EN FRANCE. — MARS-AOUT
La cour de France après le trailé de l'ise : querelles cherchées au pape ; meDaces de nouvelle rupture. Rentr^'e de Bourlemont à Rome. Exécution des articles de Pise par Alexandre VH. Construction de la pyramide. — Inquiétudes du pape sur la légation de son neveu. Incident de Tabbé Benedctti. Menaces du roi et de Lionne. — Départ du It^'gat, 5 mai. Composition de sa maison. Arrivée à Marseille. Bon accueil fait au légat par les populations. Procédés de la cour. — Enregistrement des bulles de la légation : déloyauté de Lionne et du premier prési« dent Lamoignon. — Le légat & Nemours. Conférences «Jo Fontainebleau entre Kavizza et Lionne sur l'audience royale et sur l'entrée publique à Paris. Embarras du rot : convocation d'un conseil extraordinaire : rapport de Lionne. Fermeté de Rarizza et du légat. Audience secrète, 3 juillet. Le légat à Vincennes. Audience solennelle, 29 juillet. Séjour du légat à Fontainebleau. — Entrée publique à Paris. Contestations. Procédés du Parlement. Indignation du légat. Aveux de Montausier. — Le cardinal Impériale à la cour de France : sa justification. Aveux et regrets du roi et de Lionne ; leurs lettres à la république de Gènes. Retour du légat en Italie.
Louis XIV ne démentit pas la profonde remarque de Tacite : Proprium hiimani ingenii est odisse qtiem lœseris! Jamais il ne ressentit plus de haine contre Alexandre Vil qu'après le trailé de Pise. Il ne lui avait accordé qu'une paix mensongère, et il ne fit trêve ni à ses insultes ni à ses menaces. Ce n'était pas assez que le pape exécutât avec loyauté les conditions léonines de l'accommodement : il devait prévenir les désirs du roi, lui sacrifier sans examen les prérogatives pontificales et les intérêts de la religion ; et malheur à lui, malheur à plusieurs générations de sa famille, s'il se plaignait ou se souvenait seulement des outrages sans nom qu'il avait reçus! Le plus léger murmure lui était imputé à crime, et tous les espions aux gages de la France étaient déjà en campagne pour recueillir, grossir, envenimer, et dénoncer à Saint-Germain les rumeurs supposées du Vatican ou de Monte-Cavalio.
Le roi chercha toul de suite un nouveau prétexte de querelle dans un acte de Tautorité spirituelle, la nomiaalion de cardinaux faite au consistoire du 14 janvier 1664. Les princes ayant obtenu leur promotion après le traité des Py* rénées, n'avaient rien à prétendre dans celle-ci, et il n'y avait aucune raison de devancer le tour des couronnes pour revêtirde la pourpre le nouveau candidat de la France, ua laïque, le duc de Mercœur, petit-fils de Gabrielle d*Estrées, veuf de Victoire Mancini^ dont le plus récent exploit était d'avoir, comme gouverneur de province, occupé militairement Avignon et le Corntat-Yenaissin ! Le courrier de Bourlemont annonçant la fiodes négociations était arrivé à Saint-Germain le 21 février, à midi; il repartit le 3 mars, emportant des dépêches qui ne respiraient que la colère et la vengeance. Bourlemont lui-même était durement blâmé de n'avoir pas mis à un assez haut prix la rentrée du pape dans la, faveur royale (1), et le premier ordre qu'on lui donnait depuis cette apparente pacification était de faire craindre à la cour pontificale une nouvelle et prochaine rupture! «Je ne désire pas, écrivit le roi, recevoir aucun nonce en France que raccommodement, en ce qui regarde ma satisfaction, ne soit consommé par le discours que le légat me doit faire en son audience ; et il sera mt^me bien à propos, si on veut agir à Rome avec prudence, qu'ils ne s'avantagent pas à déclarercelui-ci ou celui-là pour nonce, qu'ilsn'aient auparavant con-
(1) o Lorsque M. Rasponi vous téinoigoa qu'on appréhendait à Rome que le légat ne reçût ici des morllficatious, et qu'il vous consulta sur ce qu*U pourrait faire pour se rendre plus agréable à S. M., le roi aurait désiré que tous n'eussiez pas répondu, coniini' vous files, en suggérant audit Rasponi que le légat pourrait apporter à S. M., les induits d'Artois et du Roussillou, et d'autres grAces pour des particuliers ; car, pour celles-ci, ce sont toutes bagatelles à son égard qu'elle ne mettra pus sur son compte pour en avoir aucune obiigatioOi étant bien assez que ceux qui en retirent le fruit se chargent de cette obligation envers S. S. et les sieus; et, pour les induits des pays conquis en la dernière guerre, outre que c'est une chose accordée et promise à M. de Gréquy et dont ou faisait déjà l'expédition en daterie lorsque l'attentat du SO août arriva, et qu'ai usi M. le légat n'en peut plus tirer aucun mérite, on peut dire de plus, pour ce qui regarde l'induit d'Artois, que S. M. a cru obliger le pape et la cour de Rome quand elle a pris la résolution de l'accepter, tant elle avait de fortes et pressantes raisons pour soutenir de n'avoir aucun besoin dudit induit, ce ffui ne vous est pas inconnu^ ni nouveau. » (Lionne & Bourlemont, 3 mars 166*. Rome, lo8.)
suite ma volonté sur le choix de la personne, suivant ce qui a toujours été pratiqué; car j'entends déjà parler de quelques sujets que je ne recevrais pas ici dans cet emploi. Vous pourrez même ajouter à cela, comme de vous, qu'il pourrait arriver que le légat viendrait ici avec si peu de pouvoir de me témoigner que lui et sa maison ont véritablement envie et dessein de rentrer dans mes bonnes grâces, que, reconnaissant par là que le pape n'a pas intention de vivre avec moi d'autre manière qu'il a fait par le passé, je prendrais la résolution de le prier de s' abstenir dy envoyer aucun nonce durant son pontificaty d'autant plus que, pour l'expédition des affaires, il suffira de l'ambassadeur que je tiendrai près de lui. Enfin, avant que m'engager à rien là-dessus, il est bon de voir par quels moyens le légat ici voudra et aura pouvoir de réparer Teffet de la dernière promotion de cardinaux, où Sa Sainteté a montré faire si peu de cas de mes sentiments qu'il a fait évidemment connaître que, pourvu qu il évitât le coup du passage de mo?i armée, il ne se souciait pas beaucoup que nous rétablissions ensemble une véritable bonne correspondance et que ses parents rentrassent etfectivementetréellementdans mes bonnes grâces. Il n'y a qu'à considérer, d'un côté, la précipitation dont il a usé à faire cette promotion hors des temps accoutumés, afin que je n'eusse pas lieu, par la conclusion de l'accommodement auquel il se voyait forcé, de lui faire aucune instance là-dessus, et, d'autre part, la mauvaise volonté qu'il a affecté de me témoigner, soit en composant ladite promotion de cinq sujets naturels ou dépendants de la couronne d'Espagne (1), et du sieur Picco-
(l) Rien n*eBt moins vrai : pas un seul n'appartient à la faction espagnole, pas un seul n'avait d'intérêts qui le missent dans la dépendanee de l'Espagne. Caraffa, Bonelli et Piccolomini étaient nonces à Vienne, à Madrid et à Paris. Le premier, petit-neveu de Paul V, était d'une famille autrefois napolitaine, mais devenue romaine. Il était né à Rome et avait été nonce en Suisse, à Venise et auprès de l'Empereur. Devenu cardinal, il fut nommé légat à Bologne, et refusa plus lard l'archevêché de Naples. Bonelli, petit-neveu de Saint Pie V, était né à Rome des marquis de Càssano; jusqu'à sa nonciature eu Espagne, il n'était pas sorti des États romains, où il avait exercé plusieurs charges très importantes. Quant à Piccolomini, Alexandre Vil ne l'avait envoyé en France qu'après s'être assuré que sa personne n'était pas suspecte au roi. — Boncompagni était né a Naples, mais sa famille était Tune des plus illustres de Bolo^e : sujet d'Innocent X, il avait été nommé par ce pape à l'ar-
loniini (1) qu'il a cru mal satisfait de moi, soit par la clause qu'il a prononcée en créant les six autres qu'il a réservés in peclorcy que c étaient tous sujets réellement servant le saintsiège, afin d'exclure toutes mes demandes, soit à Tégard de mon cousin le duc de Mercœur, soit pour quelque autre sujet Je vous avoue que ce procédé m'a tellement piqué que je délibérai quelque temps, à la réception de cette nouvelle, si je vous dépêcherais un courrier exprès pour révoquer mes premiers ordres, ou au moins pour vous ordonner à*augmenier mes prétentions de la demande de deux chapeaux de cardinaL qui était ce que la cour de Rome méritait par sa bonne conduitûy et qu'elle eût été bien empêchée de me refuser en l'état où ses affaires se trouvaient réduites ; mais Tavancement du repos de • la chrétienté^ qui en a tant besoin pour s'opposer à l'ennemi commun, l'emporta sur le ressentiment particulier que j'avais de cette nouvelle injure (2). — 11 reste à savoir maintenant si le légat viendra muni de quelque bon moyen pour me la faire oublier et pour m*obliger à le recevoir sincèrement et sa maison en mes bonnes grâces. Pourquoi je veux bien vous dire que je ne compterai pour rien, quand on voudrait ne m'offrir que cela, ni l'avancement au cardinalat du duc de Mercœur en Tune des six places qui ont été réservées, niTexpédition des induits d'Artois et de Roussillon... »
Lionne reprenait ensuite en son nom personnel et aggravait toutes les paroles qu'il avait placées sous la signature de Louis XIV : « Le roi, disait-il, pour le bien de la chrétienté, qui a tant de besoin de la concorde de ses princes, s'est accommodé avec la personne du pape et s'est satisfait des répa-
chevèché <le cette ville, qu'il conserva jusqu'à sa mort. — Paul Savelli était Romain, el allié à la famille pontiQcale et romaine de Peretti, dont le nom était uni au sien. — Celsi était aussi un noble romain, et si peu hostile & la France que Louis XiV le désigna au duc de Chaulnes comme un de ses candidats pour succéder à Alexandre VU. (Instruction en cas de conciave, 10 mai 1666. Hauotaux. Instructions aux ambassadeurs de France, Rome, t. I, p. 224.)
(1) C'était une coutume que les titulaires des trois grandes nonciatares fussent compris dans une même promotion. C'est une insolence incroyable de prétendre que, pour avoir été iusulté par Louis XIV, un prélat a perdu ses titres au cardinalat.
(2) On va voir plus loin combien ce langage est contraire à la Vérité.
rations qui lui ont été accordées par le traité pour l'attentat du 20 août, a révoqué les ordres du passage de son armée et enverra son ambassadeur à Rome; mais il est aisé à juger que les choses ont passé trop avant, de la part des parents du pape et des ressentiments que Sa Majesté a déclaré avoir de leurs procédés, pour leur accorder ses bonnes grâces et sa protection, s'ils ne se mettent en devoir de mériter Tun et Tautre à l'avenir par des actions toutes contraires. Cependant, bien loin de cela, il se trouve que, sur le point de la conclusion de raccommodement, on fait une nouvelle et très sensible ofTense à Sa Majesté en la manière et en la qualité de la promotion, ce qui est expliqué au long dans la lettre du roi. — Nous savons, de plus, que le pape s'explique tous les jours (1) que ce n'est qu'à la prière que lui en ont faite d'autres personnes qu'il désincamère Castro, et qu'il ne l'aurait jamais fait pour le roi et sur l'avance de Sa Majesté, quand elle vous a envoyé plein pouvoir de trailer la paix. Nous savons encore que ceux du palais empoisonnent cet acte de pure générosité pour en ternir, s'ils pouvaient, l'éclat, faisant débiter dans Rome par leurs émissaires que le roi n'a eu d'autres motifs que trois vives craintes, de ligues contre nous, de fulminations de censures et de révoltes dans le royaume. Vous pouvez croire combien tout cela est agréable aux oreilles du roi, qui le sait à n'en pouvoir douter^ combien de pareils discours rhabillent le fait de la promotion et disposent les choses à écouter favorablement le légat et à oublier que, jusques au 14 de l'autre mois, MM. les Cbigi n'ont rien omis de possible pour nous jeter sur les bras tous les autres princes et mettre en feu toute la chrétienté, et qu'ils ne se sont départis de ce beau dessein que quand ils se sont vus abandonnés de toute la terre et sans forces pour pouvoir plus longtemps résister à une armée qui s'avançait pour leur châtiment. Avec tout cela, j'ose vous répondre que, s'ils sont bien avisés ou bien conseillés, il ne dépendra que d'eux que lelégat, venant ici, n'y soit honoré et bien traité, autant et plus que jamais l'ait été aucun autre cardinal qui soit entré dans
(1) n n'y a pas la moindre trace de cela, si ce n'est dans les rapports des familiers de Farnëse, de ceux que le maître de chambre, M. de la fiussière lui-même, appelle de la canaiUe.
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le royaume avec le même caractère, et enfin qne tontes choses ne se passent avec une entière satisfaction de part et d'aatre; mais je vous avoue que. comme ils n'ont jamais pris one seule résolution à temps, je ne crois pas qu'ils deviennent anjoor- H'hui plus habiles, ni qu'ils sachent assez bien considérer que, pour qu^'lqnes grâces qui ne leur importent presque rien, ils peuvent rendre à jamais leur famille heureuse on malheureuse, ce qui dépend sans doute de la protection et de Taoïitié du roi, on de la continuation de sou indignation, et il se peut dire véritablement que voici une conjoncture qui décidera de leur sort, bon ou mauvais, et de celui de toute leur postérité... Je sais que le roi avait résolu d'écrire de sa main au pape aussitôt qu'il recevrai! la nouvelle de l'accommodement, mais celle, qui a précédé, de la promotion, et les beaux discours que les émissaires du palais de Sa Sainteté continuent à débiter ont fait changer de pensée à Sa Majesté jusques à ce qu'elle voie un peu plus clair dans la manière de vivre qu'on voudra à Favf»nir tenir avec elle... — J'oubliais de vous toucher une des meilleures cordes qui peut toucher le plus efficacement les parents du pape et en obtenir ce que nous désirons, qui est Tincertitudedu traitement que recevralecardinalimperiale.lequel. par la teneur du traité, est remis comme à la discrétion du roi. C*est le point qui leur est sans doute le plus sensible, et il ne serait pas mal, si vous aviez quelque voie pour cela, de faire ngir les amis dudit Impériale auprès de Sa Sainteté pour lui remontrer le grand intérêt qu'il a en son particulier que le légat vienne ici chargé de grâces pour le roi, afin que, se mettant bien avant dans la bienveillance de Sa Majesté, il soit plus capable de le protéger, et, faisant admettre ses justifications, lui épargner quelque mauvaise rencontre ou mortification... (1) » Avant de renvoyer à Rome le duc de Créquy et la faction française, Louis XVI et Lionne cherchèrent si la séduction ou la peur auraient prise sur deux des cardinaux les plus considérables : Gorradi, dataire, dont la vigilance et l'intégrité défendaient énergiquemcnt la discipline ecclésiastique sur tous les points du la chrétienté, — et Tancien nonce en France, Picco-
(1) 3 mars 1664. Home, 158.
lomini. Lionne écrivit an commandeur d'Elbène : Si la cour de Rome veut être bien traitée, il faut qu'elle suive envers nous « une conduite directement opposée à celle du passé, qui était de n'estimer personne, parler désavantageusement de tout le monde (1), refuser toute sorte de grâces, se croire plus fins et plus habiles que tous les autres, et n'avoir jamais besoin de qui que ce soit. Nous connaîtrons cependant bientôt, par le train qu'on commencera de prendre, ce que l'on veut de nous, amitié, haine ou indifférence, et, secondo ilsuono, balleremo,,, » Sa Majesté est fort mécontente du cardinal Corradi, qui s'est opposé à la paix jusqu'à la dernière heure, dit-on, « n'ayant pas même voulu se trouver aux Congrégations qui furent tenues pour résoudre la désincaméralion de Castro. » Faites lui craindre « les déclarations publiques que Sa Majesté pourrait faire contre Son Ëminence, soit en défendant à son ambassadeur de le visiter, ou de s'arrêter devant lui, soit en demandant même à Sa Sainteté que les affaires de France en daterie ne passent plus par ses mains (2). » Corradi vit le péril, mais n'en fut pas troublé : « Il a de certains zèles inconsidérés, répondit d'Elbène, qui lui font un tort extrême; du reste, il est constant que c'est un fort homme de bien et désintéressé, mais un peu trop bacchettone (3). Depuis avoir reçu votre lettre, je me suis souvenu de certains discours qu'il me fit chez moi, la semaine passée, qui me font connaître qu'il a fort à cœur de n'avoir point reçu, comme les autres cardinaux, réponse de Sa Majesté sur les bonnes fêtes; il s'échappa même à me dire qu'il me fallait conseiller M. le duc de Créquy, à son arrivée, d*estimer les cardinaux et de ne les point mépriser, afin de rétablir toutes choses par la douceur, ce qui me fait croire qu'il craint ou qu'il a eu avis de ce que vous me marquez... » — Il m'a déclaré qu'il avait été fidèle au pape, sans être ennemi du roi. Pressé par moi de regagner les bonnes grâces de Sa Majesté en lui écrivant une lettre « pleine d'ex-
(1) Est-il besuin de dire qoe jamais Alexandre VII u*a mérité ces reproches ? Cest à Saint-Germain seulement qu'on trouvait ces dispositions, comme on l'a déjà TU et comme nous Talions prouver mieux encore, s'il est possible.
(2) 3 mars 1664. Komt, 158.
(3) Ce que Lionne appelait hiqot.
cuses de ce qu'on lui imputait, il me répondît qu'il n'aurait aucune répugnance à le faire et à se soumettre à un si grand roi, mais que, ne se sentant point coupable témoins du monde envers Sa Majesté, il ne voulait pas donner Tavantage aux ennemis qu'il a en cetle cour de Tavoir obligé par leurs mauvais offices et fausses accusations à demander pardon au roi pour des fautes qu'il est assuré de n'avoir pas commises, et, quoi que je lui puisse dire, comme c'est un homme tout d'une pièce qui prétend n'être pas coupable, il en demeura là,.. (1) »
Le cardinal Piccolomini ne montra pas moins de dignité que son collègue. Après sa promotion, il s'était conformé à la coutume en adressant à Louis XIV la lettre que les rois et princes catholiques recevaient de tout nouveau cardinal. La réponse royale lui rappela maladroitement son expulsion du royaume (2), et Ton crut lui faire oublier, par un riche présent, le traitement ignominieux qu'on lui avait infligé après le 20 août (3). Piccolomini déclina une offre, qui faisait une distinction injurieuse entre sa personne et l'honneur de son souverain : « // riceverlo hora^ écrivit-il à Lionne, mi sarebbe un rimprovero délia passata disgratia. Onde prego Vostra Eccellenza a scusarme e in quel cambio onorarmi di fare aggradire alla Maestà Sua esibitioni reverendissime (4). »
Le premier des Français qui rentra dans Rome (22 mars 166i) futTabbé de Bourlemont. « J'allai, dit-il, baiser les pieds du pape, et Sa Sainteté me dit qu*elle avait grande joie que cet accommodement fût fait et que c'avait toujours été Tobjet de ses désirs et le sujet de ses prières envers Dieu; qu*il aimait tendrement le roi et qu'il conjurait le zèle et la piété
(1) D'Elbène à Lioune, 18 mars et 1« avril 1664. Rome, 158.
(2) « Comme je vous aurais mis sur la tête avec beaucoup de joie le boanet de cardinal, si votre uonciature avait fini à Vordinaire et ainsi qu*il aurait été à désirer, aussi vous puis-je assurer que les incidents qui vous sont arrivés de deçà et auxquels vous n'aviez donné aucune cause ne m*OQt point empêché de me réjouir sincèrement de votre promotion. » (l^i* mars 1664. Rome^ 158.)
(3) « J'ai été assez heureux pour obtenir de S. M., non seulement qu'elle répondit très obligeamment à M. le cardinal Piccolomini, maie que S. M. lui envoyât le présent qu'il aurait eu s'il était parti d'ici en la manière ordinaire. »
Lionne à Bourlemont, 3 mars 1664. Rome, 158.)
(4) 14 mars 1664. Rome^ 158.
de Sa Majesté d'aider l'Empereur en la guerre contre le Turc; qu'il lui avait envoyé des sommes d'argent notables et accordé la levée des décimes et lui voulait encore envoyer ce qu'il avait de gens de guerre, et qu'un peu auparavant que j'entrasse vers lui, un officier de ses troupes lui étant venu baiser les pieds, il lui avait déclaré qu'il ne voulait pas voir de soldats, et qu'ils allassent tous contre le Turc, le métier des prêtres étant de dire leur bréviaire et non pas de faire la guerre... Je répondis à cela, louant les sentiments de Sa Sainteté, et lui dis que le zèle du roi pour le service de Dieu et le bien de la religion était incomparable, Sa Majesté en donnant tous les jours des preuves et dedans et dehors son royaume en abaissant les hérétiques et protégeant et défendant les catholiques, partout où ils étaient oppressés. Là-dessus le pape me dit que le roi non seulement était grand parmi les chrétiens, mais redoutable encore chez les infidèles, et que la bonne politique voulait que Ton fût bien avec Sa Majesté. Je vous avoue, Monseigneur, que je n'ai jamais vu personne parler de meilleur sens, et Ton peut dire ce que disait un ancien: Vexatio dat intellectiim. Après que Sa Sainteté m'eut parlé de beaucoup de choses indifférentes et de ses voyages et négociations, il me toucha un mot de ma sortie de Rome (1), mais doucement et en passant. Je lui dis que le mauvais état où étaient pour lors les Français en cette cour m'avait fermé le passage pour aller prendre la bénédiction de Sa Sainteté, partant de Rome par ordre du roi. Sa Sainteté répliqua que le duc de Créquy, tout séculier qu'il était, voulant partir, lui avait fait dire un mot de sa sortie; et, lui voulant répondre, il me dit en riant que cela était passé, et qu'il n'y fallait plus songer... (2)»
Quoique Bourlemont continuât de se montrer le plus épi-
(1) Quoiqu'appartenant à Tune des cours de justice pontificales, Bourlemont était parti de Rome sans même prendre congé du pape : « Le sieur Rasponi me dit que peut-être le pape me toucherait, lorsque je le verrai, quelque chose de ma sortie de Rome, et si je lui en dirais quelque mot d*excuse. Je lui dis que je ne croyais point avoir manqué en obéissant au roi. » (A Lionne, 1er avril 1664. Rome, 158.)
(2) l«f avril 1664,
neux des minisires (i),il ne put s'empêcherd'avouer(2),avant qu'un mois se fût écoulé, queTexécution des articles de Pise était aussi avancée que possible, en tout ce qui dépendait de la cour pontificale. L'incamération de Castro avait été cassée, et c'était maintenant au duc de Parme de payer ses dettes. La Chambre apostolique attendait les oiïres du duc de Modène. Le cardinal Chigi se disposait au voyage de France avec le cardinal Impériale. Don Mario et don Agoslino s'apprêtaient à tenir la parole donnée. Le libertin Maidalchini, le traître Cesariniet les autres barons séditieux allaient rentrer à Rome et jouir de Fimpunité que leur procurait Louis XIV. Le décret contre les Corses était rédigé; leur troupe était licenciée; le barigel banni. Un seul article était en suspens : le plan de la pyramide est dressé^ disait Bourlemont; mais on n*a pas encore mis la main à l'œuvre (3). Les Romains espéraient quelquetempérament sur ce point, qui blessait en effet leur plus légitime susceptibilité. Vainement les cardinaux Antoine Barberini et Albizzi (4),
(1) a J'ai su que [la cause de] la résolalioa que Ton prit de déclarer le cardinal Cbigi léjjat aussitôt après mon arrivée à Rome en un coo»l8toire extraordinaire..., a été que je fis connaiire... gu après avoir baisé les pieds du pape je n'iraiif pas saluer le cardinal Chigi s'il n était déclaré légat^ et ils crurent que cela ferait «iu bruit dans Rome. » Les ministres du pape craignent arec raison quelque mutinerie parmi les huit cents Corses, si on les licencie tous à la fois, et surtout si on publie, avant leur départ, le décret infamant qu'eifge le roi; on uie proposée donc un liceuciement par brigades, qai sera suivi du décret : « Je répondis qu'il me semblait que cette façon n'était pas conforme aux articles arrêtés, et que je croyais qu'il fallait commencer par les déclarations contre les Corses, conformément à l'article 12, et aussitôt les licencier. » (1" avril 1664. Rome, 158.)
(2) A Lionne, 24 avril 1664. Home, 158.
(3) 11 n'y avait pas même de retard. Il était convenu seulement que la pyramide serait élevée avant que le légat fût reçu par le roi. Lionne, d'ailleurs, se félicitait d'avoir là un prétexte pour ajourner la restitution d'Avignon : « Le bon est, disait-il, que cet État-là est encore entre les mains du roi, et, quand on voudra faire à S. M. de ces sortes d'injustices contre la teneur du traité, elle a d'assez bons gages entre les mains pour s'en faire faire raison. « (A Bourlemont, 2 mai 1664. Rome, 159.)
(4) Ce cardinal représentait avec raison que l'entreUen de cette pyramide dans son intégrité serait difficile ; qu'un incident, que l'action d'un malintentionné pourrait causer des désordres, surtout pendant la vacance du saintsiège : M J'ai répondu, dit Bourlemont, que, si l'on la voulait ruiner, Ton le ferait en tout temps, mais que les conséquences en seraient si fâcheuses, que je ne sais si Ton en serait quitte pour la rétablir, enfin qu'il fallait exécQter
pensionnaires de la France, le P. Oliva, général des Jésuites (1), font appel à la délicatesse du roi, espérant qu'il se contentera d'un marbre, avec inscription, attaché au mur du palais Farnèse. Louis XIV, Lionne et Bourlemont s'étudient à rechercher les rafiinemenls qui rendront Toutrage plus sensible au pape : « Un des premiers soins que vous devez avoir, écrit le roi lui-même > doit être à l'égard de la pyramide, afin qu'elle soit dressée d'une forme et d'une élévation convenable , que les caractères de l'inscriplion soient si gros et si bien gravés qu'ils soient facilement lisibles par toute personne qui voudra s'arrêter à les voir; mais surtout qu'on prenne toutes les précautions nécessaires pour rendre stable et durable ce monument, sans qu'on coure risque que quelque malin ou jaloux de l'honneur de cette couronne puisse se servir des ténèbres de la nuit pour y gâter ou altérer quelque chose ; et, pour cet effet, il serait bien à propos d'y faire comme des barrières
le traité. » (Â Lionoe, 15 avril 1664. Rome^ 158.) Mais les importunilés du cardinal Albizzi n'étaient à craindre que lorsqu'on lui faisait attendre ses gratifications accoutumées. Créquy rappela justement à Lionne qu'on était en retard avec lui : et « vous savez, écrivait-il, qu'il est assez pressant. » (22 avril 1664. Rome, 15S.)
(1) « Qui a beaucoup de crédit en cette cour. » (Bourlemont à Lionne, 6 mai 1664. Rome^ 159.) — Élu au mois de juillet 1661. — Plusieurs de ses lettres à Lionoe fout peine à lire, et répondent aussi mal aux bienfaits dont Alexandre Vil comblait son ordre, qu'à la confiance dont il honorait sa personne. Le 17 février, ce religieux avait prié le cardinal Antoine Barberini de se concerter avec le P. Amat pour porter le roi à <( appagarsi del cacciamento dei Corsi, seuza l'alzamento dell' aguglia. » {Rome, 157.) Le 6 avril, il écrivit à Lionne qu'il se joignait à « Vapplauso universale e alli accrescimenli incomparabili di gloria al re. lo non voglio, ajouta-t-il, diffirtire se qui si mérita la rinuntia di varii articoli concordati. vedendo io pure quanto ostino al merito di tanto magnanima generosità la lardanza uzata e la ritrosia discoperta. Bensi dico che anche, ove qui mancasse la benemerenza, t'd difetio maggiormente glorificherebbe i favori reali. Vostra EcceKenza sa cio che rispose Alessandro quando diede cento talenti d'oro a cbi ne chiedeva un mezzo di rame, esclamando : / miei doni debhono confavsi non al suo bisogno, ma alla mia grandezza. Di nuovo con oâsequiosissima sommissione ardisco di rappresentare quanto nobiliterebbe lo spiendore délia corona christianissima rimettere quella parte di capitoli ottenuti, che si poco riiieva alla magnificenza d'un tanto monarca. Quaoto da S. M. si togliera di compassione alli atterriti dalla sua potenza, tanto aumcnterala stima del suo govern > e la veueratione aile sue armi, le quali vogliono che si céda, ma non vogliono che si cada, ne che si spasima... » {Rome, 158.)
à Tcntour que personne ne pût outre-passer (i)^ mais avec cet égard pourtant qu*clles ne soient pas si éloignées de la pyramide que du dehors on ne puisse, comme j'ai dît, en lire fort facilement rinscription... S'il arrivait jamais que celte pyramide tombât, ou par les mauvais fondements qu'on lui aurait donnés, ou par Taide et la malice de qui que ce soùy il faudrait
bien qu'à Tinstant même on la fît rétablir (2) » Bourle-
mont surveille Tarchitecte du pape et le menace de son ressentiment, s'il manque quelque chose à la solidité de cette construction « qui doit être de perpétuelle durée. » Les exigences de Tabbé vont si loin que le loyal et conciliant Rasponi lui demande s'il veut donc élever « un échafaud infamaîite,,,. faisant allusion aux lieux où Ton expose les tètes de bandits que Ton enferme ordinairement dans des cages de fer. » — Enfin il est au comble de ses vœux, et il écrit: « Les architectes, que j'ai régalés secrètement, ont fait plus que les officiers de la Chambre ne voulaient, et il a été à propos de les gagner pour faire mieux réussir l'ouvrage (3). »
Mais ce qui préoccupait surtout Alexandre VII, c'était la légation de son neveu; il savait à quoi s'en tenir sur la générosité royale. Bourlemont écrivait (4) : « La plus grande crainte qu'ait le pape est que le cardinal Chigi ne reçoive quelque mortifications, et, si cela arrivait, il ne s'en consolerait pas. » Les alarmes d'Alexandre étaient fondées. On a vu l'accueil fait à Bourlemont, qui avait été séduit par cette bienveillance unie à tant de dignité : cela ne suffit pas à Lionne. « Il est sans doute, répondit-il, que le pape ne pouvait vous parler pour le roi plus obligeamment qu'il a fait, ni pour lui-même plus prudemment; mais je suis fâché d'apprendre que ce n'est qu'à vous qu'il tient de pareils discours, et que jamais il ne fut plus emporté contre la France et tout ce qui en dépend; en sorte que ceux mêmes à qui il s'en ouvre s'en étonnent. J'en dirai
(1) BourlemoDt lui-même répondit nettemeDt que le traité n'y obligeait paa la cour de Rome.
