I.OIIS XIV Kl SO.N S1HCI.E
no perdît pas un mol dos beaux endroits. Quant à Anne d'Autricl.-!, 0:3 peut facilement juger quelle devait être sa contenance.
La pièce fut dédiée au roi par Desmarets, qui en prenait la responsabilité. Le roi accepta la dédicace. 11 est vrai qu'en même temps il refusait celle de Polyeucte, de peur d'être obligé de donner à Corneille ce que M. de Mautauron lui avait donné pour celle de Cinua, c'est-à-dire deux cents pistoles.
Polyeucte fut en conséquence dédié à la reine.
Cependant Cinq-Mars assistait à cette représentation avec Fontrailles, tous deux étaient dans la loge du roi, et comme ils causaient beaucoup, écoutant médiocrement la pièce, le cardinal commença à se délier de l'un , et se promit de se venger de l'autre.
Quelque temps après , Fontrailles , Ruvigny et autres , étaient dans l'aiitichambre du cardinal, à Rueil, où l'on attendait je ne sais quel ambassadeur. Richelieu sortit pour aller au devant de l'illustre personnage, et voyant Fontrailles, qui était non seulement fort laid dévisage, mais encore bossu par devant et par derrière, il lui dit :
— Rangez-vous donc, monsieur de Fontrailles, cet ambassadeur u'os! pas venu en l'rance pour voir des monstres.
Fontrailles grinça des dénis et se recula sans répondre ; mais en lui-même :
— Ah ! scélérat , dil-il , tu Yiens de me mettre le poignard dans le cœur; mais, sois tranquille, je te le mettrai où je pourrai.
De ce moment, Fontrailles n'eut plus qu'un seul désir, celui de la vengeance, et ce mot imprudent qu'avait dit Richelieu éclata sur lui un an après, dans la plus terrible conjuration qu'il eût jamais eue à combattre.
Fontrailles était des meilleurs amis de Cinq-Mars ; il lui fit comprendre quelle honte c'était pour lui de servir d'espion au cardinal , et de trahir pour cet homme le roi qui le comblait de biens. Cinq-Mars n'aimait pas le roi, dont il ne recevait les amitiés qu'avec impatience et même avec dégoût ; mais il était ambitieux, puis le vent soufflait à la conspiration. Cinq-Mars se laissa donc aller à une nouvelle cabale.
Le favori s'était lassé d'une place subalterne , et avait demandé celle de grand écuyer que, malgré l'opposition de son ministre, le roi lui avait accordée. Mais, avant même que cette nomination fût connue, le cardinal la savait par La Chesnaye, premier valet de chambre du roi, qui servait d'espion à son Éminence. Richelieu, voulant alors arrêter cette fortune dans sa naissance , accourut au Louvre et se plaignit au roi. Louis XIII avait recommandé à Cinq- Mars de ne rien dire de cette nomination que lui seul et La Che naye connaissaient. Cinq-Mars jura ses grands dieux qu'il n'e avait ouvert la bouche à personne , et accusa La Chesnaye dont il exigea le renvoi. Le roi , à cette époque , n'avait rien à refuser à son favori. La Chesnaye fut honteusement chassé et alla se plaindre au cardinal, lequel put mesurer dès lors l'étendue du pouvoir qu'avait déjà conquis le nouveau favori.
Si nos lecteurs veulent savoir par quelles complaisances Cinq- Mars en était arrivé là , qu'ils lisent les étranges et scandaleuses historiettes de Tallemant des Réaux.
Aussi le roi était-il plus jaloux de Cinq-Mars qu'il ne l'avait jamais été d'aucune de ses maîtresses; il lui faisait de grandes que relies à propos de Marion de Lorme que le beau et élégant jeune homme avait aimée, et de M"" de ChaumerauU qu'il aimait encore. Mais ces querelles étaient toujours suivies de raccommodements dans lesquels M. Le Grand, c'est ainsi qu'on appelait Cinq- Mars depuis qu'il était grand-écuyer, jouait le rôle de la femme aimée. Les choses cependant en vinrent au point , qu'à cause de
r.ouis XIV liT SON siKCLi:.
lui
cet amour, M"° de Chaumerault fut chassée de la cour et exilée en Poitou.
Tout cela faisait de Cinq-Mars un singulier favori , toujours en dispute avec son maître ; car Cinq-Mars , le cardinal excepté , aimait tout ce que haïssait Louis XITI, et haïssait tout ce qu'il aimait.
Cependant la représentatiort de Mirame n'avait pas , comme on le comprend bien, rapproché la reine du cardinal. Forte de sa double maternité, elle encouragea le duc d'Orléans, cet éternel conspirateur et ce trahisseur éternel de tous ses complices , à tenter encore quelque entreprise contre Richelieu. Or, excité déjà par Fontrailles, M. de Cinq-Mare, enivré de la foveur du roi, était tout prêt à se faire le chef d'un complot, dans lequel Louis XIII, M. Le Grand croyait le savoir, ne serait pas éloigné d'entrer lui-même.
On pressait la guerre avec l'Espagne. La Catalogne ne demandait pas mieux que de se faire France , et le cardinal avait répondu à un nommé Lavallée qui venait , de la part de M. de Lamothe Houdancourt , lui montrer la preuve de ses intelligences dans l'Aragon et dans Valence :
— Dites à M. de Lamothe Houdancourt qu'avant qu'il soit trois mois, je mènerai le roi en personne en Espagne.
