CHAPITRE XVII
!,e coadjulciir Pt ses .ntiiis. — Leurs crainles et leurs conseils. — Pensives anibilieusos (le Goudy. — Prépaïaiifs de giicire civile. — Disposiiioiis du coadjutcur. — Mouvement du peuple. — Les harricades. — Projets de la cour. — Démarche du parlement près de la reine. — Danger (pii le menace à son retour. —Sa nouvelle démarche au Palais-Royal. — Il obtient la liberté do lîroussel. — Inquiétudes à la cour. — Triomphe de nroussel. — Arrêt du parleuK'ut. — Destruction des barricades. — Couplet sur les t-'rt>ii(leiirs.
EPEXDA>T le coadjutcur était rentré clicz lui, mal satisfait et plus soutVrant encore d'esprit (|uc de corps. Il ne se dissimulait pas qu'il avait été le jouet de Mazariu et de la reine, et que tous deux l'avaient poussé en avant aved'intcntion de ne pas tenir une seule des promesses qu'ils avaient laites, par sa bouche, au peuple de Paris. Or, si cela était ainsi , le
coadjutcur perdait d'un seul coup, près des Parisiens, cette grande
popularité qu'il avaitacquise par tant de soins, d'argent et de peine. 11 en était là deses réllexions, lors(|tie Monlrésor entra, Mon-
liésor, cet éternel mécontent qui conspirait avec Cinq-Mars contre
Richelieu et avec le coadjutcur contre Mazarin.
— Kh bien! Monsieur, lui dit-il tout d'abord, vous avez fait
aujourd'hui une belle CApédilion !
S02 I.OllIS XIV KT SON SIÈCLE.
— Coniiiieiil cela? demanda le coadjiiteiir.
— Sans doute, reprit Mon trésor; que croyez-vous avoir gagné, je vous prie, aux deux visites que vous avez faites au Palais-Royal?
— J'y ai gagne, répondit le coadjuteur, inipalienté que cette voix de Mon trésor répondît si bien à la voix qui murmurait en lui, que je me suis acquitté envers la reine, de qui je tiens ma dignité de coadjuteur.
— Alors vous croyez que la reine est satisfaite de vous ? demanda en raillant Montrésor.
— Je l'espère.
— Eh bien! détrompez-vous. Monsieur, car elle vient de dire à M"" de Navailles et à M"" de Motteville qu'il n'avait pas tenu à vous d'émouvoir le peuple, et que vous aviez , Dieu merci! fait tout ce qui avait dépendu de vous pour cela.
Cette réponse était si bien en harmonie avec ce qui se passait dans l'âme du coadjuteur que , quoiqu'il hochât la tête en manière de doute, Montrésor vit' bien que le coup avait porté. D'ailleurs un renfort lui arrivait : M. de Laigucs, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, et qui était des pins intimes du coadjuteur, ouvrait la porte en^e moment.
— Ah! vous êtes le bien-venu, M. de Laigues, dit le coadjuteur ; vous ne savez pas ce que me disait à l'instant même Montrésor ?
— Non , Monsieur, répondit de Laigues.
— Il me disait qu'on s'était moqué de moi à la cour et qu'on y prétendait que tout ce que j'ai fait dans la journée n'était qu'une comédie qui avait pour but d'émouvoir le peuple.
— Eh bien! dit froidement de Laigues, Montrésor avait raison.
— Pouvez-vous m'en donner des nouvelles certaines? reprit le coadjuteur qui sentait que la colère commençait à lui prendre l'esprit.
— Je viens du souper de la reine à l'instant même, répondit de Laigues.
— Eh bien, qu'y avez-vous vu? qu'y avez-vous entendu?