(2) Le roi à Bourlemoot, 3 mars; Liouue au même, 11 avril 1664. Rome, 158. — Lionne au môme, 4 mai. Home, 159.
(3) Bourlemont à Lionne, 15 avril. Rome, 158. — 6, 1, 13 et 27 mai 1664. Home, 159.
(4) Â Lionne, 8 mai. RomCy 159.
mon sentiment à M. Tabbé Rospigliosi (1), et vous pouvez en faire un chapitre à M, Rasponi ; car, si cette conduite dure, je prévois que nous retomberons bientôt dans les mêmes inconvénients dont nous venons de sortir (2). » En même temps, pour entretenir les ressentiments de Créquy, que le roi allait renvoyer à Rome, Lionne lui écrivait : «... Héron arriva.... avec les bulles de M. l'archevêque de Paris et le gratis, qui est un mot dont on n'avait pas ouï parler dans les deux derniers pontiiicats, et, ce qui est remarquable, c'est que M. de Rodez ne le demandait pas, non plus que le pallium, qu'ils lui ont aussi envoyé. Cela fait voir que la conduite qu'on tient depuis vingt mois avec la cour de Rome n'est peut-être pas la plus mauvaise. M. de Bourlemont avait vu le pape; on peut dire que l'audience ne se passa ni bien ni mal. Sa Sainteté témoigna vouloir ponctuellement exécuter les conditions du traité et exhorta Sa Majesté à agir puissamment contre le Turc; mais nous savons que Sadile Sainteté s'emporte plus que jamais en discours et invectives contre cette couronne. Le sieur de Bourlemont avait aussi vu le cardinal Chigi... Son Éminence lui témoigna grande envie de mériter les bonnes grâces du roi et lui demanda môme ses avis là-dessus; mais jusques ici ce ne sont que paroles ; il faut voir comme les effets suivront (3) ». — Vainement les hommes affectionnés aux deux cours invitaient celle de France à dissiper les craintes du pontife par une attitude moins hostile : « Le cardinal Pallavicino, écrivait Lionne,. s Aa^/Z/Vz, comme on dit, a Pingrosso (4), quand il pose pour fondement que c'est au roi à faire quelque chose de grand pour regagner les affectionsde la courde Rome ; car, avec plus de raison, nous établissons ici une maxime directement contraire; et, considérant, d'un côté, quelle a été la qualité et la durée des offenses qu'on y a faites au roi pendant dix huit mois entiers, et, de l'autre, que Ion a plus de be-
(1) Neveu du secrétaire d'État attaché au légat et dépéché par lui à Fontaiuebieau pour notifier sou arrivée. Il était désigoé pour rioteraoDciature de Bruxelles.
(2) Lionne à Bourlemont, 11 avril 1664. Rome, 158.
(3) 15 avril 1664. Rome, 158.
(4) Se trompe du tout au toat. — (Liouue à Ugo Maffei, espion de France, dont la pension venait d'èlre portée à 2,000 livres. 4 et 30 mai 1664. Rome, 159.)
soins à Rome en un mois de temps d' avoir Sa Majesté favorablt quelle ne saurait avoir ce besoin deux dans tout le cours de son règnCy nous concluons que c*cst plutôt aux parenls de Sa Sainteté à rechercher par quelque chose de grand, voire par toutes sortes de moyens^ l'honneur de la bienveillance et de la protection de Sa Majesté. »
Des sa rentrée à Rome, BouHemont avait déclaré que le légat ne serait bien accueilli que s'il apportait les plus grandes grâces qui dépendissent alors du pape, c'est-à-dire des induits plaçant sous le régime du Concordat les Trois-Évèchés, l'Artois et le Roussillon. Ces affaires considérables étaient en négociation depuis la paix des Pyrénées, et Tabus qu'avait toujours fait Mazarin de la présentation aux évëchés et aux abbayes ne justifiait que trop la résistance du saint-siège (i) : (( Si je ne savais de très bon lieu, écrivait Lionne (2), et à n'en pouvoir douter, que le pape témoigne toujours, en parlant même à d'autres qu'à ses confidents, d'être plus que jamais irrité contre nous de toutes les choses passées, je jugerais de tout ce qui s'est passé entre le cardinal Chigi^ M. Rasponi et vous, que le premier viendra ici infailliblement chargé de porter au roi Tindult des Trois-Évêchés, aussi bien que ceux d'Artois et de Roussillon ; mais... je n'ose décider s'ils auront à Rome, à la fin, assez de prudence pour savoir une fois prendre le bon parti bien plus pour eux-mêmes que pour le roi. Peut-être serai -je plus hardi à m'expliquer de mon sentiment, quand j'aurai entendu M. l'abbé Rospigliosi. » — « Le roi a été surpris do voir, par votre dépêche, que M. Rasponi ne vous dise plus mot sur ce qu*eux-mêmes avaient témoigné avec tant de passion de savoir de Rome par quels moyens les parents de Sa Sainteté pouvaient mériter de rentrer véritablement dans les bonnes grâces de Sa Majesté et avoir sa protection en tout temps. Ils ont pourtant de delà grand intérêt de s'expliquer de bonne heure de ce qu'ils veulent ou ne veulent pas faire ; car, dans ce doute, si on nous y laisse, on commencera à vivre avec le légat, dès son arrivée en France, avec plus
(i) BourlemoDt à LiooDe, 1'^ avril 1664. Rome, 158. (2) A Bourlemont, 11 avril. Rome, 158.
de réserve en matière (Thonneurs^ d'accueil et de cérémonies qu'oo ne ferait si on savait quil apportât à Sa Majesté les satisfactions dont vous vous êtes expliqué confidemment au sieur Rasponi (1). »
Le roi se complaisait dansla pensée qu'il inspirait une grande crainte au pape et au légat. Aussi son irritation fut extrême d'apprendre qu'un des plus vils instruments de sa politique à Rome, l'abbé Elpidio Benedelti, revenu de France avec un surcroit de pension et de bénéfices, tenait un langage opposé à celui de Bourlemont. Benedetti était universellement méprisé, et surtout en Italie, où il était mieux connu. Pour se ménager quelque bienveillance à Rome, il annonça que le légat pouvait compter sur les plus honorables traitements (2). Bourlemont s'en plaignit à Lionne, répétant qu'il fallait tenir les Romains en suspens, pour les forcer d'offrir au roi les grâces qu'il désirait (3). — Elpidio, répondit Lionne, « pour être plus agréablement reçu, n'aura voulu débiter, à son arrivée, que choses agréables »; s'ils se règlent sur ses promesses, « il se trouvera à la fin que, pour ainsi dire, il leur aura coupé la
(1) Lionne à Bourlomont, 2 mai 1664. Rome, 159.
(2) Nouvelles de Home, 26 avril 1664 : «c Arrivo sabbalo sera daFrancia l'abbate Elpidio Benedetti. Dice che il cardinale Cbigi sara ricevuto con ogni dimostrazione di affetto e di stima in hrancia. » [Rome^ 158.)
(3) 24 avril 1664. Rome, 158. — Les amis de la France sont mortifiés de « l'arrivée du sieur Elpidio avec la qualité d'agent du roi à Rome. Je ne sais ce qu'il a fait aux humains, mais enfin sa personne a le don Je déplaire à tous plus que sa naissance de ricamatore [brodeur, on dirait aujourd'hui marchand à la toilette]. 11 est vrai que la reine de Suède tient qu'il sera agent du roi pour acheter des essences, et S. M. se divertit aussi du nouveau titre du sieur Hugues Maffei, qui est allé attendre M. de Créquy à Livourne. » (Clarac del Vernet, supérieur de la maison de Saint-Louis, à Lionne, 6 mai 166 i. Rome, 159 ) — Le brevet d'agent du roi, donné à Elpidio, ancien agent d'affaires de Mazarin, est daté du 4 janvier 1661. « Sa fonction est de faire, privutivement à tous autres banquiers, toutes les expéditions où il y a nomination royale, et elle vaudrait, à la faire avec fidélité, au moins 6,000 écus de rente. » {Rome, 163.) ~ Benedetti, que nous avons déjà plusieurs fois nommé, avait été mêlé à tant d'affaires sous Mazarin et connaissait tant de secrets que de grands per~ fionnages de la cour, des ministres^ comptaient avec lui. Le 8 septembre 1662, Lionne s'excusait de n'avoir pu lui obtenir certaine grâce, fort lucrative, et terminait ainsi sa lettre : « ... Vous me feriez une très grande injustice, si vous m'imputiez quoi que ce soit de ce qui vous arrive, comme si je manquais d'affection, car je ne manque que du pouvoir de vous la témoigner. De toutes
LOCIS XIV ET LK SAlNT-SlàOB. — I. 32
gorge; mais ce n'csl pas notre fait, el c'est à eux plus quk nous à y songer ; car le roi se passera fort bien de toutes les grâces qu'on lui peut faire à Rome, et trouvera peut-être, dans le cours de son règne, des pontificats mieux conseillés et qui le considéreront davantage. Pour ce qui me regarde, el pour répondre au doute que vous a fait paraître M. Ravizza (1) de ma mauvaise disposition à tout ce qui concerne ces messieurs, après vous avoir déclaré que je n*ai, ni ne puis jamais avoir d'autres sentiments que ceux que je reconnais en Sa Majesté, qui font la souveraine loi de ma conduite en toutes rencontres, je vous dirai que le roî connaît si parfaitement toutes choses par lui-même qu'on ne saurait les lui altérer ou tant soit peu déguiser, et que, quelque maltalent contre messieurs les Chigi dont ils veuillent me gratifier sans sujet, ni moi ni homme do monde, quelque adresse qu1l ait, n'est capable de rendre un mauvais office auprès de Sa Majesté à M. le légat» quand elle verra qu*il fait elTectivement ce qu^il peut et ce qu'il doit pour plaire à Sa Majesté et pour mériter l'honneur de sa bienveillance et de sa protection. J'ajoute à cela, bien que je voie bien qu'ils auront peine à le croire, que, si je pouvais quelque chose, ce qui n'est pas, et que je voie qu'ils se montrent par les effets vrais el bons serviteurs de Sa Majesté^ il n'y a personne au monde qui leur rende avec plus de passion et de sincérité tous les petits services qu'ils pourraient attendre de tout autre, et cela sans aucune vue d'intérêt imaginable. »
les penfléed que vous me suggérez pour ravantage du sieur Antonio Manasnei, je me suis arrêté à lui procurer Tordre de Suiut-Michel, comme la plus faeile à réussir. J'espère de vous en envoyer les expéditions an premier joar, et il ne faut poiut dire que cet ordre-là soil avili puisque S. M. le porte. Ce fat aoe équivoque qui le fit obtenir au fils de Scaraïuuccia, et on l'obligea à le rendre, dès qu'on sut qui il était. » {Rome^ 146.) — Beuedctti, qui s'était fort enrichi dans ces métiers équivoques, mourut à Rome, et fut enterré à Saint-LouiB-des-Français, où il avait fait construire une chapelle dédiée au saint roi. A l'exemple de Mazarin, son premier patron, pour protéger sa succession, il la légua au roi, qui l'abandonna aux Mancini. 11 avait possédé notaaiment, hors de la porte Saint-Pancrace, une somptueuse demeure, la villa Benedctta plus connue sous le nom de palazzo del Vasvel/o, et qui, réunie ensuite à îa villa Pamphiii, fat détraile pendant le siège de Home eu ^849. V. Dizionario de Moroni, c, 237. — Fréd. Masson, Le cardinal de Demis depuis son ministère^ 125. (1) Uu des prélats qui devaient accompagner le légat.
Laissez entendre que, si Ton n'est pas content de ce qu'apportera M. le légat, on pourra le recevoir seulement à Fontainebleau, sans déranger Monsieur, qu'on fera passer pour indisposé, et sans entrée solennelle à Paris. Le roi veut savoir d'avance à quoi s'en tenir, « et cela sans équivoques ni ambages, et en termes non sujets à explication : autrement, il n^aura qu*à se plaindre de lui-même si, dans sa marche, dès qu'il aura touché le royaume et arrivant ici, il trouve ce qu'il témoignait tant de craindre et dont le sieur Elpidio l'a faussement désabusé (1) Si M. le légat s^arrêle à tout ce que lui
diront les Espagnols ou TEscadron, il prendra un fort mauvais parti et remportera peu de satisfactions de son voyage. Il devrait désormais s'être aperçu du mauvais pas où font jeté les conseils dudit Escadron, et il nest pas sans apparence que çait été par pure mauvaise volonté et pour faire plus tôt vaquer le pontificat^ en suscitant indirectement mille dégoûts à Sa Sainteté, capables à la fin de lui saisir le cœur et de remporter, » Le 5 mai 1664, le cardinal Chigi reçut du pape, en consistoire, la croix de légat a latere et prit la route de Cività-Vecchia, où il s'embarqua pour la France, avec un cortège qui répondait à la double grandeur du pontife et du prince temporel. Alexandre VII n'avait rien négligé pour que cette mission douloureuse coûtât le moins possible à l'honneur et à la dignité du saint-siège. Il avait placé auprès du légat des prélats capables de lui donner les meilleurs conseils sur les difficultés
(1) 4 mai 1664. Rome, 159. — Lioune écrit le môme jour à Beiiedetli une lougue et vive dépêche : Le roi est aiéconteut que vous ayez assuré le légat « qu'il serait reçu ici très affectueusement, ce qui a produit un très mauvais effet. » S'ils n'ont plus d'inquiétude, les Cbigi ne chercheront plus à plaire au roi. « Ils s'en sont fiés sur votre parole, dont, s'ils ne se ravisent, vous leur serez un mauvais garant... 11 se trouvera, à la fin, que volis leur aurez coupé la gorge et qu'ils vous en voudront plus qu'ils n'ont jamais fait. Tâchez, s'il est encore à temps, de rhabiller cela en vous expliquant mieux, quand il faudrait même, pour en faire naître l'occasion, déclarer que je vous en ai fait une sévère réprimande. Quant à ce que vous dites que vous vous promettez que ledit sieur légat nia per dare e in coiiseguenza per ricevere ogni contenlo^ vous raisonnez fort juste, parce qu'il faut qu'il commence, et que ce ne seront pas bagatelles ni grâces pour des particuliers, que le roi ne serait pas disposé à mettre Bur son compte, et encore moins les régals qu'il a préparés, qu'il pourrait bien remporter à Rorae si d'autres choses ne précèdent. » {Homef 159.)
que la cour de France ne manquerait pas de soulever. Le premier de tous était le cardinal Impériale, gouverneur de Rome au 20 août et qui ne s'effrayait nullement d'affronter la colère de Louis XIY et de lui rendre compte de ses actes. Avec le csivàinàl-padroriey le pape ne craignait pas de montrer à ses ennemis un autre membre de cette famille Chigi, que les pamphlets payés par le roi déchiraient avec tant de passion : don Sigismondo Chigi, Fils d'un frère défunt, très jeune encore, mais sévèrement élevé par son oncle et depuis longtemps remarqué pour sou heureux naturel, son esprit, sa science précoce (1). Les légations a latere devant offrir une image de la cour pontificale, Flavio Chigi avait un secrétaire d'État, Carlo Roberti de' Vittorii, archevêque de Tarse, qui portait au dauphin les faacie benedette sous le titre de nonce extraordinaire et qui, après cette fonction, devait rester en France comme nonce ordinaire; — un auditeur, Francesco Ravizza, commissaire de la Chambre apostolique, qui, chargé de négocier directement avec Lionne, força l'estime et le respect de ce ministre; — un majordome, le clerc de chambre Bonaccorso Bonaccorsi; — un dataire, Vitaliano Yisconti, auditeur de rote, nommé nonce à Madrid; — un maître de chambre, le protonotaire Colonna, nommé vice-légat d'Avignon; — un camérier secret, le prélat Altemps; — un maître des cérémonies, Fulvio Servatio ; — et un diarista^ Sebastiano Ualdini. Trois de ces prélats, Roberti, Yisconti et Bonaccorsi devaient être élevés à la pourpre par Alexandre VII, et Ravizza, devenu archevêque de Césarée, nonce en Portugal et préfet de la Propagande, allait la recevoir aussi lorsqu'il mou-
(1) Nous avous déjà parlé de lui au chapitre vi : « ... Pare dotato di talent assal superiori a graltri délia sua casa; tiene vivacité; èpronio etarguto neOe rispostc; fa protitlo uello studio. » (Helatiou de Ba^adonna, qui avait quitté rauibassade de Home au mois de novembre 1663. {Relazioni^ t. U, p. 266.) ^ En 1661, dou Sigismondo fut élevé au cardinalat par la recoanaissaace de Clément IX, et, en 1671, l'ambassadeur vénitien Grimant parlait de lui on ces termes : « Il cardinale Sigismondo Chigi porta nella età di 23 anut la dignità con tal forma che si concilia amor e stima, et se il progresse nelli anai non lo prcgiudicii, fa creder dover esserc ai suoi giorni uno dei più risplendenU car. dinaii nella virtù e iiella esperienza. » (Relazioni^ t. II, p. 351.) Nommé légat de Fcrrare par Clément X, il mourut à viugt-ueuf ans, justifiant les prÔTÎsionsde Grimaui et laissant une grande renommée de talent» et de vertus.
rut. Le légat comptait encore avec lui des hommes appartenant à des familles considérables, Jacopo Rospigliosi, qui fut cardinal et secrétaire d'État sous le pontificat suivant, Bichi, Piccolomini, Nerli, Patrizzi, Aldovrandi, Buonvisi. Cinq galères du pape le transportèrent avec sa suite de Cività-Vecchia à Marseille (i).
Une foule immense, qui l'attendait au bord de la mer, le reçut avec respect, avec joie, avec enthousiasme (2). L'évêque fut entraîné par son peuple et, au lieu de demeurer au seuil de sa cathédrale comme le roi le lui avait prescrit, se porta au devant de lui jusqu'au port avec tout son clergé : il eut la faiblesse de s'en excuser et il ajoutait : « Je ne saurais bien écrire la bonne volonté et Thonnête dépense que cette ville a faite en cette occasion, car il me semble qu'elle Vest surpassée en tout ce qui s'en pouvait attendre (3). »
Le légat s'était fait précéder de l'abbé Rospigliosi, neveu du secrétaire d'État, qui se rendit aussitôt à Fontainebleau^ oii il notifia au roi, dès le 5 mai, la très prochaine arrivée du cardinal neveu (3). Cependant le marquis de Montausier, chargé d'aller au devant du cardinal avec la maison du roi, reçut ses instructions le 23 seulement (4), et ne quitta la cour que le
(1) Bibl. Cbigi. Diario, très iocomplet d'ailleurs, de Baldini.
(2) Bibl. Chlgi. Registre délia legatione di Francia^ — copie iDComplète ; le légat au cardiuai Rospigliosi : « La città e citadella furono le prime a salutare con lo sparo di tutto il caouone le galère pontificie. Il simile fecero tutti gli yascelli et altri legai, etc.. Le strade erauo impraticabili per la quantité del popolo, che vi era concorso, oltre quello che si vedeva su le fenestre tutte adobbate di tapeti, e sopra i medesimi tetti, che nel maggior trionfo non si sarebbe potuto veder di più... » {Ibid. Diario ms. E. 11, 38. — Arch. Vat. Diaria de Servatio, 1664, 14 mai, Marseille : « Illico sublatis anchoris trirèmes omnés, etc. .. »)
(3) Etienne du Puget, évêque de Marseille depuis 1644. Le roi lui avait auss ordonné de porter devant le cardinal le camail et le rocket découvert ^ — ce qui était, suivant les prétentions gallicanes, une protestation contre les pouvoirs et la juridiction des légats et des nonces, — à moins que Chigi ne le reçût en soutane et en manteau. (Lionne à l'évèque de Marseille, 4 mai. — L*évôque à Lionne, 16mai. flowie, 163.)
(4) Le roi et Lionne au légat, 5 mai : accusent réception de l'avis apporté par Rospigliosi. (Rome^ 163.)
(5) Instt*uctions rédigées par Lionne. (Rome^ 163.) Les dépêches portent Moniozier; le marquis signe Montausier; il reçut le brevet de duc au cours de cette légation.
lendemain. Or, Chigi, débarqué depuis le 14, entra le 29 k Lyon, d'où il continua de s'avancer directemenl vers le terme de sa mission. Dos excuses lui furent ofTertes de mauvaise foi et de mauvaise humeur : u La prompte arrivée de M. le légat, écrivait Lionne, nous a tous surpris, car nous avons su sod dél)arquemeut à Marseille plus tôt que son départ de Rome (1). » Les récits de l'arrivée à Marseille déplurent au roi. L'évoque fut blâmé, et Ton essaya de railler le cardinal, dont la première cavalcata avait été dérangée par les salves royales de l'artillerie. Mais l'attitude ferme et courtoise de Chigi imposa aux rieurs et aux malintentionnés. Lionne écrivait avec dépit au duc de Créquy (2) : M. le légat marche si vite que M. le duc de Lesdignières, gouverneur du Dauphiné, n'a pu le joindre qu'à Valence. Il sera sans doute à Lyon avant M. de Montausier ot la maison du roi, à moins que M. Tarchevèque d'Arles ne le retienne, comme il a ordre de le faire. Il nous a mandé do nouveau M. Tabbé Rospigliosi pour nous porter des compliments, « mais, sans que nous soyons plus savants de Tinstruclion ou du pouvoir, avec lequel il vient, de faire à Sa Majesté Tune des deux grâces que vous savez (3), car il me semble que je m'en suis expliqué à vous avant votre départ ; en tous cas, vous pourroz apprendre de M. de Bourlemont le déchiffrement de cetio énigme, et tout ce que je lui ai mandé sur cotte matière, depuis la conclusion du traité de Pise. Celte ignorance où on nous laisse fait que je ne saurais encore vous mander si le roi fera venir droit ici le sieur légat pour retourner à Rome sans aller à Paris, ou si, au sortir d'Orléans, Sa Majesté lui fera prendre le chemin de Paris pour y achever son triomphe. Car cette décision dépend de ce qu'il apporte ou n'apporte pas à Sa Majesté. Je disais cependant hier à l'abbé Rospigliosi que je ne lui fais encore aucune plainte de certaines choses qui se passent et qui ne sont pas bien; et cela, afin qu'il connût que Ton remarque tout. Je lui en citai deux exemples : Tun, que la sortie de don Mario ne s'est pas
(1) LioDDe à RospiglioBî, 27 mai. Le roi au lé^at, 30 mai. home^ 1^3.
(2) 34 mai. «orne, 459.
(3y La promotion de Mercœur oa i'iudult des Trois-Kvèché».
fai(e selon Tesprit du traité, en étant parti avec le pape, et, au lieu de la relégation stipulée, ayant l'honneur de voir tous les jours Sa Sainteté (i); Tautre, que don Augustin soit allé à Suimet2), comme s'il ne vous venait voir après, à SanQuirico, que par occasion, au lieu qu'il devait paraître aux yeux du monde qu'il partait exprès de Rome pour vous aller trouver en ce lieu-là. »
Dans toutes les provinces qu'il traversa, le légat retrouva les hommages spontanés qui avaient fait de son entrée dans le royaume une fêle religieuse et populaire. Il répondit aux désirs de la piété publique, en se prêtant avec complaisance aux fonctions, aux audiences, aux cérémonies : la nuit même ne le défendait pas contre une curiosité toujours touchante et parfois importune : des couvents un peu écartés de la route lui offraient alors un refuge oh il prenait quelque repos (3). L'empressement des sujets faisait contraste avec le mauvais vouloir du roi, qui se manifesta par des procédés puérils, choquants, malhonnêtes. Le 24 mai, Lionne informait Bourlemont que la douane avait saisi par mégarde, à Lyon, les bagages de Chigi, et que le roi, mécontent de cette erreur, allait ordonner qu'ils pussent passer en franchise; mais la même vexation s'étant répétée, Lionne avoua que le roi avait entendu affranchir le transport swr eau^ mais non par terre : il demandait si le légat Barberini avait joui de celte exemption, et assurait gravement qu'il n'avait rien trouvé dans les registres (4). — Le secret de la correspondonce entre le cardinal et Rome fut violé. « J'ai observé, racontait le légal, que les plis apportés par le dernier ordinaire avaient été ouverts, particulièrement le vôtre et celui de la secrétairerie d'État, c'està-dire justement ceux qui portaient lasuscription : Pour ie service de Sa Sainteté. J'en ai dit quelque chose au marquis de
(1) Le traité exigeait seulement la sortie de Rome, et Alexandre VII n'était pas tenu d*y ajouter les raffinements de méchanceté inventés par la haine du
roi.
(2) Nouvelle controuvée, et démentie par Créquy lui-même.
(3) Bibl. Chigi : Lettres du cardinal légat. — Fragments du Diarium de Baldini.
(4) Romef 139. — Lionne à Montausier, 26 juin 1664. flowe, 163.
soi CHAPITRE DIXTÈME
Montausîer, qui on a écrite je crois, à la cour, et me répondit que cela ne pouvait ètre^ et que ces lettres auraient probablemont é(é froissées dans la valise. — S'il en est ainsi, répliqnu- JO) je fais mon compliment au maître de poste, qui a eu Fattonlion et le soin de les recacheter, et d'y apposer un cachet qui, quoique mal fait, veut imiter le véritable. — Je lui montrai les enveloppes, afin qu'il s'assurât lui-même qu'elles avaient été décachetées, et j'ajoutai : Au surplus, je me félicite de ce qui est arrivé, parce que ceux qui auront lu ces lettres y auront pu voir quelle bonté Sa Sainteté témoigne à M. le duc de Créquy (i). »
Le cardinal Chi^i se demandait donc avec une juste inquiétude si le roi se contenterait de lui donner, à Fontainebleau, Taudience réglée par les articles de Pise, sans lui permettre de recevoir, à Paris, les hommages publics, comme ses prédécesseurs ; mais il était décidé à subir un refus blessant, plut5t que d'acheter par aucune transaction ce qu'il regardait comme un droit attaché à son titre. Plus il avançait, plus les dispositions du roi paraissaient hostiles. Il approchait de la Charité, lorsque son secrétaire d'État, Roberti, chargé des/ascté bene^ dette, annonça au roi qu'il était prêt à exécuter les ordres du souverain pontife. Lionne écrivit au duc de Créquy : « M. Roberti m'a donné part de la déclaration que M. le légat a faite en sa personne de la nonciature extraordinaire pour présenter les langes de Monseigneur le Dauphin. Je ne me presserai pas do lui faire réponse, quoique à cela il ne puisse y avoir de difficulté, puisque ce n'est qu'une fonction d'un jour* Je vous dirai seulement, sur le chagrin que vous me témoignez par
(1) Bibl. Chigi : Lettres du légat au cardinal RoFpigliosi et à d'aatres : l«r août 1G64. — Une lettre de Montausier atteste la parfaite exactitude de ce récit : M. le légat « m'a dit... que ses paquets avaient été ouYerta, au moins tous ceux où il y avait dessus : Pour les affaires de S, S., et que la plupart des lettres avaient été mal recachetées, parce que la manière dont on les cachette à la secrétairerie d'État du pape est fort différente des aatres. Il a ajouté à cela qu'il est fort aise qu'on ait vu tout ce que portent ces dépêches. Je n'ai rien répondu à cela, sinon qu'on soupçonnait souvent cee choses-là à faux; que les ordinaires étaient fort sûrs et que les cachets se pouvaient gâter par les ébranlements de la poste, et ai changé incontinent de discours, » (A Lionne, 20 juillet 1664. Rome, 163.)
votre lettre particulière de ce que je ne vous ai pas encore instruit du traitement que l'on prétend faire à M. le légat, que je n*ai pu m'empêcher d'en rire un peu. Ne vous fâchez pas ce-^ pendant que je rie de vos chagrins, car vous en rirez peutêtre plus que moi quand je vous aurai dit qu'encore aujourd'hui je ne sais pas moi-même quel traitement on fera audit sieur légat, ni si le roi donnera les mains à son entrée à Paris, ou si on le fera venir droit ici d'Orléans, et qu'après qu'il aura fait sa harangue, on le renverra comme ayant achevé tout ce qu'il avait à faire. Cela dépend absolument de ce qu'il porte, dont il ne s'est point encore expliqué, et ce sera lui-même qui se procurera la manière plus ou moins obligeante du traitement qui lui sera fait (1). » Et encore, le 26 juin : « Je n'ai point fait ni pu faire de réponse aux lettres de M. Roberli, parce que Sa Majesté n'a pas encore pris sa résolution sur cette nonciature extraordinaire et sur la personne à qui elle a été conférée (2). »
Les deux partis s'observèrent longtemps en silence. Louis XIV écrivait à Montausier : « J'aurais cru qu'au moins en quittant Lyon, puisqu'il ne l'a pas fait plus tôt, M. le légat enverrait ici par avance quelqu'un des siens pour apprendre mes intentions de sa réception, et cela peut être une marque qu'il est tout disposé à se contenter de tel traitement que je lui voudrais accorder; mais, comme l'affaire le regarde plus que moi, il n'est pas nécessaire que vous lui en parliez, s'il ne vous en dit mot (3). » Montausier, chargé de faire expliquer les Italiens, se plaignit à Lionne de n'avoir rien d'intéressant à mander. « Soit qu'ils sont trop habiles, disait-il, ou que je le sois trop peu, je n'ai rien à écrire, à mon regret (4). » Mais le cardinal Chigi sortit de sa réserve quand il fut temps. Il s'étonna qu'on pût lui refuser Tcntrée publique à Paris, et ne le laisser paraître avec le caractère de légat qu'à Fontainebleau, dans une maison des champs. — Oii est le roi, là est l'honneur,
(0 14 juin 1664, de Fontainebleau. Rome, 159.
