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que quelqu'un qui arriverait cette nuit de Bretagne ou du Languedoc n'aurait pas même soupçon de ce qui s'est passé dans la journée.
Le coadjuteur regarda Montrésor et Laigues qui souriaient.
— Ainsi, mon cher d'Argenteuil, dit le coadjuteur, voilà ce que le maréchal de la Meilleraie vous a chargé de me dire.
— Oui, que vous songiez à votre sûreté.
— Et le maréchal de Villeroy n'a rien dit ?
— Il n'a point osé, car vous savez comme il est timide ; mais il m'a serré la main d'une manière qui ne m'a pas laissé de doute : et moi , maintenant je vous dis qu'il n'y a pas une âme dans les rues, que tout est calme, et que demain on pendra qui on voudra.
— Eh bien ! s'écria Montrésor, qu'avais-je dit?...
Alors M. de Laigues, renchérissant encore sur les autres, commença de longues lamentations sur la conduite du coadjuteur dans cette journée , conduite , disait-il , qui faisait pitié à ses amis, quoiqu'elle les perdît en même temps que lui-même.
Le coadjuteur les laissa bien se plaindre et se railler; puis lorsqu'ils eurent fini:
— Ecoutez, leur dit-il, laissez-moi un quart d'heure, et dans un quart d'heure je vous lerai voir que nous pouvons encore inspirer un autre sentiment que la pitié.
Alors il les fit entrer dans une chambre à côté et resta seul.
Le coadjuteur en était arrivé à ce point qu'il avait ambitionné toute sa vie, soit qu'il lût Plutarque , soit qu'il écrivît Fiesque, c'est-à-dire d'être un chef de parti. Or, comme il attendait sans cesse ce moment , tout avait été préparé d'avance pour que la fortune ne lui manquât point quand le moment se présenterait. Il appela son valet de chambre et l'envoya avec une lettre chez le maître des comptes Miron qui était colonel du quartier Saint-Germain-l'Auxerrois, pour qu'il vînt le trouvera l'instant même.
En ce moment minuit sonnait à Notre-Dame. Le coadjuteur se mit à la fenêtre. La nuit était sereine. Le calme le plus grand régnait dans l(!S rues de Paris, et de loin en loin, comme le lui avait dit d'Argenteuil, quelques feu v mourants jetaient une dernière lueur.
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Alors , comme le quart d'heure demandé était plus qu'écoulé , Montrésor, de Laigues et d'Argenleuil sortirent de leur cabinet et trouvèrent le coadjuteur debout et regardant par la fenêtre.
— Eh bien! dit d'Argenteuil, le quart d'heure est passé.
— Oui, répondit le coadjuteur.
— Et à quoi songez-vous?
— Je songe, dit le coadjuteur en refermant tranquillement la fenêtre , que demain à midi je serai maître de tout Paris.
Les trois confidents de cet étrange secret éclatèrent de rire, car ils croyaient que le coup que le coadjuteur avait reçu à la tète lui avait troublé la cervelle.
En ce moment le valet de chambre entra avec le maître des comptes Miron. Alors le coadjuteur lui donna une seconde lettre pour un auditeur de la Chambre des comptes, nommé Lespinay et qui était capitaine du quartier Saint-Eustache. Ce Lespinay était une vieille connaissance à lui, et ils avaient conspiré ensemble du temps de la révolte de M. le comte de Soissons. Le valet de chambre sortit aussitôt pour porter cette seconde lettre.
Sans doute Miron était prévenu d'avance, car il ne parut aucunement étonné d'avoir été dérangé à une heure si avancée de la nuit. Le coadjuteur lui raconta ce qui se passait , et tous deux s'étant retirés à l'écart, causèrent pendant une demi-heure à peu près des mesures qu'il y avait à adopter. Puis Miron prit congé du coadjuteur et de ses amis et se retira. Mais quelques minutes après la porte se rouvrit et il reparut suivi d'un homme du peuple.
Cet homme était justement le frère de son cuisinier. Ayant été condamné à être pendu quelque temps auparavant, et s'étant soustrait à son jugement , il n'osait plus sortir que la nuit. Miron, en quittant le coadjuteur, venait de rencontrer cet homme qui l'ayant reconnu lui avait dit, justement sur la question qui les occupait en ce moment, des choses si intéressantes qu'il était remonté avec lui.
