‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · i. .Vi · texte numérisé non relu

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liomiiie, coiniiie le dit le cardinal de Retz, fut traité d'insensé, et. personne ne fit le moins du monde attention à sa prophétie.

Tout paraissait au contraire si bien assis, que Mazarin, qui se voyait ancré pour toujours en France se résolut à y faire venir sa famille : c'était encore une des combinaisons de son prédécesseur le cardinal de Richelieu qu'il adoptait. Il avait alors sept nièces et deux neveux , et il comptait les allier aux plus grandes maisons du royaume. Ces nièces étaient d'ai)ord Laure et Anne- Marie Martinozzi, fdles de sa sœur Marguerite qui avait épousé le comte Jérôme Martinozzi ; puis Laure-Victoire, Olympe, Marie. Hortense et Marie-Anne Mancini; les deux neveux étaient ce jeune Mancini que l^ouis XIV enfant délestait si fort qu'il ne voulait jamais souffrir, comme nous l'avons vu, que Laporte lui donnât le bougeoir, et enfin Philippe-Julien Mancini qui héritera d'une partie des biens du cardinal, et entre autres du duché de Nevers, à condition qu'il portera à l'avenir le nom de Mazarin avec celui de Mancini. Tous ces Mancini avaient pour mère Iliéronime Mazarini, seconde sœur du cardinal et femme de Michel-T.aurent Mancini, baron romain. Ce seigneur avait bien eu neuf enfants; mais nous ne parlons ici que de ceux qui ont joué un rôle dans notre histoire.

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Or, le 11 septembre de l'année l()/|7, trois de ces jeunes fdles

et l'uii de ces deux neveux arrivèrent à Paris, conduits par M"" de îSogent qui , de la part du cardinal, était allée les recevoir à Fontainebleau. Le même soir de leur arrivée la reine les voulut voir, et on les amena au Palais-Royal ; Mazarin, qui alTectait une grande indiflërence pour ses nièces, sm-lit, pour aller se coucher, par une porte, tandis qu'elles entraient par l'autre; mais comme on se doutait bien qu'il ne les avait pas fait venir sans de grandes intentions, les courtisans du cardinal, et il en avait beaucoup, s'empressèrent tellement autour d'elles, que le duc d'Orléans, s'approcliant de M"" de Motteville et de l'abbé de la Rivière, qui causaient ensemble, leur dit de ce ton amer qui lui était si habituel : — Voilà tant de monde autour de ces petites fdles, que je doute si leur vie est en sûreté, et si on ne les éloulVera pas à force (le les regarder.

Le maréchal de Villeroy s'approcha alors du groupe , et sans savoir ce que venait de dire le duc d'Orléans, il dit à son tour: — Voilà de j)elites demoiselles qui présentement ne sont pas riches, mais qui bientôt auront de beaux châteaux , de bonnes rentes, de belles pierreries et de bonne vaisselle d'argent , et peut-être de grandes dignités; quant au garçon , comme il faut du temps pour le l'aire grand, il pourrait bien ne voir la fortune qu'en peinture.

Le maréchal de Villeroy ne passait pas pour un devin; cependant jamais prophétie ne fut plus complètement accomplie.

Victoire Mancini épousa le duc de Vendôme, petit-fds d'Henri IV: Olym|)e épousa le comte de Soissons; Marie, après avoir man- ([ué de devenir reine de France en épousant Louis XIV, épousa Laurent de Colonne , connétable de Naples ; quant au jeune homme, on sait qu'il sera tué au combat de la barrière Saint-Antoine.

Cependant, après avoir été accueillies par la reine, les jeunes lilles se rendirent chez leur oncle, qui les reçut à sou tour, mais avec froideur. C'est que, six mois auparavant, il avait dit à (jnelques-uns de ses amis, en leur montrant des statues qu'il avait lait venir de Rome : Voici les seules parentes à qui je permctlrai jamais de venir en France. 11 est vrai que huit jours après l'arrivée de ses nièces, il disait à la princesse Anna Colonna, en les lui montrant toutes trois : Vous voyez bien ces petites filles, l'ainéc n'a pas douze ans, les deux autres en ont à peine huit et neuf, el déjà les premiers du royaume me les ont demandées en mariage.

