ROME
Lionne reçoit la direction des affaires étrangères sans le titre do secrétaire d'KUt : ses premiers rapports avec le nonce Piccolomini. — Les Turcs et la chrétienté en 1661. Louis XIV est le principal obstacle à la résistance commune. Ses vues en formant {'Alliance du Bhin : menacer l'Empereur à Touest tandis que les Turcs envahiront la Hongrie et l'Autriche. Duplicité de la politique française en Orient : la correspondance authentique et inédite de Louis XIV mise en regard des mensonges traditionnels. Périls croissants de la Hongrie et de Candie. Exhortations inres^antcs du pape aux princes catholiques. Louis XIV s'oppose pendant plus d'un an à la délivrance du legs de Mazarin. Il envoie d'Aubeville eu Italie, en apparence pour négocier la ligue, mais avec l'ordre secret de l'empêcher. Conférences de Home : rôle qu'y jouent les ministres de Louis XIV : elles sont rompues. — Nouvelles querelles suscitées au p.ipe sous le prétexte du procès de Retz; — de Castro, etc. — Jansénisme. Modération du pape. Exigences impérieuses de Louis XIV, môme en matière de for : menace d'un concile national. — Liberté et discipline de l'Eglise : les cardinaux Grimaldi et Maidalchini, de la faction française. Le duo do Mercosur, laïque, présenté au cardinalat. — Caractère personnel de M. d'Aubeville : sa conduite à la cour pontiGcale. Ses audiences. Incidents qu'il provoque. «< Il allume le feu entre le pape et le roi. » Indulgence du pape et de son gouvernement. — Explications entre le nonce Piccolomini et Lionne : mauvaise foi de Lionne. — M. d'Aubeville annonce l'urrivée du duc de Créquy, nommé ambassadeur.
On se rend difficilement compte aujourd'hui des périls que les Turcs faisaient courirà l'Europe entière, en pleinxviio siècle, après le traité des Pyrénées, à une époque où tous les Etats chrétiens disposaient de flottes et d'armées nombreuses, commandées par des chefs habiles. « Les Turcs, dit Voltaire, moins formidables, à la vérité, que du temps des Mahomet, des Selim et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années, Tassiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s'il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l'Europe les eussent
abandonnés Candie, réputée le boulevard de la chrétienté,
était inondée de soixante mille Turcs : les rois chrétiens regardaient cette perte avec indifférence. Quelques galères de
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Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait celle république contre Tempire ottoman Il est certain que des
vainqueurs tels que les Turcs, avec de Texpérience, du courage, des richesses et cette constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir Fllalie et prendre Rome en bien peu de temps (1). » Cette opinion est encore celle des écrivains les plus exacts de notre temps, ce La puissance du Turc était formidable et agressive. L'opiniâtreté de ses prétentions sur la Transylvanie et sur la Hongrie, le nombre et Tardeur des hordes musulmanes mettaient lamaison d'Autriche en détresse, TAllemagne en alarme et l'Europe en
éveil Quelques jours de marche pouvaient amener l'armée
du grand vizir sous les murs de Vienne (2). » C'est un moment solennel dans la vie de Louis XIV, que celui où, Mazariu étant mort^ il choisit lui-même la politique qui décida de tout son règne et de l'avenir de la France. « L'Europe entière était en paix ; toutes les grandes questions qui l'avaient agitée, pendant près de cinquante ans, étaient résolues... Ala suite des arrangements qui fixaient les territoires, les rangs, le droit public en Europe, et qui étaient les plus vastes qu'on eût encore accomplis, on n apercevait plus de cause un peu sérieuse et prochaine de guerre entre les Etats. L'Espagne était impuissante, l'Autriche abattue, le Danemark affaibli, la Pologne divisée, l'Allemagne constituée, la Hollande reconnue et florissante, TAngletorro engagée dans les débats intérieui's d'une restauration, la Suède satisfaite et la France agrandie. Le monde, fatigué de quarante ans de lutte, semblait tombé dans un long repos. Mais il y avait un souverain qui ne pouvait pas se résigner à ce repos, et qui était intéressé à en faire sortir l'Europe : ce souverain était Louis XIV (3). » Ce prince a déclaré lui-même qu'il avait d'abord agité le projet de diriger ses armes vers TOrient, pour refouler l'invasion musulmane. «< Los succès, dit-il (4), ramènent vers Dieu.... J'avoue que,
(1) Siècle de Louis XI V, chapitre x.
(2) Roussel, f/w/oi/'e r/e Louuois^ 1. 1, p. 35, édit. lu-12.
(3) Migoet, Négociations de la succession d'Espagne^ t. J, Inlroduction, p. uv et 163.
(4) (JEuvres de louis XIV, édit. de 1806, t. I, p. 81 et suiv. Année 1C61.
dans ces commencements, voyant ma réputation s'augmenter chaquejour, toutes choses me réussir et me devenir faciles, je fus aussi sensiblement touché que je Taie jamais été du désir de le servir et de lui plaire. Je donnai pouvoir au cardinal Antoine Barberini et à d*Aubeville, chargé de mes affaires à Rome, de faire une ligue contre le Turc, où j'offrais de contribuer de mes deniers et de mes troupes, beaucoup plus que pas un des autres princes chrétiens.... »
Ces déclarations du jeune roi s'accordent bien avec la générosité chevaleresque qu'on lui prête quelquefois; mais je suis obligé de dire qu'elles sont contraires à la vérité. Si la pensée d'une ligue chrétienne a traversé l'esprit de Louis XIV, elle a été aussitôt écartée. Le pouvoir donné à d'Aubeviile et au cardinal Antoine était purement ostensible, mais des ordres secrets, formels et répétés, leur défendaient de s'en servir. Louis XIV, répudiant, avant de l'avoir essayée, une politique nouvelle et féconde, qui lui promettait la gloire la plus pure et les avantages les plus assurés, reprit les traces de ses prédécesseurs, sans vouloir reconnaître que leur œuvre était achevée, et qu'eux-mêmes ne Tauraient pas poursuivie à outrance, comme il ne se lassa pas de le faire. « François 1" avait péniblement lutté contre la maison d'Autriche; Henri IV avait triomphé de ses attaques; Richelieu et Mazarin l'avaient abaissée; il ne restait plus qu'à la déposséder, c'est ce que fit Louis XIV... Mazarin avait opéré l'abaissement de la maison d'Autriche en Espagne ; Louis XIV consomma sa ruine... La succession d'Espagne fut le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XIV (1). » Or; le roi de France jugeait utile à ses desseins que les Turcs pussent librement attaquer l'Empereur, envahir ses provinces héréditaires, menacer l'Allemagne et l'Italie.
Le langage du secrétaire d'Élat Brienne, pendant les derniers jours de Mazarin, avait laissé croire au nonce que le roi pourrait envoyer quelques régiments français contre les Turcs, sous le drapeau pontifical. Piccolomini, en communiquant cette information à sa cour, ajoutait : u La maladie de Sou
(1) Mignet, livre cité, p. lui, xux et lu.
Émincnec, qui inspire de grandes craintes à sa famille n'est guère favorable à une pareille négociation, et on peut craindre que, dans le changement qui se prépare» les bonnes intentions ne viennent aussi à changer (1). » Dès le 9 mars, le soin des affaires étrangères fut donné à Lionne, quoique Brienne demeurât le ministre nominal. Lionne chargea aussitôt Tabbé Buti de porter au nonce l'assurance que, s'il avait participé, lorsqu'il était sous les ordres de Mazarin, à des mesures qui déplussent à Sa Sainteté, c'était contre son sentiment particulier, et que désormais il servirait avec dévouement le souverain pontife sans autre inlérôt que de mériter ses bonnes grc\ces(2). Ces protestations ne trompèrcntpasPiccolomini,qui écrivit au cardinal Chigi : « Si l'aversion et la haine que le cardinal Mazarin avait pour tout ce qui vient de Rome doivent passer à ses successeurs, le nonce en cette cour va voir recommencer ses mauvais traitements et ses humiliations, sans espoir de réussir en rien (3) ». Lorsqu'il voulut reprendre la négociation sur les moyens de pourvoir à la défense commune, Lionne et le Tellier lui demandèrent encore s'il était bien sûr que les secours d'argent sollicités pour l'Empereur ne
(1) « Lo stato di sanità di S. E.^ che fa temere graudemente i suoi, non é niolto favorcvole a questa ncgotiatione, e cou la mutatlone si pud dabitare si mutassero aucora le bucoe intcotioui. » (Dépêche du 24 février, citée plus naut. Arch. Va tic.)
(2) « Hoggi subito ch' ogli è toniato dal bosco di Viucenne, ha mandate il signore abbatc BuU a darmene parle e pregaruii a siiicerare Nostro Signore dclla coDtiuuatioue délia sua huuiilissiuia devotione et iosieme di sapplicarla, in suo nome, a perilouargli se, meutre ora siibordiuato al signore cardiaaie Mazarino, è stato necessitato a fare qnalcbe cosacbe havesse potuto diapiacere a Sua Beatitudine, poicbe era uecessilato a seguire i senlimenti (Caltri e noni propriij ma cbe in avvenire i successi dicbiareranno che era contre sua vo- ^'lia c rambitione chc ha di servire allaSantilà Sua uou con altro interesse che di meritare la sua saulîssiraa gratia. »> {Sunziafura di Franciiy 120. Arch. Vatic.)
(3) u Se paresse a V. E. iuviarmi una IctleraoLonsiva di gradimcnto di queste sue oxpressioDi d'ossequio e di rivereuza,potrebbe servir molto ad obligarlo. Ma couoscc quauto per il buou successo dé' uegotii, importi il non trovare avverso quello con cbe se deve trattare; e se passasse in questi che succèderauno nel miuisterio cbe baveva il cardinale Maznriuo Todio e i'avversione cb' cgli baveva coutro le cose di costa, sarebbe uu continuare il martirio del uuuzio e la suffereuza di strapazzi senza sperenza d'alcun buon successo. « {Ihid.)
servissent qu'à la guerre contrôle Turc, et représentèrent Tintérêt qu'avait le roi à ne pas rompre l'antique alliance avec la Porte, si profitable non seulement au commerce delà Provence, mais à celui de toute la chrétienté (1). Le nonce réfuta facilement ces objections. Les deux ministres répliquèrent qu'aprës tout il n'était pas certain que TEmpereur lui-même ne cherchât pas à traiter avec le Turc et le quittèrent en réclamant un nouveau délai pour lui rendre une réponse définitive. Mais l'audience de Piccolomini fut encore ajournée contre toutes les règles (2), et, lorsqu'il put pénétrer jusqu'au roi, il n'en obtint que des paroles évasives : Les autres princes, dit Louis XIV, ont-ils des intentions aussi bonnes et aussi sincères que les miennes? — Les obstacles qui furent misa la délivrance des 600,000 livres ne laissèrent bientôt plus de doute sur la direction qu'allait suivre la politique française (3). Les armements des Turcs répandant chaque jour plus
(1) « Che stirnavano utile non solamente per il commercio délia Provcnza, ma di tutta la cristiauità. » {Sunziatura di Francia^ 120. Arch. Vatic, 11 mars.)
(2) « Dair baver inteso hoggicbeil rè mi ha differtaraudienza finora lunedi, sospetto che aspettino qualcbe risposta di Germania... L*haver sentito che questa mailina il rë ha data l'audienza al signore ambasciatore di Spagnia, non possonegare che non mihebbi dato un poco di p ena, e^^encfo contro ogni slile, mentre già avant! io l'haveva dimandata da molto tempo. Sospetto che possono esser sospetti délie sinistre iusinuationi quàfatte dai cardinale Mazarino e forse le consegueaze che av visai essermi state acceonate neir affare di Castro. » {Ibid.j 11 mars.)
(3) Voici l'article du testament : « Plus mondit sieur testateur, considérant qu'il n'y a rien si important que de s'opposer fortement aux entreprises du Turc contre la chrétienté^ lequel^ ayant eu le bonheur de faire des progrès la campagne passée^ fait tous ses efforts pour en faire encore de plus grands^ il veut et ordonne que de tous ses effets il en sera pris la somme de 600,000 livres tournois, monnaie de France, pour être remises en la ville de Lyon et être employées par tes ordres de Sa Sainteté aux préparatifs nécessaires pour défendre la chrétienté contre un si puisëant ennemi, ou autre chose gui lui puisse être également utile. » Dès le 6 avril 1661, les héritiers de Mazari'i remirent au nonce deux lettres de change sur MM. de Pons Saint-Pierre, banquiers à Lyon; mais le roi défendit qu'elles fussent payées. Les termes d(i testament n'imposaient aucune condition au pape : Louis XIV entendait que l'argent ne fût pas employé à défendre la Hongrie, qui était justement jii point où le péril était le plus imminent. Vainemeut le papo, pour dissiper Ie< soupçons du roi, avait prévenu Piccolomini que les sommes seraient envoyét^s non au trésor impérial, mais au nonce à Vienne, qui ne s'en dessaisirait que sur la justification des dépenses déjà faites contre le Turc. Louis XIV exigea que ce secours fût donné aux Vénitiens, et invoqua des témoignages mendiés
LOUIS XI V ET LE SAINT-SlàOE. ~ 1. 15
d'efîroi dans TEurope centrale, tandis que le sièg^e de Candie était poussé avec plus de vigueur, Alexandre VII pressa de nouveau Louis XIV de s'unir avec les autres princes pour la défense de la chrétienté, et d'envoyer un ministre à Rome pour arrêter les conditions d'une alliance. Pareille
pour expliquer le testameut daas ua sens favorable à ses calculs; mais lei confidents même de Mazaria donnèrent un démenti à ses prétentions : « // ftgnoî'e Elpidio Benedetti non disse altrimente a Sua Santità esser ttata inteittione del signore cardinale Mazarino cke il suo legato délie 600,000 Urt s'impieghi in servith délia Republica di Venezia. Certo è che do sarebbe cootro Tespressa dicbiaratione di S. E., qaale nella lettera non limita pnnto la dispositione della Santità Sua intorno a cio, et assai manifestamente si riconosce che habbia inteso doversi tal denaro impiegare in Germania contro il Turco, poicbe havendogli scritto Sua Beatitudine un brave essortandolo t interponere i suoi offitii per procurare aiuti nelle presenti oecorrenxe d'UnghertVz, risponde S. E. cbe, se bene non baveva voluto Sua Santità prescrivergU altro che Tinsinuatione come ministro del rè, egli prescriveva a se siesso qualche cosa di vantaggio, come a cardinale tanto beneficiato dal Signore Dio e da cotesta corona, e pero oiïriva a Sua Beatitudine la detta somma ; onde non si puô dnbitarsi punto quale in cio sia stata la mente Pua.» (Le secrétaire d'État au nonce, 9 mai 1661.) — » M. le Tellier disse, per quanto mi riferisce nn altro ministro che si trovô présente, esser vero che il vescovo di Frejus [Ondedei] et Colbert avevano detto qualche cosa al detto signore cardinale Maiarino t favor de* Venetiani, ma che S. E. haveva risposto che non era convemente restringere la facoltàche lassava a Sua Santità d'applicare il denaro nella gnerra contro il Turco. » (Le nonce au secrétaire d'État, 3 juin 1661. Nunziaiwra di Francia, 120.) — La cour de France soutint alors que les Turcs n'étaient pai avancés assez loin, et, Piccolomini ayant opposé des réponses péremptoires 4 ces honteuses chicanes, Louis XIV se renferma dans un refas absolu, sans donner d'autre raison. J*ai remontré au roi, dit le nonce, que^ d'après les dernières nouvelles de Vienne, « il Turco era già entrato o in procincto d*entrare in Transilvania e che l'Imperatore haveva messi presidii in alcnne di quelle fortezze, etc. ; o mais « fin nel principio del ragionamento, cominciô [U rè] ad interromperlo con dire esser guesto negotio da non par lame piU; ma ha* vuta poi la patienza di lassarlo terminare, mi rispose poter esse di qnalehe riiievo le ragioni che si adducevano, ma senza entrame più in disenssione non poter rimuoversi da quelle che inquesto proposito mi haveva detto, ete.» (Le nonce au secrétaire d'État, 5 août 1661 ; et un très grand nombre d'antres dépêches, conservées dans le même volume et dans les snivanti.) <— Le roi suspendit longtemps l'exécution^ u testament, contre toute justice et tonte honuéteté. 11 chargea son ministre & Venise d'exciter la République à réclamer le legs pour elle-même; mais elle répondit qu'elle profitait directement du secours ainsi donné à l'Empereur, et que la défense de Candie était d'autant moins difficile que les Turcs seraient obligés de porter de plus grandes forces en Hongrie. C'est alors seulement que les lettres de change sur Lyon purent être touchées par les mandataires du pape. Tous ces incidents auront leur place dans la suite de nos récits.