En effet, cet homme errant la nuit, suivant sa coutume, avait aperçu près de la porte de Miron deuv ofliciers arrêtés et causant. De peur d'être reconnu, il s'était caché, et avait alors entendu toute leur conversation. Ces deux officiers étaient Rubentel, lieutenant, er Vannes, lieutenant-colonel des gardes. Ils discutaient sur la manière dont ils devaient entrer chez Miron pour
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le surprendre comme on avait surpris Brousse!, et s'euquéraient des postes où il serait bon de mettre les gardes, les suisses, les gens d'armes et les chevau-légers pour s'assurer de tous les quartiers depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal.
Alors cet homme, jugeantqu'il n'y avait pas de temps à perdre, était entré chez Miron pour le prévenir de ce qui se tramait contre lui , et avait appris qu'on venait de l'envoyer chercher de la part du coadjuteur. 11 était alors venu à l'archevêché dans l'espérance de le rencontrer , et l'avait effectivement trouvé comme il sortait.
— Eh bien ! dit le coadjuteur, il ne nous manquait que de savoir les endroits où l'on devait mettre des gens de guerre. Nous voilà f'xés sur ces endroits, faites comme nous avions dit, mou cher Miron, mais ne perdez pas un instant.
Miron s'inclina et sortit.
Le coadjuteur commandait comme un chef d'armée.
Resté seul avec ses amis, il leur demanda s'ils voulaient le seconder. Après quelques minutes d'hésitation, ils acceptèrent. Moutrésor et de Laigues coururent réunir leurs amis. D'Argenteuil, qui était lié avec le chevalier d'Humières, Louis de Crevant, depuis maréchal de France, lequel était en recrue à Paris, promit de lui emprunter une vingtaine d'hommes. On convînt alors des postes où se trouveraient Montrésor et de Laigues. Quant à d'Argenteuil , comme il était aussi brave et aussi déterminé qu'homme du monde, il eut la charge de se tenir à la porte de Nesie, car l'homme qui avait donné tous les détails que nous avons rapportés, avait deux fois entendu Rubentel et Vannes prononcer le nom de cette porte et il croyait qu'on devait enlever quelqu'un de ce côté.
Pendant ce temps, Miron prenait les précautions convenues, plaçant lui-même les bourgeois les plus considérables des quartiers menacés dans tous les lieux où il était question de mettre des gens de guerre. Ces bourgeois étaient en manteaux noirs et sans armes, et au bout de deux heures, Miron avait mis une telle activité que plus de (piatre cents hommes étaient disséminés depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, avec aussi peu de bruit, dit le coadjuteur dans ses mémoires, et aussi peu d'émotion qu'il y en eût pu avoir si les novices des Chartreux y fussent venus pour v faire leurs méditations.
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Pendant ce temps Lespinay était venu à son tour; il reçut l'ordre de se tenir prêt à s'emparer, à la première invitation, de la barrière des Sergents, afin d'y élever une barricade contre les gardes du Palais-Royal ; sans doute aussi il était prévenu d'avance, car il reçut cet ordre , comme si c'était la chose la plus lacile que de l'exécuter, et il se retira sans faire aucune observation , disant que l'on pouvait compter sur lui et qu'il serait à son poste.
Alors le coadjuteur, après avoir donné ses ordres comme M. le duc d'Engliien la veille de la bataille de Rocroy, s'endormit comme lui en attendant qu'on le reveillât.
A six heures du matin on entra dans sa chambre ; c'était le secrétaire de Miron qui venait lui dire que les gens de guerre n'avaient point paru pendant toute la nuit, et qu'on avait vu seulement quelques cavaliers , qui étaient venus pour reconnaître les pelotons de bourgeois, et qui, après les avoir reconnus pour peu considérables, s'en étaient retournés au galop vers le Palais-Royal.
Mais si tout était tranquille de ce côté, et si rien ne paraissait menacer sur ce point, îï n'en était pas de même du côté de la chancellerie, où il était facile de voir, par les allées et venues des Hoquetons, qu'il se brassait quelque chose contre la tranquillité du peuple de Paris.