(2) A Montausier. Romef 163.
(3) 11 juin 1664. Rome, 163.
(4) Lionne à Montausier, 11 juin; Montausier à Lionne, de la Charité, 15 juin. Rome, 163.
506 CHAPITRE DixtÈME
répondit Montausicr. — Puisque je suis venu comme légal» répliqua Chigi, « ce serait le saint-siège, et non pas le pape ni moi, qui recevrait TalTront. — Il dit toutes ces choses avec affection et beaucoup de démonstrations d'être touché, ajoutant à tout cela des marques de respect très profond et levant les épaules de temps en temps. » Il protestait surtout contre la proposition d'acheter son entrée à Paris au prix de certaines concessions. II me confia, disait encore Montausier, « que Sa Sainteté était d'une humeur qui ne voulait point qu'on lui lit violence; qu'il fallait le prendre avec de certains détours qu'il connaissait ; que, dès qu'il refusait, il ne fallait plus faire d'instance, parce que cela mettait les choses en état de n'être jamais faites;... qu'avec la patience et l'adresse on obtenait tout de lui, et rien du tout si on en usait autrement (i). »
Romains et Français étaient enfin aux prises. De la Charité, le cardinal envoya au roi les bulles de sa légation (â), qui furent aussitôt transmises au Parlement avec ordre de les enregistrer, « en sorte, disait Louis XIV à ses magistrats, que Sa Sainteté ait occasion de croire qu'elles ont été reçues de notre part avec le respect filial et l affection que nous avons pour tout ce qui vient d'elle et du saint-siège (3). » Mais Lionne écrivait do son côté: « C'est une affaire qui vraisemblablement n'ira pas vite; car vous savez que ces messieurs veulent faire valoir leurs charges en pareilles occasions, qui s'offrent rarement (4). » Le Parlement avait sans doute de méchantes intentions, mais, comme il ne reconnaissait d'autre règle que la volonté royale, la cour se servait de lui pour dissimuler sa propre hostilité. La première contestation vint de Lionne lui-même, qui prétendit avoir découvert que le pouvoir de Chigi était suranné et cachait quelque piège : il engagea une polémique
(1) Moutausier uu roi, de Gien, 18 juin, /{orne, 163.
(2) (( ... Sperumus non solum Majct»tati Tuœ ^ratum fore oostri nepotis adventuuiy sed a regali etiam auctoritatc amotum iri quœcumque impedimenta possenl eas apostolici le<;ati facilitâtes optato fructu privare. Scimus tanti fieri a Majestate Tua pontificise mentis consilia nt ejusmodi in re accuratloribut precibus locum minime reliuquat. » (Bref au roi eu créance sur le cardinal Chigi, légat. 24 murs 1664. Rome, 163.)
(3) 15 juin. Home, 163.
(4) A Créquy, 18 juin. Home, 139.
ridicule contre Tabbé Rospigliosi, qui fut obligé de porter jusqu'au roi la démonstratioa de la lourde bévue commise par son ministre. Montausier se plaignit au roi de cette honteuse chicane (1).
Lionne prit sa revanche en retardant, par des moyens plus sûrs, l'enregistrement des bulles. Il se fit donner par le roi l'ordre de s'entendre secrètement avec le premier président, à rinsu même du procureur général. La lettre suivante de Lamoignon à ce ministre découvre Tintrigue et montre quels ravages avaient faits les doctrines hostiles au saint-siège dans les esprits les plus modérés de la magistrature (2) : « M. le procureur général ayantdonné ses conclusions, samedi dernier, avec toute la diligence qu'il a cru devoir apporter à une chose dont on souhaitait l'expédition, et quelques petits embarras que f avais fomentés ri ayant pu apporter que deux jours de retardement au parquet y parce que jai gardé fidèlement tordre que f avais reçu, j'ai eu toujours depuis ce temps-là Tabbé Rospigliosi âmes trousses, c'est-à-dire dès samedi, et quoique j'allasse à la campagne; et, lundi au soir en arrivant, je Tai remis sur l'examen que je désirais faire en mon particulier de toutes ces facultés. Je vois qu'il est alarmé de ce que je ne vais pas plus vite, et je sais qu'il a dit à quelques personnes qu'il craignait que la cour n eût part à ce délai, n'en voyant point de cause.,. Ce matin, MM. les gens du roi, voyant que je répondais si mal à leur diligence, m'ont parlé de telle manière que, joint au bruit qui court ici que vous entrez sur de certaines affaires où M. le légat ne trouve pas les chemins siaplanis qu'ils ont été depuis Marseille jusques à Orléans, il me semble qu'ils commencent à entrer dans la pensée qu il pourrait y avoir quelque chose de vous dans cette lenteur. Ce n'est pas que je n'aie répondu aux uns et aux autres tout ce qu'il fallait pour donner des impressions bien contraires, parlant seulement comme pour me disculper à votre égard, et témoigner que, si la cour était elle-même entrée dans la discussion du détail de ces facultés, elle y pourrait employer plus de temps que je n'avais
(1) LioDoe au P. P.; à Rospigliosi; le roi à Montausier; Montausier au roi, de Gien : toutes ces lettres sont du 18 juin. Bomej 163.
(2) 25 juin 1664. Rome, 163.
fait jusqiies ici et que je ne pouvais mettre la chose en délibération au Parlement que je ne fusse entièrement instruit de tous les exemples... Mais enfin, Monsieur, je crois qu'il est de toutes manières expédient d'assembler vendredi prochain, i^auf votre yneillour avis. Jusque-là, tout sera pris sur mon compte, et vous pouvez même vous plaindre de ma longueur. Ce vendredi, on ne fera autre chose que présenter les lettres patentes avec les facultés, et, sans en faire lecture, je crois qu'il est à propos que je nomme des commissaires pour les examiner. Ces commissaires me paraissent nécessaires pour tenir la chose en état (Tetre ou éloignée ou abrégée^ car, outre que nous les prendrons tels qu'ils s' en rapporteront bien à nous en la plupart des choses, il est aisé de leur faire voir tant de pays que Ton voudra jusques à ce que vous nous lâchiez la main.., » On pourra se conformer à ce qui a été fait en 1625. « Voilà mes pensées ; iiiformez-moi^ s'il vous plalt, des volontés. » Je regrette que vous n'ayez pas donné aux lettres d'attache la forme des chartes : « A tous présents et à venir, etc. » Il faut qu'il paraisse toujours que le légat ne peut exercer aucune juridiction, à moins que l'autorité royale se joigne en sa faveur avec celle du pape, et qu'il est, ainsi que disait un vieil premier président, legatus de latere vtriusque^ nempe régis et pont/ficis. Il était bien plus convenable de lui expédier des lettres en forme plus authentique, plus propre pour attribuer cette juridiction en quelque façon et pour lui communiquer un pouvoir fort extraordinaire, que de lui donner seulement une simple commission comme une manière d'attache; qui recoymaît plutôt un pouvoir déjà donné qu'elle ne le confirme,.. Pour ce qui est des facultés,... je vous dirai seulement ce que Scaliger disait autrefois d'un livre plein de fautes : centum lituris mederi non possis : tinâ possts facile. » Mais le roi ordonna d'en finir. Lamoignon annonça bientôt qu'il avait coupé court aux délibérations et que le roi serait obéi, « en Sorte, dit-il, qu'il ne reste rien à faire de notre part, sinon de savoir si on Irouve bien l'arrêt de vérification dont je voas envoie le projet (1). »
(1) A Lionne, !«' juillet. Rome^ 1G3. Relevons en passant les prédeoses réTè-
Le temps étant arrivé de régler définitivement le traitement réservé au cardinal Chigi, Monlausier prit à part son auditeur, le prélat Ravizza, désigné par le légat pour conduire cette négociation, et tenta de les gagner au roi Tun etTautre parles offres les plus séduisantes. Le 18 juin, de Châteauneuf-sur- Loire, le marquis écrivit à Louis XIV : J'ai dit à M. Ravizza « que le pape était vieux et le légat jeune; que, le premier manquant, le dernier aurait sans doute besoin d'appui, et qu'il n'en saurait trouver un plus puissant ni plus prêt pour tous ceux qui y recourraient; que, de plus, Votre Majesté était si puissante et si libérale que vous étiez capable d'agrandir, quand il vous plaisait, tout ce qu'il y avait de grand ; que M. le cardinal Antoine en était une preuve toute présente ;... que Votre Majesté était bienfaisante et généreuse ; que, si on lui
latioDs de cette lettre sur l'exécution du concile de Trente dans notre pays. Le premier président disait : « Quant à la clause sans approbation du concile de Trente^ cela est conforme aux précédentes modifications; néanmoins nous n'avons pas jogé à propos de le prononcer à Taudience. Même, si vous le croyez mieux, on peut mettre cette clause séparément dans un arrêté du registre secret; d'autant plus que le concile de Trente n'est cité dans ces bulles que par occasion, et que la chaleur que Von a eue autrefois contre ce concile est beaucoup diminuée: car on a établi en France par les ordonnances et par les dispositions des arrêts presque toutes les mêmes choses pour la discipline ecclésiastique que celles qu'il contienti en sorte qu'il est présentement bien plus observé en France qu'il n'est à Rome. 11 est assurément très bon en toutes les matières ecclésiastiques, et il ne nous choque presque en rien, sinon en ce que les ambassadeurs du roi n'y eurent pas le rang qui leur est dû partout; et c'est en effet la véritable raison pour laquelle le Parlement a accoutumé de mettre : Sans approbation du concile de Trente, lorsqu'il se trouve énoncé dans les bulles qui lui sont adressées. » — L'abbé Rospigliosi, au nom du légat, s'opposait à ces restrictions, demandant qu'on s'en tint, comme eu 1625, à des réserves de style, pareilles à celles que se permet encore le Conseil d'État de nos jours. Le roi lui promit satisfaction ; mais Lionne ordonna au premier président « d'expédier l'arrêt en ôtant les clauses dont le légat témoignait quelque sujet d'être choqué et les mettant dans un arrêté séparé dont il n'eût aucune connaissance. » (Lionne au P. P., 4 et 6 juillet. — Le P. P. à Lionne, 4 juillet. Rome, 163.) — On trouve, en effet, dans les registres du conseil secret du Parlement, à la suite de la délibération qui ordonne l'enregistrement des bulles, un second arrêt ainsi conçu : « A été arrêté que ladite vérification est faite sans approbation du concile de Trente ni de la bulle In cœna Domini et autres bulles énoncées èsdites facultés, fors celles qui sont dans le corps du droit et reçues eu France, et sans que ledit légat puisse subdéléguer ni se servir et user d'autres facultés que de celles qui sont attachées sous le contrescel, ni dispenser les étudiants de la résidence et desserte de leurs bénéfices. » (Arch. nat., X*^ 8394. fol. 145.)
SiO CHAPITRE DIXIÈME
faisait des avances, elle donnerait sans doute des marques de sa magnanimité, et que, si j'osnis entrer dans les intérêts de M. le légat, je lui dirais qu'élan!, par sa jeunesse, fort éloigné du papat, il ne devait point appréhender de se montrer partial pour la France, parce que cela ne lui ferait rien perdre et lui pourrait procurer beaucoup d'avantage ; que, quand il aurait soixante ans, il ferait le neutre, s'il lui plaisait^ mais qu'entre ci et là il pouvait se déclarer sans danger. J'ajoutai que M. Ravizza, en son particulier, pouvait espérer des choses considérables de la bonté do Votre Majesté, s'il faisait des choses qui vous fussent agréables. » Ni le cardinal Chigi ni son auditeur n'acceptèrent le marché.
Ravizza parut à Fontainebleau, le 20 juin, pour la première fois, et, le lendemain Louis XIV écrivait au duc de Créquy : Le légat m'a envoyé le sieur Ravizza, le plus confident de ceyx qui l'accompagnent, w II est certain qu'il ne peut mieux parler; » mais il n'a rien dit dos grAces que j'attends du pape: ce sont de pures paroles pour se faire bien traiter et qui ne seraient pas suivies d'eilets. « C'est ce qui m'a obligé de le renvoyer sans m'oxpliquer, non plus que le légat, de ce que j'ai dessein de fnire pour sa réception. » Lionne ajoutait (1): « J'ai eu hier un entretien de plus de cinq heures avec M. Ravizza, ofi je mécontentai extrêmement à ne leur celer aucune des vérités qu'on leur pouvait dire sur les choses passées et présentes (2). » C'est Lionne qui crut à propos de revenir sur le passé. Suivnntsa coutume, il reprocha au pape son ingratitude envers un prince auquel il devait la tiare! il oubliait que justomont Ravizza avait assisté à l'élection d'Alexandre VIL « Je lui déclarai, dit le prélat, (jue j'étais dans le conclave; que, comme je lo savais fort bien, les cinq voix de la France n'auraient pas pu lui disputer le pontificat et que, si M. de l^ionne avait lui-même conseillé de lever l'exclusion, il n'avait
{{) Le roi Pt Liouiuî à Cn'îquy, 21 juin. Ho»n\ luO.
yi!) Lionne ot Ravizza ont dri'ssé i'uu et raiitre des relations de leur C0Dfé« rcnci;. Olle di* Lionu«' oft tout entière de r^a main. {Home, 103.) — Cf. BibL Cliigi. Ucffisbo ws, flvi/a It'ffnlione. E. 11. X». Rapport de Ravizza au légat. ~ linincy 1()3. « Mémoire sur lu traitement ù faire à M. le légat, lu au roi le 28 Juin 161)4. »
rendu service qu'à son souverain et au cardinal Mazarin en les retirant de leur engagement, parce que le sacré collège était décidé à cette élection, et qu'autrement il en serait résulté un grand discrédit pour la couronne, ainsi qu'il était arrivé déjà dans le conclave dlnnocent X. Je lui appris d'autres vérités sur cet événement, dont j'étais si bien informé. Je le fis ressouvenir de tant de grâces prodiguées par Sa Sainteté, à la considération du roi, et je lui remontrai que le saint- père, après avoir accordé tout ce qui est légitime et possible, ne refuse que ce qui répugne aux canons ou à sa conscience. Quelle preuve plus frappante, dis-je, Sa Sainteté peut-elle donner de son indulgence paternelle, que l'accueil bienveillant qu'elle fait aujourd'hui au cardinal d'Esté et au duc de Créquy, auteurs de tous les désordres passés, et son empressement à exécuter le traité ? Si Sa Sainteté est lente à faire des promesses, elle est exacte et généreuse à les accomplir (1). » L'entretien fut des plus animés. — Lionne : « Je pose comme fondement que, dans les difficultés passées, les choses se sont portées à de telles extrémités et excès d'aigreur qu'il n'est pas possible de revenir tout à coup à des réunions de cœur, liaisons d'amitié, et à des assurances de protection pour la maison Chigi, sans passer par quelque milieu. Ce milieulà doit être quelque grâce considérable que le cardinal Chigi obtienne de Sa Sainteté pour les intérêts du roi... et Sa Majesté ne se laissera pas aisément surprendre à aucuns artifices
(1) n Ed iotorno air esclusiva al poatiûcato ii dissi chef corne quello che mi trovai nel conclave, sapeva molto beoe che i ciuque voti délia Francia nou potevano loglierlelo, e che, se Sua Eccellenza apiô qualche cosa sopra cio, fece UQ bel servigio al rë ed al cardinale Mazzarini nel disiojpegnarli, perche tuito il sacro coUegio l'havrebbe elelto pontefice e sarebbe seguito cou gran' discredito délia corona, come fu ncU'esaltatione d'innocentio X». Circaqucsto affare, io, come molto informato, H soggiunsi altre cose, contando liin Ûoo piùgrazie faite da Sua Sanlità a iotuito del rè, colle quali procurai di rimostrare che Sua Beatitudine ha conceduto cio che cra giusto e possibile con negar solamente quello a che ripugnavano i canoni e la propria coscienza. Ânzi li feci toccar çon mani che Nostro Siguore di présente ha più che mai le viscère piene di cordialità paterna, montre ha ricevuti l signori cardinale d'Esté e duca di Creqay, auLori delte ioroolenze passale^ con affettuose dimostrazioni, ed eseguisce si prouta'iieule i concordali: dicendoli ooi che la Beatitudine. Sua è assai circospelta oei promettere, ma altrettanto generosa e puotuale nell* osservare. n
ni belles paroles... » Qu'est-ce, après tout, que Tindult des Trois-Évêchés? le roi Henri IV avait été sur le point de l'obtenir, quoique ce pays ne fût que placé sous son protectorat et non réuni à la couronne, comme il Ta été depuis par les traités de Miinsler et des Pyrénées. — Ravizza : La manière de prétendre cet induit comme le poignard à la gorge^ do ut des, est choquante et sensible. Il faut abandonner au légat le soin d*y amener le pape. — Lionne : « Si Sa Sainteté fait un pas en avant pour le service de cette couronne, le roi en fera deux à Tavantage du saint-siège; mais, si elle en fait un en arrière, Sa Majesté en fera quatre dans le même sens. — Ravizza: Qui fera le premier pas? Tout a été, jusqu'à présent, réglé conformément aux volontés du roi, et il ne reste plus à Sa Sainteté que d'envoyer M. le cardinal Chigi dans cettecour comme elle fait avec tant d'abnégation, et si Sa Sainteté et M. le légat donnent l'exemple au roi de faire desgr&ces, elles seront en droit de le regarder comme leur débiteur. — Lionke: Dans les conjonctures présentes, l'ambition de M. le légat doit être de retourner à Rome avec un accroissement de crédit, fondé sur la faveur de Sa Majesté et sur les marques qu'elle lui en donnera. — Ravizza : L'occasion présente est si peu favorable pour demander des grâces qu'il faut n'en espérer aucune et ne s'attendre qu'à une négative formelle (1). »
L'envoyé du légat ayant invité le ministre à s'expliquer sur l'entrée à Paris, Lionne répondit que la légation de M. le cardinal Chigi était adressée au roi et non pas à la capitale, où rien ne l'obligeait d'aller, Sa Majesté se trouvant aujourd'hui
(1) t( ... Riprese il signore di Lionue che, se Nostro Signore fîara un pledi avanti in servigio délia corona, il rè ne fara due in pro délia SedeapostoUca; ma, facendone uno indietro, Sua Maestà ne fara quattro. — Replicai che noo era ancora capace chi doveva essere il primo a farlo, già che gV accideati patsati enino stati saldati giusla i voleri del rë, e non rimaneva per parte di Sua Bealitudine a far altro che di mandare V. Eccellenza, corne ha faiio COD tanto 8U0 incommodo a quesla corte, e che, se Nostro Signore e Y. E. fossero stati i prirai a fare grazie, seiie dovevano crear creditori presso il rè. Ld iusisteudo Sua Eccellenza in dire che, nella présente cougiantnra, doveva TËminenza Vestra acquistar concetto por ritornare maggiormente acereditata in Homa colla buona graiia di Sua Macslà e colle sue dimostraxioni, le ritposi fraucamenle che di présente era il tempo tanto improprio a dimandar grazie, che non poteva sperarseue alcuua, ma bensi una aperta escUitiva. »
plus près de Rome que n'est la ville. L'entretien porta ensuite sur l'arrivée à Fontainebleau, et Ravizza réclama pour Chigi le cérémonial suivi pour la réception de François Barberini sous Urbain VIII ; il déclara qu'il suffirait au légat de trouver au devant de lui le duc d'Orléans, frère du roi, quoique le roi d'Espagne y allât encore lui-même, suivant Tancienne tradition. — Lionne (1) : « Il faut distinguer entre les personnes : les rois de France ne sont jamais allés à la rencontre des légats ; c'est une chose infâme [infâme) que leurs frères fassent une pareille démonstration et donnent la main. — Ravizza : Ainsi, Votre Excellence taxe d'infamie non seulement la conduite si juste et si courtoise du tressage duc d'Orléans envers le légat Barberini, mais encore celle du roi d'Espagne, qui alla de sa personne au devant du même cardinal, et celle des rois de France qui firent le même honneur au cardinal de Médicis, légat sous LéonX, et au cardinal Aldobrandini, légat sous Clément VIII! »
On comprend que Louis XIV ait écrit de Ravizza : « Il est certain qu'il ne peut mieux parler (2). » Lionne eut la puérile vanité de dire dans ses relations et dans ses dépêches : Ravizza fut surpris de telle repartie ; \\ parut fort étourdi de telle autre, etc., etc. La vérité est qu'on n'était nulle part plus embarrassé qu'à Fontainebleau. Louis XIV convoqua un conseil extraordinaire, auquel Lionne fit le rapport suivant : «... Il est delà prudence et habileté de Sa Majesté de délibérer de nouveau si, en cas que l'on reconnaisse véritablement que le légat n'a pas le pouvoir d'accorder l'induit des Trois-Évêchés ou du moins de s'engager positivement à le promettre dans quelque temps (ce que l'on saura, à n'en pouvoir douter, avant qu'il soit deux
(1) u ... Replici^ M. di Lionue che si dovevaao considerare e distioguere le persone, sendo che i rë di Francia noQ sono mai audati inconiro ai legati, e che era cosa infâme nel fratello di far taie dimoslrazione e di cedeve la mano. lo li dissi allora che Sua EccelleDza caooaizzava per iofame non taoto l'attione si giusta e cortese che dal già prudentissimo duca d'Orieaos fu pratticata col sigDore cardinale Barberino, ma dei rè di Spagna, che andô iacontro al dette sigDore Barberino, e degl' istessi rè di Francia, che fecero parimente una tal dimostrazione al cardinale di Medici, legato sotto Leone X<^, ed al cardinale Aldobrandino in tempo di Clémente Vlïlo. Si avvide Sua Eccellenza délia mposta imprudente, e proseguendo tuttavia, etc. »
(2) Lettre à Créquy, du 21 juin, déjà citée.
jours), SaMajesté doit, pour son service, accorder ou retrancher au légat les deux plus considérables honneurs qu'ait reçus en France le dernier légat : Tun, Taccompagnement de Monsieur, frère du roi, en la seconde place, et l'autre^ la harangue du Parlement de Paris, le premier président parlant debout et découvert. ... J'ai dit pour son service, parce qu'il doit être toujours la seule règle des actions du roi, sans aucune passion, ni ressentiment particulier... Los raisons pour la négative sont que^ comme le pape de tout temps intérieurement n^aime pas cette couronne, qu'il n*a pu se retenir de s'expliquer à M. de Bourlemont qu'il conserve le ressentiment de Texclusion qui lui fut faite au commencement du dernier conclave, et quà ses dispositions naturelles, déjà toutes portées contre nous, il y a indubitablement ajouté une fière haine, tant par le ressentiment du grand nombre de morlirications(i) qu'il a reçues durant dix-huit mois, que pour les diverses conditions qu*il lui a fallu subir au traité de Pise, qu'il considère comme la honte de son pontilical dont il ne saurait plus relever la gloire... », tout ce que le roi ferait ne servirait à rien ; « au lieu que, Sa Majosté continuant à traiter la cour de Home th virgâ ferred et avec la même hauteur et dureté qu'elle a fait depuis quelque temps et qui ne lui a pas m-^l réussi, il y a apparence que Sa Majesté en sera davantage considérée et que les parents de Sa Sainteté se mettront plus en point et en de* voir de mériter les bonnes grâces et la protection de Sa Majesté pour n'être pas exposés, dans un autre pontiGcat, aux puissants eflets de son indignation. » — Les raisons pour l'affirmative sont... : 1* Le roi pourra dire qu'il honore seulement le saint-siège et non les Chigi^ auxquels il se réserve de faire sentir « la pesanteur de sa main. » 2« Le roi n'y aura rien mis du sien, puisqu'il n'aura fait que suivre les précédents. En retranchant, il blesserait « le collège des cardinaux qui est, pour la plus grande partie, bien disposé pour ses intérêts et souhaite
(1; Il y u deux textes de ce rapport, toiiti deux de la luaiu de Lionne. II en a d'ubord composé la luioute pour le lire au roi et au conseil; — et il l'a reproduit, avec quelques changements, dauB sa rt^Ution des confi^reDces avec Ravlua. (liomej 163.) Je prends dans les denx textes les variantes qui offrent le plus d'Intérêt.
EXÉCUTidJi bÙ TRAITÉ DE PISE 51 8
bien la ttlortificalion des Chigi ...» 3*" Le pape set-ait autorisé pai* là à refuser Tindult des Trois-Évêchés, et ittême ceux de l'Artois et du Roussiilon, promis avant le départ de M. de Gréquy. En accordant, on aurait ces grâces et d'autres encore; sinon, on pourrait refuser les nonces et soulever des difficultés stir Avignon. 4° On ôterait aux Espagnols la satisfaction de dire que le pape est ennemi de la France. S* « Puisque le pape n*a pas accordé l'induit en une conjoncture où il a^ pour ainsi dire, été comme mis à la torture par Textrême tendresse qu'il a pour ses parents, ce serait s'abuser soi-même de s'attendre que, par k tilême chemin de la dureté et de la rigueur, on puisse à l'avenir extorquer de lui cette grâce... » La douceur est préférable. G» Il y a Heu d'espérer que le pape pourrait nommer cardinal don Sigismond Chigi et lui permettre de se déclarer pour là France : le roi lui acccorderait la comprotectiotl detios affaires nationales, « comme le feu roi fit au cardinal Antoine, au pontificat d'Urbain VIII, qui était bien plus caduc qlie le pape Alexandre VII, et outre divers avantages qu'on tire, par le moyen d'un neveU^ pendant le règne de son oncle, et le crédit que cette adhérence donne après dans les conclaves parmi les créatures de ce neveu, il est fot-t vraisemblable que SaSaititeté, pour accréditer don Sigismond auprès du roi, ne lui refuserait pas eti cela la grâce de l'induit. » 7** « Enfin la tnâxitne générale ne paraît pas mauvaise de se contenter de l'honnête, de pat'donner à qui s'humilie et ne porter point les geUs au désespoir, puisque même un petit moucheron a bien le pouvoir d'inquiéter et de tourmenter un éléphant, »
Le (cardinal laissa passer un peu de temps sans donner de ses nouvelles à Fontainebleau ; puis il y renvoya Ravizza, qui alla directement chez Lionne et lui tint ce langage : « M. le légat a appris que d'une heure à l'autre on revient sur les choses dotit oti était convenu ; que ]*on dispute sur les traitements et même sur sa réception à Paris, que les archevêques, les évêques et le Parlement prétendent ne pas rendre à Son Émineuce les mêmes honneurs qu'a reçus M. le cardinal Barberini; » il vous fait savoir qu'il se présentera devant le roi conformément au traité de Pise^ nrais qu'il s'en tiendra là, et qu'il terionce à l'entrée publique dans Paris. — Lionne vil
<• bien clairemcnl... qu'il n*y avait plus rien à attendre dans cette conjoncture, pour lagràoede l'induit (des Trois-Evèchés), que M. le légat n'aurait pas manqué de mettre en évidence s'il on avait eu le pouvoir... »> Le cardinal rejetait ainsi sur la cour de France le scandale des affronts qu'elle préparait au représentant du saint-siège. Le pas était difRcile ; elle crut s'en tirer en répondant que, l'entrée à Paris n'étant plus exigée comme un droit, le roi n'y mettrait plus d'obstacle. Comme elle se réservait de chicaner sur le cérémonial, Ravizza déclara froidement que le cardinal ne faisait violence à personne et n'acceptait que des honniurs rendus librement et avec plaisir \[\
Le légat put bientôt écrire à Rome que la vigueur [viyore] de son auditeur avait un succès inespéré : en effet, on n'avait pas laissé repartir Ravizza sans convenir avec lui que, le 3 juillet, le roi recevrait Chigi en audience secrète, et on donnait à entendre que beaucoup de difficultés allaient s'aplanir. D'ailleurs les sympathies qui avaient jusque-là fait cortège au cardinal se manifestèrent même dans le voisinage de la résidence royale. Seules, deux petites villes s'étaient conformées aux intentions malveillantes de la cour, et l'opinion publique en avait été froissée. M. de Chantelou. l'un des maîtres d'hôtel du roi, note à regret dans sou Journal qak Gienon n'avait fait « aucun préparatif d'entréi^ ^«, et qu'à Nemours, à la porte même de Fontainebleau, il n'y avait « point d'appareil pour la réception. «^ Mais à Orléans, comme da:is toutes les grandes villes, son entrée avait été saluée par tous les ordres de l'Etat et par un peuple immense. Dès qu'il se fut installé à Nemours et que, selon l'étiquette, le roi l'eut fait complimenter par le duc de Saint-Aignan. la foule se précipita pour le visiter. Son grand air et son aménité charmèrent tous ceux qui l'abordaient : «« C'est un homme fort bien fait, dit M. de Chantelou,
.1 ' RfMatiou»' lie! 3° uej>itiato s<^tto il di 2 *\i liulio... Subito arrivato qmin FoQl.-iu.ibio... an liai a trovdrn M. «li Lioue. al quale parlai ia questa forma ; Senteu'io il ;»igDore ear>ii[).i!e Ctii^'i. It^iratu, c\w d* uua hora aU'aUra al variano li cor»: ronoertati\ od iusi.tiuo ^1 <u<citauo dclle diflicoltaoirca U trattameato e rireviiiiento *no in Pariai; pretendt^nlo hora gl* arcivescovi. e vescovî, e triba* iiikVi di uou fare a Sja E>:oelloLiza quelle dimostrazioai che furono gia pratticate col di^uore cardiuulc Barberioo, et<'. > — (Cf. RelaUoD de LiooDe, Romet 163.)
de physionomie noble et qui fait juger qu'il a de la bonté et de la douceur. L*on voit dans ses yeux beaucoup de vivacité. Son poil est fort noir et son teint blanc; il a le visage assez plein et le corps aussi, la main belle et la jambe fort bien faite. Pour sa taille, elle est médiocre, et son âge de trente-trois ou . trente-quatre ans. Du reste il est grave et ne parle guère (1)... >> Le 3 juillet il se rendit incognito à Fontainebleau : le roi le reçut en présence de cinq personnes seulement (2) et répondit à son compliment parles paroles suivantes : « Monsieur le légat, je suis très aise des assurances que vous me donnez de rafifeclion paternelle de notre saint-père le pape que j'ai toujours beaucoup souhaitée, et vous me ferez plaisir de Tassurer que j'y corresponds de ma part avec la même affection et une singulière vénération poursa personne. Pour votre particulier, vous pouvez faire état que j^ai sincèrement oublié les choses passées. Je veux bien être votre ami et me confier entièrement aux bonnes paroles que vous me donnez de votre affection. Je vous ferai rendre avec plaisir, tant que vous serez dans mes États, tous les honneurs qu*il me sera possible, et vous donnerai dans la suite, en toutes rencontres, des marques de ma bienveillance, et, pour commencer à vous faire voir par des effets qu'en ce qui regarde Tamilié je fais plus que je ne dis, je vous apprends qu'encore que ni vous, ni personne ne m'en ait fait instance, le signore don Mario (3), votre père, est à l'heure que je parle dans Rome, car il y a plus de quinze jours que j'ai envoyé un courrier exprès au duc de Créquy, mon ambassadeur, pour lui ordonner de témoigner à Sa Sainteté que je serais bien aise qu'il retournât auprès d'elle, sans attendre que je vous eusse vu, comme il était porté dans le traité de Pise (4). » Deux jours après, Lionne écrivait au duc de Créquy : « Je vous assure que le M. cardinal Chigi nous revient forty et qu'il ne lui aura pas été désavantageux d'avoir fait ce
(1) Bibl. oat., ms. Cinq Cents Colbert, vol. 175.
