiquer au pape^ mais sous la réserve d'ajouter qu'il les désapprouvait. C'est encore d'Alexandre VII que vint la réponse la plus conciliante : quoiqu'il partageât l'opinion des cardinaux, il promit d'agir avec circonspection, et, en définitive, les Congrégations furent fermées au cardinal de Retz. — Au consistoire du 31 mai 1655, ce prélat sollicita le pallium, auquel ses bulles lui donnaient droit. Il prouvait d'ailleurs qu'il avait pris régulièrement possession de son archevêché par procureur et que son serment de fidélité, signé de sa main, avait été affiché sur les murs de Paris. Alexandre VII était tenu de lui conférer le pallium, comme Innocent X n'avait pu se dispenser de lui remettre le chapeau, dès son arrivée à Rome. Les cardinaux du parti français^ présents à la séance, ne firent aucune objection et n'avertirent même pas Lionne, qui se promenait à Frascati (2). Le lendemain, Retz reçut l'ornement sacré. Lionne fit retentir la ville de ses clameurs et les porta jusqu'au pape (3), qui ne déclina pas cette nouvelle occasion de bien déterminer les. droits et les devoirs réciproques du saint-siège et de la couronne.

« A Dieu ne plaise, dit-il, que nous fassions jamais aucune chose qui puisse déplaire au roi. Cela ne sera jamais ni dans notre intention, ni dans l'efi^et. Nous avons donné le pallium

(i) A Brienne, 3 mai 1655. Romej 129.

(2) (( Non eeulement aucuD ne prit la parole ni en public eur-Ie-champ, ni en particulier au pape, quand le consistoire fut séparé, pour remontrer à S. S. les conséquences de cette demande ; mais aucun ne se souvint ou ne daigna me faire avertir de la chose à Fracasti... » (A Mazarin, 10 juin. Rome, 129.)

(3) '( Lionne appréhendait que M. le cardinal Mazarin ne se prît à lui d'une action qu'il craignait que Ton imputât à sa négligence. Il n'en avait pas été averti, ce qui pouvait être un grand crime auprès d'un homme qui lui avait dit en partant qu'il n'y en avait pas un à Rome qui ne lui servît volontiers d'espion. L'appréhension qu'il eut de la réprimande l'obligea & en faire une terrible au pape... » (Mémoires de Betz, t. II, p. 340.)

au cardinal de Rclz, parce que jamais archevêque ne Ta demandé qu'on ne le lui accordât (1) ; que nous sommes obligé de le reconnaître pour tel puisqu'il a les bulles apostoliques et que même il a pris possession ; que son procès n'est pas encore fait ni môme commencé, et que, jusqu'à ce qu'un homnne soit condamné, nous sommes tenu de le croire homme de bien. » — Lionne s'oubliant jusqu'à dire que, selonleslois du royaume, Retz n^était pas archevêque de Paris, Alexandre le laissa poursuivre une argumentation théologique, au moins déplacée dans une pareille bouche (2), et finit par lui dire : « Eh bien, venons au fond de Taffaire. Le roi veut-il véritablement que le procès soit fait au cardinal de Retz? — Je m'étonne, lui dis-je (3), que Votre Sainteté me puisse faire encore cette question, après les lettres de Sa Majesté que je lui ai rendues... — Bon, dit-il, faisons-le donc juris ordine servato ; et là, il commença une longue déduction de ce qui s'était passé quand le feu pape voulut envoyer l'archevêque d'Avignon;... que ce prélat avait charge et pouvoir d'informer contre le cardinal de Retz ; qu'on ne vou-

(1) Le P. Duneau écrivait à Mazariu : «... Les partisaus du cardinal disent que c'est une confirmatioD de la dignité archiépiscopale, et je ne doute pat qulls n'écrivent en France que le pape est pour lui. Mais les experts savent bien que ce n^estqu'uue simple cérémonie... et que c'est la coutume de ne la pas refuser à qui la demande. C'est ainsi que le pape s'en est expliqué à une personne que j'avais priée de lui en parler, ajoutant qu'il se garderait bien de Taire chose qui pût déplaire au roi, de qui il rechercherait par tous moyens d'avoir les bonnes grâces pour veulr à bout du dessein qu'il avait de procurer la paix générale... » (7 juiu 1655. Rome, i2S.) — Le cardinal d'Esté me répondit qu'il ne s'était rien passé que « selon les formes ordinaires ». — Je me plaignis au cardinal Sacchetti « notre garant » qui ne voulut même pas demander une audience particulière pour entrcleuir le pape de cet incident. Il me promit seulement d'en parler à l'occasion et je fus surpris de la sécheresse de son langage. H m'envoya dire, après avoir vu S. S., qu'elle n'avait cru rien faire qui déplût au roi. Le cardinal Bichi dit au pape qu'il ne s'était pas étonné de cette action, « mais l'avait attribuée à l'intention qu'avait eue S. S. de ne point donner d'ombrage au cardinal de Retz, et acquérir par ce moyen pins de crédit sur son esprit pour le disposer à donner satisfaction au roi. — Vous avez eu raison, dit le pape, ce que je trouve considérable », écrivit Lionne, qui ajouta de sa main cette réflexion, en interligue, à sa dépêche déjà copiée et signée. (A Brienne, 10 et 14 juiu 1655. Rome, 129.)

(2) Rien n'est moins exact ni plus ridicule que le récit de cette audience dans le livre de M. Valfrey, qui représente Alexandre VU comme un écolier en histoire, en théologie et en droit canon, confondu par l'érudition inépuisable do son interlocuteur!

(3) Lionne à Brienne, 10 juin. Rome, 129.

lut pas souffrir qu'il passât Avignon;... qu'on fit instance que le roi déclarât qu'il tenait le cardinal prisonnier au nom du saint-siège ; que cela fut rejeté... Ltes-vous assuré que, si nous envoyons un prélat en France pour informer contre le cardinal de Retz, il y soit reçu? — Saint-Pfere, repartis-je, j'ai demandé à Votre Sainteté des commissaires in pariibus suivant l'usage du royaume, et suivant même le dernier exemple, auquel on a accoutumé de se tenir, du jugement des évoques de Languedoc qui avaient suivi le parti de M^^ le duc d'Orléans. — Ces évêques-là étaient en France, dit-il, et le cardinal de Retz est ici. D'ailleurs il ne faut pas suivre les exemples des évêques, quand il s'agit d'un cardinal. Il faut prendre un des cardinaux. Monsignore Verospi, depuis cardinal, fut-il pas envoyé à l'Empereur pour y informer contre le cardinal Clesel (1), qu'il amena prisonnier ici dans le château Saint- Ange? — Je repartis que la France avait des lois et des privilèges que n'avaient pas l'Empire et l'Empereur, et qu'aucun étranger ne pouvait exercer juridiction contentieuse dans le royaume, cela fondé sur ce qu'il n'était pas juste qu'ils eussent participation des secrets de l'État. — Je vous convaincrai encore de ce côté-là, répliqua-t-il. Prenons un exemple de France touchant un cardinal, et peut-être le dernier, à qui on a voulu faire faire son procès par le pape, et c'est le cardinal Balue. Lisez l'histoire du cardinal dePavie 2) et toutes les autres, et vous trouverez que le pape envoya en France, à la réquisition du roi même, quatre prélats de cette cour, pour informer contre ledit cardinal Balue. Depuis ce temps-là, les lois du royaume sont-elles changées et les privilèges augmentés, et au contraire l'autorité du saint-siège pour le jugement des cardinaux n'a-t-elle pas été mieux établie et plus clairement déclarée par les concordats faits subséquemment du temps du roi François P^?Ou le roi Louis XI avait les mêmes lois et les mêmes privilèges, ou il ne les avait pas. S'il les avait, et qu'il s'en soit départi, quelles difficultés nous pourrez-vous faire? S'il ne les avait pas, pourquoi nous les alléguez-

(1) Melchior Klessel. évoque de Vienne. — L'événement avait eu lieu en 1618.

(2) Jacopo Àmmanati Piccolomini, qui fut aussi archevêque de Lucques (1422-1479). Alexandre VII fait allusion à ses célèbres Commentarii, qui sont la suite des Commentarii de Pie II.

VOUS? Il poursuivit : Pour commencer ce procès par les formes, la lettre que vous m'avez rendue au nom du roi ne suffit pas... Nous voulons bien vous dire, puisque vous nous pressez tant, et vous pouvez récrire de notre pari, que, vous envoyant nos commissaires en France, le procureur général ou quelque autre fiscal de la part du roi se présentant à eux, avec des témoins contre le cardinal de Retz, un d'entre eux commençant à dire: J'ai vu en un tel temps le cardinal de Retz à la tète d'un régiment qu'il avait levé contre le roi, qu'il faisait appeler des Coinnthiejis^ en habit court, deux pistolets à l'arçon de la selle, une plume verte à son chapeau (le pape dit toutes ces mêmes particularités, sans que j'y ajoute rien) ; un autre viendra après lui : Je lui ai vu prêcher la révolte et la sédition, ordonner les barricades. Un autre : Il a assassiné ou voulu assassiner celuici ou celui-là; nos commissaires n'omettront pas un iota de toutes ces dépositions et autres semblables et en feront leurs procès-verbaux pour nousêtre rapportées. — Et Votre Sainteté, dis-je, jugerait après sur le tout? — Nous jugerons après sur le tout. — Sans aucun égardàTamnistie, ajoutai-je, comme si elle n'avait pas élé donnée? — Sans aucun égard à Tamnistie, repartit-il, comme si elle n'avait pas été donnée^ et nous ne voulons pas faire valoir cela au roi comme une obligation, car nous croyons être tenu en conscience d'en user de la sorte... — J'avoue, écrit Lionne à Brienne, que, si j'eusse suivi mon premiermouvementje lui eusse fait de grands remerciements de ces avances qui me parurent considérables; je ne sais si je me trompai ; mais, craignant que le roi ne voulût pas de ces commissaires, je lui rendis grâces seulement de son ouverture et de sa franchise. — « Il ne faut pas que vous autres, ajouta le pape, preniez des ombrages pour certaines choses que nous ne pouvons nous dispenser de faire tant que le cardinal de Retz sera encore en l'état qu'il est aujourd'hui ; mais vous verrez qu'aussitôt que son procès sera commencé, nous en ferons d^autres bien différentes, et nous avons déjà songé à lui faire d'abord un precetto, auquel nous sommes assuré que vous n'avez pas pensé vous-mêmes, et peu de temps après, encore un second ; mais toutes les choses ont leur temps, sans qu'il s'expliquât là-dessus davantage. — C'est maintenant , Mon-

sieur, au Conseil du roi à juger ce qui doit être résolu sur la proposition du pape, et si la considération de ne pas déroger ou préjudicier aux droits de la couronne permet que des étrangers fassent des actes de juridiction contentieuse dans le royaume, quoique j'avoue que je ne vois pas bien comme nous pouvons répondre sur cela à l'exemple de Louis XI sur le fait du cardinal Balue, qui est si conforme à celui-ci, ni à d'autres encore, dont ils ne se sont pas a visés, comme dans le démariage de Louis XII et de Henri IV, où il fallait faire aussi des procédures authentiques. » Je n ose donner mon avis ; mais« je suis obligé de dire deux choses : Tune, que le pape est tenu pour un homme qui ne démord guère d'un sentiment et d^une résolution qu*il a prise une fois, et qu'il sera principalement imperturbable dans les matières où il croira qu'il doit soutenir Tautorité du saint-siège, tellement qu'il faut se résoudre à essuyer de grandes longueurs, si on persiste de delà dans la première résolution ; la seconde, qu'en ayant souvent discouru avec messeigneurs nos cardinaux, non seulement ils jugent que le pape ne donnerajamais desévêquesde France pour commissaires in partibus contre un cardinal, et particulièrement qui se trouve ici; mais ils témoignent être persuadés que le pape a raison; ce que j'ai cru vous devoir dire, parce qu'en une autre rencontre, j'ai vu qu'on eût souhaité que j'eusse mandé l'avis des seigneurs cardinaux... »

Alexandre VU ne se rebutait ni des impatiences de Lionne ni même de ses emportements. L'agent français ne manquait aucune occasion de critiquer les actes du feu pape ; un jour qu'il avait été plus agressif que de coutume, le pape lui mit gracieusement la main sur la bouche en disant : Non murmurate contra ilnostro creatore (1) ! Mazarin entendait que le souverain pontife réglât sa conduite et jusqu'à ses paroles sur les ordres envoyés de France. Il le lit inviter à mander devant lui le cardinal de Retz et à lui tenir un discours dont le texte avait été rédigé dans le Conseil du roi ! C'était un artifice employé pour préparer le pape à des prétentions qu'on n'osait pas encore lui notifier ouvertement. Lionne lui-même trouva la pièce au-

(1) A Maxarin, 11 juiu 1655. Rome, 129.

dacieuse. Il voulut en supprimer un endroit, mais il chan^ d'avis etfinit par depassersespouvoirs.il répondit à la cour(l]: « Sa Sainteté a compris la menace qui le regarde : après tout, il n*est que bon, ce me semble, de lui avoir mis fort respectueusement, et sans qu'il puisse se plaindre, une médecine dans 1q corps qui fera, h mon avis, son opération aussi souvent qu'on traitera avec lui de cette affaire. J'y ai même fait quelques additions un peu plus fortes, parce que je les ai crues utiles, mais je n'en ai rien retranché. » Le pape ne s'en émut pas, et réduisit Tagent français à balbutier quelques excuses. Au moment où Lionne lisait le passage le plusvif^ Alexandre l'interrompit et lui dit : « Le secrétaire a été adroit et ingénieux! nous vouloir donner des appréhensions (2). Sur quoi, nous voulons bien vous dire que Ton nous doit cette justice de delà d*ètre persuadé que le saint-siège n'a nulle passion, et moins aujourd'hui que jamais. Du reste, rien ne nous fait peur; nous ferons notre devoir et la justice. »

Le pape répétait invariablement : Écrivez « que nous tiendrons la main de fort près que le cardinal de Retz ne s'égare et n'entreprenne rien qui puisse déplaire au roi;... que noas n^oublierons rien pour Tintimider ou pour augmenter sa peur, s*il Ta déjà conçue, afm qu'il songe de bonne heure à son affaire » (3). Conformément à ces promesses, le cardinal n'obtenait que les égards dus à son rang, sans aucun témoignage de faveur personnelle, et on le traitait même avec une sévérité propre à démentir les bruits contraires, répandus parlui-méme et par ses afiidés. Alexandre VII le connaissait à fond et disait au cardinal Biclii que, (( s'il avait beaucoup de doctrine et de mémoire », il « manquait de jugement », et qu'il « était un esprit fort dangereux ». Chaque jour, Lionne pressait les cardinaux Bichi et Sacchelti d'interroger le pape, et s'informait auprès d'eux des véritables intentions de la cour pontificale : Sa Sainteté, écrivait-il à Brienne, « n'est pas en garde » avec eux comme avec moi. Leurs rapports ne varièrent ja-

(1) A BrieDDC, 28 juiD 1655. Rome, 129.

(2) C'est bien des qu'il faut lire, et non 565, comme le suppose M. Valfrey, p. 275.

(3) Lionne à Brienne, 14 et 28 juin 1655. Rome, 129.

mais, parce qu'Alexandre parlait et agissait en particulier comme en public. Retz cherchait-il à prolonger un entretien avec le pape, dans la salle du consistoire, sous les yeux du collège? Sacchetti apprenait à Lionne que « Sa Sainteté lui avait montré un visage fort austère et fait des réponses fort sèches et fort courtes;... que tous les cardinaux Pavaient remarqué aussi bien que lui (1) ». Le cardinal français sollicitait-il une audience particulière pour persuader au pape d'étendre à sa personne l'intérêt qu'il accordait seulement à son double caractère? Alexandre lui déclarait avec fermeté « qu'on lui rapportait beaucoup de choses de lui et fort vraisemblables qui lui déplaisaient fort, que néanmoins il ne voulait encore croire ni décroire, l'absoudre ni le condamner; mais que, si elles se trouvaient véritables, rien ne l'empêcherait d'en faire la justice; que le meilleur conseil qu'il [le pape] lui pouvait donner en son particulier et le plus grand plaisir aussi qu'il [Retz] lui pouvait faire était de chercher tous les moyens possibles pour apaiser l'indignation du roi et rentrer dans ses bonnes grâces; que, sur toutes choses, il [le pape] se tiendrait offensé si jamais il [Retz] se servait de moyens si infâmes comme sont les libelles, et qu'il ne lui parlait pas seulement à l'égard du roi, mais aussi de ses ministres, parce, dit-il, que qui ne peut battre le cheval, bat la selle, et qu'à son égard ce serait la même chose... — Le cardinal était entré en de grandes justifications qu'il ne faisait ni ne ferait aucun libelle quoiqu'on en fit sortir tous les jours contre lui;... qu'il était, si circonspect à ne rien faire qui pût déplaire au roi, que le gentilhomme de M. le prince de (iOndé l'ayant voulu visiter, il ne l'avait pas voulu voir et ne le verrait point si Sa Sainteté ne le trouvait bon. .. — A cela le pape repartit : « Nous, le trouver bon ! Dieu nous en garde! L'envoyé d'un rebelle de votre roi! Sur quoi le cardinal avait protesté qu'il ne le verraitdonc point... » — Désespérant de tromper Alexandre, Retz se jetait à ses pieds et lui disait : « Comment ! Votre Sainteté ne me croit donc pas et ajoute plus de foi à mes ennemis? » — Elle lui repartit : « Nous ne vous

(1) Même rapport du cardinal Bichi. Lionae àBrienne, 14 et 21 juin. Rome,

LOUII Xiy BT LR SAINT- SIÈGE. — I. 6

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grand secret, que Sa Sainteté a fait avertir le cardinal de Retz « que una stanza in Castello era ben presto preparata. Cette seule particularité vous fait voir qu'elle s'est portée d'ellemême, sans me le promettre, à faire l'office que nous lui demanderons, et en termes encore plus forts qu'on no Tavait requis {{) ».

Alexandre VII ne demandait pas mieux que d'attribuer les instances de Mazarin contre Retz à un zèle désintéressé, et il s'exprimait avec bienveillance sur le ministre français : « Le roî fait bien de l'aimer, disait-il au cardinal Bichi (2), car il le sert dignement. Le sieur cardinal poursuivit que, pour ce qu'on pouvait dire que c'était ratfaire du cardinal Mazarin et non pas celle du roi, rien au monde n'était plus faux; qu'on connaissait l'indulgence et la douceur de Son Éminence, mais que le roi ne pouvait oublier que le cardinal de Retz l'avait tenu prisonnier (3), ce que le pape se fit expliquer au long, montrant ne s'en souvenir pas (4), et Sa Sainteté ajouta même, après l'avoir ouï : Nous n'avons nulle peine à croire que le roi n'en fasse son affaire propre plus que le cardinal Mazarin, car les choses qui nous arrivent, étant encore enfants, font bien une plus vive impression, et on s'en souvient mieux toute sa vie que de ce qui ne nous est arrivé que depuis quatre jours. » Bichi proposant alors d'ouvrir le procès, Alexandre VU lui répondît avec vivacité : Pourquoi tarde-t-on à nous remettre, au nom du roi, les actes sans lesquels nous ne pouvons rien

(1) Il écrivait encore à Servien : « Le cardinal do Retz est dans de grands chagrins et inquiétudes et il en a sujet, car le pape ne saurait mieux agir qu'il fait pour Tobliger à satisfaire le roi. Entre vous et moi, je sais de science certaine qu*il en est venu jusqu'à le menacer du château Saint-Auge, mais le cardinal témoigne jusqu'ici une obstination invincible. » (27 juillet. Rome^ 128.)

(2) Lionne à Brienne, 14 juin 1655. Home, 129.

(3) Le 27 août 1648, deuxième journée des barricades: '< Il y avait quatrevingts barricades sur le chemin du palais de justice au Palais-Royul. Les Suisses, attaqués par Témeute, avaient reculé. La demeure du roi était assiégée, entourée de gens qui criaient : Broussel et liberté! Le coadjuteur, invité de la part de la reine à donner sa coopération, avait allégué les dangers où il s'était exposé la veille : il n*avait garde de venir combattre ceux qu'il avait lui-même soulevés. Le parlement s'unissait au peuple, » etc. (Gaillardin, Histoire du règne de Louis XIV, t. I^r, p. 370.)

(4) Le nonce Fabio Chigi était encore eu Westphalie : les traités d'OsnabrQck et de Munster furent signés l'un le 6 août, et l'autre, le 24 octobre 1648.

faire? La procédure commencerait aussitôt dans les formes voulues par le droit. Nos commissaires agiraient vite et bien, et il est plus sur pour le roi même de les choisir italiens : des Français se laisseraient plus facilement gagner ou intimider par la famille et les amis du cardinal. Sa Sainteté déclara même au cardinal Bichi, ce qu'elle ne m'avait pas promis, « qu'elle donnerait des commissaires à la satisfaction du roi; qu'on pouvait juger de delà de sa disposition et si toutes les méfiances que je lui avais témoignées... étaient véritables (1).» Un mois après, Alexandre annonçait encore à Lionne qu'il n^attendait que les réquisitions royales : «Assurez de nouveau le roi de notre part, ajoutait-il (2), que, le procès se faisant, nous ferions justice peut-être au delà de ce que Sa Majesté prétend, si nous trouvons le cardinal véritablement coupable ; comme aussi, nous serons bien aise que Sa Majesté sache que, s^il est innocent, aucune considération ne nous empêchera de l'absoudre. »

Ainsi, au témoignage même de Lionne, les intentions du souverain pontife ne peuvent être plus favorables, et cependant l'agent du roi a déjà prévu qu'elles seront rendues inutiles par les passions diverses qui régnent à la cour de France. Il sait que la juridiction du saint-siège sera combattue à Paris par la jalousie de Mazarin, par la faction gallicane que ménage le cardinal, par le Parlement, par les jansénistes qui appuient le cardinal de Retz et lui fournissent des subsides considérables. Ses dépêches expliquent d'avance son échec par les difficultés de sa tâche, par Tobscurité et la contrariété de ses instructions ; mais c'est un moyen de défense dangereux et qui peut accrottre les défiances de Mazarin. N'ignorant aucune des pratiques de ce ministre, il se voit déjà entouré, à Rome même, d'émissaires secrets, chargés de l'espionner et de négocier sans lui et contre lui. Il s'applique donc, lorsque la crise approche, à dissiper les soupçons de son ombrageux protecteur : il lui rappelle humblement que sa fortune et celle de sa famille dépendent uniquement du cardinal. A peine Ta-t-il remercié d'un bienfait, qu'il

(1) LioDDe à Brienoe, 14 juiu. Rome, 129.

(2) 19 juillet. Rome, 130.

en sollicite uo autre pour son fils, « dans les rencontres de vacances, qui lui puisse donner moyen de vivre commodément, sans toucher à mon bien, dit-il, qu'il faudra partager à cinq autres enfants, car ma femme se trouve enfin véritablement grosse, sans ceux qui viendront ». Puis, quand sa dépèche est déjà copiée, il reprend la plume pour y ajouter de sa main : « Pourvu que Votre Éminence ait la confiance qu'elle peut et, j'ose dire, qu'elle doit prendre en ma fidélité et en mon zèle, je la supplie de ne songer pas à me tirer d'ici, ni à me donner supérieur ni compagnon, que l'affaire de M. le cardinal de Retz ne soit terminée de façon ou d*autre. Comme je reconnais tous lesjours de plus en plus àquel point, avec raison, cette affaire-là est à cœur à Votre Eminence, je souhaite avec passion, quelque longueur de temps qu'il faille essuyer, qu'aucune autre personne que moi ne rende ce service à Votre Eminence et n*en partage le mérite avec moi. Je me flatte de ne vous être pas suspect, puisque le pape me taxe d'être un ministre « un peu trop ardent et trop violent ». Voilà un reproche que j'aime; c'est une preuve à mon avantage de la chaleur avec laquelle je sers mes maîtres... Il ne me semble pas que celte qualité de violent en laquelle était tenu ici M. le maréchal d'Ëstrées eût préjudicié en rien à sa réputation dans une cour comme celle-ci, où il vaut mieux l'être quand on est soutenu de l'autorité d'un grand roi que de passer joer uomo di ripieghi(l). »

Le nonce Bagni tenait, à Paris, une conduite aussi conciliante que le souverain pontife, à Rome. Il avait depuis longtemps déclaré que les deux vicaires du diocèse, nommés par le chapitre ou plutôt par le roi, étaient sans pouvoirs et que tous leurs actes étaient nuls; mais il avait « prié Son Eminence de lui faire savoir quels archiprêtres ou curés seraient plus agréables à Sa Majesté, parce qu'il procurerait qu'ils eussent une légitime députation. » Ainsi, l'auto ri té spirituelle pourvoyait aux nécessités de l'Église, en offrant les tempéraments qui pouvaient le mieux assurer la tranquillité de l'Etat. Mais le cardinal de Retz mit à profit le temps que faisaient perdre les prétentions

(1) A MazariD, 5 et 12 juiUet 1655. Rome, 130.

illégitimes du gouvernement français ; il devança les résolutions du saint-siège, et, en vertu d'un droit dont il n'avait pas pu être dépouillé par la couronne, il se nomma deux vicaires généraux. La cour de France, irritée de cet acte, affecta publiquement d'y voir le résultat d'un concert avec le pape, quoique Mazarin et les autres ministres sussent fort bien qu'Alexandre y était tout à fait étranger. Ainsi, Brienne écrivait au chancelier Séguier (i) : <( Il n'y a nulle apparence que le pape y ait connivé en aucune façon.. . On doit être d'autant plus persuadé que Sa Sainteté n'en a pas eu connaissance, que M. le nonce a écrit à M. le cardinal la lettre que vous avez vue, le priant, sur le sujet des grands vicaires, de faire en sorte que le roi nommât telles personnes qu'il aurait agréable pour en faire les fonctions, lesquelles Sa Sainteté établirait; et de plus, on ne voit pasTavanlage qu'elle pourrait retirer de cette manière de procéder, ni de la chose même... » Les noms des vicaires suffisaient d'ailleurs pour prévenir les soupçons, puisque c^étaient deux coryphées du jansénisme, Chassebras,curé-archiprètrede la Madeleine, et Hodencq, curé-archiprètre de Saint-Séverin ! Cependant Lionne reçut Tordre de se plaindre au pape du nouveau trouble causé dans Paris par sa prétendue partialité pour le cardinal de Retz : « De deux choses Tune, dit l'agent du roi (2) : ou. Votre Sainteté faisant cesser par son autorité les fonctions des vicaires du chapitre, ceux du cardinal de Retz seraient indubitablement reçus à cet exercice ; ou bien, sa nouvelle députation excitant une espèce de schisme dans l'église de Paris, Sa Majesté serait au moins comme nécessitée d'en

(1)18 juin 1655 : lettre datée de la Fère, où étaient alors le roi et Mazarin. France, 155. — C'est de tous les côtés que parvenaient à Mazarin des iufor* mations exactes sur les vrais sentiments du pape. Le 14 aoûi suivant, il écrivait lui-môme à Foucquet, qui entretenait aussi des agents secrets en Italie : « Je vous suis fort obligé des avis que vous m'envoyez, et ayez l'esprit en repos que personne sans exception n'en aura conuaissauce, ni ne les verra... // n'y a rien de si certain que ce que coutienneut lesdils avis, c'est-à-dire que le cardinal de Retz parle à Rome et écrit à ses amis en France, ainsi qu'on voas mande, mais jamais na tenu au pape ces discours qu'il rapporte, ni le pape lui a fait la réponse qu'il dit^ et vous verrez bientôt toutes les inventions et les artifices dont il se sert, afin de conserver un peu de crédit, découverte avec beaucoup de confusion pour lui. » {France, 156.)

(2) Lionne à Brienne, 12 juillet, 1655, Rome, 130,

venir à quelque accommodement avec ledit cardinal. » Sa Sainteté repartit : « Ne funo ne Valiro è vero. » — N'ayant pas encore les lettres de la nonciature sur Tincident, Alexandre VII réserva son opinion jusqu'à l'arrivée du courrier ; mais il donna dès lors à Lionne les plus rassurantes explications sur ses projets, et lui montra qu'il dépendait du roi de prévenir cet em* barras: Il y a longtemps, dit-il, que notre nonce a signalé l'invalidité de tout ce que feraient les vicaires du chitpitre. Touk les évèques de France se sont conformés à cet avertissement, et il ne s'en est rencontré que deux (1 ) qui aient accepté la commission de ces vicaires pour conférer les ordres et faire les autres fonctions épiscopales à Paris. Nous aviserons à régler l'administration de ce diocèse, dès que nous aurons les nouvelles de notre nonce. — Je montrai à Sa Sainteté que le diocèse n*est plus gouverné. — <c Elle repartit que ce n*élait pas un grand délai que huit jours, d'autant plus qu'elle croyait que l'église de Paris est mieux présentement sans direction qu'étant administrée comme elle Tétait auparavant, et elle me redit, dans la suite du discours, cette même pensée jusqu'à trois fois^ ajoutant que pour le moins, on n'y ferait point d'action invalide qui pût troubler le repos des consciences (2). »

(1) L'un et l'autre très souvent cités dans les écrits du temps et méprisés égalemeot de tous les partis. Le premier était Claude Auvry, évoque de Coutances, Tespioa et l'entremetteur de Mazarin dans les assembléss ecclésiastiques. Sa correspondance, dispersée dans plusieurs volumes, aux archives des Affaires étrangères, ne permet pas le moindre doute sur la bassesse de son caractère. Je ne citerai ici que sa lettre du 13 ou 23 juin à Mazarin sur l'incideot qui nous occupe. {Rome, i27.} <I1 excite toutes les colères de Mazarin contre Alexandre VU, contre le nonce, contre Retz. L'autorité du roi est blessée, il faut la venger. 11 recommande particulièrement au cardinal de se défier du bigotisme, qui est très dangereux. Il avait violé si impudemment les règles de l'Église eu faisant des ordinations dans Paris, à la demande des vicaires du chapitre, quMl fut suspendu de ses fonctions par son métropolitain, l'archevêque de Rouen. *- Le second était Denis Cahon, ancien évoque de Nîmes et de Dol, présenté de nouveau pour l'évêché de Nimes, agent politique de Richelieu et de Mazarin. (Cf. les Mémoires du P. Rapiu, uote de la p. 260 du 1. 1<^^) J'ai sous les yeux une lettre de lui a Mazarin, du 14 août 1655 {Romey 128), dénonçant en termes violents le nonce Bagui qui l'invite à demander l'absulution des censures encourues pour avoir cooféré les ordres sur l'autorité du chapitre de Paris. Il exhorte Mazarin à imiter son prédécesseur Richelieu, qui en pareille rencontre, dit-il, entama ta nonciature et la fit ployer,

(2) A Brienne, 12 juillet 1655. Rome, 130.

Lionne, dans ses dépêches les plus secrètes, rendait hommage à la sincérité d'Alexandre VII. Il écrivait à Servien : it Ce que le nonce a dit de delà que le pape n'avait aucune connaissance de la députation qu'avait faite le cardinal de Retz de deux nouveaux vicaires est certain, et que le pape lui en a témoigné de grands sentiments, comme aussi beaucoup d'indignation de ce qu'un desdits vicaires était janséniste notoire, des plus ardents de la secte ; mais, avec cela, je n*ai pu encore tirer une réponse précise du pape pour pourvoir de son autorité à l'administration de Téglise de Paris. Il a de l'embarras à dépouiller le cardinal de Retz avant qu'il soit cohdamné, et même avant que le procès soit commencé ; mais j'en ai encore plus que lui dans les divers ordres qui me sont donnés ; car, de la cour on me mande que je me contente de représenter l'état présent de l'église de Paris, qui est sans gouvernement^ et que je me garde bien de rechercher; — et, de Paris, M. Ondedei^ après vous avoir vus tous^ vous autres messeigneurs les ministres, m'écrit que j'envoie promptement en toute façon quelque provision. Sa Sainteté fait consulter présentement la matière (1). »

On espéra vaincre la résistance du pape par l'intimidation. Lionne fit appréhender l'intervention du Parlement de Paris, qui avait « l'arc (2) toujours tendu contre la cour de Rome ». Il écrivait à Brienne : Je députerai le cardinal Bichi à Sa Sainteté. Elle acceptera de lui, comme confidence, ce qui, dans ma bouche, paraîtrait une menace : il lui dira qu'on veut, en France, «continuer les vicaires du chapitre dans l'exercice de leur juridiction, châtier ceux du cardinal de Retz ;... rappeler le ministre du roi qui est à Rome, n'y plus parler de l'affaire du cardinal de Retz et laisser agir le Parlement contre lui (3). » Pour ruiner plus sûrement le cardinal de Retz dans l'esprit d'Alexandre VII, peut-être aussi pour tendre un piège au pape, Lionne affectait devant lui le plus vif ressentiment contre le choix du janséniste Ghassebras; il lui portait des écrits composés contre Retz et une lettre concertée avec le P. Duneau,

(1) A BrieDue, 19 juillet. Rome, 128.

(2) M. Valfrey n'a pas su lire ce mot.

(3) A Brieaae, 12 Juillet. Romef 130.

OÙ ce religieux se faisait demander par uo prétendu correspondant s'il élait vrai que Retz fût devenu le principal ministre de Sa Sainteté, qui lui donnait vingt-cinq mille écus et une suite de trente gentilshommes, le mettait de toutes les congrégations, etc. — « Sa Sainteté, dit Lionne, se contenta de me repartir, en faisant des signes de croix : Vous savez si cela est vrai, s'il est d'aucune congrégation et quelle part il a dans nos affaires >> (1) ! Et Mazarin écrivait de sa main en marge de cette dépèche : « Ces trois coups ont été bien portés. » — Au même moment, le conseil du roi ordonnait à Lionne « de faire voir au pape, selon Ténoncé de M. Ondedei (2),renfer ouvert, où il pourrait craindre que son autorité se trouvât précipitée »; — et de déclarer « que, selon l'usage qui, en de telles matières, a plus de force que les lois, la connaissance du procès devait être laissée aux comprovinciaux de Tarchevèque. Pour toute grâce, le saint-père pourrait espérer que, nommant des commissaires français, remettant sous la puissance du roi le prévenu, il serait par eux procédé contre lui, pourvu et non autrement qu'ils fussent choisis entre le nombre des prélats français, et qu'ils souffrissent un adjoint nommé par le roi, qui se trouvât revêtu du caractère de juge pour faire les procédures, » etc. Mais on refusait opiniâtrement au pape la réquisition royale ; on exigeait qu'il donnât sa parole d'accepter un simple « mémoire sous ce titre : Chefs d'accusation sur lesquels le procès doit être fait au cardinal de Retz étant de présent à Rome, qui sera signé par M. de Lionne. Par celte façon d'agir, disait Brienne, nous venons à nos fins et nous ne faisons pas un acte qui témoigne que nous demandons qu'on nous fasse justice. Ainsi, restons-nous toujours en posture de dire que nous la pouvons faire » (3).

n n'était personne à Rome ni en France qui ne comprît que, si Mazarin refusait la réquisition royale, c'était pour écarter de lui la responsabilité du procès et se réserver la liberté de s'en moquer en traitant avec Retz, le lendemain de sa mise en ju-

(1) A Brienne, 19 juillet. Rome, 130.

(2) Cet ecclésiastique mal famé, parent et secrétaire de Mazarin, yenait d*ôtre nommé à l'archevêché de Préjus.

(3) Brienne au chancelier, 8 juillet 1635. France, 156.

gement. Il n*y eut pas une voix pour conseiller au pape d'exposer à un pareil affront sa dignité et celle de tout le collège : Pourquoi, disait Alexandre à Lionne, pourquoi nous ôtez-voas « les moyens de faire venir le cardinal de Retz à notre point? Si oneût voulu souffrir de delàqu'ildéputàtlesmèmespersonnes que le roi avait choisies, et qu'en même temps on lui eût fait tarir toute source d'argent, il seraitvenu lacordeau cou... Vous ne nous nierez pas que jusqu'ici, en France, les choses n*aient changé d'un jour à l'autre, et qu'on n'ait souvent souhaité et poursuivi des affaires avec une extraordinaire chaleur que peu de temps après on a désertées. — Il faut distinguer les temps, repartit Lionne, et Votre Sainteté accordera aisément ce qui s'est passé, qui a paru changement, avec ce qui ne peut plus arriver. Ces changements ont été les effets de nos divisions domestiques et ]es accidents ordinaires d'une minorité, durant laquelle la prudence a requis qu'en un temps, par exemple, on considérât les satisfactions de M. le duc d'Orléans préférablement à toute autre chose, et, le lendemain, celles de M. le Prince et de sa faction. Peu de temps après, le sieur Prince voulant monter trop haut, il a fallu rabattre son vol par le parti des Frondeurs qui lui était contraire. Mais, aujourd'hui, le roi est maître, gouverne lui-même son Etat, a rétabli pleinement son autorité, M. le duc d'Orléans à Blois sans aucune part aux affaires, M. le Prince en Flandre et le chef des Frondeurs à Rome, et leur parti abattu... » (1). — Lionne sentait bien que sa réponse confirmait les justes appréhensions de la cour pontificale. Il avouait la nécessité de mieux dissimuler les vues secrètes de Mazarin et il écrivait à Bricnne (2) : « M. le cardinal Bichi n'est pas d'avis que je fasse aucune instance, en ma première audience, sur la provision de l'administration de l'église de Paris, mais que je me restreigne à presser fortement le commencement du procès sans témoigner d'autre dessein. Sa raison est que M. le cardinal de Retz fait entendre et peutêtre vient à bout de persuader à Sa Sainteté que toutes les poursuites que nous faisons ne tendent qu'à ce but de le dé-

(1) Liouue à Brienne, 2 et 9 août 1655. Rome^ 130.

(2) 27 septembre 1655. Home, i:iO.

pouiller de toute admiaistration, et que^ dès que nous Taurons obtenu par notre accusation, nous laisserons tout là ; et, comme nous avons assez reconnu que jamais le pape ne pourvoira à cette administration que quand Tautre premier pas du procès sera fait, inutilement et imprudemment presserions-nous le second, si cela ne doit servir qu'à confirmer le pape dans l'opinion que le cardinal de Retz lui donne. Nous sommes même d'avis que nous viendrons plus tôt à bout de faire pourvoir à cette administration en laissant ce point comme à la conscience du pape, que si nous en faisons des instances bien pressantes qui lui fassent croire que nous y avons grand intérêt, et que tout sera bouleversé à Paris sans cela. »

Moins sur que jamais de son crédit auprès de Mazarin, qui ne suivait aucun de ses conseils, Lionne commençait à parler plus amèrement d'Alexandre VII dans sa correspendance officielle, et ce n'est plus que dans ses lettres privées à son oncle Servien qu'il faut chercher ses vrais sentiments sur l'objet de sa mission. Le cardinal de Retz n'était pas guéri de la blessure qu'il s'était faite en s'échappant du château de Nantes, et les chirurgiens lui ayant ordonné les eaux de San Casciano, le pape lui permit de quitter Rome pour quelques semaines. Quoique ce fût à Tépoque où les tribunaux et les congrégations suspendent leurs travaux, Lionne prétendit que ce congé retarderait encore le succès de sa négociation et qu'il cachait quelque mystère (i). Il était d'autant plus animé contre la cour pontificale qu'il venait de lui donner une nouvelle prise sur lui, et qu'elle aurait pu justement l'expulser de Rome (2). Il alla se

(1) A Brienne, 30 août 4655. Rome, 130.

(2) n écrivait secrètement à Ondedei le 27 septembre 1655 : « Vous verrez, dans la lettre de M. de Brienue, ce qui est arrivé au médecin de Saint-Jean [Français fixé à Rome depuis six ans, qui a reçu « cinquante coups de bâton bien comptés, » et qui en est encore au lit]; mais je vous dirai eu particulier que c'est moi qui tait fait traiter de la sorte, n'ayant plus longtemps pu souffrir son insolence... jai fait faire le coup par trois Italiens à gui fai donné 50 pistoles en considération de ce qu'ils se sont mis au hasard de la vie, s'ils eussent été pris. Je n'ai pas voulu me servir des gens de ma maison, afin que le pape ne pût pas me faire une querelle d'Allemand en l'affaire du cardinal de Retz, sur ce qu'on lui aurait manqué de respect par cette violence,,. Mais il faut sauver la chèvre et les choux avec le pape... Je ne sais encore si le pape m'en parler^ : Cela a fait grand bruit dans Home, » {Rome, 130.) — Il avait aussi des rela-

plaindre au pape de l'absence du cardinal et il écrivit à Brienne : Je craignais que Sa Sainteté ne voulût attendre encore jusqu'à la fin de Tautomne, sous prétexte de son séjour à Castel-Gandolfo. Je m'étais préparé à « lui parler là-dessus en termes très forts et à demi aigres; et, quoiqu'en eiïet le cardinal n eût passé que de deux ou trois jours le terme que Sa Sainteté m^avait signifié qu'elle lui accorderait, » je prétextai les reproches que je recevrai de ma cour. « Il ne voulut pas demeurer sur la simple défensive, et essaya de me gagner le fort de l'épée ; car il me repartit d'abord que je faisais de grandes plaintes, et que c'était à lui plutôt à en faire ; qu'il voulait néanmoins tout dissimuler pour divers respects; qu'on usurpait son autorité sans qu'il dît mot; qu'il avait trouvé le cardinal de Retz archevêque de Paris, et qu'une autorité séculière l'en dépouillait par voie de fait. » Lionne ne manqua aucune occasion de renouveler ses doléances : le pape les écoutait patiemment; mais il s'émut, lorsqu*il entendit accuser le nonce Bagni de complicité avec le vicaire Chassebras : « Sur le sujet du nonce, dit Lionne, il y eut des discours de part et d'autre un peu aigres et fâcheux. Le nonce, reprit le pape, ami et lié avec le cardinal de Retz ! Nous savons mieux que personne de quelle sorte il nous écrit, et de cela seul nous tirons conséquence de la vérité des autres choses que vous nous dites : aussi n'en avons-nous jamais trouvé une de vraie ! — Ce discours me surprit et me piqua si fort, que je lui repartis : Votre Sainteté sans doute ne songe pas à la conséquence de ce qu*elle me dit : le cardinal de Retz est un évangéliste, et le conseil du roi et moi qu'il emploie ne sommes que des imposteurs. Votre Sainteté ayant cette opinion, il nous serait inutile de plus rien traiter avec elle, ni de l'importuner davantage, et je fis une certaine action comme si j'eusse pensé à me retirer. — D'où, étant surpris, il reprit d'abord avec une douceur affectée : Aussi, vous

lions secrètes avec un colonel Gigli et un nommé Sciammana, capitaine de Mazarin-Infantetie, que le pape venait de faire arrêter dans Rome, où ils levaient de» soldats pour la France : il n'avait pas même osé intervenir en leur faveur, le pape ayant envoyé dire au cardinal Antoine et à lui « qu'ils prissent garde de ne tenir la main à semblables levées et qu'il était résolu de faire observer exactement ses édits ». (Duneau à Mazarin, 16 août 1655. Rome, 128.)

nous dites certaines choses si éloignées de ce que nous savons et voyons, que nous avons occasion d'entrer en doute desautres que nous ne pouvons si bien savoir. Vous vous êtes plaint que le nonce retirât chez lui le curé de la Madeleine, et vous dites à cette heure qu'il était au Port-Royal. — Cela, dis-je, doit plutôt faire connaître avec quelle sincérité Ton parle, et qu'en chaque temps on ne déguise rien des choses qu*on croit. Alors tous les avis qu'on recevait portaient que le curé était retiré chez le nonce^ et cela même peut avoir été vrai. Depuis, on a su qu'il a été au Port-Royal : on le dit à Votre Sainteté avec la même franchise. — M. Bagninous amande, là-dessus, qu'il était né gentilhomme et qu'en cette parole-là, il nous assurait que rien n'était plus faux que cette accusation. Il a été, trois ans, l'amour de la cour et le plus honnête homme du monde ; aujourd'hui ce bon vieillard de soixante-dix ans est un méchant, un Espagnol et tient au cardinal de Retz! — Quelle merveille, saint- père, trouve à cela Votre Sainteté? Les inclinations ne peuvent-elles pas changer, en un ministre, d'un moment à l'autre, quand ses intérêts s'y rencontrent (1)? » — Lionne ne croit pas un mot de ce qu'il soutient si hardiment aux pieds du pape, et s'indigne en secret, avec Servien, du rôle que lui impose Mazarin. Il se plaint à son oncle de « la mauvaise satisfaction qu'on a de sa conduite et des soupçons qu'on prend déjà de sa fidélité (2) », et il ajoute : « Quand M. Ondedei vous a dit qu'on eût désiré un peu plus de vigueur et d'action dans ma conduite, il n'avait pas encore vu ce qui s'était passé entre le pape et moi, à mon audience du 18® octobre, qui donna lieu aux Espagnols de dire que io haveva dato in rottura et in bestialiià, » Il est fâcheux de fournir à Rome des prétextes de penser « que tout ce que nous faisons n'est que par pure passion. Quand j'eusse crié jusqu'aux étoiles sur ces quinze jours que le pape accorda au cardinal de Retz pour aller aux bains, c'était une chose que je n^eusse pas fait révoquer », ce congé ayant été obtenu longtemps avant que j'en susse le dessein. Qu'est-ce que quinze jours en une affaire

(1) 4 et 18 octobre 1655. Rome, 430.

(2) 22 novembre. Rome, 128.

qui doit durer des années? Mes cris auraient confirmé le pape dans Topinion que c'est TefTet de « la pure passion particulière de Son Eminence ».

Le souverain pontife allait donner au roi une marque éclatante de modération et de bienveillance, au moment même où Lionne, pressé par les ordres de Mazarin, étonnait la cour pontificale par de folles prétentions. Alexandre VII ayant annoncé qu'il consultait de nouveau la congrégation spéciale (1), l'agent français se rendit auprès du secrétaire d'fctat Rospigliosi et développa devant lui les propositions suivantes. Il faut que le pape règle l'administration du diocèse de Paris comme le roi le demande, sinon, « le roi y pourvoira deson autorité ». Le pape doit conformer sa volonté à celle du roi, et il faut que le cardinal de Retz s'y soumette, de gré ou de force. Suivant nos maximes, ce cardinal n'est plus archevêque ; son siège est devenu vacant « par sa promotion au cardinalat et par son irrégularité... et par sa démission et parce que la régale n'avait pas été encore fermée, faute d'avoir prêté le serment de fidélité au roi » (2). Lionne conclut ingénument par ces paroles :

(1) Composée des cardinaux Spada, Pallata, Fraociotti, Carpegna, Corradi, Aibizzi, Impériale, Santa-Croce, et des prélats Farnèse, Rospigliosi, Paluzzl et Fagnaao. LioDDe reconnait que le pape y a placé les cardinaux les mieux disposés pour la France : la dextérité et la capacité de Spada et d*Albitsi leur assurent une grande autorité parmi leurs confrères. Franciotti et Garpegaa, fort liés avec Spada, le suivront. Il atteste d'ailleurs l'union qui régnait entre le chef de TÉglise et le sacré collège. 11 faut compter que la pluralité se décidera pour ce qu'elle supposera être Topinion du pape. Lionne critique seulement le choix du prélat Fagnano, qui fut le premier canonlste du siècle I (Lionne à Brienne, 15 novembre. Home, 130.) — Le P. Duneau donue les mêmes informations à Mazarin : le cardinal Spada, qui a toujours été contraire au cardinal de Retz, a beaucoup dMntluence sur les cardinaux Carpegna et Franciotti. Le cardinal Aibizzi désire plaire au roi et il a même tenu sur cette affaire des propos si forts que, si le pape en eût été instruit, il ne l'aurait pas mis dans cette congrégation. (15 novembre. Romey 128.)