demande était adressée à tous les Etats catholiques, et il fut impossible à la France de ne pas donner une marque publique de sympathie à la cause commune. Un agent des plus obscurs, M. d'Aubeville, fut dépêché vers le pape, porteur d'instructions qui l'autorisaient bien à traiter d'une lig-ue conformément aux instances du nonce, mais qui réservaient au roi toute sa liberté, jusqu'à ce qu'il se fût concerté avec ses alliés dans l'Empire. Il devait d'ailleurs faire valoir la piété singulière du roi, qui n'avait pas répondu par un refus immédiat, lorsqu'il avait tant de raison de ne concourir pas à une semblable entreprise : l'intérêt même de la religion n'exigeait-il pas qu'il conservât des relations amicales avec le Sultan, afin de protéger plus efficacement les catholiques de Palestine (1)? La guerre ne ruinerait-elle pas le commerce de ses sujets dans le Levant (2)? Enfin, était-il prudent de fortifier l'Empe-
(1) « Le pape sait bien, disait rinstructioo donnée à d'Aubeville {Instructions aux ambassadeurs. — Rome^ 1. 1, p. "71-72), que le nom du roi a ju8(|u'ici été le plus fort rempart contre les avanies et les persécutions que les Turcs feraient aux chrétiens, sans la protection de S. M., qui les fait jouir paisiblement delà possession du Saint-Sépulcre et des autres Lieux saints et leur donne d'autres sûretés et avantages pour le libre exercice de leur religion. » Or, la vérité est que cette protection était depuis longtemps illusoire. Comment les ambassadeurs français à Constantiuople auraient-ils pu garantir les chrétiens de Terre Sainte contre la tyrannie des Turcs, lorsqu'ils étaient eux-mêmes maltraités et emprisonnés, comme venait de l'être Jean de la Haye-Vautelet avec son fils, et que le roi, pour ne point détourner le Grand Seigneur d'envahir l'Allemagne, fermait les yeux sur ces outrages? Dans un rapporl lait au roi, en 1662, sur son ambassade qui durait depuis vingt-deux ans déjà, Jean de la Haye déclare qu*il n*a jamais pu préserver les religieux de Saint-François qui desservent les saints Lieux, depuis tant de siècles, des avanies continuelles qui leur sont
faites par les Turcs, ces avanies, que les Turcs suscitent pour satisfaire à
leur insatiable avarice, étant montées à un tel excès qu'elles sont devenues insupportables, y ayant eu telle année depuis qu'il est dans V ambassade (1639- 1661) quelles ont monté à plus de cent mille piastres,., » — 11 en fut encore de même pendant les pins belles années du règne de Louis XIV, malgré le renou- Tellement des capitulations, malgré les firmans que Ton cite avec emphase, mais qui demeuraient lettre morte. La consigne constante des ambassadeurs était celle-ci : Réclamez en faveur des Lieux saints, mais n'insistez pas assez pour déplaire au Grand Seigneur, dont le roi a besoin contre la maison d'Autriche. Les catholiques de Palestine n'obtenaient un peu de relâche qu'a force de présents qui absorbaient la plus grosse part des aumônes recueillies pour eux en Europe, et ne pouvaient déjà plus défendre leurs sanctuaires contre les Grecs, plus riches qu'eux et toujours préférés par la Porte. Les preuves authentiques et lamentables de tout cela seront fournies dans le cours de cette histoire. (Tur^ute, 6.)
(2) Cependant le commerce des Français dans le Levant avait alors bien peu
reur et la maison d'Autriche, mal intentionnés poarla France et qui pourraient plus facilement replacer sous leur joug ses alliés dans l'Empire? Alexandre VII, qui connaissait à fond les dispositions de toutes les cours, ne dissimula pas à d'Aubeville, dès la première audience, qu'il prévoyait des obstacles à Tentreprise projetée; et ceux qu'il désigna avaient une seule et même cause, la politique française. Il s'attendait, dit-il, au refus des Espagnols, trop occupés de leur lotte avec les Portugais. Or, malgré rengagement pris aux Pyrénées par Louis XIV de ne point assister le Portugal contre Philippe IV, Tor français, les soldats et les officiers français permettaient seuls h la maison de Bragance de résister à l'Espagne. La Pologne divisée so tiendrait peut-être à l'écart; or, les intrigues du parti français à Varsovie n'eurent jamais d'autre but que d'enlever aux Impériaux les secours de la République contre les Turcs. Léopold lui-même, ajoutait Alexandre, hésiterait à s'engager : or, le roi de France avait récemment, sous prétexte de garantir l'exécution du traité de Westphalie, constitué en Allemagne cette Alliance du Rhin^ qui n'était qu'une confédération hostile à l'Empereur, sous la direction de son rival. Louis XIV, membre de l'alliance, se ferait sommer par ses confédérés de fournir un contingent pour les défendre contre l'invasion musulmane : une fois in-
à perdre. La Porte, sachant que le roi de France avait besoin d*e11e, mainteuait pour notre pays les droits de douane à 5 pour 100, tandis qu*elle l-*s avait réduits à 3 on faveur des An^'Iais et des Hollandais. Ces deux naUcn», dit la Haye dans le même rapport, « peuvent donner leurs draps et autres marchandises à meilleur compte que les Français, et ainsi font presque tout le commerce du Levant^ où ton sait qu'il n'y a plus que les draps (TAngleterre et de lloUand'i qui aient cours, ceux de France^ au débit desquels consistmt autrefois le plus grand profit des marchands français, étant si avilis qu^il ne s'en vend presque plus, ou, s il s'en uenrf, cest à si bas prix qu'il n'y a rien à gagner, » Par cette raison, les autres nations qui n'ont pas d'ambassadeur à la Porte (Espagnols, Portugais, Florentins, etc.)* préfèrent à la bannière de France celle d'Angleterre ou de Hollande, depuis les capitulations qui ont accordé à ces deux nations le droit de prêter leur pavillon pour le trafic en Orient. — Le commerce, comme la reliaion, ne pouvait donc que profiter d'une nouTclle campa<^'nc de Lépante. Malheureusement la pensée marquée de Louis XIV était de recommencer contre la maison d'Autriche une lutte acbamée, où il remporterait peut-être des succès passagers, mais qui devait exposer le royaume k de nouveaux périls
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troduits en Allemagne, les Français pourraient mettre à leur concours et à leur retraite des conditions dangereuses pour la paix de l'Empire. Tous ces mystères sont maintenant percés à jour. « Les desseins, dit un savant historien, que redoutaient les ministres de Vienne, et qu'ils s'efforçaient de prévenir, étaient bien ceux que Louis XIV avait conçus (1). » L'agent français affecta de croire que le discours du pape cachait quelque ralentissement de son zële en faveur du salut commun. Lionne confirma bientôt les appréhensions du souverain pontife et de l'Empereur ; il écrivit à d'Aubeville : Le roi vient d'informer le nonce qu'il a obtenu de ses alliés à Francfort la promesse de lever une armée de vingt-quatre mille hommes contre le Turc. « Il ne tiendra dorénavant qu'à l'Empereur de se prévaloir d'une assistance si considérable qu'il se peut dire qu'elle doublera tout ce qu'il a présentement de forces sur pied, et cela même, par le moyen de la bonne volonté d'une alliance de princes, contre laquelle ses ministres avaient tant déclamé » (2). Plus les alliés montraient de dispositions à devenir les dupes ou les complices de Louis XIV, moins il s'empressait de prendre envers le pape et les membres de la ligue chrétienne des engagements qu'il ne voulait pas tenir. Lionne s'irritait de la clairvoyance d'Alexandre. Sa Sainteté, écrivait-il, pour la seule nouvelle des vingt-quatre mille hommes promis par V Alliance du Rhin, aurait dû célébrer des actions de grâce à Saint-Pierre et à Saint- Jean de Latran, et adresser des brefs « comme au seul défenseur et protecteur de la chrétienté >> (3). Mais Louis XIV fut bien-
Ci) Camille Roussel, Histoire de Louvois^ t. I, p 68.
(2) 9 juillet 1661. Rome, 141.
(3) A d'Aubeville, 27 août 1661. Rome, 141. — « S. S. me dit que le secours des alliés de S. M. en Allemagne et les troupes que le roi y doit joindre donnent de rinquiétude à TEmpereur, et qu'ils les craint plus qu'il ne les désire, » (D'Aubeyille à Lionne, 6 septembre 1661.) — Le nonce me parle des offres de \ Alliance du Rhin, et des alarmes de l'Empereur. « Je lui ai dit une chose à laquelle je n'ai pas vu qu'il ait pu rien répliquer... Que si l'Empereur conçoit des ombrages, quoique injustes, de la trop grande force des corps qu'on lui a offerts, croyant lui faire plus de pluisir, il n'avait qu'à répondre qu'il n'a pas besoin présentement d'un si graud secours, et que la moitié ou telle portion qu'il aurait jugé à propos de dire lui suffirait; mais que, ne l'uyant pa-^ fait, on doit tirer de deux conséquences l'une, ou qu'il n'a nulle nécessité
tôt mis en demeure de prouver sa bonne foi. Les Turcs ayant pénétré en Transylvanie, le pape envoya aussitAt à Vienne de nouveaux subsides, puisés dans le trésor pontifical, appela d'Aubcville à son audience, lui réclama plus instamment les 600,000 livres de Mazarin et demanda l'accession de son maître à la ligue chrétienne. Sur la réponse équivoque de l'agent français, il dépêcha un courrier extraordinaire à Louis XIV pour solliciter l'envoi de pleins pouvoirs (1). Le roi répondit à la première requête par un refus, sous prétexte que, d* après les derniers avis reçus de Hongrie, « les affaires étaient en bon train de s'accommoder par la déclaration qu'avait faite le Grand Seigneur qu'il laisserait en repos la Transylvanie, pourvu que les peuples fissent élection d'un autre prince qui reconnût cet Etat de la Porte et lui payât le tribut accoutumé, à quoi il semblait que ces peuples se disposaient; ... que l'attente de peu de jours donnerait infailliblement de façon ou d'autre la satisfaction que Sa Sainteté désirait touchant cette somme i^)\ car, ou, la guerre s'allumant, il n^y aurait point de difficulté ni de délai à la lui fournir ; ou, l'accord se faisant entre l'Empereur et le Turc, on n'attendrait pas non plus un moment à la
d'être secouru, ou qu'il aime mieux ne Tètre pas que de l'être d'aneunes forces de celte couronne et de ses amis pour tâcher de leur ravir cette gloire, tans s'apercevoir qu'ils ne méritent pas moins envers Dieu et les hommes à oflHr cette asdistaucc qu'a la donner. » (Lionne à d'Aubevilie, l*' octobre 1661. Rome, 142.)
(1) D'Aubeville à Lionne, 2 et 4 août 1661. Home, 141.
(2) Lionne à d'Aubeville, 1«' octobre. — Ce n'est pas un moment ni peu de jours que le légataire de Mazarin attendit encore. Les premiers ordres ne furent donnés qu*au mois de mars 1662 : S. S. sera contente, écrivit d'Àubevillti, « car elle se trouvait furieu^'ement blessée de voir qae 1*oq saUstaisait aux autres legs de S. É. et que l'on ne donnait point ordre à celui qal la concernait ». (A Lionne, 3 avril 1662. RomCt 144.) Les héritiers s'étaient exécutés sur-le-cbamp : c'est le roi qui, contrairement à tont principe de droit public et privé, mettait par la force obstacle au payement. Dans VinêtruetUm qu'il rédigea il\i% tard pour le duc de Créquy, Lionne fit à sa manière l'histoire du legs de Mazarin, et avoua une grande partie de la vérité. Le pape ayant fait savoir que l'argent serait employé à défendre la frontière orientale d'Allemagne, le roi allégua que le testateur avait plutôt en vue les Vénitiens» « le taisant simplement passer par les mains de S. S. par le respect qu'il portait au saint-siège.w D'ailleurs pouvait-on dire qu'il y eût guerre entre TEmpereur et la Porte ? Les prétentions opposées sur la Transylvanie pouvaient s'arranger, et il y avait à craindre que i'Lmpereur ne se servit de cet argent contre le roi eu Pologne, ou contre ses alliés dans l'Empire 1 « On a été prèsd*uu an dans cette contestation, le nonce pressant le payement, et S. M. dillé
donner pour Tassistance de la République » (1). D'un autre cûté, il déclara au nonce qu'il allait adresser au cardinal Antoine et à d'Aubeville une commission conforme aux désirs du souverain pontife ; mais il y joignit^ en recommandant un inviolable silence à d'Aube ville, la défense expresse de rien signer. La contradiction était si extraordinaire^ que, craignant un malentendu, d'Aubeville répéta, dans. sa réponse à Lionne^ les ordres secrets qu'il avait été surpris de lire : « Quant à la conduite, disait-il, que le roi désire que Ton tienne à l'égard du pouvoir qu'envoie Sa Majesté pour le traité de la ligue, je la garderai selon Tordre qu^il m'a été prescrit... J'ai déchiffré deux lettres du roi à M. le cardinal Antoine; j'ai déchiffré aussi deux lettres que j'ai reçues de Sa Majesté, sans la participation de personne. Je cacherai le secret du roi avec un si grand soin que, de ma part, il ne sera pas su. Ce qu'on a donc ici à faire est de ne pas engager le roi dans une ligue qui serait aussi préjudiciable au bien de la chrétienté qu'aux intérêts de Sa Majesté; de faire connaître le zèle du roi pour l'intérêt de la religion ; d'éluder la signature du traité; faire des difficultés qui amusent P affaire; demander du temps pour savoir les intentions de Sa Majesté dans de certaines rencontres, et enfin de se tenir dans ses limites. J'ai appris par la lettre du roi que Sa Majesté ordonne à M. le cardinal Antoine de prendre audience du pape et de m'y mener pour déclarer à Sa Sainteté les ordres que Son Eminence et moi avons reçus (ce sont les termes de la lettre du roi), d'entrer en négociation avec ses ministres et ceux des autres princes qui sont à Rome, avec pouvoir d'arrêter les conditions de cette ligue... {2). »
rant d'en donner les ordres » ; mais « le roi ayant appris la défaite de Kimini Janos et du corps de cayalerie impériale dont il était assisté par l'Abassi que les infidèles protègent, S. M. envoya aussitôt de son propre mouvement donner la bonne nouvelle au nonce...» que Tangent lui serait compté à la condition qu'il promit que l'emploi..., etc. (13 avril 1662. i)ome, 149.)
(1) Venise déclara n'avoir aucun droit au legs de Mazario, et demanda que l'argeut fût donné à VEmpereur.
(2) 1" novembre 1661 . Rome, 142. — Lionne répondit : « Je vois. . . que vous aviez parfaitement compris f intention du roi sur l'affaire dont il parle, et, cela étant, que vous ne saurez qu'y bien agir sans courir risque d'y faire de faute,... quoique la matière soit aussi délicate qu'importante. » (26 novembre. Rome, 142.)
Après de longs délais, le pape obtint que les ministres étrangers se réunissent eu conféreuce avec les cardinaux par lui délégués. Les plus grands obstacles vinrent des Français. Il fallut d*abord vaincre la résistance du cardinal Antoine, qui^ blessé qu'on lui eût adjoint un aussi mince compagnon que d*Aubcville, refusait de siéger avec lui : «J'ai encore proposé au cardinal Antoine, écrivait d'Aubeville, de voir les lettres que le roi lui écrit; il m'a demandé ce qu*elles contenaient ; je lui ai répondu que, s*il lui plaisait, je les lirais à Son Éminence. Elle me dit qu'il n'y avait rien qui pressât; qu'il se doutait bien de ce qu'elles pouvaient contenir et quelle croyait que le roi 7C avait pas dessein d'entrer dans la ligue; je lui ai répondu qxiil était vrai, mais que ce n*était pas sans grande raison, comme il serait très aisé de voir par les lettres que Sa Majesté lui écrit. Son Emineuce me dit que je remportasse les lettres, qu'cllcavaitdu temps pour les voir (i). » L'abbé de Bourlemont disait de son côté : « M. le cardinal Antoine eut audience hier matin du pape, Sa Sainteté étant encore au lit, a cause d'un rhume qui le travaille depuis quelques jours. Je crois que Son Eminence lui a fait excuso de n'avoir pas parlé si tôt à Sa Sainteté de la lijjue contre le Turc, ainsi qu'il en était chargé de la part du roi, mais qu'il y avait quelque chose à ajuster dans les [)Ouvoirs, ce qui l'avait obligé à dépêcher exprès en cour, dont il attendait en bref la réponse et les ordres du roi. Son Eminence me dit que le pape l'avait reçu fort affectueusenijnt (2). » — M. le cardinal Antoine ne veut pas mener M. d'Aubeville aux conféreniîes, sous prétexte des difficultés auxquelles sa présence donnerait lieu. Je lui dis qu'il n'y a pas à craindre « après que le pape avait si favorablement destiné le lieu à M. d'Aubeville au pair du plénipotentiaire de l'Empereur.... » Il me dit que les membres s'assemblent d'abord dans une salle qui précède celle de la conférence, et que l'ambassadeur d'Espagne ne voudrait peut-être pas s'y rencontrer avec M. d'Aubeville. Je réponds que cela n'est pas
(0 D'Aubeville à Lioune, l*"* novembre. Home, 142.
