‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

(;on(16 se dc^clare pour la cour, — Arrivée du duc de Beaufort à Paris. — Histoire du jeune Tanrrède de Rohan. — Mesures des Frondeurs. — Dénùnient de la reine d'Angleterre. — Le comte d'Harcourt. — Mission qu'il reçoit. — Succès des Parisiens. — La premiiTe aux Corinlldens. — Mort du jeune Tancrède. — Condé attaque et prend Cliarenton. — Aiïaire de Ville-Juif. — Démarches paciliques de la cour. — Négociations particulières. — Traité général. — Fin du premier acte de la guerre civile. — Révolution en Angleterre.

EPE>DAM l'effroi avait été grand à Saiilt-Gerniain quand on apprit toutes ces nouvelles, d'autant plus grand que le prince de Coudé étant à Cliarenton , on eut peur un instant qu'il ne se réunît au prince de Conti et à M"" de Longueville.

Mais tout au contraire : il accourut, furieux contre son frère et contre sa sœur, et prenant par la main un petit bossu qui mendiait à la porte du palais : — Tenez, madame, dit-il à la reine, voici le général des Parisiens,

Il faisait allusion à son frère le prince de Conti. Cette saillie fit beaucoup rire la reine , et la gaîlé du prince de Condé , la façon méprisante dont il parlait des rebelles, rassurèrent la cour. De leur côté, les Frondeurs répondaient par des couplets. Lorsqu'on sul à Paris celle colère du prince de Condé

contre M. de Coiili, et ses grands préparatifs de bataille, on fit aussitôt ce couplet :

Condé , quelle sera ta gloire

Quand tu gagneras la victoire

Sur l'oiririer et le marchand'.'

Tu vas faire dire à ta mère :

« Ah que mon grand fds est méchant !

11 a battu son petit frère. »

Les Mazarins aussi n'étaient pas en reste de satires. C'élail une justice à leur rendre. Dans cette singulière guerre il y eut plus de chansons de faites que de coups de canon de tirés, lis répondirent au couplet contre M. de Condé par un couplet contre M. de Bouillon :

Le brave monsieur de Bouillon

Est incommodé de la goutte ; Il est hardi comme un lion , Le brave monsieur de Hoiiilloii.

Mais, s'il faut rompre un bataillon Ou mettre le prince en déroute, Ce brave monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.

Corflnie on le voit, l'épigrainnie était devenue une arme, et ses blessures, pour n'être pas mortelles, n'en étaient pas moins cuisantes. Les femmes surtout eurent fort à en souffrir, et ceux qui sont amateurs de scandales, pourront consuller le recueil qui fut fait pour M. de Maurepas et qui ne comprend pas moins de quarante-quatre volumes.

Sur ces entrefaites arriva à Paris un nouveau compétiteur au généralat ; c'était le duc de Beaufort qui , depuis sa fuite de Vinrennes, était resté errant dans le Vendomois, et qtii venait réclamer sa part de rébellion. Il y avait droit : on la lui donna.

Son arrivée, au reste, fit grand bruit à Paris où nous savons qu'il était adoré. D'ailleurs le coadjutetir l'avait préparée. M. de Beaufort lui avait à l'avance fait parler par Montrésor et lui avait olTcrt son alliance. Cette alliance devait naturellement être celle du renard et du dogue : la rtise d'un côté, la force de l'autre. Le coadjuteur s'était aperçu que M. de Bouillon était à M. de Conti ce que le maréchal do La Motle était à M. de Longueville, et ce

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que le duc d'Elbœuf était pour lui-même ; il pensa qu'il lui fallait un général à lui, et il produisit le duc de Beaul'ort.