En conséquence de cette promesse qu'il songeait réellement à accomplir, le cardinal fit venir, au mois d'août IG^il, l'amiral de Brezé , lui annonçant qu'il devait en toute hàle armer les vaisseaux qui se trouvaient dans le port de Brest, et aller, après avoir traversé le détroit, se planter avec eux devant Barcelonne, tandis que le roi marcherait sur'Perpignan. Or, comme le cardinal avait dans son esprit fixé cette expédition à la fin de janvier 1642, l'amiral n'avait pas de temps à perdre; aussi promit-il de quitter Paris sous huit jours.
Après avoir pris les ordres du cardinal , c'était bien le moins que M. de Brezé prît ceux du roi. Il se présenta donc chez Sa Majesté, et comme sa charge lui donnait les grandes entrées, il fut aussitôt introduit.
Le roi causait avec M. de Cinq-Mars dans l'embrasure d'une fenêtre, et cela si chaudement, que ni l'un ni l'autre ne s'aperçurent de la présence de M. de Brezé. Celui-ci put donc entendre , presque malgré lui , une partie de la conversation. Cinq-Mars se
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déchaînait contre le cardinal, lui rci)rochant les plus terribles crimes sans que le roi parût autrement prendre le parti de son ministre.
Brezc ne savait que faire ; son bon génie l'inspira : il se relira à reculons en silence, retenant son haleine, et sortit sans avoir été vu.
Brezé était des plus hdèles an' cardinal, mais aussi il était honnête homme; il ne savait que faire. Dénoncer Cinq-Mars à son Éminence était d'un espion; garder le secret était d'un ami mal dévoué. 11 résolut alors de saisir la première occasion pour chercher une querelle à Cinq-Mars , et d'essayer de le tuer en duel , ce qui conciliait tout. Mais le hasard fit que, pendant quatre ou cinq jours, le grand amiral ne put rencontrer le grand écuyer. Enfin le sixième jour, comme Cinq-Mars suivait le roi à la chasse, Brezé le trouva seul et dans un endroit convenable. Il allait donc lui proposer, sous un prétexte quelconque, de mettre l'épée à la main, ce que M. Le Grand, qui était brave, n'aurait pas manqué d'accepter, lorsqu'un chien parut. Brezé crut que ce chien était suivi de toute la meute, et que la meute était suivie des chasseurs; il piqua son cheval et s'éloigna, remettant le duel à un autre moment.
Pendant deux jours encore , de Brezé chercha inutilement cette occasion perdue. La semaine qu'il avait demandée était écoulée; il fallait partir. Le cardinal le rencontra , lui renouvela l'ordre donné. Brezé demanda deux jours de plus pour ses équipages; enfin ces deux jours écoulés , comme le cardinal commençait à lui faire froide mine , le jeune homme ne sachant plus que faire, courut chez M. Des Noyers et lui raconta tout.
— C'est bien, dit M. Des Noyers, ne partez point encore ni aujourd'hui ni demain. '-
— Mais si monsieur le cardinal se fiiche de ce que je lui ai désobéi? demanda le grand amirai.
— Si monseigneur le cardinal se fâche, j'en fais mon affaire. Sur cette assurance M. de Brezé resta. Le lendemain son Eminence le rencontra et lui dit avec son plus charmant sourire :
— Vous avez bien fait de prendre un jour ou deux déplus, M. le grand amiral, et je vous sais gré d'être resté; maintenant vous
111"' ?a (36evMUde.
pouvez retourner à Brest ; soyez tranquille , je n'oublie ni mes amis ni mes ennemis.
M. de Brezé partit, et le cardinal, sur ses gardes, fit épier déplus près Cinq-Mars , dont la grande faveur l'inquiétait sérieusement.
Cependant la conspiration allait son train. Fontrailles était parti, déguisé en capucin, pour porter lui-même , au roi d'Espagne, un traité auquel accédaient Gaston d'Orléans, la reine, M. de Bouillon et Cinq-Mars. Le favori, plus hautain et plus insolent que jamais, croyait sa faveur inattaquable , lorsqu'un jour il s'aperçut tout à coup qu'il avait fort perdu de cette faveur. Voici à quelle occasion.
Abraham Fabert, le même qui fut depuis maréchal de France, était capitaine aux gardes et assez bien dans l'esprit du roi. On assure même qu'un jour, Louis XIII, qui avait des retours de haine et de jeunesse, et qui se souvenait de quelle façon expéditive il s'était débarrassé du maréchal d'Ancre, s'ouvrant à Fabert du projet d'assassiner le cardinal, en lui faisant entendre que ce serait lui qu'il chargerait de ce coup, Fabert, disait-on toujours, avait secoué la tète et s'était contenté de répondre :
— Sire, je ne suis point M. de Vitry.
— Mais qui êtcs-vous donc? demanda le roi.
— Sire, je suis Abraham Fabert, votre serviteur pour toute autre chose que pour un assassinat.
— Bien! avait répondu Louis XIII; je voulais vous tàter, Fabert; je vois que vous êtes un honnie homme, et je vous en remercie : les honnêtes gens deviennent de jour en jour plus rares.
Or Fabert, qui ne s'était point aperçu que sa réponse , si hardie qu'elle fût, lui eût nui le moins du monde dans l'esprit du roi, causait un jour devant Sa Majesté de sièges et de batailles. Cinq- Mars, qui, jeune, brave et avantageux, ne doutait de rien, fui siu- plusieurs points en opposition avec l'abert. Cette discussion de l'orgueil contre la science lassa le roi.