(2) Bourleuiuut a Lionne, 8 novembre 1G61. /tome, 142. — Le cardinal Antoine a encore refust't de prendre ccmiinissiiuce des deux lettres du roi que je lui portais n)'Aubcville a Lionne, mAme jour. Aome, 142.)
vraisemblable quand « les cardinaux et le neveu du pape même » ne font pas cette différence (1). Alexandre VII ne négligeait rien pour concilier toutes ces vanités, et surtout pour désintéresser celle du roi de France. Bourlemont put enfin écrire : Les conférences sont ouvertes, « il y a un siège disposé pour M. d'Aubeville, tout pareil à celui du marquis Matei [envoyé de TEmpereur], et semblable à ceux des cardinaux et ambassadeurs. Ainsi le pape a réglé de lui-même et équitablement les séances. M. d'Aubeville assistera dorénavant à toutes celles qui se tiendront (2). »
Mais, lorsque le cardinal François Barberini voulut prendre les avis, le cardinal Antoine proposa un nouvel examen des pouvoirs! Vainement les cardinaux Corradi et Chigi rappelèrent que les ministres des princes avaient ces pièces sous les yeux depuis six semaines sans y trouver rien à reprendre. Les cardinaux, avec les représentants de l'Empereur et de Venise, opinèrent seuls à passer outre. L'Espagne et la France exigèrent un sursis, et la France découvrit des vices énormes dans la commission des Impériaux! Le pape offrit un écrit par lequel il s'engageait à obtenir les corrections demandées. Les Français ne voulurent rien entendre, et le débat s'aigrit : « Le nonce, écrivait Lionne, nous tourmente ici vivement pour nous faire relâcher sur les défauts des pouvoirs, comme si la chrétienté se devait perdre, faute que Sa Majesté apporte quelque facilité à ce relâchement, ce qu'elle ne fera pourtant pas, parce qu'elle ne prétend rien que de juste, et que c'est plutôt à ceux qui ont le plus de besoin de s'accommoder à la raison (3) . » Mais il avait déjà ordonné secrètement au cardinal Antoine et à d'Aubeville de rompre les conférences (4). Les Espagnols, auxquels Louis XIV venait d'infliger de nouvelles humiliations à la suite de la fameuse scène entre Batteville et d'Es-
(1) Bourlemont à Lionne, 16 janvier 1662. Rome^ iU, — « S. S. me dit qu'il y avait un àisbiglio entre M. le cardinal Antoine et moi », et me recommanda d'assister désormais à toutes les séances. (D*Aube ville à Lionne, 23 janvier. Romet 144.)
(2) A Lionne, 21 décembre 1661. Rome, 142.
(3) A d'Aubeville, 28 avril 1662. Rome, 144.
(4) 14 avril. Rome, 144. •
trades(l), n'appuyèrent pas un projet de ligue dont la France ne voulait pas (2), et leur ambassadeur, Ponce de Léon, quitta Rome au moment même où, d'Aubeville étant rappelé, le cardinal Antoine demandait la permission de faire un voyage en France (3).
Pour intimider le souverain pontife et se réserver le moyen d'embarrasser^ quand il le voudrait, la négociation de la ligue, le roi avait chargé d^Aubeville de provoquer des discussions irritantes. Le successeur de Jeure-Millet et du président Colbert devait, en premier lieu, réveiller la querelle de Comacchio, réglée depuis sept pontificats, et celle de Castro, à propos de laquelle V Instruction disait : « C'est encore aujourd'hui le même zèle envers le saint-siège qui convie Sa Majesté à y prendre tant de part, outre la justice qu'elle reconnaît en la cause de M. le duc de Parme. » Louis XIV convia Philippe IV à ne se laisser pas vaincre par lui en sympathie pour le pape, et l'ambassadeur d'Espagne à Rome reçut bientôt les mêmes ordres.
On se rappelle que, cinq ans auparavant, lorsque Lionne lui-même était à Rome, le roi avait abandonné les poursuites criminelles contre le cardinal de Retz^ qui n'étaient d'ailleurs qu'une vaine menace. Au moment où personne n'y pensait plus, le pape fut tout à coup sommé par d'Aubeville de mettre en jugement le cardinal fugitif. Cette demande était alors moins sérieuse encore qu'en 165o. Comme le prince de Condéet tous les Frondeurs, Retz n'aspirait qu*à obtenir le pardon du
(i) Àlezandrô VII apprit avec inquiétude la passion dont le jenne roi fit preuve dans celte affaire et s'efforça de calmer une colère qui faillit rallomer la guerre entre les deux couronnes : sa modération déplut anx deux rois, et surtout à Louis XIV. — Le roi d'Espagne, écrivit Lionne à d'Aubeville, offre à S. M. plus^que le pape ne propose en réparation de l'événement de Londres. «c Bien nous en prend donc que l'affaire soit entre les mains de la partie intéressée plutôt qu'en celles de S. S... ; mais, comme le pape n*a pas prononcé cela ex cathedra puisqu'il était dans son lit quand vous l'avez vu, Je pense qu'il trouvera bon qu'on n'y soumette pas son jugement comme à une décision de foi ». (16 décembre 1661. Aome, 142.)
(2)«i Quant aux intentions du roi d'Ë8pagne pour la ligue, vous saurez, monseigneur, ce que j'en ai appris de M. le cardinal Antoine, qui m*a dit que l'ambassadeur d'Espagne lui avait ouvert son cœur, et l'aurait assuré que le roi d'Espagne ne voulait point de ligue et que, s'il avait une ligue à foire, ce serait contre le Portugal. » (D'Aubeville à Lionne, 3 avril 1662. Rome^ 144.)
(3) Le même au même, 1" et 15 mai. Rome^ 145.
passé. La mort de Mazarin Tavait délivré du plus vindicatif de ses ennemis, et^ à la date où Lionne rédigeait les ordres du roi pour « reprendre auprès de Sa Sainteté la poursuite du châtiment de ses crimes », on débattait déjà les clauses d'une transaction avec Tarchevèque de Paris. Aussi Alexandre VU accueillit-il avec impatience cette évocation d'un différend suranné : « Les choses ne sont pas stables en France^ dit-il. Présentement on veut faire le procès au cardinal de Reiz; dans deux moisy on changera de sentiment ! » Lorsqu'il entendit d'Aubeville représenter hypocritement que Retz n'était pas seulement un factieux, mais un janséniste qui voulait le chasser de la chaire de Sainl-Pierre»il le réduisit au silence en lui répondant que l'archevêque de Paris était un brouillon qui n'avait fait alliance avec les hérétiques que par ambition et par cabale (1); qu'au surplus on pouvait lui remettre les réquisitions royales, et qu'il aviserait(2). On sait que, d'après les aveux faits par Lionne en 1655^ la procédure proposée par le pape contre un cardinal national était conforme aux usages suivis de tout temps dans le royaume. Le même Lionne soutient aujourd'hui que les prétentions de Rome tendent à « saper les fondements de la monarchie » ! D'Aubeville exigera donc des commissaires français : « Et comme, à dire vrai, il pourra peut-être sembler étrange^ dans la cour de Rome, qu'un cardinal ait à èlre jugé par des évèques, il ne paraîtrait pas en France une moindre incongruité qu'un ^/ra;/yer... vînt former un procès en France contre un Français... » Le pape sera donc pressé de se plier aux maximes gallicanes ; s'il refuse, le roi jugera qu'il veut protéger Relzetlui assurer l'impunité de ses crimes (3). — Ce que le souverain pontife avait prévu se réa-
(1) « Les lettres que le cardinal de Retz a écrites au pape et aux cardinaux Barberini, fiorromeo, Cbigi et Rospigliosi n'ont pas fait en cette cour le bruit qu'il s'était figuré. 11 présume fort de lui et montre croire rCétre pas si mal dans l'esprit du roi que tout le monde s'imagine. 11 s'excuse envers le pape de Tunlou trop grande qu*on lui reproche avec les jansénistes, alléguant pour raison que la grande assistance qu'il en recevait était cause de la partialité qu'il montrait pour eux.» (De Lavau à Lionne, 23 mai 1661. iiome, 141.)
(2) D'Aubeville à Lionne, 6 septembre 1661. Rome, 112.
(3) Instruction du 5 mai 1661, publiée par G. Hanotaux, dans le Recueil des Instructions aux ambassadeurs de France^ vol. VI, Rome, t. 1, p. 84 et suiv.
Usa : quelques mois à peine s'étaient écoulés, que le cardinal de Retz concluait son traité avec la cour et se démettait de son archevêché (1). Le prétexte du procès échappant au roi, il chicana le pape sur la prétendue lenteur apportée à rexpédition des bulles de Marca, désigné pour succéder à Retz. La nomination du roi était du 2 mars 1662 : des qu'elle parvint à Rome, les officiers pontificaux l'examinèrent avec empressement, mais non toutefois sans donner l'attention nécessaire tant à la translation de l'archevêque de Toulouse qu'à cette seconde démission de Retz, qui en avait déjà signé une première, jugée ensuiteinvalide. Il serait rare, même aujourd'hui, d'obtenir le même résultat en si peu de temps. Cependant, od sirrila, en France^ de ce court délai, et Bourlemont ne put s*empècher de justifier ce que Lionne appelait « des prétextes mendiés pour prolonger l'aiïaire » (2). Les formes suivies, dit-il, pour la préconisation de M. de Marca n'ont « rien qui blesse nos concordats ni les droits du roi... ». On m'assure d'ailleurs « que cela s*est fait sans la participation du cardinal dataire et sans ordre du pape, mais que le sieur Ugolini, auditeur de Sa Sainteté, a voulu prendre cette précaution surabondante pour mieux servir M. de Toulouse^ pour qui il est tout plein d'affection y^ (3). Enfin Alexandre VU consomma l'aiïaire avec honneur pour la France, en se chargeant de \dL proposition^ qui était habituellement faite par le protecteur (4).
Le traité des Pyrénées ayant réuni TArtois à la couronne, le mode de pourvoir aux évêchés et aux abbayes de cette province no pouvait être réglé sans l'approbation du saint-siège. Louis XIY réclamait d'autorité l'application du Concordat à sa conquête ; mais déjà le président Colbert avait écrit à Maza-
(1) Lionne à d'Aubeville, 3 mars 1662. /iome, 144 : « Le roi a donné Tarchevèché de Paris à M. l'archevêque de Toulouse [Marca], sur la démission que M. le cardinal de Retz en a envoyée à S. M. »
(2) Lionne à d*Aubeville, 12 mai. Romey 145.
(3) 8 mai. Rome^ 145.
(4) « S. S. a proposé aujourdMiui M. de Toulouse poar archevêque de Paris, disant que, par une démission libre entre ses mains, Tarchevêché en était vacant. C'est présentement une affaire finie, et le temps qui avait été perdu en ia différant jusqu'ici a été regngué par la proposition qu'elleen a faite eile-mèiue. •
Le duc de Créquy au roi, 5 juin 1662. Rome, 145.)
rin que cette prétention n'était pas soutenable (1). Le Concordat n'avait été fait que pour abolir la Pragmatique-Sanction, et ne pouvait s'étendre aux évêchés de l'Artois que si la Pragmatique-Sanction y avait été autrefois observée. Le pape avait d'ailleurs à concilier avec le nouvel ordre de choses les privilèges des chapitres, ceux des fondateurs et des princes voisins sur les terres desquels s*étendait la juridiction des évêques et des abbés français. La négociation suivit son cours régulier pendant le séjour de M. d'Aubeville à Rome.
Mais Lionne avait réussi à faire insérer dans les instructions de cetagent un article relatifàce couvent de laTrinilé-du-Mont, où son intérêt personnel fomentait l'insubordination. Alexandre Vn épuisait tous les expédients propres à étouffer cette misérable querelle, dont Lionne profitait pour harceler sans cesse pape, cardinaux, généraux d'ordre ! La puissance royale servait la passion de deux mauvais moines (2), dont j'ai lu de nombreuses lettres, où ils exprimaient les sentiments les plus bas dans les termes les plus grossiers (3). Le souverain pontife, pour ne point commettre le général des Minimes avec le roi de France, l'avait dispensé de visiter la Trinité-du-Mont et les autres maisons romaines de son ordre : la direction en avait été réservée à la Congrégation des Réguliers. Ce fut au contraire pour Lionne un prétexte de faire interdire à ce général la visite des couvents dans le royaume (4). Le P. Bruyant, particulièrement cher à Lionne, ne veut pas que
(4) 20 décembre 1660. Rome, 140.
(2) Les PP. Bruyant et Noël à Lionne, 5, 11, 19 avril, 7 mai, 5 juillet 1661. — Brienne au P. Harel, 7 mai : lettre écrite de la main de Lionne. — Lionne à d'Aabeville, 15 juillet, etc. Rome^ 140 et 14t.
(3) Voir, entre beaucoup d'autres, une Relation où les protégés de Lionne, parlant de leurs confrères, dénoncent « les discours trop insolents que ces infâmes dégorgent et ont dégorgés contre l'honneur de nos généreux et très illustres ministres. « (Juin 1661. Rome, 141.)
(4) Disant que, sMl n'était pas capable de diriger les trois couTents de Rome, il ne l'était pas davantage de gouverner le reste de Tordre I Or, Lionne luimême avoue en confidence à d'Aiibeville que ce général, nouvellement élu « sans intrigue ni cabale..., était non seulement un fort homme de bien, mais un saint homme, et que S. M. n'avait de sa doctrine, de sa piété et de sa suffisance que des relations extrêmement avantageuses...» (Lionne à d*Aubeville, 15 juillet; au P. Harel, 3 août. Rome, 141.) Voilà de quels caprices dépendait le sort du clergé séculier et régulier !
238 CHAPITRE CnCQUIÈME
le général puisse déplacer un religieux révolté, mais il désigne lui-même, purmi ses adversaires, ceux qu'il faut faire « sortir ou enlever » (1). Le pape a la bonté de demander à d*Aubeville si le cardinal Sacchetti lui est suspect, et, sur sa réponse négative, il remet à ce prélat la conduite de raCTaire. Tout parait s'apaiser : on élit un excellent correcteur, le P. Menant, qui obtient Tagrément royal. Mais les rancunes de Lionne ne sont pas satisfaites : il lui faut encore Texpulsion d'un P. Gil* bert de Burel, sans quoi le roi ne permettra pas aux Minimes français de reconnaître le nouveau général. Burel et d'autres sont chassés: mais le malheureux supérieur, voyant sa maison à peu près vide, écrit en termes désespérés à Lionne et au roi lui-même que « le service du bon Dieu pâtit », au grand scandale des étrangers^ et s'étonne qu'on ne laisse pas les Minimes français venir à laTrinitédu-Mont^ quand on réclame pour ce couvent le privilège de ne recevoir que nos nationaux (2). Alexandre YII^ à la prière d'Aubeville, nomme le cardinal Chigi protecteur de ce monastère, et d'Aubeville écrit que cette affaire est « présentement en Tétat que peut désirer Sa Majesté » (3). La cour de France en sait-elle gré au souverain
(1) 19 avril, 26 joillet 1661. Rome, 141.
(2) Lioone à d*Aubeville, 5 novembre 1661. Rome, 142. —30 mars 1662. Rome, 14i. — Le P. Menant au roi et à Lionne, 6 mars et 10 avril 1662. Rome^ 144, etc. — Le P. Quinquetà Lionne, 14 mai 1662. Rome, 145.