Le jour de son arrivée il le promena dans les rues de Paris et ce lut un triompiic. J^e coadjuteur le nommait, le montrait et le louait. Dans la rue Saint-Denis et dans la rue Saint-Martin ce fut conuue une émeute. Les hommes criaient : Vive Beanfort! les femmes se jetaient sur ses mains qu'elles baisaient; les dames de la halle surtout avaient pour lui un enthousiasme dillicile à décrire, et lorsqu'il fut arrivé dans leur quartier, il fallut qu'il descendit de voiture et se laissât embrasser tout à leur loisir. 11 y eut plus : l'une d'elles, qui avait une fort belle fdle de dix-sçpt ans, la lui

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amena, en lui disant que le plus grand honneur qui put arriver ii sa famille serait qu'il daignât lui faire un enfant. Le duc de Beaufort répondit à celte mère complaisante qu'elle n'avait qu'à conduire le soir même la fille à son hôtel , et qu'il ferait ce qu'il pourrait pour accomplir son désir. La mère n'y manqua point , cl Rochefort , qui raconte cette anecdote , assure que l'une et l'autre s'en retournèrent le lendemain matin fort satisfaites.

Lorsqu'on apprit cette réception triomphale à Saint-Cermain.

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OU appela M. dcBeaurort par (U'rision le Roi des Halles, et le nom lui en est resté.

Cependant Paris se peuplait de princes qui venaient prendre parti contre la cour, et de seigneurs qui venaient servir sous eux. Le parlement comptait déjà au nombre de ses détenseurs le prince de Conti, le duc de Longuevillc, le comte d'Elbœuf, le duc de Bouillon, le duc de Clievreuse, le maréclial de La Motte-lloudancourl. le duc de Brissac, le duc de Luynes, le marquis de Yitry, le prince de Marcillac, le marquis de ^oirmoulier, le marquis de La Boulaie, le comte de l'iesque, le comte de Maure, le marquis de Laigucs, le comte de Matlia, le marquis de Fosseuse, le comte de Montrésor , le marquis d'Aligre , et le jeune et beau Tancrède de Rolian, qu'un arrêt du parlement avait déclaré ne devoir s'appeler que Tancrède.

C'était une touchante histoire que celle de ce jeune homme , et qui n'a pas fait un des épisodes les moins curieux et les moins poétiques de cette singulière guerre. Disons-en quelques mots.

Sa grand'mère était celte Catherine de Parlhenay Soubise, ennemie si déclarée d'Henri IV, qu'elle a écrit contre lui un des plus curieux pamphlets du temps. Elle ne voulait pas à toute force que son fils lût duc, répétant sans cesse ce cri de guerre des Rolian : Roi ne puis , prince ne (lui fine , Rolian je suis.

Quoi qu'elle eût dit et fait, son fils fut duc, et, ce qui était à cette époque bien plus déshonorant encore pour une grande famille, il fut auteur. 11 est vrai que tout en écrivant il resta ignorant comme un grand scignein*. Dans son voyage d'Italie, publié par Louis EIzévir à Amsterdam en lG/i9, il attribue les /'«Hr/rc/f* à Cicéron ; ce qui fait dire à Tallemant des Réaux : — Voilà ce que c'est que de ne pas montrer ses ouvrages à quelque honnête homme. Ce duc de Rohan avait épousé Marguerite de Bethune Sully. Ce fut la mère de Tancrède. Cette duchesse de Rohan était fort galante : elle avait eu bon nombre d'amants et entre autres M. de Caudale, qu'elle brouilla successivement avec le duc d'Epernon son père, puis avec Louis XIII , et qu'enfin elle fit faire huguenot. Aussi disait-il : — Il faut en vérité que M"" de Rohan m'ait jeté un sort, car elle m'a brouillé avec mon père, {ivec le roi et avec Dieu; elle m'a fait mille infidélités, et cependant je ne puis me détacher d'elle.

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M°" de Rohan cl M. de Caudale étaient à Venise quand elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Comme il y avait tout lieu de penser que M. de Rolian ne voudrait pas reconnaître un enfant qu'il avait les plus fortes raisons pour ne pas croire le sien , M""^ de Rohan revint à Paris. Caudale l'y suivit quelque temps après, et M"" de Rohan étant accouchée d'un garçon , ce garçon fut baptisé sous le nom deTancrèdcLebon et porté chez une M'"" Millet, sage-femme. Lebon, dont on avait donné le nom à l'enfant, était le valet de ciiambre favori de M. de Caudale.