— Pardieu! dit-il, monsieur Le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir lutter contre un homme d'expérience.
—Sire, répondit Cinq-Mars étonné de se sentir attaqué du côté même où il eût au contraire espéré du secours , il y a certaines choses que , lorsqu'on a du sens et de l'éducation , on sait sans les avoir vues.
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Puis, à CCS mots, faisant au roi un léger salut, M. Le Grand se retira; mais en se retirant il passa près de Fabcrt et lui dit : —Merci, monsieur Fabcrt, je n'oublierai pas ce que je vous dois.
Et sur ce mot il sortit.
Le roi avait vu le mouvement , mais n'avait point entendu les paroles. Il suivit son favori des yeux ; puis , lorsque celui-ci eut fermé la porte :
— Fabert, lui demanda-t-il , que vous a dit ce jeune fou?
— Rien, Sire, répondit le capitaine.
—Je croyais avoir entendu qu'il vous avait fait des menaces.
—Sire, on ne fait pas de menaces devant Votre Majesté; cl ailleurs je ne les souffrirais pas.
—Tenez, Fabert, lui dit le roi après un instant de silence, il faut que je vous dise tout.
— A moi. Sire?
— Oui, à vous qui êtes un galant homme : eh bien! je suis las de M. Le Grand.
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— De M. Le Grand? reprit Fabert avec un étonnenient extrême.
— Oui , de M. Le Grand , Fabert , il y a six mois que je te vomis. Fabert fut aussi étourdi de la sortie que de l'expression.
— Mais, Sire, dit-il au bout d'un instant, tout le monde croit M. Le Grand dans la plus liante laveur près de A'olrc Majesté.
— Oui, continua le roi, oui, parce qu'on pense qu'il reste à causer avec moi quand tout le monde est retiré ; mais il n'en est point ainsi, Fabert; ce n'est pas avec moi qu'il reste, mais dans la garde-robe à lire l'Arioste. Mes deux valets de cbambre, qui sont à lui, se prêtent à ce manège, grâce auquel il soutient son crédit ; mais moi je sais mieux que personne ce qui en est , n'est-ce pas? Eb bien , moi je vous dis qu'il n'y a point d'homme au monde si peu complaisant ni si perdu de vices ; c'est le plus grand ingrat de la terre; il m'a quelquefois fait attendre des heures entières dans mon carosse , tandis qu'il courait après la Alarion de Lorme ou la Chaumerault. 11 me ruine, Fabert; le revenu d'un royaume ne suflirait pas à ses dépenses, et à l'heure où je vous parle il a jusqu'à trois cents paires de bottes.
Le même jour Fabert donna avis au cardinal de la situation où était M. de Cinq-Mars près du roi. Richelieu n'y voulait pas croire; il se fit répéter trois ou quatre fois cette sortie de Sa Majesté, demandant si c'étaient bien ses propres paroles. Puis, enfin, trop confiant dans la loyauté de Fabert pour mettre en doute ce que celuici lui rapportait, et voyant, malgré cette désaiïection du roi, M. de Cinq-Mars demeurer fort calme et fort tranquille , il se douta que quelque complot caché donnait celte force au grand écuyer. Le minisire ne se trompait pas : Cinq-Mars, à défaut du roi, se sentait ou croyait se sentir soutenu par la reine et par le duc d'Orléans. D'ailleurs le traité avait été reçu à Madrid, et Fontrailles était revenu avec des promesses magnifiques.
Ce fut quelques jours après cette révélation que M. de Thou vint trouver Fabert, son ami, et voulut l'entraîner au parti de M. de Cinq-Mars; mais aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, Fabert l'arrêta :
— Monsieur, lui dit-il , je sais sur M. de Cinq-Mars bien des cboses que je ne puis vous dire; ne me parlez donc pas de lui, je vous prie.
— Alors, dit de Thou, parlons d'autre chose.
—Volontiers, pourvu que ce ne soit point de choses qui intéressent l'État, car je vous préviens que je les redirais à M. le cardinal.
— Mais, mon Dieu! reprit alors de Thou, que vous a donc fait son Éniinence pour que vous soyez si fort son ami ? elle ne vous a pas même donné votre compagnie des gardes, que vous avez achetée.
— Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous pas honte d'être le suivant d'un enfant à peine hors de page? Prenez garde, M. de Thou, ne l'accompagnez pas plus lon^cmps, car c'est moi qui vous le dis : il vous mène par un mauvais chemin.
Et sans s'expliquer davantage, Fabert quitta M. de Thou, qui, avec ce caractère irrésolu qui le faisait appeler, par Cinq-Mars, son inquiétude, demeura fort perplexe et surtout fort étonné.
Cependant le moment du départ était venu. Le roi partit de Saint- Germain le 27 février 1642 ; c'était bien ce qu'avait dit le cardinal à M. de Brezé.
A Lyon le roi s'arrêta pour célébrer un Te Deum , en honneur de la victoire de Rempen, que venait de remporter, sur le général Lamboy, le comte de Guébriant. En sortant de l'église , où le cardinal avait ofTicié , le roi trouva une députation de Barcelonnais qui l'invitait à se rendre dans leur ville.
Tout allait donc au mieux : par le comte de Guébriant le cardinal battait l'Empire; par M. de La Mothe Houdancourt il soumettait l'Espagne.