(3) A Lionne, 5 juin 1662, Rome, 145. — « S. S. entra encore en discours avec moi sur vos démêlés passés, particulièrement snr Taffaire des PP. MiDimes de la Trinité-du-Mont, disant que vous aviez porté leurs intérêts à eauie cTiui parent que vous avez dans cet ordre parmi eux; quMl n'était pas dliaaiear à aller chercher ce que font les religieux dans leur couvent;... qa*U était vrai que le cardinal Spada [ancien protecteur de l'ordre], était Tiolent et emporté, mais que d*un autre côté lesdits religieux Tétaient bien aussi et mal les uns avec les autres au dernier point ; que, sur la prière de M. d'Aubeville, ponr complaire au roi, il avait fait son neveu leur protecteur avec protestation que s'ils se rendaient déraisonnables & Tavenir comme par le passé, il réToqueralt ladite protection...; que cela serait étrange si, par manière de dire, un pape dans Rome pour le bien d'un couvent voulait ôter un religieux, ii ne le pouvait pas sans en demander permission au roi et a ses ministres qui sont ici... Il me licencia, disant beaucooup de louanges sur votre capacité, prudence et grande expérience pour bien faire réussir les affaires; qu'il tous estimait et remettait dans ses bonnes grâces comme par le passé... J*estime que si, par votre adresse, vous pouvez faire en sorte que cette affaire s'accommode par douceur, sam menaces et sans donner de Tinquiétude à Tun et à
pontife ?Non : Lionne lui reproche de n avoir cédé qu'àTintimidation(l).
Bien entendu, il n'y avait pas place pour la religion dans les instructions de d'Aubcville. La royauté resserrait chaque jour le cercle où elle renfermait l'action du saint-siège, et, par exemple, elle aurait voulu se passer de lui pour combattre le jansénisme. Plusieurs ministres. Le Tellier, Colbert et Lionne, d'ailleurs favorables aux novateurs, désiraient soustraire à la vigilance pontificale certaines transactions qu'ils méditaient déjà. L'assemblée du clergé de 1660, entrant dans les vues du roi, avait ordonné la signature d'un formulaire; mais cette prescription était sans autorité canonique et la sanction de la puissance séculière ne pouvait lui conférer assez de force pour lier les consciences. Alexandre VII, justement inquiet (2), se tenait prêt à rendre les décrets dont il savait qu'on aurait besoin. Les vicaires généraux de Paris n'ayant pas obéi à l'assemblée du clergé, on recourut au pontife romain, mais avec dépit : « Si le pape ne le veut pas, écrit Lionne» le roi n'aura que faire de s'en mettre en peine davantage, car c'est plutôt l'affaire du saint-siège que la sienne (3). » — Qu'il
l'autre [le pape et le cardinal Chigi], que vous ferez une chose qui leur sera agréable. » (Le commandeur d'Elbène, ambassadeur de Malte à Rome, à Lionne, 3 avril 1662. Rome, 144.)
(1) L'affaire de la Trinité-du-Mont est accommodée. Le général en a chassé « ceux qui ne plaisent pas au roi » et fait rentrer ceux qui avaient été éloi« gnés par le cardinal Spada. « J'attribue cette résolution à la connaissance qu'on a eue que vous meniez avec vous ces deux pères [De NeuiUao, dont on lira d'abominables lettres, et RufTat], et qu'ils ont bien prévu que vous les établiriez dans la maison malgré eux. Sur quoi ils ont pris \*t parti de faire toutes les choses de bonne gr&ce et sans montrer d'y être forcés. • Le général peut maintenant visiter ses monastères en France; « Sa Majesté a envoyé ordre,., à tous Us provinciaux de commencer à reconnaître son autorité, • (Lionne au duc de Créquy, 9 juin 1662. Rome, 145.)
(2) On a appris Ici que rassemblée du clergé a dressé un formulaire. On est mécontent que des évèques aient fait cela sans ordre du pape, et qu'ils aient dit que le jansénisme est contraire à la doctrine de saint Augustin. Il suffit que le saint-siège condamne une doctrine, sans se mettre en peine de rechercher si elle est contraire à celle d'un docteur de l'Ëgiise. (Duneau à Mazarin, 14 février. Rome, 140.) — Le cardinal Chigi m'a mandé auprès de lui : il veut savoir comment serait reçu un formulaire rédigé par le pape. Je réponds qu'en matière de foi la France obéit au saint-siège. (Le même au môme, 21 février 1661. Rome, 140.)
(3) Le roi envoie un courrier exprès pour demander remède contre le man-
2i0 CHAPITRE CINQUIÈME
n'imagine pas nous faire une grâce en accordant ce que nous demandons. Pourquoi nous fait-il attendre? Qu'il parle; sinon « Sa Majesté se trouverait obligée d*assembler un concile national pour chercher le remède à ce mal, qu'on n'aurait pas voula nous envoyer de Rome]; et, en cas que ce moyen ne s'y trouvât pas suffisant, elle songerait peut-être encore à un autre plus grand remède ». Il est « indifférent à Sa Majesté que Ton décide d'une manière ou d'une autre, pourvu que la décisioa vienne ; mais de laisser les choses dans cet embarras, qui pourrait donner lieu à des cabales dans son État, c'est ce que Sa Majesté tâchera d'empêcher, recourant aux remèdes qu'elle croira pouvoir trouver de façon ou d'autre dans l'Église. Elle s'est adressée d'abord à la source; si elle ne veut pas couler, il faudra en venir à un concile national (1) ». Le désir de prévenir les objections gallicanes retardait seul la condamnation des grands vicaires de Paris : elle parut enfin le l^'aoùt 1661 et (2) fit cesser aussitôt l'agitation; mais le roi n'en tînt nul compte au souverain pontife : il entendait régler, provoquer, limiter Tusage et l'exercice de la juridiction spirituelle. Il aurait voulu réduire l'ambassade de Rome, comme le disait Lionne, à la sollicitation de quelques gratis ou dispenses (3). Il n'admettait pas que ses demandes pussent être discutées et il chargeait d'Aubeville d'insinuer qu'en cas de nouveaux refus il prendrait la résolution, touten respectant le saint-siège, de ne s'adresser plus à la personne du pape (4).
Il enveloppait dans le même mépris les cardinaux, investis
dément des grands vicaires de Paris sur le formulaire. Il désire, afin de calmer l'agitation, que le pape envoie les brtfs dont il a été parlé. Prenez garde qu'ils soient compatibles avec les lois du royaume. (Lionne à d'Â ibeville, 26JaiUet1661. RomCj 141.)
(1) Le môme au même, 6 et 20 août 1661. Romef Ul.
(2) a Comme S. S. sait qu'il y a force gens en France qui assurent que les pontifes [romains], prononçant ex cathedra, ne sont pas exempts d'erreur, elle s'est, dit-on, trouvée fort embarrassée sur ce qu'elle avait à décider pour ne mettre pas l'autorité apostolique en com[)romis mal à propos. Si not» noui étions conservé PortO'Longonr et que nous y eussions une bonne garnison^ ie pape songerait p/us de quatre J'ois à refuspr au roi ce qu'il lui demunde. m (De LavdU à Lionne, 30 août 1661. Rome, i\{.)
(3) A d'Aubeville, 8 octobre 1691. Rome, 142.
(4) Préambule de Vlnstruction déjà ciléo.
d^une puissaQce morale qui, en dépit des rois, domioait et dominera toujours les couronnes : dès les premiers jours de son règne, il entreprit de les abaisser au-dessous du rang où les avaient placés la foi et la reconnaissance des peuples : (( Il faut, écrivait Lionne (4), il faut un peu détromper ces messieurs nos cardinaux romains du parti du roi qui seraient capables ou de dire ou de penser qu'ils peuvent donner de la jalousie ou quelque peine à Sa Majesté qu'ils ne se fassent espagnols. Il n'en est pas d'eux comme d'un duc de Savoie qui peut prendre les armes pour le parti qui lui plaît... Ils ont peu d'armées, et, d'ailleurs... », le roi saurait les atteindre jusqu'entre les bras du roi d'Espagne. — On surprend quelquefois Louis XIV à exalter les prérogatives du sacré collège, mais c'est seulement quand il veut l'opposer au souverain pontife. Autrement, un cardinal national ne doit avoir d'autre règle de conduite que la volonté royale. Le cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, est toujours exilé de son diocèse^ et ses plaintes ne sont pas plus écoutées que celles du pape (2). Mais, en revanche, on ne tolère pas qu'Alexandre Vil interdise l'assistance aux cérémonies religieuses et le séjour de Rome au cardinal Maidalchini, dont les scandales affligent l'Église entière : un prélat qui s'est vendu au roi est inviolable (3)! Ce n'est pas assez : pour prix de ses honteux services, le roi lui assigne une grosse
(1) A d'Aubeville, 10 mars 1662. Rome, 144.
(2) LioQoe à Grimaldi, ISavril 1661. Rome, 141. Lettre déjà citée. — Grimaldi à LioDne, 11 Juillet 1861 : « Je ne saurais faire autre réponse sinon : Domine, vim patior, responde pro me, puisque les conditions qui viennent de m'ètre offertes poar mon retour en France sont plus rudes même que celles que je reçus en sortant de mon diocèse ; et on les veut faire passer pour une grâce, quoiqu'elles nVient que l'apparence d'un exil que je n'ai point mérité, et qui n'est nullement dû & mon caractère, ni à ma personne, ni au zèle et ardeur que j'ai toujours témoigné pour le bon service de S. M., en toute sorte de rencontres. » (Home, 141.)
(3) « U parait... étraoge à beaucoup de personnes qu'un cardinal national soit si longtemps exclu du commerce et des fonctions publiques, et l'on m'en a parlé comme d'une chose préjudiciable à la France et de mauvais exemple. » (Bourlemont à Lionne, 28 juin 1661. Rome, 141.) — Le pape voudrait que le cardinal Maidalchint quittât Rome de lui-même : je l'en détourne ; le pape l'empêcherait ensuite d'y rentrer. » II serait à désirer que sa conduite fût plus réglée et qu'il apportât plus de soin à cacher ses péchés », mais on manque de charité pour lui. Il voudrait être prêtre, et le pape s'y oppose. (D'Aubeville à Lionne, 27 septembre 1661. Rome, 142.)
242 CHAPITRE CirfQUlfclfK
pension sur les revenus d*un évèque français, dont les bulles doivent viser cette charge. Si le pape refuse de ratifier cet abus du Concordat, c*est lui qui est accusé do violer la foi des traités, et d'Aubeville plaide la cause de Maidalckini avec tant d'impertinence que le pape est obligé de Tinterrompre(l). Vainement toutes les lettres de Rome apprendront au roi les désordres de son protégé et lui diront que le pape, plein d'égards pour le protecteur, tempère la justice par les ménagements les plus délicats : la prétendue oppression de Maidalchini demeurera un des principaux griefs de la cour de France contre Alexandre VII (2).
Est-ce en vue d'honorer le sacré collège ou le clergé du royaume que Louis XIV, exerçant en personne pour la première fois une prérogative de sa couronne, présente au cardi-
(1) Le roi esl très mécontent du retard mis à l'expédition des bulles de Bayeux : il u*a cependant fait qu'user de son droit, <« sans que les mœurs du cardinal Maidalchini, dont le pape n'est pas satisfait, soient un juste sujet pour lui contester cette grâce et l'en exclure ». (Lionne à d*Aubeville, 6 août 1661. Home, 1 41.) — D'AubeYilie se présente à Taudience du pape et rédame les buUea : môme refus. Je réponds, dit Tageut français, qu'il ne 8*agit pas des mœon du cardinal, <« mais de l'intérêt du roi qui donne des pensions à quiilluiplait, à gens de guerre ou à gens d*Église [c'était un abus et non un droit], et à plus forte raison en pouvait-il donner à un cardinal... S. S. me dit qa*eUe s'étonnait de la conduite de S. M. qui, en même temps qu'elle Teut bire flslrs le procès au cardinal de Hetz^ elle veut donner des récompenses aa cardinsl Maidalchini. Je dis à S. S. qu'il y a bien de la différence; que le cardinal de Retz était criminel de notoriété publique, et que S. S. Tayait pu voir par le mémoire de ses crimes que je lui ai donné, signé de ma main; mais qae le cardinal Maidalchini n'est soupçonné que d'u/t peu de désordre dans ses mœurs, et que, s'il était coupable, c'était devant Dieu et 7ion pas devant lea hommes, S. S. me dit qu*on lui avait fait son procès et que sa condition de cardinal avait empêché qu'il n'eût été chAtié. Je répliquai à S. S. que cela n'6talt pas venu à la connaissance du roi, et qu'il ne pouvait que passer pour innocent devant S, M. Ce discours ne plut pas à S. S., et elle m'ordonna de ne lai en plus parler. » (D'Âubcville à Lionne, 20 septembre 1661. Rome, US.) — Lionne lui-même écrivait coufideuliellement à d'Aubeville : « Ou croit ici que le pape n'a pas tout à fait tort de n'être pas content du cardinal Maidalchini» et que la débauche de sa vie lui en donne un assez véritable sujet, sont qu'on It puisse attribuer à un dessein particu/ier de maltraiter un cardinal du parti de S. M. Néanmoins, jusqu'à ce qu'on lui ait fait son procès et ôtÀ son chapeau, il est capable pour le moios d'une pension sur des bénéfices. « (2S octobre 166i. Bome, 142.)
(2) Le cardinal Maidalchini est « si peu digne (de la pourpre) par ses déporte* ments, desquels l'on n'est que trop informé, pour ne dire scandalisé, à ROflié,
nalat le duc de Mercœur, pelil-fils de Gabrielle d'Eslrées, laïque, et dont le seul lien avec l'Eglise était d'avoir eu pour femme Laure Mancini, nièce de Mazarin! Triste présage des nominations qui seront imposées au saint-siège sous ce long règne ! Celle de Mancini est toute récente : le tour des princes est encore bien éloigné; aussi est-ce à titre à' avance que d'Aubeville doit solliciter un chapeau pour Mercœur, et rhomme pour lequel on réclame celte faveur exceptionnelle n'est pas même dans les ordres. Il a, dit-on, Tinlenlion d'y entrer, et il n'y entrera qu'après sa promotion déclarée. Et quels services fera-t-on valoir à Rome pour justifier cette présentation? Premier et fâcheux exemple des honneurs extraordinaires qui seront décernés par Louis XIV à la bâtardise royale : l'origine ignominieuse des Vendôme est le seul titre allégué du nouveau candidat ! D'Aubeville est chargé de représenter que celte grâce est due à sa parenté :car « il n'y en a point de plus illustre que de pouvoir compter pour aïeul paternel Henri le Grand, comme fait le sieur duc de Mercœur » (1). Qui peut blâmer Alexandre VU d'avoir accueilli avec peu de sympathie une pareille requête et d'avoir écarté une discussion prématurée, en répondant qu'il aviserait m tempo ^ quand le tour des couronnes serait revenu (2)? Qui ne louerait le pape
que, s'il ne s'y était aiis du parti de Frauce en faisaut arborer les armes du roi sur la porte de son logis, le pape l'aurait peut-être fait mettre dans lé château Saint-Auge, s'U ne lui eût fait pis, au lieu de quoi S. S. s'est contentée, pour les raisons que dessus, de lui faire dire qu'il n'eût à se trouver en aucune des fonctions où elle paraîtrait. » (État du i^acré collège, décembre 1661, rédigé par un Français, home, 143.) — Le cardinal Maidulcliini, qui vit toujours avec la même liberté, a reçu l'ordre de se retirer à six milles de Rome : le pape le lui a fait porter par son ami, le général des Curmes, avec défense de le montrer à d'autres qu'à ce cardinal : il aura l'air de quitter Home volontairement, comme il en avait annoncé le dessein. (D'Aubeville à Lionne, 16 janvier 1662. jRome, 144.) — « L'on m'a assuré que S. S. n'a point de mauvaise volonté contre lui (ce qui est croyable, vu que c'est le seul des parents d'Innocent X qui reste au collège); mais le pape lui a fait la correction paternelle, dont ce cardinal a bon besoin. » Le pape a même séquestré, pour la lui rendre un jour, sa part des distributions mensuelles des cardinaux, au lieu de la répartir entre les autres suivant rusage. (Bourlemont à Lionne, 23 janvier 1662. Rome, 144.)
(1) Instruction à M. d'Aubeville, publiée par G. Hanotaux, Recueil des Instructions aux Ambassadeurs^ vol. VI. Rojne, t. 1, p. 93.
(2) D'Aubeville a Lionne, 6 septembre 1661. Rome, 142. — 23 janvier 1662. Rome, 144.