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l)cu\ autres sœurs devaient les venir rejoindre plus tard, ainsi que leur second frère Julien et Anne Martinozzi leur cousine. Cétail llortense Mancini qui venait de naître, et Marie-Anne Mancini qui n'était pas encore née. La première devait épouser le fds du maréchal de la Meilleraye, grand-maitrc de l'artillerie, et la seconde Godefroy de La Tour, duc de Bouillon.

Quant aux deux sœurs Martinozzi, l'aînée, Laure, resta en Italie, et épousa un duc de Modène ; la plus jeune , Anne-Marie, épousa le prince de Conti , frère du grand Condé.

La prédiction de Villeroy, se trouva donc parfaitement justifiée. Mais ce que le maréchal ne pouvait prévoir, c'est que d'Olympe Mancini devait naître ce fameux prince Eugène qui mit la France à deux doigts de sa perte, et de Victoire Mancini, ce fameux duc de Vendôme qui la sauva et duquel on dit qu'il soutint la couronne de France sur la tète du roi Louis XIV et qu'il mit celle d'Espagne sur la tête du roi Philippe V.

Vers ce même temps, un homme commençait à se faire connaître, qui jouera un rôle trop important par la suite, pour que nous n'esquissions pas son portrait a\ ant de le mettre en scène : c'était le coadjuteur de Paris. *

Jean-François-Paul de Goudy était né, en 161/i, d'une ancienne famille d'Italie établie en France, et comme il avait deux IVères aînés , il fut destiné à l'église et reçu chanoine de Motre- Dame de Paris, le 31 décembre 1627. Plus lard, on lui donna labbaye de Buzay ; mais comme ce nom approchait un peu tro]) de celui de Buze, il se fit appeler l'abbé de Retz.

Cette délcrmination de ses parents faisait le désespoir du pauvre abbé, qui était fort enclin, au contraire, à la vie aventureuse; aussi, espérant qu'un bon duel lui ferait tomber la soutane de dessus les épaules, il pria un jour le frère de la comtesse de Maure, qui se nommait Attichi, de se servir de lui comme second la première fois qu'il aurait l'occasion de tirer l'épée ; or, comme ce seigneur la tirait souvent, l'abbé de Gondy n'eut pas longtemps à attendre. Un matin, Attichi vint le trouver et le pria d'aller délier de sa part un nommé Melbeville , enseigne colonel des gardes, lequel, de son côté, prit pour second un parent du maréchal de liassompierrc , qui mourut depuis majoi'-général dans l'armée de l'Kmpire: les quatre adversaires se rencontrèrent derrière les Mi-

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iiimcs «lu bois de Vinconiics, où ils se battirenl à la l'ois à l'épée cL au pistolet. F^'abbé de dondy blessa Bassompicrre d'un coup d'épce à la cuisse et d'un coup de pistolet au bras; néanmoins, celui-ci, (jui était plus fort et plus Agé que lui , parvint à le désarmer. Tous deux alors allèrent séparer leurs amis, qui s'étaient entreblessés.

Ce combat fit grand bruit , et cependant ne produisit pas l'effet (jiren attendait le pauvre abbé. Le procureur-général commença des poursuites, puis il les discontinua à la prièi-e de ses procbes. si bien que l'abbé de Gondy demeura avec sa soutane et son duel.

Aussi résolut-il, le premier lui ayant si mal réussi, d'en clierclier bien vile un second ; l'occasion s'en présenta d'elle-même.

