CHAPITRE \ I V
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névolte (lu Tois*^. — Naissance du .lanséiiismc. — Piemii'ic icpri^sentaiioii de Rodogune. — Second maria<;c de Gaston. — Noces de Mario de Gonzague. — Alagnilicence des Polonais. — Fèlos à la conr. — Lu Folle supposée. — Campagne de Flandre. — Le duc de Bellegardc , sa réputation , ses amours. — Bassompierre. — Un conte de fée. — Henri IV et Bassompierre. — Les demi pistoles. — Esprit de Bassompierre. — Anecdotes h son sujet. — Sa mort, son portrait.
'wMîE qui venait de s'écouler, année de laquelle datait le nouveau ièp;ne, avait été féconde en événements : un roi mort, une grande victoire remportée par le fils du premier prince du sang, un nouveau ministre porté au pouvoir, une révolution d'intérieur soulevée et calmée presque aussitôt, tin pelij-fds d'Henri IV arrêté et mis en prison, toute une faction exilée et dispersée, la |)olilique maintenue dans la ligne oîi. depuis vingt ans, la poussait le cardinal de Richelieu ; enfin , deux grands hommes élevés au maréchalat , Turenne et Gassion.
Aussi, les années suivantes semblent-elles se reposer, engourdies dans letir bonheur et leur tranquillité. Les succès guerriers se balancent : contre les Impériaux on gagne, à peu de chose près, la bataille de Fribourg et l'on prend Gravelines; mais, en Espaiiue . on perd la bataille de I.érida el on lève le siège de Tarra-
•llltl I.OLIlS XIV KT S0> SliiCLli.
gonne. A Rouie, le pape Urbain VIII meurt et Innocent X le remplace; enfin la reine d'Angleterre, Henriette de France, tandis que sa sœur Elisabeth meurt sur le trône d'Espagne, abandonne le sien, déj.î ébranlé par la révolution puritaine, et se réfugie en France. Les trois grands événements de l'année sont : la révolte du Toisé, la naissance du Jansénisme et la première représentation de la tragédie de Rodogune.
In mot sur chacun de ces trois grands événements.
11 avait plu au peuple de Paris, dit M"" de Motteville, de s'émouvoir au sujet de certains impôts qu'on avait voulu mettre sur les maisons. Or, voici ce qui avait amené ceUe émotion.
Les anciennes ordonnances dél'endaient de bâtir dans les faubourgs de Paris; mais on sait en général comment, nous autres Français, nous respectons les ordonnances anciennes et modernes. L;n grand nombre de bâtiments s'étaient donc élevés sur les terrains prohibés, et Mazarin avait laissé faire tout en regardant les travailleurs avec son sourire narquois; car, en pressant un peu cette contravention , il voyait un moyen d'en faire, sous le titre d'amende, sortir quelques lingots. En conséquence de ce calcul, un arrêt fut rendu par le conseil , et les ofTiciers du Chàtelet furent chargés de mesurer, dans chaque faubourg, l'emplacement des constructions nouvellement établies; cette mesure amena une petite sédition populaire, qui fut appelée la sédition du Toisé, et qui n'eut d'autre résultat que de faire revenir la reine de Rueil , où elle s'amusait fort, et de donner au parlement de nouveaux griefs contre la cour.
Quant au Jansénisme, cette secte qui a fait tant de bruit en France et qui a si fort tourmenté Louis XIV et M"" de Maintenon, il est nécessaire de reprendre la chose d'un peu plus haut pour donner de la question une idée bien exacte à nos lecteurs.
11 y avait en France un homme connu à la fois par l'austérité de ses mœurs et par la vivacité de son esprit ; c'était l'abbé ^e Saint- Cyran. Richelieu qui savait le parti qu'on pouvait tirer d'un pareil caractère , si une fois il se donnait à un homme ou à une idée , lui offrit un évêché que l'abbé refusa. Ce fut pour le cardinal un motif d'étonnement auquel vint bientôt se joindre un motif de plainte.
Gaston , frère de Louis XIII, veuf de M"° de Guise, qui était morte en donnant le jour à la grande Mademoiselle que nous
lOlIS XIV ET SON SIÈCLE. "i/lÔ
allons bientôt voir, toute jeune qu'elle est, jouer dans la Fronde un rôle plus important que celui de son père, Gaston, disonsnous, avair, en secondes noces, épousé une princesse de Lorraine. Richelieu, contre la volonté duquel ce mariage s'était accompli, voulut le faire casser. Tout le clergé de France, subissant le despotisme de sa volonté, déclara le mariage nul. L'abbé de Saint- Cyran seul soutint qu'il était bon et valable. Cette fois c'en était trop. Richelieu fit enlever l'abbé qui ne voulait ni accepter ses bienfaits ni subir ses volontés, et le fit conduire à Vincennes. Cette arrestation eut lieu le 14 mai 1G3S.
Huit jours auparavant était mort un grand ami de l'abbé de Saint-Cyrau, qui était évèquc d'Ypres, eu Belgique, et que l'on nommait Corneille Jansénius. Ce prélat laissait un livre , œuvre deloute sa vie, ayant pour titre V Augnstiiius.
A cette époque les subtiles questions de la théologie n'avaient point encore cédé la place aux discussions plus matérielles de la politique. Le nouveau livre traitait de la grâce, matière qu'un décret pontifical du pape Urbain Vlll défendait de toucher. Le livre fut donc prohibé d'abord; mais, comme à cause de cette interdiction il s'était immédiatement fort répandu , il fut attaqué en France, et Saint-Cyran délégua sa défense à Antoine Arnaud, le plus jeune des vingt enfants de l'avocat Arnaud.
De là, la naissance du Jansénisme si ardemment poursuivi par les jésuites, non point parce que le livre attaquait leur ordre, comme on pourrait le croire, mais parce qu'il eut en France pour patron l'abbé de .Saint-Cyran qui avait combattu le père Garasse . et pour défenseur le fils de l'avocat Arnaud, leur ancien adversaire.
Mais la question ne devait pas rester théologique, l^n ordre de la reine fut signifié un malin à Antoine Arnaud, lequel lui enjoignait de partir pour Rome afin d'aller rendre compte de sa conduite au Saint-Père. Cet ordre produisit une émotion d'autant plus grande, qu'il était plus inattendu. Arnaud, pour ne point obéir, se cacha, tandis que l'Université dont il était membre, la Sorbonne à laquelle il venait d'être associé, envoyaient des députalions <i la reine pour la supplier de rétracter l'ordre qu'elle avait donné.