(2) On ne sait ce qui domine, de la folie ou de la mauvaise foi, dans ce dis* cours de Uonne. Retz ayant été présenté par le roi et accepté par le pape comme coadjuteur de son oncle cum fut ara successione^ sa promotion au cardinalat, avec ou sans nomination royale, ne pouvait jamais altérer ses droits ft Tarchevéché de Paris. — Lionue nous apprend, dans une dépêche à Brienne du 13 septembre 1655 {Rome, 130), qu'il avait déjà imaginé de représenter au pape même que Retz, ayant encouru Tirrégularlté canonique pour avoir levé des soldats [le régiment de Corinthe], ne pouvait exercer les fonctions épiseopales. Mais il avoae, dans la^même lettre, que sa prétention était insoutenable, et il

« Je lui ai expliqué chaque point plus au long, et il me parut surpris et étonné d'apprendre beaucoup de choses qu'il n'avait jamais sues (i). »

Rien ne pouvait faire varier Alexandre VII dans sa résolution de mettre fin aux embarras que s'était créés la cour de France. SurTavis favorable des cardinaux, il conféra directement à Tun des suffragants de Retz, agréé parle roi, le pouvoir d'administrer l'église de Paris au nom de Tarchevêque, mais en vertu de la délégation apostolique : c'était la plus grande concession que pût faire le saint-siège. Lionne voudrait mieux encore et il écrivit àBrienne (2) : Je demande au cardinal Bichi si je ne dois pas réclamer l'addition de la clause ad instantiam régis ^ en leur disant qu'elle rendra plus assurée la réception du bref dans le Parlement. Ce cardinal me répond que je dois bien me garder de leur laisser supposer que leur bref pourra être contesté : autrement, ils voudraient une garantie d'exécution. — On peut « juger assez clairement que mon instance serait inutile en ce que, ne nous voulant pas donner M. de Chartres par ce seulement que nous le demandions, à plus forte raison n'auraient- ils garde de mettre dans lehvel ad insta?iliam régis Chrisiianissimi^ et ledit sieur cardinal ne leur donne pas grand tort en cela. Ils disent(3) qu'ils font une chose extraordinaire, et contre ou au delà de la justice, pour plaire au roi, mais qu'ils ne veulent pas établir un exemple que d^autres princes puissent, quand ils voudront, dépouiller par voie de fait un évêque de l'administration de sonéglise, et que le pape y com-

eo donae trois raisons : 1. Toute irrégularité n'eatraîne pas la vacaoce des bénéfices. 2. Il faut qu'elle soit déclarée par le juge compétent. 3. Quand on est en possession paisible et de bonne foi d'une coadjutorerie avec future succession, l'irrégularité n'empêche pas, quando stipervenit nouiu titulm, d'en être investi valablement. — Il est sans doute inutile de rappeler que la démission avait été signée en prison, rétractée en liberté, que jamais elle n'avait été acceptée par le pape; — que, si le serment n'avait pas été prêté dans les mains du roi, c'était par suite de la violeuce exercée par le roi lui-même sur la personne de Retz; que d'ailleurs ce serment avait été notifié au roi et affiché sur les murs de Paris. Enfin, en admettant la légitimité de la régale, sa seule sanction était la privation du temporel, sans pouvoir retarder d'un seul moment la succession du coadjuteur au pouvoir spirituel du titulaire défunt. (!) Lionne à Brienne, 15 novembre. Rome, 130.

(2) 16 novembre. Rome, 130.

(3) 15-16 novembre. Rome, 130.

mette encore la personne qn*il lui plaira et à son instance: qu'en cette occasion le pape doit montrer se mouvoir par le seul zèle de ne laisser pas l'église de Paris abandonnée et sans direction, et qu'il y pourvoit pleno jure et de son pur mouvement, pour la décharge de sa conscience. »

Lionne expédie aussitôt trois dépèches triomphantes à Mazarin, à Brienne et à Servien (1) : « Le pape, dit-il à son oncle, s'est enfin résolu de dépouiller le cardinal de Retz de Tautorité dont il abusait si fort et nous donne un suffragant pour l'administration de Téglise de Paris, tel que le roi fera connaître à M. le nonce être le plus de son service et de sa satisfaction. » On sera sans doute, en France, « content de ma conduite ». Le pape Test aussi ; « il m'a envoyé dire par son secrétaire d'État que possible à ma considération a-t-il passé plus avant qu*il n'aurait fait... Ce premier point emporté, il n'y en a plus que deux, le procès et les commissaires; mais les informations dureront bien deux ans; ainsi je n*ai plus rien de considérable à faire ici. Si l'on ne me donne l'ambassade ordinaire de Rome, ou si l'on ne m'emploie aux négociations de la paix, je veux retourner àBerni. »

La nouvelle n'est pas accueillie avec moins de joie par la cour de France : « J^ai été bien aise, disait Mazarin (2), d'apprendre l'arrivée du courrier de Rome avec un bref du

papepour la nomination d'unsuffragant à Tarchevèché de Paris, comme le roi l'avait désiré. C'est un double bien qu'il soit venu assez à temps pour nous tirer de l'embarras où nous aurions été, s'il eut tardé jusques à l'Avont (3). Le roi a approuvé larésolulion qui a été prise de ne point perdre de temps à remplir le bref et de le faire exécuter. Pour cet effet, je vous envoie une lettre de cachet expédiée par M. Le Tellier et adressée à M. de Meaux (4). » — « Je ne saurais vous exprimer, répond

(1) 16 et n novembre. Rome, 428 et 130.

(2) A Brienne, 27 novembre. France^ 456.

(3) Les vicaires du chapitre étaient sans qualité pour donner des pouToin aux prédicateurs de cette staUon et pour cliarger un évêque de faire les ordinations accoutumées de No(^l.

(4) Agréé par le roi, parmi les suffragants de Paris, pour administrer le diocèse en vertu du bref.

Servienà son neveu (1), la joie que j'ai eue en apprenant la dernière résolution que Sa Sainteté a prise touchant M. le cardinal de Retz, qui ne pouvait arriver plus à propos pour arrêter les menées de ses partisans et de ses émissaires qui travaillaient plus que jamais à remettre les choses dans le désordre et dans le trouble. Je vous puis néanmoins assurer que ma joie a été plus grande pour la considération du service particulier de Sa Sainteté et du bon effet que cela produira ici pour sa gloire que pour l'avantage que nous en recevrons. Il était surtout fort nécessaire pour vous et pour moi que Sa Sainteté ne différ&t pas plus longtemps à donner au roi ce témoignage de son affection : car je n'oserais vous dire les discours que les personnes que vous pouvez juger en faisaient depuis quelque temps, qui auraient été fort aises d'un événement contraire pour l'exagérer et en faire tomber le contrecoup sur vous. »

Cependant à peine Lionne a-t-il remercié le pape de sa suffragance qu'il le somme encore de mettre le cardinal de Retz en jugement. Alexandre VU répond qu'il n'y a rien à faire tant qu'il ne saura pas comment son bref est exécuté à Paris : il attendra ensuite les réquisitions du roi. L'agent français s'indigne de ces délais, que le roi est maître d'abréger et de supprimer : « Je ferai, dit-il (2), parler et presser M. le cardinal Bichi; j'irai parler et crier à M. Rospigliosi, au dataire et au pape aussi. » Il se rend en effet chez le cardinal Corradi, dataire, et voici sa propre relation des scènes qu'il y faisait (3) : Comment, lui-dis-je, le pape témoigne-t-il de l'estime et de l'afTection au cardinal de Retz, à ce « monstre d'ingratitude, d'infidélité et de méchanceté,... ce coupable de lèse-majesté divine et humaine, papale et royale, des plus grands et énormes crimes que l'espèce humaine puisse commettre et concevoir?... Vous répondrez à Dieu en votre particulier du déni ou retardement de justice, après la communication que je vous en donne et la délation que je vous en fais par ordre et de la

(1) 26 novembre. Rome, 128.

(t) A Brienne, 22 novembre. Borne, 130.

(3) A Brienne, 29 novembre. Rome, 130.

LOUIS XIV BT LB SAINT-SliOB. — I.

98 CHAPITHE DKUXlÈBfE

part d'un grand roi. — Je m'aperçus que cela l^attendrit, en sorte que ses yeux en devinrent humides, et, comme il esl extrêmement scrupuleux, je ne pouvais, ce me semble, le prendre par un endroit plus sensible. » — Il me répond que le pape est bien intentionné, qu'il veut assurer la tranquillité du royaume et faire justice; qu'il a déjà fait un grand pas, mvito et reluctante cardinale; qu'il fera le reste en son temps; (( qu'on avait pourvu à la spiritualité qui était le point le plus pressé; qu'on songerait maintenant au politique »; que « ce silence du pape est actif » ; que Sa Sainteté cherche à obtenir la démission du cardinal. — Je réplique qu'en huit mois je n'ai eu que de belles paroles ; que je veux des effets, un procès et un jugement; <( et afin qu'ils ne croient pas me payer du bref du sufTragant comme d*une grande grâce, j'ajoutai : Ce bref même, à ce que j'ai appris depuis, est conçu en termes que, si je l'eusse su plus tôt, je ne l'eusse point accepté; car, hors de la conséquence de déplaire au pape, le roi ne manquait pas de divers moyens de pourvoir à l'administration de l'archevêché de Paris... »

A l'heure où Lionne tenait ce langage^ le conseil du roi se félicitait encore d'avoir ce bref et en faisait honneur à M&zarin, comme d'un des plus beaux succès qu'il eût remportés. Servien écrivait à son neveu (1) : « Nous tâcherons de ménager que la provision que Sa Sainteté a envoyée pour un suffragant ne reçoive pas d'obstacles, ou du moins qu'ils soient surmontés par l'autorité du roi. Car il est certain que la plupart des évêques qui composent l'assemblée du clergé (2) n*en seront pas contents, et qu'encore que le général (3) soit bien disposé, il s'en trouvera quelques-uns entre eux qui, n'aimant ni le service du roi ni celui de Sa Sainteté, ne demanderaient pas mieux que de voir continuer le désordre, s'étant jusqu'ici industrieusement servis, pour ne reconnaître point de supérieur, des intérêts de Sa Majesté contre l'autorité du pape, et de ceux de Sa Sainteté contre les intentions du roi. » Le même

(1) 26 novembre. Rome, 128.

(2) L*as8emblée dite de 1655, qui siégea du 25 octobre 1655 au 23 mai 1657.

(3) La plupart.

jour, il écrivait encore à Mazarin : Comme plusieurs membres de l'assemblée ont déjà vu le nonce et Tout averti que le bref sera combattu par les évêques, nous avons résolu de la gagner de vitesse et de mettre la provision pontificale au nom de M, Dominique Séguier, évêque de Meaux. Tout seraconsommé si le roi veut bien : l*» faire écrire par M. Le Tellier une lettre qui permette et, en tant que de besoin, ordonne à Tévêque de Meaux d'exécuter le bref ;2**prévenir l'effet de toutes les cabales qui pourraient être faites dans l'assemblée pour empêcher l'effet du bref, en expliquant nettement à ceux qui voudraient y apporter de la difficulté que Sa Majesté saura bien faire valoir l'autorité du saint-siège et dissiper les menées de ceux qui voudraient favoriser le trouble et le désordre; 3** ménager MM. du chapitre de Notre-Dame, dont la conduite a été jusqu'ici conforme au service du roi. « W ne me reste qu'à me réjouir. Monseigneur, avec Votre Éminence de tant d'heureux succès qui sont autant d'effets de la prudence avec laquelle elle parvient à toutes ses fins. L'affaire de Péronne terminée (1), les Lorrains ayant quitté le service de l'Espagne (2), et le bref de Sa Sainteté envoyé aux termes qu'on l'avait souhaité tienne 7it tous les esprits en admiration! »

Mais, en quelques instants, tout changea de face. Les jalousies gallicanes, que Mazarin avait toujours fomentées dans une partie du clergé pour intimider Rome, s'unirent contre l'acte pontifical à l'opposition semi-calviniste du Parlement et aux intrigues des jansénistes. Auvry, évêque de Coutances, avertit le cardinal de ce qui se passait dans l'assemblée : « J'ai

(1) Mazarin, après une négociation laborieuse, veuait de racheter au marécha] d^Uocquincourt, moyennant 600, OUO livres, la ville de Péronne, dont il était gouverneur et qu'il avait promis de livrer aux Espagnols. » On s'estima heureux d'échapper par ce sacrifice au danger de voir l'ennemi établi sur la Somme. » (Chéruel, Histoire du ministère du cardinal Mazarin, t. H, p. 320.)

(2) Mazarin avait détaché des Espagnols « les troupes lorraines qui, depuis l'arrestation de Charles IV, servaient dans leur armée et y avaieut joué un rôle important. » Le cardinal écrivait, de Compiègne, à la reine, le 22 novembre : « L'armée lorraine doit être ce soir a Guise : le duc François et ses enfants et Ligneville y sont... Vous savez qu'il y a longtemps que je travaille à cela, et il ne fallait pas douter qu'à la fin cela arrivât. » (Chéruel, ibid., t. II, p. 322 et suiv.)

100 CBAPITRK DEUXIÈME

été, lui dit-il, accablé de plaintes et de persécutions depuis hier matin qu'arriva le courrier extraordinaire de Rome; car, comme on attendait et espérait-on recevoir, ainsi que Votre Éminence l'avait témoigné à MM. les suffragants de Paris et quelques autres prélats de l'assemblée, des commissions de grands vicaires établis par la cour de Rome, qui aurait été une satisfaction pour tout le clergé, Ton a appris qu'il a apporté un bref du pape en forme de moiu proprio, par lequel Sa Sainteté nomme en blanc un suiïragant pour l'administration de Tarchevéché de Paris sans le consentement de ce cardinal... Je les vois tous animés et emportés contre cette procédure du pape, auquel ils sont résolus de ne point déférer en ce rencontre, et il est constant que les plus sages et les plus afTeclionnés sont de cet avis par les conséquences et les raisons que Votre Eminence juge mieux que personne... L'on ne croit pas que la cour ait satisfaction au Parlement, quoique j'aie appris que quelques-uns dudit Parlement promettent d'en venir à bout; mais, à ce qui m*apparait, si Ton prétend se servir de ce bref, l'affaire ira plus loin que Ton ne pense, ou que Tonne voudrait (1). » Brienne envoie au premier ministre des nouvelles plus fâcheuses encore : Les évoques, dit-il (2), se plaignent que leurs droits soient anéantis, si le pape peut 7noiu proprio pourvoir à la conduite des diocèses ; « et, comme en France on tient la résidence de droit divin, leur autorité aussi n'est pas si soumise à celle du Saint- Père que celle des évèques tramontaius, et ils seraient pour avoir recours à un tribunal quils redoutent, qui serait le Parlement, et le faire juge de la cause par un appel comme d'abus»... M. Tévêque de Meaux, choisi comme suffragant, se rangera lui-même au sentiment des autres. « Il n y a point d'extrémité à laquelle ils ne se résolvent plutôt que de souffrir l'exécution du bref, et ils trouveront des curés et des religieux qui suivront leur exemple (3). »

(1)27 novembre 4655. France^ 156.

(2) A Mazarin, 28 novembre. Rome, 128.

(3) Brienne disait encore : Les évoques les plus opposes au bref sont, « ce qui me surprend, les plus zélés au service du roi, plus attachés au vôtre et qui souvent ont condamné la mauvaise conduite du cardinal de Retz. >i (Même

Le pape n'était-il pas clairvoyant, lorsqu'il conseillait à la cour de France, pour assurer le repos de TÉtat en respectant les lois de l'Église, de laisser le cardinal de Retz instituer canoniquement des personnes agréables au roi, et qu'il signalait les embarras où une délégation apostolique pouvait jeter le gouvernement et le saint-siège? Par une contradiction qui s'est répétée souvent depuis cette époque, la royauté provoquait le pape à déployer plus souvent qu'il ne le voulait luimême son autorité souveraine sur toutes les églises (1). On se rappelle qu'il avait accordé le bref de la suffragance aux sollicitations réitérées de Mazarin, mais sous la condition de ne commettre le saint-siège ni avec les évêques ni avec les tribunaux séculiers ; les agents mêmes de Mazarin vont nous apprendre avec quelle loyauté, et dans quel esprit de conciliation, le nonce Bagni exécuta les ordres de son maître : « J'ai rendu à M. le nonce, écrivait Brienneau cardinal, la dépêche qui lui était adressée par le pape (2), lequel [Bagni] l'ayant ouverte en ma présence, j'ai vu et il a trouvé bon que je lusse le bref qui lui a été adressé pour être rendu à tel des évêques que Sa Majesté aurait agréable pour administrer, sous le titre de suffragant et de vicaire général, l'église de Paris. Outre ce bref et plusieurs lettres, il y en avait une composée de deux feuilles de chiffres, lesquelles ayant été déchiffrées, il s'est donné la peine de me venir voir et m'a fait entendre; j'oserai dire à Votre Éminence qu'il a eu assez de confiance en moi pour me faire lire le déchiffré par lequel il lui est ordonné de concerter avec Sa Majesté à quel évêque cet emploi doit être déféré, sous les conditions qui suivent : qu'il sera assuré que le Parlement et l'assemblée du clergé recevront avec respect ce qui

date.) — L*évôque de Coutances donnait les mêmes informations à Mazarin et ajoatait : Les prélats les moins favorables au cardinal de Retz disent que c'est « la caase de tout le clergé ». (29 novembre 1655. Rome^ 128.)

(1) Voir les développements historiques donnés à cette observation, pour les temps modernes, par M«^ Affre dans son curieux opuscule De Cusage et de Vabus des opinions controversées entr'e les U Urumontains et les Gallicans : u... Les divers gouvernements... ont été plus ultramontains que le chef de rÉglise, quand ils ont eu quelque intérêt à exagérer cette opinion, etc.. »

(2) Et qui avait été apportée par un courrier français, tant le pape montrait peu de défiance!

est énoncé de la puissance du pape et le souffriront exécuter sans y apporter aucune difficulté. Je lui ai dit qu'il avait ce qu'il pouvait désirer, le roi s'engageant, comme il s'y trouve obligé, à faire valoir et exécuter la volonté du pape ; et, m'ayant répliqué quil lui fallait quelque chose de plus, sans quoi il ne délivrerait point le bref, qui était que le premier président au Parlement et les présidents de l'assemblée (c'est-à-dire Narbonne (1) et Bordeaux (2), car, pour Sens (3), il passe en Tespril du pape pour un réprouvé sur les maximes qu'il a soutenues), rassurassent qu'il le pouvait sans en pouvoir être retenu d'aucune crainte, ni en Tune ni en l'autre compagnie, qu'il se passât aucune chose qui pût causer du dégoût à Sa Sainteté; ce qui m^a obligé de lui repartir qu'iLdésirait une chose sans exemple et qui en introduirait un pernicieux à l'État; que le roi en était le monarque et était le seul qui pouvait assurer que ce que Ton désirait aurait lieu (4); et que c'était offrir un remède au mal présent qu^on aurait évité si on n'avait eu beaucoup de respect pour le pape, et en faire un qui aurait des suites qui seraient de toute autre conséquence que le premier; qu'ainsi je ne pouvais croire que Sa Majesté fût pour consentir qu'aucun de ces messieurs s'engageât en son endroit, et que, quand ils le voudraient même avec le consentement de Sa Majesté, ils ne pouvaient garantir ce qu'on désire d'eux et ce qu'ils auraient promis. Il est convenu de tout ce que je disais, mais qu'ayant des ordres précis il ne pouvait s*en départir; qu'il se contenterait de quelques apparences et les ferait passer pour des assurances réelles ; qu'après tout, le bref étant délivré, c'était une affaire achevée. » Je suis allé chez la reine, oii j*ai apprisque lecardinal Bichi vousaécrit(5)que(( Sa Sainteté vou-

(1) Claude de Rebé, archevêque de Narbonoe.

(2) Henri de BéthuDe, archevêque de Bordeaux.

(3) Heari de Gondriu était justement suspect au 8aint*8iège, depuU les obstacles qu'il avait apportés à l'exécution de la bulle d'Innocent X contre le jansénisme.

(4) Et lorsque le i)ape fc plaignait de certains arrêts du Parlement, le roi lui répondait qu'il n'y pouvait rien et que la justice devait avoir son libre cours I

(5) Voici ce que le cardinal Bichi écrivait confidentiellement, le 15 Dorembre 1655, à Tabbé Buti, l'un des agents secrets de Mazarin : ces informaUons, re-

lait une assurance morale que son bref serait observé, mais

ne la demandait qu'à Sa Majesté » Le temps presse, car

les prédicateurs désignés pour TA vent exigent des pouvoirs réguliers. Je prends donc « la liberté de représenter à Votre Éminence s'il ne serait pas plus à propos de faire que M. le procureur général et M. de Narbonne (car, pour MM. de Bordeaux (1) et premier président, il y aurait trop d'inconvénients) assurassent dès demain M. le nonce de ce qu'il demande, que de remettre à l'arrivée du roi et de Votre Éminence de parler de cette] affaire, et j'avoue que je ne sais auquel des deux partis incliner (2). »

Mazarin eut bientôt changé son plan. Plus assuré que jamais des bonnes intentions du souverain pontife, il le sacrifia sans hésiter aux brouillons du clergé et du Parlement, et publia partout que les sages précautions d'Alexandre VII pour ne pas commettre l'autorité du saint-siège étaient un artifice injurieux pour la couronne et concerté perfidement avec le cardinal de Retz! Il écrivit à Brienne (3) : « J'ai vu, par votre dépêche d'avant- hier, de quelle manière la nouvelle du bref que le pape avait envoyé de Rome a été reçue dans l'assemblée et la résolution où paraissent être la plus grande partie des

prodaites dans une lettre de Buti à Mazarin (26 novembre. Romey 128) confirment singulièrement la sincérité de la cour pontificale : « Questo corriere porta a monsignore nunzio la spedlzion* per un' suffraganeo... circa di chi do- ▼ra camminar dMntelligenza e incontrar la sadisfazione al re. Si che resta aggiustato qitesto import antissimo punlo del governo di cotesta metropoU, Di che mimagino che tordine arrivera costa opportunissimo, ne dispero che a poco a poco si mettera ordine anche al resto^ vedendo apparir novi alteri di buona intentione. Credo necessarissimo che costi si scordino o suspendino almeno la ricordanza di cio che ha messo loro in diffidenza e in cattiva gratia detto monsignore nunzio per che li poco grati trattamenti ch' egli riceve costa esasperano da questa parte e dilatano la di lui mutazione ; oltre che non ho per impossibile che sia fatto cardinale alla prima promotione. »

(1) L'assemblée du clergé, suivant la coutume, voulait inaugurer ses travaux par une messe pontificale, qui devait être dite par l'archevêque de Bordeaux. Mais, comme elle siégeait à Paris, au couvent des Grands-Augustins, elle dépendait, à certains égards, de l'autorité diocésaine. Or, l'archevêque -de Bordeaux avait formellement déclaré « qu'il ne célébrerait pas sans la permission de l'ordinaire, mais même sans que cette permission ne fût insérée au procès-verbal. » {Actes et procès-verbaux du clergé, édit. 1770, t. IV, page 4.)

(2) 26 novembre 1655. Rome, 128.

(3) 30 novembre. France, 156.

i04 C&APtTtllS DËUXtÈtfË

prélats de n'y pas déférer. Puisque cet expédient qu'on croyait nous devoir sortir d'embarras en produit de plus grands et échauffe si fort les esprits, Une faut pas douter qu'il n'ait été suggéré à Sa Sainteté par le cardinal de Retz et que le bref n'ait été expédié de son consentement (1). Je suis bien aise que vous n'ayez pas satisfait au dernier ordre qui vous avait été envoyé là-dessus, la disposition présente des choses obligeant à examiner mûrement cette matière... » Et, comme la piété d'Anne d'Autriche s'alarmait depuis quelque temps d'une politique toujours hostile à Rome, Mazarin, pour se justifier, s'appliquait à irriter la susceptibilité royale contre le souverain pontife. Déjà, le 15 novembre, sous prétexte qu'Alexandre VII ne déférait pas assez vite à ses souhaits, il écrivait à la reinemère : « ...Il est visible que le pape est entièrement pour le cardinal de Retz (2). » Le 28 et le 30, il lui écrivit encore : « Je suis persuadé que l'expédition (3) [le bref] de Rome avec les clauses que Ton a envoyées, ne produira aucun bon effet, et je voudrais bien que M. de Lionne eût exécuté les ordres de demander des vicaires; car enfin tout serait achevé contre la volonté du cardinal de Retz et de tous les brouillons qui ne souhaitent autre chose que de voir aller l'affaire de longue ; mais, à mon avis, il vaut mieux s'exposer à toute sorte d'inconvénient que donner les mains à la négociation avec les présidents de l'assemblée et du Parlement, pour savoir s'ils agréeront ce que le roi veut, n'y ayant rien de si injurieux à l'autorité monarchique qui ne peut dépendre, dans ce qu'elle fait, de l'approbation de qui que ce soit, et, s'il était autrement, le roi, au lieu d'être absolu, deviendrait le doge de la république |de France. » — « // ne faut pas douter que le cardinal de Retz n'ait eu la principale part à l'expédition venue de Rome et àla publication qui s'en est faite à Paris, puisqu'elle cause du

(1) Au même moment^ le P. Duneau, après avoir recaeilii tous les braiU de Rome, confirmait ce que Lionne et les autres avaient écrit dès la première heure : Le pape est loué ici par tout le monde d'avoir accordé le bref du suffragant, et le cardinal de Retz en est très mortifié. (A Mazariu, 29 novembre 1655. Rome, 128.)

(2) Mazarin à la reine, de Compiègne. (France, Lettres de Mazarin, 33.)

(3) Comme dans la lettre dn cardinal Bichi, citée plus haut : ta spéditiotC per un* suffraganeo.

trouble, puisqu'on peut dire avec vérité qu'il n a autre but. » — Le cardinal-ministre égayait, en outre, les courtisans aux dépens du nonce Bagni et du souverain pontife; et l'écho de ses méprisables sarcasmes lui était renvoyé de Rome par ses agents secrets. Nous lisons^ en efTet, dans un rapport de l'abbé de la Roche-Posai : « L^on a écrit ici de Paris que Son Éminence [Mazarin] avait fait une comparaison de Trivelin au nonce, parce que Trivelin dit qu'il ne donnera point sa lettre qu'il n'ait premièrement sa réponse, et que le nonce dit aussi qu'il ne veut point donner le bref qu'il ne soit assuré qu'on l'acceptera. Je sais cela d'un cardinal de mes amis qui Ta su du pape et qui me Ta dit en grand secret. Il est aisé à juger que cette malice a produit un méchant effet. Je juge qu'il était absolument nécessaire pour le bien des affaires de deçà que Son Émînence fût avertie de ceci. Mais je la supplie de n'en point parler et de brûler mes mémoires (1). »

Mazarin n'attendait d'ailleurs qu'une occasion de rompre avec Alexandre VIL II reprochait surtout à ce pontife sa neutralité vigilante, qui s'efforçait de conserver ou de rétablir l'équilibre entre les grandes puissances de l'Europe. Déjà, il avait décliné l'ofifre de Rome pour lieu du Congrès (2). Il lui res-

(1) 19 janvier 1656. Rome, 131.

(2) « Vous verrez la réponse que Ton a faite aux instances de M. le nonce pour le lieu où la paix doit être traitée. Je ne doute pas que le roi d'Espagne, ayant bien jugé que nous ne permettrions pas que ce fût à Rome, à cause de Téclat et de la grande puissance qu'il y a, s'est librement déclaré, sachant qu'il ferait un compliment inutile... » (Servien à Lionne, 26 novembre 1655. Rome, 128.) — « Le pape se conduit fort mal dans le temps que j'écris ceci. Il y a quatre jours quMl me fait traîner l'audience, ce qui ne m'était jamais arrivé. Il pense se venger par là de ce que Ton a fait naguère à son nonce, ou veut témoigner le déplaisir qu'il a de ce qu'on ne veut pas consentir que la paix se traite à Rome; mais ce n'est pas la voie d'en venir à bout, et il faut bien se gcurder de faire cette faute : car je vois clairement que nous en rece- Trions à la fin de grands préjudices, et, quelque raison que nous eussions dans le cours de la négociation, il nous donnerait toujours le tort. » (Lionne à Servien, 13 janvier 1656. Romey 128.) — u Le pape se conduit d'une manière à faire perdre Tesprit à ceux qui voudraient, comme moi, la grandeur et la gloire de son pontificat. 11 s'imagine qu'en nous donnant de petites mortifications et en refusant toutes les grâces des particuliers, il nous tirera à ce qu'il désire de traiter la paix à Rome, ou au moins qu'il se satisfera de nous en témoigner son mécontentement. Je me tue pour lui faire comprendre que, s'il continue» non sealement il n'avancé rien, mais qu'il se psta un préjudice extrême^ perdant

tait à écarter des négociations un médiateur dont l'œil lui était d*autant plus importun que Talliance toute récente des Français avec Cromwell présageait de nouveaux désastres pour le catholicisme. Ces desseins de Mazarin étaient si bien arrêtés, qu'à Tépoque où Ton rédigeait, à Rome, le bref du suffragant, il envoyait à Lionne Tordre (1) d'abandonner les poursuites contre le cardinal de Retz, en alléguant comme prétexte la partialité du pape pour l'accusé ! Lionne comprit que personne, ni à Rome ni ailleurs, ne serait dupe d'un pareil artifice. Quel sanglant démenti des affirmations dont il était si prodigue, lorsque Alexandre VII et les cardinaux lui disaient que sa cour n'avait jamais désiré sincèrement le jugement de Retz! Aussi osa-t-il protester, à deux reprises, contre ses nouvelles instructions (2). Il écrivait : Comme il est certain maintenant que les lenteurs du pape ne viennent pas de méchantes intentions, je suspends l'exécution de cet ordre, qui causerait un dommage irréparable au service du roi, tandis que, si Sa Majesté y persiste, il est encore temps de m'y conformer. Je suppose, bien entendu, que le roi est satisfait du suffragant; c'est Topinion du cardinal de Retz lui-même « que je sais avoir reçu et considéré ce coup comme mortel pour lui et plus préjudiciable à ses intérêts et à ses desseins que tout ce qu'on pourra avancer de plusieurs années dans l'affaire du procès ». Celte déclaration justifierait ce qu'ils soupçonnent et disent ici que nous n'avons jamais eu l'intention d'aller plus loin que la menace d'un jugement (3).

la confidence de la France et 'ruinant tout son crédit \ mais il va son train, quoique je puisse faire ou dire, et je oe cloute pas que mes eDuemis ne prennent de là avantage à me donner à dos, comme si je m'étais toujours laissé onener par le nez comme un buffle... » (Lionne à Servien, 7 février 1656. Aome, 131.)

(1) Daté du 19 novembre 1653.

(2) 13 décembre 1655 : Réponse au mémoire du roi du 19 novembre 1655. — 30 décembre 1655 : Mémoire pour S. É, Rome^ 130.

(3) Dans le Mémoire pour S. É, du 30 décembre 1655, Lionne révèle plus elairement encore la duplicité de sa cour, en lui demandant la permission de prolonger la comédie qu*il joue depuis son arrivée à Rome : « Il me semble, dit-il, qu'on pourrait continuer à presser le pape du commencement de ce pro^ ces et même plus vivement qu'on a jamais fait, mais en rompre après le cotir» sur le point des commissaires, prétendant, comme nous le pouvons faire par vives raisons, qu'il donnera des évoques français, et se tenant là sans en dé-

Il est juste, pour expliquer les préventions que le bref avait rencontrées dans l'assemblée du clergé, de rappeler que tous les évêques de France, quels que fussent d'ailleurs leurs sentiments personnels pour ou contre le cardinal de Retz, avaient été aussi indignés qu'Innocent X et Alexandre VII des prétentions de la couronne à emprisonner un évêque et à déclarer son évêché vacant sans autre forme de procès; qu'ils avaient raison, en cela, de dire que c'était « la cause de tout le clergé » ; que la première pensée de la suffragance et de la délégation apostolique était venue de la cour de France ; qu'Alexandre VII avait, dès Torigine, proposé de faire valider par Tarchevêque les pouvoirs des vicaires imposés par le roi au chapitre, ce qui avait le double avantage de réparer la brèche faite à l'immunité ecclésiastique et d'assurer la tranquillité de Paris, en

mordre, afin de pouvoir rejeter sur le pape que c'est lui qui, indirectement par le refus d'une chose juste et accoutumée [on se rappelle que, d'après Lionne lai-même, tous les précédents sont contraires à cette prétention de Mazarin], ne veut pas le châtiment de ce criminel... Comme la raison qui a fait juger au conseil du roi qu'il faut se dégager de ce procès a été l'appréhension que le pape n'y marchât pas du pied qu'il serait à souhaiter pour rendre justice, le prétexte de rompre le cours de cette affaire me semble fort plausible de soutenir jusqu'au bout qu*il nous doit donner des commissaires français... S'il le fait, nous les demanderons tels que peut-être, malgré Tintention secrète du pape, mettrait-on le procès en tel état qu'il ne pourrait pas s'empêcher de condamner le cardinal de Retz à moins d'une injustice mmiîesle; cependant nous gagnerons des années entières de temps à tenir le cardinal de Retz en état de criminel et privé de son revenu. S'il ne les accorde pas français, nous aurons beau champ de nous plaindre qu'il protège indirectement le cardinal de Retz, puisqu'il ne veut pas s'accommoder, pour son châtiment, à ce qui est de l'usage du royaume et des droits de la couronne, et nous en sortirons ainsi par une porte honorable et nullement sujette à censure ou de légèreté^ ou de nous être engagés mal à propos. La seule chose que le pape pourrait faire pour rompre les mesures de cette conduite serait s'il me disait qu'avant que commencer le procès, il veut voir si nous pourrons nous ajuster sur le point des commissaires, comme je me souviens qu'il me fit un jour cette repartie : Mais nous assurezvous que les commissaires que nous voudrons envoyer en France pour y informer y seront reçus ? En ce cas^ il faudrait changer de batterie^ contester sur ce point des commissaires, et, n'en pouvant convenir, nous dégager de l'afifaire par ce moyen. V. E. connaîtra, je m'assure, par tout ce que dessus, à quel point va le zèle et la fidélité que j'ai pour spn service ; car, hors de ce respect-là, pour mon particulier il n'y a rien que je dusse, pour plusieurs raisons, souhaiter davantage que de me tirer le plus tôt qu'il me serait possible d'une affaire si épineuse et qui pourrait même avoir de fort mauvaises suites contre moi, sans l'honneur de la protection de V. E., en laquelle je me confie. »

ne mettant à la tète de ce grand diocèse que des personnes agréables à la couronne; et que ce qui choquait les évêques dans Texpédient do la suiïragance, c'est que Retz y demeurât étranger, comme si la vacance du siège, déclarée par la puissance civile, eût été reconnue par le pape. Aussi comprit-on bientôt, autour de Mazarin, qu'il faudrait en revenir au projet pontifical : avouer que Retz était réellement archevêque et renoncer à lui donner des vicaires qui n'auraient pas sa délégation. Servien surtout fut mécontent que Mazarin n'eût pas défendu le bref plus énergiquement contre l'assemblée du clergé : elle s'obstina dans sa résistance jusqu'à solliciter d'un simple curé la permission de célébrer sa messe pontificale. Servien remontra au premier ministre (1) qu'il commettait une faute en laissant voir à Rome que, comme Retz le disait avec trop de vérité, « on n'avait pas à Paris l'autorité de faire exécuter les choses mêmes qu'on avait demandées à Sa Sain« teté ». Enfin, la passion remportant sur Thonnêteté comme sur le bon sens, Servien ne reculait devant aucune extrémité. 11 écrivait à Mazarin : Peut-on « lâcher pied, et^ dans la capitale du royaume, au préjudice des décrets, arrêts et déclarations du roi, reconnaître l'autorité d'un archevêque fugitif et notoirement criminel, intrus faute de serment de fidélité au pape (2), irrégulier pour avoir porté publiquement les armes sans s'être fait absoudre, dont rarchevèché vaque de droit par sa promotion au cardinalat, et qui, par nos coutumes, n*ayantpoiat fait au roi le serment de fidélité, ne peut faire aucune fonction pas même spirituelle dans son royaume, et qui, outre tout cela, a donné au roi une démission pure et simple de son archevêché! Je puis assurer Votre Éminence que l'avis de plusieurs personnes intelligentes et désintéressées est que tous ces défauts rendent M. le cardinal de Retz incapable de faire par lui ni par autrui aucune légitime fonction, et que, si on lui permet d'en faire, au lieu que ee sera une grande mortification à tous ceux qui se sont jusqu'ici hardiment déclarés pour le roi contre lui, il poussera les choses bien avant, de l'humeur qu'il est,

(1) 1" décembre 1655. Romey 128.

(2) Il y a bien au pape dans la minute autographe de Servien.

quand il lui sera permis denvoyer ses ordres dans un lieu éloigné et trouvera, comme il fait jusqu'à présent, des gens ici disposés à les exécuter, quelque péril qu'il y ait. »

Donc Mazarin ne voulut pas entrer en lutte ouverte avec une assemblée du clergé, qui venait à peine d'ouvrir ses séances, et le bref resta entre les mains du nonce. « La compagnie, dit rhistorien de cette assemblée (1), fit connaître au cardinal Mazarin qu'il était de la piété et de la justice du roi de ne pas laisser plus longtemps l'église de Paris dans l'état oii elle se trouvait; et que, si ceux que le cardinal avait nommés pour la conduite de son diocèse n'étaient point agréables à Sa Ma-* jesté, elle pouvait choisir entre les ecclésiastiques de son royaume un certain nombre de personnes capables de cette charge, dont les noms seraient envoyés au pape, lequel serait prié de s'employer auprès du cardinal de Retz pour lui faire donner son vicariat à un de ceux qui serait tiré de ce nombre. Cet expédient, qui établissait toute la juridiction du cardinal de Retz, fut enfin admis par le cardinal Mazarin. »

Le pape, qui n'avait proposé son bref que pour être agréable à la France, s'en désista volontiers par ménagement pour les défiances gallicanes (2), et consentit à l'expédient d'un vicaire délégué par Tarchevôque, dès que Lionne lui en eut fait ]a demande publique (3); il y mit la meilleure grâce et ne négligea rien pour que Retz désignât la personne préférée parle roi. Il se félicita bientôt avec Lionne que le choix du cardinal fût tombé sur M. du Saussay, déjà officiai de Paris et nommé récemment par Louis XIV à l'évêché de Toul. Sa Sainteté me dit « comme en grande confidence, écrivait Lionne (4), qu'elle était ravie que le cardinal de Relz eût choisi plutôt celui-là qu'aucun des autres, et particulièrement s'il se trouvait évè-

(1) Actes et procès-verbaux du clergé, t. IV, p. 4.

(2) « La concession du saint-siège demeura ainsi sans effet, et Mazarin en fut réduit, dans son différend avec rassemblée, à passer par une transaction. Elle portait qu'il serait écrit au pape pour le prier d'enjoindre au cardinal de Retz de nommer, dans le diocèse de Paris, de nouveaux vicaires généraux qui fussent acceptables au roi. » (Alfred Maury, L'assemblée du clergé de 1655, dans la Revue des Deux-MondeSf 15 septembre 1879).

(3) Lionnp à Brienne^ 28 décembre. Bome^ 130.

(4) A Mazarin, 18 janvier 1656. Rome, 130.

ilO CHAPITRE DEUXIÈME

que, parce qu'il pourrait faire de lui-même toutes les fonctioDS pontificales, mais qu'il n'en fallait rien dire, parce que le cardinal craignait qu'il ne fût déjà consacré. » Au reste, Alexandre VII était toujours prêt à traiter aux conditions par lui fixées dès le premier jour. Dans un entretien avec le P. Duneau, il exprimait le regret que la cour de France se fût si déraisonnablement obstinée à méconnaître les immunités épiscopales : « EuTafTaire du cardinal de Betz, dit-il, on ne considérait point [à Paris] les droits de l'Église ni de la dignité ecclésiastique. Il fallait premièrement y déférer et puis agir contre la personne. wLe P. Duneau ayant demandé s'il pouvait transmettre ce discours en France, le pape qui ne voyait devant lui qu'un religieux, sans caractère public, répondit : Neqtic permitto^ neque prohibeo (1).

Mais le parti était pris de ne jamais reconnaître chez Alexandre VII aucun titre à la gratitude de la France, et, loin de le remercier d'avoir imposé à Betz cette délégation, on lui en fit un nouveau crime, parce que ce prélat, espérant qu'un acte de déférence pourrait faciliter sa rentrée en grâce, envoya directement sa commission à Paris, accompagnée de lettres respectueuses pour le roi et pour la reine-mère, au lieu de la faire passer par les mains de Lionne. Si quelqu'un était fondé à se plaindre, c'est le pape, qui jugea en effet que Retz aurait dû lui remettre à lui-même cet acte d'un caractère purement ecclésiastique et dont la notifîcation régulière appartenait au nonce (2). Mais Alexandre VII ne songea pas un instant à troubler, pour un grief personnel, cette tentative d'accommodement. Lionne feignit de croire à un complot ourdi entre le pape et le cardinal de Retz pour le mortifier (3), et il remplit ses dépêches des imputations les plus outrageantes contre Alexandre VII. Mais ses rapports se contredisaient, et, dansTintimité, il étaitle premier à confesser qu'ils ne méritaient aucune créance.

(1) Duneau à Mazariii, 17 janvier. Rome^ 131.

(2) C'est le nonce qui avait été chargé de reuieUre au roi le bref de la suffragance.

(3) AMazarin, 14 et 19 janvier 1656. Rome, 130. — M. Vnlfrcy cherche à justifier les piaintcB de Lionne, et va môme plus loin que Fon héros. Nous renvoyons encore le lecteur à l'article de la Revue des Questions historiques déjà cité, où sont réfutés les reproches adressés au souverain pontife.

AFFAIRE DU CARDINAL DE RETZ ill

Il écrivait, le 28 février 1656, à son oncle Servien : « Neque nihzl, neque omnia hmc sunt quae dicuntur,,. Il n'y a pas tant de mal dans Tesprit et dans la conduite du pape comme on croit à la cour; il n'y a pas aussi tout le bien qu'on pourrait désirer; mais cela se peut rectifier avec un peu de patience et de flegme. Voilà la pure vérité que je me garderai bien d'écrire à autre qu*à vous, puisque cela ne servirait qu'à me faire passer pour un buffalo,.. » (1),

La vérité, ignorée jusqu'ici, est que, dans le temps même où le cardinal de Retz, poussé par le pape, résolut de déléguer un vicaire agréable au roi, il noua, par le canal d'un commandeur Mazzinghi (2), avec le P. Duneau, une négociation dont celui-ci rendit compte aussitôt à Mazarin et qu'il fut autorisé à poursuivre. Ce religieux écrivait le 24 janvier 1656 : Le cardinal de Relz dit qu'il se résigne à ce qu'on voudra de lui « pourvu qu'on ne l'oblige point à des bassesses, ainsi qu'il m'a fait dire de nouveau par le commandeur Mazingue. Votre Éminence avisera, s'il lui plaît, si elle a quelque chose à me commander là-dessus. Il m'a fait redire que son malheur ne vient pas de Votre Eminence : qu'elle ne voulut pas consentir à sa prison, et le reste que j'ai déjà écrit il y a quinze jours (3). » — L'expédition directe des pouvoirs était donc un acte de soumission que le pape aurait dû approuver, s'il en avait été prévenu. Le 20 mars 1656, le P. Duneau

(1) Romey 127. — Cf. la lettre du 7 du même mois, citée ci-dessus, où Lionae 8«) plaint pour la centième fois à Servien des difficultés de son rôle. «... Je ne doute pas que mes ennemis ne prennent de là avantage à me donner à dos comme si je m'étais toujours laissé mener par le nez comme unbuffle,., »

(2) Gentilhomme de FJorence, allié aux Gondi, nommé par Retz daus ses Mémoires (t. II, p. 347) ; — d'un autre côté, très dévoué à Mazarin, et dont le bailli de Valençay lui écrivait en ces termes : « V. E. trouvera ci-joint une lettre de M. le commandeur de Mazzinghi en conjouissance de son heureux retonr auprès de LL. MM. C'est une personne dont le zèle est inexplicable tant pour les intérêts de V. E. que pour ceux de notre État; et quoique je sache que V. E. ne l'ignore pas, j'ai cru lui en devoir rendre de nouveau ce témoignage. » (29 avril 1652. Rome^ 120.) — Le choix du commandeur Mazzinghi par le cardinal de Retz montre que, de sa part, la négociation était sérieuse.

(3) La commission de M. du Saussay et les lettres au roi et à la reine-mère étaient précisément datées des 2et 4 janvier 1656. (fîome, 131.) — C'est dans sa lettre du 10 janvier que Duucau dounait à Mazarin le premier avis des ouvertures faites, au nom de Relz, par Mazzinghi. {Rome, 132.)

112 CUAPITRK DEUXIÈMK

écrivait encore à Mazarin (1), après un entretien secret de deux heures avec le cardinal do Retz : « Je lui lus ce que Votre Éminence m'avait fait Thonnucur de m'écrire sur ce sujet, dont il m*a témoigné bien de la joie; mais il m^a dit qu'il n'était pas si peu versé aux choses du monde et de la cour qu'il ne sût très bien qu'il ne pouvait espérer de rentrer aux bonnes grâces do roi que par votre moyen ; que, si Votre Éminence voulait avoir la bonté de s'y employer, il lui en serait très obligé et lui jureraitune amitié inviolable, en cas qu'il lui plût de l'accepter; que, sans cette entremise, il serait inutile de tenter d'autres voies; que Votre Eminence était dans un état de le pouvoir obliger par pure générosité, au lieu que lui, se trouvant incapable, quant à présent, de pouvoir donner que des paroles, il semblait que Votre Eminence, dans le poste qu'elle tient, qui la rend supérieure à tout, dût les seconder par des effets... Tout dépend de Votre Eminence, et je tiens pour certain que le cardinal de Retz voudrait tout de bon servir le roi et la France en cette cour de Rome, ce qu'il ne pourra jamais faire que Votre Éminence ne lui en donne les moyens par une entière oubliancc des choses passées, et en lui procurant le retour aux bonnes grâces de Leurs Majestés, à qui il n'oserait prendre la hardiesse d'écrire qu'il ne sache que Votre Eminence intercède pour lui, auquel cas il se donnera aussi l'honneur de l'en supplier par une lettre... » Et le P. Duneau exhorte Mazarin à gagner Retz, « qu'il ne faut plus considérer comme il a été autrefois, ayant maintenant d'autres pensées, quia vexatio intellectum dat^ ainsi que lui-même m'a dit... Je supplie humblement Votre Éminence de me faire savoir si je puis conseiller au cardinal de Retz de lui écrire sans le mettre en danger de recevoir un affront, qui est la seule chose qui le retient. »

La reine Christine prêta aussi son concours au cardinal de Retz pour le rapprocher, en ce moment, de Louis XIV. Elle s'engageait à obtenir sa démission, si on lui assurait, en biens d'église, des revenus égaux à ceux de son archevêché : ce qui fut précisément la principale condition de son traité avec la cour,

(1) Lionne à Mazarin, 21 février 1656. — Duneau au même, 20 mara. Rome, 131. — Voir notre article : La mUaion de Lionne à Rome en 1655.

après la mort de Mazarin. Ces offres de Christine et de Retz étaient si sérieuses que Lionne lui-même se chargea de les transmettre en France et de les appuyer, dans un mémoire très secret, qu'il recommanda de faire déchiffrer par Ondedei, le plus intime confident de Mazarin pour les affaires ecclésiastiques (1).