244 CHAPITRE CINQUIÈHE
d'avoir rappelé les droits de TÉglise gallicane, lorsque, pressé de donner les bulles de Reims au cardinal Anloiae Barberini, il demanda pourquoi le roi ne mellait pas dans cet archevêché, au lieu d'un Italien, « un bon docteur de Sorbonne dont il avait grand besoin, attendu la quantité de jansénistes qui étaient dans ce diocèse » (1). Déjà, lorsque Mazarin lui avait présenté Mancini pour le cardinalat, il avait exprimé le regret qu'on ne lui désignât pas un prélat français : il voit avec peine le jeune roi suivre les plus funestes traditions de son ancien ministre, et prodiguer les pensions, les abbayes et les évêchés de France aux membres les moins estimés de la clientèle italienne : Fabri, Scrroni, Bonsy, Ondcdei, Renaud d'Esté, Orsino, Maidalchini, Bcnedctti, Buli, Braccesc^ Melani, et tant d'autres. Il ne cache pas à d'Aubcvillc sa douleur d'avoir récemment agréé pour le siège de Fréjus le confident trop célèbre d'Anne d* An triche et do Mazarin, l'abbé ZongoOndedei, dont les mauvaises mœurs juslilient ses craintes : mais le caprice royal est désormais la seule loi à consul 1er. La commcnde de l'abbaye d'Aumalc ayant vaqué m ctirià romand^ le pape, auquel une clause expresse du Concordat reservait cette nomination, n'eut pas même la pensée delà donner à un Romain; il en gratifia aussitôt un Français, pendant que le roi en disposait sans droit en faveur de l'Italien Bcnedctti! et ce fut encore un différend que Tobstination intraitable de Louis XIV fit durer plusieurs années (2).
Ainsi, de toutes les demandes présentées par d'Aubcville au pape, aucune n'était inspirée par le véritable intérêt de l'Église ou du royaume, et Tcchec de sa mission était prévu, sinon désiré. Il faut ajouter que l'agent à qui elle était confiée ne pouvait, par ses dispositions personnelles, qu'aigrir encore davantage les rapports de Louis XIV avec le saint-siège. Tandis qu'à Paris le nonce Piccolomini mettait tous ses soins à dissiper les soupçons et les outrages, à Rome les ressentiments privés de d'Aubeville envenimaient sans cesse les différends des deux cours. Sa qualité était encore inférieure à celle dont Lionne avait été revêtu en 1635 : comme Milet et
(1) Lellre précitée du 23 janvier.
(2) D'Aubeville à Lionae, 17 avril 1662. Rome, 144.
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Colbert de Vandières, il était seulement « un des gentilshommes ordinaires du roi s'en allant à Rome, par ordre de Sa Majesté ». Les Romains, qui attendaient depuis taut d'années une ambassade d'obédience ou du moins une ambassade ordinaire (1), accueillirent pourtant avec sympathie un agent subalterne. Le cardinal Chigi rivalisa de courtoisie avec don Mario et don Âgostino (2). Mais les ambassadeurs étrangers le traitaient avec une familiarité dédaigneuse, et ne lui rendaient pas ses visites (3) : c'est même parmi ses nationaux et au sein de la faction française du sacré collège qu'il était le moins considéré (4).
Dès sa première audience, il avait pris un ton agressif qui n'était que trop conforme à l'esprit de ses instructions. Elles lui prescrivaient, en effet, de rechercher si le roi « pouvait attendre véritablement de la part de Sa Sainteté la bonne correspondance elles preuves d'amitié et de bienveillance que protestait ici tous les jours son nonce, ou si Sa Sainteté voudrait encore
(1) Le roi devrait envoyer une ambassade d'obédience : c'est ce que m'a dit encore un cardinal de grand mérite et fort ami du roi. (De Lavau à Lionne, le 19 juillet 1661. Rome, 141.)
(2) D'Aubeville à Lionne, 18 juillet. Rome, 141.
(3) Lorsqu'il alla voir l'ambassadeur d'Espagne, don Louis Ponce de Léon, celui-ci le « régala de quelques petits coups sur Tépaule de la plus obligeante manière du monde. J'ai eu, écrivit-il à Lionne, bien de II mortification de ne me pas trouver en état de répondre à sa civilité, et de ne pouvoir lui donner quelques petits soufflets, à quoi j'aurais bien pris plaisir, car il a de l'embonpoint ». (20 juin 1661. Rome, 141.)— Puisque l'ambassadeur d'Espagne ne vous rend pas votre visite, communiquez avec lui par un gentilhomme. (Lionne à d'Aubeville, 17 septembre 1661. Rome, 141.)
(4) Il n^était bruit dans Rome que des querelles du cardinal Anloiae, chargé en titre des affaires de France, avec cet auxiliaire qui tenait le premier rang dans la confiance de la cour. (D'Aubeville à Lionne, 26 juillet 1661. Rome, 141.) — Le cardinal Antoine « m'a dit cent fois que je lui ôtais l'honneur, puis il m'embrasse et me prie de l'excuser. II aime d'Aubeville, mais il ne peut souffrir rhomme du roi ». (6 septembre 1661. Rome, 142.) — « Je ne vous cèlerai pas que le sentiment de cette cour est qu'on témoigne avoir peu d'estime ou de la capacité ou de la fidélité de M. le cardinal Antoine, lorsqu'on lui associe, dans un traité si important, une personne gui ne fait pas ici grande figure, pour ne rien dire davantage et n'entrer pas dans les détails. » (Le P. Duneau à Lionne, 27 décembre 1661. Rome, 142.) — Je ne vois pas M. d'Aubeville « dont V humeur, à vous parler franchement, nem*a pas agréé, » (Le même au même, 13 février 1662. Rome, 144.) — De Lavan signale à Lionne les mauvais procédés et l'inhabileté de d'Aubeville, (20 septembre 1661. Rome, 142.)
2V6 ClIAPtTRC CT?rQUIÈMB
conlinuerlamême conduite peu obligoanlc qu'elle avait tenue jusque» ici à son égard, quoique le décès de feu H. le cardinal (que Dieu ait reçu en sa gloire !) eût fait cesser le mauvais prétexte qu'elle prenait de son peu de disposition à favoriser cette couronne, comme n'étant pas satisfai te dndit cardinal. ..(i)» Or, quoique bien accueilli, d*aprës son aveu, et avec beaucoup de déférence pour le roi^ il débuta par dire au pape que « le président Colbert n*avait reçu aucune satisfaction en cette cour, mais que, présentement, le roi espérait de Sa Sainteté que les choses se changeraient et que ses grâces se répandraient avec d'autant plus d'abondance qu'il y a longtemps qu'elles étaient retenues ». Ainsi défié, Alexandre Yll ne put s'empêcher de rétablir la vérité : il le fit en peu de paroles et avec modération : « Sa Sainteté, dit d'Aubeville, m*a répondu là-dessus qu'il n'en fallait point venir aux reproches; qu'il y avait sept ans qu'il n'avait reçu que scortesie dalla Francia; que son nonce avait été longtemps sans avoir audience; et ne s*est expliquée enfin qu*en général; et, en passant, ma seulement témoigné avoir quelque léger sentiment de ce qui a été mis dans le prélude du traité de la paix; et qu'au contraire en toute chose elle avait gratifié la France; qu'elle avait conseillé au roi, quand le cardinal de Retz s'était sauvé de prison, d'établir des grands vicaires pour prendre soin de l'archevêché de la même manière qu'ils étaient lorsqu'il était en prison, m'ayant dit en ces termes qu'elle ne s'était pas souciée de révèque,mais beaucoup de Tévèché. Comme j'étais sur le point de lui faire quelque réplique, Sa Sainteté m'a dit qu'il fallait oublier le passé, qu'elle estimait le roi, qu'elle louait sa piété de vouloir entrer dans une ligue contre le Turc, etc.. (2) ». Toutes les dépèches de d'Aubeville mêlaient au compte rendu des affaires du roi le récit d'incidents personnels, propres à irriter la cour de France contre le pape : c'est principalement sur Alexandre YII qu'il vengea les déceptions de sa vanité. 11 s'ofi'ensait du cérémonial observé depuis tant de siècles devant le vicaire de Jésus-Christ; il exigeait des distinctions réservées aux ambassadeurs» qui
(1) 6. Hanotaux, Recueil des Instructions aux Amùassadeur»^ vol. VI. Romt, 1. 1, p. 61-62.
(2) Û^Aubeville â Lionoe, 5 juillet 1661. Rome, 141.
représentent seuls la personne de leurs maîtres. A. Tcntendre, Alexandre VII le laissait trop longtemps à genoux ; il se répandait en doléances publiques, qui choquèrent même ses nationauXy et qu'on eut la bonté de cacher au pape. Le cardinal Chigi obtint que son oncle lui permit plus tôt de se relever, et fit remarquer qu*il suffisait de lui en « dire un mot, sans en remplirtoute la cour». — Le pape l'évitait, disait-il; mais le cardinal Chigi prenait à témoin les Français de Rome qu'Alexandre YII lui accordait audience « quasi aussi souvent qu'aux ambassadeurs et en pi us grand nombre qu'à ses prédécesseurs» Millet, Colbert, etc. (1). Lionne répondait à ses dénonciations : « On continuera à compter ici fort exactement le nombre des audiences que vous aurez de delà, pour n'en user que de la même manière àTégard de M. le nonce, et rien au delà (2). » Les deux ministres étaient cependant d'un rang fort inégal, et il était aussi contraire au droit des gens qu'à l'étiquette de toutes les cours de leur appliquer la parité de traitements. Les plaintes du pape n'étaient, à Saint-Germain, qu'un sujet de grossière dérision : « Le roi, écrivait Lionne à d'Aubeville, entendant la lecture que je lui ai faite de la vôtre dernière, en l'endroit où vous dites que M. le cardinal Chigi s'était plaint que Sa Majesté traitait le pape en simple cavalier, et non pas en souverain, elle repartit que Sa Sainteté le traitait en fantassin, et qu'au moins le pape avait l'avantage sur lui d'être à cheval. On n'a pas sujet de se repentir de ce que l'on a fait ici à l'égard du nonce, parce qu'on a très bien reconnu par les afifets que cela en faisait considérer davantage les ministres du roi. Ledit sieur nonce m'a tenu un long discours, où il s'est expliqué, plus avant que ces messieurs n'avaient encore fait» de la cause (à ce qu'ils disent) pour laquelle on vous avait si longtemps refuséraudience.Ilsprétendentqu'ilparatt,parplusieur8lettres de M. le cardinal d'Ossat, qu'avant qu'il eût cette dignité^ ot étant évêque chargé à Rome des affaires du roi, il était tous les jours dans l'antichambre du pape à épier les occasions favorables d'en avoir audience, sans témoigner qu'il eût droit de les demander, et de ne se présenter point qu'on ne lui eût
(1) De Lavau et le cardinal An toloe à Lionne, 4 octobre 1661. Homef 149.
(2) 8 octobre. Aome, 142.
248 CHAPITRE CINOniÈME
assigné Thcurc. J'ai répondu que, si cela était vrai, Tusagequi est le maître de pareilles choses avait changé, depuis, celle-là^ et que jamais, étant à Rome en la même qualité d^envoyédn roi pour la guerre de Parme, en 1641 et 4642, je n'étais allé à l'antichambre de Sa Sainteté qu'étant assuré do l*avoir. Il est vrai, entre vous et moi, que j'y fus toujours avec M. de Fontenay, pour lors ambassadeur ; mais je n*étais pas obligé de lui dire cette circonstance (1). »
Les incidents les plus simples de la vie courante étaient, aux yeux des Français, des griefs impardonnables. Le cardinal Antoine Barberini et dWubeville attendaient une audience pour notifier au pape la naissance du dauphin. Au premier avis, « Sa Sainteté témoigna en avoir une joie infinie et fil dire à Son Lminence qu'elle la verrait le plus tôt qu'elle pourrait, mais que présentement elle ne pouvait la voir, parce qu'elle se trouvait mal... » (2). Le roi s'irritait du moindre retard. Vainement Bourlemont écrivait à Lionne : « Pour moi, j'en attribue le véritable sujet à Tindisposition du pape, lequel a toujours été au lit depuis son retour de la campagne, et peut-être que Sa Sainteté désire de recevoir les ministres du roi qui lui porteront cette bonne nouvelle dedans la chambre d'audience et dedans son trône^ pour les plus honorer. D'autres qui expliquent les choses sinistrement disent que Sa Sainteté aurait voulu qu'on lui eût envoyé de France un gentilhomme exprès, et qu*il eut porté des lettres du nonce... Mais je crois assurément que ceci n'est point la pensée du sainlpèro, lequel est pieux, sage et alToclionné vers la personne du roi et de toute la maison royale, et très reconnaissant des obligations qu*a le saint-siège à nos rois, qui en sont les insignes bienfaiteurs et les continuels protecteurs (3). » Lionne, préférant toujours les explications sinistres, attisait la colère du roi et écrivait à d'Aubevillc : « Je ne comprends pas cette sorte de conduite où il semble que le pape veuille donner à connaître au monde qu'il n'estime guère tout ce qui y est néanmoins de plus estimable. On pourra bien faire ici quel-
(1) 15 octobre 1661. liome, 142.
(2) D'Aubeville à Lionne, 15 Dovembre. Ibid.
(3) Môme jour. Ibid,
ques nouvelles représailles sur le nonce quand il aura à parler à Sa Majesté, et elle se pourrait trouver enrhumée pour lui le même jour qu'elle ira à la chasse ou jouer à la paume ; mais.je vous prie, n'en dites mot(l)... » La courtoisie du pape était si empressée qu'il n'attendit même pas d'être rétabli pour indiquer un jour d'audience. Les deux ministres du roi se rendirent au palais en grand cortège (20 novembre). Le cardinal s'était fait introduire seul; mais bientôt « on me fit appeler, dit d'Aubeville, et dès que Sa Majeslé m'aperçut, elle me dit en français : M. d'Aubeville, soyez le bienvenu. Je m'approchai du lit du pape où il était, et, en présence de M. le cardinal Antoine, je lui rendis la lettre de Sa Sainteté. wUn consistoire fut convoqué et le pape communiqua au sacré collège l'événement dont se félicitait la maison royale de France (2). Lionne chercha sur-le-champ un autre prétexte de plainte : a Je m'étonne, dit-il à d'Aubeville, que vos lettres ni aucune autre de Rome ne parlent point des langes que les papes ont accoutumé d'envoyer ici par un nonce extraordinaire à la naissauce d'un dauphin (3) ». Cegriefétait aussi vain queles autres. Alexandre YIl, qui était arrivé à la septième année de son pontificat sans avoir vu un ambassadeur du roi, aurait pu attendre que la cour de France renonçât à ses procédés offensants. Les fdscie benedette, d'un uriage encore très récent, suivaient généralement la prière que les princes adressaient au pape de tenir les nouveau-nés sur les fonts du baptême. Or, Louis XIV le savait si bien, et il était si éloigné de donner à Alexandre VII cette marque de respect, qu'il aima mieux attendre un nouveau pontificat pour faire baptiser le dauphin (4): D'ailleurs ces fascie, qui étaient habituellement d'un très grand prix, demandaient six ou huit mois pour être achevées (5). Mais le
(1) 9 décembre 1661. Rome, 142.
(2) D'AubevilIe à Lionne, 22 novembre . — Bourlemont au même, 24 novembre. Rome, 142.
(3) 16 décembre. Ibid,
(4) Le baptême eut lieu seulement sous Clément IX, qui accepta d'être parrain, et qui se fit représenter par un cardinal français revêtu, pour cette fonction, du titre de légat.
(5) C'est ce que j'ai toujours vu dans les correspondinces manuscrites. Les faseie étaient « formate di drappi nobilissimi, ricam iti d'oro, ed ornate di miniature, merletti e gemme w.
230 CirAPITRE G(5QlîIÈME
pape, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, prépara bientôt le choix de celui qui porterait son présent au jeune prince, et il le chercha parmi les personnages de sa oour qui pouvaient être le plus agréables à Louis XIV (1).