Le roi et le cardinal se remirent en route par Vienne, Valence, Nîmes , Montpellier et Narbonne.
A Narbonne Fontrailles rejoignit la cour. 11 rapportait le traité signé entre luietle duc d'Olivarès. Seulement chacun avait signé d'un autre nom que le sien. Fontrailles avait signé de Clermont, et le duc d'Olivarès don Gaspar de Gnsman.
Ce traité mit M. de Cinq-Mars dans une grande joie.
En effet, de magnifiques promesses lui étaient faites par cet écrit, ou plutôt par le traité personnel qu'il avait passé avec Gaston. La santé du roi était si mauvaise que sa mort pouvait arriver d'un moment à l'autre. Or Gaston d'Orléans , dans ce cas , s'était obligé à partager, sinon de droit, du moins de fait, la régence avec M. de Cin([-Mars.
Le favori, à la grande inquiétude du cardinal, faisait donc plus calme visage que jamais.
Le roi, en arrivant à Narbonne, avait pour but de son voyage la conquête du Roussillon et l'aclièvement du siège de Perpignan.
Mais un grave accident était survenu au cardinal : un abcès terrible s'était ouvert à son bras; et , dévoré par la fièvre , écrasé par la douleur, il avait, malgré son courage, déclaré qu'il ne pouvait aller plus loin. Le roi resta quelques jours encore à Narbonne, dans l'espérance que le cardinal irait mieux; mais son mal, au contraire , ne faisant qu'empirer, le roi se décida à partir pour le camp oii il arriva bientôt.
Cependant le cardinal était resté à Narbonne , en proie aux plus vives douleurs du corps et aux plus graves inquiétudes de l'esprit. Il laissait M. de Cinq-Mars, son ennemi, près du roi; il devinait que quelque complot suprême s'ourdissait contre lui et par conséquent contre la France , et au moment où il avait besoin de toute sa vigueur, de toute son activité, de tout son génie, voilà que la fièvre le clouait dans son fauteuil , loin du roi, loin du siège et presque loin des affaires; car il sentait bien que, pour peu qu'empirât encore la position dans laquelle il se trouvait, tout travail lui devenait impossible. Pour comble de disgrâce, les médecins annoncèrent au cardinal que l'air de la mer lui était si contraire, que son état ne ferait qu'empirer tant qu'il resterait à Narbonne. Force fut donc au cardinal de quitter cette ville et de se diriger vers la Provence, dans un état si désespéré, qu'avant de partir il fit venir un notaire et lui dicta son testament.
Cependant, tandis que le cardinal , porté en litière , allait cherclier à Arles et à Tarascon un air plus doux , le roi , sur qui retombait tout le fardeau des affaires, sentit qu'il était au-dessus de ses forces de mener à la fois la guerre et la politique , le siège et l'État. En conséquence, croyant trouver le cardinal encore à Narbonne, il partit le 10 juin pour cette ville. Ses plus intimes l'accompagnaient, et parmi eux Cinq-Mars et Fontrailles.
Or, voici ce qui s'était passé pendant le temps que le roi revenait à Narbonne, ou du moins ce que raconte Charpentier, premier secrélairc du cardinal.
Richelieu, qui se rendait à Tarascon, était arrêté à quelques lieues de cette villeet se reposait dans une auberge de village, lors-
13/i LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
qu'un courrier qui venait d'Espagne, et se disait porteur des nouvelles les plus importantes , demanda à lui parler. Charpentier l'introduisit, et le courrier remit une lettre au cardinal.
A la lecture de cette dépôclie , le cardinal devint plus pâle encore qu'il n'était et fut pris d'un grand tremblement. Aussitôt il ordonna que tout le monde sortît excepté Charpentier ; puis, lorsqu'il fut seul avec lui :
— Faites-moi apporter un bouillon , dit-il, car je me, sens tout troublé.
Puis , lorsqu'on eut apporté le bouillon :
— Fermez la porte au verrou , reprit le cardinal. Alors il relut la dépêche et la passant à Charpentier :
— A votre tour, dit-il, lisez cela, et faites-en des copies.
Ce que le cardinal passait ainsi à Charpentier, c'était le traité avec l'Espagne.
Les copies faites, son Éminence fit venir M. de Chavigny , le même que nous avons vu trois ans auparavant annoncer au roi la grossesse de la reine.
— Tenez, Chavigny, dit Richelieu , prenez Des Noyers et allez avec ceci trouver le roi partout où il sera. Le roi vous dira que c'est une fausseté ; mais n'importe , insistez toujours et proposezlui d'arrêter M. Le Grand , en lui disant que si cette dépêche ment, il sera toujours temps de le relAcher, tandis que , si une fois l'ennemi entre en Champagne et que M. le duc d'Orléans tienne Sedan, il sera bien tard pour y remédier.
Chavigny prit lecture du papier qu'il avait mission de remettre au roi et partit aussitôt avec M. Des Noyers.
Les deux messagers trouvèrent Louis XIII à Tarascon. Il causait avec ses courtisans, parmi lesquels étaient encore Cinq-Mars et Fontrailles , lorsqu'on annonça les deux secrétaires d'état. Le roi , se doutant qu'ils venaient de la part du cardinal, les reçut à l'instant même et les fit entrer avec lui dans son cabinet.