A sept heures un second messager de Miron vint avertir le coadjuteur que le chancelier s'avançait avec toute la pompe de la magistrature vers le palais; en même temps un courrier de d'Argenteuilannonçaitque deux compagnies des gardes-suisses marchaient vers la porte de Nesle.
Le moment était venu, et le coadjuteur fit dire à chacun d'agir selon ses instructions.
Ln quart d'heure après, au bruit qui retentit jusqu'à l'archevêché , le coadjuteur put voir qu'il était fidèlement obéi. Montrésor et de Laigues qui se trouvaient sur le Pont-Neuf, secondés par les bourgeois de Miron, avaient appelé tout le peuple aux armes. De son côté Lespinay s'était emparé de la barrière des Sergents , et d'Argenteuil, déguisé en maçon et une règle à la main, avait chargé les Suisses avec ses recrues, leur avait tué vingt ou trente hommes, pris un drapeau et dissipé le reste des deux compagnies.
A cette triple attaque tout avait pris feu dans la ville. La rébellion, comme une traînée de poudre, avait couru du centre de
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Paris aux quarliers les plus éloignés. On voyait tout le monde sortir en armes, même les femmes et les enfants. En un instant il y eut plus de douze cents barricades faites. Le chancelier, poussé de tous côtés, voyant le peuple ému sortir, pour ainsi dire de dessous les pavés, se sauva à grand' peine , au milieu des cris et des malédictions, dans l'hôtel d'O, qui était au bout du quai des Auguslins. du côté du pont Saint-Miciiel. Mais à peine les portes se furent-elles refermées derrière lui , que le peuple se rua contre elles avec une telle fureur, qu'il les brisa. Le chancelier se sauva avec son frère, l'évèque de Meau\ , dans un petit cabinet dont la porte était perdue dans la tapisserie , et qu'il referma derrière lui. Mais comme il sentait bien que sa vie était en danger, et que s'il élaU découvert il serait mis en pièces, après avoir inutilemeni cherché une issue à ce cabinet, il se jeta aux genoux de son frère et se confessa, car d'un instant à l'autre, il s'attendait à être massacré. Cependant, contre toute espérance, il ne fut pas découvert. Le peuple s'amusa à piller l'hôtel, la cupidité l'emportant sur la vengeance, et en démcublant les magnifiques chambres, enrichies de splendides tapisseries et de riches garnitures de cheminée, on oublia le petit cabinet perdu oii s'était réfugié le chancelier.
Pendant tout ce temps on était réuni chez la reine , il y avait à cette réunion toutes les princesses, et parmi elles cette pauvre reine d'Angleterre, qui avait quitté un royaume en révolution pour venir demander asyle à un autre royaume plein de troubles. Quant au cardinal , il était travaillant dans le petit cabinet de la reine, avait prèsde lui l'abbé delà Rivière, et quelques-uns des seigneurs de la cour qu'il regardait comme ses plus fidèles. En ce moment arriva un Iiomme que le chancelier Séguier, tout en fuyant, avait envoyé au Palais-Royal pour prévenir la reine et le cardinal de la situation où il se trouvait. La reine fit aussitôt appeler le maréchal de la Melleraie, lui ordonna d'aller au secours du chancelier. Le maréchal partit aussitôt avec les gendarmes et les chevau-légers.
Pendant ce temps on interrogeait le messager. Comme il n'avait aucun motif pour dissimuler, il dit la vérité tout entière, c'est-à-dire que Paris était soulevé, que des chaînes étaient tendues à toutes les extrémités des rues , qu'à chaque pas on rencontrait des barricades gardées par les bourgeois, et que, tout en redemandant Broussel, le peuple criait de toute sa force : Vive le
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roi et le coadjiiteur! La reine aussitôt passa dans le cabinet du cardinal Mazarin avec cet homme , lui fit répéter tout ce qu'il avait dit, et il l'ut convenu qu'on enverrait quelcju'un à M. de Gondy. Le maréchal de la Meilleraie était cependant parvenu à grand' peine jusqu'à l'hôtel d'O. Une vieille femme, la seule qui lut restée, le conduisit au cabinet oîi était caché le chancelier. 11 le fit alors entourer par une garde, et l'accompagnait à pied au Palais-Royal, lorsque après quelques pas sur le quai, on rencontra la duchesse de Sully, fille du chancelier, qui, sachant ce qui se passait, venait le chercher en caresse. Le chancelier et l'évèque de Meaux montèrent dans le carosse. Le maréchal l'entoura avec les gardes, et l'on prit, le plus vite possible, le chemin du Palais-Royal. Mais comme on traversait le Pont-Neuf et qu'on passait devant la place Dauphine, le peuple qui était embusqué sur cette place, fil un feu assez vif. L'exempt du roi, qui marche toujours à la suite du chancelier, fut tué ainsi qu'un garde et plusieurs soldats. M"" la duchesse de Sully, en se jetant devant la portière, pour couvrir le chancelier de son corps, reçut une balle dans le bras; heureusement c'était une balle morte qui ne lui fit qu'une forte contusion. On arriva ainsi au Palais-Royal , et à la vue de M"" de Sully blessée, du chancelier presque mort de peur, et de M. l'évèque de Meaux qui n'en valait guère mieux , la cour comprit que pour cette fois c'était une chose sérieuse, et qui valait la peine qu'on y réfléchit.