Il plut à Mazarin de ne pas donner suite à ces ouvertures de son ancien adversaire. Il pouvait craindre de nouvelles compétitions pour l'avenir : c'était du moins un bruit facilement accepté par l'Europe, qui était habituée, depuis trente-cinq ans, à voir la France gouvernée par des cardinaux, et il n'y a rien d'invraisemblable dans les paroles attribuées par Lionne au pape : a Que les affaires de France ne demeurent jamais longtemps en une même assiette, qu'aujourd'hui on y veut une chose et demain une autre; et qu'il peut arriver que le cardinid de Retz, à qui on veut taire le procès, sera le maître des affaires (2). » Quelques jours après, la reine de Suède tenant le même langage à Lionne, celui-ci protesta que les Français ne se soumettraient pas au gouvernement de Retz, et Christine lui répliqua : « Oh ! pour cela,... s'il n'y avait que cet obstacle, je n'en ferais pas grand cas. Vous êtes tous trop accoutumés à servir et à courtiser ceux qui entrent dans les bonnes grâces du maître (3)! » — Mazarin accepta et mit à profit la délégation donnée à du Saussay ; mais il ne voulut pas que le roi ni la reine-mère reçussent les lettres du cardinal (4), et les lui fit renvoyer à Rome.

Si l'intérêt de l'Église et de l'État avait touché Mazarin, il aurait applaudi à la nomination du vicaire général, puisque l'agitation cessa aussitôt dans le diocèse de Paris. Mais il en-

(1) V. deux mémoires de Lionne à Mazarin sur ce sujet, 21 et 29 février 1656, et une lettre du même à Brienne, 21 février. Rome, 131.

(2) Lionne à Mazarin, 29 février 1636. Rome, 131.

(3) Lionne à Mazarin, 13 mare 1636. Rome^ 131 .

(4) a... Le cardinal de Retz joignit à cette commission et à la lettre pour MM*^ les suffragants, trois autres lettres : la première pour le roi, la seconde pour la reine et la troisième pour l'assemblée [du clergé]. Ces lettres ayant été remises au cardinal Mazarin, il les retint toutes; il n'y eut que les lettres de commission du sieur du Saussay qui furent remises à cet officiai par i'évèque de Meaux... » {Procès-verbaux du c/ergé, t. IV, p. 89, àe^ pièces justificatives.)

LOlIS XIV ET LE SALNT-.-IÈGE. — 1. 8

trait dans les dessoins du cardinal-ministre de ruiner la considération dont le saint-siëge jouissait encore en Europe, afin que, le jour prochain où la cour de France tiendrait à sa merci TËspagne vaincue et épuisée, Tancicn nonce à Munster ne pûl pas faire entendre sa voix modératrice entre les deux parties. L'affaire de Relz lui servit de prétexte pour se plaindre qu'Alexandre Vil eût ouvert les hostilités contre le roi (1). Il rappela tout à coup Lionne, et permit seulement au cardinal italien Bichi, vieux et infirme (2), d*entretenir quelquefois le pape des intérêts français (10 mars 1656). Il avait fait préparer pour ce prélat une lettre royale, où étaient énumérés ses prétendus griefs contre le souverain pontife : le pallium donné à Retz; le refus d'emprisonner ce prélat, de le mettre en jugement, de nommer un vicaire apostolique pour le diocèse de Paris; Tenvoi prémédité d'un bref inutile sur la sufifragance, l'expédition des pouvoirs du vicaire général sans la participa* tion de Lionne; la conduite du nonce Bagni, qui agissait comme le « ministre d'un ennemi déclaré de cette couronne » ; enfin Téchec de Lionne dans les procédures contre Retz. Il n'osa pas faire signer ce factum par Louis XIV, et il y substitua une dépèche banale. Bichi, malgré ses liens personnels avec la France, était dévoué à l'Ëglise et au pape, il avait souvent donné de sages conseils à Lionne. Afin de calmer ses scrupules, une lettre de Brienne lui promit que le gouvernement français sévirait contre les jansénistes, l'assura des bonnes dispositions du roi pour la paix, et sembla ne donner au rappel de Lionne qu'un caractère comminatoire. « On ne voudrait pas, disait le ministre, que le pape crût qu*on soit en la résolution de n'envoyer personne résider auprès de lui ; mais il ne déplairait pas qu'il en fût touché d'appréhension, sans avoir

(1) Le roi veut que vous ne parliez plus désormais du cardinal de Reti, ni CQ bien ui en mal, « n'étaut pas à propos que toute TEurope voie plus longtemps la coutcstatioQ que Sa Sainteté veut qu'un grand roi ait dans la ville de Rome avec un de ses sujels chargé et convaincu de crimes aussi noirs que le monde sait. » (Brienne à Lionne, 4 février 1656. Rome, 132.)

(2) Fort incommodé et si peu portatif. (Lionne à Mazarin, 28 mars 1656. Rome, 131.) « M. le cardinal Bichi m'a dit qu'il ne se voulait charger des affaires que sous la direction d*un autre. » (Duneau au môme, 27 mars 1656. Romej 132.)

occasion de dire qu'on l'en eut menacé, et je croirais aisément que, M. de Lionne parti de Rome, Votre Eminence avancera en peu d'heures l'ouvrage qui a donné tant de peine, parce que le pape, touché de quelque crainte de se voir négligé, fera, pour exécuter ce qu'il a si souvent promis de faire, le procès au cardinal de Retz, et du moins^ s'il en était retenu par des considérations que nous voyons, mais qui devraient être négligées, il le nécessitera de renoncer à l'archevêché de cette ville... » Deux jours à peine s'étaient écoulés, et Mazarin faisait adresser par le roi au même cardinal une nouvelle lettre, qui était un violent réquisitoire contre Bagni(l). — Le nonce voit les amis de Retz; il dit que je veux seul la continuation de la guerre; le pape ne tient donc pas à vivre en bon accord avec moi, puisqu'il laisse ici ce ministre, qui est « plutôt un instrument de division que d'union ». — Aucune preuve n'était produite ni même offerte à l'appui de ces accusations, dont l'histoire a démontré la fausseté. La cour de France voulait créer entre elle et le saint-siège une apparence d'inimitié réciproque, qui permît de récuser la médiation traditionnelle du saint-siège. Il eût été trop scandaleux de renvoyer le prudent Bagni : on espérait que le pape le retirerait lui-même par représailles, et l'on aurait suscité des obstacles à la réception d'un autre nonce : le souverain pontife évita le piège. Lionne lui-même fut frappé de l'invraisemblance des accusations portées contre ce ministre et que d'ailleurs ne sanctionnait aucune conclusion. Il écrivit à Mazarin que ni le cardinal Bichi ni lui-même ne comprenaient rien aux deux lettres qui regardaient Bagni, et demanda si la cour allait cesser de correspondre avec ce prélat ou le renvoyer à Rome (2).

Les espions de Mazarin avaient-ils découvert quelque mystère qui justifiât les dépêches du 10 mars?Non, et c'est le contraire qui est établi par tous les documents. Le P. Duneau luimême, qui pritle change, crut nécessaire de détromper Mazarin, comme si le cardinal -ministre n'eût pas su mieux que lui à quoi s'en tenir. Voici ce qu'il lui écrivit le 10 avril et le 13 mai, après de longs entretiens avec le P. Sforza Pallavicino : Le

(i) 12 mars 1656. ifowe, 131.

(2) 28 mars 1656. Rome, 131.

116 CHi PITRE DEUXIÈME

religieux « m'a dit qu'il savait très bien en quelle opinion était le cardinal de Retz auprès du pape ; que Sa Sainteté le connaissait mieux que personne et que c*était une grande erreur de penser qu'elle déférât à ses sentiments ». Je l'interrompis pour lui rappeler toutes les plaintes de la France contre Sa Sainteté. « Le père m'a répondu que le pape lui avait dit plus d'une fois qu'il n'y avait personne avec qui il dût souhaiter d'être mieux qu'avec Votre Eminence; que, non seulement pour la paix, mais encore généralement pour le bien de la chrétienté , elle pouvait plus que personne ; que je le devais écrire à Votre Eminence, et qu'il ne tiendrait qu'à elle do vivre en parfaite intelligence avec Sa Sainteté ; qu'il m'en répondait, et qu'il craignait que des personnes ou malintentionnées ou mal informées n'eussent donné de mauvaises impressions à Votre Eminence; qu'en l'affaire du cardinal de Retz, si on eût commencé en rétablissant les droits de TÉglise per restitutith nem intntegrtim, Sa Sainteté n'eût pas tardé à donner contentement au roi, transférant le cardinal à une autre église sans autre procès; ou bien, si on voulait que son procès lui fût fait, elle ne refusait pas selon les canons, et même de lui faire trancher la tête s'il le méritait; que, comme le roiprétendaitses droits et agissait de même, le saint-siège devait pareillement conserver les siens. » — « Je demande à Votre Eminence la permission de lui exprimer mes sentiments, l'assurant sur mon salut éternel qu'après le service de Dieu, je n*ai rien qui me soit plus cher ni en plus grande recommandation que celui du roi et de Votre Eminence en particulier... Je lui dirai donc que j'ai plusieurs indices moralement convaincants que le cardinal de Retz n'a pas le crédit auprès du pape qu'on s'est persuadé, et qu'il n'est pas cause des mécontentements qu'on a reçus de Sa Sainteté, laquelle, en tout ce qu'elle a fait, n'a jamais pris conseil de lui. Pour marque infaillible de cette vérité, il ne faut que considérer que Sa Sainteté n'a mis le cardinal de Retz d'aucune congrégation, dont il se tient laimême bien mortifié... Il est aussi très véritable que Sa Sainteté ne lui a point communiqué le dernier bref envoyé à M. le nonce pour être présenté à l'assemblée de MM. du clergé, dont j'entends que l'on n*a pas été satisfait par delà, et je sais que

le cardinal de Retz n'en a rien su que par les lettres de France. » Le pape m'a plusieurs fois assuré lui-même qu'il a « de Testime beaucoup et de Taffection » pour Votre Éminence. Si certaines choses ont fait supposer le contraire, (c si est-ce qu'après tout Votre Éminence ne peut nier qu'elle n'ait reçu divers témoignages de la bonne volonté de Sa Sainteté, tant pour elle que pour les siens; et, en tout le reste, je crois qu'il y a eu plutôt des malentendus et des informations mal données qu'un dessein véritable de choquer Votre Éminence... » Et le P. Duneau finissait en conseillant à Mazarin de satisfaire le souverain pontife, justement offensé de n'avoir pas auprès de sa personne un ambassadeur de France (1).

Un courtisan de Mazarin, l'abbé Thoreau de TAubretière, frère d'un autre abbé Thoreau, agent du clergé, cherchait fortune à Rome, et y avait obtenu un titre de caméricr qui lui donnait ses entrées au palais (2). Il correspondait secrètement avec Mazarin, qui lui avait envoyé un chiffre (3). Or, le 3 avril 1656, Thoreau citait cette parole du souverain pontife : « Nous ne penchons d'aucun côté et n'avons d'autre but que le bien de la chrétienté. Nous donnerons satisfaction au roi en toutes choses, et à M. le cardinal de Mazarin des marques de notre estime. » Et, pendant toute la crise, Thoreau s'exprima comme le P. Duneau (4). La suite prouve l'exactitude de ces

(i) iO ayril et 15 mai 1656. Rome, 131.

(2) V. sa lettre du 1«' janvier 1657 à Mazarin {Rome, 133) : Il est cadet de 6a maison et sans biens. Il attend de Mazarin des bénéfices ou une pension sur nn évdehê, ou la coadjutorerie du trésorier de l'église de Poitiers, qui est son frère, afin, dit-il, de « subsister en celte cour au service de V. É. » — 8 janvier 1657 : n offre ses services à Mazarin : « Étant domestique du pape et ayant faccès libre auprès de ses parents sans qu'ils puissent me le refuser, je puis leur parler d'affaires, même en m'en allant promener avec eux. » Donnez-moi vos ordres. « Il est impossible que je ne découvre pas quelque chose, »

(3) Et qui lui écrivait : « Monsieur, je vous remercie très affectueusement des nouvelles que vous me donnez et de l'amitié que vous me témoignez. Comme j'en fais état, vous pouvez aussi être assuré de la mienne, et de plus, de la bienveillance et protection de S. M. eo toute sorte de rencontre. Je vous prie de continuer à m'écrire avec la même franchise, mais il serait à propos de vous sertfir des chiffres que Je vous envoie pour certaines choses, comme aussi d'informer M. le cardinal Bichi de tout ce qui viendra à votre connaissance. » (A M. de TAubretière, 22 septembre 1656, de Compiègne. Rome, 131.)

(4) y. notamment la lettre du 24 juillet 1656 à Mazarin. Rome, 131.

rapports : le cardinal de Retz était tombé dans un tel dis* crédit qu'il s'apprêtait secrètement à s*éloigner de Rome*

La France pouvait-elle du moins reprocher au pape d'avoir, depuis son exaltation, témoigné en faveur de TEspagne une partialité contraire à son devoir de père commun? Au commencement de l'année 1656, une guerre aussi sanglante qu'inutile se poursuivait entre les deuxnations. La partie était irrévocablement perdue pour Philippe IV. Nous pouvons aujourd'hui, les correspondances diplomatiques à la main, défier les détracteurs d'Alexandre VII de prouver qu*il ait jamais appuyé une prétention injuste des Espagnols, et voulu ravir aux Français le fruit légitime de longs sacrifices. Lionne luimême annonçait encore, le 14 février 1656, qu'Alexandre VU était d*avis, comme aux premiers jours de son pontificat, qae l'Espagne se résignât à subir les conséquences de ses défaites (1). La Catalogne étant le théâtre de la guerre, le pape s'était empressé, à la première objection de la France, de retenir les provisions des évêchés dont la possession était indécise : « On me dit tous les jours, écrivait Lionne, cent choses de la mortiPication et de la rage que témoignent les Espagnols de la suspension des bulles pour Barcelone même. » Le même ministre s'étant plaint que les évêchés de Vich et de Tortose eussent été proposés pour des sujets du Roi catholique, on lui répondit que ces villes étaient occupéespar ce prince: « Gomme mon secrétaire, dit Lionne, a reparti à l'auditeur que, par la même raison, Sa Sainteté ne devait donc pas faire difficulté de pourvoir, sur la nomination du roi, aux évêchés et abbayes qui sont entre nos mains, Tauditeur lui a reparti que c'était aussi l'intention de Sa Sainteté; et, cela étant, ;> ne vois pas que nous ayons aucun sujet de nous plaindre^ mais plutôt de nous louer, quelle veuille faire ce pas.., (2).»

Lionne se préparait aussi à quitter Rome, et n^était pas tranquille sur l'avenir. Il était mécontent de s'être donné pour

(1) A Brienne. home, 131.

(2) A Brienne, 22 et 29 novembre 1655. Rome, 130. Il nous a été facile de réfuter, dans notre article de la Revue des Questions historiques : La missùm de Lionne à Rome en 1655, les contes étranges de M. Valfrey sur les prétendues humilifitions que Lionne aurait subies h la cour pontificale.

AFFAIRB pu CARDINAL DE RETZ il9

ennemi, eu persécutant le cardinal de Retz^ un homme « qui n'était pas à mépriser et qui avait juré de le faire périr ». Il avait fréquemment confié à son oncle Servien le dépit que lui causaient les instructions déraisonnables de la cour, et il eut peur que Mazarin ne lui imput&t Técbec des machinations dirigées contre l'ancien chef delà Fronde (1). Les traitements qif il avait reçus du premier ministre, pendant sa mission à Rome, n'étaient pas de nature h dissiper ses inquiétudes. Le P. Duneau écrivait à Mazarin : M. de Lionne est triste, « ce qui se voit évidemment à sa couleur jaune et abattue. Je crois qu'il voudrait bien qu'on le retirât d'ici ou qu'on l'y laissât ambassadeur. Il y a bien des personnes qui désirent le premier et qui craignent le second » (2). Agent innommé, il n'avait droit à aucun rang; il ne pouvait visiter le sacré collège et il cédait le pas aux ministres de Malle, de Lucques et de Ferrare. Le P. Sforza disait au P. Duneau : Le pape n'a jamais cru que M* de Lionne eût Tentière confiance, et ne s'est jamais hasardé de s'ouvrir entièrement à lui, parce qu'il n'a jamais produit une seule lettre de créance. Son incognito l'humiliail, et la passion qu'il mettait à revendiquer certaines immunités diplomatiques provoquait de fréquentes querelles entre lui et la justice pontificale. Il avait, à diverses reprises, sollicité l'ambassade ordinaire qu'on lui refusait toujours avecla même dureté. « Je vous renouvelle encore très instamment, écrivaitil àServien (3), la supplication que je vous ai faite de m' obtenir mon congé pour m'en servir après que j'aurai fait commencer le procès de M. le cardinal de Retz et réglé le point des commissaires; après quoi, tout le reste de l'affaire se doit achever en France au moins pendant plusieurs années. Les raisons que j'ai de désirer cette grâce se rendent tous les jours plus fortes, c'est-à-dire les affronts que je reçois ici et le chagrin que j'en conçois, parce qu'une qualité dont on ne me juge pas digne me manque (4). Il est arrivé depuis

(1) A Servien^ 20 décembre 1635. Rome, 128.

(2) 10 j^avier 1656. Rome, 132.

(3) 29 novembre 1655. Rome, 128.

(4) V. Valfrey, p. 330 et auiv. — Lionne à Servien, il et 29 novembre. *- Servien à Lionne, 26 novembre 1655. Rome, 128. — Duneau à Masarin, 10 avril

420 CHAPITRE DKrXIÈME

deux jours que les sbires sont venus prendre des gens dans ma propre écurie : aussi bien, si ces messieurs ne me font pas raison de celte injure (ce que j'ai peine à croire, parce qu'ils ne demeurent point d*accord de ces asiles et franchises des ministres des princes), je suis résolu de me la faire moi-même par des voies qui indubitablement me mettront en un état avec le pape que je serai peu utile ici au service du roi. J^ai déjà eu l'honneur de vous dire que, si je ne suis ni employé au traité de paix, ni déclaré ambassadeur ici, et qu'il me faille tenir encore des années incognito^ ce qui est déjà assez tombé, en une année, dans le ridicule, je choisirai plutôt, je ne dis pas la demeure de Berni, mais celle de la Bastille que ce séjour. » La réponse de son oncle montre quelle était la cupidité de tous ces agents de Mazarin, et de quel poids était le joug imposé par le cardinal à leur servilité : «... Je ne manquerai pas, disait Servien, de faire les instances que vous désirez de moi auprès de Son Eminence, et, se rencontrant en même temps quemon frère l'ambassadeur (i) a du dégoût de son emploi, et moi du mien, aussi bien que vous du vôtre^ je me promets d'avoir l'honneur de parler si fortement à Son Eminence, en gardant néanmoins toujours le respect, qu'elle connaîtra que mon frère, ni vous, ni moi, n'ayant jamais manqué à faire noire devoir ni à faire réussir les choses qui nous ont été commises, nous ne méritions pas un traitement semblable à celui que nous recevons. »

Lionne cependant prodiguait au cardinal des flatteries éhontées. Il lui écrivait : « Quoique je n^ajoute pas plus de foi que je ne dois aux prédictions des astrologues, néanmoins comme il n'est que plaisant, quand elles sont avantageuses, de s'y laisser flatter, je dirai à Votre Eminence qu'il y a ici un homme habile en cette science, qui assure que le roi entrera dans Rome en 1658. Il ajoute d'autres choses sur le sujet de Votre Eminence, à laquelle il pronostique de nouvelles grandeurs

1656. Rome, 131. — Lionne ayant voulu un jour se prévaloirdu titre à.'amba$»adeur extraordinaire vers les princes d'Italie^ qui 6gure en effet dans quelques pièces, Mazarin lui défendit expressément de le prendre dans Rome. M. Valfrey le désigne à tort comme C ambassadeur ^ le représentant du roi, (1) A Turin.

qu'elle jugera assez en conséquence de l'autre prédiction, et dont je ne lui dis pas le détail pour n'offenser point sa modestie. » — <c Dans Taudience que j'eus du pape le 13 février, qui était le jour de sa naissance, je lirai adroitement de lui, sans qu'il s'en prît garde, le moment qu'il était venu au monde, qui est demi-heure avant soleil levé, Tan 1599. Depuis, j'ai fait lever son horoscope par l'astrologue dont je parlais dernièrement à Votre Éminence, qui est aussi habile homme qu'il se peut dans sa science. Il ne lui donne de vie que jusqu'à soixante ans, qui est trois ans de pontificat, et que, s'il échappe alors, il n'ira que trois ans plus avant. Ce même homme remarque que, soit à l'une, soit à l'autre de ces directions mortelles, il se rencontre qu'en ces deux temps-là le roi et Votre Éminence ont lesplusheureusesetlesplus glorieuses directionsdetoutesleurs vies (1). » Voilà ce qu'il imaginait pour ménager un meilleur accueil à des suppliques comme celle-ci : il conviendrait d'envoyer à Rome un ambassadeur ordinaire. Que Votre Eminence n'ait en cela aucun égard à ma personne : ce n'est pas que je n'aie conçu, en venant ici, Tespoir de mériter cet emploi. Le pape même me souhaite : « Je proteste pourtant à Votre Éminence que, bien loin d* avoir rien acquis en son estime et en ses bonnes grâces par aucune bassesse ni aucune complaisance, il a plutôt sujet de se formaliser de l'audace avec laquelle je ne lui cache aucune de ses vérités ; mais, comme il me connaît et qu'il ne sait pas l'humeur de celui qui viendra, c'est cette accoutumance plutôt qu'autre chose qui me met en cet état dans son esprit. Il disait, il y a huit jours, en parlant de moi au cardinal Gian Carlo [de Médicis], qui l'a redit à Tabbé Costa, qu'il n'avait point vu de ministre qui servît mieux son maître en ce qu'on m'écrivait continuellement /^//er^6r«i;«/or/> contre lui; que je ne lui pardonnais pas un iota et lui disais tout de façon ou d'autre, . mais que c'était d'une manière que non seulement il ne pouvait s'en plaindre ou fâcher contre moi, mais qu'il m'en demeurait obligé. Il ajouta audit cardinal qu'il avait fait connaître deux fois à la cour (je ne le savais que d'une), le désir qu'il aurait qu'on me donnât la qualité d'ambassadeur près de lui, et

(1) 6 décembre 1655 et 6 mars 1656. Home, 130 et 131.

i22 CHAPITRE DEUXIÈBnS

qu'il en ferait dos instances formelles au roi, n'était qu'il appréhendait de me nuire et que Ton ne s'imaginât qu*il m'avait déjà gagné (1). » — Tout est mensonge dans ce mémoire, sauf le juste hommage rendu à la bienveillance d'Alexandre Vil; car, le même jour, Lionne écrivait à Servien : « J'ai considéré que, nonobstant tous les chagrins et mortifications que je souffre ici, je ferais encore un plus mauvais personnage arrivant à Paris, si je pars contre le gré de M. le cardinal Mazarin, et que tout ce que j'ai fait ici non seulement ne me serait alloué à rien, mais que j'aurais perdu quelque chose près de lui, et que, comme il sait mieux que personne donner de l'absinthe à boire à ceux qu'il veut, particulièrement quand ils lui sont inutiles comme moi, on m'en préparerait à mon arrivée un bon breuvage, et peut-être même aurais-je eu peine à le voir, comme si j'avais commis quelque grand manquement. Aussi je me suis résolu à prendre patience en enrageant. Cependant, pour ne montrer pas que j'eusse demandé mon congé en vue et dessein de le forcer à me donner Tambassade, j'ai pris le parti de le remercier de Tespérance qu'il m'a donnée de mon retour au printemps, remettant pourtant à lui de m'ordonner ce qu'il voudra, s'il désire que je fasse ici un plus long séjour ou qu'il le juge utile pour le service du roi ou pour le sien (2). » Ni l'adulation abjecte, ni la fausse humilité ne persuadaient Mazarin, qui faisait surveiller de près son agent, notamment par l'abbé de la Roche-Posai, que nous avons déjà nommé (3) : « Quelques Français, écrivait Lionne au cardinal, ont déjà commencé de publier, dès que le bruit de mon rappel s'est

(1) « Mémoire pour Son Éniineoce », 30 décembre 1655. Rome^ 130.

(2) 30 décembre 1655. Rome, 128.

(3) Envoyé ici « pour épier mes actions et avec lequel on a un ehi/tre •. Pourquoi me décrie-t-il? je ne lui ai rien fait. Le procès que j*ai arec sa sœur n'est pas un motif suffisant. « Je vous laisse à juger comment il est possible de servir de la sorte avec quelque satisfaction. » (A Servien, 7 février 1656. Rome, 131.) — Les autres espions attachés à Lionne, et chargés d'aillenrs de se snrveiller les uns les autres, étaient Louis Foucquet, frère du surintendant, dont on peut lire Thistoire scandaleuse dans le livre de M. Valfrey; Croiasy, quil ne faut pas confondre avec le frère de Colbert, qui devint plus tard marquis de Croissy, ni avec Mau croix, se disant abbé de Cressy, chargé vers le même temps d'une mission secrète à Rome; le P. Duneau, Tabbé Thoreau, etc., etc.

répandu, que je suis ruiné à la cour, et que c*est celte considération, et non celle de la mauvaise satisfaction qu'on a du pape, qui a obligé le roi à me retirer. Cela ne fait pas un bon eiîetpour l'intention que Ton a, ce me semble, à l'égard du pape. Pour mon particulier, il importe peu, pourvu que Votre Éminenee soit assez bonne pour se contenter de l'extrême passion que j*ai eue et aurai toujours de la servir. » Et en même temps il disait à Servien : « Je prends ce soir congé du pape, et, quatre jours après, j'espère être hors de Rome.., J'ai une joie inconcevable de mon retour, qui me délivre de mille mortifications et dégoûts, que je souffrais tous les jours dans cet emploi et de toutes sortes, tant du côté de la cour qu'en celle-ci ; mais cette joie est bien rabattue par l'amertume de ce que nos Français ont déjà commencé de publier que je suis ruiné près de Son Éminenee, et qu'on me relirç^ non pour la mauvaise satisfaction qu'on a du pape, mais pour celle qu'on a de moi (1). » Il sollicite en conséquence pour lui « quelque chose d'éclat »; mais il le désire plus qu'il ne l'espère, « malheureux comme il est! » Il prie son oncle de lui procurer quelque avantage solide : « Peu de choses, dit-il, m'accommoderaient, et celles-là ou ne sont pas à donner, ou on n'en aurait pas la volonté, ou vraisemblablement on ne m'en jugerait pas digne. » Il vante son zèle « à pousser par toutes sortes de moyens M. le cardinal de Retz », qui le sait et qui menace de se venger un jour. « Mais je sais aussi, ajoule-t-il, que les affaires n'ayant pas succédé au gré delà cour, la seule passion d'y rendre service n'y est guère méritoire (2). »

(1) A MazarÎD, 20 mars. — A ServieD, 22 mars. Borne, 131. — Dès le 24 janvier, le P. Duneau écrivait au cardinal Antoine Barberini : M. de Lionne <« est dans un g^and mépris non seulement auprès des Français de condition qui sont ici, mais, ce qui est bien pis, des ministres du pape et de S. S. même ». {Home, 131.)

(2) Il écrivait encore à son oncle, le 27 mars : Le bruit court que je suis

rappelé parce que j'ai mal servi. Je no le dis pas trop à M. de Brienne pour

qa*on ne croie pais à un calcul de ma part : « il est pourtant vrai que Tam-

bassadenr de Venise, qui est un des plus habiles hommes de la République,

m'a dit, et je n'en manderai rien qu'à vous, que la n^putation de monseigneur

U Cardinal était engagée de faire à mon avantage quelque chose d'éclatant^ et que c'ett le plus grand service qu'il se puisse rendre à lui-même, dans cette conjoncture. » {Rome, 131.)

Lionne comprit que l'unique moyen do dissiper les soupçons de Mazarin était d'épouser sans réserve ses ressentiments; il n'épargna plus rien pour le convaincre de sa haine contre Alexandre VII, et il lui écrivit (1) : « Je ne veux recevoir, quand il serait en mon pouvoir, aucune marque d'eslime et d'affection du pape, vivant comme il fait avec Votre Éminence, à qui je veux plutôt qu'il sache que je fais gloire d'être inviolablement attaché. Ce que je puis dire, c'est que, s'il parle de moi en mauvais termes (2), zo 7ion mondo ne mondera nespoleCi), sur son sujet, et que j'ai assez en main pour rabattre beaucoup^ quand il me plaira, de cette grande réputation de sainteté et de suffisance que j'avais contribué plus qu'aucun autre à lui donner, et pour m'en faire croire par toute la France... Tout ce qu'il dit n'est pas évangile, et on rencontre ici souvent, aussi bien qu'au pontificat d'Innocent, le bugiole e finezze

(1) 6 mars 1656. Rome, 131.

(2) Ce dont il n'y a ni preuve d! iDdice grave, et qui a*e8t pas même vraiseuiblable, puisque le pape, d'après les aveux de Lionne iui-mâme, Tavait demandé plusieurs fois pour ambassadeur ordinaire. M. Valfrey et après loi Chéruel (Ministère de Mazarin^ t. II, p. 240) racontent, selon un propos recueilli ou ne sait où par le P. Duneau, qu'Alexandre VU aurait parlé de Lionne avec ses familiers comme d'un fiscale e spia. Voici la lettre de Duneau à Maxarin, du 24 janvier 1636 {Rome, 131) : « Je crois avoir déjà mandé à V. Ë. que le pape ne traite pas volontiers avec M. Je Lionne, ne le considérant que comme fiscale e spia per il negotio del cardinal di Retz, » Fiscale ne veut pas dire, comme le prétend Chéruel, agent du fiscy agent de bas étage. Ce terme, en italien comme en espagnol, signifie seulement et a toujours signifié /procureur cfu 7*01, avocat ou procureur général. Une dépèche citée plus haut, du 10 juin i6S5, nous apprend que le pape s*était, un jour, servi de ce mot en présence de Lionne lui-même, et qu'il ne venait à la pensée de personne de lui donner un sens injurieux : «... Vous pouvez l'écrire de notre part, avait dit Alexandre VII, tous cnvoyantnos commissaires en YrdJiïct, le procureur général ou quelque autre fiscal de la part du roi se présentant à eux avec des témoins contre le cardinal de Retz »,nou8 donnerons notre jugement, etc.. En admettant que les deux mots aient été réellement appliqués à Lionne par Alexandre VII, il faut reconnaître que l'application était strictement exacte. Lionne chargé d*épier les démarches et les discours de Retz et de requérir la mise en jugement et la condamnaUon de ce cardinal, était littéralement spia et fiscale^ et le pape avait certainement le droit de se plaindre, devant ses plus intimes conseillers, que le roi de France ne lui envoyât, au lieu d'un ambassadeur, qu'un orficier de police et de justice.

(3) « Non mondar (éplucher, nettoyer) nespole si dice delT Essere nel medesimo grado, o fare il medesimo già detto d'un altro. » (Tommaseo, Nuovo dizionario de' sinonimi délia lingua italiana.)

basse ». Et il termine ses invectives par cette déclaration à peine croyable : « Jefais direà Tabbé Salvetti, [secrétaire des chiffres], pour lui être rapporté, que ce qu'il a gagné à traiter avec moi comme il a fait, c'est que je ne croirais pas la prédication de l'Évangile même, si je ne le tenais dans ma poche pour le vérifier. » — Il désavoue tout désaccord avec la cour; il applaudit bruyamment aux ordres passionnés qu'il en reçoit et se vante même de les avoir inspirés : « Il m'a depuis quelque temps semblé, dit-il, fort indigne de la grandeur de la couronne et du bon état des affaires du roi de dissimuler davantage le mauvais traitement qui lui a été fait en toute occasion depuis ce pontificat qui parait n'être qu'une suite de celui d'Innocent. Aussi aura-t-on vu, dans mes dépêches précédentes, que j'avais proposé moi-même d'ici ce qui m'est aujourd'hui si justement ordonné (1). »

(1) A Brienne, 6 mars 1656. Rome, 131. — C'est bien en enrageant qu'il écrivait encore à Servien, quelques semaines plus tard . « ... Quand je vous pourrai mieux dire de vive voix quelle est la conduite du pape en toutes choses et en quel mépris et décréditement il est tombé auprès du peuple même qui Tavait révéré pour un grand bomme et pour un saint, vous vous étonnerez moins que vous ne faites du procédé qu'il a tenu à l*égard du roi, et que le cardinal de Retz, par ses artifices, ait trouvé moyen de lui faire faire tant de faux pas Tun sur l'autre. W ne lui est rien arrivé que je ne lui aie prédit cent fois, et il ne peut être qu'il ne reconnaisse aujourd'bui qu'il a eu grand tort et qu'il ne s'en repente; mais, avec cela, il sera difficile de le redresser parce qu'il sera facile audit cardinal de lui faire croire qu'il est perdu d'honneur, s'il se relâche pour les démonstrations qu'on fait en France contre lai. L'emploi qu'il a eu sous Innocent n'a pas été une bonne école pour lui. n semble que ce ne soit que le même pontificat continué, tant on trouve en celui-ci de bassesse, d'inapplication aux grandes choses et, ce qui pis est, de menierieSy d'artifices et de manquements de parole; et, comme il est malaisé de juger tout cela compatible avec la sainteté dont tout le monde était persuadé, je ne suis pas le seul des ministres qui a été trompé en lui. Tous les autres ministres en avaient écrit des merveilles à leurs princes et l'ambassadeur de Venise pins que tous. Il n'y a eu que la naissance des occasions de tirer de lui des effets qui nous ait tous pu détromper, et, à mon égard, ces occasions n'ont été que deux : la députation du suffragant et la commission du vicaire. » Si ce sont là les deux senls griefs de Lionne contre Alexandre Vil, on ne peut pas mieux justifier ce pontife; car il résulte des propres dépêches de Lionoc citées plus haut que, sur ces deux points, par une condescendance que Servien loi-même avait louée avec enthousiasme, le pape avait le premier proposé les mesures les plus conformes aux droits et aux intérêts respectifs des deux puissances. Lionne poursuit en ces termes son étonnante dépêche : u Le pape est étourdi, quelque mine qu'il fasse, du coup de mou rappel, et ce cou^f-là a

126 CHAPITRE deuxième:

Sa dernière audience lui fournit l'occasion, qu'il ne manqua pas, de braver sans danger le souverain pontife : « Je le trouvai embarrassé, dit-il, et cela sans doute parce qu'il ne savait pas quelle sorte de discours je lui tiendrais. Aussi fut-il longtemps à me parler de choses indifférentes avant que je pusse ouvrir la bouche. Je lui dis Tordre que j'avais reçu du roi, par courrier exprès, de me rendre auprès de sa personne, et que je ne venais que pour prendre sa bénédiction, afin que mon voyage en fût plus heureux. Il me repartit d*abord par une question : comment il pouvait être arrivé que cet ordre-là avait été su dix jours auparavant? D'où je compris que le cardinal de Retz lui avait pu faire croire que c'était un courrier supposé (1). Je répliquai qu'il n'était pas malaisé à tout le monde de prévoir par avance que, les affaires de Sa Majesté allant ici comme elles faisaient^ je ne pouvais tarder à recevoir un pareil ordre, pour ne pas exposer plus longtemps la dignité du roi et de la couronne aux mauvais traitements que nous recevons pour plaire à nos ennemis et à un sujet rebelle. Il me dit là-dessus qu'il y a des fatalités qui font arriver des choses contre l'intention d'un chacun... Il me voulut après,

été frappé merveilJeusemeat de m'avoir envoyé un courrier exprès. Le cardinal de Retz ne sait plus que lui dire pour le consoler et le rassurer^ si ce n'est qu*on me retire pour la mauvaise satisfaction qu'on a de moi plutôt que pour ceUe qu'on a de lui. Je ne le dis qu'en passant dans ma dépêche de la cour, de crainte qu'on ne s'imagine de delà que f exagère les choses pour mon iutérêt particulier et afin d'obliger la cour à faire quelque chose pour moi, sous prétexte de détruire cette impression que lui donne le cardinal de Retz, etc.. Je serai assez content si j'ai acquis les bonnes grâces de S. Ë. [Mazarin], au point que je le souhaite, en m'attiraut et sur ma famille la persécution dont M. le cardinal deRetx me menace par-dessus tous les autres hommes du royaume. On vient de m'arertir d'une pièce que m'a faite le cardinal de Retz :il a fait écrire par [le baron de] Salers, [agent de Condé à Rome], à M. le Prince que je disais ici en toutes rencontres pis que pendre de lui, et M. le Prince a répondu audit Salers, par une lettre qu'il fait voir aux Français, qu'il se vengera de moi et les siens jusqu'à la quatrième génération... » (27 mars 1656. Rome, 131.)

(1) La réflexion du pape s'explique naturellement : c'est Lionne lui-même qui, pour prévenir le soupçon d'une disgrâce, s'était depuis longtemps vanté d'avoir provoqué et obtenu son congé. Ainsi, dans la dépêche du 13 mars à Mazarin {Rome, 131), il écrivait qu'il avait parlé de son rappel à la reine Christine, pour qu'elle le redit au pape et lui fit craindre qu'on ne lui donnât pas de successeur. La reine s'étant acquittée de la commission, Alexandre vu avait répondu que, si cela arrivait, il s'en remettait à la Providence, puisqu'il n'avait rien négligé pour saUsfaire le roi et le cardinal Mazarin.

comme on dit de deçà, ripigliarcy et me dit qu'il me compatissait beaucoup..., ce qui m'obligea de lui faire comprendre que je le compatissais lui-même, en Tétat où il s'était mis, pour n'avoir pas distingué les artifices d'autrui d'avec la sincère passion que j'avais pour sa gloire et pour son service; et que, pour mon particulier, jamais je n'eus plus sujet d'être content, Sa Majesté me faisant Tbonneur de me rappeler avec des éloges de ma conduite et des témoignages de son affection et de son estime que j'étais bien loin de mériter. — Vous en trouverez, dit-il, en France, de la nôtre, et que non seulement une fois, mais deux et trois, nous y avons témoigné souhaiter votre avancement à de plus grands honneurs qu'on ne vous a voulu accorder. — Je me licenciai en ne lui demandant que sa bénédiction, non pas même des indulgences (1)... »

Un dernier trait. Au cours de sa mission, il avait obtenu du pape avec facilité des grâces nombreuses pour sa famille et pour lui-même. Il lui en manquait une. Son père, devenu veuf, avait été pourvu de l'évêché de Gap et d'autres bénéfices : Lionne, voulant assurer à l'un de ses fils la survivance de l'une des abbayes paternelles, sollicita la double dispense d'âge et de parenté. Sa femme mena l'enfant à l'audience du pape, qui prit avec bonté le placet et accorda sans affectation tout ce qu'on désirait, avec le gratis conforme à l'usage. Lionne, le plus cupide des homines, feignit d'être choqué de ce gratis, et prétendit que sa femme avait agi sans son aveu, comme si cela était vraisemblable, quand il avait consulté le cardinal Bichi pour savoir si elle garderait les agnus-Dei, le bref d'indulgences et un tableau de dévotion de « cent éous », envoyés par le pape! Il courut chez le cardinal dataire, lui déclara impertinemment que, sans cet incident, il n'aurait pas pris congé d^lui, et refusa le gratis. Le cardinal Corradi répondit qu'il avait suivi la coutume observée à l'égard des ministres étrangers, et qu'il désirait n'avoir pas à en parler au pape. 11 offrit même de faire rédiger la bulle sans mention de la demande, et avec la clause de style : mandatum expediéridi gratis

(1) A Briemie. 27 mars 1636. Romct 131.

128 CHAPITRE DErXIÈMK

per viam secretam : « Je rejette bien loin cette proposition, écrit Lionne à Brienne (1), comme m'étant injuriousey lui témoignant que je me sentais oiïensé de la mauvaise opinion qu'il avait de moi. » Le dataire en réfère au souverain pon-

(1) 3 avril 1656. RomCf 131. — Remarquez qu'il ne refusa paa les dispeiua, 11 avait un moyen très simple de prouver la sincérité de ses scnipuleSt c*était de renoncer à ces provisions, ou d'en consigner la taxe. Mais il les emporta fort bien, sacbant qu'en France il obtiendrait aisément un arrêt da Conseil mettant de force fou fils en possession, sans égard pour les droite de la chancellerie romaine. D'ailleurs une de ses lettres, récemment publiée, nous apprend que cette parade de désintéressement dura peu, et qu'il recommen^ bientôt à importuner le pape de ses sollicitations. H avait alors six enfante et il n'en eut pas moins de quatre à la charge de l'Église ! Voici cequ'ilécriyaitàiiD de ses parents, le 18 décembre de cette même année 1656 : «... Mon fils Tabbé [Jules-Paul] est entièrement guéri... A présent que je le vois en bon état, je me suis résolu de ne tarder pas davantage à faire expédier pour lui les bulles de l'abbaye de Solignac, et ftn écrivis vendredi dernier au pape pour avoir le gratis. 11 est vrai que j'ai pris en même temps une résolution snr son sujet qui est, comme il manque d'application pour l'étude et qu'il a grande inclination pour les armes, paraissant même intrépide et rien ne lui ayant jamais pu faire peur, je le veux faire chevalier de Malte et abbé : cette dernière qualité lui donnera moyen de soutenir l'autre, sans incommodité... Mou dessein, si je peux, est de faire le seigneur Pupo [Paul-Luc, troisième fils, qui mounit fort jeune] auditeur de rote et lui faire pousser sa fortune à Rome, et, pour le quatrième, [Artus, quatrième fils, né à Rome en 1655], lui faire prendre la profession ecclésiastique et lui faire tomber les collations et les bénéfices du chevalier. Ce sont mes projets, dont Dieu disposera peut-être tout autrement Ma pensée est aussi, dès que j'aurai tiré l'abbaye que me promet M** le Cardinal, de supplier mon père de résigner son évêché à mon cousin l'abbé de Lesseins, me contentant des bénéfices qu'il a présentement et de quelques autres que S. É. lui fait aussi espérer. Mais, quand il ne pourrait pas avoir ce dernier, je suis tout résolu à la chose, espérant qu'il aura assez de gratitude pour traiter un jour mon quatrième fils comme je l'aurai traité. En même temps, afin que mon père ait moyen de soutenir sa condition, se défldsant de son évêché, il aura les 3.000 livres qu'il s'est réservées sur l'abbaye de Solignac, 3.000 autres que lui cédera mon cousin l'abbé de Lesseins» et ce qu'il me dira qu'il lui faut de plus, je lui en ferai une donation irréTocable entre vifs sur tout mon bien. » (Lettres inédites de Hugues de Lionne, publiées par le D' Ulysse Chevalier, Valence, 1879, p. 83 et s.) — Jules-Paul, abbé de Marmoutier, de Chàlis, de Cercamp, prieur de Saint-Martin-des-Champs, etc., vécut et mourut dans la crapule. {Mém. de Saint-Simon, édit. 1873, t. XV11, p. 239.) — Artus s'était consacré aux missions. 11 devint évêque de Rosalie, vicaire apostolique en Chine, et mourut saintement, en 1713, au séminaire des missions étrangères. (Mém. de Saint-Simon, éd. 1873, t. X, p. 70-71.) — Ëlisabeth- Mélanie, l'atuée des filles, entra dans un couvent de la Visitation, et Madeleine, mariée au comte de Nauteuil, plus lard duc d'Estrées, fut, comme sa mère, fameuse par ses débauches. (Voy. la notice sur la famille de Lionne publiée par U. Chevalier en tète «le l'ouvrage que nous venons do citer.)

AFFAIRE DU CARDINAL DE RETZ i29

tife qui insiste gracieusement. Mais, dit Lionne, je déclare « que, si on expédiait contre mon gré ce mandat, on me mettrait dans la nécessité de le déchirer ». J'ai publié tout cela « à dessein » .

Ainsi se termina la mission de Lionne. Parti de France sous un titre équivoque, agent de Mazarin plutôt que ministre du roi, réduit à la tâche d'exiger Temprisonnement d'un cardinal et la déposition d'un archevêque de Paris, il n'est pas encore arrivé à Rome que le saint-siège devient vacant. Il lui est donné d'assister à un conclave et aux commencements d'un pontificat. On n'a plus désormais à revenir sur les griefs passés^ et il sera facile de rétablir entre la France et la papauté cette concorde qui est toujours si utile à Tune et à Tautre. Connaissant à fond, depuis le congrès de Westphalie, les besoins et les dispositions des peuples européens. Lionne va étudier les grands intérêts qui ont leur centre à Home, et il pourra en rapporter à sa cour des informations précieuses pour inaugurer une politique conciliante. Quels services a-t-il rendus? Quelle influence a-t-il exercée sur le conclave? Il a, par ses manœuvres personnelles, aggravé le danger des ordres envoyés par Mazarin au cardinal d'Esté : il n'a su prendre aucune autorité sur la faction du roi. Même après la lettre de Sacchctti à Mazarin, il a exclu le pape déjà visiblement désigné, et il s'est agité étourdiment, obéissant dans ses meilleurs jours au conclavîste Thévenot, vrai directeur du parti français. Puis, il a couronné son œuvre en revendiquant le principal mérite d'une élection préparée par d'autres et toujours combattue par lui!

Alexandre VII une fois installé sur la chaire de saint Pierre, quelle attitude Lionne prend-il devant sa bienveillance impartiale? S'il n'est pas responsable de l'absurdité de ses instructions^ il ne peut du moins se soustraire au reproche d'avoir irrité davantage le roi et Mazarin contre le pape, dont la fermeté ne repoussait que les concessions injustes. Cet homme, qui sera un jour secrétaire d'Etat des affaires étrangères, qui donnera le branle à la politique religieuse du règne, a-t-il songé à l'avenir? Était-il donc si malaisé de faire tourner au profit de la France la passion d'Alexandre VII pour la paix? Mazarin ne pardonnait pas au pape de croire, avec toute TEu-

LODIS XIV ET LB SAINT-SIÈGE. — l. 9

rope, qu'il prolongeait la guerre plus qu'il n'était légitime. A supposer que cette opinion fût erronée, ce n'était pas une marque d'hostilité contre la France; et l'historien équitable doit reconnaître que la modération conseillée par le pape aux vainqueurs était plus favorable que de nouvelles conquêtes à la gloire et à la prospérité de notre pays. D'un autre côté, quel acte, quelle parole de Lionne donne à penser qu'il eût à cœur les intérêts de la religion et de l'Église? Pouvait-on, sans cela, être un homme d'État digne de ce nom, particulièrement au xvii^ siècle? Cherche-t-il à nouer avec les membres du sacré collège des rapports d'estime et de confiance? Non, mais s*il soupçonne quelque part une conscience disposée à faiblir, il s'offre pour entremetteur d'un honteux marché. Humilié à Rome dans sa vie publique par ses échecs répétés et par les défiances de Mazarin^ il Test bien davantage dans sa vie privée. Celui qui a déjà scandalisé Rome par son libertinage, en 1642, y est revenu, en 1635, mari notoirement débauché d'une femme dont les débordements dépassaient les siens. Alexandre YII est le seul Romain qui, par égard pour le roi, Taccueille toujours avec considération et bonté. Cependant c'est sur ce pape qu'il concentre tous ses ressentiments, et qu'il se venge des affronts infligés à son orgueil par le cardinal Mazarin, par le cardinal de Retz, par ses ennemis de Rome et de France. Il rentre à Paris, dévoré de cette rage dont il parlait à Servien, et qu'il gardera toujours contre Alexandre VII et contre le saint-siège. On peut prévoir à quels excès ces souvenirs porteront un homme sans foi, sans scrupules, sans mœurs, quand il sera Tun des conseillers les plus écoutés du jeune Louis XIV. C'est Lionne principalement qui fera de l'affaire des Corses un des scandales de Thistoire : il rivalisera d'ingratitude avec ce même cardinal de Retz, dont il avait été le persécuteur acharné, et qu^ Alexandre VII avait si généreusement protégé contre lui; et tous deux se réconcilieront pour rédiger ensemble les articles les plus odieux du traité de Pise !