(2) Les ducs de Gèvres, de Saint-Âignaa et de Mortemart, le comte du Lude et le bailli de Souvré.
(3) On verra plus loia que le rappel spontané de doa Mario était une comédie jouÔH entre le roi et Créquy.
(4) Rome, 163.
voyage. Nous avons trouvé sa personne fort |)ien faite, son abord agréable, son esprit doux et vif. Il est fort civil, courtois^ libéral, très commode, n'embarrassant personne et ne «'embarrassant pas lui-même, comme il arrive assez ordinairement il tous les étrangers qui n*ont pas vu le monde. Enfin je lui ai sincèrement donné tonle mon affection et m'omettrai rien jusqu'au bout pour le servir et mériter la sienne (1). »
En quittant le roi, le légat se rendit au bois de Yincenaes, qui lui avait été assigné comme résidence, eptre Fontainebleau, où il devait reparaître pour son audience solennelle, et Paris 011 il devait faire une entrée publique. Romains et Français s'occupèrent aussitôt de régler le cérénionial de ces deux journées. Ils tombèrent facilement d'accord pour la première, dont la date fut fixée au 29 juillet. Quelques jours f^uparav«nnt, Lionne vint trouver le cardinal et lui déclara que Sa Majesté, « pour lui donner, en tout ce qu*elle pouvait, toutes les marques possibles de son estime et de son affection, avait résolu... d'onvover Alonsiour à la rencontre de Son Emineoce. lorsqu'elle arriverait à Fontainebleau (2). »
En effet, dès que le cardinal parut, le 28 juillet, sur la lisière de la forêt, il y fut reçu par le duc d'Orléans. Le lendemain, il eut son audience du roi et lui adressa les paroles convenues. Loin d'imiter les honteuses chicanes dont on le fatiguait, le vaincu de Pise reprit l'avantage sur son vainqueur par la dignité qu'il déploya dans cette action. M. le légat, dit Lionne (3), vit le roi dans sa chambre, tous deux dans l'intérieur du balustre et sur deux chaises pareilles. « Il supplia Sa Majesté de trouver bon que, pour soulager sa mémoire, et afin qu'il filt plus certain de ne rien omettre de ce qu'il (levait faire en conformité du traité, il en pût tenir le papier devant les yeux; après quoi, mettant son bonnet à la main que Sa Majesté eut peine à lui faire reniettre, il commença h réciter les termes du traité d'un ton si haut que toute l'assistance les entendait, qui était une chose que Sa Majesté n'avait ni désirée de lui, ni attendue ; et même quand il vint à
(1) 8 juillet. Rome, 160.
(2) liionne <a Cr^qiiy, 26 juillet. Homr, 160. — Relation de Lionne. Bome^ iSf.
(3) Ilelation, l" août 1064. Rowf, 164.
parler de lui et de sa maison, il remit son bonnet à la main et l'y tint toujours, sans que Sa Majesté, qui le conviait de se couvrir, Vy pût obliger. » Louis XIV lui répondit : « J'ai entendu ce que vous venez de me dire de la part de Sa Sainteté, de la vôtre et de celle de toute votre famille, et le croyant fort véritablement sincère, je demeure pleinement satisfait de TolTense que j'avais reçue à Rome en la personne de mon ambassadeur. Je vous prie d'assurer Sa Sainteté que, dans tous les embarras passés, j'ai toujours conservé une singulière vénération pour sa personne, dont je serai maintenant bien aise de lui donner des effets ententes rencontres et principalement en celles où il s'agira de l'avantage de la chrétienté et de la gloire de son pontificat. Pour vous et pour toute votre famille, vous pouvez aussi faire état certain de mon affection, et le malheur arrivé le 20 août a au moins été bon à quelque chose, puisqu^il me donne la satisfaction, que j'ai bien grande, de vou* voir ici, et de vous assurer de vive voix de ma bonne volonté (1)... » Le même jour, Chigi vit les deux reines, dont la piété s'était alarmée d'un démêlé avec le saint-si^,ge. Tous le^ membres de la famille royale comblèrent le cardinal d'allentions et de respects. Monsieur, qu'il voulut remercier, l'asr sura publiquement « qu'il avait fait de bon cœur et avec plaisir ce qu'il avait fait. » Le 30 juillet, le légat visita de nouveau le roi, qui lui fit « fort grand accueil », et, le S août, il prit solennellement congé, dans une audience où fut répété le cérémonial de la première. « Il parla longtemps, le roi écoutant paisiblement et lui. répondant de fois à autre : ils tenaient chacun un papier en main qu'ils regardaient de temps en temps. Quand M. le légat parlait, il tenait presque toujours les yeux baissés et ne les levait que de fois à autre, et le roi lui parlait avec une grande affabilité, et souvent en souriant. L'entretien dura une bonne demi-heure, dans lequel il parut unp affection et un respect extrême du côté de M. le légat, et de celui du roi beaucoup d'estime et de confiance (2). »
Le règlement de l'entrée à Paris donna lieu à une négociation, qui fut scandaleusement prolongée par la mauvaise foi
(2) Rome, 164.
(2) Chantelou.
du Parlement. Louis XIV avait promis que cette compagnie se conformerait au cérémonial suivi pour Fenlrée du légat Barberini ; mais il tint à ménager, en celte occasion, ses plus zélés auxiliaires dans ses entreprises contre le saint-siège. D'ailleurs, quoi qu*il put dire au légat, ses rancunes contre Alexandre VU n'étaient nullement satisfaites, et il vit sans déplaisir ses magistrats remettre en question, jusqu'au dernier moment, les honneurs dus au cardinal neveu.
On ne saurait imaginer le nombre et la puérilité des chicanes qu'inventa Tingénieuse vanité des légistes. Il suffit de rappeler le chef principal du débat. En 1625, le légat Barberini s'était lové de son siège pour rendre le salut au Parlement, lorsque cette compagnie s'était présentée devant lui ; mais il était demeuré assis lorsque les magistrats s'étaient retirés, après l'avoir harangué, ('higi produisait, pour établir ce précédent (i), le journal de la dernière légation et une déclaration écrite de Barberini lui-même. Lamoignon et ses collègues exigeaient qu'il se levât et les saluât une seconde fois. Invité par Lionne à fournir ses preuves à l'appui de cette nouveauté^ le premier président se contentait de citer un registre, non do Parlement, mais de la Chambre des comptes^ et déclarait avec humeur au ministre que sa compagnie ne daignait pas s'occuper de ces détails et abandonnait la tenue de ces procèsverbaux à des hommes ignorants (2). Le légat leur ayant fait porter le yoî/r??^/ de 1625 et la déclaration de Barberini, on répondit qu'à Tun on opposerait des témoins oculaires, et que Vautre pouvait être fausse. Cette dernière insinuation indigna justement le jeune cardinal, qui blâma son envoyé de l'avoir écoutée avec trop de calme. Il avait en ce moment auprès de lui plusieurs Français; il les prit à témoin « qu'il n^était pas venu dans leur pays pour obtenir des honneurs par de pareils moyens; qu'il se bornait à défendre un droit qui lui appartenait, et qu'il n'acceptait pas le démenti donné au cardinal Barberini. Qu'ils montrent donc leurs registres, s'ils en ont! s'écriat-il. Je leur ai envoyé les miens, et c'est de celte belle réponse
(1) Conforme aux anciennes coutumes.
(2) 20 juillet. Rome, 164.
qu'ils payent ma loyauté! — Les maîtres des cérémonies du roi qui étaient là, écrivit Chigi à Rome, approuvèrent mes paroles et s'étonnèrent qu'on voulût mettre en doute la sincérité du cardinal Barberini(i). »
Lionne avait commencé par envenimer le débat en écrivant lui-même au premier président que Barberini avait sans doute menti pour plaire aux Espagnols; mais il reçut Tordre d'inviter le Parlement à céder, sous la promesse que le cardinal lui laisserait un écrit portant qu'il n'avait pas voulu innover. Lamoignon répondit au ministre avec une colère hypocrite : « // n'y a rien de plus contraire à notre manière d'agir [2) que ces sortes de contre-lettres qui mettent Faction et la chose d'un côté et les paroles de Taulre. Cela est fort du style romain, pour gagner toujours quelque chose et aller en avant par ces expédients. Vous savez mieux que moi combien cette voie leur a réussi et qu'en sauvant les choses peu à peu, de très petits commencements ils sont venus à cette énormité de puissance qui donne une jalousie si légitime à toutes les couronnes... » II faut résister,... « Rome ayant toujours profité de telle conjoncture ; car, de la sorte, en ne perdant rien et gagnant toujours quelque chose, même une chose si notable, ils s'élèvent enfin au-dessus de tout et confondent tous nos ordres publics.
(1) « ... Al primo risposero che havevano testimoDii de visu, et che la seconda poteva esser fa/sa, A cio feci dar per risposta che, per testimoDii era certo che ne havrebbero trovati quanti ne havessero voluti, giàche se ne trovarono contre al Christo, che perô non voleva dargli alcuna fede. Poi mi voltai al Servatio, et assai alterato gli dissi che mi maravigliava (essendo ci presenti i maestri di cérémonie del rè e del parlamento e gli introduttori degli ambasciatori), che egli con tanta tlemma havesse sofferta una taie risposta; che se fosse Btata fatta a me, che gli havrei fatto provar quanto erano alte le finestre ; che io non era venuto qua per avanzar cosa alcuna con questi mezzi, e che solo Yoleva difendere quelle che mi si perteocva, senza cedere uo puoto alla fede del signore cardinale Barberino, il quale attestava il contrario con tanta particolarità; e che loro mostrassero i diarii se gli havevano; che io haveva mandati a vedere i miei air istesso parlamento, il quale correspondeva poi a questo atto con questa bella risposta. 1 maestri di cérémonie del rè trovarono buona la mia risposta, e si maravigliano che havessero voluto tassiar di falza Tattestatione del signore cardinale suddetto. » (Bibl. Chigi. Lettre du légat, du i«r août, déjà citée.)
(2) Le magistrat qui écrit cela est le même qui, le 1«' du même mois, signait deux arrêts différeuts, l'un destiné à être connu du public, l'autre à rester consigné dans le registre secret du conseil.
Le roi considérera, s'il lui plaît, que la parole que le Parlement porte on cette occasion est en etlet la parole de Sa Majesté, et on ne peut entrer dans cette pensée qu*on n'ait déjà la dernière indignation qu'elle est reçue avec tant de hauteur, quand même ils se lèveraient et viendraient au devant de nous. Il serait bien extraordinaire que, dans un temps où Sa Majesté relève la conroww au plus haut point quelle ait été, et même (jupUp rentre en tant de choses dans les droits que sa prééminence sur fous les rois de la terre lui donne, elle laissât faire quelque brèche nouvelle en un endroit qui a toujours été trop entamé et trop peu défendu.». Peut-être qne cet emba^r^is causera un bien qui est de délivrer pour toujow*s la France de ces sortes d'entrées^ qui assurément sont des marques très puissantes des usurpations de l{o?ne et qui laissent fnéme dans les esprits des peuples des pensées trop fortes de la puissance de ce pays-
Lionne fut bientôt forcé d'avouer à son collègue le Tellier
que la fourberie des magistrats était découverte : « Quelque méchant esprit, disait-il, pour obliger les Italiens à tenir bon dans leur prétention avec encore plus d'opiniâtreté, leur a porté le livre des Preuves [des libertés] de T Église gallicane, où est inséré tout au lon^ceque fo)! cachait, f extrait des registres du Parlemefit de ce qui se passa en 1625... Nous ne sommes pas à la rigueur tenus do faire autre chose que ce que le Parlement dit lui-mèjne dans ses registres qu'il a été fait dans la dernière occasiou. Je vois fort bien tout ce qui se peut répondre à cela, et ce que vraisemblablement M. le premier président répondra, ma\f>fobéisau maitre.., » — Le Tellier répliqua surle-champ : « Je prévois comme vous la réponse de M. le premier président, et je f(»rai tout mon possible pour la combattre, et jo lui insinuerai que le roi pourrait bien prendre ce parti-là, préférant le registre de la compagnie à la relation d'un particulier; j'essayerai même de le piquer de donner à la religion cette marque de sa piété on facilitant une affaire qui n*est de rien du tout (2). » Les magistrats hésitaient entre leurs préju-
(1) 23 juillet. Home, L04.
(2) 28 juillet. Home, 164.
EXÉCUTip^i pu TRAIT!^ D^ PISE 5£|3
géa gallioaps ^t leur intérêt persopne), qui laur commandait alors 4e garder des mesures ^vec Rome. « La plus grande partie..., disait encore leTellier, ont témoigné du regret de ce que M. le légat ne faisait point d'entrée, de crainte que son Tpécontentement ne nuisît à la poursuite qu'ils se proposent de continuer à Ro|:pe pour obtenir du pape le pouvoir de nommer des séculiers pour tenir les bénéfices q^'ils ont droit de prendre pour leur induit. On nx'a fait remarquer que M. le président le Coigneux seul paraît disposé à traverser toute sorte de tempéraments, et le bruit qu'il a fait jusques ici donne occasiofi à la fermeté de M. le premier président (1). »
La mutinerie du Parlement eut de nombreux imitateurs. Condé, mécontent de ne figurer dans le cortège de l'entrée qu'au défaut de Monsieur, alléguait des accès de goutte, que le public croyait simulés, et ce n'est qu'après de longs délais qu'il promit de s'y faire porter en chaise. Les archevêques, les évêques, des officiers de tout rang, et jusqu'aux valets de pied du roi éleyèrent des prétentions imprévues, que ne pouvait satisfaire la science de Montausier, de Bonneuil, l'introducteur des ambassadeurs, et du fameux maître de cérémonies Sair^ctot. Informé de ce qui se passait, le cardinal Chigi dépécha ^ne dernière fois Ravizza au roi et à Lionne avec ordre de menacer [parlar chiaro), si tout n'était p^s réglé le 24 juillet, de partir tout droit pour Tltalie en quittant Fontainebleau (2).
11 était temps d'en finir. Les Français que Louis XIV avait plapés autour du cardinal étaient fatigués de leur rôle : ils auraient voulu dérober à la connaissance du légat des traits méchants qui ne respectaient pas même sa personne, et Chigi confiait à Bonneuil son étonnement d'être exposé à de pareilles indignités dans une cour renommée pour sa politesse. Lionne, qui était peut-être le premier auteur de ces propos, les écoutait avec joie et les aggravait par d'ignobles sarcasmes (3). Le
(1) 28 juiUet. nome, 164.
(2) a ... Oode risolvei di spedirea Fontanablo Monsigoore Ravjzza 9i parleur chiaro a M. di Lionne et al rè, ctie se per oggi, che è giovedi 24 di liiglio, il negoUo noa era accommodato, clie io voleva partire et andare a FontaDablo a sodisfare al trattato di Pisa, per ritorQarmeDe in Italia poi coq ogni diligeDtia. » (Lettre du 1^' août déjà citée.)
(3) « C'est un ^e nos plus grands soucis que Ton ne die qufilqaç ii^pertinei^ce
o24 CHA PITRE DIXIÈME
cardinal rocherchait les causes de cette malveillance implacable que le pontificat d'Alexandre VII rencontrait autour du roi, depuis comme avant la mort de Mazarin, et ouvrait son cœur sur la détestable influence des espions entretenus à Rome par la France : « Après dîner, écrivait M. de Bonneuil, M. le cardinal m'a mené dans sa chambre, et, en discourant, il m'a dit qu'il ferait toujours aveuglément tout ce qu'il plairait an roi, et qu'il espérait, par sa conduite à l'avenir, effacer les impressions mauvaises qu'avaient données quatre ou cinq correspondants de vSa Majesté, qui tiraient avantage de faire leur cour à ses dépens, et que les relations du signore Elpidio, de l'abbé Ruti (1 ), de Matl'eo et du cardinal Albizzi, ce me semble, seraient désormais inutiles à Sa Majesté. » — « Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je me suis attaché à faire valoir toutes choses à M. le légat avec un soin particulier, parce que j^ai cru que c'était l'intention du roi; que j*ai relevé ce que j'ai pensé à propos, et pallié en certaines rencontres oe que j'ai cru nécessaire pour le rendre content et satisfait des bontés du roi, et je vous puis dire que cela a réussi assez heureusement; que je lui vois une amitié très respectueuse pour le roi, ua désir très passionné de mériter l'honneur de sa protection... » — Le cardinal m'a dit : « Ogni gior?io dopo tre settimane nnove difficoltà! Il est vrai qu'il en est rebuté!... — Nous sommes dedans l'abattement, et, quoiqu'il soutienne ce rencontre avec quelque espèce de fierté qui lui est naturelle, il n'y a néanmoius plus de joie dans nos conversations (2). » — La correspondance de Montausier a le même caractère (3). 11
à M. le légat, et je D'ai pu Déanmoins éviter qu'il n'ait su queToD dirait à Paris... C'est un diecours qu'il uie fit lui-même hier au soir. » (Booneuil k LioDDe, 2U juillet, home, 163.) — u Je n'avais pas su... Gardez-vou8 bien de le dire delà... » (Lionne à Donueuil, 21 juillet. ]\om*\ \Wh.) Je uo puis pas achever les citations.
(1) L'un des plus intime;; confidents de Mazarin ; il faisait des séjours à Rome, surtout pendant les conclaves, et passait le reste du temps à la cour, où il recevait, sous son couvert, une partie des correspondances italiennes.
(2) Bonneuil à Lionue, K, 15 ut 24 juillet 1064. Homey 163 et 164.
(3) Di^'j/i, le 18 juin, 11 avait écrit à Lionne : « M. le légat se plaint qa*on ajoutait foi, à la cour, à des gens qui écrivaient de Rome mille méchancetés qui étaient fausses, lesquelles quand elles seraient véritables, ne sauraientfttre sues; qu'on en écrivait de pareilles de Paris. Il ne m'a pas nommé aucun de
écril à Lionne quil a essayé de justifier auprès du légal la conduite du Parlement, mais il ajoute : « Je parlai pourtant. Monsieur, contre ma conscience ; car, quand il y va de leur rang* et de leur dignité, ces messieurs-là ne font pas grand scrupule d'altérer les écritures. » Le marquis, en sage politique, ne voudrait pas qu'on laissât les Italiens retourner chez eux « un poignard dans le sein. » Il les excuse : ils avaient d'abord de bonnes intentions, mais « peut-être, dit-il, que depuis, le chagrin que leur ont donné tant de divers retardements leur a brûlé le sang; ce que j'admire, c'est qu'à force d'être trop fins, ils ont quelque soupçon, aussi bien que le peuple de Paris, que Monsieur le Prince fait le malade (1). » — Le cardinal Chigi discernait, sous ces querelles d'étiquette, les prétentions croissantes du pouvoir civil à déposséder le saint-siège de ses prérogatives et de son influence : « Je n'avais pas oublié, Monsieur, écrivait Montausier à Lionne (2), d'alléguer parmi nos raisons le préjudice que M. le légat fait au saint-siège en courant fortune de priver tous les légats de l'honneur d'entrer solennellement à Paris ; mais à cela il me répondit qu'on n'en enverrait plus qu'on ne tombât d'accord de toutes choses avant son départ; que, si les rois vers qui ils iraient en avaient besoin, ils accorderaient tout ce qu'on pouvait désirer, et que, si c'était pour les intérêts des papes, ils le feraient comme ils le jugeraient à propos. Il ajouta encore un discours qu'il m'avait fait déjà une autre fois et que j'avais oublié de vous mander, qui est que la première chose qti'il ferait en arrivant, dans le consistoire, serait de conseiller qu'on fît un décret qu'il ne serait jamais envoyé de légats, parce qu'ils perdaient toujours
ceux de Paris. Pour Rome, il dit que le cardiaal Albizzi mande rage ; qu'on écrit aussi mille bagatelles à Tabbé Siri [résident de Parme à Paris, pamphlétaire et publiciste aux gages du roi, fabricateur de correspondaoces et de pamphlets qui allaient de Paris à Rome, puis revenaieut de Rome en France sous divers déguisements], et à l'abbé Buti. 11 dit que le cardinal d^Este est cause de tout le mal; qu'il a allumé le feu et qu'il l'entretiendra toujours, parce que, n'ayant pas obtenu cette fois tout ce qu'il prétendait, il aura toujours espérance que par le désordre il gagnera enfin quelque chose de plus. » {Rome, 163.) "^
(1) 20 et 22 juillet. Rome, 163 et 164.
(2) 25 juillet. Rome, 164.
526 CtlAPlTRE DIXIÈME
quelque chose; qu'ils avaient perdu la main droite que lear donnaient les rois; qu'ils allaient au devant d*eux, ce qu'on ne fait plus ; que Monsieur avait fait autrefois rhonneiir de la cavalcata^ et qu'à celle heure ce n*étaient*que des princes du sang qui élaient destinés ])our cela ; qu'on voulait encore donner une atleinte en diminuant les honneurs que le Parlement devait faire, et qu'ainsi le mieux était de ne se mettre plus au hasard de rien perdre. — Pour moi, Monsieur, je lui répondis que, si c'était à moi de donner des conseils aux rois comme à lui d'eu donner aux papes, je leur conseillerais de mon côté de ne recevoir jamais de légats^ parce qu'on leur rendait des honneurs à quoi je ne m'accommoderais pas volontiers si j'étais en leur place. — 11 me dit que c'était à la religion qu'on faisait lout cel honneur. — Je lui répliquai que cela était sans doule, niais que je croyais que de prier bien Dieu et faire beaucoup de bonnes œuvres était aussi bon pour aller en paradis que tous ces respects, lesquels néanmoins je croyais qu'il fallait rendre, puisqu'ils étaient établis de longue main. >»
Le cauteleux le Tellier avait proposé comme transaction que le légat ne se levât qu'une fois, quoique le Parlement s'atlendit à recevoir deux saints : « Pour ne rien garder de tout ce que je pense, disait-il à Lionne, j'ajouterai a tout ce que dessus que, si M. le légat persistait à refuser de se lèvera la (in de sa harangue, par opiniâtreté ou par appréhension d'être blAmé à Rome, je ne croirais pas que le roi se dût arrêter 1& pour le laisser retourner en Italie avec mauvaise satisfaction; mais que Sa Majesté pourrait agréer qu'il ne se levftt pas, à condition qu'il ne s'en expliquerait point;... et, quand le Parlement se plaindrail, la chose serait faite et le maltalent tomberait sur le légat, qui ne s'en souderait pas beaucoup (1). » Cel expédient avail l'avantage de ne tromper que le Parlement; la modification qu'y apporta le roi avait pour but de tromper les deux parties. Le légal consentit à se lever une seconde fois, mais seulement pour bénir; et^ au moment où il se félicitait de maintenir la possession de 1625, Louis XIV permit au Parlement d'interpréter comme il voudrait la seconde béné-
;i) 28 juillet. Botne, 164.
exéci:tion du traité de pise 527
diction : « Le roi, écrivit Lionne à le Tellier (i), a fort judicieusement et habilement remarqué que le Parlement sera maître^ en faisant son registre, de n'y mettre point que le légat s'est levé pour donner sa bénédiction, mais seulement qu'il s'est levé lorsque la compagnie Ta abordé, et une seconde fois lorsqu'elle s'est retirée. » Les magistrats n'obéirent qu'à un exprès commandement : « Nous recevrons M. le légat, répondit le premier président (2), tout le mieux qu'il nous sera possible, et nous redoublerons notre dévotion autant qu'il redoublera ses bénédictions. Néanmoins, quoique nous y ayons grande foi, on le quitterait volontiers de la dernière, je dis de la dernière bénédiction, et non pas de se lever, s'il la voulait changer à une entremise efficace vers le pape pour l'ampliation de Vindultdu Parlement (3). »
Enfin, le 9 août, Louis XIV put écrire au duc de Créquy : Le légat doit faire aujourd'hui son entrée solennelle à Paris par la porte Saint- Antoine. Il y a eu des divertissements (4)
(1) 29 juillet. Rome, 164.
(2) A Lionne, 5 août. Rome, 164.
(3) Ces rognes maj<istrat9, qui disputaient au pape tous les droits, ne mettaient plus de bornes à son pouvoir, quand ils lui demandaient des dispenses. h'indu/t du Parlement remontait à l'époque où la majorité de ses membres étaient des clercs, et s'expliquait par le caractère ecclésiastique qui dominait dans cette compagnie. Quand les laïques y devinrent les plus nombreux, il était naturel que ce privilège leur fût retiré. Rome eut la condescendance de le leur laisser, ils ne lui en surent aucun gré, et ils ne voyaient même dans cette grâce qu'une occasion nouvelle de quereller le saint-siège et de mettre aux prises les deux puissances.
(4) Pendant tous ces débats, M.M. de Montausier et de Bonneliil avaient eu ordre de ()romener le légat de château en cbâteau daus les environs de Paris, et il put môme faire secrètement avec eux une visite à cette ville. On lit, dans le livre déjà cité de Cbantelauze, pages 171 et suiv. : « Après cette cérémonie (l'audience du 29 juiliel), le roi invita le légat à Versailles.., Le légat assista à plusieurs représentations données par Molière et sa troupe : les Plaisirs de Vile enchantée, les Fâcheux, la Princesse d'Èlide, le MaHage forcé, et il applaudit les trois premiers actes du Tartufe joués ou lus devant lui pour la première fois. Molière ne manqua pas, ddns son premier placet au roi, de se prévaloir de Vapprohation de M. le légat, etc. » Et pour prouver que le cardinal Cbigi a certainement entendu Molière, à Versailles, l'bistorien de Retz ajoute en note : « Molière fut appelé à Versailles avec sa troupe du 30 avril au 22 mai. 11 reçut 4,000 livres pour ce déplacement. (Registre de la Grange.) » Le légat n'a pas pu voir Molière à Versailles, du 30 avril au 22 mai 1664, puisqu'il était encore en Provence, n'étant arrivé à Lyon que le i9 mai, Louis XIV ùe quitta pas Fontainebleau avant le départ du cardinal pour ritalie> et ne put ïinviter
et des réijals pour lui et pour sa suite. Je lui ai accordé des grâces considérables : à sa prière, j'ai pardoniié au cardinal Impériale, et j'ai accepté M. Roberti pour nonce ordinaire. « Nous aurons demain les relations de son entrée, à laquelle tant de difficultés, comme vous avez déjà su, s'étaient opposées, que j'ai toutes surmontées par mon aulorilé (1). » Les relations vinrent en effet, et elles apprirent que le Parlement seul avait troublé cette cérémonie. L'entrée, écrivit à Lionne le nouveau duc de Montausier (2), s'est faite avec ordre et solennité. « La seule chose qui nous a unr peu déconcertés et qui véritablement a semblé impertinente généralement à tout le monde, c'est que messieurs du Parlement ont fait attendre, depuis une heure après midi que les processions ont fini^ M. le Prince dans son logis du faubourg et M. le légat sous son dais ou dedans sa chambre, jusques à quatre heures et demie passé. Je ne sais. Monsieur, quel avantage ces messieurs ont trouvé en cela; mais j'avais averti M. de Sainctot dès Fontainebleau, où il me l'avait proposé, et je lui avais réitéré ici devant hier qu'il m'en vint parler, que cela ne
à Versailles, dont le palaU, coiumeucé eu 1670, De devint le siège de la eoar qu'en 1682. Il y avait seulement à Versailles un petit château, où le roi aTait réceiuiuent dounc (mai 1664) des fète^ célëbresy mais le Tartufe n*y aTait pas été n^présenté. Le légat ne passa que quelques iieurcs à Versailles, incognito^ le 10 juillet, il séjournait alors à Viuccuucs, d*où il faisait ses promenades à l^aris, le 4 et le 5 juillet, au Raiucy, le 6, à Maisons, le 7, À Rueilet à Saint-<3oud, le 8, etc. Les pièces jouées devant le cardinal à Fontainebleau sont notées par Cbantelou. Le 30, « il fut à la comédie du Prince (Vlthaque^ qui fut la mèine qui fut jouée aux fêtes de Versailles. » Le 31, il vit Othonj de (iOroeille; le 2 août, les comédiens italiens ; le 3, VŒdipe de Ck)rneille. Il n'était pas même Traisemblabie que Louis XIV fit lire ou jouer le Tartufe devant le légat; car Lionne luimême écrivit, le 1''^ août, au duc de Créquy : » Le soir du même jour (30 juillet), le roi a fait voir à M. le légat la comédie de Molière qui fut récitée à Versailles, non pas celle de Tartufe, que sa piété lui a fait entièrement supprimer, mais une autre fort galante. » Le légat, dont Molière se vante d*aToir obtenu l'approbation pour cette pièce, ne peut être que le triste cardinal de Vendôme, Fancien duc de Mcrcœur, dont la promotion avait été imposée au saint-siège en 1066^ et qui fut en effet nommé légat pour représenter Clément IX au baptême du daupbiu, en 1667.