Un instant après revint à son tour le messager qu'on avait envoyé au coadjuteur. C'était l'argentier de la reine ; il avait trouvé M. de Gondy à l'archevêché ; mais celui-ci avait déclaré que n'ayant aucune influence sur le peuple, il ne pouvait que témoigner à la reine et au cardinal le regret qu'il éprouvait du mépris qu'on faifait de leur autorité. 11 était évident que cette réponse était une défaite, car tous les rapports prouvaient au contraire que le coadjuteur était alors plus influent que jamais sur le peuple de Paris. En ce moment, on annonça à la reine que le parlement qui s'était assemblé ce jour-là de très bon matin , s'avançait en corps et en habit vers le Palais-Royal après avoir décrété contre Comminges, lieutenant des gardes de la reine, qui avait exécuté les arrestations de la veille, et avoir déclaré qu'il était défendu à tous gens de guerre, sous peine de vie, d'exécuter à l'avenir de pa-
reilles commissions. La marche du parlement, au reste, était un triomphe; on abaissait les chaînes devant lui, on ouvrait les barricades, et tout le peuple suivait en criant : Broussel! Broussel!
Bientôt on annonça que le parlement était à la porte du Palais. Toute furieuse que fût la reine, il n'y avait pas moyen de lui en défendre l'entrée, elle ordonna donc qu'il fût introduit.
Un instant après la députation entra, elle avait a sa tète le premier président et le président de Mesme, les autres membres étaient restés dans la cour.
Le président voulut parler; mais ce fut la reine qui, se levant et marchant à lui , prit la parole :
— N'est-ce pas une chose bien étran'çe et bien honteuse, messieurs , dit-elle, que du temps de la feue reine , ma belle-mère , vous ayez vu arrêter et conduire en prison M. le Prince, sans avoir montré aucun ressentiment, et que pour ce misérable Broussel vous et votre peuple fassiez tant de choses, que la postérité regardera avec horreur la cause de tant de désordres, et que le roi. mon (ils, aura un jour sujet de se plaindre de votre procédé et de vous en punir !
Le président laissa achever la reine, puis quand elle eut fini : — Oserai-je vous faire observer. Madame, dit-il, que ce n'est pas l'heure des récriminations, et qu'en l'état où est le peuple il ne faut penser qu'au remède qui peut le calmer. Quant à moi , Madame , ajouta-t-il , mon avis est que vous devez vous épargner la douleur de vous voir reprendre votre prisonnier par force, en nous le rendant de votre propre volonté et de votre bonne grâce. — ■ Il est possible que vous voyiez la chose ainsi, reprit la reine, mais ce que je vois, moi , c'est qu'il est impossible de faire ce tort à l'autorité royale que de laisser inipuni un honuue qui l'a attaquée avec tant de violence.
— Est-ce donc votre dernier mot , Madame , dit le président , et refusez-vous absolument ce qu'on vous demande?
— Oui, répondit la reine, tant qu'on me le demandera comme on le fait. Vous avez dû voir par la douceur de ma régence quelles étaient mes intentions; j'ajouterai qu'en mon particulier je serais peut-être disposée à lui pardoiuier, mais, vous le savez bien vousmêmes, messieurs, il y a une certaine .sévérité à laquelle les rois sont obligés pour contenir les peuples dans quelque crainte.