A peine Fontrailles avait-il entendu nommer MM. de Chavigny et Des Noyers, qu'il eut soupçon de l'affaire; aussi , voyant que la conférence entre eux et le roi se prolongeait d'une façon inquiétante, il tira Cinq-Mars dans un coin :
— M. Le Grand , lui dit-il , mon avis est que les choses vont mal et qu'il est temps de nous retirer.
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— Cah ! dit Cinq-Mars, vous êtes fou , mon cher Fontraillcs.
— Monsieur, lui répondit Fontrailles, quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, comme vous êtes de grande taille, vous serez encore fort bel homme ; mais , en vérité , je suis trop petit pour risquer cela aussi gaillardement que vous. Je suis donc votre très humble serviteur.
Sur quoi Fontraillcs tira sa révérence à M. Le Grand et partit.
Comme l'avait pensé Richelieu , le roi jeta les hauts cris et renvoya Chavigny au cardinal , disant qu'il ne pouvait se décider à faire arrêter M. Le Grand que sur une nouvelle preuve , et que tout cela était une conspiration contre le pauvre diable.
Chavigny retourna près du ministre, et, quelques jours après, revint avec l'original même du traité.
Le roi se trouvait avec Cinq-Mars quand Chavigny entra. Celui-ci s'approcha, comme s'il faisait une simple visite au roi, et, tout en parlant à Sa Majesté, la tira par son manteau. C'était riiabilude de Chavigny, lorsqu'il avait quelque chose de particulier à dire au roi.
Aussitôt Louis XIII conduisit Ciiavigny vers son cabinet.
Pour le coup Cinq-Mars commcnra de rosseulir quelques inquiétudes et voulut suivre le roi; mais Chavigny lui dit avec un Ion u autorité fort significatif :
— M. Le Grand, j'ai quelque chose à dire à Sa Majesté. Cinq-Mars regarda le roi et surprit chez lui un de ces regards
cruels qui lui étaient particuliers ; il comprit qu'il était perdu et courut chez lui pour prendre de l'or et s'enfuir. Mais à peine y ctait-il, que des gardes s'étanl présentes à la porte d'entrée, il n'eut que le temps de sortir par une porte de derrière , guidé par son valet de chambre, Belet, qui le cacha chez une fille dont il était l'amant, en donnant au père de cette fille le premier prétexte venu, pour qu'il consentît à garder chez lui ce gentilhomme que le bon bourgeois ne connaissait pas.
Le soir, M. de Cinq-Mars dit à l'un de ses valets d'aller voir s'il n'y avait point quelque porte ouverte par laquelle il pût quitter Narbonne. Soit paresse, soit terreur, le valet fit mal la commission , et revint dire à son maître que toutes les portes étaient fermées; ce qui n'était point vrai, car, par hasard, toute cette nuit, une porte resta libre pour faire entrer le train du maréchal de La
lâG LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
Meilleraie qu'on attendait d'un moment à l'autre. Cinq-Mars fut donc forcé de rester à Narbonne.
Le lendemain matin , le bourgeois sortit pour aller à la messe et entendit crier à son de trompe que quiconque livrerait M. Le Grand , aurait une somme de cent écus d'or de récompense , tandis qu'au contraire , quiconque le cacherait , encourrait la peine de mort.
— Hé! se dit alors le bourgeois, ne serait-ce pas ce gentilhomme qui est chez nous ?
S'étant alors approché du crieur, il se fit relire le signalement , et ayant reconnu que celui qu'on cherchait était bien efleclivement l'homme qui s'était caché dans sa maison , il l'alla dénoncer du même pas , et ramena avec lui des gardes qui l'arrêtèrent.
Les détails du procès et de la mort de AL de Cinq-Mars sont tellement connus que nous ne les reproduirons pas ici. M. de Tiioii , comme le lui avait dit Fabert, était sur une mauvaise route ; mais au moins il la suivit noblement jusqu'au bout, et le vendredi 12 septembre, il monta sur le même échafaud que l'ami qu'il n'avait voulu ni trahir ni quitter.
Mais le cardinal ne devait survivre que bien peu de temps à son triomphe. Revenu à Paris dans cette fameuse litière , portée par vingt-quatre hommes, et devant laquelle s'ouvraient les murailles et s'écroulaient les maisons, il se fit conduire à Rucil , où il commençait à mieux aller, lorsqu'il exigea de Juif, son médecin , qu'il lui fit fermer son abcès. Juif obéit après lui avoir fait toutes les observations qu'il avait cru devoir lui soumettre, et le même jour il dit à l'académicien Jacques Esprit, que son Éminence n'irait pas loin.
Une querelle que le roi eut avec le cardinal hâta, selon toute probabilité , la mort de celui-ci. Cette querelle était venue à cause de M. de Tréville , capitaine des mousquetaires , et de MM. des Essarts, son beau-frère, Tilladet et La Salle, que le cardinal regardait comme ses ennemis; il tourmenta si fort le roi, que ces trois derniers reçurent leur congé le 26 novembre ; mais au moins Louis XIII ne voulut-il pas que personne fût nommé à leur emploi. Cette résistance exaspérait le cardinal, en ce qu'il voyait qu'on regardait sa mort comme prochaine, et que, cette mort venue, his trois oQiciers seraient aussitôt réintégrés dans leur charge.