(I) 9 aoiU nome, 160.
(2; Cbantelou fait observer, dans son Journal du 30 juillet, qu'il faut désormais désigner Montausier par son titre de duc, u le roi lui eu ayant donné le brevet. ». — Montausier à Lionne, 9 août. Aome, 164.
se devait point ; mais il n'a pas plu à Leur Souveraineté d'en user autrement. » — Aucune excuse ne fut présentée au légat; aucun blâme ne fut prononcé contre le Parlement, et la réponse de Lionne ne permet guère de douter qu'il ne fût dans le secret de Y impertinence : « Il eût été à souhaiter, ditil simplement à Monlausier, que MM. du Parlement eussent voulu être un peu plus diligents qu'ils ne rontété(l). » — « M. le légat, dit le iournal de Chantelou, les attendait avec une impatience extrême. Dès qu'il connut qu'ils approchaient, il se découvrit avant même qu il les vît, et d'abord qu'ils eurent mis le pied sur la première marche de l'estrade, il se leva, fit un pas et leur donna sa bénédiction; et, comme ils commencèrent à parler, il se remit dans son fauteuil. Leur harangue fut en latin, et il leur répondit trois ou quatre mots seulement en la même langue, puis se leva de rechef et leur donna sa bénédiction (2)... » Heureusement la journée se termina par la réception du clergé, qui fut empreinte de respect et de cordialité. « Enfin, dit le même Journal^ les évêques arrivèrent, auxquels Son Éminence fit grand honneur : elle marcha trois pas au devant d'eux et les salua tous fort civilement. M. l'archevêque de Rouen porta la parole et harangua en latin. Son
(1) 10 août. Romct 1G4. La lettre suivante du roi au duc de Créquy a été rédigée par Lionne : « Le légat a fait son entrée solennelle à Paris le 9 du mois, et les bons ordres que j'avais donnés pour qu'il n'y arrivât aucun embarras ni inconvénient furent si bien exécutés qu'il a eu aussi en cela tout sujet d'une entière satisfaction. 11 n'y eut que les députés du Parlement qui se firent un peu attenire, après que toutes les processions eurent passé. Il m'avait promis de s'employer officieusement pour la grâce qu'ils demandent au pape touchant leurs induits: je ne sais si cet incident ne changera point sa bonne disposition. » (15 août 1664. Rome, 160.)
(2) Bibl. Chigi : Relazione dell* ingresso publico di S. E. a Parigi. — «... Il parlamento che era stato intimato a comparire per le 2 di Fraucia, tardando sino aile 4, diede f/rand' occasione di mormorare, essendo H primi Vistessi Francest, che stavano impatienti per do ver aspeltare tanto. »> Les registres du conseil secret du Parlement contiennent une relation détaillée de celte cérémonie (Arch. nat. X** 8394. fol. 153 et 1.j4). Ala fin de l'année, le Parlement fit supprimer un almauach où « contre le respect de la cour et contre la vérité, on avait dépeiut l'entrée du cardinal légat en cette ville de Paris, et Messieurs du Parlement allant le saluer debout, pendant que ledit sieur cardinal légat demeurait assis dans son siège, et d'autant qu'il était important qu'il ne parût rien dans le public qui pût donner lieu à une prétention, de laquelle ledit sieur cardinal Chigi s'est lui-même départi... » {Fbid., 18 déc. 1664.)
Éminonce demeura debout et déoouverle pondant qu'il parla : lui-même répondit en la même langue. » Le légat ne se pressait pas de porter un jugement sur les évoques français qu'il rencontrait; il écrivait, le 1*^ août, au cardinal Rospigliosi : a Quant aux évêques, je n'ai pas encore d'opinion sur tous : j'attendrai que je sois revenu à Rome pour faire un rapport sur chacun d'eux à Sa Sainteté (i). »
De tous les Italiens venus en France avec le légat, nul n'y soutint mieux l'honneur du saint-siège que le cardinal Imporiale. Le roi et Lionne regrettèrent trop tard de Tavoir persécuté avec tant d'acharnement. Il revendiqua sous leurs yeux tous les privilèges de la pourpre, même contre les princes du sang (2). Lionne le reçut à Bernyet, après lui avoir montré les merveilles d'une résidence où il donnait des fêtes à toute la cour, il écrivait à Créquy : « Le cardinal Impériale me vint hier faire une visite en ce lieu. Nous fîmes une promenade de quatre heures. Si on voulait ajouter foi à tout ce quil dit fort éloquemmenty il n aurait pas grand tort; mais il n'est plus question de cela, le roi ayant accordé sa grâce à M. le légat... » — Il part « fort satisfait de nous et nous de lui (3). » — Impériale n'avait pas eu de peine à se justifier. On n'avait jamais eu aucune raison sérieuse de Taccuser, ni même de le soupçonner. — Le 23 mars 1664, Lionne prévoyant l'embarras où le jetterait la présence du cardinal, appelait secrètement à son aide
(1) Bibl. Cbigi, lettre déjà citée.
{2) Cette fierté déplut à Créquy : <« C'est uu effet, dit-il, de la bonté et de U géoérosité du roi d avoir reçu le cardiual Impériale eu grâce et de l'aToir bien traité. Maié il me paraît étrange qu'un homme qui vient implorer la clémence de Sa Mdjeàté refuse de visiter les priuces de sou sang» et je suis étonné qu'on n'ait pas exigé de lui qu*ii allât voir M. le Prince et M* le Duc. « (A Lionne, 16 septembre. Aome, (61.)
(3) 15 et 30 août 1664. Rome, 160. — Il n'est pas sûr qa'icnperiala fût auMî mti^ifait que le suppose Lionue. La nouvelle consigne donnée au sujet deee cardiual ne fut pas comprise de tous, en temps utile. L'iutrodueteur des ambassadeurs écrivait eucore à Lioune, le 26 août, croyant lui faire sa cour : « Je vous dirai, Mousieur, que trois ou quatre jours avant le départ du légat, nous trouvâmes .M. le cardiual Impériale rue Dauphiue, et après les eompiimeuts respectifs, M. le lé^at me demanda, eu présence de M. le nonce <rà préseut, comment nous traitions les cardinaux qui n'étaient de la nation ni de la faction. Je lui dis en riant que ceux qui n'étaient ni nos amis ni nos compatriotes, nous leur douuioas les étrivières... >> ,Home, 164.)
EXÉCUTION PU THAITÉ Pli: PISK 331
l'abbé de Bourlemont, et lui avouait l'impossibilité où il était de motiver le» cruels traitements infligés à ce prélat et à sa famille pendant dix-huit mois : « Mandez-nous, je vous prie, disait-il, sam que personne en sache rien, des mémoires bien exacts sur le compte que vous croyez quon doive demander au cardinal Impériale de divers chefs de plainte que nous pouvons former de lui, dont peut-Hre vous aurez plus de connaissance que nous-mêmes ii). » Bourlemont n'en savait pas plus que Lionne; il n'envoya rien, et lorsque Impériale arriva en France, Louis XIV put bien se vanter de lui faille grâce; mais le cardinal ne prit pas Tattitude d'un homme qui a besoin de pardon ; eu réalité, le roi et son ministre ne virent plus que le danger de s'aliéner Tun des membres les plus capables et les plus estimés du sacré-collège. Ils comprirent qu'un accueil courtois ne suffisait pas pour eiïacer le souvenir du passé. Ils prièrent, ils supplièrent la république de Gènes de lui rendre et à ses parents les honneurs dont elle les avait dépouillés sur Tinjonction et par pour de Louis XIV (2j.
(1) Rome, 158.
(2) J'ai lu toutes les lettres, ostensibles et secrètes, qu'ils écrivirent, en cette occasion, & la république de Gènes et à leurs affidés dans cette ville : il est impossible de ne voir pas, dans leurs obséquieuses instances, le remords intéressé de leur longue injustice envers l'ancien gouverneur de Rome, et Paveu de son innocence. Ce ne fut pas assez pour Louis XIV d'écrire eu personne agx Génois : '« Très chers et grands amis, comme vous nous avez souvent fait assurer que les démonstrations que vous fîtes, l'année dernière, contre notre cousin le cardinal luiperiale, duquel nous témoignions alors d'être mal satisfait, n'ont eu autre objet que celui de nous complaire, et que nous ne pouvons douter que ce ne soit sur le même fondement que vous avez agi contre le reste de sa famille, qui s'est trouvée enveloppée dans ses disgrâces, aussi À présent que notre dit cousin nous a pleinement éclairci sur toute sa conduite passée et que nous l'avons assuré uous-même que nous aurons à l'avenir autant de bienveillance pour lui gue nous avons toujours eu (Vestime^ nous avons grand sujet de désirer que les sieus ne continuent pas à recevoir aucun préjudice des choses passées. C'est ce qui nous convie à vous écrire cette lettre... » Nous vous en témoignerons « notre parfaite reconnaissance. » 28 août 1664. — Lionne mit en œuvre les amis et agents secrets que comptait la France à Gênes, pour faire réussir cette négociation : il écrivit notamment à Zanettin Zustiniau [marquis Giauettiuo Giustiniani] , dont le roi s'était servi pour foire bannir le cardinal et Cario Impériale, son frère, et qui avait touché une gratification de 3,000 livres, au mois de décembre 1062. « J'ai eu ordre du roi, disait le ministre, de dépêcher à (jôues ce courrier exprès que j'ai choi:?! parmi mes domestiques pour porter une lettre que Sa Majesté écrit à la lié-
o32 CHAPITRE DIXIÈME
Le jugement du public fut si favorable aux Italiens qu'on loua le roi et ses ministres de s'ôtre laissés charmer par des manières si persuasives ; mais la cour de France se défendit de cette faiblesse, et Lionne fut chargé d'écrire au duc de Gréquy : « J'ai toujours oublié de vous mander, afin qu'on ne dise pas de delà que M. Ravizza nous a ripigliatOy raggirato et fait faire ce qu'il a voulu, qu'il est bon que vous fassiez remarquer par vos discours qu'on n'a pas accordé le moindre honneur
publique pour lui demander qu'à sa très iustante prière et en sa coosidératioo
elle ait agréable de remettre en ses boDoes grâces le frère de M. le cardinal
Impériale, qui s'est trouvé enveloppé en ses disgrâces, et qu'elle veuille bien le
remettre au môme état qu'il était auparavant, et nommément dans son emploi
de sénateur... Je ne saurais vous bien exprimer à quel point S. M. estimera
cette nouvelle marque d'affection de la République, qui est d'ailleurs fondée
en beaucoup de justice, s'il est vrai, comme je n'en doute nullement, que les
passions ou les intérêts particuliers n'aient point eu de part en tout ce qui
s'est fait ci-devant, et qu'on n'ait eu aucun autre motif que de complaire à S. M,
et de l'obliger. . Après ce que je vous ai dit du ressentiment qu'aura S. M.
du bon et prompt succès de cette affaire, je ne vous devrais rien dire de moi.
Je ne puis pourtant m'empêcher d'y ajouter que j'ai des raisons particulières
qui me font souhaiter la chose avec f/rande passion^ et que je mettrai la grâce
sur mon propre compte pour m'en revancher en toutes rencontres^ soit dans le
seimce de la République et pour ses avantages et satisfactions ^ soit envers tous
ceua comme vous qui y aurez coopéré.,. » (30 août.) — Le même jour, le ministre
écrit encore une lettre pressante à M. de Compans, consul de France à Gênes :
« ... J'ai des raisons, en mou particulier, dit-il, qui me font souhaiter la chose
avec beaucoup de passion, et j'en mettrai sur mon propre compte le bon succès
pour vous en témoigner, eu toutes rencontres, mou ressentiment. » — Le
16 septembre, la république de Gènes répond au roi : Tout cède au désir d*être
agréable à V. M. Eufin le 3 octobre, Lionne écrit à Giustiniani: La République
va recevoir une « réplique obligeante >» du roi. En attendant « ... je vous
confirme que ces messieurs, qui ont eu la bonté de considérer encore pour
quelque chose la recommandation que j'avais pris la liberté de faire à M. Ba-
liani [résident de Gênes à Paris] en mon particulier, ne pcwwcn ^ jamais m'oWi-
ger plus sensiblement en aucune autre occasion qu'ils ont fait en celle-ci, et
que fen conserverai toute ma vie une profonde gratitude^ dont ils éprouveront
les effets en toute occasion^ autant quil sera en l'étendue de mon faible crédit
et de ma petite industrie. Je vous remercie aussi de tout ce que yousm^avez
confié. » (Gene.v, il.) — Créquy reçut l'ordre de faire des avances à Impériale
et d'entretenir avec lui une étroite intelligence : rentré à Rome, ce prélat y
tint la même conduite qu'avant ses malheurs, serviteur dévoué du pape et de
l'Église, respectueux et impartial envers les couronnes et placé jusqu'à la fin
de sa vie au premier rang des cardinaux indépendants. (Lionne à Créquy,
15 août 1664. Rome, 160 — 6 février 1665. Rome, 167. — La Buissière à Lionoe,
23 décembre 1664. Rome, 162. — 24 mars 1665. Rome, 168. — Créquy au roi et
à Lionne, 16 septembre 1664. Rome, 161.)
EXÉCUTfON DU TRAITÉ DE PISE 533
extraordinaire à M. le légat qu'on n'eût réduit le sieur Ravizza à déclarer qu'il n'en prétendait aucun, et nommément qu'il ne songeait plus à aller à Paris et qu'il ne pouvait pas même s'en plaindre. Pour la personne de Monsieur, qui fut à sa rencontre, il s'y attendait si peu qu'il n'en osait pas seulement ouvrir la bouche. Outre le bon effet que je viens de dire que cette connaissance produira, il est bien à propos que tout le monde sache que tout ce que Sa Majesté a fait a été, non pour y avoir été induit par les persuasions de qui que ce soit, mais par pure générosité. Vous pourrez seulement ajouter que je vous ai écrit merveilles de la dextérité du sieur Ravizza et de sa manière agréable de négocier, comme il est vrai (1). » Le cardinal Chigi et les prélats de sa suite discernèrent, sous les marques tardives de considération accordées à leurs personnes, les dispositions véritables de Louis XIV et de ses conseillers envers Alexandre VII et le saint-siège. Aussi Montausier, chargé de les reconduire et d'observer leur contenance jusqu'au dernier moment, dénonça la tristesse que le légat remportait en Italie, et écrivit à Lionne : Le cardinal « garde un silence profond sur les honneurs qui lui ont été rendus et, hors quelques paroles générales que l'occasion tire quelques fois de lui pour marquer les faveurs et les grâces qu'il a reçues de Sa Majesté, il n'en dit rien de particulier. Ce n'est pas, je crois, qu'il n'en soit touché, mais peut-être la gravité de la légation ou son humeur ordinaire le porte à cela... Je ne puis cesser d'admirer sa froideur sur ce sujet-là; car, encore une fois, je suis persuadé qu'il est content au dernier point et qu'il en a beaucoup de reconnaissance; cependant il ne témoigne pas davantage que s'il élait obligé d'en faire un grand secret; et moi, si j'étais en sa place, je ne parlerais d'autre chose et j'arrêterais tous les passants pour le conter (2). » Alexandre VII l'avait chargé d'offrir au roi, aux deux reines, à tous les membres de la famille royale, de magnifiques présents, reliquaires, étoffes, bijoux, mosaïques, tableaux qui ornent encore nos musées. Il reçut de Louis XIV une croix de diamants, du prix
(1) 45 août. Homey 160.
(2) 18 août 1664, de CbaDceaux, route de Troyes et Dijon. Rotne^ 164.
K34 CMAPITHE DiXIIÏtfC
de 00,000 livrer, qu'il fit porter à la Santa Casa de Lorelte. Au lieu de relournor k Lyon par la même roule, comme le roi l'avait souhaité; il évita celte occasion de revoir encore une foi» la cour à Fontainebleau, et reg-at^na la Bourgogne en passant par la Champagne. Dès qu'il fulàTroyefi, il congédia lesofBcierH de la maiHon du roi après les avoir généreusement récompensé» (i).
(1) Apr^s li'h élu^tië déceru^^tt par Liouuu lui-ujéiDe^ on peut citer saas scrupule qiKflqiiMtt lif^iiei» de la relnzione iiméréo pur le tDattre des céréoiouies SHivatlo dans f>oii liiarium : «• 1). rarditialis Ipgntiis, sul aDimi magnittidioetn «t liuiiiaiiitttlpiii actiuijdando rartld et verbiA, omulum, MaJeBtatuto,priDclpum, iiohilliiiii Ht populoruiu ad hc couciliavit [benevolentiam?] ita et taliter ut uiMiiii fiii^ril a majore ad uiinorein, a principe ad plebeium, qui... ejus persoiiaiii uiiti laiidavcrll t^t bonediziTit, el qui ad eutii accedere et loqui secum non ciiraverlt; Indt» Hicutl tIaus fiill (|nain libenUssime, sic diacedendo moleatiani ouiniliiid attuiit. lii'Ki, re^initi, priuripibua fuit gratus, iisque niuoera juvtu qualitaliMM olargitiis, ^'(Miorosain 8ui aiiinii liberalitatem agnoscere fecit. Allus rtin)ilit(*r donid on«»ravlt. intor quos M. Bonnouil, rpqio introduttore.txii donavit dupKtH aurcos terr(4itort et adamanteui valoris scutorum quatuorcentuui, ot.M. (lirniild srutot^ quin^^eutoHi ai uiihi vcrum relatum fuit... ** (Ârch. Vrtlir — liibl. rhi^îi. K. II. X :i. I.e lôifat au cardinal Rospigliosi, 21 août 4664, de ( hAlourt.^ — Le roi (*crivit nu léj^at. le 12 août lfi64 : -< Mon cousin, il est eeitain que j'aurais été trt'^s aise de vous revoir avant votre départ, pour vous a^ÀU^e^ de uouve<iu de ma parfaite amitié; mais ayant appris que vous prenez une aulre route plus belle et où tous les logements seront meilleurs qu*enceUeoi, Je prefiMv volontiers votre commoiiitéa ma satisfaction. Cependant je vous souhaite de tout mon iM^ur un heureux voyai;e, etc. » — Lionne À Monlausier, Ultime jour : - Jai été porter au roi» à sou lever, la lettre que votre gentilhomme ni a remise, el avenir S. M. du changement de la route de 31. le It^iiat Klle veut que les ofi-ciers de sa maison aillent jusqu'à Troye*. el Je le mande aussi a M. de Chantelou, qui m'avait écrit... • — Moutauùer à Lionne, ^^ aoùl : s Voici M le leiîat arrive à Trv^ves où les officiers de la maison et k\c l'écurie de S. M. qui l'ont accompj^iue jusqu'ici le doivent quitter. Je m iuUiîiîie que, quaiivl i?s prendrv»ul couJ^> de îui. il les cliargera de témoiiîuer SA recou naissance au roi... * Ko-^e» l<>i. — Journal de Chantelou. Cimq
GUERRE CONTRE LE TURC : CAMPAGNE DE HONGRIE, AOUT 1664. — RESTITUTION D* AVIGNON AU PAPE. — FIN DE l'aMBASSADE DU DUC DE CRÊQUY. MAI 1664 A MAI 1665.
Rentrée de Créquy à Rome : seg instructions, le nonce Robi>rti : retardement de sa première audience. — Eutourago Je Créquy : Benedetti ; Maiïei; Castracani; Neuilian; Kipa;Ruggi. L'abbé de Machaut, secrétaire ; la Buissière, maître de cliambre. — Incidents divers. Louis XIV défend le terme délie due corone. Créquy recèle et protège les malfaiteuns dans son quartier : grand coup loué par le roi. — Impartialité du pape entre Louis XIV et Léopold. Défaite des Turcs à Saint-Gothard. Trêve de vingt ans conclue entre l'Empereur et la Porte. Cause réelle du traité de Temeswar. Louis XIV fait désavouer !\ Constantinople, au nom de sa couronne, la part prise par ses troupes à la campagne de Hongrie. Distinction entre le roi de France et le landgrave d'Alsace. Alarmes d'Alexandre VU et de la chrétienté. •^ Déloyauté de Louis XIV dans l'eitécution du traité de Pise : U restitue Avignon et le Comtat, mais en entravant par tous les moyens le rétablissement de l'autorité pontiGcale dans ces provinces. Aveux du gouverneur et du premier président de Provence. Nouveaux troubles. Les séditieux protégés par le roi. Enlèvement de Chasteuil. Mission de Mérinville. — Discrédit de Créquy à Rome et en France. Sa cour ne le laisse à Rome que pour mortifier le pape, mais lui retire peu à peu toutes 1rs affaires. Il se fait des querelles avec tout le monde. Les Français comme les Romains s'éloignent de Farnèse. Créquy obtient son rappel. Canonisation de saint François de Sales, 19 avril 1665. Révélations du maître de chambre la Buissière, Dernière audience de l'ambassadeur. Son départ.
Les nouvelles que le cardinal Cliigi avait reçues dltalie pendant sa légation n'étaient pas de nature à lui faire espérer pour l'avenir une meilleure correspondance entre Louis XIV et Je saint-siège. Un jour, Montausier avait écrit à Lionne : Ce cardinal « meurt de peur que les choses ne se rebrouillent à Rome par les procédés de M. de Créquy et ceux de ses domestiques », pendant qu'il est, lui, dans le cœur du royaume (1). Le légat ne mourait pas de peur, mais Tintérêt de l'Eglise lui inspirait une inquiétude qui n'était que trop justifiée par la conduite de l'ambassadeur, depuis son retour au palais Farnèse. Le duc de Créquy avait repris son poste le 31 mai. Sur l'ordre du roi, il était descendu à Livourne, pour entrer par terre dans l'Etat ecclésiastique et imposer ainsi à don Agostino
(1) 18 juin 1G64, de Ui(>n. liome^ 163*
Chigi la fatigue et rhumilialion de venir le recevoir à la frontière de San Quirico, beaucoup plus éloignée de Rome que Cività-Vecchia (1). Il se présentait au pape, comme après une absence de quelques jours, et en vertu des mêmes lettres de créance. Ses nouvelles instructions trahissaient quelque embarras chez le roi, qui lui écrivait : « Pour ne pas courir risque de faire des avances d'amitié et d'union que Ton ne mériterait pas de delà, si Tassiette de l'esprit de ces gens-là n^avait point changé pour moi par tant d'expériences qu'ils ont pu faire depuis vingt mois que cette amitié leur doit être en quelque considération, je vous envoie deux différentes lettres que j'écris à Sa Sainteté, l'une de ma propre main en termes fort obligeants à Tégard même du cardinal Chigi... ; l'autre, de la secrétairerie d'État, d'un style plus soutenu, » et, comme disait Lionne, « plus sèche et pour servir seulement à rétablir le commerce ordinaire (2). » Remettez l'une ou l'autre, suivant ce que vous observerez à Rome, et selon « la qualité des ordres dont le légat aura été chargé à son départ, ou pour mériter mes bonnes grâces et ma protection, ou pour me dire simplement ce qui a été stipulé par le traité de Pise, et du reste continuer à vivre avec moi comme ils faisaient avant l'affaire du 20 août (3). »
Le duc de Créquy n'était pas encore en Italie qu'il priait instamment le roi de rendre sa faveur à la reine de Suède, au surintendant de sa maison, le cardinal Azzolino, et au cardinal Orsino. II paraissait difficile d'exclure du pardon royal cette princesse et les deux prélats, quand on exigeait du pape qu'il amnistiât et indemnisât un cardinal Maidalchini (4) et un duc Cesarini ! L'ambassadeur écrivait : « Après les satisfactions éclatantes que le roi vient de recevoir, je ne sais s'il ne serait
(1) InstruciionSy avril i664. Borne,, 158 et i63.
(2) 1" avril 1664. Rome, 158.
(3) Le roi et Lionne à Créquy, 23 avril 1664. Romef 158.
(4) Lionne lui-mAme rougissait d'un pareil protégé. Le 25 juin 1664, il priait le cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, d'inviter Maidalchini à cesser une vie (< honteuse pour sa dignité », et à ne plus courir la province, « obligé, étant sans carrosse et sans train, de passer des huit et dix jours entiers en de méchants cabarets, pour ne rien dire aussi des conversations où il s^engageait dans toutes les villes où il passait. » {Rome, 159.)
pas de sa gloire de ne point laisser paraître de ressentiment extérieur contre la reine de Suède, vu même les soumissions et recherches qu'elle fait. Je sais bien que c'est une femme changeante et sur laquelle il n'y a pas grand fondement à faire ; mais aussi il y a bien de la différence entre recevoir une personne dans sa confidence ou la traiter honnêtement par le seul respect de son rang et par un pur mouvement de générosité. Pour ce qui est du cardinal Ursin, vous savez que mon sentiment a toujours été d'user d'indulgence à son égard. Il a fait une faute; il Ta reconnue et a essayé depuis de la réparer, en quelque sorte, autant qu'il a pu être en son pouvoir (i). » Ce n'est pas l'équité qui portait le duc à la clémence. Il lui déplaisait de ne plus fréquenter le palais où Christine recevait la plus brillante société de Rome et tous les étrangers; et, la reine étant d'un caractère fantasque, il aurait aimé à se servir d'elle, à l'occasion, contre la cour pontificale ; mais le ressentiment du roi n'était pas encore éteint, et l'ambassadeur se résigna aisément à suivre ses premiers ordres (2). Il comprit bien vite que le roi ne tenait pas à ce que rien fût changé : M Je suis assuré, lui écrivait Louis XIV, après ce que vous m'avez dit de vous-même et ce que je vous ai recommandé, que votre conduite ni celle de vos gens ne donnera pas lieu à de nouveaux embarras ; et, s'il en arrive par la faute ou mauvaise volonté des autres, par ressentiment des choses passées, il faudra s'en consoler (3). » La correspondance de Lionne lui donnait l'exemple de la légèreté avec laquelle on lui permettait de traiter le pape : « J'ai admiré, lui disait le ministre, la réponse que vous avez faite au bailli de Souvré sur ce que lui avait mandé l'ambassadeur de Malte (M. d'Elbène) des discours que le pape lui avait tenus sur votre sujet (4). J'ai eu le plus grand plaisir du monde de la lire à Sa Majesté ; et, à dire vrai, il n'y arien de plus galamment pensé, ni peut-
(1) Créquy à Lionne, 22 avril 1664, de Lyon. — Lionne à Créquy, 29 avril. Rome^ 158.
(2) Créquy et Machaut à Lionne, 3 juin. Rome^ ir»9.
(3) 29 avril. Rome, 158.
(4) Le pape avait exprimé devant M. d'Elbène son déplaisir de revoir le duc de Créquy, et sa crainte de nouveaux conflits avec un pareil ambassadeur.
538 CHAMTRR UNZtÈMË
être qui se trouve phis vrai dans la suite, que ce que vous dites que vous serez merveilleusement bien avec Sa Sainteté par la raison qu'en toutes choses elle ne fait jamais ce qu'elle a dit. Si vous en croyez notre sentiment, vous aurez les genoux souples et ne laisserez rien k désirer à Sa Sainteté de la profondeur sans chicane de vos génuflexions (1). Après ce qui s'est passé, tout ce qu'on rendra de respect à sa personne et à sa dignité non seulemonl ne sera point imputé à faiblesse, mais sera fort loué. » Le duc répondit sur le même ton : « Vos conseils sont les meilleurs du monde ; mais il en coûte quelque chose pour les suivre : à force de révérences et de génuflexions, je ne me saurais presque plus aider d'une cuisse (2). » Sa malveillance ne découvrit aucun prétexte de plainte dans la conduite de la cour pontificale. « Il ne reste plus rien ici à exécuter de toutes les conventions du traité » : telle fut sa première dépôche. Don Mario Chigi était sorti de Rome; don Agostino avait civilement rempli sa mission à San Quirico. Ce fut l'ambassadeur qui recommença les hostilités. Azzolino, qui occupait un rang si élevé dans l'estime des Romains, lui avait fait porter ses compliments : Créquy répondit au gentilhomme de ce cardinal qu'il no pouvait pas « traiter avec son maître. » C'était blesser du même coup le sacré collège et la reine de Suède (3). Il fut imité par le cardinal d'Esté, chef de la faction française, qui ne respecta ni la dignité d'un collègue, ni le lieu saint où il le rencontrait: « A la chapelle du jour de la Trinité, ce cardinal tourna le dos au cardinal Azzolino, qui voulait l'aborder (4). » — Il se plaignit du cérémonial observé par les chanoines de Saint-Jean de Latran, dans une
(1) Ou se rappelle que, dans ses premières audieuces, avant le 20 août 1662, le duc de Créquy « ue se voulait pas môme mettre à geuoQx si le tnattfe des cérémouies ue Teftt comme forcé. >» (Elbène à Lionue, 4 septembre 1662. Home, 146.)
(2) Liouue à Créquy, l>9 avril, Rome, 158. — Créquy à Lionne, 1" juillet 1664. Rome, 160.
(3) 31 mai 1664. Rome, 159.