RAPPORTS DE LA. COUR DE FRANCE AVEC ALEXANDRE VII, SOUS LE MINISTÈRE DE MAZARIN JUSQU'a LA PAIX DES PYRÉNÉES. 1656-1659.

Dernien efforts de Retz pour troubler le diocète de Parit ! il est promptemeiii réduit 4 Vïmpuissance par Alexandre Vli. U i'éloigae de Kome. — loquiétudes que dopne à Rome la prolongatioa de la guerre outre la France et TEspugue. Les deuz couronnes recherchent eu même temps rallionce de Gromwell : Alexandre VII les blâme l'une et l'autre. Irritation de Haïarin. — Assemblée du clergé de France de 1655-1656. Bref aux évoques en faveur de la paît. Audience royale du 28 avril 1656 : démonstrations scandaleuses de la cour et de l'assemblée eoBire Alexandre VU. Justification du pape. Pour effrayer Kome, Masarin s'appuie sur Us jansénistes et les gallicans. — Alexandre retire le nonce Bagni et le remplace aussitôt par Piccolomini, agréable au roi. Mazarin prolonge encore ia vacance de l'ambassade française à RooM. Le P. Ouneau, son agent secret, lui envoie de fausses dépêches de la cbancellsrie pon* tiflcale, et loi propose de faire voler les papiers de la nonciature de Paris. Conséquences de ces infAmes pratiques. — Traités de la France avec Cromwell : développement de la guerre. Alfooee d'Bsta, généralistime des armées françaises en Italie, reçoit l'ordre de menacer les Etats romains. La cour de France excite contre le pape les ducs de Parme et da Modënc. Afl'aires de Castro et de Comacchio. Mission de Jeure-Millet h Home : août 1658. — Voyage du P. Duneau en France : ses délations contre la cour pontificale. — Négociations entre l'Espagne et la France : Mazarin en cache au pape l'ouverture et les progrès. Traité des Pyrénées : articles 99 et 100 offensants pour le saiut*siège et imposés à l'Espagne par Mazarin. (^oncIosi(»o de la paix, 7 novembre 1659. Procédéts injurieux de Mafaria et de Louis XIV envers le souverain pontife. Condescendance et dignité d'Alexandre VU, Promotion 4u car* dinal Mancini, allié de Mazarin.

Dé^u dans son espoir de traiter avec Mazarin par 1 entre'* mise de Christine et de Mazzinghi, enhardi par le départ de Lionne, Retz exécuta bientôt une résolution qui, en suscitant de nouveaux embarras à la cour de France, lui semblait rendre son accommodement plus nécessaire et plus prochain. On apprit tout à coup qu'il avait retiré à M. du Saussay les pouvoirs de vicaire général (8 mai], et que le diocèse de Paris ftllait retomber dans ses anciennes agitations. Si Alexandre Yll avait eu les sentiments que Mazarin affectait de lui prêter, il siurait vu sans peine renaître des troubles qui ne pouvaient Hre apaisés par la puissance civile, et qui donnaient au saintsiège Toccasion de mettre à haut prix son concours. Avant de luitter Rome, Lionne avait annoncé, avec une satisfaction visible, quQ la santé du pape décliixait rapidement, sous Tin-

ilucnce du mal terrible dont il était depuis longtemps atteint(l', et des soucis que lui causaient les affaires de France. Mais ni le ressentiment des offenses, ni la peur n'avaient d'empire sur Alexandre VII, et, sans attendre les plaintes du roi, il déploya son autorité pour rendre vaines les méchantes intentions de Retz. Le P. Duneau venait justement d'avoir avec le secrétaire d'État Rospigliosi un entretien important, dont il envoya la relation à Mazarin : « Votre Éminence, disait-il, sait que c'est un des ministres les plus confidents de Sa Sainteté : il m*a semblé que des choses qu ilm'a dites Votre Eminence en pourrait tirer quelque lumière pour se mieux éclaircir de la vérité. Premièrement, j'ai reconnu que ledit seigneur est fort partial de Votre Éminence, et, pour me le faire croire, comme aussi les autres choses qu'il me disait, il m*a répété souvent que, lorsqu'il affirmait quelque chose, on devaitia tenir pour vraie... Il m'a donc assuré, avec toutes les protestations d*un homme d*honneur..., que c'est une moquerie de dire que le cardinal de Retz gouverne le pape pour les affaires de Fance, étant certain que Sa Sainteté ne lui demande conseil de rien et encore moins de ce qui concerne la France, ayant assez d'occasions pour le tenir suspect en cette matière; que lui, M. Rospigliosi, savait que ledit cardinal, qui n'avait presque point d'audiences de Sa Sainteté que celles qui se donnent au consistoire, en sortait pour l'ordinaire mal satisfait et très affligé, ce qui est conforme à ce que j'ai mandé plusieurs fois à Votre Éminence^ bien que quelques-uns aient écrit par delà le contraire. » Depuis qu'il avait pris l'administration du diocèse, M. du Saussay avait mécontenté le souverain pontife en permettant à Tévêquc de Goutances de conférer encore les ordres, sans tenir compte de la suspense a divinis prononcée contre ce prélat par son métropolitain l'archevêque de Rouen. Mais, sans s'arrêter à ce grief, Alexandre VII était toujours

(1) La pierre : il avait déjà subi la taille avant son exaltation. — Le pape, qui depuis longtemps se lève deux ou trois fois la nuit pour faire de Teau, se plaint maintenant de le faire dix ou douze fois, et il porte la main an côté gauche. Lionne invite Mazarin à consulter Valot, médecin du roi, sur ces symptômes. (20 mars 1656.) — Depuis qu'il a appris mon rappel, le pape « smqrirt et repose beaucoup moins n. (3 avril 1656. Rome, 131). Déjà, dans de précédentes dépêches, Lionne parlait avec orgueil de la mélancolie du pape.

prêt à satisfaire le roi, salvis juribus Ecclesise : lorsqu'il connut Faction de Relz, « il en fut merveilleusement étonné,... et sur l'heure même Sa Sainteté écrivit de sa main un billet à M. Rospigliosi, lui ordonnant d'écrire à M. le nonce que cette révocation s'était faite à son insu et qu'il la blâmait, voulant qu'on sût par delà qu'il en était extrêmement fâché,... J'assure aussi Votre Eminence, écrivait le P. Duneau, que le pape désire plus que jamais bonne union et intelligence avec le roi et avec elle. » — « Sa Sainteté est en peine du trouble que causera la révocation du grand vicaire envoyée par le cardinal de Retz, et lui tarde qu'on sache par delà que c'est contre son aveu... Le cardinal de Retz partit vendredi pour aller aux bains de San-Gasciano, de quoi on s'est étonné parce qu'il avait quitté cette pensée et qu'il ne l'a reprise que dans l'appréhension de la colère du pape, qu'il a su être mal content de sa révocation (1). » Tous les correspondants de Mazarin confirmaient ce témoignage. Le pape, dit Tabbé Thoreau, avait défendu au cardinal de Retz de rien faire qui déplût au roi : ce prélat « fut fort surpris du discours, et ne répondit rien sur cela, et prit congé de Sa Sainteté. Néanmoins, sans s'arrêter à ce que le pape lui avait dit, le 8* de mai, il envoya sa révocation (2). »

C'était offenser Mazarin que de rendre justice au souverain pontife. Il répétait avec le P. Duneau le jeu qui avait si souvent indigné Lionne lui-même : il lui reprocha de se laisser tromper par le pape, et demanda utie démonstration éclatante (3), si l'on voulait lui persuader que l'acte de Retz ne fût pas approuvé par la cour pontificale. Le P. Duneau, à l'exemple de Lionne, changea de style pour plaire au cardinal, retira ses éloges et incrimina les intentions d'Alexandre VII : il écrivit au cardinal Antoine Barberini, qui était alors en France, sachant bien que sa lettre serait montrée au premier

(1) Duoeau k Mazarin, 5 et 12 juin 1656. Rome, 131.

(2) Thoreau écrivit deux rapports, le même jour : Tun, au cardinal Mazarin, l'autre à son frère, agent du clergé. Ils sont tous deux au vol. de Aome, 131.

(3) « V. É. m'ordonne, par sa lettre du 22 juin,... de ne plus parler d'affaires au P. Sforza Pallayicino, voyant que c'est en vain qu'on représente au pape ce qu'il ne veut entendre^ etc. » (Duneau à Mazarin, 24 juillei 1656. Rome, 131.)

t34 CHAPITRE TROISIÈME'

ministre (1) : M. le cardinal Mazarin s'est plaint à moi de la révocation, « m'ajoutant qu'il ne pouvait croire que le pape n'y eût consenti, et que cela pourrait causer grand préjudice au saint-siège, s'il n'y était remédié promptement. Mais Sa Sainteté nie de l'avoir su et désapprouve le procédé du cardinal de Retz. On réplique qu'il faut donc que Sa Sainteté témoigne son ressentiment contre lui, autrement on aura sujet de croire qu'il y a collusion; nous verrons à quoi elle se résoudra. Le cardinal Bichi lui en parla fortement jeudi dernier. Sa Sainteté veut bien qu'on nomme un grand vicaire agréable au roi, mais je la vois disposée à ne pas vouloir que M. du Saussay soit rétabli, à cause de la faute qu'elle dit qu'il a commise en faisant donner les ordres à (2) M. deCoutancos. Si Dieu n'y met la main, nous allons avoir une entière rupture entre le pape et la France. C'est merveille comme Sa Sainteté s'arrête sur les moindres pointillés, ne prenant conseil de personne que de soi-même, et ne voulant se fier au cardinal Mazarin , qu'il croit avoir des intentions contraires aux siennes... » Mais il fallait bien se rendre à l'évidence, et l'abbé Thoreau répétait encore : « ...Je me confirme tous les jours dans l'opinion-que j'ai que M. le cardinal de Retz est très mal dans Tesprit du pape, et je crois que, quand même le mal qui est en cette ville (3) cesserait, il ne lui permettrait pas de retourner, afin de trouver plus de facilité de s'accommoder avec le roi, en faisant voir par son éloignement, qu'il ne le favorise plus. Le mécontentement de Sa Sainteté envers ce cardinal ne vient point d'ailleurs que de la révocation qu'il a faite contre sa volonté, car elle ne voulait point qu^elle se fît sans l'agrément du roi... (4). » LeP. Duneau n'osa même plus refuser ses louanges au souverain pontife : M. le cardinal de Retz, dit-il (5), « est bien en peine de la résolution que le pape a prise de l'obliger à révoquer sa révocation de grand vicaire et de réta-

(1) Et, en effet, elle est rangée parmi les dépêches adressées au cardinal Mazarin. {Rome, 131.)

(2) C'est-à-dire par.

(3) La peste.

(4) A Mazarin, 24 juillet 1656. Rome, 131.

(.5) Au cardinal Antoine, 3 juillet 1656. Rome, 131«

blîr M. du Saussay. Il a écrit à Sa Sainteté pour la prier de ne le point obligera cela;.... maisje crois que Sa Sainteté tiendra ferme en sa résolution, pour effacer l'opinion qu'on pourrait avoir qu'elle a consenti à la révocation. Après que le sieur du Saussay aura exercé encore quelque temps cette charge de grand vicaire, Sa Sainteté fera en sorte que la commission soit donnée à celui que le roi nommera, sans qu'il puisse être révoqué, pour ne pas retomber dans les mêmes inconvénients.»

Alexandre VII, toujours disposé à mettre le cardinal de Retz^ en jugement, s'il avait en main la réquisition du roi (1), ne se prêta pas aux rigueurs bruyantes qu'exigeait Mazarin, mais il restaura l'ordre partout et promptement, par un usage ferme et discret de son autorité : « Je suppose, dit le P. Duneau (2), que les ordres donnés par Sa Sainteté pour le rétablissement du grand vicaire auront apaisé toutes choses par delà. Maintenant on parle fort en cette cour de la résolution que le cardinal de Retz a prise de quitter l'Italie; il n'y a personne qui ne blâme sa conduite... Il ne se peut dire combien cette conduite, dans la conjoncture des affaires présentes (3), le fait passer pour un brouillon, turbulent, séditieux et malintentionné. Le pape en est scandalisé et se tient offensé de ce qu'il s'en est allé sans lui avoir demandé la permission... Ce qui me fait représenter à Votre Éminence, avec tout le respect que je lui dois, qu'il me semble être temps d'envoyer ici au plus tôt un ambassadeur pour tirer les avantages qu'on peut espérer de ce mécontentement du pape et de l'indignation qu^il a conçue contre le cardinal de Retz; car j'assure Votre Éminence qu'il est entièrement décrié par deçà et que c'est peut-être l'une des causes

(1) DuDean à Mazarin, 17 juillet 1656. Rome, 132.

(2) A Mazarin, 26 août 1656. Rome, 131.

(3) Tout le monde remarqua que le cardinal de Retz avait quitté l'Italie au moment où se répandait la nouvelle que les Espagnols, sous la conduite de Condé, venaient de forcer les Français à lever le siège de Valenciennes. Il M soupçonné de s'être rapproché du royaume pour y provoquer des troubles et occuper une partie des troupes qui devaient être envoyées contre Condé. Il est absolument ruiné dans l'esprit du pape et du sacré collège, écrivait Thoreau. « Le pape même le tient pour un fourbe et pour Tesprit le plus inquiet et le plus brouillon qu'il ait jamais connu. » (A Mazarin, 21 août 1656. Rome, 131.)

qui Ta obligé |de s'en aller ailleurs, voyant Taversion de Sa Sainteté et le peu d'estime qu'on fait de lui. »

Le procédé du souverain pontife était si droit et si favorable à la cour de France qu'elle daigna ne s'y montrer pas tout à fait insensible. La fuite du cardinal de Retz, écrivait l'abbé Thoreau, achève de perdre ce prélat dans l'esprit des Romains, qui ne voient plus en lui qu'un « homme capable d'être chef d'une sédition ». J'ai communiqué à Sa Sainteté la lettre écrite par le roi à rassemblée du clergé sur la révocation du grand vicaire. Elle l'a lue deux fois « sans dire autre chose, mais j'ai connu qu'elle y a pris plaisir : j'espère qu'elle donnera entière satisfaction au roi. Je l'y vois tout à fait disposée (1). » — « J'ai fait entendre au P. Sforza Pallavicino, dit à son tour le P. Duneau (2), qu'on avait reçu avec applaudissement les premiers sentiments de Sa Sainteté touchant la révocation, et le zèle que Votre Éminence a témoigné pour sa personne et pour le saint-siège en cette occasion, ainsi que m*a mandé M. le cardinal Antoine, particulièrement en ce qu'elle a empêché que le Parlement, qui se voulait mêler de celte affaire et donner des arrêts, n'en prît aucune connaissance. » Mazarin luimême fut réduit à écrire à ses confidents de Rome : « Il n'y a plus personne ici » pour croire que le cardinal de Retz, comme il s'en vante encore, possède la confiance et la faveur du pape (3).

Ce n'était point pour êlre agréable au saint-siège que Mazarin avait soustrait l'affaire de Retz au Parlement, mais par défiance d'une compagnie où le premier ministre comptait encore tant d'ennemis personnels. Le Grand Conseil, qui fut préféré pour instruire de nouvelles procédures contre Retz, n était pas moins hostile à la juridiction pontificale (4).

(1) A Mazarin, 4 septembre 1656. Rome, 131.

(2) A Mazarin, môme jour. Rome, 131.

(3) A Duneau, 12 octobre 1656. Mazarin écrit le même jour à Tboreau, avec une variante : « 11 n'y a presque plus personne, etc. » [Rome^ 131.) — Dès le 26 septembre il écrivait à la reine. « Je vous dirai qu'il n'y a rien de plus certain que le pape est fort offensé de la révocation que le cardinal de Retz a faite de M. du Saussay, de la mauvaise coudulte que le dit cardinal a tenue en Italie, et de ce qu'il est parti snns coDgé de S. S. » (Chéruel, Ministère de Maza" ririt U III, p. 42, note 3.)

(4) 16 octobre 1656 : Ordre d'arrêter le cardinal de Retz et de le conduire à Vincennea « potir être représenté à Sa Sainteté, n — V. plusieurs arr6t« ren*

Ainsi furent calmées, grâce à la prudence d'Alexandre Vil, les dernières agitations de ce que Ton appelle la Fronde ecclésicistique. Le cardinal de Retz, impuissant et méprisé à Rome comme à Paris, disparut complètement de la scène pendant plusieurs années, menant à l'étranger la vie la plus honteuse, jusqu'au jour où, Mazarin étant mort, il se démit librement de son archevêché et obtint le pardon de Louis XIV.

Mais, quelques bienfaits qu'elle dut au pape, la cour de France gardait contre lui la même inimitié. Lionne n'était pas arrivé à Paris que Mazarin y provoquait, à l'occasion même de iapai& si ardemment souhaitée par toute l'Europe^ un éclat qui ruinait d'avance la médiation d'Alexandre Vil. La chrétienté n'était pas encore habituée à la pensée que des nations catholiques pussent conclure une alliance durable à Tiusu et sans la garantie de la cour pontificale. On n'oubliait pas que, dans leurs premières négociations de Westphalie rompues en 4648, les cours de Paris et de Madrid avaient accepté l'entremise d'Urbain VIII, d'Innocent X et de Venise. L'Europe s'attendait donc à voir le pape et la Seigneurie reprendre leurs places de médiateurs, lorsque les Français et les Espagnols déposeraient les armes. Mazarin lui-même n'osa dévoiler que peu à peu son dessein d'exclure l'intervention d'Alexandre. Tant qu'il put craindre que Cromwell ne s'unît plutôt à Philippe IV qu'à Louis XIV, il excita le mécontentement du pape contre le Roi catholique, qui cherchait, dans l'amitié des régicides et des protestants, un moyen de poursuivre avec succès la guerre contre la France. J'ai entretenu Sa Sainteté, écrivait Lionne, des propositions faites au Protecteur par les Espa* gnols et par le prince de Condé d'attaquer Calais^ de remettre cette ville aux. Anglais, de descendre à la Rochelle et de soulever les Huguenots. Elle en fut indignée et « me répondit qu'elle ne doutait nullement de la chose, et que, quand il y entrait un grand intérêt politique, il n'avait que trop vu que ceux de la religion n'étaient guère considérés » (l)..Mais le blâme porté par Alexandre VII contre les Espagnols réfléchis-

das par le Grand Conseil, du mois d'octobre au mois de décembre 1636 : Rome, 131.

(1) Brienne, 28 juin 1655. Rome, 129.

sail sur Mazarin, qui, dans le même temps, offrait aussi son allianceà TAngleterre, reconnaissait à Cromwell le droit de protéger les hérétiques sur le continent^ et se faisait un mérite auprès de luide n'avoirjamaisappelé sa commisération surles catholiques de la Grande-Bretagne! « Je ne désire rien tant au monde, dit le cardinal à l'Anglais Downing, que de m'entendre avec Son Altesse le lord Protecteur.... Quant aux protestants de France..., s'il y a quelque chose que le Protecteur désire pour eux et qui soit compatible avec l'honneur de la France, je le ferai, quoique, pour mon compte, je ne sois point intervenu en faveur des catholiques d'Angleterre » (1). Mazarin éprouva quelque embarras lorsqu'il fallut préparer Alexandre VII à la nouvelle de son premier traité avec Cromwell : il refusa Rome pour siège du congrès, laissant au pape, en apparence, le choix entre les autres villes, mais lui marquant clairement sa défiance. Je l'ai informé sous le sceau du secret, écrivit Lionne, des offres que nous fait le Protecteur. « Sa Sainteté me repartit que les Espagnols se plaignaient, au contraire, que c'était la France qui leur avait jeté Cromwell sur les bras. » Suivant les ordres de M. de Brienne, je lui parlai du futur congrès, du lieu et du temps à déterminer. Je m'appuyai sur l'exemple de Clément VIII, qui lui-même avait décliné le choix de Rome : je citai le cardinal d'Ossat. Sa Sainteté m'interrompit en disant : Il suffit que le roi n'en veuille pas. Mais, comme je liens à ce qu'elle trouve mes raisons bonnes et fortes, « et qu'il ne lui reste pas le moindre soupçon imaginable que nous veuillions éviter sa présence dans le traité ou la médiation de sa personne propre : Au contraire, [lui disje], c'est le plus ardent désir que monseigneur le Cardinal ait instillé dans l'esprit du roi, tant afin que Votre Sainteté remportât seule, s'il est possible, la gloire d'avoir conclu en personne ce grand ouvrage, qu'afin qu'elle fût témoin de quel pied chacun y marchera... » Votre Sainteté a promis « ses inclinations et bénédictions à celle des couronnes qui apporterait le plus de facilité de sa part à l'avancement de ce grand

(1) Dans l'entrevue de la Fère. (Downing à Thurloe^25 novembre 1655: cité par M. Guizot, Histoire de la Révolution d'Angleterre^ t. IV, p. 219.)

SUrrE DU MINISTÈRE DE MAZARTN 139

ouvrage... » Le roi laisse à Votre Sainteté le choix du lieu (sauf Rome), et voudrait qu'elle y pût être elle-même (1) : le cardinal Mazarin serait heureux de se jeter à ses pieds (2). — L'ambassadeur de France auprès de la Seigneurie reçut Tordre de protester devant les Pugadi « des grandes dispositions de Sa Majesté pour la paix sous la médiation du pape et de la République (3) ». Mais bientôt les dépêches de Brienne annoncèrent que la cour de France ne tenait plus à cacher sa résolulion. J'ai, écrivait ce ministre à Lionne, fait entendre au nonce et à l'ambassadeur de Venise qu'après celle campagne le roi se rendrait aux Pyrénées si le Roi catholique y voulait venir, à moins que la paix ne fût faite, cet été, en Flandre ou sur les frontières, par ministres publics ou « personnes cachées ». Le nonce m'ayant répondu moins à mon gré que le Vénitien, j'ai dit à celui-ci « que ce serait le ministre de la République qui serait le vrai médiateur de la paix » (4). C'estle même jour (iO mars 1656) que Mazarin avait ordonné à Lionne derentrerdans le royaume.

Alexandre VII, ignorant encore celte menace de rupture, expédia en France (20 mars) un bref destiné à l'assemblée du

(1) « Le pape s'est plaint de ce qu'on ne lui donnait que des paroles générales; qu'il s'étonnait que les Français eussent Rome pour suspecte ; que, par la grâce de Dieu, il était en liberté et ne se laisserait gouverner ni surprendre par qui que ce soit; qu'il n'était satisfait ni des uns, ni des autres. Bien y avait-il cette différence entre les Français et les Espagnols, que ceux-ci répondaient nettement à ce qu'on leur demandait et le donnaient par écrit, au lieu que ceux-là ne voulaient point donner d'écrit pour avoir, après, liberté de changer et de se dédire, et qu'ayant demandé à M. de Lionne qu'il lui laissÀt quelques écritures qu'il lui avait communiquées, il ne l'avait voulu faire, disant n'en avoir pas l'ordre : de quoi S. S. s'est montrée fort offensée, jusqu'à me dire que peu s'en fallait qu'il ne commandât à M. de Lionne de se retirer et de ne plus traiter avec elle. » — « Le plus grand contentement que V. É. saurait donner au pape, c'est de venir à quelque détail qui lui puisse faire espérer la paix. » (Duneau à Mazarin, 17 et 24 janvier 1656. Rome^ 131.) — Le pape me demande si je sais quelque chose des conditions de la paix. Il trouve juste que les Espagnols, étant vaincus, se résignent à des pertes et finit ainsi : « II nous semble que, pour espérer de faire quelque chose de bon en une assemblée, il faudrait avoir un peu dégrossi les matières et savoir à peu près par où Ton en peut sortir. » (Lionne à Brienne, 14 février 1656. Romey 131.)

(2) 8 novembre 1655. Rome, 130.

(3) Du-Plessis-Besançon à Mazarin, 15 janvier 1656. Venise, 79.

(4) 10 mars 1656. Rome, 131.

clergé, qui avait enfin ouvert la session à Paris, el portant aux évèques, avec la bénédiction apostolique pour leurs travaux, l'invitation à supplier le roi de favoriser le rétabli ssemeot de la paix (1). Le cardinal-ministre simula un extrême irritation de cette démarche si légitime. Il se fit apporter le bref par Tarchevêque de Narbonne, qui Tavait reçu du nonce, et concerta aussitôt avec ses affidés une scène dont le scandale dépassa ses prévisions, car il essaya ensuite d'en cacher certains incidents(2). Le 28 avril 1656, une nombreuse députationde rassemblée parut devant Louis XIY, entouré de la reine-mère, du cardinal Mazarin, du chancelier^ des ministres et des principaux seigneurs de la cour, et se plaignit avec emphase que le pape, entrant sans droit « dans les mystères d'État » , osât « exhorter le roi à la paix » et ce lui prescrire le lemps^ le lieu et les conditions de faire la paix ou la guerre. En finissant son discours, Tarcheveque de Narbonne voulut présenter ce bref au roi, mais Sa Majesté repartit qu'elle n'avait pas besoin de

(1) Voici le texte, coUatiouné par dous sur le registre coDservé aux archifes secrètes du Vatican : Aiexandri VII epistolx ad pnncipeSy etc,^ année 1656, Ep. 520. « Vcnerabilibus fratribus archiepi^copis, episcopis aliisqoe nomioe cieri galiicani Parisiis congregatis. » La table analyse ainsi ce bref : « Comnundat iis Ecclesix divinxque glorix rationes. » L'article relatif à la paix n*est qu'accessoire . «c Venerabiles fratres, salutem. Prœclara sont quœ de Testra pietate ac virtute sibi bfec sancta sedes pollicetur. Neque enim unam omniam inentem aliam futuram putat ab ea quaiu mirifice utilem et divinœ glorie augendse percupidam in ecclesiaruni ac sui mnneris administratione eiperta adhuc usque singulorum est, ac propterea ita animatos istuc conTeniase non dubitamus ut, quidquid sit ex Ecclesise dignitate ac religionis re, Ulad omaes sintunîce spectaturi, atque in eo concordissima futura sit voluntatam conspiratio. De quo zelo ac domus Dei tueniiœ ardenti plane studio ut aammopere vos laudamus, ita iliud vobis omnibus in primis et accurate commendatam esse cupimus, quo uuo duutaxat.a totcalamitatibusmiseriisquerecipere secatholicuui nomen videtur posse, nempe ul apud chinstianissimum Regem^ eujut alioqui eg régie perse ad pacem ac tranquilliora consilia propensus aninuu eit, sedulo agalis, quo omnium votis precibusque expetitum bonum dtu, qtiod in ip»o estf nedi/feralf deque universàchristianàrepublicàtam amplo ac magno beneficio, quod majorum suorum est, promereatur... »

(2) Pour connaître la vérité entière, il faut consulter non seulement le 1V« volume des Procès verbaux des assemblées du clergé, pages 260 et »uiT., et Pièces justificatives, pages 119 et suiv., mais encore le volume de Rome, 131, où l'on remarquera notamment une pièce datée du 24 avril, sur laquelle Marca, archevêque de Toulouse, a écrit de sa main : « Ce n'est poê dans le prof:èS'Verbal de l'assemblée >», et une Relation de la dépulation envoyée au roi.

SUITE DU MINISTÈRE DE MAZARIN Hl

le voir », et donna la parole au chancelier. Séguier prononça une assez longue harangue, rédigée par Servien, qui n'était qu'une violente invective contre le souverain pontife. Sa Majesté, disait-il, ne veut point voir ce bref « qui parait avoir été fabriqué par les ennemis de l'État et par intelligence avec l'Espagne », dont le pape a toujours pris le parti contre la France. Le Saint-Père ne Ta envoyé que par les conseils du cardinal de Retz et du prince du Condé, et s'associe aux complots de sujets séditeux qui veulent « porteries peuples à quelque soulèvement contre leur souverain, sous prétexte de demander à Dieu la paix... Il suffit d'être bon Espagnol, mauvais Français, criminel de lèse-majeslé et rebelle pour être bien venu à Rome! — Ce discours fini, lorsque les députés faisaient la révérence pour se retirer, la reine prit la parole et leur dit : Messieurs, on fait grand tort au roi, à moi et à ceux qui ont rhonneur d'assister en ses conseils, quand l'on doute des intentions du roi pour ce qui est de la paix ; car assurément il n'y a rien qu'il ne souhaite plus ardemment, et il n'y a personne aussi de son conseil qui ne la désire avec passion et qui ne voulût donner de son sang pour en avancer la conclusion. Maisje répondrais bien que ceux qui ont porté le pape à prendre, en ce rencontre, des voies qui blessent l'autorité du roi sous le prétexte d'avancer la conclusion de la paix, et qui témoignent en apparence de la désirer avec tant d'empressement, n'ont eu pour but que d'y apporter des obstacles, de peur de la voir conclure plus tôt qu'ils ne voudraient, n'y ayant rien dont ils aient tant d'appréhension que de voir cesser le trouble, qui est leur véritable élément (1). » L'assemblée rédigea ensuite une réponse au pape, mais en termes si peu respectueux (2) que le

(1) Relation de la députalion envoyée au ro>'. Home^ 131. Le procès-verbal de la séance, le discours du chancelier et celui de la reine ont de nombreuses correcUons et additions de la main de Mazarin ou d'Ondedei.

(2) Une Histoire de l'assemblée du clergé de 1633 attribuée à Robert François d*Aigreville, et qui existe en manuscrit aux Archives nationales (G«* 655^ fol. 383 et ss.) rapporte qu'une partie des membres de l'assemblée protestèrent contre la rédaction de cette lettre dont les termes avaient été inspirés par Mazarin. 11 fallut que le cardinal se rendit lui-même à rassemblée pour obtenir du clergé l'approbation de la lettre : « L'on ne put, dit d'Aigreville, empêcher le plus grand nombre deé dépotés de déclarer qu'ils l'approuvaient, les uns par leur silence, et les autres par des paroles que la crainte ou la

nonce refusa de la prendre. <( Il dit néanmoins qu*il voulait bien en recevoir la copie, pour verser dessus autant de larmes qu'il y avait de caractères, pour tacher de les effacer; ce qui obligea de se servir de la voie du cardinal Bichi, vice-protecteur de la France, pour la faire mettre entre les mains de Sa Sainteté (1). »

Des diverses accusations dirigées contre le pape, aucune ne supportait Texamen. Le nonce, disait-on, avait remis le bref à Tarchevêque de Narbonne, insidieusement, « sous prétexte d'une affaire particulière, par une souplesse et une subtilité indigne de son caractère, de sa qualité, et de la maturité de son âge ». Or, quatre évêques, que nommait Bagni, l'avaient entendu dire à Tarchevêque : « Ecco imo brève per la pace (2). » Le cardinal de Retz était si pou on faveur au Vatican que, justement à cette époque, il s'apprêtait à quitter Rome, nourrissant déjà dans son âme, contre Alexandre YII, cette haine qui déborde dans les dernières pages de ses Mémoires. La première pensée du bref appartenait au secrétaire d'État^ si bien intentionné pour la France, le futur Clément IX : « Je remarque de plus en plus, écrivait le P. Duneau (3), que cette cour est grandement altérée des propos que tint M. le chancelier en sa harangue et réponse au sujet du bref de Sa Sainteté, laquelle tâche par tous les moyens de faire connaître qu'à tort on a voulu condamner son procédé, qu'elle proteste avoir été entièrement éloigné de tout mauvais dessein de nuire à qui que ce soit... » M. Rospigliosi m'a récemment « assuré, avec toutes

flatterie faisait sortir de leur bouche. Aiusi le procès- verbal se trouva chargé d'une fausse approbation générale qui fut donnée à cette lettre... »

(1) Procès-verùaux du clergé^ t. IV, p. 262, note 3.

(2) Proces-verbaux du clergé^ t. IV, {). 260, note 3. — « Le nonce a informé le pape qu'il avait bien informé M. de Narbonne du contenu du bref, et qu*il le prouverait par le témoignage de quatre évêques. Sa Sainteté ma dit qu'elle ne pouvait pas s'imaginer que son nonce dit une chose pour une autre, comme on l'accusait hautement de l'avoir fait, et qu'elle voulait qu'il fit paraître son innocence; qu'elle s'étonne du procédé de M. de Narbonne, qui a voulu faire croire que son nonce usait de surprise, ce qu'il ne pouvait faire, agissant selon ^eg intentions qui sont bonnes et sincères, et qui ne tendent qu'à procurer un bien qui doit être désiré de tout le monde : je me sers des propres termes de Sa Sainteté. » (L'abbé Thoreauà Mazarin, Ujuio 1656. Rome, 131.)

(3) A Mazariu, 5 juin 1656. Rome^ 131*

SUITE DU MINISTÈRE DE MAZARtN 143

les protestations d'un homme d'honneur, que le cardinal de Retz n'a rien su du bref et que Sa Sainteté ne lui en a donné ni part, ni demandé conseil;... que lui, M. Rospigliosi, avait suggéré à Sa Sainteté que c'était la coutume quand les prélats de France s'assemblent, de leur envoyer la bénédiction; et que, sur cet avis, elle avait commandé à M. de Rondanini d'écrire un bref, et, par occasion, d'y insérer un mot de la paix, estimant que c'était chose bienséante, sans avoir pensé plus avant, et qu'ensuite le bref fut envoyé sans avoir été vu par le pape, ni même lu par lui, M. Rospigliosi (1)... ))Le pape aurait écrit, dans le même temps aux évèques espagnols, s'ils eussent été assemblés, et il l'a fait de même dans les brefs particuliers qu'il leur a envoyés pour les exhorter à la visite de leurs diocèses. « D'aulre part, ajoute le P. Duneau, M. Rondanini s'excuse, autant qu'il peut, de toute mauvaise intention, en quoi il est fort croyable, étant de Thumeur qu'il est. De sorte que c'est au seul malheur des temps et à ceux qui ont voulu brouiller par delà, qu'il faut, à mon avis, attribuer les mauvais effets ensuivis de la publication de ce bref... J'assure aussi Votre Éminence que le pape désire plus que jamais bonne union et intelligence avec le roi et avec elle... »

Il était bien vrai que le discours du chancelier Séguier et la réponse des évêques avaient ému Alexandre VIL Le bref, disait- il, « ne contenait rien que de fort modeste; et, si on ie comparait aux brefs de pareille nature envoyés par le pape Urbain et par le pape Innocent, on trouverait qu'il était conçu avec plus de retenue et de modération. Ces paroles : cujus alioqui per se adpacem et tranquilliora consilia propensus est animus, ne signifiaient autre chose sinon que, le roi étant par son bon naturel enclin à la paix et à des conseils plus tranquilles que ceux de la guerre, il ne serait pas difficile de le persuader à les suivre, et c'était une interprétation malicieuse, à quoi Sa Sainteté n'avait nullement pensé, de dire que, si on

(i) Lorsqae M. Rospigliosi apprit les plaintes du roi, il se fit représenter le bref pour vérifier s'il ne s'y serait pas glissé quelque terme équivoque, et appréhenda un instant de's'étre exposé k une réprimande du pape; u mais trouvant qu'il n'y avait rien d'offensant, il s'y en alla gaiement et sans crainte. » (Même lettre.)

laissait agir Sa Majesté par soi-même, sans lui donner des conseils moins tranquilles, elle se porterait facilement à la paix. Ces autres paroles : quodin ipso est ne différât (1) signifient que, la paix dépendant du consentement des deux rois, il fallait exhorter Sa Majesté à y consentir de son côté, comme le roi d'Espagne avait aussi été exhorté à en faire de même... De traiter le pape de suspect et de partial de l'Espagne et dire que c'était assez d'être rebelle au roi et mauvais Français pour être bienvenu à Rome étaient toutes paroles injurieuses, fausses et oifensantes, ne se pouvant alléguer personne qui fût bienvenu à Rome pour être mauvais Français, ni même le cardinal de Retz, à qui on n'a fait aucune grâce de le souffrir, étant plus souhaitable à la France qu'il soit à Rome qu*autre part, parce que, s'il lui prenait envie de brouiller, Sa Sainteté le ferait châtier incontinent, en ayant l'autorité... Toute la cour de Rome pouvait rendre témoignage du peu de faveur que Sa Sainteté faisait au cardinal de Retz, ne l'employant en aucune congrégation, ni se servant de lui en quoi que ce puisse être; mais la dignité de cardinal est telle que ceux qui en sont honorés ne doivent pas facilement être condamnés, et, depuis l'amnistie, on ne produit rien contre le cardinal de Retz... (2) » Le souverain pontife ne ressentit pas moins amèrement les reproches du clergé^ ses sarcasmes et son refus de conseiller la paix, sous prélexte que le roi y était fort enclin de lui-même (3). Il ne cacha pas son mécontentement de prélats « qui avaient forcé le chef de la justice à le traiter et son nonce indignement, dans une audience si solennelle et si publique (4). » Il ne pouvait « se persuader qu'on trouvât mauvais que le chef de l'Église se servît des évêques assemblés pour exhorter le Roi trèschrétien à donner la paix à la chrélienté ». En même temps il évitait avec soin tout ce qui pouvait aliéner de lui davantage la cour de France. Le P. Duneau écrivait : Nos ennemis veulent

(1) Ces mêmes mots : quaritum in te esl^ eiper te tenere liceait se troQTaieat déjà dans un bref adressé au roi d'Ëspaguedès le 11 septembre 1655, qaeoous avous copié sur le registre du Vatican, et dout uous citons plus loin le plus important passage.

(2) Duneau à Mazarin, 22 mai 1656. Rome, 131.

(3) Le même au même, 19 juin. Home^ 132.

(4) Procès-verbaux du cierge, t. IV, p. 263, uolo.

SUITE DV MINISTÈRE DE MAZâRIN 148

animer le pape sur le discours du chancelier; « mais Sa Sainteté est plus modérée qu'ils ne voudraient ». Condé, uni aux Espagnols, ayant réduit Turenne à lever le siège de Valenciennes, le pape, écrit encore Duneau, a défendu à son entourage de publier l'échec des armes françaises . « Il n'a pas voulu permettre que la relation en fût imprimée... On m'a dit que don Mario [Chigi] en donna incontinent avis à l'ambassadeur d'Espagne, et que le pape, l'ayant su, l'a trouvé mauvais et lui en a fait une représentation (1). » Or, à ce moment même, Lionne, choisi pour être une des « personnes cachées », par lesquelles Mazarin cherchait à négocieibla paix sans la participation du souverain pontife, fit ce voyage secret à Madrid qui, suivant Pellisson, « n'eiit pas tant pour but de réussir dans ce grand dessein que de nen faire nulle part au pape » (2). On supposait qu'Alexandre VII en montrerait du dépit; il répondit simplement qu'il n'avait jamais été assez vain pour « prétendre de faire la paix, mais qu'il désirait ardemment qu'elle se fit par quelque moyen que ce fût, et qu'il en avait beaucoup de joie » (3).

(1) Doneau à Mazarin, 29 mai 1656. Rome, 131. — 14 août. Rome, 132.

(2) Fragments de \ Histoire de Louis XIV, livre I. Pellisson est un des témoins le mieux informés. Après avoir vécu longtemps dans Tintimilé de Foucquet et de Mazarin, il eut toute la confiance de Louis XIV, qui lui fit rédiger une partie de ses Mémoires,

(3)Tlioreau à Mazarin, 25 septembre 1656. Rome, 131. — Le 11 septembre 1655, Alexandre VII, dont la constante préoccupation était de rendre le repos à TEurope, avait écrit aux rois de France et d'Espagne, à la régente Anne d'Autriche, au cardinal Mazarin et à don Luis de Haro, pour les déterminer à conclure la paix, ou du moins une suspension d'armes. Le mêmejour, il avait sollicité l'Empereur de se joindre à lui pour réconcilier les deux parties belligérantes, et tous ces brefs sont conçus en termes qui excluent tout soupçon de partialité pour l'une ou l'autre couronne. 1« A Ferdinand, roi de Hongrie, etc. : « Verum vix ad pacem ineundam quis ulriusque régis sensus esset cognoveramus, cum ita eorumdem armis omnia infesta esse cœperunt^u/nuZ/zx^ tranquillis pacatisque consiliis relictus locus viderelur. Jam verohieme appetente, etc., » nous supplions V. M. « ut quam ergapublicam concurdiam semper prx se voluntatem tulit, hoc tempore tantis, etc. » 2° Au roi de France : « Sic tibi» charissime fili, cootendendum est ut, qui public» concordix percupidum ante summoperevideri optasti, non dissimiiem te tam œrumnosis temporibus, etc. » 3» A la reine régente : « Cum Veneta Respublica gravibus circumveniretur incommodis, Tehementer ab ipsis [les deux rois] petivimus ut tandem, abjectis armis, sollda pax inter illos et concordia conveniret. Interea bellis ulrinque acrius quam antea certatum, ac salutaribus pacis consiliis omnis adilus abstractus at-

LOUIS XIV BT LE SAINT-SIÈOB. — I. 10

146 CHAPITRE TROlSlÈMIi:

L'aversion de Mazarin pour Alexandre VII ne paralysait pas seulement les efforts tentés par le pape en vue d'une pacification générale; mais elle favorisait, en France, les progrès du jansénisme, qu'aurait arrêtés dès lors Tautorité ponlificale, si elle n'avait pas été entravée par la puissance civile. L'intérêt de la foi touchait peu Mazarin : il était plus ou moins indulgent pour la nouvelle secte, suivant les exigences de sa politique et de sa sécurité personnelle. S'il s'était déclaré pour la bulle d'Innocent X (1633), c'était surtout par ressentiment de l'assistance que prêta Port-Royal au cardinal de Relx. L'année 1636, qui vib exclure Arnauld de la Sorbonne, est une date mémorable dans l'histoire du jansénisme : alors parurent les Provinciales^ et le chef-d'œuvre de la calomnie bien écrite concilia quelque popularité à cette hérésie. Mazarin ag-

que obsepta est via. Non tamen despoudimus, etc.Quare, quantum in te est, charissima in Christo filia, tuis cousiliis ac pietate quid mutuœ concordis asâequondfle commodum fore perspexeris ue omittas cxposcimus, etc..» 4* A Mazarin. Alexandre VU l'ioformait qu'il avait écrit à l'Empereur et aux deux rois, et s'appliquait à ménager l'orgueil du puissant cardinal : « Consiliorum nostrorum ad paceni spcctanlium summum carissimis filiis imperatori atque utrique régi scripsimus. £a fere est ut, dum aliquid otii per hiemem datur et ab armis fuerit tuntispor discessum, jtublicœ concordis, qua nihil hoc tempore salutarius quidquam christiano orbl prsestarl potest, tractatio summâ quam ilH osienderunt voluntate renovaretur. A te vero quem florentissimi istius regni tranquillitati sedulo inservire cognovimus, ut ad rem chris* tianse reipublicse apprime necessariain, et in qua tua virtus et pradenUa enitere egregie posait, tuam etiam authoritatcm ac studium conferre velles, his peteudum duximus, non quod non salis iuœmet pietati et erga communem concordiam propensioni confideremiis, sed ut quœ ad eam conducerent venerabilem fratrcm nostrum ordinarium nuntium doceres, ac nobis Id gratissime faturum significaremus, ex quorum altero prudentise tuae testimonium, ex altcro nostrse in to benevoleutise non obscurum argumeutum extaret. Plura ab eodem uostro nuntio accipies... » 5° Au roi d'E<*pagne : « Vehementera te, chaiisMme fili, petimus ut quoniam ad publicam coucordiam conciliandam egregie animatum, semper arbitrât! sumus, quantum in te est, eamdemper te tenere liceat, ut banc voluntatem non modo factis et re ostendas, verum etiam venerabili fratri patriarchiœ Hierosolymitano, nostro ordiuario nuntio, ejus obtioeDdiB rationem allquam et quae ad eam explicatior sit via simpliciter aperias... » 6<> Pour que la paritu fût complète, un bref semblable était adressé en même temps au premier ministre d'Espagne, don Luis de Haro. Enûn, le 20 septembre 1655, Alexandre VU avait envoyé une encyclique Archiepiscopis, episcopis, clero^ viris religiosis et omnibus Christi fidelihus, non seulement de la France, mais EccUsUs cathoticxy ad pacem enixis precibus a Dec implorandam. Nous avons relevé toutes ces pièces, sur les n^ 320 à 323, dans le registre du Vatican cootenant ï es Epistolss Alexandri VU ad principes^ du ii4 avril 1655 au !«' avril 1656.

grava la crise en protégeant trois évêques favorables aux novateurs, et en cherchant un point d'appui dans les doctrines gaflicanes pour intimider le saînl-sîège. On sait que MM. de Gondrin, archevêque de Sens, de Choîseul, évêque de Comminges, et de Buzanval, évêque de Beauvais, prétendant que les Cinq propositions n'étaient pas dans le livre de Jansénius, s'étaient séparés du corps épiscopal, qui avait adhéré, en 1654, à la bulle Cum occasione. Le pape menaça les trois prélats des censures canoniques ; mais Mazarin mit obstacle à l'exercice de sa juridiction suprême. On vit ainsi, dès le début du règne de Louis XIV, s'établir entre les erreurs gallicanes et les doctrines de Port-Royal cette alliance fatale qui rendait inefficaces les condamnations portées contre la secte par le saint-siège, et qui se perpétua jusqu'à la fin de la monarchie.

Dans la séance du 31 mai 1656, présidée par M. de Rebé, archevêque de Narbonne, le promoteur invita l'assemblée du clergé à délibérer sur les procédures que les commissaires pontificaux allaient ouvrir contre les trois évêques. Elle résolut d'adresser au roi une lettre publique où elle lui dirait : « MM. nos confrères ne souhaitent rien avec tant d'ardeur que d'être jugés; mais nous supplions Votre Majesté de ne pas permettre qu'on prenne des voies qui puissent préjudicier aux droits du royaume et aux libertés de l'Église gallicane. Notre histoire est remplie d'exemples de cette nature que nous n'alléguerons point à Votre Majesté, pour ne pas joindre le nom de trois évêques très innocents aux noms de ces évêques coupables dont les rois vos prédécesseurs ont demandé la condamnation dans les synodes. Votre Majesté est l'évêque du dehors, comme se nommait Constantin, et le protecteur des libertés de l'Église gallicane qui ne sont autres que l'ancien droit plus religieusement observé en France que dans les autres pays du monde chrétien. Ce nom est plus glorieux pour Votre Majesté que celui de Germanique, de Parthique et d'Indiqué dont se flattait la vanité des anciens empereurs, et nous sommes assurés qu'elle ne souffrira jamais qu'on le lui ravisse. Voilà ce que nous avons cru devoir répondre à Votre Majesté avec une liberté tout épisco-

pale (1), que nous ne doutons pas (2) qui ne lui soit très agréable (3)... » Marca^ archevêque de Toulouse, n'assistait pas à la séance ; mais, dès qu'il connut ce projet de lettre, et quelles ^ue fussent ses complaisances pour la couronne, il essaya d*éclairer Mazarin sur les dangers de la doctrine professée par ses confrères (4). Lorsque l'assemblée, dit-il, demande que l'on fasse respecter les libertés de fÉglise gallicane, elle use de termes indéfinis, qui reçoivent les explications que Ton veut.... Elle parle avec plus de précision, quand elle réclame pour les évèques le droit de n'être jugés « que dans la forme prescrite parles anciens canons de TÉglise, en l'usage desquels on dit que les libertés de TÉglise gallicane consistent; desquels le roi est le protecteur. Par ces mots, qui sont tirés des traités faits par ces fameux jurisconsultes Pithou et Leschassier, quoiqu'ils ne soient pas peut-être bien entendus par ceux qui s'en servent, on établit des maximes qui ruinent entièrement Tautorilé du pape. L'une la réduit dans les termes des anciens canons, fondant en leur usage les libertés de TÉglise gallicane... » Or, Pithou et Leschassier ne reconnaissent pour tels que le codex canonum de Denis le Petit (520) ; mais il y faut ajouter (5) les canons ordonnés par les conciles postérieurs, comme sont ceux de Latran et de Lyon, et, qui plus est, les livres des décrétales et des Clémentines et même les décrets

(1) Singalière liberté^ qui coosiste à nier le pouvoir du pape pour le transférer an roi !