1/abbé luisait la cour à M"" du Cbastelel, mais cette dame, étant engagée avec le comte d'IIarcourt, traita Gondy d'écolier. Ne pou- \ant pas s'en prendre à la dame, l'abbé s'en prit au comte, et le rencontrant à la comédie lui fit un appel; rendez-vous fut donné pour le lendemain matin au delà du Faubourg Saint-Marcel. Dans cette seconde rencontre l'abbé fut moins lieureuv que dans la prenuère. Après avoir reçu un coup d'épée qui, par bonheur, ne fil que lui eHleurer la poitrine, le comte d'IIarcourt le jeta par terre et aurait eu infailliblement l'avantage, si en se colletant avec son adversaire , son épée ne lui eût échappé des mains; Gondy qui était dessous voulut alors raccourcir la sienne pour lui en donner dans les reins; mais d'IIarcourt, qui était plus âgé et plus vigoureux, lui tint le bras si serré qu'il ne put exécuter son dessein ; ils luttaient donc ainsi sans pouvoir se faire aucun mal , lorsque d'IIarcourt dit : « Lcvous-nous, il n'est pas iionnète de se gourmer comme nous le faisons ; vous êtes un joli garçon , je vous estime , et je ne fais pas dilficulté de dire que je ne vous ai donné aucun sujet de me (piereller. » Il fallut bien s'en tenir là, et comme il s'agissait de la réputation de M"" du Ghastelel, non seulement l'affaire ne put faire scandale , mais encore ne fut pas même connue. L'ablx' resta donc avec sa soutane et deux duels.

Gondy fit encore quelques tentatives auprès de son père, l'ancien général de galères, Philippe-Kmmanuel de Gondy; mais, comme celui-ci visait pour son fils à l'archevêché de Paris qui était déjà dans la famille , il ne voulut rien entendre ; l'abbé en fut donc réduit à son reniède ordinaire, et résolut de tàter d'une nouvelle rencontre.

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Sans nioUr raisonnable, il clicrclia querelle à M. de Praslin. On prit rendez-vous au hois de Boulogne; M. de Meillencourt servait de second à Gondy, et le chevalier du Plessis à M. de Praslin. On se battit à l'épée. L'abbé de Gondy reçut un grand coup de pointe à travers la gorge et en rendit un à Praslin à travers le bras ; ils allaient continuer comme si de rien n'était, lorsque les seconds vinrent les séparer. L'abbé de Gondy avait amené des témoins espérant qu'il serait intenté un procès ; mais on ne peut forcer son destin, aucune information ne fut faite, et l'abbé de Gondy resta avec sa soutane et trois duels.

Cependant il crut bien un jour avoir trouvé son affaire. Il étai allé courre le cerf à Fontainebleau avec la meute de M, de .Souvré, et comme ses chevaux étaient fort las, il prit la poste pour revenir à Paris. Mieux monté que son gouverneur et suivi d'un valet de chambre qui courait avec lui , il arriva le premier à Juvisy et lit mettre sa selle sur le meilleur cheval qui se trouvait dans les écuries du maître de poste. Justement à la nième minute, un capitaine de la petite compagnie des chevau-légers du roi , nommé Contenot, venait de Paris aussi en poste et aussi pressé de partir que l'abbé de Gondy; il commanda à un palefrenier d'ôter la selle de celui-ci et d'y mettre la sienne. Ce que voyant, l'abbé s'avança en disant que le cheval était à lui. Contenot^ à ce qu'il parait, n'aimant pas les observations, répondit par un soufflet si bien appliqué que Gondy eut la figure tout en sang. L'abbé tira aussitcM son épée , Contenot en fit autant , et tous deux se chargèrent ; mais à la deuxième ou troisième passe, Contenot glissa, et comme, en voulant se soutenir, il donna de la main contre un morceau de bois pointu , la douleur lui fit lâcher son épée. Au lieu de profiter de la circonstance , ce qui eût été de bonne guerre , l'abbé fit deux pas en arrière et invita Contenot à reprendre son arme; ce qu'il fit, mais par la pointe, et en demandant à Gondy un million de pardons, que l'abbé accepta tout en secouant la tète, car il voyait bien que ce ne serait pas encore ce duel-là qui lui enlèverait sa soutane.