En même temps le parlement, qui mûrissait chaque jour davantage pour la révolte, allait plus loin encore , car il déclarait au
'lllii LOUIS XIV El SON SIECLK.
cliancelier que les libertés de l'église gallicane ne perniettalcnl pas de faire jnger, pour matières ecclésiastiques, un Français ailleurs qu'en France, et qu'en conséquence il tenait Antoine Arnaud pour dispensé d'obéir à la reine.
Cette fois la question était grave, car de théologique elle de\enall politique. Anne d'Autriche fut forcée de céder. Les gens du roi déclarèrent que la reine ne rétractait pas publiquement son ordre, parce qu'une pareille rétractation était contre la dignité du souverain, mais qu'elle acceptait l'intercession du parlement, non seulement pour l'affaire particulière et la personne du sieur Arnaud , mais encore pour la conséquence et l'avenir.
Dès lors tous ceux qui avaient pris parti ponv V J uffustinus . son pati'on et son défenseur, furent appelés jansénistes. Nous verrons plus tard les principes du Jansénisme se développer paf mi les solitaires de Port-Royal.
Rodogunc , l'un des chefs-d'œuvre de Corneille, termina l'année. C'était, s'il faut en croire le discours qui précède cette pièce, un des ouvrages de prédilection du poète. Ce discours est curieu\ à cause de la naïve admiration que l'auteur y témoigne pour sa tragédie.
« Elle a tout ensemble, dit-il, la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement , la chaleur des passions , la tendresse de l'amour, et cet heureux assemblage est ménagé de telle sorte (pi'elle s'élève d'acte en acte : le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second et le dernier l'emporte sur tous les autres. L'action y est une , grande , complète ; sa durée ne va point ou fort peu au delà de la représentation ; le sujet est des plus illustres qu'on puisse imaginer, et l'unité de lieu se rencontre de la manière que je l'indique dans le troisième de mes discours et avec l'indulgence que j'ai demandée pour le théâtre. »
Comme les Fréron et les Gcoffroi n'avaient point encore été inventés à celle époque, le public fut de l'avis de Corneille.
L'année 16Z|5 s'ouvrit par l'arrestation du président Barillon et par la bataille de Nordlingen , que gagnèrent en communauté le duc d'Enghien et le maréchal de Turenne. Puis vinrent les noces de la princesse Marie de Gonzague avec le roi de Pologne , lesquelles noces furent un grand plaisir pour la Capitale à cause
du spectacle nouveau qu'elles offrirent. Enfin l'entrée solennelle des envoyés extraordinaires eut lieu à Paris le 29 octobre.
Le palatin de Posnanie et l'évèque de Varmie avaient été choisis parle roi Uladislas VII pour épouser en son nom la princesse Marie.
Le duc d'Elbœuf fut envoyé parla reine, avec une douzaine de personnes de condition, les carosses du roi, ceux du duc d'Orléans et ceux du cardinal, pour les recevoir à la porte Saint- Antoine.
Le cortège des ambassadeurs se composait d'abord d'une compagnie de gardes à pied habillés de rouge et de jaune avec de grandes boutonnières d'orfèvrerie sur leurs habits; ils étaient commandés par deux ou trois ofliciers richement vêtus et montés sur de magnifiques chevaux. Leurs habits étaient composés d'une veste turque fort belle, sur la([uelle ils portaient un grand manteau à manches longues, qu'ils laissaient pendre d'un côté du cheval. Ces vestes et ces manteaux étaient enrichis de boutons de rubis, d'agrafes de diamant et de broderies de perles.
Après cette première compagnie s'avançaient deux autres troupes à cheval, portant les mêmes livrées (}ue celles qui étaient à pied, avec cette seule différence que, quoique les couleurs fussent les mêmes , les étoffes étaient plus riches et les harnais des chevaux couverts de pierreries. A la suite de ces deux compagnies, venaient nos académistes (1) qui, dit M"" de Motteville, pour faire honneur aux étrangers et déshonneur à la France , étaient allés au (fevant d'eux. En effet, leurs chevaux couverts de rubans et de plumes parurent mesquins et pauvres auprès des chevaux polonais couverts de caparaçons de brocard et chargés de pierreries.
Les voitures du roi ne faisaient pas du reste meilleur effel auprès des carosses des ambassadeurs, lesquels étaient couverts d'argeni massif partout oiiles nôtres avaient du fer.
A la suite de ces trois compagnies marchaient les seigneurs polonais vêtus de brocard d'or et d'argent, chacun avec son train et sa livrée: lés étoffes en étaient si riches et si belles, les coideurs si vives et si resplendissantes, une telle pluie de diamants semblait ruisseler sur tous ces habits, que les dames de la cour
(!) On ne confondra pas les académiciens avec les acadCiniisles ; ces derniers ("'(aient ce que sont de nosjonrs les direcienrs de manège,
•2/|8 lOllS XIV KT SON sikci.K.
avouèreiil qu'elles n'avaicnl jamais rien vu de plus agicahU; el (N- |)his riclio. nii('l(|ii('s-uiies ojjposèrcnt, il esl vrai, à celle cnlréi", la réceplioii (In duo del^iickinf^liaui ; mais vinj^l ans s'claienl pass(';s depuis relie réceplion, el les nouveaux éléganls n'y avaienl pas assisté, ou ne s'en souvenaienl plus.
(lliaeun de ces seigneurs polonais avail près de lui un seigneur français (pii l'acconipagnail pour lui faire honneur. Mais ce lui un l)i(>n autre objel d'iulniiration, (piand ])arurenl enfin les envoyés exlraordinaircs cux-inênies, ayanl devant eux le sieur de Berlize, inlroduct(!ur des ambassadeurs; l'évêquede Varniie, velu de labis violet avec un chapeau , d'où pendait un cordon d'or enrichi de diajuants, était à sa droite, el à sa gauche le palatin de Fosnanie . vôlu de brocard d'or, (•hargé de pierreries, ayanl son cimelerre, son poignard cl ses étriers tout couverls de turquoises , de rubis el d<' diamants , et son cheval sellé el housse de toile d'or el ferré de quatn; fers d'or, assez (aihlemenl allachés pour (pi'il s'en déferrai pendant le trajet.