(4) L abbé de Machaut à Liouue, 10 Juin. — Le P. de Neuillan au même, le même jour : » Couiuie le cardinal Azzolino avait ôtè sa barrette pour lai fttire son compliment, le cardinal d'Esté prit le cardinal Maucini par la main et tourna le dos au pauvre cardinal Azzolino. n (Rotne^ 159,)
visite par lui faite à cette basilique : il demanda aussitôt que le roi saisît une partie des revenus do Tabbaye de Clairac, dont ils avaient été gratifiés par Henri IV après son abjuration, et il triompha des mortifications qu'il avait infligées au plus vénérable chapitre du monde (1). — L'ambassadeur amenait de France, au nombre de ses secrétaires, Tabbé Paul de Machaut, dont le nom reviendra souvent dans nos récits. Cet ecclésiastique, cadet d'une famille de robe, en quête d'abbayes et même d'un évêché, avait alors toute la confiance de Lionne, auquel il adressait de fréquents rapports, et dont il flattait le goût pour les propos obscènes (2). A peine introduit à Farnèse, sans avoir rien vérifié lui-même, mais sur de plaire en dénigrant les Romains^ il écrivit, dès le 3 juin, au ministre : « On nous dit que Sa Sainteté a pris et prend fort insensiblement toutes les mortifications qu on lui donne dans cette conjoncture : deporte tutto al pie delCroci/isso, Vous savez bien, Monseigneur, que ce n'est pas là la source de son plus grand mérite. Elle ne put s'empêcher de dire à un gentilhomme de M. le marquis d'Albert... qu'elle avait fort à cœur qu'on l'eût obligée à n'avoir aucun ressentiment des emportements qu'avaient eus ces messieurs d'Avignon... Vous pouvez juger là-dessus ce qu'elle peut avoir sur le cœur, et si elle pense souvent à vous. Nous lui baiserons les pieds vendredi, où f espère qu'elle jouera un bon personnage (3). »
Créquy eut en effet sa première audience le 6 juin, et, de son aveu, fut reçu <v fort honnêtement» » Aussi rendit-il au pape la moins sèche des lettres royales (4) : Sa Sainteté, écrivit-il, me dit « qu'elle avait toujours aimé cordialement Votre Majesté; que l'amour ne remontait pas; que, pour lui, il était
(1) A Lionne, 24 juin 1664. Rome, 159.
(2) 11 mourut, eu 1684, abbé commendataire de Saint-Jeau de Falaise (ordre de Prémontré) et de Saiut-Eusèbe d'Apt {ordre de Saint-Benoit).
(3) ^ome, 159.
(4) Lionne à Créquy, 23 avril 1664. — Le roi au pape : « Très Saint Père, mob cousin le duc de Créquy, mou ambassadeur extraordinaire auprès de V. S., allant, en conséquence du traité de Pise, reprendre les fonctions de son ambassade que les embarras passés avaient suspendue, je ne veut pas qu'il 'se présente aux pieds de V. B. sans qu'il lui porte dans ces lignes les assurances de la continuation de mon respect et de mon affection, avec Texpres-
540 CHAPITRE ONziÈME
père et par conséquent obligé de chérir tendrement Votre Majesté; qu'il avait essayé longtemps de faire en sorte que les choses se pussent accommoder de la manière qu'il souhaitait; mais que, Votre Majesté n'y ayant pas donné les mains, il était enfin résolu à faire tout ce qu'elle désirait plutôt que d'entrer en guerre avec elle, et qu'il n'avait jamais armé que pour sa défense. Il ajouta ensuite et ce sont ici ses propres termes : Dopo tante demosti^azioni seguite a favore délia Maestà Sua^ e tante cose fatte a modo suo^ speriamo poi cKella per tavvemre sara anche per far qxialche com a modo nostro, » J'ai protesté du zèle de Votre Majesté pour TÉglise, de son respect pour la personne de Sa Sainteté, et de mon regret de n'avoir pas réussi à lui plaire. Il fut content de ce que je lui dis. « Cette matière étant finie, et toutes les expressions que je crus lui devoir faire au nom de Votre Majesté étant faites, il tourna la conversation sur assez de choses indifférentes... Je n'ai pas encore vu le pape parler avec un visage plus ouvert et avec un air plus disinvolto.,. Selon que je vois ici les choses tournées, je dois dire à Votre Majesté qu'il me semble qu'il eût été expédient qu'elle eût bien voulu me donner pouvoir de demander au pape le rappel de don Mario; et là-dessus je la supplie de considérer que la satisfaction de Votre Majesté sur ce point est déjà complète quant à ce qui est de plus essentiel ; qu'il n'y a plus que fort peu de temps pour faire qu'en vertu du traité don Mario ait la liberté de revenir. » Le service de Votre Majesté exige que votre ministre soit agréable à cette
sion de deux vérités très constantes : Tune, qflc dans mes plus forts ressentiments de l'injure qui avait été faite dans Rome à ma dignité, j'ai toujours eu eu singulière considération la personne de V. S. et conservé pour elle toute la vénération (|ui lui est duo; l'autre, que j'éprouve maintenant une parfaite joie de voir toutes choses entre nous dans l'état que j'avais toujours ïîouhaité, et que rien ne puisse désormais ou doive retenir le libre cours et les effets de mon zèle aux occasions uù j'aurai lieu d'en donner des preuves, soit pour les avantages du saint-siège, soit pour les satifactions personnelles de V. B. Je me promets que mon cousin le c.irdinal Chigi, son légat a latere, que j'aurais grand plaisir de voir ici, ne partira point d'auprès de moi qu'il n'ait reconnu là-dessus la sincérité de mes sentiments, et qu'il en rendra, a son retour, bon témoignage à V. S. que je prie Dieu, etc.. » — La réponse du pape (8 juin), qui est dans le môme volume, est simple et réservée. Alexandre y prend acte des promesses du roi. [Rome^ 158.)
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 34 1
cour, et Voire Majesté pourra s'acquérir « à peu de frais » une extrême obligation sur le pape (1).
Tout le monde fait des avances à l'hôte redouté du palais Farnèse. Créquy avoue à Lionne que la cour pontificale a des « apparences fort honnêtes » ; que le prieur Bichi, le cardinal Gualtieri et d'autres s'empressent autour de lui; que le cardinal Azzolino fait de nouvelles démarches pour rentrer en grâce ; que don Agostino lui a rendu la première visite, au lieu d'attendre^ suivant l'usage romain, celle de l'ambassadeur. Rien n'est donc plus aisé au duc que d'établir la bonne intelligence entre la France et le saint-siège ; mais son incurable haine cherche partout le prétexte de nouveaux différends. « Quelque chose, écrit-il à Lionne, que je mande au roi touchant les dispositions apparentes où je vois cette conVjje veux croire qu'après tout ce qui s'est passé, il est ma/aisé que le pape soit chafigé au dedans comme il le paraît au dehors, » Il étonne les Romains par des prétentions insoutenables. S'il se présente au palais, il n'est pas permis au pape d'être occupé. Un jour, une minute de retard blesse le respect dû à un grand monarque (2). Il se plaint qu'Alexandre VII ne lui témoigne pas assez de gratitude pour le rappel de son frère, oubliant qu'il n*a sollicité que dans son intérêt particulier ce léger adoucissement d'une rigueur si injuste, et que Louis XIV n'y a consenti qu'au même titre (3). Le pape s'étonne que la France ait donné une grande publicité aux articles de Pise : « Il me dit, raconte l'ambassadeur,... qu'on avait fait imprimer le traité en France et qu'on l'avait envoyé par tout le monde,
(i) 10 juin 1664. Rome, 159.
(2) 10, 15, n et 24 juin. Rome, 159.
(3) Le roi permit à contre-cœur le retour un peu anticipé de don Mario. Des deux dépêches qu'il écrivit au duc sur ce sujet le même jour, la première était faite pour être montrée au pape ; mais, dans la seconde, il u'autorisait le rappel qu'en maugréant et pour " accréditer de delà » son ministre, ajoutant qu'il avait peut-être tort d'aller si vite, puisqu'il ne savait pas encore Ce que lui apportait le légat. (18 juin 1664. Rome, liiO.) — « Ou dit que M. l'ambassadeur ne lui a procuré la grâce de sou retour que pour faire voir sou crédit à la cour. » (La Buissière à Lionne, le*" juillet. Rome, 160.) — Irrité de la froideur avec laquelle le pape recevait ce prétendu bienfait, le roi fit observer qu'Alexandre avait sans doute *< cru devoir cela à sa dignité, qui semble devoir être exempte de toutes les passions humaines. >» (19 Juillet. Rome, 160.)
543 chapitre; OiNziâme
et me dit cela d'un certain air qui me fit assez paraître que la chose lui tenait fort au cœur. Ensuite il ajouta que, pour lui, il avait toujours désiré avec passion de contenter Votre Majesté ; que, pour cet effet, aux choses qui ne regardaient que sa famille il avait voulu quon passât par dessus toute sorte do difficultés, et que, pour la satisfaction de Votre Majesté, il aurait fait sortir de Rome tout ce quMl y avait de parents, sans même en excepter les enfants; que véritablement il avait défendu jusquos au bout ce qui pouvait appartenir à l'Église, parce que le devoir de sa charge ïy obligeait; mais que du reste, lorsqu'on lui avait demandé de quelle grandeur serait la pyramide, il avait répondu qu'on la fît aussi grande que pas une qui fut à Rome. Il me parut qu'il s'échauffait un peu en parlant do cette matière ; et, pour adoucir les choses, je lui répondis que Votre Majesté avait eu un sensible déplaisir do se voir embarquer si avant dans une affaire où, dans les oom* mencements, il était si aisé de la satisfaire à bon marché , mais que les engagements où elle était entrée dans la suite étaient d'une nature qu'elle n avait pu s'en départir. Il me dit que le malheur de tout cela venait principalement de mon départ de Rome et de celui du nonce d'auprès de Votre Majesté, parce que, n'ayant ni personne à qui parler ici, ni de canal pour faire pénétrer ses bonnes intentions à Votre Majesté, les choses s'étaient ainsi portées dans les extrémités. Je ne jugeai pas à propos de relever davantage cette matière {{), » Créquy s'empresse de rapporter au roi, sans preuves, les propos que des espions attribuent au pape contre la France (2) : u De tout cola dit-il, il est aisé de recueillir que, selon toutes les apparences du monde, quelque chose que Votre Majesté fasse, elle ne doit jamais espérer une réconciliation sincère avec le pape, ni par conséquent se promettre aucune grAce d'un homme qui ne songe à s'acquitter de celles qu'il reçoit qu'en les corrompant par des plaintes vaincs, ou par d'autres démonstrations affectées. » — Il réclame les induits d'Artois et de Roussillon : le pape répond qu'ils sont accordés en principe, et qu'il n'y a
(1) l«' juillet. Home, 161).
(2) A Uouue, 29 juillet; au roi, a auùl. liumc^ IbU.
plus qu'à en dresser les décrets; et, donnant à Tenlrctien ce ton d'aimable familiarité qui préviennes contestations, il regrette que u les grandes chaleurs » ralentissent le zèle de ses officiers : « Per questi lempi^ dil-il, noi allri siamo po/troni. » Le duc dénonce au roi u ces belles et remarquables paroles. »
— Il renouvelle ses instances pour la scandaleuse promotion de Mercœur: « A peine eus-je commence à en parler, dit-il, que le pape me répondit assez sèchement qu'il avait nommé six cardinaux, sujats de mérite et qui travaillaient tous pour le saint'siège; que, ny ayant point de lieu vacant, il était inutile de faire présentement la demande d'un chapeau, et qu'enfin il n'était pas temps d'y songer. Je me contentai de lui répondre que ce que Votre Majesté demandait pour grâce ne le serait plus, lorsque la promotion des couronnes se ferait. »
— Créquy sollicite encore pour les cardinaux Mancini, d'Esté et autres ecclésiastiques résidant en Italie et pourvus de bénéfices en France, des brefs do nonvacando in Ciirid romatiA, par lesquels le pape renonce à un droit réservé par le Concordat. « 11 me dit, raconte l'ambassadeur, que M. d'Assas, dans une de ses lettres écrites à Henri IV, lui conseillait do n'insister point sur cette matière, comme étant le seul privilège qui était resté aux papes par le Concordat. Je lui répondis que je ne doutais nullement de ce que Sa Sainteté me faisait Thonneur de oie dire, mais que je prenais la liberté de lui représenter, par la connaissance certaine que j'en avais, qu'avant le pontificat d'Innocent X ces sortes de grâces étaient si aisées à avoir que Ton n'en parlait pas môme au pape pour les obtenir. Il me repartit, avec un visage extraordinairement altéré, et je puis protester que je ne lui ai jamais vu tant d'émotion et do chagrin sur le front : Vuol dunqiie il rè liaver per forza qiioata grazia da noi? — Par la nature de cette réponse, il est cependant facile de juger quel est le mouvement de l'esprit du pape envers Votre Majesté, et combien il a l'imagination blessée par les affaires passées... »Le duc presse enfinAlexandre de donner des bulles à l'indigne confident de Mazarin, l'abbé Fabri, que le roi persiste à présenter pourl'évêché d'Orange. Le pape me déclara, dit-il, « qu'il ne les pouvait donner en conscience et que celui pour lequel Votre Majesté les demandait ne savait
5ii CHAPITRE ONZIÈME
pas un mol de latin; et enfin il me fit connaître que c'était une chose à laquelle il ne fallait point s'attendre... — Ce ne sont pas seulement tant de refus Tun sur l'autre qui m'ont scandalisé, mais principalement la manière de les faire. Car enfin un pape peut n'accorder des grâces sans qu'on ait sujet de se plaindre; mais il doit au moins refuser avec honnêteté celles qu'on lui demande de la part d'un grand monarque, et cependant il accompagna ses refus de toute la sévérité et de tout le chagrin imaginable... >> C'est après cette audience de Créquy que, s'il faut l'en croire, le pape, recevant l'ambassadeur de Venise, lui aurait dit : « Il signore ambasciatore di Francia vorebbe San-Pietro (1) ! »
Alexandre VII était alors très inquiet de l'absence prolongée du cardinal Chigi : lorsque les nouvelles de la légation étaient meilleures, il en recevait les compliments « avec une grande gravité », répondant qu'elles feraient sans doute plaisir à la mère de son neveu, mais que, pour lui, il ne considérait que l'honneur du saint-siège. Irrité de cette froideur Créquy écrivait à sa cour : « Sa Sainteté me répondit qu'elle était bien aise qu'on eût vu que les Chigi n'étaient pas des gens comme on les avait dépeints, et me répéta encore que, pour ce qui était de sa famille, il l'aurait toute envoyée en France pour la satisfaction de Votre Majesté; mais que, pour ce qui regarde le saint-siège, véritablement il était bien aise que de son temps la dignité n'en fut point ravalée (2). » Le roi voulait bien, par moments, accorder au pape quelque raison d'être soucieux : « Je ne suis pas surpris, disait- il, que vous soyez sorti mal satisfait de l'audience que Sa Sainteté vous avait donnée quelques jours auparavant. Le chagrin de sa maladie et l'incertitude où il était du traitement que recevrait ici le légat
(1) Aq roi et à Lionne, 12 août 1664. Rome, 160.
(2) « Ou^^t^ relazioni. noi le mandiauio alla sua madré, e non cl curiamo d'altro che del bene délia Sauta Sede. » (Créquy à Lionne, 12 août. Rome^ 160.) — (i Quand ou lui parle de tout ce qui se passe en France, des honneurs et des niaguificeuces avec lesquels on a reçu son neveu, S. S. renvoie ces mêmes gens pour se réjouir de cela avec sa mère, remontrant avec une grande gravité qu'elle ne doit prendre? garde qu'a ce qui regarde l'autorité du saintsiège. '• (L'abbé de Machaut, secrétaire de Créquy, à Lionne, 19 août 1664. Home, 160. — Créquy au roi, 2 septembre. Home, 161.;
FIN T>E .l'ambassade DE CRÉQUT 545
étaient des causes suffisantes pour le mettre de mauvaise humeur. C'est à la première audience que vous aurez maintenant que l'on pourra former un jugement plus certain de la route où il a résolu de marcher (i). » Le pape craignait que Créquy ne provoquât un nouveau conflit avant que son neveu ne fût sorti du royaume : le cardinal Chigi le tenait au courant des obstacles nouveaux que le roi mettait à la réception de Robertî comme nonce ordinaire, et il était d'autant plus attentif à ces informations que Louis XIV laissait volontiers courir le bruit d'une nouvelle rupture avec Rome. Lionne écrivait à Créquy : « Le nonce témoigne... être fort en peine des prolongements de sa première audience, et il importe que ces messieurs connaissent qu'ils ne vous porteront jamais de coup sans riposte, ce qui pourrait à la fin leur faire ouvrir les yeux, particulièrement dans l'état où se trouve le pape... Vous avez grande raison de vous plaindre de tous ces petits dégoûts qu'on tâche romanesquement de vous donner en tout ce dont on peut s'aviser : je vous assure qu'ils ne tombent pas à terre inutilement, et qu'ils pulluleront ici dans leur temps, si on ne se corrige. » — « Vous apprendrez par la lettre du roi la résolution que Sa Majesté a prise de recevoir M. Roberti pour nonce ordinaire ; mais, parce qu'un homme comme vous veut des raisons^ et que vous méritez qu'on vous en donne, ce que je ne ferais pas à d'autre, je vous dirai que Sa Majesté, quand elle a prolongé cette audience, a cru qu'il était bon de donner pour un temps la frayeur à Rome qu'elle ne voulait pas recevoir Roberti, et avait plutôt quelque pente à rompre tout de nouveau tout commerce^ afin que cette appréhension aidât au cardinal Chigi à obtenir plus facilement du pape l'effet de toutes les belles espérances qu'il a données ici en partant; mais que la véritable intention de Sa Majesté n'a jamais été d'en venir une seconde fois à cette extrémité, parce qu'elle a toujours considéré que tout ce qu'elle demande au pape, quand il serait entièrement refusé, ne vaut pas qu'elle fasse ce nouvel éclat dans la chrétienté, laquelle nous donnerait le blàme de Tavoir fait sans grand sujet, puisqu'il n'y a plus d'of-
(i) 22 août. Home, 160.
LOUIS XIV ET LE 8AINT-SIB0Ë. — 1. 3o
fense a réparer où l'honneur soit intéressé, et que les grâces sont libres ; outre que Sa Majesté s'en peut fort bien passer, et que la prudence veut, cotmaissant le personnage^ que nous nous montrions les plus sages Cependant il aura pu arriver que cette petite frayeur que Ton aura donnée à ces messieurs, dont ils ne seront guéris que dans trois semaines, aura pu opérer quelque chose de plus que s'ils avaient toujours vu les chemins fort aplanis (i). »
Louis XIV espérait vainement que le cardinal Chigi se joindrait à lui pour presser son oncle de céder plutôt que d'affronter encore le ressentiment royal . En prenant congé, le légat avait accepté un mémorial des grâces sollicitées par l'ambassadeur, et pour lesquelles on lui demandait ses bons offices. La cour de France aurait voulu que le cardinal neveu , revenu à Rome, prît plus de part au gouvernement et mît toute son autorité au service du roi : « Véritablement, sire, écrivait le duc de Créquy, si ce cardinal était touché, comme je suppose qu'il le doit être, de tant d'honneur que Votre Majesté lui a fait et de tant de bontés qu'elle lui a témoignées, et ayant été gagné par toutes les voies qu'on aura mises en usage pour cet effet, si ce cardinal, dis-je, était un homme do vigueur, et qu'à son retour ici il voulût prendre en main le gouvernement des affaires, je ne doute point que, nonobstant la mauvaise disposition du pape, il ne fût capable de servir utilement Votre Ma^jesté; mais comme, par la connaissance que j'ai de son génie peu porté aux soins des affaires, j'ai peine à croire qu'il s'embarque à prendre cette résolution, Votre Majesté, en l'engageant à elle^ ne doit, ce me semble, compter principalement que sur les services qu'il lui pourra rendre après ce pontifical (2). » Mais ce prélat ne se laissa jamais engager à aucun prince.
Au moment de remonter sur sa galère, il avait, suivant l'usage, envoyé un dernier compliment au souverain dont il quittait les États. Louis XIV répondit par des plaintes : « Mon cousin, dit-il, j'ai reçu avec beaucoup de satisfaction
(1) 12 septembre et 10 octobre, 1664. Rome, 161.
(2) 5 août. Rome, 160.
FIN DE l'ambassade DK CRÉQITY 547
la lettre que vous m'avez écrite de Toulon sur le point de votre embarquement, y voyant des assurances si expresses de votre affection et de votre gratitude, dont j attends que vous me donnerez des effets à votre arrivée à Rome, où, à vous parler franchement^ je ne vois pas qu'on ait jtisquici correspondu en rien à tant d'avances que j'ai faites à votre égard pour le rétablissement d'une parfaite intelligence. Je vous souhaite cependant un heureux voyage et vous assure que je désire sincèrement d'avoir déplus en plus occasion de vous donner des marques de mon estime et de ma bonne volonté (1). »
Alexandre VII n'était pas seul à se plaindre du duc de Créquy, qui, en peu de mois, retomba dans un profond discrédit. La compagnie de Français et d'Italiens mal famés, dont s'entourait l'ambassadeur avant le 20 août, s'était reformée et grossie de nouveaux espions qu'attiraient les libertés promises au nom du roi. Lionne lui avait donné pour maître de chambre ou des cérémonies M. de la Buissiëre qu'il avait eu lui-même pour écuyer pendant sa mission de 1653 : cet officier ne put jamais obtenir que Créquy se conformât à l'étiquette romaine dans ses relations avec le palais pontifical, avec le sacré collège, avec toute la ville, et les plaintes contre l'ambassadeur dont est remplie sa correspondance avec Lionne sont confirmées par l'abbé de Machaut (2) : «... J'ai été plusieurs années à Rome, dit-il, et j'y suis maintenant misérable auprès de la plus emportée personne de la terre (3), qui veut et ne veut pas, et qui ne dit jamais les choses qu'à demi. .. Je ne suis soulagé
(!) 10 octobre 16G4. Rome, 161.
(2) « M. de la Buissière exerce sa charge le plus digiieiueDt du inonde. Faites^ lai la grâce, s'il vous plait, d'écrire à M. de Créquy qu'il Tait toujours en quelque considération. » — » M. de la Buissière aurait quelque sujet de se plaindre de M. l'ambassadeur, ne le connaissant pas comme je le connais. Il Testime et le considère, et il faut excuser, dans ces commencements, s'il a UD peu de sévérité... » (Machaut à Lionne, 3 et 10 juin 1664. Rome^ 159.)
(3) La cour de France connaissait bien l'irascibilité et la grossièreté de Créquy, et c'est môme pour cela qu'elle l'avait envoyé et renvoyé à Rome. A cette même époque, Elpidio Benedetti sollicitait pour un de ses amis une place de secrétaire auprès de l'anibassadcur, et réclamait l'appui de Lionne en faveur de son protégé ; le ministre lui répondit : Je regrette de ne pouvoir servir en cela « la personne qnv vous recommandez, quoique, à dire vrai, Je pense plutôt lui rendre un bon office^ car il passerait fort mal son temps avec M. l'ambassadeur. » (4 mai 1664. Rome, 159.)
de qui que ce puisse être de sa famille, qui ii*est composée que de libertins et qui n'ont ni la laug"ue ni la pratique de cette cour, et qui se moquent même de toutes les civilités qu'il y faut rendre et qui sont nécessaires pour y établir quelque sorte de réputation; et les Français y sont déjà si considérés que des ambassadeurs un peu doux et traitables y seront les tout-puissants; mais cela est très nécessaire, Monseigneur, pour le bien des affaires... J'ai quitté vingt fois malettre pour aller parler à M. Tambassadeur, le plus impatient et le plus inquiet du monde,... la personne du monde la plus fâcheuse... Je ne puis m'empêcher de vous dire que M. l'ambassadeur est le plus mal servi du monde en toutes choses. // n'a pour famille^ et sans médisance, que de la canaille^ qui ne s'étonne pas fort de son bruit (d)... » — A la tête de cette tourbe de familiers était l'abbé Elpidio Benedetti, qui cherchait à faire oublier, par un redoublement de zèle, la faute commise à son retour de France. Après lui venait son ami intime, Ugo MalTei, auquel Créquy avait rapporté le brevet d'une pension de deux mille livres et dont tous les courriers ordinaires recevaient une lettre pour Lionne : « Ceux qui connaissent l'un et l'autre, écrivait la Buissière, disent che sono vari romaneschi e spie di palazzo,,. On ne croit pas qu'on puisse voir ici M. l'ambassadeur qu'avec beaucoup de peine, quelle mine qu'on lui fasse; et d'ailleurs il est toujours si droit [raide] et si peu caressant que les Italiens et lui n'auront jamais grand commerce. Il n'y en a pas un qui mange avec lui que le signore Ugo, qui est un fort médiocre génie. Les affaires l'embarrassent : il ne donne audience qu'avec une répugnance incroyable, et, s'il est longtemps ici, je ne crois pas qu'on l'importune fort. Il nest point propre pour cette cour, où il faut de la douceur et de la complaisance pour y réussir et de la fermeté au besoin... Castracani, en faveur duquel on vous a écrit, n'est pas bien sage; il a un coup de hache à la tôte : jugez. Monseigneur, s'il est propre à être secrétaire d'ambassade, et Tavocat du roi (2)n'esl qu'un hâbleur et un pantalon (3). » Le ministre
(1) 10 et 24 juin. Home, 159.
(2) Serroni ou Ferentilli.
(3) 1-r juillet 1664. Rome, 160.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 549
pressait Créquy de congédier Castracani pour prendre un Domenico Vagnozzi, chargé d'épier Tambassadeur et fort décrié lui-même. Quel honnête homme d'ailleurs aurait pu jouer le double et triple rôle qu'on imposait à ces gens-là (1)? Ils se jalousaient et se dénonçaient mutuellement, et Lionne, qui s'était autrefois servi d'eux à Rome ne savait pas quel était le plus méprisable (2). Ils comptaient encore dans leurs rangs : le P. de Neuillan, minime, qui était toujours la honte et le fléau du couvent delà Trinité du Mont, où Lionne l'avait fait recevoir de force (3) ; — le P. Ripa, religieux augustin (4) ; — un
(1) M J'ai bonue opinion du zèle et de la capacité de Vagnozzi; mais cependant vous voulez bien que je vous die que, pour la charge de secrétaire italien, il faut assurément un homme qui ait fait une plus raisonnable figure dans le monde. On n'a déjà peut-être que trop manqué ici en d'autres choses de cette nature^ et l'on rendrait, à la fin, les postes méprisables si on les faisait occuper indifféremment par toutes sortes de personnes. Je ne vous presse pas cependant pour Castracani. »> Je veux le connaître mieux. (Créquy à Lionne, 15 juillet 1664. Rome, 160.)
(2) « Vagnozzi m'a écrit ce qu'il vous a dit lui-même du billet que Ugo .Maffei avait écrit au sortir de chez vous et qu'on avait vu, le même jour, sur la table du pape. Cela, joint à sa dépendance connue du cardinal Pallavicino et à un discours qu'a tenu ici le cardinal-légat à M. de Montausier en le mettant parmi le nombre de ceux aux lettres desquels on a, selon son sens^ ajouté trop de foi en France, afin de nous ôter tout soupçon de lui, me fait croire indubitablement que ledit Ugo est entièrement à la dévotion du palais, et pour dire vrai una spia honorala à la manière de Rome. Le roi l'a jugé de la sorte et a trouvé mauvais le billet que je viens de dire, si ce n'est qu'il l'eût fait d'accord avec vous. » Peut-être y a-t-il encore moyen de l'employer en lui faisant de fausses confidences... « Il est certain que Maffei voit souvent le prieur Bichi. Je vous prie de ne rien témoigner à Vagnozzi de tout ce que je vous mande, et bien moins de vous fâcher contre lui de ce qu'il m'a aussi donné cet avis. » (Lionne à Créquy, 19 juillet 1664. Rome, 160 et 166.) — Ugo Maffei figura longtemps encore sur le rôle des pensionnaires français!
(3) V. ci-dessus, chap. v et ix.
(i) Une de ses lettres les plus infâmes est celle du 6 juillet 1665 à Lionne {Rome, 170) : 11 y rappelle les services rendus par lui à Créquy pendant toute son ambassade, et il annonce l'envoi d'un mémoire sur Alexandre VH. Ce pape, conclut-il, ne peut pardonner les affronts passés, ni la vue de la pyramide. Aussi ne songe-t-il qu'à deux choses : 1° former une ligue de toute l'Europe contre le roi : voilà pourquoi il envoie des nonces et des ordres de tous les côtés. 20 « La seconda si raggira tutta intorno alla delicata materia délia religione, affin d'addure il rè in slato di contumacia e quindi prender specioso pretesto di scomunicarlo o direttamente o indirettamente, sicome si persuade, e in questa maniera renderlo odioso ai popoli e seminar zizanie e divisioni in qneste parti, » Il avait été longtemps aux gages de Mazarin et avait failli devenir évêque par le crédit de ce cardinal : « ... Havendomi gia la Maestà
marquis Raggi, auqiioi \e ministre écrivait : Quoique le roi ait déjà M. de Bourlemont etTabbé Benedetli à Rome, continuez à m'instruire, chaque semaine, de tout ce quevousapprendrez, — et qui acceptait, pour ses rapports, « une légère marque » de bienveillance (1)! — La Buissière invitait Lionne à se défier de ces correspondants, tous intéressés à le tromper: « Us vont à leurs lins, disait-il, et il n'y a sorte d'artilices qu'ils ne pratiquent pour y pouvoir parvenir. Je vous dis cela comme je le crois et sans aucune sorte d'envie, car leurs prétentions et les miennes sont fort différentes. Us veulent des pensions et ils en ont déjà d'assez considérables pour des infidélités, et je ne demande seulement qu'une médiocre subsistance pour pouvoir passer le reste de ma vie avec un peu moins de chagrin. M. le duc, qui commence un peu à connaître les Italiens, me dit, il y a quelques jours, que le meilleur n'en valait rien; il me dît cela sur le sujet deMaffei, qui vaut encore moins que son bon ami, Tabbé Elpidio... Sitôt qu'un ambassadeur est ici, il est entouré de plusieurs Italiens et Français romanescali (\\x\ étudient soigneusement son humeur. S'il aime l'épargne, ils lui font faire des bassesses; s'il aime le jeu, ils lui disent qu*ilfaut qu'il joue dans le temps qu'il faut servir le roi et le public. S'il aime les femmes, ils proposent tous les moyens pour leur en faire avoir le plaisir. Bref, Monseigneur, ces sortes de gens ne sont que des pestes qui ruinent les affaires et la réputation de tous ceux qui les écoutent. » — Le nouveau secrétaire, l'abbé de Machaut, ne devait pas appuyer les sages conseils de la Buissière, ni rétablir le prestige de l'ambassade française. Nous l'avons déjà vu et nous le retrouverons jusqu*à son départ outre les détracteurs les plus violents de la cour pontifi-
del rr <". VV.. V. per loro lettcre raccomniandato ai signore cardinale d'Esté pcr rhc intcrponosse la sua autorità con Moosif^oore Codebô, Modenese, vescovo (ii Montait^, per la riDunzia di quel vescovato nella miapertona^ il tutto 0 succeduto felicomente et arrestata la pensione di 600 scudi da fondarsi ftior del vescovato in altri bcnefitii ecclesiastici ; ma, non havendo io qvesto fàndo necessario^ ricorro alla somma benufnità e soliia protettione di V. E. etc. » (A Mazarin, 10'>7. Rome, 134.) 11 signait : /• Girolamo Ripa, AgoêUnOt pfW>moiale délia Marca. Heureusement, il ne trouva pas l'argent nécessaire pour consommer ce marché.