Ayant plus que jamais la liberté d'approcher le pape, d'Aubeville ne parul plus à ses audiences, sous prétexte de ménager la jalousie du cardinal Antoine (2)! Voici pourtant comment il était reçu au palais : « Je ne fus pas, dit-il (3), plus d'an quart dheure dans cette antichambre que M. Nini me vint prendre etme mener dans Tantichambre secrète qu'ils appellent, où je fus seul avec lui un quart d'heure et pendant que Tambassadeur extraordinaire d'Espagne était à l'audience. Dès qu'il en fut sorti, on me fit appeler. Je trouvai le pape debout, qui, immédiatement après lui avoir baisé les pieds, me fit lever et me dit qu*il y avait longtemps qu*il ne m'avait vu. Je lui répondis que cela était bieu glorieux pour moi d'avoir pu être désiré de Sa Sainteté. Puis elle me dit qu'elle avait fait une chose qui serait fort agréable au roi et aux reines, qui était d'avoir béatifié M. de Sales, et ensuite d'avoir expédié un courrier exprès pour en donner plus promptement avis à Leurs Majestés. — Il est bon, dit d'Aubeville en terminant» de vous faire savoir que l'on remarque h Rome que les Français y sont présentement fort caressés, et que l'on dit que le pape veut dorénavant bien vivre avec la France. Je m^aperçois de quelque changement dans la manière; mais je n'en vois point
(Il Od assure que le pape va envoyer les lioges béuits au dauphin par un prélat qui sera pcut-ùtre Cesariui, frère du duc, ou Bevilacqna. (D*AubeTiUe à LioDoe, 10 avril 1G62. Home, 14i.) Le roi est content que le pape deatlneCegnrini, mon intime ami, pour la fonction des langes bénits. — Le duc Cttuinli grand goufalouier du peuple romain, était connu pour boq attaohemsni à la France, et nous le verrou» pousser ce sentiment jusqu'à la trahison de ses deToirs envers le pape, dans l'affaire des Corses. — Quant au prélat Bevilacqua, Il était si peu suspect aux Français, qu'il fut agréé par Louis XIV pour esereer la médiation pontificale au congrès de Nimègue. Les missions orageuiet de d*Aubeyille et de Créquy retardèrent l'envoi des /'ascie; elles ne furent portées au dauphin qu'en 1664, après le traité de Plse.
(2) n Je me suis abstenu de demander audience au pape pour donner plue de satisfaction au cardinal Antoine, car je vois qu'il en reçoit davantage à merart que je me mêle moins des affaires du roi. J'observerai cette conduite, ttot que le service de S. M. le pourra permettre. » (A Lionne, 16 janvier 166S. Aoiiif» IÎ4.)
(3) 23 janvier. ïbid.
encore dans les actions, qui pourront avoir leur tour. » Cette bienveillance d'Alexandre VII pour la France et pour son jeune roi frappait tous les yeux : il n'y avait qu'à cultiver ces inclinations. L'auditeur de rote Bourlemont pressait Lionne de donner en ce sens des instructions à Tambassadeur désigné depuis quelques mois : « Vous connaîtrez, disait-il, au procédé du pape beaucoup mieux que je ne saurai vous écrire s'il est vrai, ce que Ton remarque ici, que Sa Sainteté soit plus affectionnée envers la France que par le passé. » L'ambassadeur d'Espagne mécontenta cette cour par son langage trop libre. (T L'esprit de Sa Sainteté étant très susceptible de ces impressions, une douceur apparente, avec quelque sorte de déférence, engagent aisément le pape et facilitent beaucoup les choses. Je prends la liberté de vous écrire ceci, afin que vous en disiez ce que vous jugerez à propos à M. l'ambassadeur qui doit venir, et je crois que, moyennant Dieu^ la bonne disposition où paraissent les choses et la présence de M. l'ambassadeur, le roi aura plus de contentement de cette cour pour Tavenir qu'il n'en a eu pour le passé (1). » Un autre Français, le commandeur d'Elbëne, ambassadeur de Malte auprès du saint-siège, écrivait aussi à Lionne, son ami particulier, en lui annonçant une faveur nouvelle, accordée par le pape k un fils du ministre : J'ai « déjà obtenu la grâce de minorité pour M. votre fils. A présent je vous puis assurer que je crois, de la façon que me parle Sa Sainteté, que vous êtes mieux dans son esprit que vous n'y avez jamais été, puisque, d'une heure et demie que je fus à mon audience, il s'en passa plus de demi-heure à parler sur votre sujet... Sa Sainteté me commanda de vous écrire qu'il oubliait tout le passé et que vous vous assurassiez qu'en toute sorte de rencontre, il vous donnerait des marques de sa bonne volonté. » J'ai vu ensuite le cardinal-patron, qui montre, « de la bonne façon, avoir passion de vous servir en toute sorte d'occasion. Ils m*ont donné Tun et l'autre ces assurances de si bonne grâce, que j'estime que vous leur en devez un remerciement (2). »
(1) 43 féTTier 4662. Rome, 144.
(2) Môme date, llfid.
252 CHAPITRE CINQDIÈBffE
Lionne recherchait ctacceptaitIcsgr&cosdupape(l), lui écrivait courtoisement ainsi qu'au cardinal-neveu, mais ne désarmait pas. D*Aubcvi]lc^ dont la mission touchait à sa fin, se souciait peu d*apaiscr les anciens ressentiments, sachant qaO ne déplairait pas à sa cour s'il en faisait naître de nouveaux. Il écrivait à Lionne (2) : « Quant à Tordre qu*il vous plaît de me donner de continuer le procédé que j'ai accoutumé de tenir, sans me mettre en peine de ce qu^on en pourra dire en cette cour, et de ne pas faire cas des plaintes de M. Nini (3), qui disait que j'allumais le feu entre le pape et le roi, jo vous dirai qu'étant sujet et serviteur très zélé de Sa Majesté, et n^ayant pour but de mes actions que mon devoir, je ne craindrai pas de déplaire au pape même, quand il sera question d'obéir au roi et de faire le service de Sa Majesté. » Ainsi encouragé, cet agent donna lieu^ dans les derniers jours, à un diiTérend don^ le souvenir ne fut pas sans influence sur TaiTaire des Corses. U réclamait pour sa maison et pour ses domestiques des immunités qui n'étaient pas môme dues aux ambassadeurs en titre. Ses gens osèrent arracher aux sbires un criminel qui venait d*être arrêté. Il fut d'abord embarrassé des clameurs qui s'élevèrent de toutes parts contre lui, môme parmi les partisans de la France^ et il écrivit à Lionne : « Ayant demeuré d'accord que c'était un crime capital d'avoir fait violence à la justice, nous fumes d'avis que j'irais trouver M. le cardinal Chigi. Je vis Son Éminence et lui dis que la bonté dont elle avait toujours usé à mon égard me donnait la hardiesse de lui venir rapporter ce qui était arrivé dans ma famille (4). Je fis donc relation
(i) Liouoe au cardinal Chigi, i661. RemercicmenU, protestations très hambles de dévouement à lui et au pape, et avis que l'ambassadeur de Halte va solliciter une autre grâce pour lui. — Au même, 10 mars : « Je conserrerai, Monseigneur, toute ma vie bien chèrement le souvenir et le ressentiment d*ane gr&ce si signalée dont je lui suis si redevable. » — Au pape» même date : J'ai su par M. l'ambassadeur de Malte «c que V. S. avait déclaré de sa bouche, d*où il ne peut sortir que des vérités infaillibles, qu'elle avait Textrème bonté d'oublier les choses passées et de me rétablir en l'honneur de sa bienveillance au même état que j'ai eu le bien d'en jouir longuement. V. S. me pardonnera facilement, je m'assure, ce transport de masatisraction et ce faible témoignage de ma parfaite reconnaissance d'un si grand bienfait. » {Rome, 444.)
(2) 3 janvier 1662. Romef 144.
(3) Maître de chambre et secrétaire des mémoriaux.
(4) C'est le mot italien famiglia, gens de service, domestiques.
à Son Emioence de cette histoire, et la suppliai très humblement d'ordonner que cette affaire se terminât avec moins de rigueur que se pourrait... Son Éminence me répondit avec toute sorte de civilité et avec des paroles si obligeantes que, si les suites y ont du rapport, la fin n'en sera pas considérable (1)... » D'Aubeville va-l-il être réprimandé? Sa cour reconnaîtra-t-elle les bons procédés du gouvernement pontifical ? C'est tout le contraire. Lionne répond : « Je parlai hier fortement à M. le nonce pour votre affaire des sbires. Après qu4l m'eut un peu exagéré la qualité de l'olfensc qu'il prétend qu'a reçue le pape par Tenlèvement d'un prisonnier, il me promit d'en écrire favorablement, et m'assura que M. le cardinal Chigi lui avait témoigné par ses lettres d'être très disposé à vous obliger en cette affaire-là (2). » La procédure se poursuit avec une indulgente lenteur, et d'Aubeville écrit bientôt (3) : « Je vous rends très humbles grâces de la bonté que vous avez eue de parler à M. le nonce de l'embarras où sont mes gens; sur quoi, je suis persuadé que M. le nonce en a écrit en cette cour, que M. le cardinal Chigi en a parlé à Sa Sainteté, et qu'un petit garçon qui me servait à la cuisine, que Ton dit être le plus coupable de mes valets, sera condamné à èlre pendu. On lui fait son procès. Je tâcherai néanmoins d'en empêcher l'exécution. Il est maintenant dans une église, d'où j'espère le tirer dans peu et le faire mener secrètement hors des Etats du pape. Cependant mon estafier est toujours en prison, je crois qu'il n'en sortira point que M. l'ambassadeur ne soit ici, et que Ton veut faire peur à ses gens, en faisant voir la rigueur que Ton tient à l'égard des miens. Mais cela pourrait produire un effet tout différent et irriter les gens de M, de Créquy^ et d autant qu'ils se persuaderont aisément quilrHy a rien à craindre pour euXf étant à M. U ambassadeur. Dieu veuille que cela n arrive pas, car les différends avec les sbires peuvent avoir de très fâcheuses conséquences! i^ Le ministre n'était que trop disposé à entrer dans ces ressentiments : « Je vous dirai seulement, écrit-il, sur le sujet de voire estafier qu'on retient encore en
(1) 28 février 1662. Rome, 144.
(2) 31 mars 1662. Aome, 144.
(3) 24 arril 1662. Rome, 144.
284 CHAPtTHE CINQUIÈMK
prison, que j'en ai parlé plusieurs fois bien fortement à M. le nonce, lequel ma promis d y faire tous les bons offices qui s^ ront en son pouvoir. Cependant il n^y a autre chose à faire qai prendre, comme vous dites^ patience. (Va été une mauvaise conjoncture que le départ immiuent d'un ambassadeur qui va avec grand train, parce que le pape aura voulu donner àcoo* naître aux Français qui le suivent qu'il veut qu'ils s'accommodent aux lois du pays, et déjà il me semble qu*on parle d*uD6 augmentation de Corses au ponte Sisto, proche du palais Farnëse (1). » La fin de cette lettre prouve que les Français re* cherchaient toutes les occasions de conflit : « J'ai empêché, dit Lionne, par la passion que j*ai pour voire service, que Ton ne vous ail mis dans Tembarras de faire de delà une chose qui ne sera pas agréable au Vatican, et dont il fallait néanmoins commencer à se laisser entendre, qui est sur la visite que les parents séculiers de Sa Sainteté doivent à Tambassadeur du roi avant qu'il les visite, en quoi le roi n'est pas résolu que M. de Créqtiy suioe le dernier exemple de l'ambassadeur d'Espagne. J'ai fait que M. de Itrienne a écrit, il y a huit jours, à M. le cardinal Anloine pour lui ordonner, de la part de Sa Majesté, de déclarer son intention, et j'oubliai alors de vous le mander : je vous prie de no rien dire à personne du conleuu en cet arlicle. » Le dessein d'offenser gravement Alexandre VII était donc arrêté dès cette époque; car la première visite aux parents séculiers avait été faite non seulement par Tambassa^ deur d*£spagne, mais, comme on le verra, par tous les ambassadeurs de France !
Au moment de partir, d'Aubeville sollicitait pour le janséniste Gaudon, précepteur des enfants de Lionne, un bénéfice de Bretagne, qui élait à la collation du pape. N'obtenant pas assez vite cette grâce, il écrivit au ministre : Le pape n'a pas donné la théologale de Nantes ù Tabbé Gaudon, « dont j'ai la rage dans le cœur ». — La bonté qu'Alexandre VII lui avait témoignée dans sa dernière audience ne fut pour lui qu'un prétexte d*étaler son zèle pour le service du roi, et de dénigrer une fois de plus la personne du souverain pontife. Le pape,
(i; 21 avril 1662. Rome, 144.
dit-il, c( me fil de grandes démonstrations d'affection pour le roi et me dit que, si, par le passé, il n'y avait pas eu toule Tintelligence qui eût été à désirer entre Sa Sainteté et Sa Majesté, il espérait que l'avenir ne serait pas de même et qu'il donnerait au roi, dans les occasions, des marques solides de son amitié. » Il est satisfait de ma conduite, « ce que je n'ai point du tout prétendu ni mérité, n'ayant point eu d'autre but, dans mon emploi, que celui de fidèlement servir Sa Majesté, et je tiens aussi cette grâce de la coutume qu*a Sa Sainteté de flatter ceux qui s*en vont (1) ». On est donc assuré que, revenu en France, il continuera, de concert avec Lionne, dallumer le feu entre le pape et le roi, comme disait le prélat Ninî.
Entré à Rome le 12 juin 1661 , il en sortit un an après^ aus* sitôt que Tambassadeur y fut arrivé. Il fut suivi de près par le cardinal Antoine Barberini qui, mécontent à la fois du roi et du pape, et pour se soustraire aux nouveaux dégoûts dont le menaçait l'envoi de Créquy, alla jouir pendant quelque temps, enFrance* des honneurs qu*il devait à l'amitié de Mazarin.
Les vœux du roi étaient comblés : on avait amuse' le pape pendant tout l'hiver jusqu'à l'ouverture de la campagne de 1662) et il fallut renoncer encore^ pour une année au moins, à former celte ligue appelée par les vœux de toute la chrétienté. Mais la résolution d'Alexandre VII était inébranlable. Quoiqu'il n'ignorât pas les vues contraires de Louis XIY, il ne parut pas mettre en doute sa sincérité : il attendit ses futurs alliés, en continuant de donner à l'Europe l'exemple du dévouement et des sacrifices. Quelques semaines avant le départ des deux plénipotentiaires français, les galères pontificales, accompagnées de celles de Malte, appareillaient sous le commandement du prieur Bichi pour porter de nouveaux secours aux assiégés de Candie (2) .
(i) 22 mai et il juin 1662. Rome, 148.
(^ D'Aubeville à Lionne, 15 mai, 5 et H juin 1662. — Créquy au roi, 27 juin Rame^ 145.
LA COUR PONTIFICALE AVANT L'aMBASSADE DU DUC DE CRÉQUT
Alexandre Vil et les hiAtorien^ ou painplilôtaire$i français. — La faosse Relation de Comrû et M. Chantelauzt. La vérité sur le népotisme reproché à ce p'>atire. Initances prematos de Lionne pour qu'il appelle ses parents auprès de lui, 1655. — Le sacré collt^ coaialté, avril 1656. ArrÎTée delà ramille Chigi à Rome. Don Flavio créé cardinal, 9 aTril 1857. — Témoigaaie des ambassadeurs v(^nitiens : 1 * le^ quatre ambassadeurs d'obédience ; 2* Corrmro ; 3* Sagredt : 4* Basadonna. — Caractère personnel : du pape Alexandre VU; — da cardinal FUvio Chigi; — de don Mario: — de don AgosHno; — de don Sigismondo; — de dona Bérénice. •*■ Le car* dioal Antonio Bichi et le prieur Hichi. — Ministres d'Alexandre VII : Giolio Roepifllosl, secrétaire d'ÈUt; SaWetti, sous-secrctaire d'État; Corradi, daUiro; le prélat Pagnano, etc., etc. — Dispositions personnelles de la cour pontificale pour la France.
Nous voici bien loi arrivés à cet accident de la garde corse, que quelques écrivains présenlent encore comme un complot ourdi par le pape lui-même, ou du moins par ses minisfres et par ses parents les plus proches. Suivant les historiens équitables, Tévénement du 20 août 1662 fut un tumulte imprévu, dans lequel les Corses, provoqués parles gens de l'ambassade française, dépassèrent les droits d^une légitime défense : le gouvernement romain, étranger à des actes qu'il condamna et réprima sur-le-champ, ofl'rit spontanément une satisfaction honorable, et Louis XIY, qui la rejeta pour imposer au pape les articles de Pisc, le poignard à la gorge (1), donna dès lors les premières marques de cet orgueil démesuré qui devait un jour soulever TËurope entière contre la France. Mais un livre récent, où il est fait étalage de documents que Ton suppose inédits (2), nous a ramenés aux calomnies de la première heure : Alexandre \II a commandé ou permis une abominable violation du droit des gens ; tout était concerté entre le gouver-
(1) Le mot est de Louis XIV lui-même. (Lcltre à Créquy, 7 novembre 1664. Rome, 162.)