(2) Il n'était pas douteux en effet que la royauté ne vît avec plaisir les évèques eux-mêmes lui décerner une partie de la suprématie ponUficale.

(3) \k juin 4656. Rome, 431.

(4) « L'avis que l*assemblée donne au roi sur le sujet de MM. les trois prélats est conçu eu tels termes que j ai cru être obligé d'y faire quelque réflexion pour la faire savoir à V. E., afin qu'elle puisse faire connaître à Rome que S. S. a besoin de votre secours pour conserver son autorité en France, On prit le temps de mon absence pour faire délibérer Ta vis qui est couché sur le registre en termes généraux et ambigus. Je fus présent à une autre séance, lorsqu'on fit la lecture de la lettre adressée à S. M. pour lui donner connaissance de cet avis. Comme je n*avais point été présent à la première délibération, je eras que je pouvais avec honneur et conscience me taire en la seconde et souffrir les clauses de la lettre que je voyais 6ire propres pour convier Romeftuneplos étroite intelligence avec V. E., qui verra la chose au menu dans le mémoire ci-joint. >» (Marca a Mazarin, 10 juin 1656. Rome^ 131.)

(5) Ici Marca renvoie à son livre déjà célèbre, De concordia sacerdotU et impérit.

des papes, d'où il faut conclure « que la proposition de réduire les choses à cet ancien usage, abandonnant le dernier, ruine Tautorité du pape et forme un schisme » . La seconde maxime applique la première au jugement des évèques. Or, le canon de Sardique (340) qui règle le jugement par d*autres évèques, sans attendre la commission du pape, est contraire à une pratique de huit cents ans^ aux décrétales, et « c'est Tusagequiaété pratiqué en France, aussi bien qu'ailleurs, depuis cinq cent cinquante ans ». Marca relève encore « quelques termes de cette lettre qui choquent la dignité du pape, comme en ce qu'elle blâme la procédure qui a été tenue contre les trois évèques; en ce qu'elle approuve la satisfaction qu'ils ont offerte, sans Tavoir vue; en ce qu'elle dit qu'ils feront au pape des satisfactions raisonnables, se réservant taisiblement de juger si elles sont telles, et enfin en ce qu'elle les appelle personnes très innocentes, quoique le pape ait déjà condamné les écrits dont ils avaient été les auteurs ». L'habile courtisan de Mazarin tâche de se faire pardonner ses critiques en persuadant au cardinal de présenter au pape l'écrit épiscopal comme un épouvantail : « On peut, dit-il, faire valoir cette lettre dans Rome, afin de montrer que le pape a besoin du secours du roi et d'une bonne intelligence avec son premier ministre pour conserver l'autorité du sainl-siège sur les évèques (1). » Mazarin ne s'arrêta qu'à ce dernier conseil : il décida les évèques à signer la lettre au roi, et, pour effrayer Rome plus sûrement, il s'en fit écrire une seconde à lui-même, où rassemblée prenait plus ouvertement la défense des trois évèques, allant jusqu'à louer leur respect sincère envers Sa Sainteté, leur véritable esprit d'union en toutes choses avec leurs confrères, leur disposition à donner au souverain pontife « toutes les satisfactions raisonnables qu'il peut désirer de ceux qui tiennent un si haut rang dans l'Église, et qui ne doivent pas se rendre suspects eux-mêmes à leurs peuples pour ne leur devenir pas inutiles ». Enfin ces prélats, si défiants et si hautains avec le pape, se proclamaient les hommes liges au spirituel du premier ministre, et promettaient de le suivre où il

(1) Mémoire du 10 jaiii i6c6.

iSO CHAPITRIC TROISIÈMIC

voudrait les conduire : « Vous n'êtes pas dans notre assemblée, lui disaient-ils, un chef pour la montre et pour rornomcnl; mais nous éprouvons tous les jours que vous êtes un chef de direction et d'influence^ et nous attendons la continuation de ces bons effets dans toutes les rencontres (1). »

Alexandre VII, plein de condescendance envers Mazarin dans les affaires qui n'étaient pas de 1 ordre purementrcligieus, n était plus obligé à la même réserve lorsque rinlégrité de la foi était en péril. L'abbé Thoreau écrivait (2) : « Sa Sainteté m*a témoigné ses ressentiments sur les bruits qui courent que Votre Éminence a promis sa protection à MM. les archevêques de Sens et évêques de Commingcs et de Beauvais contre les poursuites qu'elle fait contre eux. Elle dit que ces prélats se vantent hautement qu'ils ne craignent rien, puisqu'ils sont appuyés de Votre Eminence, ce qui la choque entièrement de voir son autorité méprisée par des gens désobéissants au saint-siège et qui sont protégés par un cardinal de la Sainte Église romaine. Voilà les propres termes dont elle s'est servie ». On peut voir partout comment le pape fut amené à confirmer, par la constitution du 16 octobre 1656, les décisions d'Urbain VIII et d'Innocent X, et avec quel applaudissement ce nouveau décret fut accueilli par l'église de France. Ce qui était ignoré, c'est cette opposition clandestine que Mazarin provoquait contre Rome, lorsque la reine-mère, inébranlable dans sa foi et répondant au sentiment national, forçait le ministre à donner un témoignage public de soumission au sainlsiège. Il ne recherchait plus seulement le concours des gallicans; il prenait ses alliés jusque dans les rangs des jansénistes, et il tolérait que ses afiidés le représentassent comme un protecteur caché^ mais vigilant, de l'hérésie. A la tète de l'assemblée du clergé, il prononçait des discours oti, défendant la suprématie pontificale contre des prétentions qui portaient trop haut la juridiction des évêques, il recommandait d'éviter « ce qui, donnant du mécontement à Sa Sainteté, pourrait nuire à la médiation de la paix générale, si nécessaire à la chrétienté et désirée du roi, pour laquelle Sa Sainteté em-

(1) 14 juiu iÔoG. linme, I3i.

(2) A Mazarin, 24 avril IG06. Home, 132.

SriTK DU MINISTÈRE DE MAZARIN 451

ployait ses soins paternels avec beaucoup d'affection »(i). Mais il s'attirait lés remerciements secrets de Tévêque de Comminges, pour le secours prêté aux ecclésiastiques qui avaient protesté contre la bulle d'Innocent X : « J'ose espérer, lui écrivait ce prélat, que la même bonté avec laquelle Votre Éminence a donné à l'assemblée des mouvements si avantageux pour nous obtiendra du roi la consommation de l'affaire, et que vous voudrez bien ordonner à M. deBrienne de dépêcher les lettres de Sa Majesté qui nous sont nécessaires (2) . » Et il méritait que son principal espion dans l'assemblée^ Auvry, évêque de Coutances, lui adressât des rapports comme celui-ci : « L'on parla hier fort amplement des jansénistes, et M. de Sens qui, le jour précédent, s'était emporté d'une élrange façon, reçut une grandissime mortification, ayant été obligé de consentir à une révocation générale de toutes les protestations qu'il avait ci-devant faites là- dessus. Quelques amis particuliers de Votre Éminence estiment qu'elle se serait bien pu passer de donner les mains à ce que l'on poussât cette affaire à bout.... Quelques amis particuliers des jansénistes m'ont vu depuis peu de jours, qui m'ont témoigné que Votre Éminence s'attirerait la haine et l'inimitié des gens de ce parti, si elle n'empêchait que cette affaire n'allât plus avant; mais je leur ai répété, comme je le sais et comme je le devais, qu'ils avaient l'obligation tout entière à Votre Éminence (3) de ce qu'ils

(1) Séance du 7 avril 1657. Rome, 133.

(2) 13 jaÎD 1656. Rome, 131.

(3) Alexandre VII nlgnorait pas ces manèges de Mazarin : nous en trouvons la preuve formelle dans uoe lettre curieuse écrite au cardinal par le P. Duneau, le 27 juillet 1656 : « S. S. m'ayant fait appeler, par la bouté qu'elle a de me voir quelquefois et s'entreteair familièrement avec moi, elle m*a témolgoé avoir bien de la joie que la seconde lettre du sieur Arnauld, pouf laquelle la faculté de théologie s'est assemblée tant de fois, fût censurée, et qn'on lui avait écrit que M. le chancelier s'y était trouvé en personne pour empêcher le désordre que faisaient les jansénistes. Je lui ai dit que cela était dft au zèle qu'avait V. É. de faire observer les déterminations du saint-siège et qu'elle ne manquait en rien de ce qui était en elle ; mais que, si S. S. me permettait de lui parler franchement, je lui dirais la vérité. Me Tayantpermis, je lui ai dit qu'on s'étonnait en France que M. le nonce ne faisait nulle instance pour Texécution de la bulle; que ce silence faisait croire à plusieurs que S. S. favorisait les jansénistes et qu'eux-mêmes s'en vantaient; qu'on savait que le sieur Amauld avait envoyé à S. S. sa seconde lettre, la soumettant à

s'étaient si longtemps maintenus^ et que, si elle n*avait, en leur faveur, interposé sa protection à la passion de leurs ennemis, il y a longtemps que leurs affaires auraient été en désordre. J'ai écrit en ces propres termes à M. d'Andilly, en lui faisant un remerciement d'un petit panier de fruits qu'il m'avait envoyé (1). » Le chancelier Séguier représenta vainement à Mazarin qu'il suffirait de lettres d'attache délivrées par

sa censure, et que, cette censure ne paraissant point, il semblait qu'elle Tapprouvait. Le pape, m'interrompant là-dessus, m*a dit avec émotion qu'on verrait dans peu de temps s'il approuvait cette lettre ; qu'elle serait mise parmi les livres défendus dans la Congrégation dell' Indice, mais que pour un seul livre on ne faisait pas tous les jours des décrets. Je lui ai remontré qu'on attendait quelque chose de plus de S. S. — Et quoi? dit-il. — Que V. S. par une nouvelle bulle confirme celle de son prédécesseur et donne chaleur à l'exécution. Il m'a répondu qu'il n'était pas besoin d'une nouvelle bulle, laquelle ne serait non plus observée que la première, et que ies esprits des Français étaient inquietSj et brouillons et inconten tables. Je lui ai avoué qu'il était véritable de plusieurs, non de tous, et que, puisque S. S. reconnaissait ce mal dans les Français, il fallait y remédier; que c'était la coutume observée dans l'Église en plusieurs rencontres que les papes suivants confirmaient les bulles de leurs prédécesseurs en matière de foi, principalement lorsqu'on leur donnait des interprétatious sinistres, et qu'on tâchait de les éluder, comme en celleci où les jansénistes et même le sieur Arnauld, en sa seconde lettre, interprétait très mal la bulle d'Innocent X... — S. S., pour montrer qae la foute ne venait pas de son côté, a commencé à se plaindre qu'on avait tort de dire que M. le nonce ne pressait pas l'exécution de sa bulle; qu'il l'avait demandée plusieurs fols, et nommément qu'on éloignât les jansénistes du Port- Royal; qu'on ne tenait pas compte de M. le nonce qui était une personne de naissance, de mérite, d'âge et de piété exemplaire ; qu'il ne pouvait avoir audience quand il la demandait, non seulement de LL. MM. et de V. É., mais non pas même de M. de Brienne, et qu'il était contraint de s'adresser à M°^<* de Brienue, chose que le pape a fort exagérée, montrant déplaisir de ce que son nonce était si peu considéré. Il m'a ajouté qu'il avait peine à croire que V. E. ne favorisât pas les jansénistes, tandis qu'elle faisait tant de grâces et de faveurs au pire de tous, qui est M. l'archevêque de Sens : i! s'est servi de ces deux mots latins : pessimus jansenistarum. 11 n'a point expUqué quelles faveurs V. É. lui faisait, mais seulement qu'il s'étonnait qu'un homme que M. le nouce avait fui comme un excommunié fût si caressé par V. É. — Et devant que finir le point des jansénistes, je lui dirai qu'il s'est laissé entendre que M™" de Lionne l'était, et le secrétaire de M. de Lionne, nommé Godon, qui est un chanoine d'Angers et archidiacre de Tours, et que M. de Lionne, le souffrant chez lui et auprès de ses enfants, ne pouvait être aliéné de ces gens-là. Il est vrai que M™* de Lionne se servant des heures à la janséniste et les défendant opiniâtrement, peut avoir donné lieu à cette opinion. M. de Lionne est plus réservé, parce qu'il sait les sentiments de la cour. » {Romey 131.)

(1) 3 septembre 1656. Home, 131.

le roi pour procurer Texécution uniforme de la nouvelle bulle dans tout le royaume, et qu'il ne serait pas moins contraire au bien de TÉglise qu'à celui de TÉtat de la faire enregistrer au Parlement : « En vérité, lui dit-il (1), le Parlement s'élève et se constitue juge au-dessus de Tautorité de TEglise contre tout ordre et sans raison, sinon de s'opposer à la vérité et à la justice, et encore en matière de foi ! Ils ont bien droit, par le pouvoir que les rois leur ont donné, d'examiner ce qui blesse l'autorité royale, mais non pas, par une espèce de contradiction, empêcher que Ton ne délibère sur une bulle qui a été décernée avec toutes les formes désirées par l'Eglise : les plus sages en murmurent... » D'ailleurs « les oppositions qui se font à l'enregistrement ne sont que l'ouvrage d'une faction qui poursuit l'assemblée des chambres, afin qu'en l'absence du roi l'on jette despropositions, pour délibérer, toutes différentes de celles de la bulle et que l'on aurait peine d'interrompre. Nous avons l'exemple des choses passées, et on a vu qu'une chambre de Saint-Louis a délibéré sur ce qui était plus important dans l'Etat ». Mazarin fit sa paix avec le Parlement aux dépens du saint-siège. L'avocat général Denis Talon, qui était alors à ses débuts et qui porta la parole au lit de justice du 19 décembre 1657, reçut Tordre ou la permission d'abaisser la suprématie pontificale devant la royauté, dont il représenta l'onction comme plus sainte que celle du sacerdoce. Cette harangue excita une telle émotion que le nonce et même les évoques en firent les plaintes les plus vives à Mazarin. Le cardinal éluda les instances des prélats et consentit que le roi écrivît une lettre banale au souverain pontife; mais l'Eglise insultée ne reçut point de satisfaction réelle. Louis XIV apprenait ainsi à détourner sur la puissance ecclésiastique les ardeurs factieuses d'un corps qui avait ébranlé son trône pendant sa minorité, et il ne devait se conformer que trop fidèlement à la leçon du cardinal. Nous reverrons les mêmes doctrines et les mêmes noms reparaître aux époques les plus troublées du règne. DenisTalonprononcera, en 1665 et en 1688, des discours plus hostiles à l'Église que celui de 1657. Gilbert de Choiseul

{i) 22 mai 1657. Rome, 133.

prendra une part active aux intrigues honteuses qui précéderont la paix de Clément IX, en 1669, et nous le retrouverons, à rassemblée de 1682, soutenant la défectibilité du saint-siëge. Alexandre VII ne négligeait aucun moyen de ramener à lui Ja cour de France. Quoiqu'elle ne tînt pas compte de son désir d'avoir à Rome un ambassadeur en litre (1) et un ministre moins infirme que le cardinal Bichi, il consentit à rappeler de Paris le nonce Bagni el lui donna pour successeur le prélat Celio Piccolomini, qui joignait à de grands talents les qualités propres à gagner la confiance des Fiançais (2). Bichi étant mort le 2S mai 1657, M«zarin chargea des alfaires nationales le cardinal ilalien Antoine Barberini, grand aumônier du roi, nommé depuis longtemps à Tarchevèché de Reims, et que son origine devait exclure d'une pareille mission. Sa personne était d'ailleurs la cause d'un diiïérend entre les deux cours. Alexandre VU atlcndaiJ, pour lui donner les bulles deReims^ qu'il rendît le camerlingal de l'Église romaine (3), charge in-

(1) Duneau à Mazario, 12 juin 1656. Rome, 131. — 22 mai 1657. Rome, 133.

(2) (( S. S. a fait ce choix de sou propre mouvemeut, croyant que ce personnage serait agréable à la France pour diversos raisons. » (Duneau à MazariD, 23 octobre 1656.) — Le pape a déclaré Piccolomini, nouce extraordinaire en France : V. È. connaît ses bonnes qualités, et il e»i parent du cardinal Bichi. (Thoreau à MuzariUf 16 octobre 1656. Home, 131.) — Les Espagnols disent que la France a été mieux trait/>e qu'eux, puisque le pape envoie à Madrid Bonelli, parent et ami du cardinal Impériale, qui a été opposé dans le conclave à la faction de Médicis, et qu'il choisit pour Paris un Siennois, confident et aUié de S. S. et proche parent d'un cardinal du parti français. (Duneau àMazarin, 2 avril 1657. Rome, 133.) — « Alexandre montre ses bonnes intentions dans ses choix pour les diguités. 11 récompense et décore même de la pourpre les plus vieux prélats de la cour. 11 cherche ceux en qui coule le sang de ses ]tlu8 saints prédécesseurs, et il veut faire revivre en eux le mérite de leurs illustres parents. Ainsi, Piccolomini et Bonelli, seuls restes des maisons de Pie 11 et de Pie V, après avoir passé par les premiers emplois de Rome, ont été envoyés nonces en France et en Espagne, et sont destinés au cardinalat. » (Le relazioni délia Corte di Roma dagii ainbasciatori Veneli, Venezia, 1879, t. II, p. 253-254 : Reiazione di Sagredo.)

(3) « Le cardinal est fort piqué de cette rigueur du pape et menace de lai dire des paroles de ressentiment que je lui ai conseillé de ne pas dire et que je sais bien qu'il ne dira pas. J'appréhende néanmoins que, dans les déplaisirs qu'avec le temps il pourrait recevoir à Rome, l'envie ne le prenne de retourner en France et de laisser plutôt le camcrlingat que de se voir obligé à demeurer ici. C'est ce qu'il faut empêcher en toute façon et par des ordres très exprès du roi, selon le conseil que donnent les cardinaux qui out quelque amitié pour

compatible avec les obligations d'un évêque français, puisqu'elle conférait au titulaire, en certains cas, le gouvernement de l'État ecclésiastique ; mais Louis XIV lui défendit, par cette raison même, de déférer au désir du souverain pontife. D'ailleurs le cardinal Antoine ajourna longtemps son départ pour l'Italie, et, jusqu'à son arrivée {i), le principal agent de la France à Rome fut le P. François Duneau, jésuite : c'est ce même religieux qui, pendant le dernier conclave, avait donné à Lionne une consultation scandaleuse, pour forcer le cardinal Orsino de révéler ses votes au ministre de Louis XIV. Mal vu de ses supérieurs, contre lesquels il invoquait la protection de Mazarin, il conçut, le jour même de Télection, le projet de se faire accréditer par le roi auprès du souverain pontife, et il écrivit au premier ministre : « Votre Éminence sait que ce pape me fait l'honneur de m'aimer et qu'il me communiquait familièrement, étant cardinal. Si Votre Éminence trouve à propos, dans les rencontres, de me charger de quelques commissions secrètes auprès de Sa Sainteté et de lui porter quelque parole qu'elle ne voulût pas confier à un autre, je la servirai avec toute la passion et fidélité possible (2) ». Jl était lié avecson confrère, le P. Sforza Pallavicino, qu'une tendre amitié unissait depuis longtemps à Fabio Chigi et qu'Alexandre VII recevait encore chaque jour dans son intimité. Le P. Sforza ne recherchait ni le crédit, ni le pouvoir; mais, quoiqu'il demeurât étranger au

la France ou pour la persouue du cardinal. » (Duneau a Mazarin, 14 juillet 1658. Rome, 133.)

(i) « Lettre de créance du roi à M. le cardinal Chigij donnée à M. le cardinal Antoine s'en allant à Rome, » 27 juin 1657 : « Mon cousiu, les bonnes dispositions que vous aviez témoignées pour le repos de la chrétienté me faisant juger que vous embrasseriez volontiers toutes les occasions qui s'offriraient de coatribuer à une œuvre si nécessaire pour le bien public, j'ai désiré que mon cousin le cardinal Antoine, grand aumônier de France et Tun de mes ministres d'État, s'en allant à Rome de ma part, vous expliquât mes sincères sentiments sur ce sujet, et qu'il accompagnât cette lettre de tous les témoignages d'estime et d'afîectiou que vous pouvez désirer de moi, vous priaut de croire qu'en toutes les occasions où il s'agira de vos intérêts particuliers ou de ceux de votre maison, je serai bien aise de vous donner tous les effets que vous pouvez attendre de Lua bienveillance. » {Rome, 132.) — Mazarin était peu pressé de faire expliquer au pape les sincères sentiments du roi, car le cardinal Autoiue ne se reudit à Rome que six mois aprèâ lu date de cette lettre.

(2) A Mazarin, 7 avril 1655. Rome, 127.

gouvernement même, lorsqu'il fut élevé au cardinalat» le pape parlaitlibrementavecluidesévénementspublics.LeP. Duneaa avait l'adresse de se faire rapporter une partie de ces entretiens, elil entrait lui-même parfois au Vatican ou à Monte-Cavallo. Alexandre VII et le P. Sforza se défiaient d'autant moins de lui que le nouveau pontife témoignait un vif attachement pour la Compagnie de Jésus, et qu'il avait ouvert sans retard une négociation à Venise pour la faire rappeler sur les terres delà République. Le P. Duneau obtint un chiffre pour correspondre directement avec Mazarin et pour lui livrer les secrets qu'il pourrait surprendre, et il expédia chaque semaine en France un rapport rempli de nouvelles, de bruits et de propos recueillis de toutes parts, sans choix et sans scrupule, pourvu qu'ils fussent injurieux à la réputation de ce pape qui « lui faisait Thonneur de Taimer » !

Comptant sur un coup de maître pour gagner irrévocablement la confiance de Mazarin, le P. Duneau recourut aux voies les plus criminelles pour pénétrer les mystères de la chancellerie pontificale. Il joignit bientôt à ses rapports hebdomadaires des copies de mémoires, lettres et instructions que Mazarin prit ou affecta de prendre pour l'expression véritable des pensées d'Alexandre VII et de ses ministres; mais les pièces, que le P. Duneau se vantait d'avoir fait voler dans le palais du pape, étaient simplement fabriquées par d'habiles fripons. Il suggéra même au cardinal les moyens d'acheter un secrétaire du nonce Piccolomini : « La personne, disait-il, dont on se sert pour avoir les copies pareilles à celles que j'ai envoyées à Votre Eminence, est obligée de garder le lit pour quelque indisposition, qui est cause que nous n'avons pu rien avoir durant ce temps-là; mais, à présent, elle commence à se mieux porter et nous fait espérer la continuation de ses services. Il est aisé à voir que les pièces ne sont supposées; car on lui a demandé copie des lettres qui s'écrivent en Espagne, à quoi elle a répondu n'avoir pour département que la France et l'Allemagne : il lui serait aussi aisé de feindre pour un pays que pour un autre (1). » — « On travaille à faire copier

(1) 12 novembre 1657. Borne,

rinstruction donnée au nonce de France qui est de douze feuillets. Celui de qui on se sert a demandé cinquante pistoles

J'espère de l'envoyer bientôt à Votre Éminence (1). » — « Celui qui a donné l'instruction craint extrêmement d'être découvert. Il n'est pas besoin de recommander le secret à Votre Éminence. Nous espérons de tirer d'autres pièces avec le temps, et, s'il fallait de Targent pour cette affaire, bien que l'ambassadeur du Portugal se montre très prompt à le fournir, Votre Éminence verra s'il n'est pas à propos de commander à son agent (2) de me le donner sans lui mander pourquoi... M. le nonce a un secrétaire par delà, qui a reçu de lui divers mécontentements. Un sien neveu qui est ici, nommé Lamporelli, croit que, s'il pouvait lui écrire librement, il lui persuaderait de communiquer les secrets de son maître. Votre Éminence me nommera, s'il lui plaît, une personne confidente qui puisse traiter avec ledit secrétaire sans donner soupçon, et je ferai que ledit Lamporelli écrive à cette personne en termes généraux et à son oncle pour les lier ensemble, et en tirer ce qu'on désirera moyennant quelque récompense (3). » — « J'ai tant fait et tant dit que nous aurons, toutes les semaines, les copies des dépêches qu'on envoie aux nonces de France, d'Allemagne et de Venise, moyennant dix pistoles par mois, que l'ambassadeur du Portugal payera sans faillir. Par le moyen de ces lettres, Votre Éminence sera pleinement informée des sentiments et des ordres de par deçà. J'ai sondé s'il y aurait moyen d'avoir aussi les copies des lettres qu'écrivent les nonces au pape et à ses ministres; mais on m'assure que cela ne se peut (4). »

La haine de Mazarin contre Alexandre VII était entretenue par ces écrits apocryphes et par les commentaires qu'y ajoutait le P. Duneau : « Enfin, disait ce religieux, nous avons tant fait que Votre Éminence recevra, par cet ordinaire, tout ce qui s'est pu recouvrer de l'instruction donnée à M. le nonce. Elle y verra les sentiments de Sa Sainteté, lesquels n'ont point changé depuis ce temps-là, mais plutôt augmenté en l'aver-

(1) 19 novembre.

(2) Elpidio Beoedetti.

(3) 10 décembre 1657. Rome, 133.

(4) 25 février 1658. Rome, 134.

lo8 CHAPITRE TROISIÈME

sion contre Voire Émiaence, la croyant ennemie de la paix. Il paraît bien que l'auteur de cet écrit, qui est le cardinal Rospigliosi, a trempé sa plume dans le fiel contre la France et contre Votre Éminence en particulier, la dépeignant, en divers endroits, avec de si noires couleurs que ses ennemis les plus passionnés ne le pourraient faire davantage. Après les belles louanges qu'il donne à votre politique, il vous représente plutôt comme un grand vizir propre à donner des maximes au Turc pour s'agrandir ;?^r/(25 et nefas, que comme un ministre d'un roi très chrétien. Il taxe Votre Éminence d'une ambition démesurée, ne donnant point d*autre motif à la guerre d'Italie qu'un désir déréglé de se procurer les plus hautes alliances. En touchant l'affaire des jansénistes, dont l'heureux succès est dû au soin et au zèle de Votre Éminence, il semble qu'elle n'y ait eu aucune part, puisque M. le nonce est chargé d'en remercier le roi et non Votre Éminence. Je laisse à part plusieurs autres faits qui m'ont donné bien de l'indignation en les lisant. Il me semble que Votre Éminence doit penser sérieusement à se prémunir contre cette haine du pape et de ses ministres. Il faut les intimider, de quelque manière que ce soit. Le gouvernement présent est en abomination. Tout le monde se plaint : les cardinaux, du mépris qu'on fait de leurs personnes; les religieux et religieuses, de certaines belles réfornaations qu'on tourne en raillerie; le peuple, de l'oppression et de la disette; les princes, de la dureté qu'ils rencontrent en toutes choses. Tant plus les troupes françaises s'approcheront de l'État ecclésiastique par mer ou par terre, ce sera le meilleur. — Les Portugais n'ont que trop de sujet de faire du bruit, s'ils veulent; et ils le feront, s^ils sont appuyés, et que la France leur prête la main . Les ducs de Parme et de Modène en feront de même, et on ne le craint ici que trop. Il se voit clairement que la maison d'Autriche fait ses derniers efforts pour se tirer de la confusion et du désordre où elle se voit réduite par les conseils et la direction de Votre Éminence. C'est ce qui provoque contre elle la haine des Espagnols et de leurs partisans ; mais elle fait bien de s'en moquer et de servir glorieusement notre jeune et victorieux monarque (1). »

(1) DuDeau & .Mazarin, 10 décembre 1657. Home^ 133. — Mazaria répondit A

SUITE DU MINISTÈUK DK MAZARI?^ 189

Cette fraude eut uu succès prolongé. L'absence d'un ambassadeur français et la confiance accordée au P. Duneau(l) étaient d'autant plus à déplorer qu'à cette époque même TEmpire était vacant, et que Mazarin avait formé le dessein, sinon de le faire entrer dans la maison de France, du moins de l'enlever à celle d'Autriche et de le transférer à un prince de Bavière. Cette élection fut l'occasion de nouvelles impostures, qui enflammèrent de colère les ministres de Louis XIV. Le P. Duneau écrivait : « L'ambassadeur de Portugal m*a mis entre les mains les copies de deux lettres, pour les envoyer de sa part à Votre Éminence. Elles sont toutes deux du cardinal Chigi : Tune, au nonce d'Allemagne; l'autre, à celui de France. Par la première, Votre Éminence verra clairement

ce rapport : « J'ai reçu voire lettre du 10 décembre, avec le papier qui était dedans, duquel Von ne peut faire autre jugement que celui que vous en faites. Pour moi, je ne m'en mets pas en peine, parce que mes actions sont connues de tout le monde qui en peut mieux juger que M. le cardinal Rospigliosi. *^p suis assuré d'avoir au moins autant de soin de la religion que Von en puisse avoir à Rome; et, pour ce qui regarde les autres affaires, le roi a assez bon conseil pour ne s*amuser pas aux sentiments du'lit cardiual. Pour ce qui est de la paix, je fis savoir au pape, après le retour de M . de Lionne, [de sa mission secrète à Madrid], que le seul empêchement s'était réduit à la personne du prince de Condé et à ses intérêts; et je le fis supplier de pousser les Espagnols sur cet article-là, puis, surmontant cette prétention des Espagnols que le pape même avouait être iujuste, j'assurais S. S. de la conclusion de la paix. Après cela, je demande si c'est la France ou l'Espagne qui ne la veut pas, et qu'est-ce que le pape a tait pour convaiucre ou les Espagnols ou les Français, et pour venir à bo it de cette affaire qui licut si fort au cœur de S. S? U est important que le secret de celui qui a donné instruction ne sorte pas de vous. Je crois qu*il serait mieux de lui donner tant pour chaque mois; et, si vous me faites savoir votre avis sur cela, je donnerai ordre pour l'argent. Pour Vautre affaire du secrétaire du nonce, vous pouvez vous faire donner la lettre de Lamporelli crédentielie à la personne qui la présentera, et cette personne qud je choisirai la rendra, si je le juge expédient. » (11 janvier 1658. Rome, 133.)

(i) Le P. Duneau se faisait en même temps l'entremetteur d'un autre marché, négocié avec des officiers espagnols, commis à la garde des présides de Toscane, pour vendre ces forteresses aux Français. (V. notamment les lettres chiffrées des 24 décembre 1657 et 18 mars 1658. Rome, 133 et 134.) Duneau informe le cardinal qu'il poursuit activemeut le complot, à la tête duquel est un nommé Bernardino. On a noué des rapports avec le gouverneur de Porto-Longone, et Ton envoie des otages en France, pour garantir Fexécution du traité : « Dieu sait ce qui arrivera, écrit pieusement Duneau ; il vaut mieux risquer quelque argent que d'abandonner un dessein de si grande importance, qui est proche de réussir ou de faillir. »

quels sont les détails de cette cour louchant rélection de l'Empereur^ et Topinion que Sa Sainteté a de la politique de Votre Éminence, laquelle est toujours nommée sans le titre de cardinal, qui du moins ne devait pas être omis. Par la seconde elle connaîtra les sentiments qu^on a par deçà touchant les affaires de Portugal. L'ambassadeur espère d'avoir les copies de pareilles écritures par la même voie qu'il a recouvré celle-ci, et ne manquera pas d'en faire part à Votre Lminence parmonmoyen. » — « Votre Éminence trouvera, dansle paquet que je lui envoie de l'ambassadeur du Portugal, la copie d'une lettre du cardinal Chigi au duc de Bavière, d'où je m'assure qu'elle tirera quelque lumière et y fera les réflexions nécessaires Nous n'avons pas jugé à propos, M. l'ambassadeur

et moi, de communiquer semblables écritures au cardinal Antoine. J*espère qu'avec le temps nous en aurons de plus curieuses et importantes (1). » — « Je ne doute pas, répondait Mazarin, que le roi de Hongrie ne soit élu Empereur, mais il ne sera pas le premier de sa maison et le roi ne sera pas non plus le dernier de la sienne, et, pourvu qu'il veuille, ils seront très bons amis, n'ayant la France aucun intérêt à démêler avec l'Empire et l'Empereur, pourvu qu'il ne se mêle dans la guerre que nous avons avec l'Espagne ; autrement il ne trouvera pas mauvais si nous chevcherofis (2) les moyens de lui faire du mal, comme il nous est réussi autrefois (3). » Les moindres incidents des affaires européennes donnaient lieu aux soliie scritture, et Mazarin recevait ainsi du P. Duneau les nouvelles les plus extravagantes : tantôt le pape travaillait à détacher le duc de Savoie de Talliance française ; tantôt il faisait solliciter, à Vienne, l'envoi d'une armée allemande au secours du Milanais, et l'invasion de l'Alsace ! (4).

La politique sans scrupules du cardinal-ministre menaçait si souvent les intérêts de la religion et paraissait aux meilleurs esprits si contraire au rétablissement d'une paix durable, qu'Alexandre VII était obligé de signaler les périls qu'elle

(1) Duneau à Mazariu, 4 septembre 1657, et 12 février 1658. Rome, 134.

(2) Italianisme fréquent dans les lettres françaises de Mazarin.

(3) A Duneau, 22 février 16..8. Romey 133.

(4) 12 mars 1658. Rome, 134.

faisait courir à TEglise; mais il plaisait à Mazarin d'attribuer à la partialité du pasteur suprême ce qui n'était que Taccomplissement de son devoir : « Il se parle ici avec étonnnement, écrivait le P. Duneau (1), de ce que le pape dit au dernier consistoire. Les Génois se sont offensés de ce que Sa Sainteté^ parlant de la guerre des Vénitiens contre les Turcs, dit avec mépris qu'on n'avait rien pu tirer des Génois. Eux disent que les Vénitiens ne les ont jamais requis d'aucun secours et que ce n'est pas assez que le pape l'ait fait, étant bien raisonnable que ceux qui en ont besoin le demandent et qu'ils ne l'auraient pas refusé (2). On s'étonne encore bien davantage de ce que Sa Sainteté, déplorant la guerre entre les deux couronnes, dit que le pis était qu'on y avait engagé les Auglais, ennemis de la religion, qiiodnon est aquain in ignem mittere^ sedoleum; et novas belli faces accendere, MM. les cardinaux ont cru^ ainsi que quelques-uns me l'ont dit, que par ces paroles le pape voulait taxer Votre Éminence, el le cardinal Antoine fut sur le point d'y répondre, mais il n'osa, craignant de s'emporter... » — On apprend ici le siège de Dunkerque, « et, parce qu'on croit que cette conquête est pour les Anglais, il ne se peut dire combien le pape témoigna d'être indigné, et ce que les partisans d'Espagne déclament là -dessus contre Votre Eminence. » Nous faisons la même réponse que pour l'abandon de Mardykeaux troupes du Protecteur. L'Espagne nous ayant obligés de nous allier aux Anglais « pour empêcher qu'elle ne se liguât avec eux, il est juste qu'ils aient une partie du fruit de nos victoires, puisqu'ils y contribuent du leur, et qu'il vaut mieux pour nous que nous les aidions à prendre Dunkerque et quelques autres places que non pas qu'ils aient Calais et Bordeaux que les Espagnols leur promettaient (3)... »

H) A MazariD, décembre 1657. Lettre chiffrée, ^ome^ 133.

(2) Le pape, qui preuait part à chaque campagne contre le Turc et qui fourniâsait sans cesse aux princes it iliens argent, soldats et galères^ n*avait-il pas tous les titres pour blâmer les divisions si puériles et si funestes au salut commun ?

(3) Lettre chiffrée à Mazarin, 24 juin 1H58. ^ome^ 134. — Ou a vu plus haut qu'Alexandre VU n'avail pas blAmé moins sévèrement les Espagnols de leurs négociations avec Cromwell. — Le P. Duneau donnait à Mazarin, sur Thonnêteté de cette politique, des consultations dignes des plus pernicieux ca-

Les inquiétudes d'Alexandre VII n'étaient pas fondées sur une simple prévention contre le premier minisire de France, mais sur les faits le mieux avérés. « Mazarin, qui au fond, dit M. Guizot(l), voulait arrivera la paix avec l'Espagne comme avec r Angleterre et qui préparait de loin (2) le traité des Pyrénées, envoya, en juin 1656, M. de Lionne à Madrid pour entamer des négociations, et Cromwel, qui venait de traiter avec la France sur la base de la guerre commune contre l'Fspagne, en conçut d'assez vifs soupçons; mais Mazarin expliqua nettement àLockart les motifs de cette mission et les circonstances qui rendaient à peu près impossible que la paix en sortît (3). » Et le temps où Alexandre VII s'exprimait ainsi devant le sacré collège était précisément celui où Louis XIV échangeait ave-

suistes : » ...Je leur dis que ex duohus maiis minus est efigendum. C'est un mal à la vérité que les Anglais, qui sont hérétiques et qui peuvent un jourdeveoir eunemis de la France, acquièrent au delà de la mer des places si importantes; mais ce serait un plus grand mal incomparablement, si, par l'alliance avec l'Espagne, ils devenaient maîtres de Culais et de Bordeaux, ainsi qu'on leur promettait. Cet argument n'a jamais eu de réplique, sinon en niant qae les Espagnols aient fait telles offres, de quoi les personnes bien informées ne peuvent douter. Quelqu'un qui s'estime bien savant m'a objecté : Non sunl facienda mala ut éventant hona : or, c'est un grand mal de faire ligue avec les hérétiques au délrimeut de la religion, aiu^i qu'ils disent, et par conséquenl, pour quelque bien qui en puisse résulter, il ne fallait pas commettre an ^i grand mal. Mais il est aisé de répondre h cette objection, en niant qae la ligue avec les Anglais ait été faite au dclriment de la religion, car il est certain qu'on n'a point eu ce dessein, mais seulement de mettre de notre côté ceux que nos ennemis voulaient mettre du leur, quod est Hcitum en bonuit théologie, el moderamine inculpatx tuteael. Et, encore que de cette union il résultât quelque dommage à la religion, c'est pur accident et prêter inientionem. Autrement il ne serait jamais permis de faire la guerre, même quand elle est juste, parce qu'il en arrivera de grands maux comme sont le.^ proft;uations des églises, les rapines, les violeuieuts, l'oppression de tant d'innocents, toutes lesquelles choses ne doivent point être imputées à celui qui fait une guerre juste, parce qu'elles arrivent contre son intention. » (i«' juillet 1658. Rome, 138.)

(1) Révolution d'Angleterre, t. IV, p. 237.

(2) De bien loin, car personne en Europe n'y croyait, et il venait lui-même de s'ôter la liberté de conclure cette paix sans le consentement de la République protestante et régicide.

(3) Le comte de Peiiaranda a vu le pape et lui a dit «c que le voyage de M. de Lionne à Madrid ne fut que pour amuser le monde et donner de la jalousie au Protecteur d'Angleterre et aux Portugais, afin de les faire résoudre à s'allier avec la France, etc. >' (Duueau à Mazarin, 24 décembre 1658. Rome, 135.)

le Protecteur ces démonstrations éclatantes d'amitié dont l'histoire est encore étonnée. Le roi de France ne daignait pas se faire représenter auprès du saint-siège, mais il avait à Londres un ambassadeur ordinaire, M. de Bordeaux, et un ambassadeur extraordinaire, le duc de Créquy; il chassait de son royaume les fils de Charles I", les pelits-fils de Henri IV, pour que leur vue n'offusquât pas les deux ambassadeurs de Cromwell , Lockart et lord Falconbridge , et les troupes anglaises occupaient Dunkerque en vertu d'un traité (1) dont les articles secrets obligeaient la France à ne conclure ni paix ni trêve (2) avec TEspagne sans la participation de l'Anglelerre ! Le scandale fut grand en Europe, et les Vénitiens si peu scrupuleux, si malveillants pour la cour pontificale, partageaient le mécontentement et les craintes d'Alexandre VII : « ...Voici vraiment, disaient-ils, un concours d'événements où un pape zélé ne peut s'empêcher de montrer du ressentiment, quand il voit les plaies de la chrétienté s'élargir et s'aigrir par les mains sur lesquelles il comptait pour les panser et les guérir. N'a-t-il pas raison de juger que la résolution prise par la France de s'allier aujourd'hui avec les Anglais va retarder encore une pacification qui a déjà coûté tant de peine et qui est utile à tout le monde; — et qu'une pareille politique, considérée en elle-même, est non seulement préjudiciable aux intérêts de la religion mais encore contraire à l'honneur de la couronne? Qui ne s'aperçoit en effet que Famitié d'une si puissante monarchie mettra en réputation le nouveau gouvernement d'Angleterre, accréditera ses usurpations et prêtera des forces à ce qui jusqu'à présent semblait si précaire et si fragile? Qui peut méconnaître de quel avantage il est pour les hérétiques anglais, dont l'empire est fondé sur la violence, de n'avoir pas à craindre l'hostilité d'un royaume voisin? Qui ne voit que l'Angleterre, n'ayant plus à se protéger contre les Français et devenant libre de porter ses flottes partout où il lui plaît, infligera mille dommages aux États catholiques, et que ses déprédations s'étendront jusque dans les mers ita-

(1) Traité des 23 mars, 30 avril, 4 mai 1657. Gaizot, ibid.^ p. 597 et suiv.

(2) Qooi de plus juste, dès lurs, que les novas belli faces du diëcours pontifical?

i64 CHAPITRE TROISIÈME

lionnes, pour satisfaire la haine atroce vouée par ces tyrans à tous les peuples qui professent une autre religion? Voilà les raisons, suggérées par le zèle religieux, qui justifient la douleur du souverain pontife. D'un autre côté, quiconque s'intéresse à rhonneur et à la gloire de la France ne conviendra jamais que des considérations politiques puissent légitimer une alliance avec des usurpateurs de la puissance royale, et n'approuvera jamais que les ministres du roi de France, pour le profit fort douteux d'une ligue avec une tyrannie éphémère, se soient soumis à l'obligation d'expulser du territoire français des princes issus du même sang que leur maître, et qu'ils réduisent ainsi les véritables héritiers du Irône d'Angleterre, soit à chercher fortune dans le monde comme des aventuriers, soit à se jeter dans les bras des ennemis de la France, et à leur demander Tassistance qui leur est refusée par l'ingratitude de leur patrie (1). »

(1) « Per verità affrontaoo coDfçiunturef che uapapazelante non puAdimeno di DOD mostrar senso, in vedeodo che da quella parte si cerchi di rinverdir le piaghe dclla cristianità, dalla quale più d*ogoi altra si dovevaao aspettare impiastriper saDarle, pareudole non solo, che la resolutione délia Fronda di ristringersi in quesli tempi congli Inglesi vaglia a postergar ciô che siu hora COD tante fatiche 8*era avanzato a pro commune; ma che, bilanciandosi qoesto partito nel suo vero essere^ non possa se non ricouoscersi non solamente pregiudiciale a gl' intcressi délia religions, ma indecoroso alla riputazione délia medesima corona. E chi non vede che, prendendo Tusurpatione di quel regno COQ I aderenza al regiio potentissimo délia Francia maggior ripatatione aile sue usurpUioni, viene a fermar maggiormeule il piede in quel possesso nel quale vive precario e tribiilaute? Chi non conosce gl' avvantaggi che acquista Teresia appoggiata alla violenza dentro di quell' isola, e priva di timoré che dal regno cristianissimo le veugano intentate moleslie? Cbi non 8*aTvede che cessaudo uegl' inglesi il sospotto di haverda guardarsi de'Francesi e rimaneudo per conseguenza le forze marittime in libertà di scorrer ovanqae le place, inferiranno mille danni a' stati cattolici, seoza lasciar esenti que* mari dltalia dai ladrooecci, per Todio ficro che quel tirauno porta ad ogni natione di religione différente dalla sua. Questi sono li motivi che, quauto al bene splrituale, afQigono Tanimo di Sua Sautità; ma chi zela il decoro e la grandezza délia Francia non potrà ne pure in tortnini plenamente politici approvare un restringente d'interessi con Tapprchensione délia regia dignité, e che si Yeda che dal regio consiglio di Francia si sia anteposto un incertissimo vantaggio che si puô ricavare da una collegationc con quella momentanca tirannia, alla nécessita di dar bando dal regno dt Francia a chi nasce di sangua reale, cosî che i veri successori alla corona d'inghilterra, o debbano andar per cosl dire ramminghiperbuscarsi fortuna,o gcttarsi nulle bracciade* nemici délia Francia, accio il sangue regio habbia da ritrovare megli stessi nemici quelLa assistebsa

SUITE pu MINISTÈRE DE MAZARIN j 65

Mazarin accueillait avec empressement les prétendues révélations du P. Duneau, et s'en servait pour communiquer au jeune roi et à la reine-mère sa passion contre le pape. Il stimula même un zèle qui semblait parfois se lasser ; car le P. Duneau tremblait que ses pratiques ne fussent découvertes, et informait avec effroi le ministre que son chiffre ne le rassurait pas ; que des choses qu'il avait dites étaient revenues aux personnages intéressés ; il le suppliait de brûler les lettres qui porteraient les mots : Pour Son Éminence seule ; et, au moment où il descendait jusqu'au dernier degré d'ignominie, il prenait Dieu à témoin de sa fidélité « et de la candeur de son esprit éloigné de toutes sortes d'intrigues et d'artifices » l Vainement Mazarin lui répondait : Soyez « en repos : ... vos lettres ne sortent pas de mes mains ))(!);... ses terreurs ne tardaient pas à renaître : Voici encore, écrivait-il, « trois dépêches, dont Votre Éminence pourra tirer, à mon avis, de nouvelles lumières touchant les sentiments qu'on continue d'avoir ici sur les affaires du monde quibrouillentaujourd'hui la chrétienté. Use voit clairement que ces gens ne se peuvent ôter de Tesprit que Votre Eminence ne soit la principale cause qui fomente et entretienne ces brouilleries... Je confesse à Votre Eminence que je ne suis pas sans appréhension du mal qui me pourrait arriver si on venait à découvrir, par quelque malheureux accident, que je lui envoie les copies d'écritures si importantes. Car, outre qu'on voudrait sfivoir de qui je les ai, il y aurait danger que je fusse maltraité, par les ordres de Sa Sainteté, de qui seule je suis en crainte. C'est pourquoi je vous prie de me suggérer quelque moyen pour faire en sorte qu'au cas que Ton interceptât mes paquets, on ne put venir en connaissance que c'est moi qui envoie les dites copies (2). »

Le P. Duneau savait bien que sa correspondance n*avait rien à craindre de la cour pontificale ; c'est lui au contraire qui, non content de suborner le fripon dont il était dupe, invi-

che gli viene ingratamente niegata dalla patria. » (fîe/aztone des ambassadeurs d'obédience nuy Pregadi, 1656. Relazioniy t. II, p. 183.)

(1) Duneau à Mazarin, 14 janvier 1658. — Mazarin à Duneau, 15 février. Rome, 133.