Le pauvre abbé , ne sachant plus à quel saint se vouer, résolut de prendre publiquement une maîtresse, et chargea le valet de chambre de son gouverneur de chercher quelque jolie fille qu'il pfit entretenir. Celui-ci se mit aussitôt en quête et trouva chez

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une épinglière, une jeune personne de quatorze ans, d'une beauté surprenante ; c'était la nièce de l'épinglière. Le valet de chambre entama donc le marché avec cette femme ; on convint de cent cinquante pistoles. Alors il lit voir la jeune fille à l'abbé qui approuva le choix de son valet ; celui-ci loua une petite maison à Issy, et plaça sa propre sœur auprès d'elle.

Dès le lendemain, l'abbé, qui avait trouvé la fillette fort jolie, courut lui faire une visite: mais il la vit tout en larmes, et passa le temps de cette première entrevue à essayer de la consoler sans pouvoir y réussir. Le lendemain il y retourna, espérant une meilleure chance ; mais il la trouva encore plus désespérée que la veille. Enfin , le surlendemain elle lui parla si doucement, si sagement, si saintement, qu'il eut honte de l'action qu'il avait commise, et faisant monter la jeune fille dans son carosse, il la conduisit incontinent chez sa tante de Maignelais, à qui il raconta toute l'alTaire ; celle-ci la mit dans un couvent, où, dix ans après, elle mourut en odeur de sainteté. De ce moment, l'abbé vit bien qu'il était condamné à la soutane à perpétuité, et il en prit son parti.

Ce fut vers ce temps que l'abbé de Gondy écrivit son histoire de la conjuration de l-'iesque, qu'il termina à l'âge de dix-huit ans. M. de Lausière , à qui il l'avait prêtée pour la lire . la prêta à son lour à Bois-Robert , qui la prêta au cardinal de Richelieu. Celui-ci la dévora d'un trait, et, après en avoir achevé la lecture, dit, en présence du maréchal d'Estrées et du maréchal de Senneterre : . Voilà un dangereux esprit. » L'abbé se le tint pour dit, et comme il savait qu'on ne faisait pas revenir le cardinal de Richelieu sur ses premières impressions, il trouva plus court de lui donner raison, en se liant avec M. le comte de Soissons, son ennemi.

Cette haine du cardinal de Richelieu , qui s'augmenta encore de la liaison de l'abbé de Gondy avec M. le comte , détermina ses parents à l'envoyer en Italie. Gondy commença ses voyages par Venise , et à peine ful-il arrivé dans cette ville , qu'il se mit à faire galanterie à la signora Vendramena , l'une des plus jolies et des plus nobles dames de la ville ; mais comme elle était fort entourée et qu'elle avait un mari très jaloux, M., de Maillé, ambassadeur ponrieçoi, voyant l'abbé, qui lui était recommandé, en péril d'être assassiné , lui ordonna de sortir de Venise. i;.

L'abbé partit pour Rome. A peine y fut-il, qu'il lui arriva une

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aveiiliire (]iii rclciilil jusqu'en France, Un jour qu'il jouait au ballon dans les Thermes de l'empereur Anlonin , le prince de Scliemberg, ambassadeur de l'Kmpire, lui fit dire de quitter la place; l'abbé répondit au messager qui lui était envoyé de la part du prince, que si son Excellence eût fait la chose civilement, il se serait empressé d'accéder à ce qu'il demandait; mais que, du moment où il avait procédé en lui donnant un ordre, il se croyait obligé de lui répondre qu'il ne recevait d'ordre que de l'ambassadeur de France. Le prince de Schemberg lui fil dire alors par le chef de ses estafiers qu'il eût à sortir du jeu, de bonne volonté, ou qu'il allait l'en l'aire sortir de force. Mais l'abbé ne répondit (|u'en

sautant sur son épée, et en menaçant le messager de la lui passer au travers du corps. Soit crainte, soit mépris du peu de gens qu'avait avec lui l'abbé, le prince de Schemberg se relira.