M"" de Rohan avait une fille, qui, marchant sur les traces de sa mère, était, dès l'âge de douze ans, la maîtresse de M. de Ruvigny. Une femme de chambre lui raconta un jour l'histoire de la duchesse, et comment elle était accouchée du petit Tancrède. M"-^^ de Rohan rapporte l'affaire à son amant. Ruvigny consulte et s'assure que, né pendant le mariage, l'enfant, s'il peut un jour prouver sa naissance, aura droit au nom et à la fortune de son père. Dès lors tous deux arrêtent qu'ils enlèveront Tancrède et le feront disparaître.

L'enfant n'était plus à Paris chez la sage-femme, mais en Normandie près deCaudebec, chez un nommé la Mestairie, père du maître d'hôtel de M"" de Rohan. On communique le complot à un ami commun nommé Henri de ïaillefer, seigneur de Barrière, (jui se charge de l'expédition, part pour la Normandie, enfonce une nuit la porte de la Mestairie, lui quatrième enlève le petit Tancrède et le transporte en Hollande, oîi il le met chez son frère, capitaine d'infanterie au service des États, qui le prend chez lui comme un enfant de basse naissance qu'il élève par charité.

Sept ou huit ans se passèrent pendant lesquels M"° de Rohan se maria avec M. de Chabot, qui prit le nom de Rohan, lequel, sans cette substitution, s'éteignait dans la personne d'Henri 11, duc de Rohan, tué le 13 avril 1638, à la bataille de Reinfeld.

A la mort de son mari M"'" de Rohan avait bien eu envie de faire reparaître le pauvre Tancrède , mais elle ne savait ce qu'il était devenu , et elle l'avait inutilement fait chercher. Malheureusement M'"" de Chabot-Rohan demanda un jour conseil sur toute celte affaire à M. de Thon , le même qui fut exécuté avec Cinq-Mars : elle avait toujours peur de voir revenir Tancrède.

Soit indiscrétion, soit affaire de conscience, de Thou vint redire

N'i^ittiiie

cette confidence à la reine , laquelle , à son tour, eu parla à M"" de Lansac qui finit par raconter un jour toute cette histoire à M"" de Kohan elle-même.

C'était en 1645 seulement que M"" de Rohan avait appris que son fils vivait encore et avait su en quel lieu il était. Aussitôt elle envoya son valet de chambre en Hollande avec ordre de ramener sou fils à tout pri\. Ce valet de chambre , qui se nommait Jean Rondeau, s'ouvre au jeune homme qui s'écrie : — Ah! je savais bien que j'étais gentilhomme , car je me souviens toujours que tout enfant j'ai été plusieurs fois dans un carosse où il y avait des armoiries.

Rondeau et le jeune Tancrède arrivèrent à Paris.

M"" de Rohan était mal avec sa fille et son gendre. Elle avait donc un double motif pour faire reconnaître Tancrède : l'amour maternel d'abord, cette haine ensuite. Elle prépara un factum pour le parlement, dans lequel elle présentait Tancrède de Rohan comme son fils , disant qu'elle avait été forcée de le cacher, do peur que le cardinal de Richelieu ne poursuivît en lui le dernier rejeton mfde du dernier chef protestant.

Chose étrange! au milieu de ses cheveuv noirs, le jeune homme avait une touffe de cheveux blancs comme M. de Rdfian eu avait eu une toute sa vie. Mais cela ne sudisait i)as pour qu'il iVit reconnu coumie l'héritier du nom et de la fortune des Rolian. On produisit l'acte de baptême, et il fut reconnu que Tancrède avait été baptisé sous le nom de Lebon.

D'ailleurs le prince de Condé , tout puissant alors , avait pris parti pour M"" de Rohan -Chabot, qui servait ses amours avec M"* de Vigean , et comme la majorité des juges était catholique , il n'avait pas eu de peine à les prévenir contre M"" de Rohan et son fils. Aussi, lorsque l'arrêt du conseil privé ordonna que l'alTaire serait portée devant la graud'chambre réunie à la chambre de l'édit , et à la Tournelle , M"" de Rohan , de l'avis de ses conseils, avait fait défaut pour réserver à Tancrède toutes les exceptions résultant de sa minorité. L'arrêt avait donc été rendu sans |)laidoyer, et défense avait été faite à Tancrède Lebon de prendie le nom de Rohan.