(2) Le Cardinal de Reiz et ses Missions diplomatiques à Rome^ par Chante* lauze, chap. ii et m. — Cet écrivain a reproduit les mèmoB errears dans le VI I« volume des Œuvt'es du cardinal de Relz^ édit. HccheUe.
m'^ulS
LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 287
neur de Rome, le frère et les neveux du pape ; le cardinal Impériale avait obéi aux ordres écrits du cardinal Chigi, et, en définitive, Louis XIV tira seulement de cet attentat une vengeance proportionnée à son énormité. Les accusations de Créquy et de Lionne sont-elles soutenables? et, avant tout, leur vraisemblance n'est-elle pas démentie par le caractère personnel du souverain pontife, de son frère, de ses neveux et de ses conseillers ? Quel était donc Tétat de la cour pontificale au moment où Rome vit paraître l'ambassadeur français, dont le nom seul réveille des souvenirs si douloureux? Les écrivains de notre pays ont des devoirs particuliers à remplir enver» la mémoire d'Alexandre VII ; car c'est pour justifier la détestable politique de la cour de France qu'ont été composés la plupart des gazettes, des libelles, des livres qui ont décrié ce pontificat. C'est Mazarin, c'est Lionne, ce sont les auteurs soudoyés par Louis XIV qui ont accrédité le plus de contes odieux sur la famille Chigi. Nos pamphlétaires se sont souvent déguisés sous des noms étrangers : un de leurs artifices a été de donnera leurs satires la forme des Relazioni faites au Sénat de Venise par les ambassadeurs de la République auprès du saint-siège. Une première relation, attribuée au cavalier Angelo Corraro, ambassadeur de 1657 à 1660, mais composée par un conseiller au parlement de Rouen, Charles de Ferrare du Tôt, fut imprimée à Leyde (1) et répandue dans toute l'Eu-
(1) C'est, du moins, le lieu d'impression donné par les éditions de 1663 et 1664. — V. dans notre article : La Relation cTAngelo Corraro {Revue des Questions historiques^ avril 1880), les éclaircissements donn»''S sur l'origine de ce pamphlet par le Dictionnaire de Moreri, le Journal de Trévoux^ et H dernière édition des Supercheries littéraires sous la signature d'Antoine- Alexandre Barbier. Le problème n'est cependant pas complètement résolu, et voici un nouvel élément que je mets au débat. La relation du psendo-Corraro a couru manuscrite avant d'ôtre imprimée, et elle existait avant la relation authentique qui fut lue a.\ixPregadi le 9 juillet 1660 {Relazioni^ t. II, p. 193). Dès le 5 juin delà même année, M. de la Feuillade, archevêque d'Embrun, ambassadeur de France à Venise, écrivait de cette ville à Mazarin : Je communique à V. É. « un écrit très important qui m'est venu entre les mains, partin par argent, et partie par confiance. C'est la relation que M. Corraro, ambassadeur à Rome, a faite et laissée par écrit aH sénat, au retour de son ambassade, suivant la coutume de la République, de Tétat présent de la cour de Rome. Je ne crois pas que V. É. puisse voir une pièce plus curieuse pour une connaissance parfaite de ce pontificat, ùi plus juste pour le style ou pour l'ordre de la matière. Enfin, c'est un mystère qui,
LOUIS XIV BT LE SAINT-SIBOB. — L 17
rope, en latin, en italien et en français. Cette satire adroite, que sa modération apparente rendait plus dangereuse, eut un tel succès qu'on lui donna une suite sous le nom d'un autre Vénitien, Basadonna, qui fut ambassadeur à Rome de mai 1661 à novembre 1663. L'historien protestant LéopoIdRanke, qui s'est souvent récrié contre les calomnies de ses coreligionnaires, a cité avec confiance ces pièces apocryphes (1). Le livre nouveau n'a pas manqué de placer sous la protection d'Angelo Corraro des accusations cent fois réfutées. Nous venions de rappeler l'origine de cet écrit (2), connue des savants depuis deux siècles, lorsque arrivèrent en France les Relazioni vénitiennes éditées en Italie diaprés les originaux, et comprenant les textes authentiques de Corraro et de Basadonna (3). Or, ces pièces, composées par des adversaires du saint-siège qui ont mêlé des choses vraies à beaucoup d'erreurs et de calomnies, suffiraient pour confondre les pamphlétaires de 1662 et les écrivains modernes qui se font leur écho (i).
s'il était connu en ce pays, ferait pendre, en moins de vingt-quatre heures, quelques gcus, sans aucune forme de justice. C'est pourquoi je supplie très humblement V. É. d'en vouloir conserver le secret pour cette copie unique qui est tir^c, parole par parole, de rorigioal du sénat, et je suis assuré qa*elle sera bien aise d'en voir quelques endroits. >» Le cardinal répondit, le iO juillet suivant : a Je vous remercie aussi de la longue écriture que vous m*avei envoyée, laquelle j'ai lue d'un bout à l'autre. Parmi beaucoup de beile* et bonnes ehoxi g u* elle contient t il y a de certains endroits qui font pitié, tant ils sont ridicules et je ne comprends pas comme quoi les gens de ce poids peuvent être si mal informés. Mais nous en pourrons discourir plus particulièrement de vive voix. » {Venise f 80.) L'dm/ure envoyée par l'archevêque d'Embrun n'a pas été classée, comme sa lettre, dans le vol. 80 de Venise, mus dans le volume 137 de Rome. Evidemment Tarchevôque d'Embrun n'était pas dans ie secret, et la réponse de Mazarin n'était pas faite pour l'éclairer. Le cardinal se réserve d'en dû' courir avec lui de vive voix, et, en attendant, il le laisse chercher quelles sont les belles et bonnes choses et quels endroits font pitié.
(1) Die rumischen Pdpsle, t. III, Anhang, n»» 132 et 134.
(2) Revue des Questions historiques, avril 1880 : Relation de la cour de Rome par Angelo Corraro,
(3) Le Relazioni délia corte di Roma, publiées par Barozzi et Berchet, Venezia, 1877-1879, 2 vol. in-8o. Les compilateurs, qui sont des italianissimes, oui compris dans leur collection la Relazione du pseudo-Basadonna, qui n'offre aucun intérêt historique, mais qui est un pamphlet violent, d'inspiration française, contre Alexandre VU (t. 11, p. 291).
(4) V. notamment : 1^ la Relazione des quatre sénateurs vénitiens, amlMissadeurs d'obédience en 1655, Giovanni Pesaro, Bertuccio Valier, Alvise Goniarini
LA COUR PONTIFICALE AVANT l' AMBASSADE DE CRÉOUY 259
Alexandre VII était dans la huitième année d'un pontificat, qui aurait pu être un des plus féconds pour le bonheur du monde, si Mazarin et Louis XIV n'avaient pas méconnu ce grand pape, s*ils s^étaient concertés avec lui pour mettre fin aux divisions de l'Europe et tourner contre Tislamisme tous les efforts de la chrétienté. Mais la mésintelligence fomentée entre la France et Rome par Mazarin et par Lionne fit avorter les plus généreux desseins du prince italien et du pontife {l). Longtemps inquiété par le voisinage des armées françaises, l'État ecclésiastique ne put consacrer à la défense commune qu'une partie de ses ressources. Aussi les libellistes avaient surtout pris à tâche, sous l'inspiration de la cour de France, de persuader au public européen qu'Alexandre VII voyait avec indifférence les progrès des Turcs et dissipait au profit de sa famille l'argent qui aurait dû être employé à la guerre contre les infidèles : le conseiller du Tôt, par exemple, simulait pour les
et Nicolô Sagredo, qui devinrent tous quatre doges de Venise. Leur relatiou fut rédigée par Pesaro, le plus ancien d'entre eux; 2o celle de Sagredo, Tun des quatre ambassadeurs de 1655, qui avait autrefois rempli une première mission à Rome et qui y retourna comme ambassadeur ordinaire de mars 1660 à mai 1661.
(1) « ... Quale altra più d'appresso interrompe anche i suoi riposi, è il vedersi ne' Francesi cosi disposta volontàdi contrapporsi a tutto cià cfie sarebbedisuo gustOj e che vadino guan che in busca delC occasione di recargli maie soddiS' fattioni..,SeinhTà bcn duro che, in tempiche un cardinale è non solo direttore, ma si puô dire arbitro d*ogni resolulione che nasca in quel consiglio, dia mano ad espediente [les traités avec Croniwell] tanto improprio a recar la pace al mondOj In tempo che vide la crislianità, lacerata in tante parti, gemer sotto il peso di fierissimi incalzi de' nemici dcl nome cattolico e cristiano. E Mazzarino, eguivocando nel credere che. nel zelo dei ben publico, non commiseralione aile comuni calamità sia quella che eccita il papa a doglianze^ ma avversione par ticolare alla suapersona^ imperversa ?empre più nelle resolutioni, e forse pcr obbligare la corte romana a conoscer lo primo mobile dei ben che puô far godere a chi lo seguita e dei maie che puô far iemere a chi disapprova i suoi senlimenti, tiene il mondo in qucsta maniera imbarazzato... Stante dunqu"; Tottima mente dei papa d'avanzarsi a questa gloria di dar fine aile pubbliche miserie, in che sommamente si compiacc, non è meraviglia s'egli sovente si duole d*essersi incontrato in tempi cosi calamitosi, che non solo ritardano i fini proprii di far qualche gran bene alla crislianità, ma lo pongono a repentaglio di dover un giorno convertire quell' oro, che bramerebbe impiegare in imprese heroiche e degue délia grandezza d'un pontefice, in schermirsi dal pericoli, che gli minacciano Vincontentaàililà de' priocipi mal consigliati e le vane pcrsuas^ioni de' lor consiglieri. u {Relazione des quatre ambassadeurs; Relazioni, t. 11, p. 181 et 184.)
Vénitiens uno sympalhic que n'éprouvèrent jamais les ministres de Louis XIV : <c Qui croirait, dit-il dans son pseudo- Corraro, que le pape Alexandre ayant une si grande capacité par laquelle il peut si sainement juger du danger où se trouve la chrétienté, eiU aidé au Turc pour s'avancer et pour établir en Candie un arsenal de toutes ses forces, et qu'il se fût en toute manière montré si obstiné^ comme il a fait, à refuser Us f/nîces qui peuvent servir en cette conjoncture? » Quoique le vrai Corraro n'eut pas obtenu tous les secours souhaités par la Seigneurie et que, devant un auditoire aussi soupçonneux que les Pregadi, il dut être avare d*éloges et de reconnaissance pour le souverain ponlifo. il ne laissa pas oublier qu* Alexandre VII avait toujours rempli généreusement son devoir de përo commun et de prince italien. Eut-il donné cent fois plas, le pape n'aurait jamais satisfait Tavare République, qui désirait rétablir ses finances aux dépens du trésor pontiûcal. Venise avait d'ailleurs dans son sein un parti nombreux qui proposait de céder une partie de Candie, afin de renouer au plus t6t des relalîous commerciales avec le Levant, et Alexandre VII témoignait qu il n'ignorait pas la duplicité de sa politique. U voulait que les sacrifices de la Chambre apostolique profitassent à la chrétienté tout entière; mais, tout en regrettant que le pape ne lui prodiguât pas les épargnes de Sizte^uint, Tancion ambassadeur indique clairement les motifs trop sérieux qu'avait Alexandre VII de réserver une grande partie de i^on argent pour la défense des Etats romains. La France, qui cherchait à supplanter Venise sur les marchés de l'Orient. souhaitait la prolongation de la guerre de Candie et l'affaiblissement de la Seigneurie. Aussi Corraro cst-il trop loyal pour ne pas énuméror tous les bienfaits du pape : Teuvoi d'un renfort d'infanterie en Dalmatie et de ses galères au Levant; l'octroi de décimes sur le clergé {unsussidio ecclesiastico)\ Taliénation de biens conventuels sur le territoire vénitien au profit de la République; les armements conduits parle prieur Bichi, et en dernier lieu la permission de lever trois mille hommes dans rOmbrie et dans la Marche. Il voudrait que le chef de l'Église usî\t de sa suprême autorité pour tirer les princes chrétiens de celle inertie qui excitera Tindiguation de Voltaire.
LÀ COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 261
Dovrebbe per vie estraordinarie^ che ai ponte /ici sono di faci- Izssima riuscita, spendere la sua autorità, procurar di socor* rere se stesso e la crislianiêà{[). Il le blâme de son indulgence envers des fils indociles, comme si le saint-père n'avait pas toujours trouvé dans la Seigneurie elle-même l'enfant le moins soumis et le plus ingrat. Ce qui importe plus encore à la justification d'Alexandre VII, c'est que Corraro rappelle anxPregadi la politique perfide de Mazarin et de Lionne, qui paralyse les efforts du saint-siège en faveur des Vénitiens. Pourquoi le pape n'àutorise-t-il pas la République à faire des levées dans la Romagne, dans le Ferrarais et dans le Bolonais, aussi bien que dans la Marche et dans TOmbrie? Cest qu'à ce moment même le duc de Modène devenu, par alliance, le neveu de Mazarin et généralissime des forces françaises en Italie, est dans le voisinage de ces provinces, à la tête d'une puissante iirmée : Stando allora il duca di Modena a quelle parti con esercito po tente vicino, non si credè buona regola di governo scemarvile difese per quello fosse potuto accadere di valersene (2) . En effet, les ducs de Parme et de Modène, inspirés par le roi de France, menacent le pape de lui enlever : l'un, le duché de Castro et le comté de Ronciglione; l'autre, les vallées de Comacchio et même Ferrare (3).
(i) Relazioni, t. II, p. 207.
(2) Relazioni, t. II, p. 203.
{3)lRelazioni, t. II, p. 210. Il faut citer le passage presque entier : « Mentre bollivao'o le armi [des Espagnols et des Français] in Lombardia, e che li progressi di quelle delli Fruncesi s'andavano solto la direzione del duca di Modena considerabilmente avanzando, non meno considerabili erano le applicazioni delpontefice e di tulta la corie^ giustamente (jelosa^ di ^ederic impossessate del Mantovano et aquartierate aili confiai del Ferrarese, note le pretensioni del medesimo duca sopra le valli di Comacchio, non meno che li vasLi pensieri di lui ftopra il ducato e l'iâtessa ciltà di Ferrara; considerandosi Tarmi, che ayevaiQ mano vittoriose, attead ogni improvviso esperimeuto, lo Stato pontifizio destituto di milizie, il non potersene ammassare senza évidente indizio di iimori e di pretesto al duca di gelosia ; aggiungendosi per cruzio maggiore deir animo del papa il sospetto che Ira Mazzarino e ilduca medesimo fosse stabilité, a suoi danni, qualche segreto concerto, onde continue, e con tutti, facendone la Beatitudine Sua le querimonie, esagerava li proprii pericoli, e mecopar/icolarmente^quando insisteva per qualche soccorso, rispondendomi che li bisognava procurasse la Republlca di rischiarare li torbidi d'italia, se neir interesse délia guerra contro il Turco voleva essere assistitu. Fece la fortuna. in questa crlRi molesta, si mostrassero ancorapiù severi gli a.-^petti délia medesimu,quaudod'im-
Vénitiens uno sympathie que n'éprouvèrent jamais les ministres de Louis XJV : <c Qui croirait, dit-il dans son pseudo- Corraro, que le pape Alexandre ayant une si g^rande capacité par laquelle il peut si sainement juger du danger où se trouve la chrétienté, eût aidé au Turc pour s'avancer et pour établir en Candie un arsenal de toutes ses forces, et quMl se fût ea toute manière montré si obstiné^ comme il a fait, à refuser la grâces qui peuvent servir en cette conjoncture? » Quoique le vrai Corraro n'eût pas obtenu tous les secours souhaités par la Seigneurie et que, devant un auditoire aussi soupçoDoeu que les Pregadi, il dut être avare d^éloges et de reconnaissance pour le souverain pontife, il ne laissa pas oublier qu'Alexandre VII avait toujours rempli généreusement son devoir de père commun et de prince italien. Ëùt-il donné cent fois plus, le pape n'aurait jamais satisfait Tavare République, qui dési» rait rétablir ses finances aux dépens du trésor pontiGcal. Venise avait d'ailleurs dans son sein un parti nombreux qui proposait de céder une partie de Candie, afin de renouer au plus t6t dei relations commerciales avec le Levant, et Alexandre VII témoignait qu'il n'ignorait pas la duplicité de sa politique. Il voulait que les sacrifices de la Chambre apostolique profitassent à la chrétienté tout entière; mais, tout en regrettant que le pape ne lui prodiguât pas les épargnes de Sixte-Quint, Tancien ambassadeur indique clairement les motifs trop sérieux qu'avait Alexandre VII de réserver une grande partie de son argent pour la défense des Etats romains. La France, qui cherchait à supplanter Venise sur les marchés de l'Orienl, souhaitait la prolongation de la guerre de Candie et l'affaiblissemenl de la Seigneurie. Aussi Corraro est-il trop loyal pour ne pas énumcrcr tous les bienfaits du pape : l'envoi d'un renfort d'infanterie en Dalmatie et de ses galères an Levant; l'octroi de décimes sur le clergé [unsussidio ecclesiastico)\ l'aliénation de biens conventuels sur le territoire vénitien au profit de la République; les armements conduits parle prieur Bicfai, et en dernier lieu la permission de lever trois mille hommes dans rOmbrie et dans la Marche. Il voudrait que le chef de l'Église usât de sa suprême autorité pour tirer les princes chrétiens de cette inertie qui excitera l'indignation de Voltaire.