Comme nous l'avons dit, l'affaire fit si grand bruit, qu'elle arriva jusqu'à Mazarin , qui se rangea, touchant l'abbé de Gondy, à l'avis de Richelieu.

Après un an de séjour en Italie, l'abbé de dondy cevinl en France, et reprit, ses liaisons avec M. le comte de Soissons. In conq)lot contre le cardinal do Richelieu, dont l'abbé était un des

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principaux agents , et qui était mené, de la Bastille même, par le maréchal de Vitry, le maréchal de Bassompierre et le couUe de Crauiail , devait éclater au premier succès que remporterait M. le comte, qui avait publiquement levé l'étendard de la révolte.

On apprit à Paris le gain de labalaHIe de Mariée ; mais presque en même temps que cette nouvelle , arrivait celle de la mort du comte qui, au moment de la victoire, avait été tué au milieu des siens, sans qu'on ait jamais su par qui ni comment; on retrouva son corps avec une balle dans la tète, voilà tout. Les uns accusèrent le cardinal de l'avoir fait assassiner, les autres dirent (pi'il s'était tué lui-même par mégarde , en relevant la visière de son casque, avec le canon de son pistolet. Quoi qu'il eu soit, la nouvelle de cette mort lit manquer le complot, et l'abbé qui, pour cette fois, croyait bien être débarrassé de sa soutane, se trouva plus que jamais fixé dans sa profession.

A la mort du cardinal de Richelieu, l'abbé de (londy fut présenté à Louis XIII par son oncle Jean-François de (iondy, archevêque de Paris. Le roi le reçut à merveille, lui rappela sa continence avec la nièce de l'épinglière, et son duel avec Contenol , en le félicitant de sa conduite dans ces deux circonstances. Cela encouragea l'abbé à demander pour lui la coadjutorerie de Paris: mais ce ne fut qu'un an plus tard, et sous la régence d'Anne d'Autriche, que celle-ci accorda à l'abbé de Gondy la demande qu'il avait faite au roi. Alors l'abbé de Gondy, sans doute dans la prévoyance du rôle qu'il devait jouer bientôt, commença ;i se populariser par ses aumônes. Lui-même raconte que du mois de mars au mois d'août, c'est-à-dire en moins de quatre mois, il dépensa trente-six mille écus en libéralités de ce genre. M. de Morangis lui fit observer que de pareilles dépenses n'étaient pas en proportion avec sa fortune. — Bahl répondit le nouveau coadjiiteiir, j'ai fait mes comptes , et César à mon âge devait six fois plus que moi. — En supposant que l'abbé de Gondy dît vrai, il aurait dû à peu près huit millions à cette époque.

Le mot fut rapporté à Mazarin et ne contribua pas à le faire revenir de sa première opinion.

Voilà oîi en étaient les hommes et les choses, lorsqu'au commencement de janvier 16/i8 le peuple de Paris s'ameuta à propos de l'édit du tarif. Sept ou huit cents marchands s'assemblèrent et

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députèrent dix d'entre eux, qui allèrent trouver M. le duc d'Orléans au Luxembourg , entrèrent dans sa chambre et lui demandèrent justice en lui déclarant que, soutenus comme ils savaient l'être par le parlement , ils ne souffriraient pas qu'on les ruinât avec les anciens impôts qui allaient grossissant sans cesse et les nouveaux qu'on inventait tous les jours. Le duc d'Orléans, pris au dépourvu, leur fit espérer quelques modérations et les congédia, dit M"'° de Motteville , avec le mot ordinaire des princes : On verra.

Le lendemain les mutins s'assemblèrent encore ; ils se présentèrent au palais qu'ils envahirent, et comme ils y trouvèrent le président de Thoré, fils du surintendant des finances d'Emery, ils crièrent contre lui , l'appelant fils de tyran, l'outrageant et le menaçant. Mais, à la faveur de quelques-uns de ses amis, il s'échappa de leurs mains.