Ce l'ut un coup terrible pour le pauvre jeune homme qu'on eiU mieux faitde laisser dans l'obscurité que de lelrainerau grand jour r, I. 45

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qui éclairait ainsi sa honte : car c'était un garçon de cœur et d'esprit , ayant liante mine quoiqu'il lût petit, ce qui ne pouvait manquer, dit un auteur du temps, sa mère et ses deux pères étant petits. Aussi, dès que l'occasion s'en était présentée, le jeune Tancrède s'était jeté dans le bruit et dans le tumulte, espérant s'y faire un nom assez grand pour qu'il lui donnât le droit de réclamer celui de ses ancêtres. — M. le Prince, disait-il, m'a vaincu au parlement ; mais que je le rencontre sur la grande route de Charenton, et l'on verra lequel de nous deux cédera le pas à l'autre.

Un jour on lui faisait observer qu'il se fatiguait outre mesure, ne quittant les armes ni le jour ni la nuit, et se jetant dans toutes les escarmouches. — En l'état oii je suis, répondit-il, il m'est défendu de m'endormir ; si je n'ai quelque mérite par moi-même, vous voyez bien que le monde sera de l'avis du parlement.

N'est-ce pas que ce beau et jeune Tancrède, que nous allons bientôt retrouver sur son lit de mort, méritait bien cette petite digression? L'iiistorienest si heureux quand il peut évoquer devant lui, ne fût-ce que pour un instant, une de ces pâles et mélancoliques figures qui semblent n'appartenir qu'au roman.

Cependant, grâce aux mesures prises par le parlement, on avait à peu près fak face à tous lestlangers. L'armée' royale, qui montait à sept ou huit mille iiommes, tandis que les milices organisées dans Paris s'élevaient à plus de soixante mille, avait bien essayé d'occuper Charenton, Lagny, Corbeil , Poissy et Pontoise; mais avant que ce mouvement fût opéré, tous les paysans, dans l'espérance d'un bénéfice, avaient apporté à Paris tout ce qu'ils avaient de vivres, lesquels, joints aux petits convois qui passaient entre les sutures de l'armée royale, sullisaient à approvisionner la Capitale. De plus, en exécution de l'arrêt rendu contre Mazarin, on avait saisi tous ses biens, meubles et immeubles, ainsi que les revenus de ses bénéfices, et comme pour prouver à la cour qu'on ne manquait pas d'argent , on porta quarante mille livres à la reine d'Angleterre qui était restée au Louvre où depuis six mois la cour la laissait mourir de faim.

En effet, quelques jours avant le départ du roi, le coadjuteur avait été faire visite à la reine d'Angleterre qui le fit entrer dans la chambi'e de sa fille , et lui montrant celle-ci qui était couchée, lui avait dit : — Vous voyez, monsieur le coadjuteur, je suis venue

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tenir compagnie à ma pauvre Ilenrlelte qui est un peu malade et qui n'a pu se lever faute de feu.

Cette pelitc-fiiled'JIcnri-le-drancl, cette /;«Hr/r//fHnWte, comme l'appelait sa mère, qui ne pouvait se lever faute d'un fagot qu'économisait sur elle le cardinal Mazarin, était celle qui devint plus tard femme de Monsieur, frère de Louis XIV.

En même temps, la cour éprouvait un échec en Normandie. Rlle avait appelé auprès d'elle le comte d'Harcourt, cadet du duc d'Flbœuf, qu'on avait surnommé cadel à ta perle, à cause d'une seule perle qu'il portait à l'oreille. C'était un grand général de haute réputation , qui avait fait avec succès les guerres d'Italie , et qui avait remplacé le maréchal de La Motte-Iïoudancourt , en Espagne. Autrefois, dans un combat particulier, il s'était battu contre Bouteville et avait eu l'avantage. C'est pourquoi le cardinal de Richelieu avait jeté les yeux sur lui et l'avait fait venir au Palais-Cardinal. D'Harcourt, qui connaissait la rigueur des édits, s'était rendu à l'ordre du ministre, médiocrement rassuré sur ce qui allait se passer. En elTet, Richelieu l'avait reçu avec son visage le plus sévère.

— Monsieur le comte , lui avait-il dit , le roi veut que vous sortiez du royaume.

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— Monseigneur, répondit le comte , je suis prêt à obéir.