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Dovrebbe per vie estraordinarie^ che ai ponte /ici sono di facilissima riuscita, spendere la sua autorità, procurar di socor» rere se stesso e la cristianità{{). Il le blâme de son indulgence envers des &ls indociles, comme si le saint-père n'avait pas toujours trouvé dans la Seigneurie elle-même l'enfant le moins soumis et le plus ingrat. Ce qui importe plus encore à la justification d'Alexandre VII, c'est que Corraro rappelle aux^Pregadi la politique perfide de Mazarin et de Lionne, qui paralyse les efTorts du saint-siège en faveur des Vénitiens. Pourquoi le pape n'àutorise-t-il pas la République à faire des levées dans la Romagne, dans le Ferrarais et dans le Bolonais, aussi bien que dans la Marche et dans l'Ombrie? Cest qu'à ce moment même le duc de Modène devenu, par alliance, le neveu de Mazarin et généralissime des forces françaises en Italie, est dans le voisinage de ces provinces, à la tête d'une puissante iirmée : Stando allora il duca di Modena a quelle parti con esercito potente vicinOy non si credè buona regola di governo scemarvile difese per quello fossepotuto accadere di valersene (2) . Eneflfet, les ducs de Parme et de Modène, inspirés par le roi de France, menacent le pape de lui enlever : Tun, le duché de Castro et le comté de Ronciglione; l'autre, les vallées de Comacchio et même Ferrare (3).
(1) Relazioni, t. II, p, 207.
(2) Relazioni, t. II, p. 203.
(3)lRelazioni, t. II, p. 210. Il faut citer le passage presque entier : « Mentre bollivaD'o le armi [des Espagnols et des FraiiçaU] in Lombardia, e che li progressi di quelle delli Francesi s'aodavano solto la direzione del duca di Modena considerabilmente avanzando, non meno considerabili erano le applicazioni delpontefice e ditulta la corte^ giustamente yelosa^ di vederle impossessate del Mantovano et aquartierate alli confiai del Ferrarese, note le pretensioni del medesimo duca sopra le valli di Comacchio, non meno che li vasLi pensieri di lui ftopra il ducato e l'istessa ciltà di Ferrara; considerandosi Tarmi, che ayevaiQ mano vittorlose, attead ogni improvviso esperimeuto, lo Stato pontifizio destituto di milizie, il non potersene ammassare senza évidente indizio di iimori e di pretesto al duca di gelosia ; aggiungendosi per cruzio maggiore deW animo del papa il sospetto che Ira Mazzarino e ilduca medesimo fosse stabilitOi a suoi danni, qualche segreto concerto, onde contiuue, e con tutti, facendone la Beatitudine Sua le querimonie, esagerava li proprii pericoli, e mecoparficolarmente^quando insisteva per qualche soccorso, rispondeudomi cheli bisognava procurasse la Republica di rischiarare li torbidi d'italia, se uell' interesse délia guerra contro il Turco voleva essere assistita. Fece la fortuna. in questa cripi molesta, si mostrassero aucorapiù severi gli aspetti délia medeâimu,quaudod*im-
Vénitiens uno sympalhic que n'éprouvèrent jamais les ministres de Louis XIV : <c Qui croirait, dit-il dans son pseudo- Corraro, que le pape Alexandre ayant une si grande capacilé par laquelle il peut si sainement juger du danger où se trouve la chrétienté, eût aidé au Turc pour s'avancer et pour établir en Candie un arsenal de toutes ses forces, et quMl se fût en toute manière montré si obstiné^ comme il a fail^ à refuser Us grâces qui peuvent servir en cette conjoncture? » Quoique le vrai Corraro n*eut pas obtenu tous les secours souhaités par la Seigneurie et que, devant un auditoire aussi soupçonneux que les Pregadi, il dut ôtre avare d*éloges et de reconnaissance pour le souverain pontife, il ne laissa pas oublier qu'Alexandre VU avait toujours rempli généreusement son devoir de pèro commun et de prince italien. £ùt-il donné cent fois plus, le pape n^aurait jamais satisfait Ta vare République, qui désirait rétablir ses finances aux dépens du trésor pontiûcal. Venise avait d'ailleurs dans son sein un parti nombreux qui proposait de céder une partie de Candie, afin de renouer au plus t6t des relations commerciales avec le Levant, et Alexandre VII témoignait qu'il n'ignorait pas la duplicité de sa politique. U voulait que les sacrifices de la Chambre apostolique profitassent à la chrétienté tout entière; mais, tout en regrettant que le pape ne lui prodiguât pas les épargnes de Sixte-Quint, Tancien ambassadeur indique clairement les motifs trop sérieux qu'avait Alexandre VII de réserver une grande partie de son argent pour la défense des Etats romains. La France, qui cherchait à supplanter Venise sur les marchés de l'Orient, souhaitait la prolongation de la guerre de Candie et Taffaiblisscmenlde la Seigneurie. Aussi Corraro est-il trop loyal pour ne pas énumérer tous les bienfaits du pape : l'envoi d'un renfort d'infanterie en Dalmatie et de ses galères an Levant ; Foctroi de décimes sur le clergé [unsussidio ecclesiastico)\ l'aliénation de biens conventuels sur le territoire vénitien au profit de la République; les armements conduits parle prieur Bicfai, et en dernier lieu la permission de lever trois mille hommes dans rOmbrie et dans la Marche. Il voudrait que le chef de l'Église usât de sa suprême autorité pour tirer les princes chrétiens de cette inertie qui excitera l'indignation de Voltaire.
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Dovrebbe per vie estraordinarie^ che ai ponte /ici sono di facilissima riuscita, spendere la sua autorità, procurât di socor» rere se stessoe la cristianità{[). Il le blâme de son indulgence envers des fils indociles, comme si le saint-père n^avait pas toujours trouvé dans la Seigneurie elle-même Tenfant le moins soumis et le plus ingrat. Ce qui importe plus encore à la justification d'Alexandre VII, c'est que Corraro rappelle aux^Pregadi la politique perfide de Mazarin et de Lionne, qui paralyse les efibrts du saint-siège en faveur des Vénitiens. Pourquoi le pape n'àutorise-t-il pas la République à faire des levées dans la Romagne, dans le Ferrarais et dans le Bolonais, aussi bien que dans la Marche et dans l'Ombrie? Cest qu'à ce moment même le duc de Modène devenu, par alliance, le neveu de Mazarin et généralissime des forces françaises en Italie, est dans le voisinage de ces provinces, à la tête d'une puissante iirmée : Stando allora il duca di Modena a quelle parti con esercito po tente vicino, non si credè buona regola di governo scemarvile difese per quello fosse potuto accadere di valersene (2) . En eflfel, les ducs de Parme et de Modène, inspirés par le roi de France, menacent le pape de lui enlever: Tun, le duché de Castro et le comté de Ronciglione; l'autre, les vallées de Comacchio et même Ferrare (3).
(1) Relazioni, t. II, p. 207.
(2) Relazioni, t. II, p. 203.
{3)lRelazionif t. II, p. 210. Il faut citer le passage presque entier : <c M entre bollivan'o le armi [des Espagnols et des Français] in Louibardia, e che li progressi di quelle delli Fruncesi s aodavano solto la direzione del duca di Modena con- Biderabilmente avanzando, non meno considerabili erano le applicazioni delpontefice e di lutta la corte^ giusiametite yelosa^ di ^ederic impossessate del Mantovano et aquartierate aiii coudai del Ferrarese, note le pretensioni del medesimo duca sopra le valli di Comacchio, non meno che li vasLi pensieri di lui ftopra il ducato e l'iâtessa ciltà di Ferrara; considerandosi Tarmi, che ayevaiQ mano vittoriose, attead ogni improvviso esperimeuto, lo Stato pontifizio destituto di milizie, il non potersene ammassare senza évidente indizio di iimori e di pretesto al duca di gelosia ; aggiungendosi per cruzio maggiore delV animo del papa il sos petto che Ira Mazzarino e il duca medesimo fosse stabiiito, a 8Uoi danni, qualche segreto concerto, onde contiuue, e con tutti, facendone la Beatitudine Sua le querimonie, esagerava li proprii pericoli, e mecoparticolarmenle^quando insisteva per qualche soccorso, rispondendomi cheli bisognava procurasse la Republica di rischiarare li torbidi d'italia, se nell' interesse délia guerra contro il Turco voleva essere assistita. Fece la fortuna. in questa cri.oi molesta, si moslrussero aucora più se veri gli aspetti délia medesimu, quaudo d'im-
264 CHAPITUE SIXIÈME
qu'il l'ait souvent dit, s'cxcusant seulement par ces mots : Ci mra tempo, et me parlant d'eux avec tendresse et estime, disant que ses neveux avaient eu une fort bonne éducation el n'avaient. Dieu merci, contracté nuls vices de la jeunesse, C6 qui me fait juger qu'il les avancera, mais par les voies dhon" neurs et du mérite qu'il leur fera peut-<>tre auparavant acquérir dans Texercice de quelques charges. C'est pourquoi je prends la liberté de vous mettre en considération s'il ne serait pas bien à propos que le roi prit la peine d'écrire une lettre de sa propre main au pape pour lui témoigner que je lui ai rendu un service fort agréable d*avoir ainsi prévenu et deviné sa pensée, ajoutant les plus pressantes instances que Sa Majesté pourra, pour obliger les parents de Sa Sainteté et elle-même par celte supplication. Cependant je suis sur le point d'envoyer un gentilhomme à Sienne, et, sous prétexte de compliments que je leur dois, leur faire savoir l'instance que j'ai faite ici pour eux de la part du roi et les bonnes espérances que j'en conçois. » — Quelque désintéressement qui paraisse dans le pape, ajoute-t-il, il faut absolument donner des marques publiques de sympathie aux parents, comme on avait fait, après la création d'Innocent X, en faveur de don Camille Pamphili; (( car il est indubitable que les Espagnols haran finezas en la materia, et n'oublieront ni ollres de grandats et de titres, ni de terres et bénéfices et autres marques d'affection et d'estime. Il pourrait môme arriver (quoique je ne dise cela que de moi et par pure présomption) que le pape, qui les aime tendrement et aime pourtant plus son honneur et sa gloire, trouverait une nouvelle manière de les agrandir et faire leur fortune sans intéresser l'Eglise, en leur permettant de recevoir les grâces que les potentats et autres princes seront disposés de leur faire (1). » Ni le pape, ni ses parents n'eurent jamais la pensée que leur prête Lionne. Si les Chigi avaient voulu se vendre à la cour de France, comme elle les en fit presser plus d'une fois, elle aurait tout approuvé. Ils ne se laissèrent pas plus séduire par les autres princes que par Louis XIV, et leur impartialité les livra sans défense aux libellistes de tous les pays. Pendant
(1) 19 avril et 3 mai 1655. Korm, 129.
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la première année, Alexandre VII leur envoya des présents de peu de valeur, son équipage de cardinal et quelque argent. Craignant que les honneurs qui les allaient chercher à Sienne ne portassent ombrage au grand-duc, leur souverain, il leur conseilla de se retirer à la campagne (1). Lionne commença seulement à blâmer sa tendresse pour eux lorsqu'il perdit l'espérance, s'ils venaient à Rome, de les attacher aux Français par des liens secrets et honteux (2).
Alexandre VII était sincère dans sa première résolution, et les quatre Vénitiens chargés de lui rendre l'obédience ne s'y étaient pas trompés. Ils remarquèrent avec quelle simplicité il rejeta longtemps tous les moyens qui s'offraient à lui d'enrichir ses parents, sans offenser sa délicatesse, et par exemple les avances des Borghèse pour marier un de ses neveux à leur héritière présomptive, dont la dot aurait été fixée par le pape lui-même (3). A la mort du cardinal Mon talte, dernier membre de la famille illustrée par Sixle-Quint, les biens considérables qu'il laissait pouvaient être acquis à un prix'peu élevé : le pape négligea cette occasion, et d'autres encore, de procurer sans retard à sa maison un établissement princier (4). Plusieurs même se demandaient si cette sévérité qu'on appelait héroïque ne cachait pas quelque dureté de cœur pour ses parents, dont on s'accordait à reconnaître le mérite : « Don Flavio est âgé de vingt-quatre ans seulement, mais il est déjà fort avancé dans les belles-lettres, et d'un caractère où Ton retrouve tout à fait la modestie et la bonté de son oncle ; il est digne du poste habituellement occupé par les neveux des pontifes, et, quand la rigueur du pape s'adoucira, c'est sur cette tête que se réuniront les plus grands honneurs. Le fils d'un frère prédécédé, don Agostino, âgé de vingt ans, marche sur les traces de don Fla-
(1) Lionne à Brienne, 31 mai 1G55. Rome^ 429.
(2) Lionne à Mazarin, 3 avril 1656. Romey 131.
(3) T. n, p. 171. — Cette union se conclut plus tard, qaand les Chigi furent établis à Rome. Il y avait déjà un lien très étroit entre les deux familles. Flavio Chigi, père d'Alexandre VII, était, u per parte dl sua matre Agnese Bulgarini, nipote cugino di Paolo V, Borghèse ».
(4) T. II, p. 235. Relazione de Sagredo : « Che le dichiarazioni d'allora ed in «pecie la esclusione dei parcnti fossero finte, pare non ai possa credere, perche, etc. »
vio : on nous a vanté aussi ses aimables qualités, et tous ses compatriotes lui souhaitent les prospérités qui seraient la juste récompense d'un si heureux naturel : c*est à lui sans doute qu'il est réservé d'assurer par un mariage l'avenir de la nouvelle maison pontificale. Bichi, fils d'une sœur, commandeur de Malte et déjà connu à Venise oii il a rempli une mission de son ordre, a fait connaître, par sa prudence et son activité^ qu'il est capable des plus grands emplois (1). »
Le 24 avril 1636, le P. Duneau écrivait à Mazarin : «r Sa Sainteté, ce matin au consistoire, a dit qu^elle n'avait pu penser à ses parents durant la première année de son pontificat, à cause des grandes occupations de cette nouvelle charge; que maintenant elle leur demandait conseil sur deux choses: Tune, si elle devait prendre quelque soin particulier d*eux, ne leur ayant jusques ici rien donné ; Tautre, si, en cas qu'il y eût en eux quelque mérite, elle devait les employer conformément à ce mérite, et qu'elle désirait savoir leur avis, ou débouche, ou par écrit ; qu'ils y pensassent, fissent oraison, et qu'il la ferait aussi pour prendre ensuite ses résolutions. » Au consistoire du 8 mai, le sacré collège lui conseilla d'employer ses parents selon leurs talents, et le P. Duneau avoue que les opinions furent exprimées avec une entière liberté : « Il y a néanmoins, dit-il, des cardinaux qui ont donné leur avis, et par écrit et de bouche, avec beaucoup de zèle, entre lesquels on nomme particulièrement Spada,Capponi, Corradi,Sforza(2). » Le cardinal Corradi était déjà ministre d'Alexandre Vll^quine lui témoigna jamais plus de confiance que depuis cette époque (3).
Au moment où la famille Chigi quittait Sienne, la peste qui dévastait le royaume de Naplcs lit irruption dans l'État ecclésiastique. Dès que le Oéau eut envahi Rome, Alexandre VU,
(1) T. II, p. 172-173. Relazione des quatre ambassadeurs.
(2) 15 mai. Rome, 132.
(3) <« Qui si puô rimarcare in effctto la boDt& del papa, perché... Corradi fit quello che musiro dissenso e h dichiaro col suo voto assai liberameniein ogni modo : tanto è lontano che si altérasse Vamore e lastima dei papa verso dUm, quanta che andasse sempre di giorno in giorno aumentando^ ed ô anzi ridotto al sommo grado, nicotro è corto che cgli goiie posto privilcgiato sopro ogouno di stima e di afTetto. » (T. 11, p. 235. Relazione di Sagredo.)