(1) Le roi et Lionne à Kaggi, 3U mai 16A4. Rornûy 159.
FIN DE l'aMB\SSADÊ DE CRÉQUY 551
oal^. Ce n'était pas son seul moyen de plaire à Lionne, dont il attendait sa fortune. Voici, par exemple, ce qu'il écrivait à son patron, après l'avoir félicité des mortifications infligées au saint-siège, après avoir loué les Maffei elles Raggi, dans lesquels il avait reconnu ses pairs : « Vous voulez bien, Monseigneur, après vous avoir parlé de choses sérieuses, que je vous entretienne un moment de nos plaisirs... Je me dérobe souvent... pour aller trouver una certa Felicetta, che fa in Rotna tutta la mia félicita^ non ora più di vinti anni, bella^ disinvolta, spiritosa e un poco hissuriosa. Je voudrais. Monseigneur, vous la pouvoir mener sur la terrasse de Suresnes, ou que vous puissiez vous transporter un soir à la place d'Espagne. Je suis sur que, reconnaissant en vous beaucoup d'inclination pour le sexe, vous passeriez une de ces agréables nuits de Pétrarque, et vous feriez les mêmes reproches au soleil qui vient troubler tous les plaisirs qu'on prend dans le silence de la nuit (1)... » Le ruffiano tient à sa pensée : « Je crois, écrit-il encore, vous avoir mandé quelque chose d'une Felicetta,,, Je la trouve toujours plus aimable et plus engageante, et plût à Dieu en pouvoir faire passer une semblable à Fontainebleau (â) 1 »
Voilà les conseillers et les auxiliaires avec lesquels l'ambassadeur de Louis XIV délibérait pour faire accueillir favorablement les demandes de son maître (3) ! Peu de temps après que Rome eut appris la victoire remportée sur les Turcs à Saint- Gothard par les Impériaux assistés d'un corps de troupes françaises, Créquy écrivit au roi : « Je ne cèlerai point à Votre Majesté que je fus surpris de voirie pape, contre son ordinaire, louer la nation. II me dit que les troupes de Votre Majesté s'étaient si bien comportées dans tous les divers rencontres qui étaient arrivés, et principalement dans celui du 1®' août, qu'il ne se pouvait rien désirer davantage; que ses relations portaient que MM. de Coligny et de la Feuillade s'étaient particulièrement signalés dans le dernier combat et que généralement tous y avaient fait des miracles... 11 me dit ensuite qu'il était
(1) !•' juillet 1664. Rome, 160.
(2) Où Lionne était alors avec le roi : 10 août 1664. Romey 160.
(3) 2 septembre. RomCf 161.
bien aise de Tentreprise que Votre Majesté avait failç en Afrique (1), et que cela obligerait les princes chrétiens à faire, à son imitation, des efforts contre Tennemi commun... » Le duc eut la maladresse d'aborder, dans la même audience, un sujet épineux et qui n^avait rien d'urgent. Louis XIV voulait amener le pape à marquer, dans tous les actes émanés du saintsiège, la préséance des Français sur les Espagnols déjà reconnue en fait, à Rome même, dans les cérémonies les plus solennelles. Il entendait lui interdire absolument l'usage des mots le due corone, lorsque le discours portait sur les deux princes, et lui faire une loi de nommer toujours, dans un ordre invariable, le roi de France et le roi d'Espagne. Je lui demandai, raconte l'ambassadeur, « de vouloir àTavenir, tant en consistoire que dans les brefs et bulles, s'abstenir du terme collectif délie due corolle^ et de vouloir nommer Votre Majesté dans son rang. Il me dit qu'à Munster Votre Majesté s'était contentée qu'on traitât gous le terme collectif. Je répliquai que peut-être la considération du repos public avait pu la porter à donner les mains à cela, mais que présentement elle attendait de l'équité , de Sa Sainteté le rétablissement d'un droit presque immémorial. Il me répondit que les plus grandes marques que les papes pouvaient donner de la prééminence de Votre Majesté consistaient on la précédence au Soglio, et que, si l'ambassadeur d'Espagne voulait y venir, il serait obligé de se contenter de la main gauche. » Il ajouta qu'il faut aller doucement pour ne pas blesser le Roi catholique. Je répliquai. ... « et, généralement parlant, je le trouvai assez honnête sur cette matière. » — Ce n'était pas assez pour Louis XIV, qui ne traitait avec le pape que la menace à la bouche ; il répondit au duc : « Il sera bon que, reparlant au légat de cette matière, vous ajoutiez confidemment à ce que vous en avez déjà dit à Sa Sainteté que non seulement je me tiendrai désobligé si, en quelque occasion que ce soit de parler ou par écrit, elle ne me rend pas cette justice; mais que les bulles ou brefs qui contiendraient cette expression délie due corone ne seront jamais admis ni reçus en ce royaume, quelque avantageuse d'ailleurs qu'en fût la ma-
(1) A Gigeri.
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lîère, soit pour mon intérêt particulier, soil pour le bien de la chrétienté (1) ! »
Créquy choisit ce même temps pour faire encore de son quartier le plus criminel usage. Il y recèle pendant quelques jours un gentilhomme qui vient d'assassiner le chancelier du gouverneur; puis il le fait conduire en lieu de sûreté par son maître de chambre et Tabbé de Machaut. La Buissière écrit (2) : On craint ici les Français à tel point, « qu'ils pourraient bien maintenant donner des nasardes à toute la garde du pape sans qu'on en dît un seul mot. » Le voisinage de Tambassade est plus que jamais recherché des repris de justice. Peu après Tévasion de cet assassin, les sbires arrêtent quatre malfaiteurs dans une maison tout proche de la place Farnèse : aussitôt Créquy menace de « se porter à quelque éclat, » et obtient qu'on relâche les prisonniers. 11 se rend chez le cardinal Chigi et rinvite, dans les termes les plus hautains, à ne pas renouveler de pareilles entreprises : il se plaint du gouverneur de Rome « d'une manière extrêmement sèche. » Enfin il écrit au roi que les intentions des Romains ne sont point droites, et que c'est sans doute un piège qu'on lui a tendu (3). Bourlemont vante à Lionne « la prompte et glorieuse satisfaction » obtenue du gouverneur, qui voulait retenir au moins « les plus coupables »; mais le duc n'a rien cédé (4). Le roi félicite son ambassadeur de cette victoire qui honore à jamais son règne : « Lionne, lui écrit-il, m'a rendu compte de ce que vous lui avez mandé sur l'affaire des quatre hommes que le gouverneur de Rome avait fait prendre dans l'étendue de la franchise de votre palais ; et j'ai été très aise de savoir que vous en soyez
si bien sorti et avec tant de réputation C'est un grand coup
que, par la délivrance des prisonniers, ils se soient de delà condamnés eux-mêmes sur cette franchise dont ils n'avaient jamais voulu demeurer d'accord, et je ne sais si aucun autre ambassadeur a jamais pris sur eux le même avantage que vous avez remporté en cette occasion (5). »
(1) 26 septembre 1664. Rome, 161.
(2) A Lionne, 1°' juillet. Rome, 160. — 23 septembre 1664. Rome, 161.
(3) A Lionne, 9 décembre. Rome,
(4) 9 décembre. Rome, 162.
(5) 31 décembre 1664. Rome, 162.
8S4 CHAPITBK ONZIÈME
Toutes Ips paroles, toufos les actions du pnpe ou des siens donnent lieu aux soupçons les plus offensants, aux critiques les plus puériles. Alexandre VII avait envoyé visiter Créquy dans une maladie : la Buissièro lui-même emprunte, en cette circonstance, le stylo de l'ambassadeur. « Vous savez, écritil à Lionne, que amico riconciliato non ti fidare et particulièrement en ce pays, où la dissimulation y est naturellement pratiquée. » — Le cardinal Chigi étant de retour à Rome, Créquy lui cherche aussitôt une querelle d'étiquette ; cette fois, la Buissière, compétent sur la matière, prend la défense du cardinal, et il écrit à Lionne : M. l'ambassadeur a tort de se plaindre que M. le légat n ait pas reçu le gentilhomme envoyé pour lui faire compliment. Le cardinal avait ordre, précisément pour prévenir toute difficulté, de no voir personne jusqu'à ce qu'il eût rendu sa croix de légat en consistoire. Les ambassadeurs de Venise et d'Espagne ont été traités de même; « mais M. l'ambassadeur prétendait davantage. Il me fitThonneur de me dire que les Italiens ne pardonnaient point. Je lui fis réponse qu'il n'était que trop vrai, mais que d'ailleurs il s'était fié à des gens qui lui avaient rendu de très mauvais offices ; et en effet, Monseigneur, comme il a parlé souvent avec un peu trop de liberté, ils n'ont pas manqué d'en faire leur cour et de redire tout et au delà à monsignore Nini, favori de Sa Sainteté, ce qui a augmenté sans doute l'aversion qu'il a pour lui (1). »
Le traité de Pise ayant rouvert les portes de Rome au cardinal Maidalchini , le protégé de Louis XIV osait réclamer son rang dans les chapelles pontificales, et le chagrin que le pape en ressentait était un sujet de raillerie pour l'ambassadeur français : « Vous voulez bien, écrivait-il à Lionne, que je vous fasse part d'une envie de rire que j'eus hier en chapelle, voyant M. de Bourlemont qui donnait la main au pape pour lui aider à marcher(2), M. le cardinal d'Kste qui était à sa droite, et le cardinal Maidalchini, qui était à sa gauche, tenant les deux bouts de son pluvial, et moi qui portais la queue de Sa Sain-
(1) 14 octobre. Uome^ 161.
(2) C'était uu privilège de sa charge d'auditeur de rote*
FIN DE l'aMBASSADS; DE CRÉQUT BS5
teté. w — « II est vrai, répondait Lionne, que vous aviez sujet de rire de voir le pape, à la capella des Morts, entre les mains des quatre personnes du monde qu*il aime le plus (1). »
Les dépêches de Créquy sont remplies de nouvelles dont Lionne sait fort bien l'inexactitude, mais dont il se sert pour entretenir Tanimosi té de Louis XIV : « J*ai lu au roi, lui écritil, l'article de votre lettre où vous me mandez qu'on vous assure que M. Roberti a ordre de demander votre révocation à Sa Majesté. Cela n'a point obligé Sa Majesté à s'expliquer de son intention sur votre retour, que je vois bien que vous souhaitez. Elle a seulement dit ces mêmes paroles : Voilà un bon moyen d'obtenir cette révocation! Je ne crois pas qu'ils soient assez impertinents de delà pour ordonner à leur ministre de faire ici une pareille instance; et, s'il me la faisait, je lui aurais bientôt répondu qu'ils ont trouvé la meilleure voie d'éterniser à Rome votre demeure (2). »
Un grave événement venait de dévoiler devant le monde entier la dangereuse politique de la cour de France. La convention de Temeswar, conclue par l'Empereur avec le Turc si peu de temps après la victoire de Saint-Gothard, avait été une cruelle déception pour la chrétienté et surtout pour le pape. Mais bientôt on avait compris que Léopold, pour recouvrer la liberté de se défendre contre V Alliance du Rhin, n'avait pas eu d'autre ressource que d'accorder une trêve au Sultan et de congédier les auxiliaires dangereux amenés en Hongrie par le comte de Coligny. Ses craintes étaient justifiées par Tenvoi de soixante compagnies d'infanterie et de dix-huit compagnies de cavalerie dans TÉlectorat de Mayence, ce qui portait à dix mille hommes d'élite les troupes françaises alors répandues en Allemagne. C'est le jour même où se livrait la bataille de Saint-Gothard qu'il recevait du roi de France la lettre suivante : M Votre Majesté n'ignore pas les conditions de V Alliance que j'ai avec quelques princes du Rhin et nommément avec mon cousin l'Électeur de Mayence, et l'obligation que j'ai contractée de fournir à tous les besoins des confédérés un certain nombre
(!) Créquy à Lionoe, 4 novembre. — Lionne à Créquy, 25 novembre 1664. Home, 163.
(2) 31 octobre 1664. Rome, 161.
So6 CHAPITRE ONZIÈME
de troupes de cavalerie et d'infanterie. En vertu de ce traîté-là, mondit cousin m*ayant requis de l'assister de quelques forces pour ranger à leurs devoirs ses sujets rebelles de la ville d*Erfurt, que Votre Majesté a mise au ban de TEmpire...., j'ai d'autant plus volontiers accordé cette assistance audit Electeur qu'il m'a fait connaître la bonne volonté que Votre Majesté continue d'avoir pour lui en cette juste cause, lui ayant non seulement donné la commission de Texécution, mais ayant aussi écrit fortement en sa faveur à TÉlecteur de Saxe et aux autres qui portaient l'intérêt d'une ville qui semble se vouloir prévaloir, pour la continuation de sa désobéissance, de ce que les armes de Voire Majesté se trouvent aujourd'hui occupées pour la défense de la chrétienté, f envoie donc ordre à quelqiœS'tmns de jhps troupes, conduites par un de mes lieuteliants généraux, de marcher pour le service et sous le commandement dudit Electeur, vivant avec la plus grande discipline et observant exactement les constitutions de TEmpire ; dont j'ai cru devoir en même temps donner avis à Votre Majesté, afin qu'elle soit informée de la véritable cause de cette wowveauté dont je me sens même assuré qu'elle louera le dessein; et, comme ledit Electeur m'a fait entendre qu'il veut aussi la rechercher de l'assistance de quelques-unes de ses troupes et officiers généraux, j'ai enjoint bien expressément aux miens de se conduire avec eux de manière que tout le monde puisse connaître de plus en plus la sincère amitié qui est entre nous... (1). » — L'^mZ/eVétait si smrèr^ de la part de Louis XIV que, le 17 octobre suivant, il écrivait à son envoyé M. de Gravel : « Je vous dirai, pour votre information particulière, que mon dessein est de m' appliquer plus que jamais aux affaires d'Allemagne^ et pour cela je me propose quelques objets principaux : 1" faire subsister Y Alliance par tous les moyens possibles; 2° empêcher que l'Empereur ne puisse entretenir des forces considérables (2). »
Lorsque Ton connut à Rome la trêve de Temeswar, on l'attribua naturellement aux craintes qu'inspirait à l'Empereur
(1) Cette lettre inédite est du 25 juillet 1664. (Autriche, 1664 : Supplément^ 19.)
(2) Cité par C. Rousset, Histoire de Louvois, t. le^, p. 68.
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le secours envoyé par Louis XIV à TEIecteur de Mayence, et le bruit courut que le souverain pontife avait dit que Léopold « non poteva far di meno (1). » Ce propos, rapporté ou inventé par les espions de Farnèse, n'indiquait aucune malveillance chez Alexandre VII ; mais il exprimait à Louis XIV qu'on avait pénétré le secret de son expédition de Hongrie (2), et il provoqua un redoublement de colère contre le pape : u II eût pourtant été plus vrai, écrivait le roi (3), de dire que l'Empereur ne pouvait pis faire pour la chrétienté que d'accorder des conditions si désavantageuses à un ennemi dontl'armée était ruinée, lorsque les princes chrétiens l'assistaient si puissamment (4); mais la règle du bien en Sa Sainteté est ce qui flatte le plus sa passion, et il n'importe que la chrétienté en souffre. Pourvu qu'il croie qu'une chose soit en quelque façon contraire à mes intérêts, elle sera toujours bien faite à son égard. Il faudra pourtant voir, dans la suite, si ceux qui ont laissé les Turcs à une journée et demie de Vienne s'en trouveront mieux que moi, qui en suis éloigné de 400 lieues et qui ne crains ni les uns ni les autres (5). »
(1) Créquy au roi, U novembre 1664. Rome, 161.
(2) Nous renvoyons encore à C. Roussel, qui a fort bien expliqué et prouvé les calculs perfides de Louis XIV. (Ibid.)
(3) 7 novembre 1664. Rome, 162.
(4) Louis XIV ne tenait pas toujours le môme langage, et, comme il avait entrepris la tâche difficile de tromper tout le monde à la fois, ses propres agents s'étonnaient de ses contradictions. Le 11 novembre 1664, Créquy lui écrivait : « V. M. me fait l'honneur de me mander qu'elle se réjouit du repos que lapaix de L* Empereur avec la Porte va procurer à la chrétienté ; vadXSy sire, V. M. me pardonnera si je lui dis que je doute que la chrétienté en puisse retirer aucun fruit, puisque tout le faix de la guerre venant à tomber sur la république de Venise, etc., etc.. » Le roi répondit à son ambassadeur désorienté : « Je vous ai mandé ce qu'il était bon que mes ministres au dehors dissent de la paix de Hongrie plutôt que ce que fen pense ; car personne ne voit mieux que moi les préjudices que la chrétienté en peut recevoir dans la suite, soit par les troubles au dedans, soit parce que cet accommodement a donné moyen aux infidèles de charger avec toutes leurs forces sur la partie la plus faible. Mais quel remède à une chose faite, et pourquoi en faire paraître du déplaisir qui ne serait attribué qu'à intérêt particulier? » (Créquy au roi, 11 novembre. — Le roi à Créquy, 5 décembre 1664. Rome, 162.)
(5) Louis XIV savait bien qu'il mettait son assistance à trop haut prix pour que Léopold en demandât la continuation, et que les divisions fomentées par les Français en Allemagne avaient rendu la trêve nécessaire. Le chevalier de Grémonville, son nouvel envoyé à Vienne, lui écrivait le 18 octobre 1664 :
5S8 GHAPITRe ONZIÈME
C'est le 7 novembre 1664 que Louis XIV protestait si emphatiquement de son zèle pour la sécurité des nations chrétiennes, et reprochait avec tant d'amertume à Léopold do ne poursuivre pas les avantages remportés dans la dernière campagne. Or, dès le 9 avril précédent (i), il avait dépêché en Turquie un agent spécial, M. de la Fontaine, pour informer le grand vizir que l'envoi projeté de quelques régiments français en Hongrie n'annonçait pas une rupture de la France avec le Grand Seigneur, et qu'aussitôt après le retour de cet envoyé, un ambassadeur irait négocier le renouvellement de Tancienne alliance entre les deux empires. Le 14 novembre de la même année, le roi ordonnait à M. Raboly (2), son agent provisoire, de désavouer, au nom de la France, la victoire de Saint-Go-
thard; Lionne lui écrivait : « Comme, en attendant la
venue dudit ambassadeur, le ministre de Sa Hautesse pourrait vous faire des plaintes sur... Tenvoi d'un corps de troupes en Hongrie pour la défense de la chrétienté..., vous devez dire que, le roi étant devenu, par la paix faite à Munster en 1648, comme membre du corps de l'Empire parla cession qui lui a été faite audit traité des deux provinces d'Alsace avec les places de Brisach et de Philipsbourg, que Sa Majesté possède aujourd'hui en propre, en qualité de landgrave d'Alsace, comme autrefois l'avait possédé la maison d'Autriche, Sa Majesté, en acceptant cette cession, a contracté une obligation de défendre TEn^pereur et l'Empire contre toute sorte d*a-
« L'ambassadeur de Venise... ma dit que les ministres de l'Empereur n'avaient eu autre excuse à lui dire confidentiellement que le grand éTénement quelle doivent appréhender du cAté d'Espagne [la mort de Philippe IV, et peut-ôtre mAme celle de son filsl et la puissance de V. M., qui ne lui pouvait permettre d'être trop longtemps en guerre avec l'empire ottoman, d'autant plus qu'ils voyaient qu'ils ne pouvaient attendre de bons secours que du côté de France» puisque les États de l'Empire fournissaient trop lentement ce à quoi ils étaient obligés. » {Vienne. 20.) — Voir aussi la lettre du même, du 30 octobre 1664, citée par C. Rousset, t. !•', p. 61.
(1) Au moment m<^mc où Coligny et la Feuillade recevaient l'ordre de passer en Hongrie, M. de la Fontaine étant tombé entre les mains de corsaires barbaresques, Lionne expédia au grand vizir un autre agent, M. Dupressoir. (Raholy à Lionne, 20 août 1664. Lionne à Raboly, 14 septembre. Turquie, 7.)
(2) Jean-François Raboly, négociant français établi À Constautinople, chargé des affaires du roi sous le Utre de résident^ en attendant l'arrivée d*un ambassadeur.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 539
gresseurs en la môme manière que tous les autres princes de TEmpire y sont tenus, et, comme la Porte n'a aucun sujet de se plaindre et ne se plaint pas en effet du secours que tous les États et princes de l'Empire ont envoyé en Hongrie, la même raison doit valoir au roi pour faire que le Grand Seigneur n'ait aussi aucun sujet de trouver étrange ou de ae plaindre que Sa Majesté ait satisfait à son obligation en qua^ lité de landgrave d Alsace.., Bien plus, elle a encore eu une autre seconde obligation particulière d'en user comme elle a fait par l'Alliance qu'elle fit à Mayence en 1658 avec tous les Etats et princes du Rhin, » pour forcer l'Empereur d'observer le traité de Munster et pour les proléger contre son oppression. La ligue du Rhin n'élait dans l'origine conclue que contre l'Empereur de Vienne : ses membres s'engageaient à se défendre en cas d'attaque, de quelque part que ce fût. Par la suite du temps, cette ligue a été utile à l'Empereur ; car, ses provinces héréditaires étant envahies par le Turc, les princes du Rhin, craignant pour eux-mêmes, ont requis le roi, qui n'a pu refuser. « Cest à ces princes-là et non pas à l Empereur qu'en vertu d'une ancienne obligation le roi a laissé aller quelques-unes de ses troupes en Hongrie, pour ne manquer pas à la foi donnée à ses amis, et tâcher de préserver leurs Etats de toute invasion en les défendant conjointement avec les forces des Alliés, sans que Sa Majesté ait prétendu rien faire en cela, ni rien fait effectivement qui soit contraire ni à l'amitié quelle veut toujours sincèrement entretenir avec In Porte, ni aux anciens traités d'alliance que cette couronne a avec les Grands Seigneurs, qu'elle veut tous formellement observer, et même les faire renouveler plus étroitement par l'ambassadeur qu'elle enverra à Sa Hautesse... Vous aurez beau champ de faire remarquer aux ministres de Sa Hautesse combien Sa Majesté est religieuse à tenir ses promesses et jalouse de son honneur, d'où ils doivent conclure avec quelle bonne foi elle exécutera tous les traités qu'elle a avec la Porte... » Elle a prêté une assistance purement défensive à ses amis« sans aucune pensée 7ii dessein d'agression contre les États qui appartenaient au Grand Seigneur.
La duplicité de Louis XIV est aujourd'hui bien connue, et
il n'est plus possible de contester qu'Alexandre VII portât un jugement exact sur la conduite respective du roi de France et de l'Empereur. Au surplus, le pontife ne ménageait pas à ce dernier prince les sévères avertissements. Il le blâma d'avoir traité avec les Turcs sans se concerter ni avec lui, qui avait fourni de si grands secours, ni avec les Vénitiens, qui allaient supporter seuls tout Teffort des armes ottomanes. « Sa Sainteté, écrivait Créquy lui-même (i),... me parla de la mauvaise satisfaction qu'elle avait eue de la paix de l'Empereur;... que cette paix s'était faite sans la participation du cardinal Caraffa [nonce à Vienne], lequel s'en revenait ici ; que cependant les assistances qu'elle avait données à l'Empereur étaient assez considérables pour le devoir obliger à n'en user pas de celte sorte (2), et enfin elle m'exagéra la chose avec assez de chaleur. »
Louis XIV tenait d'autant plus à simuler des griefs imaginaires contre Alexandre VII, qu'il se donnait au même instant des torts nouveaux et fort réels envers le saint-siège. On sait que la restitution d'Avignon et du Comtat devait suivre la légation de Chigi. Lorsque ce cardinal prit congé du roi, le prélat Alessandro Colonna, qui l'avait accompagné et qui était désigné comme vice-légat de cette province, se dirigea sur Avignon et se mit en devoir d'y rétablir Tautorité pontificale. La tâche était difficile, les Français ayant, pendant deux années, provoqué et entretenu la révolte dans le pays, et un article de Pise promettant l'amnistie à tous les rebelles. De plus, Créquy avait eu ordre, avant de repasser en Italie, de s'arrêter en Avignon pour « assurer ces peuples-là du gré que Sa Majesté leur savait de Taffection qu'ils lui avaient témoignée dans 1*00currence de ses démêlés avec la cour de Rome, et qu'ils pouvaient faire un état certain, en toutes rencontres, de sa pro
(1) 18 novembre 1664. Home, 162. —Le pape a témoigné à un agent de TEmpereur ici » le peu de satisfaction qu'il avait de cette paix tant en sa substance qu'en la forme qu'elle a été faite. » (Bourleraont à Lionne, 11 novembre 1664. Rome, 162.)
(2) C'est ce qu'attestent de nombreux passages des correspondances fran* çaises et vénitiennes. Ainsi, quatre jours après la bataille de Saint-Gothard, Créquy écrivait encore à Lionne : Le pape vient d'envoyer 80,000 écus à l'Empereur avec promesse de nouveaux secours. (5 août 1664. Romej 160.)
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUT 561
tection, et particulièrement si ladite cour voulait à Tavenir les maltraiter en haine des choses passées, ou révoquer en doute les avantages que Sa Majesté leur avait procurés dans le traité de Pise (1). » On devine ce que furent les exhortations de Créquy : aussi, avant que les garnisons papales chassées par les Français fussent rétablies par Colonna, de nouveaux troubles éclatèrent, et les séditieux imposèrent au vice-légat une capitulation dont il informa aussitôt le souverain pontife. II réclama en même temps le secours du premier président d'Oppède, chargé, avec le duc de Mercœur, de restaurer le pouvoir légitime qu'ils avaient naguère renversé. Le pape s'adressa au roi avec d'autant moins de scrupule que les rebelles se prévalaient de la protection française (2) ; que leurs députés avaient été reçus à Paris, et qu'ils entendaient n'être pas même recherchés pour les émeutes postérieures au traité de Pise : c'était d'ailleurs mettre Louis XIV en demeure de montrer au monde s'il voulait restituer une province injustement envahie. Il accueillit d'abord de mauvaise grâce les représentations du nonce et rejeta les troubles sur Timprudence du vice-légat ou de la cour pontificale (3). Mais un refus absolu aurait causé trop de scandale. M. d'Oppède et le duc de Mercœur furent invités à réparer une partie du mal dont ils étaient les premiers auteurs. Le roi écrivait au pape : « Le fils aîné de TÉglise est prêt à procurer la dignité et la satisfaction de Votre Sainteté, la sûreté de ses ministres et le libre exercice de sa justice. » Lionne, qui avait reçu un bref particulier, regrettait que les désirs d'Alexandre VII ne fussent
(1) Instructions du mois d'avril 1664. Rome^ 163.
(2) Bref du 8 novembre 1664. Rome, 162.
(3) « ... Peut-être, s'ils en avaient mieux usé, aurais-je répondu quelque chose de plus positif et de plus satisfaisant au dit nonce, quand il m'a demandé protection et assistance pour les ministres de S. S. dans le dit État, d'autant plus que de pareilles révoltes de sujets contre leur souverain ne flont pas de bons exemples. » La rébellion est inexcusable, mais le vice-légat a été imprudent; ou, s'il a obéi aux ordres de sa cour, c'est elle qui esta blâmer. Le pape voit que, quoiqu'il me haïsse, il a quelquefois besoin de moi. — Lionne déguisait encore moins ses sentiments que le roi : «... Je ne sais pas si, vivant avec S. M. comme ils fout, ils prétendraient encore le faire servir de fouet contre ceux d'Avignon, qui lui ont témoigné tant de zèle dans les embarras passés. » (Le roi et Lionne à Créquy, 1 novembre. Romey 162.)
pas plus difficiles à exaucer (1). £n réalité la cour do France ne voulait pas que le pontife fût le maître dans Avignon. Elle défendait de mettre la citadelle en état de dominer la ville, sous prétexte que les canons pourraient atteindre. le territoire français! D'un côté, le roi écrivait : « L'affaire d'Avignon est d'une nature que, par le seul mouvement de ma dévotion envers le saint-siège et pour mon propre intérêt^ j'aurais pris les mêmes résolutions de rétablir l'autorité du pape dans la ville, quand même le pape ne m'en aurait pas requis et que je n'en aurais jamais espéré de rétribution ni aucune des grâces que j'ai demandées, voulant en cela imiter les glorieux rois mes ancêtres, qui ont toujours été le plus ferme appui du saint-siège en tous ses besoins. » Mais dans une autre dépêche, il disait au duc de Créquy : « La meilleure citadelle pour Avignon serait mon cœtir^ disposé de tout temps et en toutes rencontres à faire paraître son zèle envers le saint-siège et le chef de l'Église (2).»