(2) 4 mars 1658. Rome, 134.

lail encore Mazarin à faire intercepter les lettres qui venaient de Home. Le 20 août 1658, ii lui annonça qu'un paquet intéressant, expédié par le prieur des Chartreux de cette ville, passerait bientôt par Lyon, et il lui recommanda de Vy faire ouvrir (l).Il nous apprend d'ailleurs lui-même, comme tous les documents de cette époque^ que c'était la pratique constante de la cour de France (2), principalement dans ses rapports avec le saint-siège. Il écrivait, le 27 du même mois : le P. Sforza Pallavicino (3) « m'a fait entendre le déplaisir de Sa Sainteté, sur l'avis que lui a donné le nonce qu'on lui a ouvert en France quatre paquets de suite^ sans qu*on ait touché aux autres lettres des particuliers; que Sa Sainteté ne pouvait croire que cette infraction de la foi publique contre le droit des gens ait été faite par Tordre de Votre Éminence, laquelle était pour lors absente et éloignée de Paris ; que néanmoins elle se plaignait de ceux qui avaient eu tant de hardiesse ; qu'il était croyable qu'ils avaient voulu découvrir par cette voie peu légitime quels sentiments avait la cour de Rome dans la conjoncture de la maladie du roi, et que, si Sa Sainteté n'était assurée que ce désordre n'arriverait plus, elle ne pourrait écrire librement au nonce ni lui communiquer ses pensées touchant les intérêts du saintsiège et delà chrétienté. Il m'ajouta que le pape avait envoyé l'abbé Salvetti (4) à M. le cardinal Antoine (S) pour lui/aire la même plainte, mais avec moins d'aigreur, désirant que j'en écrivisse plus amplement à Votre Eminence. J'ai dit au P. Sforza que, connaissant l'humeur de Votre Éminence et sa façon d'agir fort éloignée de semblables surprises, je le pouvais assurer qu'elle n'avait eu aucune part en ces ouvertures de paquets, sans vouloir mettre en doute si véritablement ils avaient été ouverts ou non, et, en cas qu'ils l'aient été, si c'est par les ministres du roi ou par d'autres personnes inconnues de même farine que ceux qui volèrent samedi dernier, à la poste de

(1) Rame, 135.

(2) Cf. le mémoire publié par M. A. de Boislisie dans Y Annuaire- Bulletin de la Société de VHistotre de France, année 1890, p. 229-245.

(3) A]Mazarin. Romej 135.

(4) Secrétaire des chiffres.

(5) Comme chargé des affaires du roi.

Florence, tous les paquets adressés au grand-duc et aux cardinaux de Médicis sans qu'on ait pu encore découvrir qui c'est. » Et, sans sourciller, du même trait de plume, l'honnête correspondant annonce à l'honnête ministre Tenvoi des lettres qu'il croit avoir fait voler! « Votre Éminence, dit-il, trouvera dans lin autre paquet copie de Tinstruction qui fut envoyée à M. le nonce touchant la reine de Suède avec les autres écritures, dans lesquelles voyant de plus que le pape continue d'avoir les mêmes senliments du premier ministre, je ne sais si je me dois plus étonner de son opiniâtreté à y persister, ou de son peu de conduite à les manifester si souvent et avec tant d'aigreur dans ses lettres et dans ses discours. »

Plus le pape se montrait inquiet et mécontent de la politique française^ plus les délations du P. Duneau devenaient violentes : « Jusques ici, dit-il, j'ai cru que les solite scritture étaient de la composition du cardinal Rospigliosi, mais je m'informerai de la vérité et en donnerai avis par le premier ordinaire... » Il y en a qui« témoignent une fière animosité contre la France et le premier ministre... » — Je vous envoie une scrittiira^ « laquelle me semble digne que Votre Eminence y fasse réflexion parce qu'on voit manifestement que le dessein est de susciter des troubles en France par le moyen des ecclésiastiques, outre les façons de parler injurieuses et offensives (1) ». — « Depuis le départ de Scarlatti (2), ce qui sert promet d'être plus exact à donner le solite scritture, disant que le principal obstacle venait de lui, à cause qu'il retenait près de soi les minutes, et partant à Tavenir nous pourrons avoir les copies plus fraîches : celle de Paris en deux ou trois points mérite d'être considérée (3). »

Le bon sens de Mazarin fut lent à prévaloir sur la haine qui l'aveuglait. Enfin averti par un autre de ses agents, il demanda au P. Duneau des explications. On assure, répondit ce religieux, c< que. . . Sa Sainteté savait , il y a plus de six mois, qu'on envoyait ces lettres à Votre Eminence, mais qu'elle ne s'en mettait uulle-

(1) A Mazarin, 24 et 25 juia 1658. Rome, 134.

(2) Pompeo Scarlatti, commis de Rospigliosi à la secrétairerie d*État, qui Tenait d être attaché à la légation d'Urbin.

(3) A Mazarin, 8 juillet 1658. Rome, 135.

l68 CHAPITRE TROISIÈME

ment en peine, croyant que, par la grande connaissance qu'elle a des choses du monde, elle reconnaîtrait aisément que telles lettres sont feintes ou supposées par des personnes qui font ce trafic pour gagner de l'argent. » On a prescrit des perquisitions. Le P. Sforza me dit qu'il a vu deux de ces lettres, faites habilement : « A tout cela j'ai fait de Tignorant, et, ayant demandé qui pouvaient être les personnes qui envoyaient ces lettres, le père m'a répondu que Sa Sainteté n'en savait rien, et que ce pouvaient être ou le cardinal Antoine, ou l'agent de Votre Éminence (1), ou l'ambassadeur du Portugal qui se vantait d'être bien informé des choses de Rome, et que Sa Sainteté avait été informée qu'il dépensait cent écus tous les mois pour cet effet. » Faut-il continuer ce commerce? « Pour moi, j'ai toujours eu quelque soupçon de tromperie, et, à présent je Tai plus que jamais (2). » — ie ne jure pas « de la vérité ou fausseté des lettres qui ont été envoyées, car il y a des raison de part et d'autre pour en douter, et, sur quelques avis de M. le nonce, on a fait tant de perquisitions et donné tant d'ordres en la secrétairerie du pape qu'il est impossible d'avoir les écritures comme auparavant (3) ». Or, le P. Duneau n'avait jamais fait part de ses soupçons à Mazarin! Et quand la vérité éclate malgré lui, il veut que Ton préfère les inventions d'un escroc aux affirmations répétées de Pallavicino ! « Le P. Sforza, écritil, s'étendant plus au long, m'a dit que le pape était entièrement persuadé che complira al bene non solo delta Francia, ma délia Cristianità e délia Sede Apostolica che il cardinale Mazzarini rimanesse nelposto dove egli si trova, e che non consentirebbe mai a veruna mutations quando ella fosse insiw potere; que Sa Sainteté s'en était expliquée souvent avec lui et avec l'ambassadeur de Venise ; qu'il espérait que, cet hiver, on pourrait conclure la paix cl envoyer pour cet effet aux couronnes le cardinal Chigi en qualité de légat... — Je ne vois pas comme quoi Ton puisse accorder ce que m'a dit le P. Sforza des senti-

(1) L'abbé Elpidio Benedetti, déjà nommé, conO'ient de Mazarin poar toutes sortes d'affaires, et qui avait toujours entre ses mains plusieurs blancs seings du cardinal.

(2) Lettre sans date, mais certainement d'août 1658. Romey 433.

(3) A Mazarin, 2^ septembre 1658. Rome, 135.

ments de Sa Sainteté touchant le ministère de Votre Éminence avec ce que contiennent les papiers qui vont à raccoutumée, où Votre Éminence remarquera qu'il est impossible d'avoir une plus méchante opinion que celle qu^on témoigne du premier ministre, puisqu'on le qualifie depessimo ministro d'unottimo rè. Que devons-nous croire? ou que le P. Sforza est menteur, ou le pape, ou que les lettres dont j'envoie la copie sont supposées ? Ce dernier me semble difficile, le premier n'est pas croyable. Votre Éminence est sage et moi, je suis, Monseigneur, votre, etc.. » (i).

Au mois d'octobre le P. Duneau écrit encore : « Celui qui donnait les écritures, intimidé des recherches qu'on a faites, n'a osé jusques à présent se hasarder ; d'ailleurs la crainte que j'ai qu'elles soient supposées, ainsi que Tassure le P. Sforza, sans qu'il sache pourtant rien du passé, me rend moins soigneux de continuer le [commerce?] jusques à tant que Votre Éminence me fasse connaître son sentiment; car, d'une part, il semble que telles écritures sont véritables, et, de l'autre, il est peu vraisemblable que Sa Sainteté et ses ministres osent témoigner en toutes lettres tant d'animosité, vu principalement que le pape parle fort honorablement de Votre Eminence (2)... » — Voici de nouvelles scriéiure : Votre Éminence, pour s'assurer de leur vérité, m'ordonne de « me faire montrer les originaux, en acheter un ou deux, et, s'il se pouvait, les faire prendre tous et donner ce qui serait nécessaire à la personne qui les emporterait. Si elle entend par les originaux les lettres qui sont dans les paquets qu'on envoie aux nonces par les courriers, elle voit bien que cela est impossible. Si elle parle des minutes, il ne se peut non plus, parce que ceux qui les font les retiennent par devers eux et ne sont pas de l'intelligence. Il n'y a donc que les minutes de ces copies qui me sont communiquées et apportées par une personne qui ne veut pas dire de qui il les a, mais seulement qu'elles sont tirées par un copiste du registre; et, parce que l'ambassadeur de Portugal fait la dépense, il retient toutes ces copies et les fait transcrire par son

(i) A Mazarin, 20 août. RomCj 135.

(2) 8 octobre 1658. Romey 135.

secrétaire, qui sont celles que j'envoie à Votre Éminence, après les avoir confrontées avec les premières. Nous avons fait plusieurs fois tous nos efforts pour voir le registre et pour avoir quelques-unes de ces minutes tout au long*; mais, après beaucoup de promesses, il ne s'esl rien fait, et c'a été une des raisons qui m'a toujours fait douter de la vérité de ces écritures, oulre qu'il est peu vraisemblable que de la secrétairerie du pape il sorte des lettres si envenimées, contre toute bonne maxime.» De plus, l'auteur ne paraît pas bien informé, comme le doit être un secrétaire d'Etat ; enfin, on me fait attendre deux ou trois semaines, « ce qui m'a fait soupçonner que le compositeur se servait du bénéfice du temps pour acquérir la connaissance des choses qui se passent dans le monde, et antidatait les lettres qu'il compose à mesure qu'il les donne. Toutes ces réflexions, avec ce que m'a dit le P. Sforza, m'inclinent à croire qu'elles sont supposées. » Le P. Duneau terminait cette lettre en informant Mazariu que le P. Sforza lui avait juré sur son honneur qu'Alexandre VII parlait avec grand éloge du cardinal (1). — El, lorsqu'il reconnut la fourberie, il n'exprima aucun regret d'avoir provoqué, payé et propagé d'abominables calomnies (2), doni l'offet nous est révélé par le témoignage le plus authentique. A quelques années de là, le duc de Créquy, ambassadeur de France auprès du même pape, ayant informé Lionne, devenu ministre, qu'on offrait de lui livrer, à prix d'argent, les correspondances du gouvernement pontifical, son courrier lui rapporta la réponse suivante : « Celui qui vous a fait la proposition de vous donner les copies des dépêches

(1) 22 octobre 1658. Rome, 135.

(2) A MazariD, 24 septembre 1658. Rome, 135. — - Le P. Duneau, cette rare figure de fripon, était d'autant plus coupable que ses talents lui avaient acquit, à RoDoe, une grande considération. Le 9 juillet 1658, il écrivait à Mazarin : « Aujourd'hui je dois, comme préfet du Collège romain, conférer un doctorat célèbre au Collège germanique, dédié au cnrdinal Chigi, lequel y assistera ayec les cardinaux] Barberin, Antoine et Ludovisio« protecteurs... L'appareU est fort magoifique,^et je haranguerai un quart d'heure en latin. » (flomf, 135.) — Le pape, voulant avoir plus près de lui le P. Sforza avait obtenu qu*il rêsidÂt au noviciat des^ jésuites, à Saint-André au Quirinal; et, depuis cette époque, le P. Duneau faisait les fonctions de grand préfet au Collège romain, en remplacement de son ami, dont il trompait si odieusement la confiance. (Duneau à Mazarin, 15 mai 1657. Rome, 133.) — Sforza Pallavicino fut élevé à la pourpre dans la promotion du 10 novembre 1659.

et des réponses qu'on fait au nonce, pour cinq cents pistoles par an, doit être le même fourbe qui attrapa feu M. le cardinal ou M. deFréjus [Ondedei], ayant supposé, six mois durant (1), des dépêches qu'on n'avait pas songé d'écrire de part ni d'autre, ce qui faillit à mettre une grande combustion entre le pape et le roi. La fausseté a été depuis clairement justifiée, de sorte que Sa Majesté ne juge pas à propos de, se laisser abuser une seconde fois (2). »

Cette grande combustion fut en effet bien près d'éclater. La présence des Français dans le Milanais et dans le Mantouan rendait alors d'autant plus probable une invasion des provinces pontificales que ces corps d'armées avaient pour généralissime Alfonse d'Esté, qui avait épousé Laure Martinozzi, nièce de Mazarin, et dont le frère, le cardinal Renaud d'Esté, était le chef de la faction française dans le sacré collège. La maison d'Esté, autrefois maîtresse de Ferrare, conservait toujours l'espoir de reprendre ce duché sur le pape et revendiquait déjà contre lui les vallées de Comacchio. Au même moment, la cour de France excitait RainuccellFarnèse, duc de Parme, à renouveler contre Alexandre VII la célèbre guerre de Castro, qui avait troublé l'Italie entière sous les pontificats d'Urbain VIII et d'Innocent X; et, comme nous verrons bientôt Louis XIV, après avoir dénoncé à toute TEurope la prétendue cruauté des souverains pontifes envers le duc de Parme, leur feudataire, préparer une descente dans les États romains pour venger ce prince, il est indispensable de rappeler l'origine et les phases diverses de ce conflit.

Les princes régnants de la maison Farnèse avaient, depuis la fin du XVI® siècle, contracté des emprunts considérables, sous la garantie des papes leurs suzerains. Des monti avaient été créé's à Rome au nom des ducs de Parme, qui pour accroître leur crédit, engageaient à leurs créanciers porteurs de liioghi di monte (3) non seulement leurs domaines particuliers, mais

(1) 11 faut dire plus d'une année, du mois d'août 1657 au mois d'octobre 1658.

(2) 4 août 1662. Rome, 146.

(3) Monte dicesi a guet luogo pubblico, dove sipigliano o sipongono danari a intéresse, 1 Francesi dicono contrat à Thôtel dje ville. Onde luogo di monte. (Dictionnaire italien d'Albeiti.) — V. dans le Sixte-Quint, de M. de HUbner, le

172 CHAPITRE TROISIÈMB

encore une partie de leurs États. Quand les princes débiteurs manquaient à leurs engagements, la Chambre apostolique, leur caution* remboursait aux créanciers le capital et les intérêts, suivant les cas, et, par une subrogation d'autant plus légitime que la réalisation du gage aurait pu amener le démembrement du fief pontifical, c*est au saint-siège que passaient tous les droits des porteurs de luoghi sur les biens hypothéqués. Des difficultés nombreuses s'élevaient, à cette occasion , entre le suzerain et le feudataire, et celui-ci cherchait des alliances à l'étranger, pour résister plus efficacement aux tribunaux romains dont son investiture le rendait justiciable. Le jeune duc Odoard avait ainsi affecté aux monti de Rome, en 1622, le duché de Castro et le comté de Ronciglione. Comptant sur l'appui des Français, auxquels, malgré le pape, il s'était allié contre TEspagnc, il se porta aux derniers excès contre Urbain VIII, par qui sa maison avait été sauvée, et dont il avait lassé la patience et les bienfaits. En 1636» François r% duc de Modëne, à la tête des troupes espagnoles et des siennes, était entré dans le Parmesan où il commettait d'horribles dégâts, et c'en était fait des États d'Odoard, si le pape Urbain VIII et le grand duc de Toscane ne s'étaient entremis pour faire sa paix avec le marquis de Leganez, gouverneur de Milan (1). Les écrivains les moins favorables au saint-siège nous montrent le cardinal de Richelieu invitant sans succès son protégé le duc Odoard à <f s'abstenir de tout ce qui pourrait lui faire perdre, dans de pareilles conditions^ la bienveillance personnelle d'Urbain VIII etTentraîner dans des contestations avec ses neveux », — et le pontife, de son côté, « lui faisait remise, à titre gratuit de plus de 300,000 écus (2) ». Cependant le duc réduisait bientôt le pape à ordonner la saisie

livre IV, intitulé Les Monts (T. I, p. 352) : <t Les Monts (Monti) constituaient la dette de l'État. Les créanciers étaient les acquéreurs des actions qu'on appelait lieux [luoghi di monte]. Il y avait des oionts vacables, c'est-à-dire remboursables ou devant être amortis à une époque fixée, et des monts non vacables, c'est-à-dire perpétuels. »

(1) Art de vérifier les dates, t. 111 p. 660, et les Annales de Muratori.

(2) Valfrey, Hugues de Lionne, t. I, p. 16. — L'ecu romain valant alors au moins 3 livres 10 sous 8 deniers en monnaie du temps, c'était 3 millions environ de notre monnaie.

SUITE DO MINISTÈRE DE MAZARtN 173

et même, sur sa résistance, Toccupation militaire de Castro ; il invoquait de nouveau Tassislance des Français, et offrait un refuge, dans sa cour, au maréchal d'Estrées, ancien ambassadeur de Louis XIII à Rome, destitué de cet emploi pour l'insupportable violence de son caractère (1). Les princes italiens, Venise, le grand duc, Modène, justement inquiets de ces différends, « qui fournissaient à la France un prétexte pour intervenir dans les affaires d'Italie » (2), n'osant pas se liguer contre elle, jugèrent moins dangereux de s'allier contre le pape pour lui arracher le désistement de ses droits, et ce fut l'objetd'un traité conclu entre ces puissances, le 31 août 1642. Quelques semaines plus tard, le duc de Parme, auquel Richelieu venait de faire passer un subside de 100,000 livres, envahissait la Romagne et portait la guerre chez son suzerain. Des négociations s'ouvrirent; la paix se rétablit peu à peu sous l'influence des événements qui suivirent la mort du cardinal-duc (4 décembre 1642), et celle de Louis XIII (14 mai 1643); ^'t, au commencement de 1644, le duc de Parme rentra en possession de Castro et de Ronciglione, sous la promesse de mieux respecter ses engagements à ravenir(3). Mais les mêmes causes produisirent encore des troubles fort graves sous le pontificat dlnnocent X. Nous ne voulons pas même demander à des témoignages romains la justification de ce pape. Quoiqu'il y ait bien plus à dire en sa faveur que ce qu'on

(1) « Son caractère hautain, les manières brusques, la liberté extrême de son langage et de sa conduite étaient une source intarissable de conflits auprès d*un gouvernement dominé par l'humeur agitée et irascible des Barberini. A la suite de démêlés saus nombre et qui avaient eu mAme quelquefois une issue sanglante, la cour de France renonça à maintenir plus longtemps à Rome un ambassadeur qui n'avait jamais, à la vérité, laissé porter atteinte aux droits et prérogatives de son souverain, mais dont les allures diplomatiques devenaient de plus en plus périlleuses dans une cour à laquelle la royauté française était attachée par tant d'intérêts de premier ordre. » (Valfrey, p. 20 et 2t.) Au lieu d'obéir et de rentrer en France, le maréchal se retira d*abord à Caprarola, dans un château du duc de Parme, '< d*où il ne cessa, pendant plusieurs mois, entre son rappel et l'arrivée de son successeur, d'entraver, par tous les moyens possibles, le rétablissement des bons rapports entre les cours de Rome et de Parme... » (P. 22.) Il passa de Caprarola à Parme même, où il demeura longtemps c contre les ordres du roi et de Richelieu. » (P. 47.)

(2) Valfrey, p. 41.

(3) Traité du 31 mars 1644, qui précéda de quelques mois la mort d'Urbain VIII (29 juillet).

trouve dans le livre de Ranke, un court passage de cet historien protestant, conforme aux documents les plus authentiques, suffit à ruiner par la base les calomnies accumulées contre Innocent X par Mazarin, et, après lui, par Louis XIV, Ranke nous montre d'abord dans ce pontife un justicier impartial et inflexible, et, après quelques lignes remarquables que nous avons déjà citées, il continue ainsi : « Innocent X força ausssi les barons à payer leurs dettes. Le duc de Parme (1) persistait à ne point payer les siennes, et le pape ne pouvait paraître dans les rues de Rome sans être assailli par une foule qui implorait à haute voix sa justice pour les créanciers des monti Farnesiani. Comme^ d'un autre côté, Tévêque de Castro venait d'être assassiné et qu'il y avait lieu de croire que ce crime avait été commis à Tinstigation du gouverneur ducal, on résolut, à Rome, d'en finir avec les dettes de ce prince. Les domaines de la maison Farnèse furent de nouveau mis en vente : procureurs et praticiens s'acheminèrent vers Castro et prirent possession de la ville au nom des montistes (2). Le duc résista, et les troupes parmesanes tentèrent de pénétrer une seconde fois dans l'État de TEglise; mais Innocent X n'inspirait pas aux princes italiens la même crainte qu'Urbain VIII : ils voyaient plutôt en lui un allié, et cette fois la maison de Modène ne trouva pas d'auxiliaires parmi eux. Castro fut pris, les fortifications détruites, et le duc contraint d'abandonner l'administration de ce duché à la Chambre apostolique, qui se chargea de payer les créanciers (1649). Il renonça même à lous ses droits pour l'avenir, s'il ne rachetait pas les monti Farnesiani dans un délai de huit années. Le capital monlait à 1,700,000 écus environ, et les intérêts accumulés à 400,000 écus. Il ne semblait pas que le duc pût jamais réunir une somme si considérable. Ce traité, qui fut négocié

(1) Râiuucce II avait succédé en 1646 à Odoard.

(2) Ranke cite en cet endroit un contemporain auquel le pape aurait dit luimême :cNou8 ne pouvons passer dans les rues de Rome, sans qu'on nous arrête pour nous supplier de faire en sorte que le duc de Parme paye ce qu'il doit. Voilà sept ans qu*il ne paye rien, et il retient ainsi ce qui et>t nécessaire à la subsistance de veuves, d'orphelins et de pieux instituts. — On Tolt donc, ajoute rhistorien, que la conduite du pape avait des motifs irréprochables. » (L, Ranke. Die rômischen Pûpste^ t. 111, p. 44-45.)

SOUS la médiation de TËspagne, équivalait à une cession forcée et le nom seul y manquait ».

Innocent X étant mort (1655), sans que Rainucce II eût rien fait pour prévenir la dévolution définitive de Castro etdeRonciglione à la Chambre apostolique, Alexandre VII continua de payer les luoghi di monte en l'acquit de son feudataire^ et cependant il prorogea de trois ans le délai de grâce accordé par son prédécesseur. Lorsque le terme approcha, Mazarin, pour inquiéter le pape et se ménager un nouveau prétexte d'intervenir dans les affaires italiennes, pressa le duc de Parme de réclamer, d'imposer même par la force à la cour de Rome Teutière abrogation du traité de 1649, et il commanda au duc Alfonse d'Esté, généralissime des Français en Italie, divers mouvements de troupes, qui parurent dirigés contre le souverain pontife aussi bien que contre les Espagnols. Il tint la menace suspendue assez longtemps sur TEtat ecclésiastique pour détourner Alexandre VII d'offrir encore samédiation entre l'Espagne etla France. Dès le mois de janvier 1658, le P. Duneau informait Mazarin que le pape, alarmé de ce voisinage des troupes françaises qui ravageaient les terres de Mantoue, redoutait une ligue de Parme et de Modène, appuyée par Louis XIV : « Mais, ajoutait-il, Sa Sainteté dit qu'elle ne peut se persuader que la France, pour les intérêts d'un duc de Parme, veuille offenser le saint-siège et l'obliger à se liguer avec l'Espagne (1). » — « La peur qu'on a ici des troupes françaises est si grande que M. Bandinelli a dit au chevalier André que Sa Sainteté n'en dormait pas à son aise, et il y a des cardinaux qui n'ont pu dissimuler l'appréhension qu'ils ont de voir cette année un sac à Rome. Il est bon d augmenter cette peuVy puisqu'on ne peut douter de la mauvaise inclination qu'ont pour la France ceux qui tiennent ici le haut bout, contre qui le peuple ne cesse de murmurer, à cause de la cherté qui est ici et du mauvais pain (2). » — « J'ai découvert que Sa Sainteté est persuadée que Votre Éminence prend à cœur l'affaire [de Parme] pour deux raisons principales : l'une, pour engager cette Altesse dans le parti de la France et l'avoir favorable dans cette campagne ;

(1) 2! janvier 1658. Rome, 133.

(â) Daneau à Mazarin, 25 février 1658. Home, 134.

l'autre, que j'estime sans fondement, pour l'induire à épouser une de ses nièces, moyennant quoi il lui promet toute assistance. Et, comme le pape a une extrême aversion et jalousie des grandes alliances que fait Voire Éminence, je crois qu'il fera tout ce qu'il pourra pour empêcher cette dernière et que, s'il se relâche à user de quelque grâce envers le duc, ce sera à condition qu'il renonce à l'alliance et au parti... Une terreur panique a tellement saisi les esprits de ceux qui gouvernent qu'ils se sont imaginés qu'on avait quelque dessein de saccager Rome, et, sur cette appréhension, ils ont fait de grandes recherches... (1). » — L'année suivante, un autre correspondant du cardinal lui écrivait de Rome : « L'on ne laisse pas de fort appréhender en cette cour, bien que l'on n'en fasse pas semblant, que le duc de Modène, assisté des forces de France, ni se rende maître de Ferrare, et que le roi ne pousse avec vigueur les intérêts du duc de Parme, ce que l'on croit aisément, parce qu'il vient tous les jours nouvelle que notre armée d'Italie fve renforce incessamment, nonobstant la paix (2). Cela ne laisse pas de produire un bon effet; car cette cour est présentement d'une telle manière que le moyen d'en obtenir ce que l'on veut est de se faire craindre (3). »

Dans l'intervalle, afin de ne laisser ni aux princes italiens, ni au pape aucune illusion sur les intentions du gouvernement français, un agent habile, M. de Jeure-Millet (4), avait eu ordre

(1) Duneau à Mazaria, 24 juiD 1658. Borne, 134.

(2) U n'y avait eacore que suspension d'armes. La paix fut signée seulement au mois de novembre 1659.

(3) Lavau à Mazarin, 21 juillet 1659. Rome, 137. — Loaiâ Irland de Lavau, mort trésorier de Saiut-Hilaire de Poitiers, garde des livres du Cabinet du roi, membre de TÂcadémie française. Après avoir été r>o:itrôIeur de la maison d'Aune d'Autriche, « il accompagna les seigneurs [lo maréchal de Gramont et Lionne] qui allèrent, de la part du roi, k l'élection de l'empereur Léopold. Il se tint une ou deux années en Allemagne... De là il passa à Rome, où il eat occasion d'éprouver que les traverses qu'out à essayer ceux qui se mêlent des affaires publiques sont certaines et que leurs récompenses ne le sont pas. » {Histoire de V Académie française, par Pellisson et Olivet, t. II, p. 293, édit. 1742.)

(4) Guillaume Millet de Jeure (signant Jeure-Millet), mar.'chal de camp, gouverneur de Chàtcaurenaud et de Linchamp, était alors sous-gouveraear de Monsieur, frère du roi. Il fut chargé de missions diplomatiques, non seulement en Italie, mais encore eu Pologne et en Brandebourg. Il fut nommé sous-gouverneur du Dauphin, en septembre 1668, et lieutenant-général du pays d'Aunis

SUITE DU MINlSTÈaE DE I^AZARIN 177

de se rendre à Venise, à Parme et à Rome « pour la restitution que le roi suppliait Sa Sainteté qui fût faite à M. le duc de Parme de son duché de Castro » (1). A Parme, il exhorterait le duc régnant à prendre les armes pour faire cesser l'usurpation prétendue de ses domaines; à Venise, il représenterait le pape comme le principal ennemi du repos de l'Italie, et presserait la Seigneurie d'appuyer la réclamation des Farnèse ; à Rome, il sommerait le pape d'évacuer Castro et Ronciglione. Rainucce II, quoique moins belliqueux et plus honnête que le duc Odoard son père, aurait peut-être incliné à un parti violent; mais sa famille et ses ministres lui firent écarter les conseils intéressés de son trop puissant protecteur ; il préféra temporiser et négocier avec son suzerain (2). Les efforts tentés par le roi pour faire revivre la ligue du 31 août 1642 n'intimidèrent pas Alexandre VII, et l'agent français fut éconduit avec courtoisie. Jeure-Millet avouait que le pape lui avait prêté une attention bienveillante (3) : « Sa Sainteté, dit-il, ne se lassant pas de m'cntendre et de répliquer, recommença encore à rebattre que le contrat [d'Innocent X] n'était point oné-

en 1683. V. Dictionnaire des bienfaits du roiy parTabbé Dangeau. (Bibl. Dat., ms. fr. 7657, fol. 129.)

(1) Bome^ 133.

(2) La correspoQdaace de Jeure-Millet avec Mazaria est conservée dans le volume de Romet 133.

(3) Dans ma première audience, <c S. S. me répondit que V. M. s'était avisée un peu tard de lui faire la prière et la demande de celle prorogation, vu que le temps prescrit par le contrat était expiré, et me déduisit au long les raisons que disait avoir la Chambre apostolique, et particulièrement celles qu'elle prenait de» articles et clauses du contrat». A mes objections « S. S. eut la bouté de repartir que, quant à la permission de vendre ou aliéner partie ou le tout de ses biens, le duc en était exclu par le contrat; que cet État était si éloigné des autres biens du sieur duc qu'il lui était à charge ; qu'il avait môme autrefois fait prier le feu pape son prédécesseur de consentir à la dite vente, qui lui avait été accordé par grâce, vu que l'on lui avait en même temps remis la coulpe et le crime de félonie qui attirait immédiatement la dévolution de tous ses États au saint-siège; que, quant à ce que j'alléguais de l'argent que le sieur duc avait autrefois trouvé à Gênes, il était certain qu'il ne s'était jamais appliqué sérieusement à satisfaire à son dû ; et que, supposé qu'il se fût trouvé quelques difficultés, de la part du feu pape Innocent, au recouvrement dudit argent, elles avaient cessé depuis les trois années de son pontiticat; que S. S. avait dit au cardinal de Médicis et à d'autres qui lui avaient parlé du sieur duc, que, s'il pouvait trouver de Targent à Gênes ou ailleurs pour racheter son duché, elle y donnerait volontiers sa bénédiction ; que, si le duc

LOUIS nv ET LE SAINT-SIÈOE. — 1. 12

reux au sieur duc, mais plutôt favorable; que les pertes qu'il alléguait avoir souffertes n'étaient vraies qu*en quelques petites choses de peu de conséquence ; que les revenus de TEtalde Castro avaient été égaux en tout temps, bien loin d'être diminués et que, s'il avait autrefois valu quelque chose de plus, le sieur duc avait lui-même confessé que son industrie lui en avait fourni les moyens, mais que la Chambre apostolique n'en usait pas de pareils pour le faire profiter, et que Tintérêt de Targent qu elle avait déboursé pour payer les morUi était bien plus considérable que le revenu qu'elle touchait de la jouissance desdits biens. » Mais, en définitive, dans une troisième

de Parme avait bien trouvé des millions pour faire la gaerre au saint-aiège, il s'étonnait comme son crédit n'allait pas jusqu'à pouvoir racheter ses biens. — Je conclus » ma réplique <c par dire au saint-père que, d'autant plus la grâce que V. M. demandait à S. S. se trouvait dillicile, elle lui en aurait davantage d'obligation ; que ce serait un effet de sa bonté singulière qui confirmerait par tout l'univers sa clémence et charité paternelle envers les enfants de l'Église et ses vassaux particuliers, et ferait connaître k tout le monde Testime qu'elle faisait de la prière d'un si grand roi. — Le saint-père me répondît, en me licenciant bénignement, que la grâce ne devait pas s'éloigner de la justice; qu'il la devait également à la Chambre apostolique et au duc de Parme; qu'il verrait avec plus d'attention les mémoires, qu'il trouvait bon que je lai laissasse, étant bien aise d'en user comme il avait fait autrefois en AUemague, où tout se traitait par écrit, et qu'il examinerait eucore mûrement les choses et communiquerait à la Chambre... » Dans une seconde audience, Millet, enhardi par le bruit qui courait de nouveaux avantages que les Français auraient remportés, voulut hausser le ton et ne s'en plus tenir à ses « premières instances qui n'étaient que sur la grâce. Je n'eus pas achevé de parler, dit-ii, que le saint-père m'interrompit pour me dire qu'il était sur le point de me faire appeler, si je ne fusse venu à l'audience, pour me déclarer qu'il avait examiné les raisons que je lui avais déduites et laissées par écrit à ma dernière audience, et qu'il avait fait une mûre réflexion à la prière que lui faisait V. M., aux termes du contrat, et à toutes ses circonstances; qne, le tout bien digéré, S. S. avait reconnu de nouveau qu'elle ne pouvait faire aucune grâce au sieur duc, parce qu'elle était également obligée à rendre jusUce à la Chambre apostolique; que le sieur duc, au lieu de se plaindre, devait encore rendre grâces comme il avait fait autrefois au saint-siège; qu'il avait juré solennellement d'observer le contrat, mais qu'il ne s'était jamais appliqué sérieusement, ayant plutôt songé & faire la guerre au saint-siège qn*À payer ses dettes, et qu'il avait suffisamment levé d'argent sur ses États pour s'acquitter, s'il l'avait voulu; que, maintenant qu'il l'avait inutilement consommé, il avait recours à la grâce et importunait V. M.; que, si je n'avais rien aatre chose à lui dire, sa résolution était prise... » {Relation du voyage fait à Borne par le sieur de Jeure-Millety sous-gouverneur de Monsieur, Vannée 4SÔ8, par ordre de S, M. Rome y 133.)

et dernière audience où je lui fus présenté par le cardinal Antoine Barberini, Sa Sainteté me dit simplement « qu'elle avait résolu de faire réponse à Votre Majesté, la remettre à ce que je pourrais avoir Thonneur de lui dire de vive voix et aux raisons que son nonce vous déduirait par son ordre »; que, l'affaire ayant passé par les voies de droit, per tramitesjuriSy elle niavait pu trouver encore celle de gratifier M. le duc de Parme ; que, si cependant, à Rome et en France, on pouvait trouver les expédients de lever les difficultés qui se présentaient et de rencontrer quelques ouvertures qui ne fussent pas venues à sa connaissance, elle ferait paraître à Votre Majesté le désir qu'elle avait de Tobliger et de quelle considération lui étaient ses recommandations et le désir de faire quelque chose qui lui fût agréable... » — Après avoir pris mon audience de congé, j'ai reçu la dépêche de la cour me prescrivant, si le pape refuse, de lui marquer le mécontentement du roi; mais, le bref qui m'a été apporté n'étant pas une négative formelle, je me borne à faire part de mes nouveaux ordres au cardinal Rospigliosi(l). Les derniers jours que passa Jeure-Millet à Rome furent signalés par un grave incident. Selon un bruit que les scritture du P. Duneau n'avaient pas manqué de répandre jusqu'en France, Jeure-Millet aurait souffert sans protestation que le pape se servît devant lui de paroles blessantes pour Mazarin. Dès qu'il eut connaissance de celte double calomnie, il s'empressa d*écrire au cardinal pour défendre Alexandre VII et lui-même : L'ambassadeur de Venise a bien voulu dire au pape combien j'en étais affligé. « Sa Sainteté a paru autant étonnée que je l'avais été et répondit à M. l'ambassadeur, faisant des signes de croix, que jamais elle ne m'avait parlé, ni moi à elle, en quelques termes que ce fût, de Votre Éminence; qu'elle le témoignerait à tout le monde; et M. le cardinal Chigi, avec lequel le sieur ambassadeur s'en est entretenu, au sortir de l'audience du pape, et qui ne sait toutefois rien du détail de la lettre dont Votre Eminence a eu copie, a avoué ingénuement n'avoir point ouï Sa Sainteté aux termes que l'on lui feignait, de manière que j'ai un témoin bien au-

(i) Jeure-Millet à Mazario, 28 août 1658. Relation du même. Rome, 133.

180 CHAPITRR TROISIÈME

ttienlique, soit que le saint-père se soit voulu dédire eneffeL ou que le P. Duneau soit mal informé, et que ceux qui lui donnent les avis et les lettres, voulant tirpr de l'argent de lui les accommodent avec les conjonctures présentes^ afin d'en avoir du profit: mais, comme l'on prétend de deçà avoir les mêmes lumières de la cour par ffens interposés, peut-être que tous les deux partis sont mal servis. J'ai plus d'obligations à la vanité du bon P. Duneau qu'à sa confidence, puisqu'il ma gardé silongtemps le secret qu'il pouvait, s'il le jugeait à propos, me dire il y à trois mois pour me donner lieu de me justifier plus tût ; ou, s'il croyait qu'il ne fût pas convenable de m'en avertir, il ne le devait faire ni tôt ni tard. Il est vrai qu'il fait ce qu'il peut pour bien persuader à tout le monde qu'il est ici fort nécessaire M) et qu'il sert, par le moyen de votre confidence, à toute autre chose qu'à son exercice de reviseur. >» — J'ai pris congé du pape en présence du cardinal Antoine Bar* lierini, et Sa Sainteté s'est exprimée en termes bienveillants sur Votre Eminence. Elle a désavoué de nouveau le discours qu'on lui imputait, et a fait observer « qu'il y avait tant de gens à Rome et ailleurs qui se mêlent d'écrire et de parler que souvent on ne connaissait pas la vérité; que, si l'on ajoutait foi à tout ce que l'on manrie de France, elle aurait souvent

l).Mazarin lui ayant reproché quelques ilémarches indiscrètes, U lui rëpoo- «iit : '< Que j'aie fait uouveilement quelques proposilious de paix, c'est ce qui e.it:*i h ^r3 d appir»ni;e qui je ne crois pasètre obligé d'y répondre. Qoelles sont o;s proposition"? a qui h'.* ai-je faites? et par autorité de qui? J*ai dilsoQTent au P. Sforza et à quantit* de cardinaux, de prélats et de sei^ears de cette C'jiir qu'il ne tenait pas a V. K. que la paix ne se fit: qu'elle aTait envovtS jusqu'à Madrid l'offrir au roi d'Espagne; qu'elle avait prié les électeurs de l'Kinpire d'eu ftivt les ni>^liateurs sous l'autorité du pape ; que. nonobstant le» grandes victoires du roi, S. M. y apporterait toutes les facilités raisonnables; que, si le pape eût permis d'ajouter les intérêts du prince de Gondë et de presser là-dessus les F«pa<?nois, la paix se pouvait terminer en peu de tempSi qui sont toutes choses assez connues. 71/6 j'ai su dire si à propos et avec tant de succès qu'il y a peu d*; ftersonn^s aujounthui en celle cour qui n'en toteni persuadées^ parce qu'jn dit qu'un religieux désinléréssé, el qui esl en réputation d'être silice >'e. ne soutiendrait pas ces choses avec tant d'assurance si elles n'étaient véritables, jusque-là que /e« mini'itres el partisans d'Espagne ont dit que je rendais de gram.is services à V, É. Au reste, pour ne donner aucun ombrage à M. le cardinal Antoine, qui en est assez susceptible, je m'abstiens de voir le pape, bien qu'il ne tienne qu a moi de le voir souvent. >* (12 noTcmbre 1638. Homey 135. )

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d*étranges impressions; qu'il y avait à souhaiter qu'on ne prêtât pas davantage Toreille aux suggestions qui viennent de Rome » (1).

Alexandre VII avait raison de demander que les Français ne le jugeassent que d'après ses actions et ses discours véritables. Quoique tardive, Téquité de nos historiens ne saurait désormais lui manquer, et c'est même dans le témoignage secret de ses ennemis que se trouve la meilleure apologie de son pontificat. Au commencement de Tannée 1659, le P. Duneau se rendit en France, après avoir obtenu que Mazarin écrivît à ses supérieurs qu'il le mandait « pour affaires concernant le bien de la religion et de la Compagnie » (2) ; tandis qu'en réalité il voulait seulement contenter son goût pour l'intrigue (3) et rétablir son crédit ébranlé tant par l'incident des lettres apocryphes que par les rapports de Jeure-Millet. S'élant vanté de posséder des secrets nombreux et importants, il fut interrogé dès son arrivée, et nous avons, écrite sous sa dictée par le comte de Brienne, ministre, la relation de ses derniers entretiens avec le souverain pontife (4).

(1) 27 et 28 août. Rome, 133.

(2) Il recommandait surtout de cacher au génénil qu'il eût sollicité ce voyage & la cour : » J'ai à dire beaucoup de choses qu'on ne peut écrire, et je ne doute nullement que le pape ne me donne quelque instruction particulière pour être communiquée à V. É., principalement s'il sait que je devrai retourner. Je pourrai aussi ajouter l'affaire du prince Pamphili, qui le désire passion- Dément, m'ayant lui-même proposé ce voyage. Si donc V. E. l'agrée, je la supplie très humblement de me le maoder, et de m'envoyer une lettre que je puisse présenter au P. général, par laquelle V. É. lui en demande la permission comme d'elle-même, sans témoigner que j'aie aucune part, assurant Sa Paternité que dans peu de mois je serai de retour à Rome pour continuer ma charge de reviseur de France. Que si V. É. ne juge pas à propos ^\u^^ je bouge, j'obéirai. »

(3) Duneau à Mazarin, 22 avril 1659 (iîome, 136) : J'ai quitté Rome à la fiu de mars. J'ai vu tous les pnnces d'Italie « qui ont été sur mon chemin depuis Florence jusqu'à Turin, et tou« m'ont honoré de leurs commandements pour le roi et pour V. É.; mais il n'y a rien que je ne puisse différer. Je lui dirai seulement par avance qu'en sa considération j'ai reçu partout de grands honneurs et régals, dont j'espère lui rendre compte et l'en remercier. »

(4) Affaires d'Italie. Mémoire de M. de Brienne. — « Le P. Duneau, jésuite, gui était dans la confiance de M^ le Cardinal et qui ne faisait que d'arriver de Rome quelques jours auparavant, d'où il avait éié mandé exprès par ordre de 8. É., après y avoir fait un fort long séjour, pendant lequel il avuit pris une parfaite connaissance de cette cour-là, me rendit compte de ce qu'il *-avait de

« Sa Sainteté, disait-il, témoigna avoir affection pour la maison royale et particulièrement pour la personne du roi, à cause de sa vertu et de sa piété; qu'elle avait une grande tendresse pour M^' le duc d'Anjou, depuis qu'elle avait su que, durant la maladie de son frère (^), il avait témoigné une extrême douleur, même jusqu'aux larmes, et avait rejeté les propositions que les malintentionnés lui avaient faites, et que cela lui donnait lieu d'espérer qu'il n'imiterait point les actions du duc [Gaston] d'Orléans, son oncle. » — « Elle employa toute son adresse pour persuader audit père qu'elle n'avait ni haine ni aversion contre la personne du cardinal Mazarini, disant que ce serait le plus grand malheur qui put arriver à la France et à l'Église, s'il perdait le poste où il est, parce qu'en étant prince, il aurait toujours plus de respect pour le saiutsiège et la religion que tout autre, par exemple, comme si l'administration de la France tombait entre les mains de quelque politique de l'humeur et du génie de feu M. Servien (2), qu'elle avait reconnu, dans les négociations de Munster, très malicieux et très méchant et fort peu catholique (3), et elle dit cent

plus particulier et de plus secret en cette matière *> (Rome, 137). On lit, en marge de ce mémoire, plusieurs do les qui doivent être de Liouue et de Brienne.

(1) Cf. Duneau d Mazario, 17 novembre 1659 (Rome^ 138) : « Je dis ensuite au pape qu'on m'avait demandé à la cour pourquoi S. S. semblait avoir peu d'affection pour le roi et pour la France ; que je m'étais efforcé d'effacer cette opinion et l'avais combattue auprès do la reiue par un argument assez fort, qui est que S. S. m avait commandé d'assurer M. le duc d'Anjou de son affection paternelle, spécialement à cause que, durant la maladie du roi, il avait témoigné beaucoup de ressentiment et que cela faisait croire à S. S. qu'il demeurerait toujours ami à S. M. comme un bon frère, comme il l'y exhortait, et n'imiterait pas les actions de sou oncle le duc d'Orléans. »

(2) Jugement très juste et très profond. Lionne devait bientôt apporter au ministère f humeur et le génie de. Servien, son oncle, qui furent, comme on le verra, très funestes à la religion et au saint-siège.

(3) C'est ce qu'attestent aussi tous les tiistoriens du mémorable congrès. On a vu plus haut les hommages rendus par les Vénitiens a Timpartialité de leur co-médiateur Cbigi. Voici quels moyens employaient les Français pour vaincre la fermeté du ministre pontifical : « ... Les plénipotentiaires de France ne laissèrent pas de faire au nonce des plaintes très amères et de le menacer même indirectement de renoncer non seulement à la médiation du pape, mais à ton obédience même, lui faisant entendre que, si le pape par sa partialité obligeait la France à examiner de près tout ce qui s'était passé dans son élection, eile trouverait peut-être des titres légitimes pour le regarder comme un intrus. Le secrétaire de l'ambassade, que les plénipotentiaires avaient chargé de porter

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choses fâcheuses contre sa mémoire, jusqu'à mettre en doute son salut. Elle tâcha de justifier toutes ses actions contre le cardinal Mazarini depuis le commencement de son pontificat : elle se plaignait de lui de ce qu'il était trop facile à croire le mal qu'on disait d'elle (1); que Ton lui [à Mazarin] avait envoyé quantité de lettres supposées qu'il avait reçues pour véritables, comme si elles étaient sorties de la secrétairerie du cardinal Rospigliosi, qui a tout son secret, et que cela avait animé principalement ledit cardinal contre elle (2). Elle s^étonnait qu'il eût voulu se venger par une gazette, ce qui lui semblait fort bas (3). Si le roi avait voulu suivre ses conseils, le cardinal de Retz n'aurait jamais été archevêque de Paris : c'était de laisser faire une action d'archevêque audit cardinal, reconnu publiquement; après quoi, le pape s'engageait de le

ces plaintes au Donce, ajouta que, sans Tautorité du cardinat Mazarin, on était disposé en France à pousser les choses aussi loin qu'elles avaient jamais été. ... Le chancelier de France fît, en plein conseil, les mêmes plaintes, et les mêmes menaces au nonce qui résidait à la cour, et on avait d'autant plus de sujet de craindre une rupture éclatante que les esprits s'aigrirent de part et d'autre par un incident qui survint : ce fut l'affaire des Barberins. » {Histoire du traité de WestphaliCy par Bougeant, 1744, iu-l2, t. IV, p. 59 et 60.) — Par les plénipotentiaires de France il faut entendre Servien, qui avait seul le secret de Mazarin et qui était le promoteur de toutes les violences de langage et d'aclion. Ses démêlés avec son collègue d'Avaux sont célèbres, et l'on sait que celui-ci était beaucoup plus favorable à une pacification générale. — La déclaration du secrétaire de Vambassade n'était qu'un artifice propre à ménager la réputation de Mazarin; mais la conduite du cardinal, dans Hncidenl des Barbenns, qu'il provoqua seul et personnellement, prouva que Servien ne parlait et n'agissait jamais qu'à son instigation et par ses ordres.