Ils traversèrent ainsi toute la ville, le peuple étant dans les rues et les personnes de (piaillé aux fenêtres; la reine el le roi se tenaient sur le balcon du l*alais-(;ardinal pour l(;s voir passer. Malheureusement ils m; puient avoir ce plaisir, la nuit étant venue et les rues n'étant à cette époque auciUHinient éclair/u's ; le (l('!sap])oinlement, au reste, fut aussi grand pour les uns (pu; pour les autres, car si le roi el la reine étaient contrariés d(; ne j)as voir les ambassadeurs et IcMir siiiU;, c(;ux-ci ne l'étaic^nt guère moines de n'être pas vus; aussi se plaignirent-ils beaucoup qu'on ne leur eûl donné ni torciKis ni llanil)(!aux pour éclairer leur marche, et lors- (pie M. de Liancourt, premier gentilhomme, vint les compliinenler, ils firent demander à la reine d'aller à la première audience dans le même ordn; ([u ils avaient tenu à leur entrée; el cette faveur, on le pense bien, leur fut à l'inslant même accordée. Tout le lem|)s qu'ils nîslèrent à Paris, ils logènsnl à l'hiMcl de Ven(l('>ni(! (|iii était vide |)ar l'exil de ses maîtres.
Le () novembre 1()/|5 le mariage eut lieu; rév<'''(pie de Varmie célébra la messe et le comte Palatin Opallnski épousa la princesse au nom de son souverain.
Le 7 et le H novembre furent consacres au spccliu le cl a la danse, le premier jour le roi donna la comédie française el ita-
tu
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lienne au Palais -Royal , dans cette môme salle que le cardinal avait fait bâtir pour insulter Anne d'Autriche avec sa tragédie de M ira me.
Le soir du lendemain il y eut bal. « Le roî, dit une relation (lu temps, avec la grâce qui reluit dans toutes ses actions, prit par la main la reine de Pologne et la conduisit, à l'aide d'ini pont, sur le lliéâtre où sa Majesté commença le branslc, qui lui I empli de la plupart des princes, princesses, seigneurs et dames de la cour. I.e bransle fini , le roi, avec la môme grâce et son port majestueux , conduisit cette reine en son siège, et étant retournée sur le théâtre, sa Majesté s'assit avec M. le duc d'Anjou pour voir danser lescoiiranles , (|ui lurent conunencécs parle ducd'Knghien, aussi doux à la danse, que rude dans les combats, et continuées par les autres seigneurs et dames. Le roi y dansa pour la secondes fois, etprit M. le duc d'Anjou avec une telle adresse que chacun lut ravi de voir tant de gentillesses dans ces deux jeunes princes. » La reine, au reste, lut parl'aite pour la princesse Marie; elle la traita comme sa (ille, lui constitua une dot de 700,000 écus, et pendant loule la soirée de son mariage lui céda le pas gur elle.
(lelle générosité de la reine était d'autant plus reujarquablc qu'elle faisait pour aiusi dire la critique du cardinal Mazarin doul la parcimonie lut cause, conune nous l'avons dit, qu'au repas donné à l'ontainehleau aux envoyés polonais, le premier service manqua, et qu'ils se virent obligés de se retirer après le dîner par une galerie non éclairée.
La princesse Marie l'ut cohduite à .son royal époux par la maréchale de Guébriant à qui l'on (il cet honneur en récompense de la mon de sou mari qui avait élé tué deux ans auparavani à Motiveil. L'année se termina par lintroduction en France d'un spectacle nouveau. Le cardinal Mazarin invita toute la cour à*se trouver pendant la soirée du quatorze décembre 16^5 dans la salle du petit Bourbon. Là, des comédiens venus d'Italie, représenièrent devant le roi et la reine un drame chanté, ayant pour litre: /jt Folle s uj)j)osée , awc décorations, machines et changements de scènes, ballets, fort industrieux et cécréalifs jusqu'alors inconnus en l'rance. Les paroles étaient de diulio Sirozzi, les décorations, machines et changements de scènes de (liacomo Torelli , enfin les ballets (le tWovanni-Batista Balbi.
Ce fut le premier opéra joué en France. Le cardinal de Richelieu nous avait donné la tragédie et la comédie , Mazarin nous donnait l'opéra , chacun restait dans son caractère.
Les commencements de l'année lG/i6 furent marqués par ce qu'on appela la première campagne du roi. 11 s'agissait de venger en Flandre quelques revers éprou\ es en Italie ; un conseil fut tenu > à Liancourt oii le duc d'Orléans , le cardinal Mazarin et le maréchal de Gassion arrêtèrent le plan de la campagne; puis on annonça que toute la cour allait se porter vers la frontière de Picardie : c'était un moyen de changer les courtisans en soldats. lÉÊÊit
Louis XIV n'avait pas huit ans encore ; aussi la reine ne vouluf* point le perdre de vue, et ses quartiers de guerre ne furent pas poussés plus loin qu'Amiens. Au moment où l'armée quitta celte ville pour aller assiéger Courtray , la première campagne du jeune ^<
guerrier fut finie, et il revint à Paris pour apprendre la nouvelle de la prise de cette ville , et assister au Te Deum qui fut chanté , à Notre-Dame à cette occasion.
Cependant, trois hommes restaient encore qui représentaient, dans cette nouvelle cour et dans ce nouveau siècle, le siècle écoulé et la cour disparue. C'était le duc de Bellogarde , le maréchal do Bassompierre et le duc d'Angoulème. Les deux premiers moururent cette année. Racan disait qu'on avait cru trois choses de M. de Bellogarde, lesquelles n'étaient pas vraies. La première, c'est qu'il était poltron , la seconde, qu'il était galant, la troisième, qu'il était libéral.
Quanta la première accusation, k* duc d'Angoulème, bâtard do Charles IX , s'était chargé d'y répondre dans ses Mémoires ; car à propos du combat d'Arqués, il dit :
« Parmi ceux qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de Bellegarde, grand écuyer, duquel le courage était accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si aifable conversation , qu'il n'y en avait point qui, dans les combats, fît paraître plus d'assurance, ni dans la cour plus de gentillesse.
« Il vit un cavalier tout plein de plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des dames, et comme il en était le plus chéri, il crut que c'était à lui que s'adressait le cartel, de sorte que sans attendre il part de la main sur un genêt nommé Frégouze, et attaque, avec autant d'adresse que de hardiesse, le
cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde (run peu loin le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras gauche, si i)ien que
tournant le dos le cavalier diercha son salut en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des siens. •>
Ce qui avait pu faire croire qu'il était peu galant auprès des femmes, ce fut le chemin rapide que sa beauté lui procura à la cour d'Henri 111. On sait ce que répondait un courtisan de ce lemps-là à qui l'on reprochait de ne pas faire son chemin aussi vite que Bellegarde : — Pardieu, dit-il, le beau mérite à lui de ne pas rester en roule; on le pousse. Dieu merci , assez pour qu'il avance.