Le jour suivant ce lut au tour de Mathieu Mole. Us l'attaquèrent comme ils avaient fait la veille de Thoré , le menaçant de se venger sur lui des maux qu'on leur voulait faire. Mais lui leur répondit que, s'ils ne se taisaient et n'obéissaient aux volontés du roi, il allait faire dresser des potences dans les places, et faire pendre sur l'heure les plus mutins d'entre eux ; à quoi les révoltés répondirent que , si on plantait ces potences, elles serviraient aux mauvais juges qui, esclaves de la faveur de la cour, leur refusaient justice.

Sur ces entrefaites, il arriva un nouveau renfort aux mutins: ce fut de la part des maîtres de requêtes. Comme Mazarin , dans son avarice , ne songeait qu'à tirer sans cesse de l'argent do toutes choses et par tous les moyens possibles , il avait augmenté de douze nouveaux officiers le corps des maîtres de requêtes. Or ceux-ci, qui avaient acheté leurs charges fort cher, comprirent que cette adjonction de douze nouveaux membres allait en faire baisser le prix, et que, lorsqu'ils voudraient les vendre, ils n'en retrouveraient plus ce qu'elles leur avaient coûté ; en conséquence , par ressentiment anticipé du mal qu'ils craignaient dans l'avenir, ils refusèrent de rapporter les procès des particuliers, et jurèrent entre eux sur les saints évangiles, de ne point souffrir cette augmentation et de résister à toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres que, si par suite de leur rébellion,

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quelqu'un d'entre eux perdait sa charge, ils se cotiseraient tons pour la lui rembourser.

Sur ce, ils vinrent trouver le cardinal Mazarin, et l'un d'entre eux , nommé Gomin , lui parla au nom de tous avec une telle hardiesse que le ministre en lut tout étonné. On tint conseil le jour même chez la reine. D'Emery y fut appelé. La position du surintendant des finances était fâcheuse : il avait sur les bras tout le peuple qui commençait à crier contre lui. Il exposa la situation. On manda le premier président et les gens du roi. Le conseil fut long, tumultueux et ne décida rien. Puis, après le conseil, M. le Prince et M. le cardinal s'en allèrent souper chez le duc d'Orléans.

Pendant la nuit qui suivit cette journée , des coups de feu retentirent dans divers quartiers de Paris. Le lieutenant civil fut alors envoyé pour savoir d'où venaient ces coups de feu et ce qu'ils signifiaient. Mais il lui fut répondu par les bourgeois qu'ils essayaient leurs armes pour voir ce qu'ils en pouvaient faire, attendu que, si le ministre voulait continuer de les pressurer ainsi , ils étaient résolus à suivre l'exemple des Napolitains. On se rappelle que le bruit de la révolte de Naples était parvenu à Paris quelques jours auparavant. En même temps des hommes sortant on ne savait d'oîi couraient de maisons en maisons disant aux bourgeois de faire provision de poudre , de balles et de pain. On sentait dans l'air ce souffle de révolte, si étrange à cette époque, oîi les émeutes étaient rares . si facile à reconnaître pour ceux qui l'ont une fois respiré.

Ces choses se passaient dans la nuit du vendredi au samedi.

Le samedi matin, la reine, allant à la messe à Notre-Dame, comme elle en avait l'habitude ce jour là, fut suivie jusque dans l'église par environ deux cents femmes qui criaient en demandant justice, et voulaient se mettre à genoux devant elle pour lui laire pitié; mais les gardes les en empêchèrent, et la reine, fière et hautaine, passa devant ces femmes sans les écouter.

Après midi, l'on rassembla de nouveau le conseil : il y fut convenu qu'on tiendrait ferme. On envoya chercher les gens du roi pour leur ordonner de maintenir l'autorité. Le soir on fit commandement au régiment des gardes de se tenir sous les armes ; on posa des sentinelles et l'on ordonna des postes dans tous les quartiers, le maréchal de Sriiomberg. qui venait d'épouser M"' d'Hauteforl.

cette ancienne amie de la reine, si cruelleinent disgraciée depuis que la reine était régente, fut chargé de disposer les Suisses, et Paris, celle nuit, fut changé en un vaste camp : cette ressemblance était d'autant plus grande que les coups de feu retentissaient plus nombreux et plus disséminés que la nuit précédente, et qu'à chaque instant on eût pu croire qu'on en venait aux mains.