Alors il allaqua M. de Tréville , que le roi abandonna à son tour, et auquel il envoya son congé le 1" décembre par un des siens , mais en le faisant prévenir en même temps de la continuation de ses bontés, l'invitant à aller servir en Italie et lui promettant que ce n'était qu'une courte absence qu'il allait faire. Tréville partit le même jour et le roi ne cacha point à M. de Chaviguy et à M. Des Noyers que ce n'était qu'aux importunités du cardinal, et pour avoir la paix pendant le peu de jours qu'ils avaient encore à rester ensemble dans ce monde, qu'il lui avait fait cette concession d'éloigner de lui quatre de ses plus fidèles serviteurs.
Ces paroles , que Cliavigny et Des Noyers rapportèrent au cardinal, dans un premier moment d'humeur, lui firent une telle impression , que déjà souffrant depuis le 28 novembre d'une douleur au côté, cette douleur s'accrut à tel point qu'il fallut à l'instant même recourir aux médecins, et que, le dimanche 30 novembre, sou Éminence fut saignée deux fois; ce qui n'empêcha pcrtnt, malgré ce traitement énergique, que son état ne fût assez alarmant pour que les maréchaux de Brezé, de La Meilleraie et madame d'Aiguillon couchassent au Palais-Cardinal.
Le lundi 1"^ décembre, le jour même où Tréville recevait son congé, et oîi le roi lui faisait assurer que ce congé ne serait pas long, le cardinal se trouva un peu mieux en apparence ; mais, vers les trois heures de l'après-midi , la fièvre redoubla avec un violent crachement de sang et une grande difliculté à respirer. La nuit suivante, ses principaux parents et ses meilleurs amis veillèrent encore au palais, sans que deux nouvelles saignées amenassent aucune amélioration dans l'état du malade. Bouvard , premier médecin du roi, ne quitta pas le chevet de son lit.
Le mardi matin , il y eut une grande consultation de médecins, et le même jour, vers les deux heures, le roi, à qui l'on avait fait comprendre qu'il ne pouvait garder rancune à un mourant, vint le visiter et entra dans sa chambre avec M. de Villequier et quelques autres ca|)ilaines de ses gardes. Lorsque le cardinal le vit s'approcher de son lit , il se souleva :
— Sire, lui dit-il, je vois bien qu'il me faut partir et prendre
congé de Votre Majesté, mais je meurs avec cette satisfaction de
ne l'avoir jamais desservie et de laisser son Ltat en un haut point
et tous ses ennemis bien abattus. En reconnaissance de mes ser-
vices passés, je supplie Votre Majesté d'avoir soin de mes parents. Je laisse après moi, dans le royaume, plusieurs personnes fort capables et bien instruites des affaires; ce sont MM. Des Noyers, de Ghavigny et le cardinal de Mazarin.
—Soyez tranquille, monsieur le cardinal , répondit le roi, vos recommandations me sont sacrées, quoique j'espère n'avoir point encore de sitôt à y faire droit.
Et à ces mots, comme on apportait au cardinal une tasse de
bouillon qu'il avait demandé, le roi la prit des mains du valet de ciiambre et la lui fit avaler lui-même ; après quoi , sous préteste qu'une plus longue conversation fatiguerait le malade, il sortit de la chambre, et l'on remarqua qu'en traversant la galerie et en regardant les tableaux qui devaient bientôt lui appartenir, puisque, par son testament , Riciiclieu laissait le Palais-Cardinal au dauphin, il était de si joyeuse humeur, qu'il ne put s'empêcher de rire deux ou trois fois aux éclats, quoiqu'il fut accompagné de deux grands amis du malade, M. le maréchal de Brezé et M. le comte d'Harcourt, qui le reconduisirent jusqu'au Louvre et auxquels il dit gracieusement qu'il ne quitterait point le palais que M. le cardinal ne fût mort.
ions \IV KT SON SH'CLi:. \o\)
En voyant rentrer M. d'IIarcoiirt, le cardinal lui tendit la main en lui disant :
— Ah! Monsieur, vous allez perdre un bien bon et bien grand ami.
Ce qui fit que , (juelque résolution qu'eût le comte de tenir ferme , il ne put s'empêcher d'éclater eu sanglots. Puis se tournant vers M'"" d'Aiguillon :
— Ma nièce, lui dit-il, je veux qu'après ma mort vous fassiez.... Mais à ces mots, il baissa la voi\, et comme M d'Aiguillon était
h son chevet, on ne put entendre ce qu'il lui dit ; seulement on la vil sortir en pleurant.
Aloi's appelant les deux médecins qni se trouvaient dans sa chambre :
— IMessieurs , leur dit-il , je suis très fermement résolu à la mort ; diles-moi donc, je vous prie, combien j'ai encore de temps à vivre.
Les médecins se regardèrent avec anxiété, et l'un d'eux lui répondit : — Monseigneur, Dieu, qui vous voit si nécessaire au bien de la France, fera un coup de sa main pour vous conserver la vie.
— C'est bien, dit le cardinal, qu'on m'appelle Chicot. Chicot était le médecin particulier du roi ; c'était un homme très
savant et en qui le cardinal avait la plus grande confiance ; dès que le malade le vit entrer :
— Chicot , lui dit-il, je vous le demande, non point comme à un médecin, mais comme à un ami, répondez-moi à cœur ouvert, combien de temps ai-je encore à vivre?
— Vous m'excuserez donc , répondit Chicot , si je vous dis toute la vérité.
— Je vous ai fait venir pour cela , reprit le cardinal , et comme n'ayant de confiance qu'en vous seul.