Mais si, sous Henri III, il eut la réputation de n'être pouii assez galant, sous Henri IV il se fit celle de l'être trop; car il fut si publiquement le rival du Béarnais près de dahrielle d'Estrées. qu'Henri IV n'osa donner à M. de Vendôme, lils de cette maîtresse, le nom d'Alexandre, de peur qu'on ne l'appelât Alexandre-le- (Irand; car, à cause de sa charge de grand écuyer, on appelait M. de Bellegarde 'Monsieur le Grand.
Ou sait qu'au moment oii Gabridle d'Estrées, duchesse de lîeaufort , fut eni|)oisonnéc , Henri 1\ allait peut-être faire la folie de l'épouser: ce qui était un grand sujet d'inquiétude pour ses
amis. Aussi, un jour, M. de Prasliii qui se nionlrait un des plus opposés à ce mariage , oITril au roi de lui faire surprendre Bellegarde couché avec M"" de Beaufort. En elFet, une nuit, que la cour était à l'ontainebleau , il fit lever le roi , lui disant que le moment était venu de s'assurer de la vérité de l'accusation. Henri IV le suivit sans mot dire, traversa derrière lui un grand corridor ; mais arrivé à la porte: — Oh! non, dit-il; cette pauvre duchesse, cela lui ferait trop de peine. Et il s'en retourna se coucher.
Tout vieux qu'il était, le duc de Bellegarde était fort occupé d'Anne d'Autriche, lorsque le duc de Buckingham arriva en France et attira si bien les yeu\ de la reine de son côté qu'elle ne vit plus personne. A cette occasion Voiture fit sur le pauvre duc le couplet suivant :
I L'astre de Roger Ne luit plus au Louvre; Chacun le découvre , Et dit qu'un Berger, Arrivé de Donvre, L'a fait déloger. «
Le cardinal de Richelieu avait fait exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, où il demeura huit ou neuf ans. A la mort du cardinal il revint à Paris, et y mourut le 13 juillet I6/16, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.
Quant au maréchal de Bassompierre , plus jeune de treize ou quatorze ans que le duc de Bellegarde, c'était le type parfait du gentilhomme au seizième siècle. Aussi fut-il au roi Henri IV ce que de Luynes fut au roi Louis XIII.
François de Bassompierre était né en Lorraine le 12 avril 1579, Une histoire assez singulière , et qui sentait son origine allemande d'une lieue , courait sur sa famille. La voici telle que le maréchal la raconte lui-même dans ses Mémoires.
11 y avait un comte d'Orgevilliers qui, en venant un jour de la chasse, eut la fantaisie d'entrer dans une chambre située au-dessus de la grande porte du château , laquelle était fermée depuis longtemps. Il y trouva une femme , couchée sur un lit admirablement travaillé et dont les draps étaient d'une finesse merveilleuse. Cette femme était d'une beauté remarquable et comme elle dormait, ou faisait semblant de dormir, il se coucha près d'elle.
tOTIS XIV ET SON SIÈCI.E. 25â
Sans doute, la belle inconmie satteiulait an genre de réveil que lui ménageait le comte; car, au lieu de se fâcher, comme c'était un lundi que cette aventure arrivait , elle lui promit de revenir le même jour de chaque semaine , lui recommandant le secret , et le prévenant que si quelqu'un devenait confident de leurs amours, elle serait à tout jamais perdue poiir lui.
Ce commerce dura quinze ans , sans que la dame , toujours jeune et belle, parût vieillir d'un seul jour ; mais il n'y a pas de bonheur durable dans ce monde, et celui-ci prit fin, comme toutes les choses d'ici- bas.
Le comte avait scrupuleusement gardé le secret de sa bonne fortune; mais la comtesse qui, depuis quinze ans, s'était aperçue que tous les lundis, son mari découchait, voulut enfin savoir ce qu'il faisait pendant cette sortie hebdomadaire; elle l'épia, le vit entrer dans la chambre , fit faire une fausse clé de la porte , et ayant attendu le prochain lundi , elle entra dans la chambre à son tour et trouva le comte endormi dans les bras de sa rivale. Alors la comtesse , qui savait le respect que la femme doit à son époux , ne voulut pas même réveiller le comte, mais détachant son couvre-chef, elle retendit sur le pied du lit et se retira sans faire aucun bruit.
Or, à son réveil , la fée , car cette belle inconnue était une fée . ayant vu le couvre-chef, poussa uu grand cri ; car, comme le sien se trouvait sur une chaise à côté de son chevet, il demeurait évident pour elle qu'il était entré quelqu'un pendant son sommeil et que, par conséquent, son secret était découvert. A ce cri, le comte se réveilla à son tour et reconnut le couvre-chef de sa femme.
Alors, la pauvre fée fondant en larmes lui annonça que tout était fini et qu'ils ne devaient plus se voir ni là ni ailleurs, un arrêt du destin lui ordonnant de rester désormais éloignée du comte de plus de cent lieues. Mais comme le comte avait trois filles, elle lui donna trois talismans qui devaient être plus précieux que la dot la plus somptueuse, puisque chacun de ces talismans promettait le bonheur à la famille qui le posséderait ; et, au contraire, si quelqu'un dérobait un de ces gages, toutes les calamités de la terre devaient arriver au voleur.
Alors la fée embrassa une dernière fois le comte et disparut.
Les trois gages que la fée avait laissés au comte étaient un gobelet, une bague et une cuillère.
25i LOUIS XTV ET SON STÈCLE
1.0 comte maria ses trois filles et leur donna à chacune un talisman et une terre. L'aînée épousa un seigneur de la maison de Croy, et eut le gol)elet et la terre de l'cnestrange ; la seconde épousa un seigneur de la maison de Salm, et eut la bague et la terre de Phislingue ; la troisième épousa un seigneur de Bassompierre, et eut la cuillère et la terre d'Orgevilliers. Trois abbayes étaient dépositaires de ces trois talismans tant que les enfants étaient mineurs. Nivelle pour Croy, Remirecourt pour Salm , et Epinal pour Bassompierre.