(i) En marge : » S. É. avait plus de raison de faire ce reproche au pape que lui à elle. »

(2) En marge : « Sur ce sujet, le pape avait beaucoup de raison, S. É. ayant été trompée, plus de six mois durant, par l'artifice des Espagnols qui lui firent acheter bien chèrement des copies supposées des lettres du pape à ses nonces, ... lesquelles ils inventaient et composaient selon leurs intérêts, et y glissaient toujours des termes aigres contre le cardinal Mazarin, et accusant avec indignation sa conduite ; mais cela néanmoins avec tant d'adresse et de vraisemblance et de succès, que S. É., tout adroite qu'elle est, n'a pas laissé d'être surprise, et, encore bien que détrompée^ de conserver les impressions qu'un venin aussi sublil que celui-là avait faites sur son espnt, »

(3) Ce qui est vrai, comme le prouvent tant d'articles, sous la rubrique de Rome^ dans la Gazette de France, depuis 16o8, et les pamphlets composés en France et en Italie sous l'inspiration et aux frais de Mazarin : cette pratique se continua après lui, principalement sous le ministère de Lionne.

faire démettre et de donner une entière satisfaction à Sa Majeslé. Sa Sainteté savait fort bien que ce n'était pas Tavantage de la religion qu'un archevêque fût maintenu contre la volonté de son roi, et partant elle ne ferait point de difficulté d'y joindre l'autorité du saint-siège, auxquelles M. le cardinal de Retz ne pourrait pas résister (i)... » — a Sa Sainteté n'avait jamais pu ni dû approuver Talliance d'Angleterre (2). — Le roi d'Angleterre lui avait écrit depuis peu qu'il était en dessein de se faire catholique et d'envoyer un agent secret à Sa Sainteté pour traiter de ses aiïairos. A cet effet, le cardinal [François] Barberini, protecteur d'Angleterre, lui avait proposé Tabbé Charrier (3); mais elle avait répondu audit cardinal qu'elle ne pouvait recevoir ledit abbé, non pourceque.ee ne fût un homme très discret et très propre à négocier, l'ayant connu très particulièrement eu diverses occasions, mais parce qu'elle ne voulait pas donner sujet au cardinal Mazarini de croire que, sous prétexte de traiter à Rome les affaires du roi d'Angleterre, Ton y envoyât Tabbé Charrier négocier en faveur du cardinal de Retz, dont les intérêts lui avaient été ci-devant confiés; et Sa Sainteté assura qu'elle n'avait jamais daigné faire aucune

(1) Eu UKirge : » Cet expédient fut bien proposé par le pape; mais cet arUfice ^tait trop grossier pour duper rtiabilctù ilu miuistère; aussi ne donua-t-oxi pas dans un ic\ panneau. Cnr, si le cardiual de Retz se fût une fois mis en possession de rarchevôché par quelque acte public, il aurait fallu employer plusqae la force oFilinaire pour l'en déposséder^ et tous les factionnaires qu*il a dans Paris, dont le parti nV.st pas encore détruit, n'auraient pas manqué de renouveler avec plus de violence que jamais leurs anciennes cabales. » — Les am> bassadeurs vénitieus et les autres ministres présents à Home rendaient hommage aux dispositions conciliantes du pape dans cette affaire, et blâmaient les exigences insoutenables de Mazarin : u ... |i Francesi] prendono il pretesto délie cose del card. di Hetz. che vedono protetto dall' autorità pootificia, et il papa vcramcnte, per la bontà délia sua natura, uou si renderebbe difficile ad escogitar ripieghi che inrontrassero il gusto del re Cristianissimo in quesU materia ; ma non sa occomodarsi a sottometter i sensi délia dignité ponlifida af^r inter^ssi porlicolari del card. Mazarino^ che in ciô fa ie parti principal! délia ooutrappositione, e si glorià che il mondo conosca che da* suoi Toleri dipondono in tutto i voleri di quel governo. >' {Relazione des ambassadeurs d'obédience, 16ri(>. Hclnzioni, t. U, p. 181).

{2) Les traités avec Crouiwell,

(3) L'un des plus corrompus parmi les agents de Retz. V. notamment sa correspondance, publiée par Chantelauze. le C-ardinal de Retz et f affaire au chapeau* t. 11, p. 1-lMS.

réponse audit cardinal, depuis qu'il était sorti de Rome, quelque pressantes et réitérées qu'eussent été ses instances. » — « Elle se plaignit extrêmement du cardinal Antoine [Barberini], en parla en termes injurieux, comme d^un esprit brouillon, impétueux, peu réglé, et dont les mœurs ne seraient pas aussi composées qu'il convient à la dignité du caractère qu'il porte. » — « Enfin elle témoigna un vif ressentiment de ce qu'il n'y avait point d'ambassadeur de France près d'elle, à quoi elle voulut bien faire connaître que l'honneur du saint-siège était intéressé, et qu'elle, en son particulier, ne pouvait souffrir un tel mépris. » — Quant aux événements récents, le pape dit au P. Duneau « qu'il croyait qu'à son arrivée en France il trouverait la paix entre les deux couronnes ou faite ou prête à se faire, parce qu'il savait assurément qu'elle se traitait en secret par le cardinal Mazarini, et que la raison principale était parce qu'il fallait marier le roi, et que la reine avait un extrême désir que ce fût avec sa nièce; que le roi d'Espagne le souhaitait; que l'infante en avait une passion très grande et ne voulait point entendre parler de l'empereur; que ledit cardinal, pour complaire à la reine, se trouvait obligé de donner les mains à cela; que les Espagnols étaient en très grande nécessité de la paix et par conséquent très désireux qu'elle se fît, indigeniissimi et appetentissimi^ qui furent les propres termes dont Sa Sainteté se servit; mais néanmoins qu'elle voyait bien que le cardinal Mazarini aurait une grande tentation de Tespérance presque certaine de pouvoir conquérir la Flandre dans une campagne ou deux; qu'elle était bien avertie que les Espagnols se relâchaient des prétentions de M. le Prince, et, comme c'était le point le plus important et le plus difficile, qu'étant ajusté, la paix ne recevrait plus d'obstacles; ce qui fut aussi confirmé par le cardinal-neveu, dans une audience particulière. »

Ce langage d'Alexandre VII, qui nous parvient à travers la double traduction de deux étrangers malveillants, le P. Duneau et le comte de Brienne, est-il d'un ennemi des Français?

Le 28 juillet 1659, le P. Duneau écrivait encore de Sedan à Mazarin : « Par les lettres que je reçois, toutes les semaines, du P. Sforza et de quelques autres de mes amis, je vois que le pape est tellement persuadé des bonnes intentions de Votre

Ëminonce touchant la paix, qu'il ne souiïre pas que personne la révoque en doute en sa présence. Sa Sainteté, à ce que m'écrit le P. Sforza, se montre grandement désireuse de vivre en bon accord et union avec Votre Ëminence (1). »

Or, le souverain pontife ne fut pas invité, suivant la coutume et comme il s'y attendait (2), à se faire représenter dans les conférences des Pyrénées, et Mazarin ne Tinforma directement ni de l'ouverture ni du progrès des négociations. Un jour, lorsque la cour se disposait à partir pour le midi de la France, un secrétaire du cardinal, « tenant en mains certains papiers que Son Ëminence envoyait en Allemagne », avait dit avec affectation aux personnes qui Tentouraient : Queste litière delsignore cardinale vanno agli Elettori per dar loro parte del 7iegotiato che se fa per la pace e del viaggio di Sua Eminenza verso Baiona^ ma non si dara miga parte al papa (3). Le pape fit simplement observer « que Son Ëminence pouvait, en partant de Paris, lui faire une lettre de trois lignes et qu^il s'en serait tenu obligé (4). »

Le traité fut conclu le 7 novembre 1659. L'usage des princes catholiques était d'expédier sur-le-champ des courriers extraordinaires à Rome avec des lettres de leur main pour le Saint-Père. Mazarin chargea seulement les cardinaux de I^ faction française de se concerter avec l'ambassadeur et les cardinaux espagnols ^o\xx passer un office auprès de Sa Sainteté (5) en son nom personnel et en celui de don Louis de

(1) Home, 137.

(2) Le P. Sforza m'a dit « que le pape espérait que cet hiver on pourrait conclure la paix et envoyer pour cet effet aux couronnes le cardioal Chigi en qualité Je légat. » (Lettre déjà citée de Duueau à Mazarin, 20 août 1658. Kwnt^ 135). — Comme ou Ta déjà remarqué, les couférences des Pyrénées n*etaieut que la suite du conjurés de Wcstphalie, où le pape était médiateur.

(3) u Entre les éyènemeuls qu'a produits le traité de paix, il n'y en a point eu de plus remarquable ni de plus remarqué que de l'avoir conclu sans Tintervcution du pape, vu que le saint-siège avait si longtemps travaiUé pour acheminer ce traité, et que le pape séant s'y était en personne si utilement employé à Munster, en qualité de nonce apostolique. » {Histoire de la paix conclue sur la frontière de France et d'Espagne entre les deux couronnes fan 4$S9f Cologne, in-12, 1664.)

(4) Duneau à Mazarin, 17 novembre 1659. Rome^ 138.

(5) Mazarin au cardinal Antoine Barberini, 12 novembre 1659. Borne, 137. L'original est de la main de Lionne.

Haro. Le pape hésitait à donner Taudience, avant d*avoir reçu le courrier du roi : il Taccorda cependant pour le 17 décembre. L'ambassadeur espagnol et les cardinaux des deux couronnes s'étaient d'abord promis de se présenter en un seul cortège, comme Tavait réglé Mazarin ; mais il en coûtait à don Louis Ponce de Léon de partager les honneurs de cette audience avec des membres du sacré collège et de n'y point parler au nom de son maître. Il tenta de se faire introduire seul chez le pape : « M. le cardinal Antoine partit en cortège de chez lui et s'en alla au Gesù, où le vinrent trouver les cardinaux Orsini, d'Esté et Maidalchini, qui se mirent dans son carrosse et furent ainsi à Monte-Cavallo... Ils montèrent dans un appartement qui est près de la chapelle, où était déjà arrivé le cardinal Colonna. Peu après vinrent aussi les cardinaux de Lugo, Sforza et Astalli. Ils attendirent là quelque temps, croyant que l'ambassadeur les y dût venir trouver, comme ils en étaient demeurés d'accord; mais il s'en alla droit chez le le pape, dont s'éiant aperçu M. le cardinal Antoine y remédia aussitôt en envoyant prier M*' Nini, maître de chambre du pape, d'empêcher qu'il n'eût d'audience que tous les cardinaux susdits ne fussent avec lui, ce qui fut exécuté, bien que l'ambassadeur fît connaître beaucoup d'impatience et en témoignât grand dépit. On observa même que la colère lui faisait souvent battre des pieds; mais M<f' Nini ne s^émut point pour tout cela et se contenta de lui dire qu'il n'osait pas le mener à Sa Sainteté parce qu'elle n'avait pas accordé l'audience pour lui en particulier, mais conjointement avec tous ces messieurs les cardinaux. » Les agents secrets de Mazarin étaient aux aguets pour épier comment Alexandre VII souffrirait cette mortification. Sa Sainteté, dit l'abbé Lavau, a reçu la nouvelle « en apparence avec beaucoup de joie ». Espagnols et Français passèrent ensuite chez le cardinal Chigi, et enfin prirent place à un banquet offert par le cardinal Antoine. Ce prélat et don Louis Ponce de Léon « se faisaient de grandes amitiés. M. le cardinal Chigi témoignait beaucoup de joie de la paix et faisait assez bonne grimace; je ne sais quelle conséquence en tirer (1) ». Le lendemain, 18 décembre, Alexandre VII, quoique

(1) Lavau et Duneau & Mazarin, 22 décembre 16S9. Rome, 138.

louanges et des bénédictions et qu'on vous appelle le Dieu tutélaire de la chrétienté (1) ! »

Aussi, lorsque deux mois se furent écoulés sans que le pape eût rien reçu du roi, le P. Duneau écrivit au cardinal : Voire Eminence prétend que le pape lui est toujours contraire. « J'ose lui dire que Sa Sainteté a maintenant d'autres sentiments que par le passé, ou je suis le plus trompé du monde, n'y ayant nulle apparence qu'elle seule, contre le torrent des peuples, des nations et de tout ce qu'il y a de gens de bien, voulût s'opposer aux applaudissements qu*on donne à Votre Eminence... Il importe trop non pas à elle, qui est au-dessus de tout ^ mais aune infinité de personnes que Votre Eminence soit bien avec le pape. Je sais bien qu'elle me pourrait dire : Quid ultra debui facere et non feci ? Je l'avoue, et encore plus qu'elle ne devait (2); mais j'ose lui dire qu'elle n'a pas encore fait tout ce qu'elle peut, qui est de vouloir absolument gagner Sa Sainteté ; car, ce qu'elle veut et qui est faisable, elle le peut, partageant en cela de la grandeur de Dieu. Je crois que, si Votre Eminence voulait prendre la peine d'écrire une lettre au pape du style qu'elle sait mettre en usage quand il lui plaît, elle obligerait Sa Sainteté à une réponse qui lasatisferait. Le retardement du courrier qui doit apporter la nouvelle de la ratification et de l'échange des traités fait penser à quelques-uns que le mécontentement qu'a Votre Eminence de cette cour en est la cause (3)... » La cour étant alors à Nîmes, cinq ou six jours au plus suffisaient à un courrier extraordinaire pour se rendre à Rome : la lettre royale ne fut pourtant pas

(1) 22 décembre. î{ome, 138.

(2) N'a-t-OQ pas vu au coutraire Alexandre VU répondre, en tonte circonstance, par les procédéB les plus délicats, à toutes les injures, & toutes les agressious, à toutes les perfidies du gouvernemeot français?

(H) 12 janvier 1660. iiome, 138. — Uu passage de cette lettre fait allusion à un incident qui, par la faute du misérable Elpidio Benedetti, un uomo diniente e un guidone, un homme de rien et un fripon, comme Je pape rappelait avec raison, avait commis personnellement Mazarin avec le gouvernement pontifical. L'abdé Benedetti, factotum du cardinal en Italie, lui achetait partout des objets d'art, et s'adressait de préférence à des ramilles accablées de dettes, comme les Orsiui, qui cherchaient à se défaire clandestinement de marbres et de bronzes antiques, malgré les lois du pays qui n'en permettaient pas le libre commerce. Celio Orsiuo lui avait ainsi vendu à vil prix des statues que

remise au pape avant le 3 février (1). Alexandre VII disait au P. Duneau : « Quando haheremo questo corriero délia pace? che vuol dire che tardi tanto? è qualche misterio (2)? » Il y avait en effet un mystère, profondément injurieux pour le saint-siège, que le pape et toute TEurope apprirent seulement parla publication du traité. Cet acte ne mentionnait le chef de rÉglise que pour Taccuser de retenir injustement des provinces ursupées sur les ducs de Parme et de Modène. Mazarin avait imposé à don Louis de Haro les fameux articles 99 et 100, par lesquels les rois de France et d'Espagne, sans droits et sans compétence pour s'occuper de ces litiges et encore moins pour les juger, se promettaient de seconder les prétentions de ces deux ducs sur Castro et sur Comacchio (3) !

Aucun signe extérieur ne trahissait chez Alexandre VII l'inquiétude que lui causait cette conduite de la cour de France, et, le jour même où il exprima au P. Duneau son impatience de voir le courrier du roi, il le fît avec tant de douceur que ce religieux put écrire à Mazarin : Sa Sainteté « m'a dit beaucoup de bien de Votre Eminence... sans se plaindre comme autrefois. » La lettre de Louis XIV était emphatique

le cardinal Orsioo désira conserver à sa famille, et doat il fit prohiber la sortie. Ce prélat, faisant partie de la faction française et ne pouvant pas soutenir son rang sans les libéralités du roi, n'aurait pas risqué de mécontenter Mazarin, si Von eût su alors à qui ces marbres étaient destinés. Au mépris de cette défense, Benedeiti les fit enlever et porter à Cività Vecchia, où ils allaient être embarqués pour la France, lorsqu'ils furent saisis par les officiers pontificaux. Mazarin vit là un affront à sa personne, au roi et à la nation ! Selon l'aveu du P. Duneau lui-môme, il n'y eut qu'une voix dans Rome pour blâmer la maladresse et l'insolence de Benedetti. Dès que le palais fut informé de l'intérêt personnel que Mazarin prenait à Tafifaire, la saisie fut levée, et les statues remises au P. Duneau, de qui Benedetti put les recevoir. (Duneau à Mazarin, !«% 8 et 22 décembre 1659, et 2 février 1660. Rome, 138.)

(1) Bartet à Mazarin, 2 février 1660. Il est porteur des dépêches de la cour, et il annonce qu'il ne verra le pape que le lendemain.

(2) Duneau à Mazarin, 26 janvier 1660. Rome, 138.

(3) Art. 99. Les deux rois s'engagent à prier le pape « de faire terminer par accord ou par justice le différend que le duc de Modène a depuis si longtemps avec la Chambre apostolique, touchant la propriété et la possession des vallées de Comaccbio ». — Art. 100. Ils renouvelleront leurs instances en faveur du duc de Parme « à ce qu'il ait la faculté d'acquitter en divers intervalles convenables de temps la dette qu'il a contractée envers la Chambre apostolique », avec permission d'engager partie des États de Castro et de RoncigUone pour trouver Targent nécessaire.

et banale; cependant le pape s*en montra satisfait (1). II donna les ordres accoutumés pour célébrer le rétablissement de la paix ; mais le public avait perdu sa première confiance. Les Romains méditaient sur Tabsence d'un ambassadeur de Louis XIV et sur tous les incidents qui manifestaient Tinimitié persévérante des Français. Les affidés de Mazarin l'informèrent qu'un petit nombre de cardinaux avait répondu à Vinvito pontifical pour la calvacata de Saint-Pierre et que les réjouissances avaient été mélancoliques (2).

Pour s'associer avec plus d'éclat à l'événement qui rendait le repos à TEurope, le pape consentit à faire en ce même temps la promotion des couronnes. Il agréa, comme présenté par Louis XIV, le prélat Mancini(3), allié de Mazarin, et il écrivit même à ce dernier pour se conjouir^ ce que n'avait pas fait Innocent X (4), lorsqu'il avait donné le chapeau à Michel Mazarini, frère du premier ministre.

Mais rien ne put désarmer la haine de Mazarin pour le souverain pontife.

(1) Duneau à .Mazario, 26 janvier et 9 février 1660. Romey 138.

(2) De Lavau à Mazarin, 1«' mars 1660. Rome, 138.

(3) Il avait seuliMuent exprimé le regret que le roi ne lui présentât pas un membre du clergé français, et, au moment où il faisait cette juste remarque, la désignation de Mancini nVtait qu'un projet. (Duneau à Mazarin, 17 novembre 1()j9. Rome^ 138.) La nomiuatioa royale eu faveur de Mancini est du 10 janvier 1660. {Rome, 137.)

(4) Duneau ù Muzariu, 12 avril 1660. Rome^ 139. — Les autres cardinaux de cette promotion étaient : Tévéquc de Hatisboune, pour l*Empereur ; doa Pdi^cal d'Aragon, pour l'Espague; Vidoui pour la Pologne; Barbarigo, évèque de Bergame, pour Venise ; Oandioelli, Veccbiarelli et Franzooe, réservés in petto dans un précédent consistoire.

CHAPITRK QUATRIÈME

FIN DU MINISTÈRE DE MAZARIN : DU TRAITÉ DES PYRÉNÉES A LA MORT DU CARDINAL, 7 NOVEMBRE 1659 — 9 MARS 1661.

Craintes d'Alexandre Vil justifiées : mission du président Charles Colbert à Rome pour revendiquer Castro et Gomacchio au nom des ducs de Parme et de Modène. — Première audience de Charles Colbert, 2 décembre 1660. — Duplicité de Masarin, qui fait proposer secrètement au pape le partage de Castro entre les familles Chigt et Mancini. — Incamération de Castro, prononcée dans le consistoire du iO décembre i660. — L'envoyé de Louis XIV veut que le réildent de Parme proteste contre cette décision : ce ministre refuse. — Rappel de Charles Colbert. — Lettre du roi au pape sur les affaires de Castro et de Comacchio, 6 février 1661. — Progrès des invasions ottomanes. ~ Efforts inutiles d'Alexandre VII pour engager Louis XIV dans une ligue chrétienne. — Derniers jours de Mazarin : il semble alors moins opposé à ces projets du pape, et lui lègue 600,000 livres pour la guerre contre les infidèles. — Dernière entrevue de Mazarin et du nonce. — Mort du cardinal, 9 mars 1661. — Caractères des ecclésiastiques employés ou formés par^Blazarin : fâcheux présages pour les libertés de VkgVut ta France.

Le traité des Pyrénées venait d'être signé, et Mazarin recevait en pleine cour les compliments que justifiait un événement si glorieux pour le ministre et pour la France. Un contemporain a raconté que « le cardinal, y ajoutant des railleries piquantes, au milieu de la joie, demanda publiquement, dans la foule de ses courtisans, que deviendrait donc Finfaillibililé du pape, qui avait dit si souvent que le cardinal Mazarin ne voulait point la paix et no la ferait de sa vie ? » Alexandre VII ne se méprenait pas sur ce qu'il devait attendre encore de ce côté. Dès le mois de novembre 1659, il disait au marquis Rinuccini, ambassadeur du grand-duc : « Fatta la pace, H ministri di questi rè ci far an entrar in ballo, e jioi balleremo, » Le P. Duneau qui rapporte cette parole et qui connaît les dispostions véritables de Mazarin, ajoute aussitôt: « On tientque don Louis Ponce de Léon (1) arrivera ici cette semaine, et qu'il veut porter son ambassade bien haut... Nous espérons d'avoir un ambassadeur qui ne lui cédera en rien, et, s'ils sont d'accord ensemble, certo è che faranno hallar il papa al modo lorol (2). . . »

(i) Duaeau à Mazarin, 24 novembre 1659. Romt^ 138. (2) Nouvel ambassadeur d'Ëdpa^ne à Rome.

LOUIS XIV BT LE SAINT-SlàOB. — 1. 13

Le souverain pontife apprit bientôt que la cour de France lui dépêchait, non pas Tarabassadeur vainement attendu depuis son exaltation, mais un simple agent sans caractère, comme Lionne et Jeure-Millct, avec la mission spéciale d'exiger la restitution de (Castro au duc de Parme et celle de Comacchio au duc de Modène : c'était le frère de Jean-Baptiste Colbert, le président Charles Colbert de Vandières, qui devint marquis de Croissy et secrétaire d'État des affaires étrangères. Il était porteur d'une instruction (1), où Lionne avait donné un libre cours à Tanimosité de Mazarin et à la sienne contre Rome, et où Ton est stupéfait de lire que le repos de l'Italie et du monde était alors troublé par le pape et par l'usurpation prétendue de Comacchio et de Castro !

« Les grandes guerres, disait Lionne, que le roi a eues à soutenir dès son avènement à la couronne étant heureusement terminées par la paix, et celles qui s'étaient depuis rallumées entre les rois et princes du nord et dans l'Empire se trouvant enfin pacifiées par son entremise et par son autorité. Sa Majesté ne voulant rien omettre pour rétablissement du repos de tout le reste de la chrétienté, et pour cet effet désirant par tous bons moyens prévenir les désordres qui pourraient renaître en Italie au sujet des différends et des intérêts que la maison d'Esté et celle de Parme ont à démêler avec la Chambre apostolique,... Sa Majesté a estimé ne pouvoir faire un meilleur choix que du sieur Colbert pour les affaires qui se présentent à traiter à Rome et auprès des princes d'Italie pour les intérêts des dites maisons d'Esté et de Parme... » Lionne raconte, à sa manière, les démêlés de Castro et de Comacchio, et quelques lignes vont donner une idée de sa modération et de son équité. Après avoir rappelé l'accord intervenu, en 1649, entre Innocent X et le duc de Parme, qui oblige le duc à se libérer en huit années, il poursuit ainsi : « La dureté du procédé de la cour de Rome ne s*est pas arrêtée là; elle a passé bien plus outre, à un tel point que l'on ne sait pas si, en

(1) De la main de Lionne : 12 octobre 1660. Instruction à M. Colbert de Vandières « s'en allant pour le service de Sa Majesté à Rome. » (Publiée par G. Hauotaux dans le Recueil des Instructions aux ambassadeurs de France, vol. VI. «orne, t. 1, p. 41-57.)

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aucun lieu du monde, on voudrait avoir pratiqué une pareille chose et manquer si publiquement à la charité envers son prochain ! » Tout cela, parce que le pape, « sous le prétexte de bulles », dit Lionne, qui prohibaient les ventes à des étrangers, avait pris soin d'empêcher que son feudataire, au moyen d'emprunts faits à quelque compagnie puissante de marchands génois, ne devînt débiteur d'étrangers, particuliers ou Étals, et ne leur fît acquérir le droit de réclamer la vente et le démembrement des fiefs pontificaux! « L'heureuse conclusion de Tune et de l'autre affaire, ajoute Lionne, ne devant être attendue que des puissants offices qui seront passés en cour de Rome par les ministres des deux rois et par les cardinaux qui sont attachés à leur service, et par la fermeté et la force avec laquelle ils seront portés, ce sera à la prudence du sieur Colbert de se consulter avec eux, et de se bien assurer que l'ambassadeur d'Espagne parle selon ce qui aura été résolu, étant bien à craindre qu'il se voulût ménager et faire tomber sur le roi tout le chagrin que le pape en concevrait. Pour éviter de tomber en cet inconvénient, il serait important d'engager l'ambassadeur d'Espague à faire les premières démarches et rompre la glace et aller ainsi sur ses pas en toute cette affaire. » — Avant de se rendre à Rome, M. de Vandières devra s'arrêter à Turin, pour exhorter le duc de Savoie à soutenir les revendications de Parme et de Modène. Il verra ensuite les deux ducs et les pressera de faire paraître, pour obtenir le redressement de leurs prétendus griefs, une énergie qui réponde au patronage d'un si grand roi.

Peut-on rien imaginer de plus insensé? Louis XIV s'annonce à l'Europe comme l'interprète et l'auxiliaire du roi d'Espagne, comme le protecteur des princes italiens, et il va être renié par ces puissances ! Il ordonne au président Colbert de se concerter avec leurs ministres à Rome, et ces ministres vont l'un après l'autre se refuser à loute action commune avec l'agent français! Il se flatle que ses offices seront appuyés auprès du pape par un nombre imposant de cardinaux, et son envoyé va être désavoué et abandonné par la faction française comme par la faction espagnole!

Quoique porteur des ordres royaux, le frère de Colbert

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étail plutôt un émissaire personnel de Mazarin, et ce cardinal lui avait en eiïct prescrit de descendre chez Tabbé Elpidio Benedetti, chargé de ses affaires privées à Rome et en Italie. Le cardinal Antoine, qui avait le brevet de ministre du roi auprès du saint-siège, humilié d'être réduit à une sinécure et de voir son rival attiré chez un homme aussi décrié que Benedetti, offrit à M. de Yandières Thospitalité de son palais, et le mit au courant des déceptions qui Tattendaient. « Il me dit, écrivait le président à Mazarin, que les ministres de Parme ne désiraient point que l'on fît encore aucune instance pour ce sujet; que d'ailleurs l'ambassadeur d'Espagne ne savait pas si, après le refus que M. le duc de Parme avait fait des intercessions du roi d'Espagne, le dit roi serait en volonté de les favoriser toutes les fois qu'il désirerait. » Don Louis Ponce de Léon feignit d'approuver ces démonstrations des deux rois ; mais, quand son concours fut réclamé, il répondit qu'il n'avait pas d'ordre : « Il n'y a guère d'apparence, dit Charles Colbert, qu'il porte ces affaires avec vigueur (1). » Le duc de Parme ayant épousé Marguerite de Savoie, petitefille de Henri IV, il lui était difficile de résister au roi de France; mais il voulait encore moins rompre avec son suzerain, et, ne se méprenant pas sur la faiblesse de ses raisons, il implorait secrètement une nouvelle grâce d'Alexandre VII. Comme l'avaitprévu ce pontife en 1657 (2), le duc ne pouvait ni ne voulait pnyer. Il n'avait mis à profit le double sursis obtenu de la générosité pontificale que pour accabler ses sujets d'impôts extraordinaires, sous prétexte de racheter les provinces engagées, mais il employait à d'autres usages les

(1) Colbert de Vatidières arriva à Uouie le 18 uoyeinbre 1660. (A Mazariu, 22 et 29 novembre. Home, 140.)

(2) Alexandre VU n'avait prorogé le délai accordé par lonocent X qu'après de longues obsessions et pour faire taire de misérables calomnies : « On s*étonne également, écrivait le P. Duneau le 3 décembre 1657, de ce que cette Altefse ait mis un si mauvais ordre à ses affaires que de laisser perdre un duché qui vaut cinq ou six fois autant qu'il ne lui faut pour le retirer, et de ce que le pape ne fasse point de conscience de le prendre à si bon marché. » (A Maiarln. Rome, !33). — Il résulte au contraire des documents les plus sûrs, qui aeront cit^B plus loin, que l'administration très iMiternelle delà Chambre apostolique tirait de Castro et de Houciglione moins de revenus que le duc, et que I*incamigration fut onéreuse au saint-siège.

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taxes perçues contrairement aux clauses de son investiture (l). Aussi son ministre à Rome se rendit-il introuvable lorsque l'envoyé du roi voulut le commettre avec le pape. Ce manège fut bien compris par le nouvel auditeur de rote pour la France, l'abbé Louis d'Anglure de Bourlemont(2), qui écrivait à Mazarin : Le résident de Parme, « a fui jusqu'à présent de voir M. Colbert, » et cependant c'est dans treize jours, le 20 décembre, que Castro doit être incaméré, si son maître n'obtient pas de Sa Sainteté une nouvelle prorogation de délai (3).

Le 2 décembre, l'envoyé français parut devant Alexandre VII et, dans une harangue pompeuse, le requit, au nom des deux rois, de faire justice aux deux princes italiens. M. de Jeure- Millet avait épuisé, dans sa récente mission, les arguments que le roi de France se croyait en droit de présenter sur l'affaire de Castro : Charles Colbert en abrégea la discussion, et crut rendre cette cause meilleure en y joignant la revendication des vallées de Comacchio. Alexandre VII reprit, à son tour, rhistoire de ce second différend, simple question de droit privé entre le saint-siège et un de ses vassaux, ne touchant en rien le droit international, soumise à la justice ordinaire par les ducs de Modène eux-mêmes, et dont le jugement n'était ajourné que « par la négligence et la faute » de ces princes. Lorsque le duché de Ferrare avait fait retour au saint-siège, à la fin du siècle précédent, la maison d'Esté avait essayé de retenir, comme biens particuliers, quelques vallées de Comacchio, au bord de la mer, qui manifestement dépendaient du domaine public et suivaient le sort de ce duché. Elle espérait toujours qu'à la faveur des guerres d'Italie, et eu s'alliant à l'une des grandes puissances, elle rentrerait dans une province où l'une de ses branches avait régné (4). Alexandre VII fit observer à l'envoyé de Louis XIV que les princes de Modène et leurs ministres « avaient toujours mieux aimé des prétentions mal fondées contre la Chambre aposto-

(1) Duneau à Mazarin, 19 novembre 1657. Rome^ 133.

(2) Arrivé à Rome en novembre 1638.

(3) 6 décembre 1660. Rome, 140.

(4) Le cardinal Renaud d'Esté, chef de la faction française à l'époque dont nous parlons, a laissé des Mémoires précieux, que nous citerons souvent, et

lique qu'une satisfaction telle que la raison ou plutôt la bonté des papes leur pouvait faire espérer; .. que cette afTaire était dans le cours de la justice ordinaire, puis qu'ils avaient demandé qu'elle fût terminée extrajudiciellement; qu'il y avait acquiescé et nommé des cardinaux non partiaux et lesquels, dit-il, papeggiano (1); qu'ainsi il ne tiendrait qu'à M. le duc de Modène qu'elle ne fût bientôt finie;... que ce prince faisait des demandes exorbitantes; qu'il prétendait presque toutes les vallées de Gomacchio sans aucun fondement; qu'il était aussi peu soutenable de dire que les eaux de mer ne fussent pas de droit publiques, comme de prétendre que les boulevards et les bastions de Rome appartinssent à des particuliers, et qu'enfin ce n'était pas une affaire qui méritât que les deux rois s'en embarrassassent; qu'il ne savait à quel dessein on en avait voulu faire si grand bruit; que, pour lui, il ne voulait pas demander au roi qu'il rendît La Lorraine à M. le duc Charles, quoiqu'il y eût parité de raison. » Il promit au surplus « d'avoir égard aux intercessions de Sa Majesté ».

Charles Colbert reprit la parole pour demander, comme une chose qui ne souffrait pas de difficulté, un induit conférant au roi la nomination aux bénéfices consistoriaux dans les provinces nouvellement conquises. Il était déjà revenu au pape que la couronne de France n'admettait pas la discussion sur cette extension du Concordat; et l'instruction rédigée par Lionne prescrivait en effet à M. de Vandières de solliciter les induits de l'Artois et du Roussillon non comme dépendants

qui confirment singulièremenl sur ce point la réponse d'Alexandre VII. Ce qui donne plus de crédit aux aveux qu'on y trouve en faveur de la cour poQtifl* cale, c'est qu'ils ont été rédigés par un Français attaché à la personne du cardinal et partageant la haiue de sou niaitre contre la faraUle Chigi : « M. le cardinal d'Esté, dit-il, aussi bien que le feu duc François son frère, aimait mieux avoir ses prétentions en pied que des millions en bourse, comme il disait lui-môme : ce pourrait être un Jour un prétexte à ses successeurs de renlrer dans Ferrare, tandis que, s'étant ajusté avec la Chambre apostolique pour les vallées de Gomacchio, il n'y avait plus Jieu de rien espérer à l'avenir : c'était le sentiment de S. A. » (Mémoires du cardinal Renaud d'Esté, Cologne, 1671* 2 vol. in-12, t. U, page 158.)

(i) C'est-à-dire étaient papables, embarqués pour le pontificat, comme on disait aussi, et par conséquent très circonspects dans leur conduite envers Jet couronnes.

de la volonté du pape, mais comme déjà dévolus au roi. Alexandre VII répondit brièvement que, si le roi réclamait un droit, il lui ferait exacte justice; que, s'il demandait une grâce, il était prêt à lui en faire plus qu'aucun de ses prédécesseurs; que d'ailleurs cette affaire avait besoin de manegyio et de délibération (1).

L'agent français articula enfin une plainte emphatique au sujet du couvent romain de la Trinité-du-Mont, sur lequel la couronne de France avait certains droits de patronage. Le souverain pontife répondit qu'il connaissait bien cette baga^ telle, ceiie pique de moines grossie « par quelqu'un d*euxplus accrédité et mieux apparenté » (2); qu'une congrégation était saisie du différend et que les droits du roi seraient respectés. — Au grand dépit de Charles Colbert, son audience dura au plus une demi-heure. Il ne se retira pas après la première bénédiction : <f Nonobstant ce congé, dit il, j'ai cru devoir prendre la liberté de demeurer pour répliquer » à ces réponses, que je trouve « assez choquantes ». Alexandre VII lui donna encore le temps de présenter les compliments de Mazarin et s'exprima sur le cardinal en termes de grande estime (3).

L'échec du nouvel émissaire fut complet et ne pouvait, pas plus que celui de Jeure-Millet, s'imputer au mauvais vouloir de la cour pontificale. Le résident de Parme ne parut se rapprocher de lui qu'au moment où il n'y avait plus rien à faire. L'ambassadeur d'Espagne résistait à toutes ses obsessions, et accepta seulement une conférence avec les quatre cardinaux

(1) M. de Vandiëres avoue lui-même que la sollicitation impérieuse du roi heurtait une des maximes constamment suivies jusqu'alors pour l'ioterpréta- Uon du Concordat. Les officiers du pape répondaient : Ce traité « n'ayant été fuit que pour abolir la Pragmatique Sanction, il ne doit point s'étendre au delà des lieux où cette Pragmatique était observée ; ainsi , il faut prouver que cette loi a été ci-devant suivie dans l'Artois, si l'on veut faire voir que le roi y doit avoir le droit de nomination en vertu dudit Concordat. » (A Mazarin , 20 décembre 1660. Rome^ 140.) Et^ eu eCTet, jusqu'à la un de la monarchie française, les rois n'obtinrent jamais que des induits personnels et viagers pour les territoires nouvellement réunis au royaume.

(2) Ce qui était absolument vrai, comme nous le verrons bientôt. Le mauvais moine auquel le pape faisait allusion était un parent de Lionne qui, protégé par ce ministre, se révolta contre ses supérieurs et jeta le désordre dans ce couvent pendant plusieurs années.

(3) 6 décembre 1660. Rome, 140.

de la faction française, Este, Grimaldi, Antoine Barberiniei Mancini. Mais je n'en attends rien, écrit M. de Vandières; j u remarqué que cet ambassadeur « a ordre du Roi catholique de de ne rien faire qui puisse déplaire au pape. D'ailleurs je vois que MM. les cardinaux ne sont pas bien persuadés du droit de M. le duc de Parme... Je ne les vois pas incliner fort à nos avis sulbaternes;... de sorte que je vois peu de chaleur pour cette affaire parmi les principaux ministres des deux couronnes, peu en ceux de Parme, qui ne nous ont remis eo mains que le 10 de ce mois les lettres que le prince nous écrit du 19 novembre, ne font aucune diligence de solliciter les ministres des couronnes et ne se sont pas même encore expliqués clairement de ce qu'ils désirent que Ton demande pour eux, et des raisons qu'ils onl pour répondre aux objections de la Chambre. Ainsi, Monseigneur, je crois cette affaire entièrement ruinée et que M. le duc de Parme sera contraint d'accorder à Sa Sainteté ce qu'elle demande (1)... » — Les affaires de Parme et de Modène (2) ne me laissent aucun espoir, et c*est la faute des princes. Cependant^ quoiqu'il soit bien tard, la soumission du pape serait d'autant plus glorieuse pour les deux rois, ou plutôt pour Sa Majesté. Car il ne faut pas compter sur le concours sincère des Espagnols en faveur d'un prince [Parme], qui a épousé une princesse de sang royal de France et qui est lui-même d^inclination française : ils s'aperçoivent, d'autre part, que dans la suite de cette négociation nous pourrions consentir à un expédient qui contenterait le pape et le duc de Parme « et acquérir par ce moyen d'autant plus de crédit auprès des princes d'Italie », étant notoire pour tout le monde « que ce prince^ aussi bien que le duc de

(1) A Mazarin, 13 décembre 1660. Rome, 140.

(2) Quant à celle-ci, i« M. Je cardinal d*Este m*a paru assez désespéré da bon succès,... et m*a dit quMl renvoierait bientôt le résident de M. de Modène. Puis, m*ayant demandé quel expédient je jugeais qu'il y eût à prendre, U a ajouté, Fans me laisser répondre, que le meilleur qu'il trouvait était que M. le doc de Modène cédât au roi tous ses droits nur les vallées de Comacchio et qu'il plût à S. M. de lui en donner une satisfaction raisonnable, prétendant que S. S, se mettrait aussitôt à la raison j quand elle saurait avoir à faire directement an roi. Je n'ai pu me rendre A son avis, parce que je le trouve préjudiciable à rhonneur, parce que cela révélerait aux moins clairvoyants que û roi riaôait agi que dans son intérêt personnel, » (6 décembre 1660. Rome, 140.)

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Modëne, n'a Tobligalion qu'à Votre Eminence de rengagement dans lequel les deux couronnes sont entrées en leur faveur parle traité de paix(l)... » : nouvel et authentique aveu que les articles 99 et 100 n'avaient été insérés au traité des Pyrénées qu'à l'instigation et sur l'exigence de Mazarin et pour satisfaire sa passion personnelle contre Alexandre VII! — Le 20 décembre, l'incamération fut prononcée en consistoire, sur l'avis conforme de tous les cardinaux, sauf Barberini et Albizzi (2), qui se bornèrent à déclarer qu'ils n'étaient pas suffisamment éclairés. M. de Vandières conseilla au résident de Parme d'appeler de cette décision ad melius consultum ; mais ce ministre lui-même répondit que le contrat passé entre son maître et Innocent X était formel et que tout était consommé (3).

La correspondance inédite de Mazarin nous révèle un des mobiles qui inspiraient alors sa conduite. Au moment même où il envoyait Charles Colbert à Rome, il proposait secrètement au pape un marché aussi avantageux, disait-il, à la maison Chigi qu'à la paix du monde. Il consentait qu'Alexandre VII attribuât Castro et Ronciglione, non pas même au saint-siège, mais à ses parents, pourvu qu'il en réservât une portion à la famille Mancini ! Le 8 octobre 1660, Mazarin adressait au nouveau cardinal de ce nom, frère de son beaufrère (4), une longue apologie de sa conduite, pour servir de texte aux discours que ce prélat tiendrait dans les cercles de Rome, et pour persuader au public qu'il était, lui Mazarin, le seul défenseur de la religion en France, en Angleterre, etc. ! Le 12 octobre, jour où fut signée Vinstruciion de Lionne au

(1) A Mazarin, 20 décembre.

(2) Le cardinal Antoine était grand aurnôoier de France» archevêque nommé de Reims, chargé d'affaires du roi, etc., etc. — Le cardinal Albizzi acceptait déjà de la France des libéralités qui devaient bientôt se régler en une pension fixe. Je lui demande, écrivait le P. Duneau, « s'il n*avait besoin de rien. 11 dit qu'il est content des bonnes grâces de V. É. Si néanmoins elle lui voulait faire présent de quelque tenture de tapisserie d'arazzt, il l'accepterait;... mais il voudrait qu'on n'en sût rien. » A (Mazarin, 24 novembre 1659. Home^ 138.)

(3) A Mazarin, 28 décembre 1660. Rome, 140.

(4) Frère, comme nous l'avons dit, de Michel -Laurent Mancini, qui avait épousé une sœur de Mazarin.

président Golbert, la lellre du cardinal à Mancini reçut ce poslscriptuni : « Ho parlato qui al nunzio délia missions che faû 7'è del présidente Colbert per (jV affari di Modena e Parma, E perché dicosti si scrive che il papa comprara facilmente qualcht portione dei Stati di quelV Altezza (1), io ho procurato diammarvi Sua Santità corne ad una cosa utile ail' excellentissimû sua casa e al publico riposOj e che per cio havra tapprovatiom universale. Se si venisse a questo, sipotrebbe procurare con Sua Santità di comprendere nella vendita anche qualche feiido pet la ca^a Mancini, » Je préférerais, dit Mazarin, cette acquisition dans les Etats de TËglise à celle dont j'ai commencé la négociation avec le prince de Monaco pour les fiefs qu*i] possède dans le royaume de Naples (2).

(1) C'est une calomnie d'origine française. Aucan docament séricax ne prête ce projet ni au pape ni à ses parents.

(2) Archives des Affaires étrangères. France, 46 : Lettres UaHennet de Mazarin. — Le P. Duneau, ayant eu vent de cette négociation qni n'avait point passé par son canal, en fit le sujet de rapports et de calomnies contre Alexandre VII : « ... Les parents ont fort ressenti qu'il nit incaméré Castro, parce qu'ils espéraieutd'en avoir une bonne part, du moins celle qai aurait été à la bienséance de la principauté de Farnèse; mais S. S. n'a pas cru qu*il y eût sAreté à disposer des terres de ce duché en faveur des siens, le cardinal Corradi lui ayant remontré par un écrit qu'un autre pape les pourrait réunir A la Chambre et qu'en ce rencontre il fallait faire de nécessité vertu et s'acquérir cette réputation, devant le monde, d'avoir plus à cœur l'accroissement du domaine de rËgliae que la grandeur de ses parents. » Le duc de Parme doit encore au pape deux cent mille écus dont il paye six et demi pour cent, « et, manquant comme il fait à ce payement, on veut persuader au pape de faire vendre le palais et les autres biens qu'il a ici, pour rendre la pareille à la maison Farnèse dont le chef Paul III fit vendre le palais bâti par Agostino Chigi nella Longara. » (27 décembre 1660. Romet liO.) S'il y avaiteu, plus d'un siècle auparavant, des différend.'^ entre les deux familles, le souvenir eu était effacé; depuis le commencement de ce pontificat, les Farnèse avaient vendu à la maison Chigi uu petit fief qui portait leur nom et qu'Alexandre VII érigea en principauté pour son neveu Agostino. Un cardinal Farnèse exerçait alors l'importante légation de Bologne. Jamais le pape ne songea à faire saisir l'autre palais Farnèse près le Campo di fion, et le duc régnant trouva daus la famille d'Alexaudre Vil des intercesseurs empressés à ilétourner du vussal les rigueurs légitimes du suserain. C'est le P. Duneau lui-même qui, trois ans plus tôt, écrivait à Mazarin : u J'ai su du P. Sforza que don Mario [frère du pape] avait prié S. S. jusqu^à quatorze fois d'accorder une prolongation au duc de Parme, et qu'elle l'avait toujours refusée, disant que ce serait en vain, et que ce duc ne serait pas davantage en état de payer d'ici à trois ans et plus que mahitenant, par la mauvaise conduite qu'il apporte en ses affaires, et qui a paru depuis huit ans eu çà que la ville de Plaisance lui a fourni cent mille écus par an qui font huit cent

Les démarches du cardinal Mancini ne tardèrent pas à être connues; et, parmi les relations qui en circulèrent, le P. Duncau envoya au cardinal Mazarin celle qui pouvait l'aigrir le plus contre Alexandre Vil. Quelque altération qu'ait subie la vérité sous sa plume, il atteste que le post-scriptum du 12 octobre était arrivé à son adresse : « J'ai vu, écrit-il, que le pape a fait raillerie de Voire Éminence aux cardinaux Corradi et Impériale, disant quelle lui avait fait dif^e par le cardinal Mancvii, que son dessein était de remettre ici une somme d'argent et acheter des terres pour fonder une primogéniture, et qu'elle lui avait fait demander par le même cardinal en quoi elle pourrait employer cet argent; qu'il avait approuvé cette remise et proposé TAriccia qui était à vendre; mais qu'elle s'étonnait que le cardinal Mazarin eût cette pensée de vouloir acheter des terres pour les siens autour de Rome, sans considérer que telles acquisitions sont plus à la bienséance de lui pape que de tout autre; qu'il était bon d'avoir ici de l'argent duquel on se pourrait servir en cas de besoin, mais qu'il ne permettrait jamais que le cardinal Mazarin fît des achats de cette conséquence (1). » — L'ambassadeur vénitien, Nicolas Sagredo, averti de la fourberie de Mazarin, en informa la Seigneurie : « Par deux courriers, dit-il, on apprit que ce cardinal aspirait à l'acquisition d'une grande partie de ces États [Stati) pour en faire le fondement de sa famille en Italie. Comme il disposait du pouvoir et de la volonté de la France, et qu'il était aussi à même de faire trouver bon à l'Espagne tout ce qu'il voulait, il résolut, en permettant au duc de renoncer à l'intervention publique des deux rois, de faciliter au pape l'ajustement des intérêts de ses parents et par suite à lui-même l'acquisition du reste de ces Etats. Ce secret qui, à la vérité, ne s'est su qu'après la mort du cardinal, fut pénétré par l'ambassadeur Ponce de Léon, dont l'indignation fut extrême. . . (2). »

miUeécus, et celle de Parme, quatre-vingt mille écus pour cette seule affaire, sans diminuer les autres charges, de sorte que, si avec quelque épargne il eût mis à part, en huit ans, trois cent vingt mille écus, il aurait maintenant de quoi retirer le duché de Castro, au lieu qu'il serait obligé de Tabaudonner ou de vendre d'autres terres. >» (A Mazarin, 19 novembre 1637. Rome^ 133.)