I.e lendemain le trouble continua. La vue des soldats campés dans les l'ues avait exaspéré le peuple. Les bourgeois s'étaient emparés des cloches de trois églises de la rue Saint-Denis , oii les gardes avaient paru. Le prévôt des marchands se présenta alors au Palais-Royal et avertit la reine et le ministre que Paris tout entier était sur le point de prendre les armes. On répondit que cet appareil militaire n'avait été déployé que pour mener le roi à Notre-Dame, où il allait rendre grâces au seigneur de son heureuse convalescence. En effet, aussitôt après son passage, les troupes furent retirées.

Mais le lendemain , le roi monta au parlement. Averti de la veille seulement, le chancelier fit une longue harangue, représenta les nécessités de l'État , le besoin que le peuple donnât moyen de subvenir aux frais de la guerre par laquelle seulement on pouvait arriver à une bonne paix; il parla fortement de la puissance royale et tâcha d'établir pour loi fondamentale l'obéissance des sujets envers leur prince.

L'avocat-général Talon répondit ; sa liarangue fut forte et vigoureuse ; il supplia la reine de se souvenir lorsqu'elle serait dans son oratoire, à genoux devant Dieu , pour le prier de lui faire miséricorde , que ses peuples aussi étaient à genoux devant elle, la priant de leur faire merci. 11 lui rappela qu'elle commandait à des hommes libres et non à des esclaves, et que ces hommes , constamment pressurés, ruinés, sangsurés par de nouveaux édits, n'avaient plus rien à eux que leurs âmes , et encore parce que leurs âmes ne pouvaient être vendues à l'encan, comme leurs meubles, par les gens du roi. Il ajouta que les victoires et les lauriers qu'on portail si haut, étaient, certes, de glorieux trophées pour le royaume, mais ne donnaient au peuple aucune des deux choses dont il manquait : le pain et les vêtements.

Le résultat de la séance fut que le roi porta cinq ou six nouveaux édits plus ruineux que les précédents. Mais le lendemain.

les chambres s"asscuiblèrcnt pour examiner les édits que le roi avait portés la veille. La reine leur fit donner l'ordre de la venir trouver par députés. Les chambres obéirent et envoyèrent des compagnies. La régente blâma fortement ce qu'on faisait, et demanda si le parlement prétendait touciier au\ choses que la présence du roi avait consacrées. Le parlement prétendit que c'était son droit et qu'il était institué pour servir de bouclier au peuple contre les exigences exagérées de la cour. Alors la reine s'emporta et déclara qu'elle entendait que tous les édits fussent exécutés sans modification aucune.

Le jour suivant, ce fut le tour des maîtres de requêtes qu'elle manda près d'elle et qu'elle reçut plus mal encore que les députés des chambres, leur disant qu'ils étaient de plaisantes gens pour vouloir borner ainsi l'autorité du roi. — Je vous montrerai bien, continua-t-elle , que je puis créer ou détruire tels oflices qu'il me plaira , et pour preuve , sachez que je vous suspends de vos charges.

Mais ce discours, au lieu de les intimider, sembla leur donner une nouvelle hardiesse. Les uns l'accueillirent en ricanant , d'autres en chuchotant entre eux, d'autres encore en hochant la tète: puis ils se retirèrent avec une révérence qui ne promettait rien de bon. « Ils semaient, dit M"" de Motteville, qu'il y avait des nuages dans l'air et que le temps était mauvais pour la cour, i Le lendomain, au lieu d'obéir, ils se présentèrent en corps au parlement pour s'opposer à l'enregistrement de leur édit. Paris était mûr pour une sédition. .Seulement un chef manquait. Tournons les yeux du côlé de Viiicennes et nous allons le voir apparailio.

r.Ot'IS XIV ET SON SliJCLÈ.

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