— Eh bien, monseigneur, lui dit Chicot après lui avoir tàté le pouls et réfléchissant un instant , dans vingt-quatre heures vous serez mort ou guéri.
— C'est bien, dit le cardinal , voilà parler comme il faut. El il fit signe à Chicot qu'il désirait rester seul.
Sur le soir, la fièvre redoubla étrangement, et Ton fut forcé do le saigner encore doux fois.
A minuit, il fil demander le viatique que le curé de Saint- Eus-
lâche lui apporta, et comme celui-ci venait de le poser sur une table préparée à cet effet :
— Voici mon juge qui me jugera bientôt , dit le cardinal ; je le prie de bon cœur pour qu'il me condamne si j'ai jamais eu autre chose dans l'intention que le bien de la religion et de l'État.
Ensuite il communia, et, à trois heures après minuit, reçut l'extrême-onction ; mais abjurant jusqu'à la dernière apparence de cet orgueil sur lequel il s'était appuyé toute sa vie :
— Mon pasteur, dit-il à l'officiant, parlez-moi comme à un grand pécheur, et traitez-moi comme le plus chélif de votre paroisse.
Le curé lui ordonna alors de réciter le Pater noster et le Credo, ce qu'il fit avec beaucoup de tendresse de cœur, baisant sans cesse le crucifix qu'il tenait entre ses bras, de sorte qu'on croyait qu'il allait expirer, tant il paraissait mal ; M""= d'Aiguillon, surtout, était tellement hors d'elle-même, qu'elle fut obligée de quitter le Palais-Cardinal, et que, l'entrée chez elle, il fallut la saigner.
Le lendemain, 3 décembre, les médecins voyant qu'ils ne pouvaient plus rien pour lui, l'abandonnèrent aux empiriques, si bien que sur les onze heures, il était tellement mal, que le bruit de sa mort se répandit par toute la ville.
Vers les quatre heures du soir le roi se rendit pour la seconde fois au Palais-Cardinal ; mais, à son grand étonnement, et probablement à son grand déplaisir, il se trouva que le malade allait un peu mieux. Une pilule qu'un nommé Lefèvre , médecin de Troyes, en Champagne, lui avait fait prendre , venait de produire cette amélioration dans son état. Sa Majesté demeura auprès de lui jusqu'à cinq heures, avec de grandes démonstrations de douleur et de regrets ; puis elle se retira , mais cette fois avec moins de joie que la dernière.
La nuit fut assez tranquille ; la fièvre avait baissé , au point que tout le monde croyait, le lendemain matin , le malade en convalescence. Une médecine qu'il prit vers les huit heures, et qui sembla le soulager beaucoup , augmenta encore les espérances de ses partisans; mais lui ne se laissa point tromper à ce retour apparent, et vers midi, il répondit à un gentilhomme que la reine avait envoyé pour lui demander comment il se trouvait :
— Mal, monsieur, et dites à SaAlajeslé que si, dans tout le cours
(le sa vie, elle a cru avoir quelques griefs contre moi, je la prie bien humblement de me les pardonner.
Le gentilhomme se retira, et à peine fut-il hors de la chamliie, que le cardinal se sentit comme frappé à mort, et se tournant vers la duchesse d'Aiguillon :
— Ma nièce , lui dit-il , je me sens bien mal , je vais mourir, je vous prie de vous éloigner; votre douleur m'attendrit trop; n'ayez point ce déplaisir de me voir rendre l'àmc.
Elle voulut faire quelques observations, mais le cardinal lui fit un geste si affectueux et si suppliant, qu'elle se retira à l'instant. A peine avait-elle fermé la porte, que le cardinal fut pris d'un étourdissement , laissa retomber sa tète sur un oreiller et expira.
Ainsi mourut, à l'âge de cinquante-huit ans, dans le palais qu'il avait fait bâtir, et presque sons les yeux de son Roi, qui ne fut jamais si satisfait d'aucune chose arrivée sous son règne , Armand- Jean-Dnplessis, cardinal de Richelieu,
Comme sur tout homme qui a tenu un royaume dans sa main, il y eut deux jugements sur lui : le jugement des contemporains , et le jugement de la postérité. Voici le premier; nous essaierons tout à l'heure de formuler le second,
« Le cardinal , dit Montrésor, eut en lui beaucoup de bien et beaucoup de mal. 11 avait de l'esprit, mais du commun , aimait les belles choses sans les bien connaître , et n'eut jamais la délicatesse du discernement pour les productions de l'esprit. 11 avait une effroyable jalousie contre tous ceux qu'il voyait en réputation. Les grands hommes, de quelque profession qu'ils aient été, ont été encore ses ennemis, et tous ceux qui l'ont choqué ont senti la rigueur de ses vengeances. Tout ce qu'il n'a pu faire mourir a passé sa vie dans le bannissement. 11 y a eu plusieurs conspirations faites pendant son administration pour le détruire ; son maître lui-même y est entré, et cependant, par un excès de sa bonne fortune, il a triomphé de l'envie, de ses ennemis, et a laissé le roi lui-même à la veille de sa mort. Enfin on l'a vu dans un lit de parade, pleuré de peu, méprisé de plusieurs, et regardé de tous les badauds avec une telle foule, qu'à peine, d'un jour entier, put-on aborder le Palais-Cardinal. »
Maintenant voici le jugement de la postérité.