(1) 10 janvier 1661. Rome, 140.

(2) Relazione de N. Sagredo, lue aux Pregadi, le 20 septembre 1661. Recueil

Mazarin regretta son imprudente proposition, et cette double défaite accrut encore sonanimosité contre le pape. Le 4 février 1661, le nonce de Paris écrivait au cardinal Cbigi : « Le discours que m'a tenu hier encore M. le comte de Brienoe, de lui-même et sans que je lui en eusse fourni roccasion, montre que M. le cardinal Mazarin est un peu piqué de la décision rendue sur Castro. Ma réponse a été ce qui convient quand une affaire est consommée ; mais, par simple manière de parler, je lui représentai la justice de la résolution prise par le pape et la sagesse de son procédé, qui ne laisse au roi aucun prétexte de s'offenser, puisque M. le duc de Parme, pendant les trois années que l'incamération a été différée, a précisément obtenu Tajournement qui avait été sollicité par M. Millet, au nom de Sa Majesté (1). » Deux jours après, Mazarin faisait expédier à Rome une longue lettre de la main du roi, qui travestissait tous les faits, et où les menaces se mêlaient à d'ironiques hommages. Louis XIV. concluait en ces termes : «... Nous ne pouvons... celer à Votre Sainteté combien nous avons été surpris et touchés du procédé qui s'est tenu à notre égard en toute cette affaire, et du peu de cas qu'elle a témoigné faire de l'interposition et des prières de deux rois, qui pensaient avoir tout récenjment acquis quelque nouveau mérite envers

déjà cité, t. n, p. 238 : « Per ud doppio corriere espedito dal cardinale Hazariui, si è saputo poi che il cardinale aspirasse air acquisto di una gran parte di quel Slati^ con che voleva ntahilire la grandezza délia casa Mazzarini in Halia ; e corne egli dispoDeva deir arbitrio e volootà délia Francia, cosî colla sua autorità si assicurava far trovar buono alla Spagna quello che gii fasse piaeiuto, onde credè col permettere al daca di ritirarsi dalla iaterposizioue pubblica délie corone, facilitare al papa l'aggiustar gli intercssi délia casa Ghigi per una parte ed in conseguenza ase medesimo tacquisto delV allraporzione diquei Slafi. Talc arcano, che voramente uou si è saputo se non dopo la morte del cardioalCf fu penetrato duH' ambasciatore P. di Léon a Borna che si sdegnô iufiuitamente e per ciô si rese taoto difficile a ripigliar la mediazione, coine VV. EE. già intesero e ora pure iutenderaono. >»

(1) « 11 parlare che aocor ieri mi fece il signore conte di Brienne da per so e seoza che gliene dassi motivo, mostrô essersi un poco piccato il signore cardinale iMazarino del successo di Castro. lo risposi corne di negotio finito, ma, per modo di semplice discorso, gli insinuai la giustitia del fatto.et laprudenza deUacondotta lontana da ogiii occasione di potersi ofTeudere il ré, mentre il signore duca di Parma, ne tre altri anni cbe si è dilTtu'ita Tincimeratione, haveva effeltlvanieute goduta la dilatione che, per parle di S. M., si dimanvlava da M. Mllet. >* (Archives du Vatican. Begistres de la Nunzialura di Fraticia, 120.)

le saint-siège quand ils avaient donné une paix à la chrétienté qui la mît en état de résister aux efiForts de son ennemi commun et qu'ils s'appliquent aujourd'hui, autant qu'il est en leur pouvoir, à bien consolider cette paix. Nous l'avons encore d'autant plus vivement ressenti qu'en notre particulier nous employons incessamment nos soins et notre autorité pour faire valoir et respecter dans notre royaume et nos États tout ce qui vient de la part de Voire Sainteté, comme elle le peut apprendre journellement par les lettres de son nonce, qui réside auprès de nous et qui est témoin avec quelle chaleur nous embrassons toutes les instances qu'il nous fait, soit pour la satisfaction de Votre Sainteté, soit pour le respect du saintsiège. En même temps donc que nous écrivons sur tout ce que dessus au Roi catholique, notre bon frère, pour savoir quels seront en cela ses sentiments et pour lui communiquer les nôtres, nous ordonnons au président Colbert de se rendre aux pieds de Votre Sainteté, et qu'après lui avoir présenté cette lettre, il la supplie en notre nom de nous faire savoir si notre dit cousin le duc de Parme n'a plus rien, à l'avenir, à se promettre ou de l'équité ou de la bonté de Votre Sainteté en cette affaire, et qu'en cas qu'elle nous en ôte toute espérance, ledit président, sans Timportuner davantage, prenne congé d'elle pour son retour en France. Cependant jusqu'à cette dernière réponse nous ne perdrons point l'espoir que Votre Sainteté, et pour cet intérêt et pour celui de notre cousin le duc de Modène, ne se laisse toucher, sinon à nos prières communes, du moins aux motifs que nous avons eus de l'atfermissement du repos public,... priant Dieu, très Saint-Père, de vous conserver de longues années au régime de notre mère Sainte Église. Écrit à Paris, le e^^jour de février 1661. Votre dévot fils, le roi de France et de Navarre : Louis (1). »

(1) Je n'ai pas trouvé aux Archives des Affaires étrangères la minute de cette pièce qui me parait n'avoir pas été connue jusquUci; mais J*en ai pris copie sur roriginal, aux Archives du Vatican : Sunziatura di Francia^ 120. — Quelques jours après la mort de Mazarin, le nonce Piccolomini eut avec Lionne et Brienne un entretien fort curieux, dont il rendit compte à la cour pontificale. Les deux uiiniétres français ayant critiqué Tincamération de Castro : « lo risposi che già era stato sentito M. Milet e con gli effetti più che con parole ammessa la sua istiiuza per una dilatione, mentre oltre gli otto anni havova

Il semble que Mazarin, arrivé au terme de son règne et de sa vie, ait regretté d'avoir choisi pour la politique française une voie si différente de celle où le souverain pontife voulait ongager les princes chrétiens ; de ne s'êlre pas arrêté dans ses luttes contre la maison d'Autriche dès qu'elle ne menaçait plus la sécurité de la France, et de n'avoir pas fornié une ligue des puissances catholiques pour défendre l'île de Candie, la Hongrie et la Pologne contre les invasions musulmanes. Il prévit les malheurs que de si fatales divisions allaient déchaîner sur TEurope, et il craignit sans doute pour sa mémoire le reproche de n'avoir rien fait pour le salut commun. D'ailleurs le Sultan ne savait aucun gré aux Français de leur empressement à rechercher son alliance^ et la chrétienté venait d'apprendre que Jean de la Haye, ambassadeur du roi, mis d'abord aux arrêts pendant plusieurs mois par le grand vizir, était enfermé avec son fils au château des Sept-Tours (19 octobre 1660). Mazarin fit parler secrètement au nonce, qu*il écartait depuis longtemps de son audience et de celle du roi. Quelques semaines avant la mort du cardinal» Piccolomini écrivait au cardinal Chigi (1) : « L'abbé Buti m'a rapporté que M. le cardinal Mazarin lui avait demandé

Nostro SigDore lassati scorrerc altri tre. Apparire più cagiooe di lamentarai Sua BeutitudiQo che, dopo haver fatto rappreseotare a S. M. et al signorecardioule Mazarino le gravissiuie difficoltà d'accordare la graUa e gr interessi che ci crano in contrario grand issiiui délia Caméra aposlolica, oitre la gran giustitia di mantencre un coutratlo ancora glurato, havesse voluto impegnarsi a reiterargli con un modo assai insolilo d*una capilolazione sopra di casa impertinente lotalmente alla pace che si trattava... M, di Lionne disse haver havuto ordine M. Colbert di significar qualche sentimento regio a Sua Beatitudine e tornarsene; ma il signore conte di Brienne accordo esse questo negotio finitOj come 10 sempre ne parlai^ e che fusse stato motivato per interesse del signore cardinale Mazarino. Aîi parlarno perô tutti due degV interessi del signore duea di Modena^ e M. di Lionne si lascio escire una parjla che si sarebbono potuii accordare con qualche somma di denaro, lo mi valsi délie notilie inviatemi da Vostra Eminenza, e particolarmente feci .sentireche, dalla parte del duea, si era sempre ritardata la spedizione di queila causa, che si poteva far lerminare quando Sua Altezza havesse voluto. Sentito ciô^ il signore di Lionne mi disse chehavereàbe inteso che dunque prelendesse Cabbate Manzieri, ne in questo negolio si mostrô altra premura... >• Archives du Valicau : Sunziaturadi Francia^ 120.)

(1) Cette lettre est du 7 j.-iiivlcr 1661. L'entretien de Muzariu avec Tabbé Bâti esl donc du mômt* temps, et peut-être du même jour où ce cardinal faisait signer par le roi la lettre au pape dout on vient de lire un fragment.

depuis quand il m'avait vu, et avait exprimé son étonnement que, les bonnes intentions du roi étant si notoires, Sa Sainteté refusât de se concerter pour la défense de la chrétienté contre les périls imminents que présageaient les grands préparatifs des Turcs. Je répondis que je ne savais pas qui pouvait répandre de pareils bruits sur Sa Sainteté ; que, ce qu'elle a fait jusqu'à cette heure et les démarches de ses nonces auprès des princes catholiques au sujet de la guerre de Candie prouvaient évidemment le contraire ; que, son Eminence ne m'ayant pas reçu depuis plus de trois mois, et le roi n'ayant jamais eu de représentant à Rome, ni Sa Sainteté ne pouvait apprendre les bonnes intentions du roi^ ni Sa Majesté les projets de Sa Béatitude. En définitive, cet abbé m'avoua que, selon son sentiment, c'était là une plainte en Tair, ou une ruse du cardinal, comme il était arrivé d'autres fois. » Le 14 janvier, nouvelle dépêche à Rome. L'abbé Buti, dit encore le nonce, est revenu chez moi et m'a fait savoir « que Son Eminence lui avait parlé de son désir que Sa Sainteté se fît le promoteur de quelque grande entreprise contre le Turc, les princes étant si bien disposés, et les dangers qui menaçaient la chrétienté si prochains. Cela montre que le premier discours qui m'avait été rapporté par cet abbé n'était point pour chercher querelle, mais pour entrer en matière sur ce sujet. Son Eminence lui avait insinué que quand j'aurais audience, je ferais bien d'en parler. Outre l'intérêt de notre foi, il paraît que l'outrage fait à l'ambassadeur de France et son emprisonnement si scandaleux à la Porte donne à cette cour ridée de quelque expédition (1) ».

(1) « 11 sifl^Dore abbate Buti mi ha riferto che il sigQore Mazzarino f<li haveva dimandato quanto tempo erache oou mi haveva veduto, e che gli parevauna gran cosa che Nostro Signorc non volesse applicare d'uoirsi alla difesa délia cristiauità, prevedeDdoBene l'immiaente nécessita per i grandi apparat! che fa il Turco, taoto piû potendo sapere la buona inteutione del rè. lo gli risposi che non sapeva che potesse ripostare questi sinistri concetti di Sua Beatiludine. Quello che ha fatto finhora e le sollicitation i fatte farc da suoi nunzii a priuctpi cattolici nell* occasione délia guerra di Candla mostravano evidentcmente il contrario : esserpiû di treme si che io non vedeva Sua Eminenza^ e aRoma non ci esser slato finhora minislro regiOf onde non poteva presentemente Sua Santità esser ragguagliata délie buone inteutione del rè in questo proposito, ue S. M. de' pensieri di S. B. DaL discorso che hebbi seco s'indusse il detto

Quelque équivoque que parût cette ouverture, le nonce ne la négligea pas, et, pressé par de nouveaux ordres du pape, il sollicita une entrevue avec Mazarin, ou, si la maladie du cardinal s'y opposait, avec l'un de ses ministres. Le Tellier lui fit plusieurs visites : dans la première, il lui dit : On nous demande un secours d'argent pour TEmpereur ; mais, est-ce bien pour s'en servir contre le Turc (1) ? Une autre fois il l'informa que Mazarin avait besoin de deux jours encore pour délibérer sur le parti à prendre (2). Brienne, qui accompagnait son collègue, ajouta que la France n'entrerait jamais dans une ligue, et que, si elle envoyait des troupes, ce ne serait pas sous son drapeau, mais seulement sous celui de Sa Sainteté (3). La mort de Mazarin ajourna la décision qu^ Alexandre VII attendait do la France avec tant d'anxiété ; mais Piccolomini put du moins lui apprendre que le cardinalministre s'était associé par un legs généreux aux projets du chef de l'Église et que, dans ses derniers moments, il s'était incliné avec respect sous la bénédiction apostolique. Le 6 mars, le prélat mourant avait dicté la lettre suivante à son secrétaire Ondedei (4) : « Saint Père, je regrette extrême-

sigDore abbate a confessarmi baver beD veduto poter esser questa una qaerela aerea o artificiosa, como altre volte si è fatto. » (7 janvier 1661.) — « L*abbate Buti che mi è venulo a vedere boggi non haveva veduto il sigaore cardiDale MazzariDO dopo l'arrivo delle lettere di Roma. Mi replico solamente esser ritornato Sua Emluenza a dirgli il desidorio che haveva che Nostro Signore si risolvesse a promovuere qualche cosa di graude contro il Turco, essendosi il rë tanto iDclinalif e prevedendo gli imniiDeuti pericoli délia ciistianiU, onde si vedecbe quello che mi riferi Taltra voila non era stato detto per far qaerela, uia per aprire discorso di ciô. Egli gli haveva supposto che quaado io havessi audienza glieiie doverei parlare. Oltre la causa délia Dostra santa fede, Toltraggio fatto al loro ambasciatore di Francia messo prij^ioae alla Porta e con tanto strapazzo pare che deva risvegliaro qui a qualche impreaa. » (14 janvier 1661. Archives du Vatican : Nunziaiura di Francia, 120.)

(1) «Mi disse perô di esser dimandati da S. M. Caesarea aiuti didenari haver dato sospelto che non fosse per rompcr col Turco. » (23 février 1661. IHd,)

(2) « Prendeva tempo due giorui a rispondermi precisamente. »

(3) « La Francia non fara lega ne and ar a con le sue bandiere, ma solameiite solto quelle di S. S. »

(4) « Beatissimo Padre, il nuntio di V. S. m'a fatto informare delle commissione che ha da lei ricevute d*invitare il rè al soccorso délia cristianità contro le forze che prépara il Turco,... di essortarmi congiuntamente a contribuire dal canto mio appresso S. M. a questa grande e gloriosa attione. Mi daole in extremo, B. P., che una grave e longa iudispositione, che mi tiene oppreMO

ment qu'une grave et longue indisposition dont je souffre depuis plusieurs mois m'ait empêché de recevoir le nonce et de conférer avec lui sur les paternelles et très saintes intentions de Votre Sainteté. Cependant j'en ai parlé au roi avec toute la force que le zèle de Votre Sainteté a communiquée à ma faiblesse, car je ne doute point que Sa Majesté n'ait les meilleures dispositions qui se puissent souhaiter dans une conjoncture si importante, pour faire ce qui sera praticable après une guerre si longue et si coûteuse, de la part d'un royaume qui a besoin de ifepos et de soulagement. Mais, pour ce qui me regarde personnellement, je me sens si touché du zèle pastoral (l)de Votre Sainteté pour celte expédition contre

da molti mesi in qaa, mi tolga il modo di eeutire il delto Duntio e di couferire seco sopra i patcrDÎ e saDtissiaii pensieri délia S. V., de' quali bo Doadimeno parlatoal rè cou quella forza che il zelo di V. S. ha iuspirato alla mia debolezza, e uon dubito punto che S. M. non habbia quelle migliori intentioni cho si possono desiderare in un' occasions cosi importante e che saranno praticabili doppo una si longa e si dispendiosa guerra, in un regno che ha bisogno di riposo e di sollevamento. Ma, per quelle chi riguarda la mia propria persona, io mi sento cosi animuto dalla pastorale applicatione che ha la S. V. a questa speditione contro Tinimico commune che, non potendo contcnermi dentro a* termini soli ch' ella mi prescrive, corne a ministro del rè, io prescrivo a me stesso un obligo più particolare, come a cardinale sopra di cui la bontà divina ha fatto piovere una infinité di grazie, e vengo ad offerire riverentcmente a V. S. la somma di seicento mila lire, che io ritraggo volentieri da i risparmii che ho fatti sopra le mercedi di cui m* ha colmato la reale munificenza di S. M. cristianissima, e che io apunto andava reservando per impiegarli lodevolmente. Supplico humilmente V. S. a couipiacersi di ricevere benignamente questo piccolo trihuto che io rendo alla S. V., la gualepolra comandare dove et a chi si dovra sporlare il detlo denaro, che io faro eseguire subito l'ordine, se Dio vorra conservarmi in vita. Ma, qaando piacesse alla Maestà divina di disporre di me altrimente (a che io sono dispostoe preparato), questo legato si trovara nel mio testamento, etildenam sara egualmente pronto anco doppo la mia morte, e fra tanto, prostrato ai piedi di V. S., le dimando con ogni maggior humiltà, o sia per questa o per l*altra vita, la sua santissima benedittione. » Les mots suivants sont seuls de la main du cardinal : « Uumilissimo e devotissimo servitore fedelissimo » et la signature. (Nunziaiura diFranda^ 120. Archives du Vatican. — Cf. Arch. des Affaires étrangères de France, le vol. France^ 46, Lettres italiennes de Mazarin.) (1) Le cardinal put entendre encore la lecture d'une lettre que lui écrivait le P. Duneau le 21 février 1661 : « Le cardinal Chigi m*a dit que ce matin, en consistoire, le pape a déclaré de vouloir imposer six décimes sur tous les bénéfices d'Italie pour la guerre contre le Turc, et que cette somme pourrait arrivera un million d'or, outre 20,000 écus par mois que S. S. veut contribuer du sien pour cette guerre. » {Romey 140.)

Tennemi commun, que, ne pouvant me contenir dans les bornes qu^elle me prescrit en ma qualité de ministre du roi, je m'impose à moi-même une oblig^ation plus étroite, comme cardinal, qui dois tant de grâces à la bonté de Dieu, et je viens respectueusement offrir 600^000 livres à Votre Sainteté. Je prélève bien volontiers celte somme sur l'épargne faite par moi des libéralités dont la royale munificence de Sa Majesté Très-Chrétienne a récompensé mes services, et je m'apprêtais précisément à la mettre de côté pour une bonne œuvre. Je supplie humblement Votre Sainteté de daigner accepter de moi ce faible tribut avec bienveillance. Qu'elle décide où et à qui cet argent doit être remis, et je ferai exécuter ses ordres sans délai, s'il plaît à Dieu de me conserver la vie. Mais si la majesté divine veut disposer de moi autrement (ce à quoi je suis soumis et préparé), ce legs sera consigné dans mon testament, et l'argent sera également disponible aussitôt après ma mort (i). Cependant, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je lui demande avec la plus profonde humilité, pour cette vie et pour l'autre, sa très sainte bénédiction. Son très humble, très dévoué et très fidèle serviteur, C** Mazarini (2), »

Une audience avait été promise à Piccolomini et à l'ambassadeur de Venise pour le lundi 7 mars. Ils arrivaient tous deux au château de Vincennes, où résidait la cour, lorsqu'ils reçurent contre-ordre : l'état du cardinal s'était aggravé.* Mais

(1) Louis XlVf comme oii le verra, relarda lougtcmps, avec une extrême déloyauté, la délivrance de ce legs.

(2) Oudedei lit purvcuir celte letlre au pup.', eu yjoiguant celle-ci, que j*ai égalenieut copiée sur roriginai, conservé aux Archives du Vatican : « B. P., Hcrisse i'iuclusa lettera a V. S. il sigoore cardinale AMazarino in tempo ch' era iucerto lo slato délia sua salule, e che non haveva ancora tcstato; ma doppo essendo succeduta la sua morte con esempio el editicatioue universale dl questa corte, ho giudicato mio debito di darue rivereute parle a V. S., d^inviarlela lettera di S. E., et di accertaria ch* egli ha eseguito neir ultima sua voluntd cid ch* in detla sua lettera haveva promesso alla S. V., la quale seraservita di seutire dal siguore Elpidio Beuedelli ciô che lE. S. gli haveva di più imposto ia questo purticolare. Mi permelta V. S. ch* io cou questa occasione le ricordi la mia fedelissima e devotirïsima servilù e la supplichi humilissamcnte délia saa gratia e deir honore di suoi comandamenti, mentre resto baciandole cou livereule somissioue i suoi beatissimi piedi. Dal bosco di Vinceune li 9 ui marzo 1661. Di V. S. humilissimo, fedelissimo e devotissimo servitore e suddilo Zoogo, vescovo di Krojus. »

FIN DU MtNtSiÈKE DE MAZARLN 211

au même moment, dit le nonce (1), survinrent M. Tévèque de Fréjus et le maître de chambre de Son Éminence, qui me demandèrent en son nom si je voulais bien lui porter la bénédiction apostolique et Tindulgence in articulo mortis. Lorsque je fus entré dans la chambre, le cardinal implora les mêmes grâces, avec une grande ferveur, se disposant à s'agenouiller pour les recevoir; et quoiqu'il eût beaucoup de peine à s'exprimer, parce qu'il suffoquait, il me parla longtemps et très respectueusement de Sa Sainteté et du saint-siège. Il ajouta qu'il me savait chargé de lui remettre un bref; il exalta au plus haut point la générosité et la vigueur déployées par Sa Sainteté pour défendre la chrétienté contre le Turc, et déclara que, dans son état, il ne pouvait faire plus que de laisser au pape 200,000 écus, que Sa Sainteté emploierait, comme elle voudrait, à cette entreprisé. Quant à ses autres projets. Dieu

(l) Au cardinal Chigi, 9 mars 1661 : < Quamlo luuedi [7 mars] mattlaa men' andava al boeco di ViDcennes per l'audienza appuntata, a mczastrada iucouirai UD vallelto che veniva a disintimarmila, per trovarsi il siguore cardinale Mazai-iuo iu puDto di morte ; ma, corne esso non si dichiaro bene meco, giudicai di dover tirare avauti. Andatomene alla capella del castello, dove trovai ancora venuto per II medesiuio effello il signore ambasciatore di Venelin, ricevemmo tutti due la disintimatione dali' iutrodultore ; ma, quasi in quel medesimo punto, arrivo monsignore vescovo di Fregius et il maestro di caméra di S. E. a pregarmi in suo nome se trovandomi bavesse voiuto portargli la benedittioue apostolica e Tindulgcnza neir artlcolo di morte. Entrato nella ca* niera, S. E. dimaudo con gran senlimenlo il medesimo, faceudo atto di voler inginoccbiarsi per riceverla, e bencbe bavesse una grande pena a parlare, sentendo si suffocare, disse moite parole di gran veneralione verso Nostro Siguore e la santa scde, Suggiungeudo siiptre il brève cbe io gli dovevu por* gère, per il cbe baveva in estremo commeudato la geuerosità di S. Beatudiue neir intraprenderc cosl vigorosamente la difesa délia cristianità coutro il Turco : in quello stato non baver egli potulo far altro cbe lascriare a Nostro Signore dueceulo mila scudi da impiegargli a suo arbiirio in questa impresa. Di quel più cbe baveva disegnatoDio baveva volulo dare la gloria ad un' altro d'esseguirlo, ma mi assicurava cbe il rë farebbe tutto quello cbe si potesse fai-e in tal congiuntura. io vedendolo In stato taie cbe non permelteva inlrare innegotio, risposi brevemente, ma cou TespressioDi cbe riciiiedeva l'affare per il quale era stato cbiamato e le dichiarationi fattemi da S. E. Percbc dubitai si il brève, cbe bo di S. S. di poter dare la benedittioue, comprendesse quebtanell' articolo di morte, combinai la gratia fattami per certo numéro di poter applicare iu quel caso l'indulgenze... » (Arcbivesdu Vatican, Nunzialura di Francia^ 120). — Je ne me rappelle aucun bistorien qui fasse mention de cette scène. Ni le P. Kapin, ni Gaillardiu, ni Cbéruel ne citent les lettres de Malaria et d*Oudedei au pape.

réservait à un autre la gloire de les accomplir, mais il m'assura que le roi ferait tout ce qui pourrait se faire dans cette con* joncture. Voyant qu'il ne pouvait discuter, je répondis brièvement, mais on termes qui convenaient à lobjet pour lequel il m'avait fait appeler et aux déclarations que j^avais reçues de sa bouche. Comme je n'étais pas sur que le bref de Sa Sainteté, qui m'autorise à donner la bénédiction, comprît celle qui se donne à l'article de la mort, j'usai en même temps du privilège qui m'appartient déjà d'appliquer les indulgences à un certain nombre de cas »

Les pensées fugitives du ministre mourant ne devaient pas prévaloir sur les exemples contraires qu'il avait donnés à Louis XIV depuis dix-huit ans. D'ailleurs il avait formé et il laissait pour instruments de sa politique religieuse, à Rome et à Paris, des hommes dont l'influence devait se perpétuer jusqu'il la fin du siècle et au delà.

Mazarin avait eu, dans les derniers temps de sa vie, l'ambition bien légitime d'accroître l'autorité du parti français dans le sacré collège. Mais quels moyens employa-l-il pour cela? Nous avons nommé plus haut, à l'occasion du conclave d'Alexandre VII, les six cardinaux qui composaient alors la faction du roi : Bichi, Retz, Grimaldi, Renaud d'Esté, et Antoine Barberini. Bichi était mort. Le plus considérable des survivants était le neveu d'Urbain VIII, Antoine Barberini, que Mazarin avait autrefois protégé contre les justes poursuites d'Innocent X, et qui, malgré le pardon de ce pape, conservait avec la cour de France des relations que son frère François avait loyalement rompues. Pourvu de charges et de bénéfices importants dans le royaume, il tenait à y garder ses honneurs et ses biens. En le renvoyant à Rome, comme ministre du roi, Mazarin espérait tirer parti de son ressentiment contre Alexandre VII qui lui ordonnait d'opter entre les bulles de Reims et le camerlingat (Ij. Mais son esprit faible et inappliqué, sapartialilé intéressée pour Mazarin (2), lui ôtaient toutcrédit auprès du pape et des cardinaux. II n'était donc pas plus

({) V. plus haut, p. loi, note 3.

(2) Le cardinal Auloine et labbô Bracccsc, sou secrétaire, sont très mécooteuts de ne recevoir pas d'argeut de Frauce. 11 faut prendre garde qae le ctr-

Utile à la France qu'à TÉglise. — Le cardinal Orsino, chef par sa naissance de la grande maison des Orsini, avait cédé ce titre à son frère puîné le duc de Bracciano : il ne faisait honneur ni à son nom, ni à la pourpre. Accablé de dettes comme son frère, il avait offert ses services aux Espagnols et aux Français, et s'était enfin décMé pour ces derniers, qui le payaient à regret et doutaient de sa fidélité. Un brevet de pension de 20,000 livres avait été accordé au duc de Bracciano qui souvent n'en touchait que 10,000, mais qui avait la permission, pour consoler sa vanité, de donner quittance de la somme entière (1). Le cardinal Orsino mendiait sans cesse de nouvelles grâces, et on lui faisait espérer en ce moment la comproteclion de France, vacante par la mort du cardinal Bichi (2). — Le cardinal Grimaldi, qui devait Tarchevôché d'Aix à Tamitié de Mazarin, commençait à prendre au sérieux non seulement les devoirs épiscopaux, mais les prérogatives civiles attachées à son siège dans l'assemblée des Etats de Provence. Or, à cette époque même, l'administration inhabile et arbitraire de Mazarin redoutait sa présence dans son diocèse, et le roi lui ordonnait de demeurer à Rome ou de se rendre dans une abbaye en Anjou, sans passer par sa province (3). Cette récompense inattendue de ses complaisances passées le fit réfléchir. Il devint plus tard un saint évêque, défendit énergiquement les privilèges des Provençaux, et fut un des

diiial AntoîDe ne fasse un éclat « qui donnerait à parler au monde ». — Le cardinal Antoine est rongé de dettes. II se plaint que V. K. ait manqué à la promesse qu'il a faite de lui envoyer de l'argent : cependant il ne cessera pas de servir le roi. 11 faut le ramener. (Duneau à Mazarin, 25 octobre et 5 novembre 1658. Rome^ 135.)

(1) Lionne à d'Aubeville, 18 juin et 20 août 1661. Rome^ 141 ; etc., etc.

(2) « Le cardinal Ursin crie toujours après la comprotection et qu'on luj assure 20,000 livres de rente, le revenu de son abbaye compris, moyennant quoi il dit qu'il sera content et servira fidèlement. Je ne puis rien assurer de lui, parce qu'il est estimé peu sincère. » (Duneau à Mazarin, 24 novembre 1659. Rome, 138.)

(3) Lionne à Grimaldi, 15 avril 1661 : Le roi vous défend de rentrer dans votre diocèse, et « quand le pape, sous prétexte de Vohligaiion de résidence^ continuerait à presser V. É. de partir de Rome, en sorte qu'elle ne s'en pût défendre, à quoi pourtant on croit ici que l'on ne viendra pas de part ni d'autre, 5. M, 71 admettra nullement cette raison, et sera fort éloignée d'en*;roire tant soit

214 CHAPITRK QUATRlfeME

rares prélats, qui, on 1682, ne secondèrent pas les enlreprîses de la royauté sur la puissance ecclésiastique (1). — Le cardinal de Retz errait en Allemagne et en Hollande, aussi méprisé à Rome qu'en France : la jalousie personnelle de Mazarin était le seul obstacle à un accommodement, que le roi conclut avec le fugitif aussitôt après la mort du cardinal-ministre.

Le cardinal Eenaud d'Esté n'avait d^ecclésiaslique qae lo costume. Fils, frère et oncle de ducs régnants de Modëne, parvenu à la pourpre par le crédit de la maison d'Autriche, il s'était mis ensuite au service de Mazarin. Outre une pension réglée de 36,000 livres et de grosses abbayes dans le royaume, il levait, sous le titre de propines, comme protecteur de France, une contribution sur les bénéfices conférés aux nationaux en consistoire. On sait que les nouveaux bénéficiers demandaient et obtenaient fréquemment la remise des taxes perçues par le saint-siège pour couvrir des dépenses communes à toutes les nations. Le cardinal avait élevé la prétention de toucher les propines même sur les évêchés et abbayes conférés gratuitement. Alexandre VII ayant supprimé cet abus par un décret délibéré en plein collège, le cardinal protesta contre cette décision, qu'il dénonça au roi comme une atteinte aux droits inviolables de sa couronne! Vainement les évoques français se plaignirent de l'avidité du protecteur, qui arrêtait rexpédition des bulles. Sa résistance fut encouragée par Mazarin et ne cessa qu'après la mort du premier ministre, sur un ordre formel du roi (2). A l'époque où nous sommes arrivés, sa. famiglia

peu sa conscience chargée^ comme V. K. moutre que le pape ea aurait touché quelque choses parce que S. M. sait que la première obUgation^ desBOUverains est de maintenir le repos de leurs sujets par toutes les voies que Dieu leur a mises eu main préférablemcnt à toute autre raison particulière; etalOBlydans le cas que je viens de dire, non seulement S. M. ne permettrait pas que V. É. séjournât en Provence, mais môme qu'elle y passât, et désirerait qu'elle ^ieune par un autre chemin établir sa demeure en son abbaye d'Anjou. » — 2 mai. (îrimaldi au roi et à Lionne : Réclame avec insistance la liberté d'obéir au pape, et craint que le pape ue lui applique la bulle d'Urbain VIII. Sa préeence n'a jamais causé de trouble en Provence. — Lionne à Grimaldi et à d'Aubeville, 25 juin 1661. {Rome, 141.)

(1) V. nos Recherches sur V Assemblée de 1682^ 2« édition, chap. Vi.

(2) « Al signore cardinale d'Esté mi dice il sigaore conte de Brlenoe easerti

FIN DU MINISTÈRE DE MAZARIN 2io

venait de provoquer, dans les rues de Rome, des rixes sanglantes, où il joua lui-même un rôle abominable. Le 21 juillet 1660, trois sbires, porteurs d'un mandat de justice, se disposaient à s'emparer d'un marchand italien, domicilié dans Je voisinage du palais d'Esté, lorsque des valets du prélat, sorlant d'un cabaret, s'opposèrent à l'arrestation et, tirant leur3 ùpées, en frappèrent les sbires, qui prirent la fuite. Le gouverneur de la ville, averti, en référa au chef des armes, don Mçirio Chigi. Le même jour, le barigel s'étant rendu en personne chez le marchand pour l'arrêter, l'un de ses gens le saisit en effet et lui lia le bras au sien, pour le conduire plus siirement en prison. Les valets du cardinal se jetèrent de nouveau sur les sbires, <( qui avec Tépée, qui avec des fourches et autres armes qui leur vinrent en main ». Ils en tuèrent trois et en blessèrent plusieurs autres; ils coupèrent d^m coup d'estramaçon le bras de celui qui retenait le prisonnier; pyis ils conduisirent celui-ci au palais d'Esté « ou il fut quelque temp^ caché, jusqu'à ce qu'on le menât hors de l'État ecclésiastique, dans un carrosse de M. le cardinal Antoine «.Le cardinal d'Esté envoya sciilement un officier de sa maison présenter des excuses et témoigner des regrets à don Mario, qui ne s'en contenta pas et répondit que le pape devait et voulait être le maître dans sa capitale, paroles qu'Alexandre lui-même répéta. Le cardinal,prenant alors l'attitude d'offensé, tenta d'ameuter contre la cour pontificale tous les ministres étrangers et donna une scène odieuse qu'il renouvellera un jour, dans l'affaire des Corses. Il appela autour de lui tout ce qu'il put trouver d'aventuriers dans Rome, leur donna des armes, et brava le pape. Alexandre VL avait certainement le droit de ch^tjer sur-lechamp une paieille rébellion, dùt-il faire porter la main sur le cardinal lui-même. Le gouvernement romain, ne donnant rien à

scritto che voglia irostrnre corne da se di consentire al decreto consistoriale iD proposito délia reduttione délie propine de* signore cardinal! présent!, quando gli altr! riduchiQp b loro tasse; esser perô questa la voIui^U del rè pef apprender quel decreti utile al regno e per levare al sacro coUeglo questa pretesa di non dare il giatls o fare délie reduttiopi d! tasse, quando viene il caso di propositioni di cbiese essess^vajniente gravite... » (|L.e poacp au cardii^a) Chigi. (Archives dy ^atican, Nunziatura di Francia^ 120.

la passion, instruisit un procès régulier contre les meurtriers des sbires. Don Mario allait assez lentement; les archers et cavaliers dont Renaud d'Esté se disait menacé « n'avaient d'autres fins que de se saisir de quelques pauvres gens aux environs, pour informer sur leur témoignage ». S'ils étaient plus nombreux que d'habitude, c'était par le fait du cardini^l lui-même et pour les protéger contre une nouvelle agression de ses serviteurs. Il envoya demander du secours à son neveu le duc de Modène, qui dépêcha un de ses gentilshommes au légat de Bologne, le cardinal Farnèse, pour « remontrer ses ressentiments au pape sur les entreprises de don Mario, en y joignant que, s'il arrivait autre chose, il se ferait porter la tête de don Mario dans un sac et qu'il exterminerait sa famille ». Les médiateurs que le pape consentit à écouter ne réussissant pas assez vite au gré du cardinal, il menaça de se rendra au consistoire accompagné de cent hommes armés. Alex&ndre VII déjoua le calcul qui inspirait ces coupables extravagances, et accommoda bientôt l'affaire (1).

Il semblait que, pour renforcer le parti de Fraice dans le sacré collège, Mazarin dût diriger le choix du roi, en vue de la promotion des couronnes, sur un membre de Ttiglise gallicane; mais n'ayant plus de frère à pourvoir, il a^aitfait présenter au cardinalat un autre Italien, son allié, le prélat Mancini, prêtre médiocre et ne sortant presque jam«s de Rome.

(1) Mémoires du cardinal d'Esté, déjà cités, t. I, p. 303et8iiv. — Nous nous servons uniquement, pour ce récit, de ce qui est avoué par les apologistes du cardinal d'Esté. Que serait-ce si nous invoquions les témoignages romains ? On peut s'en faire une idée, d'après la relation du Vénitien Sagredo, ilors ambassadeur auprès du saint-siège et cependant peu favorable aux papes, comme la plupart de ses compatriotes. La violence du cardinal d'Esté et la cmauté de ses gens n'eurent d'égale que la modération du pape. D'ailleurs Maaarin Tivait encore» et Alexandre VIT pouvait tout craindre de son ressentiment. Il savait les liens qui unissaient déjà le ministre français à la maison d'Esté, et qu'il avait alors le dessein d'instituer un de ces princes pour héritier universel : « Dopo essersi armato il signor cardinale di Este per sostenere una yioLdnza usata dai suoi servitori alla giustizia, avendo fatto fuggire un bodciaro chenon era ne seroitore ne dipendente dalla casa^ fatto prigioniero anco lontano dalla medesima^ ed avendo ammazzato e ferito piii sbirri, si trattô con lui com$ appunto si sarebbe fatto ira due principi armati in campagna^... ed il pontefice ^li concesse un brève nel quale assolve lui ed ognuno che si era ingerito in quela cosa dalle censure e pêne nellc qunli erano incorsi. » (Relazioni^ t. II, p. 242.)

Ce fut Alexandre VII qui, le premier, blâma l'exclusion dont la cour frappait le clergé national (1).

Le 28 juillet 1659, l'abbé de Lavau écrivait de Rome à Mazarin : Le cardinal Maidalchini s'est déclaré publiquement de la faction française et a mis sur sa porte les armes du roi. La pension qu'il reçoit produit ici un bon effet : on craignait qu'il ne s'attachât aux Espagnols. — Or, Maidalchini était un parent d'Innocent X, élevé trop jeune à la pourpre par ce pontife, et qui s'en était rendu absolument indigne. Les princes étrangers se le disputaient, et il se mettait sans pudeur aux enchères de la France et de l'Espagne. Il ne se cachait pas d'avoir vendu son suffrage aux Espagnols dans le conclave, et il se livrait maintenant aux Français, qui offraient le plus haut prix. Il était cependant bien connu à Paris. Au moment où l'abbé Braccese, créature de Mazarin, qui l'avait imposé comme secrétaire au cardinal Antoine, proposait d'acquérir Maidalchini à la France, le P. Duneau écrivait que le vénal prélat venait d'être exilé de Rome, une première fois, pour les scandales qu'il donnait, (^ entre autres d'avoir dansé avec des femmes » (2). Les armes de France sur la façade de son palais et la promesse d'une pension de 11,000 livres l'enhardirent, et il afficha ses mauvaises mœurs avec plus d'éclat. Le 12 avril 1660, le P. Duneau écrivait à Mazarin : « Avant-hier qui était samedi, le P. Oliva fut, de la part de Sa Sainteté, intimer au cardinal Maidalchini de ne plus mettre le pied dans le palais, ni d'assister à aucune fonction publique. Suivant cet ordre, il n'assista pas hier à la chapelle. Outre les débauches de ce cardinal, dont la conduite est pitoyable et scandaleuse, quia nec caste nec caute^ il arriva ces jours passés qu'un sien cocher enleva une

(1) Duneaa à Mazariu, 17 novembre 1659. Rome^ 13S.

(2) Duaeau à Mazarin, 29 octobre 1658 : « J'ai vu l'abbé Braccese dans de grands emportements... sur ce queV. É. n'a pas envoyé l'ordre pour donner 1,000 pistoles au cardinal Maidalchini, et ne lui a pas seulement daigné faire réponse, de quoi il est fort piqué. » — 5 novembre 1658 : L'abbé Braccese vous propose l'acquisition du cardinal Maidalchini ; mais ce prélat est si décrié qu'il ne vous serait pas utile. « Par ce qu'on a su qu'il traitait de prendre le parti de France, il y en a qui disent que S. S. l'a exilé pour avoir vendu des suffrages à la France pour la somme de 3,000 écus par an, ce qui fait voir que ce traité n'a pas été tenu secret, et il est probable que lui-même s'en sera vanté, cet avis m*ayant été donné par le prince Pamphilio. » {Rome^ 135.)

2i8 CHAPITRE QUATRIÈME

jeune fille de la maison de son père, elc. J'ai ouï dire que le dessein du pape est de reléguer ce cardinal, que les autres appellent l'opprobre du sacré collège, au Mont-Cassinetle tenir là jusques à tant qu'il ait appris à devenir plus sage. On ne croit pas que, pour 6lre du parti français, le roi se veuille intéresser à le proléger dans une si mauvaise cause, d'autant moins que^ sous l'assurance de cette protection à laquelle il fait déshonneur, il s*est émancipé plus licencieusement qu'il n'aurait osé faire (1). » Ni Mazarin, ni Louis XIV ne cessèrent jamais d'étendre sur ce misérable prélat le patronage de la France.

Un des principaux membres du parti national à Rome était l'auditeur de rote, représentant la France dans un tribunal auquel ressortissaient alors les affaires les plus considérables. Mazarin donna cette charge, en 1638, à un frère de Charles* François d'Ânglure de Bourlemont, évêque de Castres, Tun de ses flatteurs, qui devait être bientôt transféré à l'archevêché de Toulouse. L'abbé Louis de Bourlemont, savant, sans scrupules, ardent adversaire du Saint-Siège^ demeurera vingtdeux ans à Rome : il v sera le conseiller attitré des ambassadeurs; il prendra une grande part au traité dePise, et le roi le chargera plusieurs fois de ses affaires pendant la vacance de Tambassade. Il deviendra un jour archevêque de Bordeaux et siégera en cette qualité à l'Assemblée de 1682 (2).

Enfin, Mazarin, avant de mourir, avait introduit dans la faveur de Louis XIV l'homme qui, avec Colbert et Lionne, exerça la plus funeste influence sur la politique religieuse de ce prince, Harlay de Champvallon. Nommé, à vingt-six ans, en 1651, archevêque de Rouen, Tambitieux prélat réclamait déjà pour prix de ses services, en 1633, une de ces quatre choses: un ministère. Tabbaye de Saint-Etienne de Caen, la grande au-

(1) Rome, 139.

(2) Voici un état incomplet des pensionnaires du roi à Rome, à la mort de Mazarin, dressé par l'abbé Elpidio Benedt-tli :

Cardinal Antoine 36,000 livres.

Cardinal d'Esté 36,000 —

Cardinal Orsino 10,000 —

Cardinal Maidalchini 11,000 —

(assigij«'*cs sur un évôché français]

mônerie ou la promesse d'une présentation au cardinalat(l). En 1660, Mazarin l'imposa pour président à l'Assemblée du clergé : nous verrons Louis XIV faire de lui non seulement un archevêque de Pçiris, mais le véritable chef de l'Église gallicane, et, comme on disait, le pape d'en deçà des monts, subordonné à la suprématie royale (2).

On se demande comment, malgré l'indifférence de Mazarin pour les intérêts religieux, malgré les vices de son administration intérieure, le clergé séculier et régulier put encore, sous ce ministère, étendre son ascendant sur les peuples et multiplier dans toutes les provinces les plus merveilleuses créations de la science et de la charité catholique. C'est que le gallicanisme n'avait pas encore inventé toutes les entraves qui allaient bientôt paralyser l'action du pape et des évêques : les doctrines hostiles au saint-siège n'étaient point alors passées dans les lois de l'État ni acceptées par les mœurs. Le pape, comme le

Duc de Bracciano 20,000 livres

DucCesarmi 10,000 —

Abbé de Bourlemoul 3,000 —

Abbé Elp. Benedetti 3,000 —

SigDora Leonora [cantatrice célèbre] 3,000 —

M. de Luzarcbes, maître de chambre de l'ambassade 1,200 —

Magalotti 2,000 --

L'avocat Serroni 2,000 —

L'avocat Terentilii 2,000 —

Manassei 2,000 —

Angelo Capponi 1,000 —

Nicolo Marazoli 1,000 —

Bartolomeo Virgilii 300 —

(21 juin 1661. Rome^ Ul.)

(1) Recherches sur V Assemblée de 1682, 2« édit., p. 216.

(2) On sait qu'après la mort de Mazarin, Harlay de Champvallon conçut d'abord l'espoir de le remplacer au conseil, et qu'il ambitionna longtemps la dignité de chancelier. Voici comment cet évêqae, si insolent envers les papes, écrivait à un ministre, et par quelles complaisances il obtint la faveur royale . Le 5 février 1659, entretenant Mazarin des discussions théologiques du temps et se défendant de pencher vers les novateurs, il établit nettement que la règle de sa foi et de sa conduite est, non pas à Rome, mais à Paris. Il se vante de s'être concerté avec Colbert et le procureur général Foucquet pour « arrêter la conduite de M. le nonce,... parce que, dit-il, nous étions encore incertains dans quel esprit il était venu à Paris. Nous n'avons pas vu que du depuis, il [Piccolominij ait rien tenté dans le clergé, et, s'il eût voulu le faire, je puùt répondre à V. É. quil n'en aurait pas été le maître ». Il ajoute : Je ne soutiens pas les jansénistes, puisque j'ai publié les deux bulles et que je fais

veut la constitution de TÉglise, communiquait jusque-là librement par mille canaux avec les corps ecclésiastiques du royaume. Le ministère des nonces était reçu avec moins de défiance qu'il ne le fut dans l'âge suivant. La fondation et la réforme de tant d'instituts religieux n'avaient pu être entreprises et accomplies qu'au moyen de correspondances et de voyages qui allaient être considérés comme des crimes d'État. Les décisions de Rome étaient moins rigoureusement exposées aux arrêts schismatiques des tribunaux civils. Mais les premières atteintes étaient déjà données à ce que Mazarin lui-même appelait \ii fantôme de Rome, Voici l'heure où Louis XIV exercera personnellement le pouvoir : il appliquera sans retard et sans cesse les leçons qu'il a reçues du cardinal, et^ à la fin du siècle qui portera son nom, Bossuet prononcera ces paroles qui peuvent servir d'épigraphe au règne tout entier : « Aussitôt que le roi eut pris le gouvernement de son royaume, et surtout depuis M. Colbert, on eut cette politique d'humilier Rome et de s'affermir contre elle, et tout le conseil suivit ce dessein. De là, la décision de la Faculté de théologie de Paris de 1666, et tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour (4). »

signer le formulaire daus iuod diocèse. Il est vrai que je n*y mets pas le ùle ni Vimpétuosité de quelques-uns, notamment des jésuites. J'aurais Toala qu'un arrêt du Conseil défendit ces controverses, et je vous envoie uq mémoire sur ce sujet. V. É. « verra que je nCéieve au-dessus de tous tes partit pour en demeurer le juge^ et que je ne me mêle ni dans les passicos ni dans les intérôtfl de pas un d'eux. Aussi, monseigneur, quel meilleur exemple pour-' rais-je suivre que celui de V. É. qui a toujours gardé ce sage tempérament daus l'ordre de sa conduite ?» — Qu elle m'accorde « la liberté des entrées et quelques-unes de ces heures de familiarité, o/V je la puisse entretenir à fond] je me fais fort de lui rendre compte de bien des choses qui concernent notre province, et le clergé, et ses intérêts particuliers. Car enfin, monseigneur, je me veux attacher à vous d'une façon toute singulière et qui fera connaître à V. É. que je ne lui serai pas un serviteur tout à fait inutile, etc. » {Rome, iTi.) (1) Journal de l'abbé Le Dieu, année 1700, t. 1, page 10.

DÉBUTS DU GOUVERNEMENT PERSONNEL DE LOUIS XIV. — LA CHRÉ- TIENTÉ ET LES TURCS EN 1661. — MISSION DE M. D^AUBEVILLE A

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