Un jour, M. de Pange , qui connaissait cette histoire et qui savait quelle vertu était attachée à la bague de Salm , la lui enleva pendant une orgie et la mit à son doigt. Mais alors la prédiction de la fée s'accomplit. M. de Pange , qui avait une jolie femme et trois filles charmantes mariées à trois hommes qu'elles aimaient , et quarante mille livres de rente de fortune , trouva , à son retour d'Espagne , où il était allé demander pour son maître la fille du roi Philippe 11, sa fortune dissipée, ses trois filles abandonnées par leurs maris et sa femme enceinte d'un jésuite. De Pange mourut de chagrin, mais, avant de mourir, il avoua son vol et renvoya la bague à son propriétaire.
La marquise d'Harvé , de la maison de Croy, en montrant un jour le gobelet , le laissa tomber, et le gobelet se brisa en mille pièces. Elle le ramassa et le remit dans l'étui eu disant : « Si je ne puis l'avoir entier, j'en garderai du moins les morceaux. »
Le lendemain, eh rouvrant l'étui, elle retrouva le gobelet aussi intact qu'auparavant.
Bassompierre, comme nous l'avons dit, possédait la cuillère, et à cette époque, où l'on croyait fort à toutes ces choses, on attribuait hautement à ce talisman le bonheur qui l'accompagnait sans cesse dans ses guerres comme dans ses amours. Le fait est que le comte de Bassompierre était un des seigneurs les plus spirituels , les plus galants et les plus généreux de l'époque.
Un jour qu'il jouait avec le roi Henri IV, on s'aperçut qu'une certaine quantité de dcmi-pistoles avaient été mises sur la table pour des pistoles.
— Sire, dit Bassompierre qui connaissait parfaitement les dispositions que le roi avait et qu'il avouait lui-même pour le vol. Sire, c'est Votre Majesté qui a mis ces demi-pistoles ?
— Ventre saint gris! s'écria le roi, c'est vous, j'en jure, et non pas moi.
Bassompierre ne dit rien, prend les demi-pistoles , va les jeter par la fenêtre aux laquais qui étaient dans la cour, revient, met des pistoles sur la table , et s'assied.
-.:^v-M-Eifei™C
— Par ma loi", dit la reine Marie de Médicis, Bassompierre l'ail le roi , et le roi fait Bassompierre.
— Oui dà, ma mie, répondit alors le roi en se penchant à son oreille; vous voudriez bien qu'il le fût, n'est-ce pas? Vous auriez un mari plus jeune.
On sait qu'lleuri IV Iricliait au jeu et ne pouvait s'empèdier de voler tout ce qu'il trotivait à sa convenance. — Ventre saint gris ! disait-il souvent , quand , dans ses jours de bonne humeur, il avouait ces deux défauts, il est bien heureux qiie je sois roi, sans cela, je serais déjà pendu.
Non seulement Bassompierre était beau joueur, mais encore joueur heureux , et comme il jouait très gros jeu , tous les ans il gagnait cinquante mille écus au duc de Guise. Un jour la duchesse
256 r.ours xiv et son sikci.k.
lui offrit une pension viagère de dix mille écus , s'il voulait ne plus jouer contre son mari.
— Peste! madame, dit-il, j'y perdrais trop.
Henri IV, qui, malgré certaines jalousies conjugales amassées contre Bassompierre , l'estimait fort, l'avait, peut-être même à cause de ces jalousies, envoyé en ambassade à Madrid. A son retour, l'ambassadeur raconta qu'il avait fait son entrée solennelle sur un mulet que le roi d'Espagne lui avait envoyé.
— Oh ! la belle chose que ce devait être , dit le Béarnais , que de voir un âne sur un mulet !
— Tout beau! Sire, dit Bassompierre, vous oubliez que c'était vous que je représentais.
La sensibilité n'était pas le côté brillant du comte. Au moment oîi il s'habillait pour aller au ballet chez le roi, ou vint lui annoncer que sa mère était morte.
— Vous vous trompez, répondit-il froidement, elle ne sera ujorte que lorsque le ballet sera dansé.
Ce stoïcisme était d'autant plus méritoire que la danse était le seul exercice du corps que Bassompierre n'exécutât point avec une entière perfection. Aussi, un jour, le duc ITenri 11 de Monlniorency, le même qui fut décapité à Toulouse, se moqua-t-il de lui à un bal.
— 11 est vrai, dit Bassompierre, que vous avez plus d'esprit que moi aux pieds, mais, en revanche, ailleurs j'en ai plus que vous.
— Si je n'ai pas si bon bec, j'ai aussi bonne épée, dit le duc.
— Oui, je le sais, répondit Bassompierre, ,vous avez celle du grand Anne (de Montmorency).
On les arrêta comme ils sortaient pour aller se battre. Au moment oii M. de Guise pensa prendre parti contrôla cour, M. de Vendôme disait à Bassompierre :
— Vous sei'ez sans doute du parti de M. de Guise, vous qui êtes l'amant de sa sœur de Conti.
— Oh! cela n'y ftiit rien, répondit Bassompierre, j'ai été l'amant de toutes vos tantes, et je ne vous en aime pas plus pour cela.
Bassompierre avait , assure-t-on , été aussi heureux près de la femme d'Henri IV que près de ses maîtresses. Un jour qu'Henri IV lui demandait quelle charge il ambitionnerait à la cour.
''Ill.rtîav.ili.
LOllS \IV liT SON SlI'Cl.i:. 1'.)/
— Celle lie grand pauclier, Sire, répoiidil-il.
— Et pourquoi cela? demanda Henri W .
— Pane qu'on couvre pour le roi.
Quand il acheta Cliaillot pour y traiter la cour, la reine-mere l'y vint voir avec toutes ses dames d'honneur et visita lacipiisilion <iu comte dans tous ses détails.
— Comle. lui dit-elle ensuite, pouniuoi a\ez-\()us ac lielé celle maison? c'est luie maison de Bouteille.
— Madame, répondit Bassompierre , je suis allemand.
— Ce n'est pas être à la canq)ag;ne, mais dans un l'auhourg de* l'ari.s.
— J'aime tant Paris que je ne \oudrais jamais le quiller.
— Mais cela n'est ])on (|u'a mener des fdles.
— Madame , j'y en mènerai , mais je gage une chose , c'est <|m' si vous me faites l'honneur de m'y venir \oir, vous en mènere/. encore plus que moi.
— Avons entendre, Bassompierre, reprit la reine en riani . joutes les lemmes seraient donc des coquines?