— J'y ai vu des gens fort joyeux sur ce que les choses avaient tourné mieux qu'ils ne l'espéraient , et j'y ai entendu force médian les plaisanteries sur certain coadjuteur qui avait essayé de soulever le peuple, et qui, n'ayant pas réussi, avait ûnt semblant d'être blessé quoiqu'il ne le fût pas; et qui, croyant sorlir de chez
LOUIS XIV El SON SliiCLli. 303
lui pour être applaudi coniuie une tragédie de Corneille , mkil rentré sifflé comme une farce de Bois-Robert. Enfin ce même coadjuteur dont je vous parle, a lait tous les irais de la conversation, et pendant deux heures entières a été exposé à la raillerie fine de Beautru, à la bouffonnerie de Nogeut, à l'enjouement de la Rivière , à la l'ausse compassion du cardinal , et aux éclats de rire de la reine.
— .Mon cher coadjuteur, dit Montrésor, n'avez-vous donc pas lu certaine conjuration de Fiesque, qu'a écrite voilà tantôt une (piinzaine d'années, un certain abbé de Gondy de ma connaissance?
— Si fait, Montrésor, répondit le coadjuteur, si fait ; Fiesque est même , vous le savez , mon héros favori ; mais je n'ai vu nulle part que Fiesque dût son titre de comte de Lavagna au Doge contre lequel il conspirait.
— C'est bien , dit Montrésor en se levant , endormez-vous dans ces beaux sentiments, et vous vous réveillerez demain à la Bastille.
— Qu'en pensez-vous, de Laigues? demanda le coadjuteur.
— Moi, répondit le capitaine des gardes, je suis enlièremcnt
Euslachu Lonntj.
de l'avis de Montrésor, et à votre place, après ce que j'ai entendu.
30/l I.OL'IS XIV ET SON SIliCI.E.
je lliis jure que si je n'étais pas décidé à résister ouvertement, je l)rcndrais la fuite, et cela non pas demain, non pas cette nuit, mais à l'instant même.
En ce moment la porte s'ouvrit pour la troisième fois, et M. d'Argenleuil , qui avait été autrefois premier f,'enlilliomme du comte de Soissons, et qui avait fort connu l'abbé de Gondy chez le comte, entra tout pâle et tout ellaré.
^ Vous êtes perdu , lui dit-il tout d'abord et sans lui laisser le temps de lui adresser une seule question , le maréchal de la Mcilleraie m'envoie vous dire qu'il ne sait pas quel diable possède le Palais-Royal, et leur a mis dans l'esprit à tous que vous aviez fait ce que vous aviez pu pour exciter la sédition ; mais il n'a pas réussi à les faire revenir sur votre compte, et les mesures les plus violentes vont peut-être, dès cette nuit, être prises contre vous.
— Lesquelles? demanda le coadjuteur.
— Ecoutez ,' reprit d'Argcnteuil , tout cela n'est encore qu'un projet ; mais les projets, d'un moment à l'autre, peuvent être mis à exécution. Voilà ce dont il était question au Louvre et ce que M. de la Meilleraie m'a chargé de vous dire. Vous devez être arrêté et conduit à Quimper-Corentin ; Broussel sera mené au Ilavre-de- Grâce, et à la pointe du jour le chancelier se rendra au palais pour interdire le parlement, et pour lui commander de se retirer à Montargis.
— Eh bien! dirent en même temps Montrésor et de Laigues, que dites-vous de cela?
— Que le peuple ne les laissera pas faire.
— Le peuple, dit le comte d'Argenleuil , ah bien! oui, et où croyez-vous donc qu'il soit?
— Mais n'est-il donc pas dans les rues?
— Eh bien ! voilà justement où le cardinal et la reine ont été d'excellents prophètes en disant que la nuit ferait évanouir tout ce lumulte. Le peuple, mon cher coadjuteur, est rentré chez lui. Le maréchal de la Meilleraie, envoyé par la cour pour s'assurer de l'état de Paris, est revenu leur annoncer la vérité, c'est-à-dire qu'à cette heure, de toute cette multitude qui encombrait les rues et les carrefoiirs , il n'y a plus cent hommes dehors ; que les feux s'éteignent et que personne n'est là pour les rallumer, de sorte
iiiee de/> uDaiticaDeo .