Le cardinal de riicliolicu , placé à dislance à peu près égale en-
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Ire Louis XI, dont le but était de détruire la léodalité , et la Convention nationale, dont l'œuvre fut d'abattre l'arislocraiie, paraît avoir reçu comme eux du ciel une sanglante mission. La grande seigneurie, repoussée sous Louis XII et François l", tomba sous I Riclielieu presque tout entière, préparant, par sa chute, le règne calme , unitaire et despotique de Louis XI V, qui chercha inutilement autour de lui un grand seigneur et ne trouva que des courtisans. La rébellion éternelle qui, depuis près de deux siècles, agitait la France , disparut presque entièrement sous le ministère, nous allions dire sous le règne de Richelieu. Les Guises, qui avaient touché delà main au sceptre d'Henri 11!, IcsCondés, qui avaient mis le pied siu' les degrés du trône d'Henri IV, Gaston, qui avait essayé à son front la couronne de Louis Xlll , rentrèrent à la voix du jninistre, sinon dans le néant, du moins dans l'impuissance. Tout ce qui lutta contre cette volonté de fer, enfermée dans ce corps débile , fut brisé comme verre. Un jour Louis Xlll , vaincu par les prières de sa mère, promit à la jalouse et vindicative Florentine la disgrâce du ministre. Alors on réunit un conseil composé de Marillac , du duc de Guise et du maréchal de Bassompierre. Marillac proposa d'assassiner Richelieu ; le duc de Guise , de l'exiler; Bassompierre, de le reléguer dans une prison d'état; et chacun d'eux subit le sort qu'il voulait faire subir au cardinal : Bassompierre fut enfermé à la Bastille, le duc de Guise fut chassé de France , la tète de Marillac tomba sur l'échafaud , et la reine Marie de Médicis, qui avait sollicité la disgrâce, disgraciée à son tour, s'en alla mourir à Cologne d'une mort lente et misérable. Et toulc celte lutte que soutint Richelieu, qu'on le comprenne bien, ce n'était pas pour lui qu'il la soutenait, c'était pour la France; tons ces ennemis qu'il combattait , ce n'étaient pas seulement ses ennemis, c'étaient ceux du royaume. S'il se cramponna avec acharnement aux côtés de ce roi, qu'il força de vivre triste, malheureux et isolé , qu'il dépouilla tour à tour de ses amis , de ses maîtresses et de sa famille , comme on dépouille un arbre de ses feuilles , de ses branches et de son écorce , c'est qu'amis , maîtresses et famille épuisaient la sève de la royauté mourante qui avait besoin de son égoïsme pour ne pas périr. Car ce n'était pas le tout que des luttes intestines : il y avait encore la guerre étrangère qui venait fatalement s'y rattacher. Tous ces grands seigneurs qu'il décimait .
tous ces princes du sang qu'il exilait , tous ces bâtards royaux qu'il emprisonnait, appelaient l'étranger en France, et l'étranger, accourant à cet appel , entrait par trois côtés dans le royaume : les Anglais par la Guyenne, les Espagnols par le Roussillon , l'Empire par l'Artois. 11 repoussa les Anglais en les chassant de l'ile de Ré et en assiégeant La Rochelle ; l'Empire en détachant la Bavière de scn alliance, en suspendant son traité avec le Danemark et en semant la division dans la ligue catholique d'Allemagne; l'Espagne, en créant à ses flancs ce nouveau royaume de Portugal , dont Philippe II avait fait une province et dont le duc de Bragancc refit un état. Ses moyens furent astucieux ou cruels, sans doute, mais le résultat fut grand. Chalais tomba, mais Chalais avait conspiré avec la Lorraine et avec l'Espagne; Mont orcncy tomba, mais Montmorency était entré en France à main armée ; Cinq-Mars tomba , mais Cinq-Mars avait appelé l'étranger dans le royaume. Peut-être, sans toutes ces luttes, le vaste plan , repris depuis par Louis XIV et Napoléon, eût-il réussi. 11 convoitait les Pays-Bas jusqu'à Anvers et Malines; il rêvait aux moyens d'enlever la Franche-Comté à l'Espagne; il réunit le Roussillon à la France. Né pour être un simple prêtre, il devint par la seule force de son génie, non seulement un grand polili(|ue, mais encore un grand général; et lorsque La Rochelle tomba sous des plans devant lesquels s'inclinèrent Schomberg, le maréchal de Bassompierre et le duc d'Angoulême, il dit au roi : — Sire, je ne suis pas prophète, mais j'assure à Votre Majesté que, si maintenant elle daigne faire ce que je lui conseillerai, elle aura pacifié l'Italie au mois de mai, soumis les huguenots du Languedoc au mois de juillet, et qu'elle sera de retour au mois d'août. Et chacune de ces prophéties s'accomplit en son temps et lieu, de telle sorte que, à partir de ce moment, Louis XI 11 jura de suivre, à tout jamais dans l'avenir, les conseils de Richelieu dont il venait de se trouver si bien dans le passé. Enfin il mourut, comme dit Montesquieu , après avoir fait jouer à son monarque le second rôle dans la monarchie , mais le premier dans l'Europe ; après avoir avili le roi , mais après avoir illustré le règne ; après avoir enfin fauché la rébellion si près de terre , que les descendants de ceux qui avaient fait la Ligue, ne purent faire que la Fronde, comme, après le règne de Napoléon, les successeurs de la Vendée de93 ne purent faire que la Vendée de 1832.
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LOIIIS XIV iîT SON SIHCI.R.