— Madame il y en a beaucoup.
— Mais moi. Bassompierre?
— Ah 1 vous, dit le comte en siuclinanl, ("es! aulre chose: vous êtes la reine.
La reine-nu're avait tort de (pierelier Bassompierre sur sa prédilection pour la Capitale, car elle-même disait un jour devant le comte, en parlant de Paris^et de Saint-Cerniaiu :
— J'aime tant ces deuv villes qne je voudrais avoir un pied à Saiul-Cermain et l'autre à Paris!
— Kl moi . dit Bassompierre. je \oudrais alors demeiu-er à Nanlerre.
On sait qne Nanterre est à moitié chemin de ces deux villes.
Le comte avait toujours été fort civil et fort galant. Ln de ses laquais ayant vu une dame traverser un jour la cour du [-ouvre sans que j)ersonne lui portât la (picue de sa robe, alla la prendre en disant : — 11 ne sera pas dit qu'un laquais de M. de Bassompierre aura vu une dame end)arrassée et n'aura pas été à son aide.
Kl il porta la ipuMie de cette dame jusqu'au haut du grand escalier. C'était M de la Sww. elle raconta l'anecdoie au maréchal qui sur Iheure lit le hupuiis valet de chandn'e.
•258 LOUIS \IV KX SON SlKGLi;.
Oa ci'oil qu'il était marié avec la princesse de Coiiti. Eu tout cas il en avait eu un fils; ce fils qu'on appelait Lalour Bassonipierre, logeait chez lui, et était bien de race. Dans un combat où il servait de second, voyant qu'il avait aflaire à un homme qui, (•stropié depuis ([uelques années du bras droit, enq)lovait le bras gauche, il voulut qu'on lui liât à son tour le bras droit quoiqu'on lui lit observer que sou adversaire avait (;u le loisir de s'habituer à son iuiirinité. Tous deux se battirent donc du bras gauche et Latour Bassompierre blessa son adversaire.
Quelque temps avant d'entrer à la Bastille , Bassouq)ierre renconlra M. dcLarochefoucaûld qui se teignait la barbe et les cheveux.
— Diable! Bassompierre, dit le comte qui ne l'avait pas vu depuis longtemps, vous voilà gros, gras, gris.
— Kt vous, répond Bassompierre, vous voilà teint, peint, feinl. l",n entrant à la Bastille il avait fait vœu de ne plus se raser
(lii'il ne frtt dehors. Mais en prison, ayant rencontré M"" de Gravelle, il manqua à son vœu après l'avoir tenu un ait.
Ce lut à la Bastille qu'il lit la connaissance de l'académicien Kspril. — Voilà, dit-il en ^e quittant, un homme qui est bien vérilableincnt seigneur de la terre dont il porte le nom.
Tout autour de lui les prisonniers laisaicnt leurs calculs d'espérance. L'un (lisait : je sortirai à telle époque , el l'autre, en tel temps. Bassompierre disait : — Moi, je sortirai (piand M. du Tremblay sortira.
M. du Tremblay élail le gouverneur. Il tenait sa place du cardinal, el par conséquent devait, selon toute probabilité, la perdre quand Richelieu mourrait ou tomberait. Aussi lorsque le cardinal fut bien malade , M. du Tremblay vint trouver Bassompierre.
— Monsieur le comte, dit-il, voici M. le cardinal qui se meurt; je ne crois pas que vous restiez longtemps ici.
— Ni vous non plus. Monsieur du Tremblay , répondit Bassompierre toujours fidèle à sou idée.
Cependant, le cardinal mort, M. du Tremblay fut conservé et Bassompierre élargi. Mais alors ce fut lui qui ne voulait plus sortir de prison. — Je suis ollicier de la couronne, disait-il, bon serviteur du roi , et l'on m'a traité indignement. Je ne sortirai pas de la Bastille que le roi ne m'en fasse prier lui-même. D'ailleurs, je n'ai plus de quoi vivre.
i.ol'ts XIV f.T Son siècip.. !250
— Bah! lui dit le marquis de Saint-Luc, sortez toujours d'ici,, croyez-moi, et après vous y reviendrez si vous avez bonne envie.
Rendu à la liberté , il ne tarda pas à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses. Alors il remit sur pied sa table qui se retrouva bientôt la meilleure de la cour.
11 était encore agréable et de bonne mine quoiqu'il eût soixanle- «pialre ans , et , comme aux jours de sa jeunesse , les bons mois ne lui manquaient pas. Vers cette époque, M. de Marescot, qui avait été envoyé à Rome afin de solliciter le chapeau de cardinal pour M. de Beauvais , aumônier de la reine , après avoir échoué dans son ambassade, reparut à la cour fort enrhumé.
— Cela n'est pas étonnant, dit Bassomplerro. il est revenu (W Rome sans chapeau.
Comme il avait une excellente santé, et qu'il disait ne pas savoir encore où était son estomac, il arriva qu'après un merveilleux dîner, chez M. d'Emery, il tomba malade; cependant lorsqu'il eut gardé le lit dix jours, il alla mieux et se leva; mais alors . Yvelin, médecin de la reine, qui était venu le soigner, ayant affaire à Paris, le pressa d'y revenir. Arrivé à Provins, il s'arrêta dans la meilleure hôtellerie et mourut la nuit en dormant, et sans aucune souffrance. Son corps fut transporté dans sa maison de Chaillot oîi on l'enterra.
Cependant, s'il faut en croire M"" de Moltcville. la mort de cet homme, qui avait tenu une si grande place dans le commencemenl de ce siècle , ne fit pas grand effet à la cour ; son esprit et ses manières avaient vieilli, c'est-à-dire que, comme les grands seigneurs s'en allaient, ce grand seigneur encore debout gênait les jeunes gentilshommes dont M. le duc d'Enghien était alors le modèle, ot qu'on appelait les pelits-maîlres. Voici, a»i reste, ce que M'" de VIotteville , dit de Bassompierre.
« Ce seigneur, qui avait été chéri du roi Henri IV, si favorisé de la reine Marie de Médicis, si admiré et si loué dans tous le temps de sa jeunesse, ne fut point regretté dans le nôtre. 11 conservait encore quelques restes de sa beauté passée : il était civil, obligeant et libéral; mais les jeunes gens ne le pouvaient plus souffrir. Ils disaient de lui qu'il n'était plus à la mode, qu'il faisait trop souvent de petits contes, qu'il parlait toujours de lui et de son temps: et jeu ai vu d'assez injustes pour le traduire eu ridi-
lOMS \IV kl S0\ SIKCÏ.F..