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El sur ce la reine leur tourna le dos et rentra clans le cabinet où était Mazarin. Le président la fit alors supplier de revenir et de leur accorder encore quelques minutes d'entretien.
Cène lut pas la reine qui sortit, mais le chancelier, il venait dire à messieurs du parlement, que s'ils témoignaient à l'avenir plus de respect au\ volontés du roi, la reine de son côté leur ferait toutes les grâces qui dépendraient d'elle.
Le président demanda l'explication de cette réponse. Alors le chancelier dit que si le parlement voulait s'engager à ne plus s'assembler sur les affaires d'état, et à ne plus contrôler les édits , la reine leur rendrait les prisonniers.
Le parlement se relira en disant qu'il allait délibérer sur cette proposition. Il sortit alors du Palais-Royal dans le même ordre qu'il y était entré. Mais comme il ne disait rien au peuple de la liberté de Broussel, au lieu des acclamations qui l'avaient accompagné à sa venue, il ne trouva plus qu'un morne silence au retour. A la barrière des Sergents où était dressée la première barricade, les interpellations, les murmures commencèrent. Mais le premier président les apaisa en disant que la reine avait promis qu'il serait l'ait satisfaction au peuple. A la seconde barricade , les interpellations, les murmures recommencèrent et furent apaisés par le même moyen; mais à la Croix-du-Trahoir le peuple ne voulut plus se payer de cette monnaie ; il se fit un grand tumulte , et un garçon rôtisseur, s'avançant à la tête de deux cents hommes, et mettant sa hallebarde contre la poitrine du premier président : — Ah! traître, lui dit-il, voilà donc comme tu défends nos intérêts! Retourne au Palais-Royal à l'instant, et si tu ne veux pas être massacré toi-même , ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.
A cette menace le désordre se mit dans le parlement , cinq ou si\ présidents à mortier, une vingtaine de conseillers se jetèrent dans la foule et parvinrent à s'échapper. Seul, et quoiqu'il courût plus grand risque que tous les autres , le premier président ne s'intimida point, et conservant toujours la dignité de la magistrature , il rallia autour de lui ce qu'il put de sa compagnie et reprit à petits pas le chemin du Palais-Royal.
On y était déjà prévenu de ce qui venait de se passer. D'ailleurs la rumeur de celte populace arrivait jusqu'à la chambre de la reine ; on entendait les cris et les menaces qui poursuivaient le
retour du parlement. Cette fois les députés trouvèreul la reine plus disposée à les entendre; et les dames de la cour s'étant jetées à ses pieds, en la suppliant, elle ne résista plus. — Eli bien! Messieurs , dit-elle , voyez donc à ce qu'il est à propos de faire.
Le parlement s'assembla dans la grande galerie , et délibéra ; puis après une heure , il revint trouver la reine. Le premier président , au nom de la compagnie , lui protesta de sa fidélité et de celle de ses collègues, puis il lui rendit compte de la délibération. Celte délibération portait qu'il ne serait fait aucune assemblée jusqu'après la Saint-Martin.
C'était, comme on le voit, une trêve et non pas une paix ; mais les choses eu étaient à ce point, qu'il ne s'agissait plus d'imposer la loi, mais de la recevoir. La reine parut se contenter de ce semblant de concession ; elle donna à l'instant niénie une lettre de cachet pour mettre en liberté le prisonnier, et un carosse du roi fut commandé pour aller le chercher en toute diligence.
Cette fois le parlement sortit du Palais-Royal aussi triomphant ([ue la reine était humiliée. Le peuple et les bourgeois l'attendaient pour lui demander compte de cette seconde ambassade. 11 répondit qu'il avait la liberté de Brousscl ; mais le peuple ne l'eût pas voulu croire, si un neveu du prisonnier qui s'était emparé delà lettre de cachet, ne l'eût montrée tout ouverte, en disant que le lendemain , à huit heures du matin, Broussel serait à Paris. Cette promesse calma un peu la colère du peuple ; mais comme il craignait qu'on ne le trompât encore , ainsi qu'on avait fait la veille, ii déclara qu'il resterait sous les armes toute la nuit, et que si le lendemain , à dix heures du matin , Broussel n'était pas de retour, il saccagerait le Palais-Royal , n'y laisserait pas pierre sur pierre , et pendrait le Mazarin sur ses ruines.