Alexandre Yll communiqua au sacré collège les promesses du roi. Il parla, dit l'ambassadeur, « en termes tout à fait honnêtes : il ajouta que, pour ne se laisser pas vaincre de courtoisie, il avait résolu d'accorder à la personne de Votre Majesté l'induit des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun (3). » Au même moment, la Buissière écrivait à Lionne : « Hier, en plein consistoire, le pape témoigna une grande reconnaissance de la protection que le roi donne au saint-siège avec tant de bonté et de générosité sur le sujet de la révolte d'Avignon, et je sais de bonne part que Sa Sainteté a porté trois ou quatre jours sur elle une lettre de Sa Majesté que Sa Sainteté a pris plaisir de lire et relire plusieurs fois (4). »
(1) Le roi et Lionoe au pape, 2') iiov^embre 1664. Romef 462.
(2) Le roi à Créquy, 25 uovembre : deux dépêches. Rome^ 162.
(3) Louiï» XIV aurait bieu voulu accuser Alexaadre VIÏ de n'accorder cette grâce qu'eu cousidératiou d'un avantage temporel. Mais il savait mieux qoe personne que cette supposition n'aurait pas été fondée. Le consistoire est du 15 décembre 1664. Or, le 12 décembre, le roi écrivait à Créquy : « Je dois pourtant cette justice au cardinal Chigi qu avant qu'il pût avoir ravis de ces mouvements, il m'avait fait assurer que j'aurais toute satisfaction. >» {Rome^ 162.)
(4)16 décembre 1664. Aome, 162.
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Or, la correspondance de MM. d'Oppède et de Mercœur constate la part de la cour de France dans les événements d'Avignon. Voici, par exemple, ce qu'ils disaient, le 21 décembre 1664, dans un mémoire revêtu de leurs deux signatures : u II est absolument nécessaire, et Ton en peut prendre Toccasion sur toutes les folies qu'ils ont faites pendant le traité en Avignon (1), que l'on parle, à la cour, avec fermeté à leurs députés qui sont des plus séditieux et peut-être de ceux qu'on a dessein d'exempter, même que Ton leur déclare tout ce que le Parlement désire de leur obéissance, et que le roi leur dise fortement que Sa Majesté le veut et Tentend de la sorte. Nous oserions quasi stipuler que cette seule déclaration suffira. Ce peuple est infatué' que le roi est en obligation de le protéger en tout et partout contre le pape^ quoi qiiil fasse, et que^ quoi que ce soit quil fasse. Sa Majesté lapprouvera^ ce qui le rend hardi à faillir. Il est nécessaire de les en détromper, et ils ne le peuvent être que par le roi même et par la voie de leurs députés en qui ils se confient comme plus séditieux. A tous cas, comme nous voyons cette ville empiétée à présent par la canaille, et partant qu'il y a peu de sûreté et peu de fondements en toutes les conjectures que Ton en peut tirer, nous estimons nécessaire, pour être prêts à tous événements, d'avoir des ordres pour des troupes et pouvoir de les faire marcher, etc.. Il est nécessaire que Sa Majesté soit informée que les emportements ont paru visiblement redoublés après l'airivée de Paris en poste d'un gentilhomme d'A vignon appelé Montagut^ et quils ont tous été excités par certaines lettres écrites, à ce que Ton dit, pareillement de Paris par le sieur de Villefranche et le sieur Moiroux, autrefois secrétaire ou intendant de M. le comte d'Harcourt... Ces messieurs donnaient pour avis de ne riendéférerà notre négociation, et que, s'ils tenaient ferme, ils obtiendraient de Sa Majesté tout ce qu'ils désireraient. Il est facile de juger si ces avii: accommodent des esprits g fîtes. Cela a failli à tout rompre, et cette licence dernière est étrange et bien extraordinaire (î2). »
(1) C'est-à-dire, pendant qu'a subsisté la capitulaUon imposée à Colonna prisonnier.
(2) Rome, 164.
Le premier président et le gouverneur firent cesser la révolte et signèrent avec le vice-légat, à Villeneuve, une convention qui assurait aux factieux une nouvelle amnistie, et n'en exceptait que les chefs. Colonna rentra dans Avignon, et le pape^ informé de la fin des troubles, adressa au roi un bref de remerciement (1). Mais Louis XIV n*exécuta pas les articles de Villeneuve avec plus de loyauté que ceux de Pise. MM. de Mercœur et d'Oppède s'étaient engagés à faire conduire dans les prisons d'Avignon un marquis de Chasteuil, auquel ne s'étendait pas le pardon promis, parce qu'il était le plus coupable et le plus dangereux des mutins arrêtés (2). Us refusèrent d'abord de le livrer au vice-légat avant la publication de Tamnislie, et ils écrivirent à la cour : « Comme rintention du roi est que ton facilite son évasion^ il est certain que, si elle arrivait avant l'amnistie publiée, le vice-légat pourrait prendre quelque prétexte à manquer de parole. » Us refusèrent leur concours à Colonna pour désarmer les cantons peuplés de rebelles et s'attachèrent à convaincre les Avignonnais a que la sévérité venait de Rome et non de Paris. » Ils demandaient surtout le pardon de ceux qu'on avait exceptés à Villeneuve, notamment d'un chevalier des Essarls, parent du premier président; car, disaient-ils, il faut encourager « les serviteurs du roi. » Enfin, quand le vice-légat réclama de nouveau Chasteuil, voici ce qu'ils résolurent pour soustraire ce « serviteur du roi » à la justice pontificale : « Pour le contenter sur le fait de Chas-
(1) « Cuniplaue perspexerimus quantum reducendis ad obedientiamAveaio- Deusibus a Majcslate Tuâ Htudii, auctoritatis et opis non minus efficacis quam /}iaR collatum fuerit, ubi primura ejus rei transactœ uuiicium ad uos pervenit, post Hctas diviuœ misericordiîe grates, uihil autiquius nobis fuit quaai régie pictati tuîc pontificiœ meutis gratitudinem bis litteris testari, ac taatam Ecclesiœ RomaDîe defeusœ gloriam iaclytœ Fraucorum geatinoniaguetam gratulari, etc. His porro beuefactis ut iugenti nomini tuo periosigne decus accedit, ita pateniœ caritatis uostrai iiiagaitudo ujagis ac magis exuberat, etc... » — (15 février 1G65. Rome, 167.)
(2) On trouve, dans le livro curieux du colonel lung, La vérité sur le masque de fer, l'intéressante biographie de cet aventurier : François Galaup, dit mar- (juis de Chasteuil, fils d'un procureur général à la Chambre des comptes d*Aix, capitaine aux gardes de Coudé, pirate, attaché tour à tour au service du Piémont et de la France, condamné à mort pour assassinat et délivré sur l'échafaud par ses complices, chef d'une bande d'assassins et d'empolsoimeurtt et empoisonné lui-môme eu 1678. (P. 233 et suiv.)
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teuil, M. le duc de Mercœur lui a remis un ordre pour le prévôt-général pour sa traduction après la publication de Tamnistie, et, comme il nous a toujours témoigné de soupçonner que le gouverneur du château de Tarascon ne le laissât évader, et qu'indirectement sa méfiance allait jusqu'à Sa Majesté, nous avons pris expédient que son évasion se ferait d'entre les mains du prévôt général en la traduction et que ce serait par une espèce ^QVL\hv^m^xi\.y pour décharger Sa Majesté de tout soupçon et le rejeter sur les parents du prisonnier, sur les terres desquels il faut nécessairement passer (i). » L'enlèvement a lieu; puis, quand le pape demande au roi « justice de cet attentat, » Créquy et Bourlemont accusent la négligence de Colonna, qui n'a pas sollicité une escorte assez nombreuse (2), et Lionne annonce que le roi indigné a prescrit des poursuites contre les complices de cette évasion !
En effet, Louis XIV charge bruyamment le comte de Mérinville d'aller sans relard en Avignon pour rechercher, qui le croira? si Colonna ne contrevient pas au traité de Villeneuve (3)! Les Avignonnais voient alors Mérinville faire publiquement, au nom du roi, une enquête offensante pour le gouvernement pontifical. Louis XIV ne s'opposait pas seulement à la construction d'une citadelle. Le vice-légat avait fait exécuter, dans le palais des Doms, des travaux qui devaient mettre les officiers du pape à Tabri d'insultes et d'émeutes. Mérinville en exigea l'interruption immédiate, malgré les instances de Colonna, qui invoquait les articles de Villeneuve.
(1) MM. de Mercœur et d'Oppède au roi, 2 février d665. Home^ 173.
(2) Au roi, 23 avril; Bouriemont à Lionne, 12 mai. Borne, 168 et 169. — Mercœur déclarait au vice-légat qu'il n'y avait aucun danger : « J'ai su confidemraent, ajoute Bourlemont, que les ministres du pape croient que le président d'Oppède a eu part à l'enlèvement de Chasteuil; que ce président, piqné de n'avoir pu obtenir le pardon de M. des Essarts, son parent, qui est un des réservés de l'amnistie, contrarie secrètement en ce qu'il peut les intérêts du pape en Avignon. » Lionne suggère de nouveaux mensonges pour décharger le roi et Mercœur, candidat à la pourpre, en confirmant les soupçons du pape sur le premier président : « Le sieur d'Oppède, ne prétendant rien de la cour de Rome, a peu d'intérêt et se souciera médiocrement de tout ce qu'ils pourraient penser de sa conduite en cette affaire. » (A Bourlemont, 26 mai. Home, 169.)
(3) Instructions au comte de Mérinville allant en Avignon, 29 mai. Rome^ 173.
L'enquête se termina par un rapport, dont voici les conclusions principales : «. .. Sa Majesté me faisant Thonneur de m'en demander mon avis, il me parait qu'il y va de son service et de son autorité à ne permettre pas que les travaux commencés s'achèvent, si elle désire maintenir la ville dAviynon en son obéissance et en tirer des services aux occasions. Les travaux étant achevés, les habitants ne seront plus en état, quoiqu'ils en eussent la volonté, de rien entreprendre ni remuer, ni faire aucune émotion par la raison que j'ai dite, et ils ne pourront quHre soumis aux volontés de Royne et du vice-légat qui y commander a,.. {{), » Le roi verra s'il veut qu'on rebâtisse les trois tours et qu'on rase le commencement du fortin. « Il n'y à point de doute que ce sera une grande mortification à Rome. Sa Majesté fera là-dessus ce qu'elle jugera à propos, selon la satisfaction quelle aura du pape y l assurant quen létat que sont les choses présentement ^ il nes'enpeut tirer aucun service (2). » Mérinville prolongea son séjour dans le pays, même après l'arrivée d'un nouveau vice-légat, Lomellino, qui vint remplacer Colonna; et j'ai sous les yeux de nombreuses lettres, émanées de gens de toute condition, même d'ecclésiastiques, attestant que sa présence provoquait, dans les populations, des sentiments de haine et de révolte contre le saint-siège, et ruinait l'autorité des officiers pontificaux. Un chanoine d'Amauld, entre autres, plaide sans cesse la cause de « ces pauvres messieurs les proscrits (3). )) Le 23 août 1665, racontant l'entrée de Lomellino, il lui fait un crime de ses manières affables qui vont apaiser les esprits. Lionne déclare aussitôt la guerre à un prélat dont la douceur menace de réduire le nombre des serviteurs du roi en Avignon ! « Je ne sais pas encore, écritil à Bourlemont (4), si le roi permettra que les trois Parlements voisins vérifient ses facultés. On avait, ce me semble, accoutumé, avant que de faire ces sortes de choix, de les faire com-
(1) Il est contraire au service du roi de laisser fortifier uue place enclayée daus le royaume et contiguë à trois grandes provinces. Le vice-légat peat seulement avoir uue palissade et un fossé autour de son palais : cela doit lui suffire! {Instructions à Mérinville, 29 mai 1665. Rome^ 173.)
(2) Ibid.
(3) D'Amauld à Lionne, 23 août et 23 novembre 1665. homt, 173.
(4) 7 août 1665. «orne, 170.
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muniquer à Sa Majesté pour savoir si les personnes lui seraient agréables. » Le roi n'en met que plus d'insistance à presser la destruction des travaux connniencés par Colonna, et M. d'Arnauld écrit aussitôt à Lionne. Le peuple est plein de
joie; « les esclaves et émissaires du palais consternés. »
Louis XIV érige alors en principe de droit des gens que le vice-légat d'Avignon est un olage, qui doit toujours être à sa discrétion, comme on Ta vu pendant le démêlé des Corses. Il écrit à Bourlemont : S'il se passe à Rome quelque chose qui me déplaise, « vous pourrez dire que je vous ai donné ordre de déclarer que le vice-légat d Avignonrn en répondra. C'est un chemin aisé et qui fera que tous les tribunaux de Rome en respecteront davantage mes serviteurs (1). »
Quand Taffaire d'Avignon eut son dénouement, le duc de Créquy était rentré en France. La première nouvelle des troubles ne lui avait donné que de la joie : il espérait que cet embarras lui vaudrait plus de crédit auprès du pape (2) ; mais il s'était bientôt aperçu qu'Alexandre VII préférait à son entremise celle du nonce Roberti, et qu'il envoyait directement des courriers en France (3). Toutes les négociations suivaient la même voie, et il eut même le chagrin d'apprendre de Louis XIV que, si le pape avait de la répugnance à faire passer des grâces par ses mains, il fallait s'y résigner : Vous devez être « très satisfait, lui écrivait le roi, pourvu qu'il les accorde, par quelque canal qu'elles aillent, votre but n'étant que ma satisfaction, de quelque manière qu'on me la donne (4). »
(1) H septembre 1665. Rome, 171.
(2) La Buissière à Lionne, 11 novembre 1664. Rome, 162.
(3) Créquy à Lionne, 23 novembre 1664. Rome^ 162.
(4) Lionne lui écrivait le même jour : « Je suis marri, à présent que je m'en avise, de n'avoir plutôt mis dans ma lettre particulière que dans la petite du roi le conseil qu'il vous donne, car c'était un petit avis d'ami et de serviteur ; mais on ne songe pas toujours à toutes choses, et il n'y a plus de remède depuis la lettre signée. » -— Le duc répondait avec raison à Lionno : S'il est utile que le roi ait ce qu'il demande, il ne l'est pas que je sois humilié. Je ne suis pas aimé ici; ou cherche toutes les occasions de m'ôtre désagréable. « Puisque S. M. trouve, par M. le cardinal Chigi et par M. le nonc«, une voie favorable et aisée pour les choses qu'elle désire, il me semble que, môme pour son intérêt et pour sa gloire, Il serait boa que je ne fisse pas ici un plus long séjour, qui ne peut servir qu'à cpmpromettre la dignité du caractère que j'y soutiens. » (16 décembre. 1664. Rome, 162.) •— Une autre fois, il
Lionne, qu'il importunait de ses plaintes, lui répondait : Le roi ne vous rappelle pas (1). « Sa Majesté m'a encore répété ce qu'elle m'avait déjà dit que, si vous aimiez son service comme elle en est très certaine, vous seriez ravi vous-même qu'on lui fît des grâces qu*elle n'obtiendrait pas sans la pensée qu'on a de vous mortifier. Vous voulez bien, au reste, que je vous représente que vous les avez si fort battus à dos et à ventre que tout ce qu'ils font ou peuvent faire aujourd'hui en récriminant faiblement vous devrait plutôt réjouir que vous toucher; et il me semble, s'ils ne se corrigent, qu'il y aurait une certaine manière indifférente détourner les choses qui les ferait encore enrager... Pourvu que le roi reçoive les grâces, quand ils les feraient par le motif de vous faire dépit, n'en devez-vous pas rire sous cape, sachant même que notre maître regarde cela comme un nouveau mérite que vous acquérez auprès de lui (2)? » Créquy avait fatigué tout le monde, et le roi ne le maintenait à Farnèse que pour donner du déplaisir à la cour pontificale. Le palais lui était toujours ouvert; c'est lui-même qui s'en éloignait : il sollicitait du roi la liberté de ne rien demander au pape ni au cardinal Ghigi « pour mettre ces gensci d'autant 'plus dans leur tort (3). » — Lionne lui écrivait: J'ai reproché au nonce que le palais vous envoyât des paquets fermés, sans vous avertir de ce qu'ils contiennent, et ne vous laissât plus le temps de faire des représentations : il répond qu'on a cru vous être agréable, puisque vous fuyez tout commerce. On a remarqué qu'ayant reçu deux courriers pour des affaires importantes, vous n'êtes pas allé à l'audience, qui vous
écrivait : « Je suis ravi de savoir que M. le nonce en use si bien avec youb et que vous soyez si satisfait de sa conduite; mais je ne vois pas qu*on se dispose fort ici à changer celle qu'on y a toujours tenue avec moi, et si vous attendez qne cela arrive pour m*envoyer mon congé, vous me verrez à mon retour comme un des personnages de la comédie espagnole qui n*a que quinze ou seize ans au premier acte, et qui en a quatre-vingts an troisième. » (3 février 1665. Rome^ 166.)
(i) Le roi vous rappellera dès qu'il le pourra faire avec bonnenr pour lai et pour vous. Le nonce m'assure qu'il a ordre de n*en pas dire un mot. Je lai déclare qne c'est le meilleur moyen de faire mettre fin à votre ambassade. (Lionne à Créquy, 3 janvier 1665. Romet 164.)
(2) 6 février 1665. Rome, 166.
(3) Au roi, 2 décembre 1664. Rome, 162.
eût été accordée sur-le-champ (1). — Vainement la cour lui avait recommandé de faire des avances au cardinal Impériale pour gagner son amitié : il répondit qu'il ne lui devait rien et qu'il l'attendait (2). « Si vous avez, lui écrivait Lionne, quelque moyen honnête, sans vous faire tort, de sortir de l'engagement où vous vous êtes mis de ne point visiter le premier le cardinal Impériale, je vous conseille, en véritable serviteur, de le faire; car je vois qu'on est persuadé ici que vous vous êtes en cela départi delà coutume, et que le service de Sa Majesté en peut recevoir du préjudice (3). » Mais il ne fit à Impériale qu'une visite d'adieu (4), et il avoua en partant quïl avait eu tort de ne pas lui rendre justice (5) : c'est après avoir raconté ce trait que la Buissière disait à Lionne : « Jamais homme ne connaîtra moins que lui la cour de Rome, ni ce qu'il y faut faire pour y être aimé et considéré. »
Famèse était devenu désert, et la Buissière écrivait : « Je continue d'exercer la patience auprès d'un homme qui ne re- ^ vient à personne et qui est dans la dernière avarice. » — « Depuis que nous sommes arrivés ici, nous n'avons visité que des cardinaux et les ambassadeurs d'Espagne, de Venise et de Florence; car, pour les deux premiers officiers de la Chambre et plusieurs autres personnes de qualité, nous n'y avons pas encore songé. On commence aussi de nous payer de la même monnaie; nous ne voyons plus personne que les jours de nos audiences et quelques Français (6). » Les nationaux finirent par s'écarter aussi ; car Créquy se fit des querelles avec eux comme avec les Romains. <( M. le duc de Brissac, dit encore la Buissière, est ici depuis huit ou dix jours; il a vu une seule fois M, l'ambassadeur, duquel il n'est pas satisfait. » — « M. l'ambassadeur m'a ordonné assez mal à propos de défendre à nos estafiers d'intimer à nos cortèges MM. de la Frette, Plancy, Guénégaud et d'Auterive ; mais ils ne laissent pas de
(1) 6 mars 1665. Rome, 166.
(2) A LioDne, 3 février 1665. Bomey 166.
(3) 6 février 1665. Rome, 167.
(4) Créquy à Lioane, 3 mars; aa roi, 24 mars 1665. Rome, 168.
(5) La Buissière à Lionne, 31 mars 1665. Rome y 168.
(6) 4 novembre et 23 décembre 1664. Rome^ 162.
s'y trouver les premiers et témoignent même que ce n'est pas à sa considération, mais à cause do la qualité d'ambassadeur. Tout cela ne vient que de quelques rapports qui ont été faits de part et d'autre, et de l'indifférence avec laquelle il les a traités à leur arrivée... Si le premier ambassadeur que vous enverrez ici se veut perdre de réputation et de crédit, il faut qu'il prenne les avis et les instructions de celui-ci, lequel ne connaît ni le pays, ni rien de tout ce qu'il y faut faire pour y être estimé et considéré. J'ai eu toute la peine imaginable de lui faire comprendre qu'il était obligé de visiter incognito le cardinal Bonelli (1)^ comme ont fait tous les autres ambassadeurs. » Devant plusieurs personnes de qualité, il menace du bâton et des étrivières un gentilhomme, M. de Sautoreau : Toffensé et MM. de la Frette exigent et obtiennent satisfaction (2). Il traite publiquement de coquin un de ses secrétaires, qu'il accuse, sans prétexte, de « faire amitié et commerce avec tous ses ennemis » (3), et il est obligé de désavouer aussitôt cette injure. Avant de partir, il fait à son maître de chambre « des excuses, en présence de tout le monde, de ses promptitudes et mauvaises humeurs (4). » — Et au dernier moment, la Buissière écrit encore (o) : « M^*" Tévêque d'Évreux (6) espère
(1) Aucien nouce à Madrid, qui revenait d'Espagne pour recevoir le chapeau : il avait été créé cardinal in petto dans la promotion du 14 janvier 1664.
(2) « M. Tanihassadodr, sur un déinùlé qui est arrivé entre le chevalier de Chauniont, esprit fAcheux et ojalin, et M. de Sautereau le cadet, a si fort pris le parti du premier qu'il a dit en présence de MM. de la Frette qu'il ferait donner des coups de bâton et des étrivières à l'autre, lequel a prié mesdits sieurs de la Frette et tous ses amis de le vouloir assister dans une rencootre si fâcheuse. MM. delà Frette, avec toutes sortes de respect, ont représenté à M. lambassadeur l'intérêt et l'honneur d'un gentilhomme maltraité au dernier point. M. l'ambassadeur, qui connaît bien qu'il a manqué de 6*ôtre emporté de la sorte, se trouve assez embarrassé, étant obligé de faire quelque excuse audit gentilhomme qu'il a menacé du bâton et des étrivières, en son absence véritablement, mais eu présence de plusieurs personnes de cette qualité. » (La Buissière à Lionne, 24 mars 1665. RomCy 168.
(3) La Buissière à Lionne, 10 février, 24 et 31 mars 1665. Borne, 168.)
(4) La Buissière à Lionne, 28 avril. Wo/ne, 168.
(5) Rome, 168,
(t)) M. de Maupas du Tour, qui avait poursuivi la canonisaUon de laiut François de Suies, et qui était a Rome avec l'évêque de Soissons le 20 août 1662. — (A Lionne, 23 avril.) — Et le 28 du môme mois : a M. l'évoque d'Évreux partit hier par terre, fort mal satisfait de M. l'ambassadeur ; etil espère bien vous en dire le bujet. »
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUT 571
de vous entretenir dans un mois ou six semaines de toutes ses folies et brutalités, »
Créquy obtint enfin la permission de revenir; il alla en informer le pape et lui donna pour motif de son départ Texpiration du terme de trois années, ordinairement assigné aux ambassades. Alexandre VII lui ayant demandé s'il ne voulait pas attendre les deux ou trois mois qui manquaient encore, le duc affecta une modestie qu'on ne lui connaissait pas : « Je suppliai Sa Sainteté, dit-il, avec les termes les plus choisis dont je me pus servir, d'avoir la bonté de m'excuser si, lorsque j'avais eu l'honneur d'aller à ses audiences, la difficulté de m'exprimer comme j'aurais bien souhaité, m'avait fait peutêtre quelquefois hésiter dan- mes discours et dans mes réponses, lui ajoutant que j'appréhendais que cela ne lui eût fait peine, mais qu'elle devait avoir la bonté de considérer qu'il était difficile qu'en parlant à une personne à qui l'on doit tant de respect, on ne fût pas un peu interdit, et qu'au reste je la suppliais très humblement d'être persuadé qu'il n'était jamais venu d'ambassadeur ici qui eût plus de vénération pour elle que j'en avais et plus d'admiration pour ses grandes qualités. Je m'étendis assez longtemps là-dessus et j'eus lieu de croire que cela ne lui avait pas déplu. Sa Sainteté m'ayant faitThonneur de me répondre là-dessus de la manière du monde la plus obligeante. » Le même jour, apercevant dans la rue le cardinal Azzolino, qui était iii fiocchi^ il le croisa rapidement, au lieu de s'arrêter avec son cortège suivant l'usage invariable de Rome et comme il venait de le faire devant deux autres cardinaux dont les carrosses précédaient celui d' Azzolino. Il se vanta aussitôt de cette action à la cour, accusant ce cardinal d'avoir cherché lui-môme l'affront (1), dans Tespoir que l'am-
(1) Créquy est formellement démenti sur ce point par Bourlemoatqui était avec lui dans le même carrosse. La présence du cardinal Azzolino sur le lieu de la scène s'expliquait par les devoirs de sa charge et ce fut de sa part « un pur accident. » D'ailleurs il ne se plaignit pas au sacré collège et n'en montra pas moins le désir de reprendre de bons rapports avec les Français. (A Lionne, 24 mars 1665.) — La Buissière écrit de son côté : « Quelques-uns ont dit que le cardinal avait recherché l'occasion de rencontrer M. Tambassadeur, mais il nest pas véritable. M. l'ambassadeur, qui fut dans quelque craiute qu'on ne lui fit pièce du côté de la reine de Suède, m'ordonna de faire
bassadeur lui céderait le pas, ou que, s'il y manquait, le sacré collège s'intéresserait à Tincident. « Cependant, ajoutait-il, comme Votre Majesté m'a fait témoigner qu'elle eût souhaité que j'eusse pu accommoder Taffaire de ce cardinal avant mon départ, j'ai été en quelque sorte fâché de ce rencontre, quoique d'ailleurs il ne soit pas mal qu'on ait vu par là qu'elle soutient les déclarations qu'elle a faites une fois. Peut-être même que cette mortification qu'il a reçue servira à lui faire rechercher plus ardemment de pouvoir rentrer dans les bonnes grâces de Votre Majesté (1). » Louis XIV félicita le duc, et sa réponse prouve que ce n'était pas dans une pensée d'apaisement qu'il le retirait de Rome : « J'ai appris, disait-il, l'incident qui vous est arrivé avec le cardinal Azzolino et vous dirai que non seulement j'ai approuvé ce que vous avez fait, mais que vous auriez commis une faute si vous en aviez usé autrement, ayant les ordres que vous aviez, que le cardinal lui-même n'ignorait pas. D'ailleurs cette mortification lui était bien due^ ayant eu tant de temps à mettre, par ses soumissions, les choses en autre état, dont il semble qu'il ne se soit pas fort soucié, non plus que d'éviter ce nouveau rencontre (2). »
La dernière fonction où Créquy parut publiquement comme ambassadeur, fut la canonisation de saint François de Sales, poursuivie à Rome par MM. de Maupas, évêque du Puy et plus tard d'Évreux, et de Bourbon, évêque de Soissons. Les deux reines s'intéressaient particulièrement à ce procès, que Louis XIV avaitappuyé de ses offices les plus pressants (3): « Je me réjouis, lui écrivait Lionne à celte occasion, que votre dernière fonction à Rome doive être d'aider à faire un saint,
yneflre des espions devant sa maison. Je fis tout mon possible pour lui faire coQiprcDdre qu'il ne devait rieu appréhender, mais les esprits timides ont peur des feuilles, etc. » (A Lionne, 24 mars. /?ome, 168.) (!) Créquy au roi, 24 mars. Rome, 168.
(2) 10 avril. Ibid.
(3) Rien ne montre mieux que les diverses phases de cette procédure les progrès du gallicanisme depuis Taffaire des Corses. Cf. les deux pièces publiées pour la première fois dans nos Hechernhes^l^ édition, pages 22 et 216 et «ouveut citées, depuis cette époque : i" Lettre de Louis XIV à Tévôque du Puy, 21 mars 1662; 2° Lettre de Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à le Tellier, 5 novembre 1666.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 873
et un saint de ma connaissance, de qui j'ai eu Thonneur d'être cent fois caressé et d'être toujours dans sa chaire, lorsqu'il prêchait un carême à Grenoble, pour l'arrêter quand l'heure était passée. Nous avons bien besoin, vous et moi, de ses prières (i). » La cérémonie eut lieu le 19 avril : les armes du roi étaient apposées au devant du portique, et tout se passa « avec beaucoup de dignité et d'éclat. » Alexandre VII reçut le duc « avec un visage fort riant », et lui dit qu'il avait avancé cette fonction par égard pour la demande du roi ; il espérait que, de son côté, Sa Majesté ferait honorer ce saint dans son royaume par des solennités répondant à l'ardeur de ses instances. Il lui annonça « de très bonne grâce » que le cavalier Bernin se rendrait en France, selon le désir du roi. Puis il mit lui-même l'entretien sur l'ambassade qui allait se terminer. Nous n'avons que la relation de Créquy ; elle nous apprend que le souverain pontife parla des derniers événements avec franchise, mais sans aigreur : « Le pape, dit le duc, prenant ensuite occasion de me faire une longue énumération de tout ce qu'il prétend avoir fait pour Votre Majesté^ entra dans de grandes doléances sur le traité de Pise, et me dit qu'il y avait consenti à tout ce qu'elle avait voulu et que, n'ayant pu vous porter à faire ce qu'il désirait, il avait fait tout ce que vous aviez souhaité. Après quoi, s'étendant assez longuement sur la complaisance qu'il avait eue pour Votre Majesté en diverses occasions, il ajouta une chose qui me semble assez extraordinaire, que vous n'aviez jamais rien fait pour lui, ni qui lui fût honorable^ ni qui lui fût xitile^ ni qui lui fût délectable. Je lui répondis que je savais certainement que Votre Majesté n'avait rien plus à cœur que ce qui pouvait être de la satisfaction de Sa Sainteté; que vous le témoigneriez dans toutes ces trois choses, lorsque l'occasion s'en présenterait, et que, depuis peu. Votre Majesté en avait donné des marques dans l'affaire d'Avignon. » Malheureusement pour Créquy, la nouvelle de l'enlèvement de Chasteuil venait de se répandre dans Rome, et une seule parole d'Alexandre VII coupa court au récit des services rendus parle roi : « Ensuite de cela, ajoute le duc, je
(1) 20 mars 1665. Kome, 166.