.cille sur ce qu'il aimait a leur faire l'aire bonne clière, quand mémo il n'avait pas de quoi dinor pour lui. Outre les défauts qu'ils lui trouvaient, dont je demeure d'accord de quelques-uns, ils l'accusaient, comme d'un grand crime, de ce qu'il aimait à plaire, de ce qu'il était magnilique, et de ce qu'étant d'une cour oii la civilité et le respect étaient en règne i)our les dames , il continuait à viviv dans les mêmes maximes , dans une où tout au contraire les hommes tenaient quasi pour honte de leur i-endre quelque civilité, et 011 l'ambition déréglée et l'avarice sont les plus belles vertus des plus grands seigneurs et des plus honnêtes gens du siècle. »
Kt cependant , ajoute M"" de Motteville, les restes du maréchal de Bassompierre valaient mieux que la jeunesse des plus ])olis de notre temps.
Vers la même époque, mourut M. le Prince, mais il n'y a rien autre chose à dire de lui, sinon qu'il fut le père de M. le ducd'Enghien, qu'à partir de ce moment on appela à son tour M. le prince
■ de Condé ou simplement M. le Princ(>.
rotils xiV Kt SON stiin.fi.
m A PITRE W.
Klal dos oiM^'iations niililaires. — Miizaniello ù Naplcs. — PrôlPiitions du duc de Guise.
— Ses folies pour M"' de Pons. — Le bas de soie. — La médorine. — Le perroqaol l)l.inc. — Les chiens savants. — Son succès à Naples. — Sa chute. — Caln-e à l'intérieur. — Famille de Ma/.arin. — Ses nièct's et ses neveux. — Leurs alliances.
— Paul de Goiuly. — Ses comnicncenienls. — Ses duels. — La nièce de l'épinglière.
— Sentiments de iiichelieii à IVganI de Oondy. — Ses voyages en Italie. — La partie de ballon. — Il est pr(^senté à Louis XIII. — H devient coadjuleur. — .Ses libéralités. — Rnunlos à cause des impôts. — Nouveaux édits. — La résistance s'organise.
i:pi:\d\nt lo loiiips niarcliail , i:i guerre continiinil à rétrangor. ol la liaiiie, entre la régente et le parlcmenl, s'aigrissait de plus en plus. Les Provinces-lniess'étaient .séparées de la France, à l'instigation de r Espagne, qui avait prolité de la folie du prince d'Orang<' pour arriver à ce résultat. Le prince de Condé avait remplacé le conilo d'ilarcourl en Hspagnc. mais, malgré les vingt-quatre violons avec lesquels il était monté à l'assaut, il avait été repoussé de devant Lcrida; le maréchal de Gassion avait été blessé devant Leus et était mort de ses blessures; enfin \aples s'était révoltée à la voix de MazanieUo, ce i)cclicur d'Amalfi qui, après avoir été lazarone vingt-cinq ans. fut roi trois jouis . fou pendant vingt-
•i()"i I.OIIS \rv KT SON SIÈOt.k. •
• (|iialre heures el assassiné par ceux qui avaient été ses compagnons do i)èclio , do royauté et de folie. Aussit(M tous les petits princes de l'Ilalie convoitèrent cette couronne de Naples qui venait de glisser de la lète du lazarone et que devait essayer M. de Guise, notre ancienne connaissance, que nous avons un instant perdu de vue, mais auquel nous demandons à nos lecteurs la permission de revenir, pour lui voir accomplir de nouvelles folies non moins curieuses que celles que nous connaissons déjà.
Après avoir été successivement amoureuv de l'abbesse d'Avenay ot de sa sœur, après avoir successivement épousé la princesse Anne, à Nevers, et la comtesse de Bossu t, à Bruxelles, après s'être déclaré le chevalier de M"" de Montbazon, notre ex-archevêque s'était définitivement énamouré de M"" de Pons.
M"" de Pons était une charmante et spirituelle personne appartenant à la reine, d'une taille admirable et d'une fort gracieuse (ignre à laquelle on ne pouvait reprocher que d'être un peu haute de couleur; mais ce qui avait paru un défaut aux femmes à la mode de l'époque, qui ne parvenaient à se donner cette fraîcheur (|n'à force de rouge, paraissait une qualité à M. de Guise. Il avait donc déclaré son amour, et Tambitieuse personne , qui voyait moyen , par cette déclaration , de s'allier au dernier chef restant d'une maison souveraine , avait laissé comprendre au prince ([u'elle n'était point, ou du moins ne serait pas longtemps insensible à une passion dont on lui donnerait de véritables preuves.
Le duc do Guise avait donné dans sa vie tant de preuves de ses passions, qu'un autre eût été à bout d'expédients; mais ce n'était pas une imagination comme la sienne qui restait jamais en arrière. D'abord, et avant toutes choses, il promit à M"' de Pons de l'épouser.
— Pardon, Monseigneur, dit celle-ci, mais le bruit court que vous avez déjà deux femmes, et je vous avoue que je ne me sens aucune disposition à entrer dans un sérail.
— Quant à ceci , dit le duc, vous avez tort de vous en inquiéter: lorsque vous m'aurez dit que vous m'aimez, je partirai immédiatement pour Rome et j'obtiendrai du Saint-Père une bulle de nullité.
— Donnez-moi des preuves de votre amour, répéta ]\1"' de Pons, et je vous dirai si je vous aimf>.
LOUIS XIV El SON siÈci.i:. il()o
La première preuve que le prince donna à M"' de Pons de son amour fut de lui dérober un bas de soie qu'elle venait de quitter, et de le porter en guise de plume à son feutre. Cotte nouvelle mode fit grand bruit à la cour. Ou courait aux fenêtres pour voir passer M. de Guise. Mais le prince ne s'en inquiéta point, et continua de peu-ter mélancoliquement, pendant huit jours, ce singulier ornement à sou chapeau.
C'était déjà une preuve assez raisonnable de folie; •mais M"' de l'ous, qui était fort exigeante, ne s'en contenta point et en demaiula d'autres. M. de Guise se mit en devoir de les lui offrir.
La coin- était à i'outainebleau , et M. de Guise, pour ne pas ([uiller M"' de l'ons, avait suivi la cour. Malheureusement M"" de l'ons était souffrante et tenait la chambre. M. de Guise s'installa sur l'escalier, chargeant toutes les personnes qui montaient, et à qui leur sexe ou leur emploi donnait le droit d'entrer chez M"' de Pons, de lui dire qu'il était sou très humble serviteur.