Aussi l'alarme fut-olle grande à la cour. Les bourgeois tiraienlincessamment, et le bruit de leur fusillade faisait croire à chaque instant qu'on en venait aux mains. Les révoltés étaient si près de la maison du roi, que les sentinelles des gardes et celles de la rue Saint Honoré n'étaient qu'à dix pas l'une de l'autre. La reine ellemême, malgré sa fermeté, ne put fermer l'œil de toute la nuit. Les menaces populaires n'avaient point été cachées au ministre ; aussi demeura-t-il dans son cabinet tout botté et prêt à monter à cheval. H avait un corps de garde chez lui, un autre à sa porte,
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et un régiment de eavalerie l'altciidait dans le bois de Boulogne pour l'escorter dans le cas où il serait contraint de sortir de Paris. L n italien , qui était à son service , dit le lendemain à M"'° de Motte- \illc que pour tout le royaume de France il ne voudrait pas passer luie seconde nuit pareille à celle que lui et son maître venaient de passer.
Le jour suivant, les cris, les menaces et les insolences redoublèrent. Les bourgeois criaient tout liaut qu'ils allaient envoyer chercher le duc de Beaulbrt et le mettre à leur tète. Lorsque neuf heures sonnèrent et qu'on vit que le prisonnier n'était pas de retour, ce fut un tel redoublement de vociférations que la reine et Mazarin eiïrayés furent près de partir. Knfiu, à dix heures, les menaces et les malédictions se changèrent en cris de triomphe : Broussel venait do reparaître , le peuple l'apportait dans ses bras .
au milieu des chaînes détendues et des barricades rompues pour le laisser passer. On le conduisit ainsi droit à Notre-Dame, où un Te Deum fut chanté. Mais le pauvre conseiller, tout honteux de ce grand bruit qui se faisait à son occasion, n'attendit point que la messe fût finie, et s'échappant par une petite porte de l'église, il se sauva chez lui, étonné lui-même d'une popularité dont jusqu'à ce jour il ne s'était pas douté. Pendant ce temps le parlement
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assemblé , maître de la ville , sentant sons sa main et on sa pnissance entière le roi , la reine et le ministre , rendait larrèt snivant :
« La conr, crjonrd'luii les chambres assemblées ; onï le prévôt des marchands de cette ville, snr les ordres (|n"il avait donnés on conséqnence de l'émotion qni était arrivée le jour de dovanl-liior, hier et ce matin ; onî aussi le procureur-général du roi , a ordonné que toutes les chaînes tendues et barricades fuites par les bourgeois seront détendues, démolies et ôtées; enjoint à eux de se retirer chacun chez soi, et s'appliquer à leurs vacations, l'ait on Parlement, le 28 août Ki/iS. »
Deux heures après, les barricades étaient rompues, les chaînes .levées, les boutiques ouvertes, et Paris se montrait aussi tranquille que si tout ce qui venait de s"v|)asscr n'eût été qu'un songe.
Quelques jours auparavant Mazarin avait dit que le parlemeni était comme les écoliers q«i froudeul dans les fossés de Paris, et qui se séparent dès qu'ils voient le lieutenant-civil, pour se rassembler do nouveau dès qu'il est ('loigné.
Cette plaisanterie avait été rapportée au parlement qu'elle avait fort blessé. Le matin des barricades, le conseiller Barillon voyant comment les choses tournaient , se mit à chanter le couplet suivant qu'il improvisa sur un air à la mode :
<■ Tu vcnl (II- Fronde A soiilflô ro iiiiiliii; • .le crois qiril groiuk" (Contre le Mazarin :
In vont (le l'rond»' A .soulllô ce niiitiii. >'
Le couplet fit fortune; on appela les partisans do la cour les Micariu.s, et ceux du parlemeni les Froutlriirs. Le coadjntenr el ses amis (pii, comme on l'a vu, avaient fait le mouvement, acceptèrent la dénomination et prirent des cordons de chapeau (pii avaient la forme d'une fronde. Aussitôt le pain, les gants, les mouchoirs, les éventails, les écharpes , tout fut à la l'rondo. Mainlenant la révolution pouvait venir : le nom sons lo((uol elle devait être inscrite aux registres populaires était tro\ivé.