\u nombre des j)ersoiine.s qui montaient, M. de Guise a\isa un garçon apothicaire. 11 alla à lui, et lui demanda ce qu'il portait ainsi sous son tablier ; celui-ci tira un flacon contenant une liqueur fort noire, et répondit au prince que c'était une mé<lecine destinée à M"' de Pons.
Le prince prit une pistole dans sa bourse, et dit à rapothlcaire qu'il prenait cette médecine pour lui-même, et qu'il l'invitait à en aller préparer une autre absohunent pareille.'
— Mais , reprit le garçon apothicaire , (pie dirai-je à M"' de Pons qui attend impatiemment celle médecine?
— Vous lui direz, mon ami. dit le duc de Guise, avalant de l'air le plus sentimental du inonde celte odieuse liqueur, que, puisqu'elle' est malade, je dois l'être aussi ; car si la moitié de moimême a une maladie, l'autre ne saurait certainouieiit être en bonne santé.
Et le prince se retira dans son appartement oiid'alroces coliques le retinrent toute la journée: mais à chaque douleur ou !"euteiidait se féliciter de soulfrir les mêmes maux (pte devait soiiflVir sa maîtresse.
M"' de Pons fut touchée, mais ne tut pas c(mvaincue, et elle demanda une troisième preuve.
In jour M"' de Pons exprima le désir d'avoir un perroquet blanc.
2<)/| i.oiis \iv i;r SUN siiici.i:.
\ peine ce souliait l'iil-il lornié, que M. de Guise sorlil loul louraiil et commença de remuer Paris pour se procurer l'animal demandé, mais ce n'était pas chose l'acile. Alors il lit crier à son de trompe dans tous les carrefours qu'il donnerait cent pistoles, à celui (jui lui apporterait un oiseau pareil à celui que désirait M"" de l'ons. Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels M. de Guise paicourut toutes les boutiques de marchands d'oiseaux , de bateleurs et d'él«veurs de bêles. Alais tout lui inutile; il ne put, malgré ses soins, ses peines et son argent, se procurer qu'un perroquet blanc de corps, c'est vrai, mais jaune de tète.
— Mademoiselle, dit-il, je suis au désespoir d'avoir si mal répondu à votre désir : mais venez, s'il vous plait, vous promener au Gonrs-la-Reine, vous y verrez uu spectacle qui, je l'espère, vous recréera.
M"" de l'ons monta en voiture avec M"' de Sainl-Mégrin , sou amie, et M. le duc de Guise. Arrivée au Cours-la-ricine, elle vit les (leu\ c()lés de la promenade loul peuplés de chiens savants. M. de Guise avait réuni tous les artistes quadrupates de la Gapitale, et tous sautaient pour M"' de l'ons exclusivement, refusant de sauter pour les plus grands souverains de l'Europe.
11 y en avait près de deux mille. M"' de l'ons ne put tenir à une |)areille preuve ; elle tendit la main au prince et laissa échapper le yV vous aime si longtemps attendu. Le prince pensa mourir de joie ; et ne s'en rapportant à personne du soin de suivre son divorce près du |)ape, il partit le lendemain pour la cour de Rome, après avoir échangé solennellement avec M"' de l'ons la promesse d'un éternel amour.
M. de Guise était donc, d'occiuTcnce, dans la capitale du monde chrétien, lorsque arriva celte vacance du trône de Xaples. Il songea que la conquête d'une couronne serait une assez belle preuve à ajouter aux preuves déjà données. Se souvenant qu'Iolandc d'Anjou, fille du roi René, de Naples, avait épousé un de ses ancc- Ires, et avec cette rapidité de décision qui était un des caractères de son imagination chevaleresque, il écrivit aux chefs de la révolte : « f.c diu- de Guise, qui a du sang napolitain dans les veines, est à Rome et s'ofl're à vous. «
En même temps il envoya un courrier à la cour de France avec des lettres pour le roi , pour la reine . pour Al. le duc d'Orléans et
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.pour le cardinal Mazarin. 11 leur annonçait que la vice-royauté de Naples étant devenue vacante, il allait s'en emparer, et causer ainsi" un grand doniniage à l'Espagne avec laquelle on était en guerre. Une dépêche particulière à son frère lui rendait compte plus en détail du dessein qu'il avait l'ornié , et lui donnait des instructions pour traiter avec la cour de France.
On connaissait le duc de Guise pour un écervelé et l'on taxa son projet de folie.
Le duc de Guise avait pour tout soutien quatre mille écus d'or, et pour toute armée si\ genlilshonimes attachés à sa maison ; mais il avait au côté l'épée de son aïeul François et dans la poitrine le cœur de son grand-père Henri. Le M novembre il partit de Rome dans une barque de pêcheur , et huit jours après il écrivait au cardinal Mazarin :
.1 .Fat réussi , Monseigneur, je suis duc de la république de Naples; mais j'ai trouvé tout ici dans un tel désordre et dans une telle conl'iision , que sans une puissante assistance il m'est dilTicile de me maintenir. »
Mazarin abandonna le duc (|ui, denv mois après, était prison- Jiier des Espagnols a Capoue.
C'est qu'en elTel le peuple de Paris donnait en ce moment une occupation inattendue à la cour; si inattendue que le cardinal de Retz écrit dans ses mémoires : ■< Celui ([ui eût dit à celte époque (|u"il pouvait arriver quelque perturbation dans l'étal eût passé pour un insensé, non pas dans l'esprit du vulgaire, mais parmi les d'Eslrées et les Senneterre, » c'est-à-dire narmi les ])Ius habiles du royaume.
L'avocat général Talon était du même avis, car, à la mèmedale, il écrivait : « Soit ([u'on se lasse de parler des all'aires publiques ou d'essuyer les contradictions qui y surviennent , soit que les esprits se relâchent par la considération de leurs intérêts, toutes choses sont dans le plus grand calme. »
Fn seul événement préoccupait donc la cour, c'était la maladie du roi et de M. le duc d'Anjou, son frère, qui avaient tous deux la petite vérole à Fontainebleau.
Il est vrai que M"" de Motleville raconte qu'un des hommes les ])lus habiles et les mieux instruits de la cour lui dit alors qu'il prévoyait de grands troubles dans l'état ; mais sans doute cet