— Oui, reprit le cardinal en souriant, mais comme commandant des forces navales.

En effet, d'Harcourt était sorti de France à la tête des forces navales, qui n'étaient pas grand' chose à cette époque, et avait, contre toutes les espérances , repris les îles Saint-Honorat et Sainte- Marguerite. Après la mort de M. Le Grand, la reine lui avait donné la charge de grand écuyer, dont il avait fort besoin, car si son frère d'Elbœuf, qui était l'aîné, manquait toujours d'argent, à bien plus forte raison lui , qui était cadet. Aussi disait-il que ses deux fils s'appelleraient l'un La Verdure, et l'autre La Violette. Il indiquai! ainsi qu'ils seraient simples soldats. Au reste, avec tout son courage il se laissait conduire par le premier faquin venu ; ce qui faisait dire au cardinal de Richelieu , un jour qu'on lui proposait le comte d'Harcourt pour une mission : — Encore faudra-t-il savoir si son apothicaire sera d'avis qu'il s'en charge.

Le comte d'IIarcoxu't celte fois avait reçu mission de s'emparer de Rouen au nom du roi et de remplacer le duc de Longuevillc dans son gouvernement. Mais le parlement de Rouen , travaillé par M. de Longueville, et suivant l'exemple du parlement de Paris, ferma les portes de la ville au comte d'Harcourt; et comme le comte était venu sans argent et sans soldats, seuls leviers avec lesquels on ouvre ou brise les portes, force lui fut de se retirer.

Tous ces événements donnaient du courage aux Parisiens assiégés, qui commencèrent à faire des sorties, drapeaux déployés. Sur ces drapeaux on lisait : Nous cherchons notre Roi. A la première sortie qu'on fit avec cette singulière devise, on prit un troupeau de cochons qu'on ramena triomphalement dans la ville; il ne faut pas demander si ce singulier succès excita l'hilarité des Parisiens.

Peu à peu on s'aguérit et chaque jour amena une escarmouche. Le duc de Beaufort sortit avec un corps de cavalerie et d'infanterie pour livrer bataille au maréchal de Grammont; mais il rentra en disant que le maréchal avait refusé la bataille ; ce qui passa pour un succès.

H est vrai que ce succès fut bien vite compensé par un échec qu'éprouva le chevalier de Sévigné qui commandait un régiment levé par l'archevêque de Corinthe. Cette fois la déroute des non-

velles recrues fut complète, et l'on appela cette afifaire la première aux Corinthiens.

En échange, le duc d'Elbœuf reprit le poste deCharenton abandonné par le prince de Condé et y fit conduire du canon. Mais, comme si toute cette guerre , pour l'essembler tout à fait à un jeu, ne devait procéder que par partie et revanche, le marquis de Vi- Iry fut attaqué près de Vincennes par deux escadrons de cavalerie allemande qui lui tuèrent une vingtaine d'hommes, et il se retira en laissant parmi les prisonniers Tancrède de Rohan, blessé à mort.

Alors le caractère du pauvre jeune homme ne se démentit pas. Se sentant atteint mortellement , il ne voulut jamais dire qui il étail et parla hollandais jusqu'à sa mort. Comme on avait pensé cependant que c'était un gentilhomme de distinction, on exposa le cadavre qui fut reconnu. C'est ainsi que mourut loin de sa mère l'orphelin qui avait été élevé loin de sa mère , et qui avait vécu loin de sa mère. M"" de Rohan reçut cette nouvelle à Romorantin, où elle s'était retirée.

l ne pareille guerre devait paraître au vainqueur de Rocroy et deLcns bien futile et bien fatigante. Aussi résolut-il de donner un jour lui-même et sérieusement, il laissa fortifier Charenton, donna le temps d'y loger trois njille hommes de garnison, d'y conduire de r.artillerie ; puis il se disposa à l'emporter.

Le 7 février, au soir, M. de Chanleu, qui commandait ce poste, eut avis que le duc d'Orléans et M. le Prince marchaient contre lui avec sept ou huit mille hommes de pied, quatre mille chevaux et du canon. 11 envoya aussitôt prévenir M. le prince de Conli en lui demandant ce qu'il devait faire.

On tint conseil chez M. de Bouillon, qui avait la goutte, et qui jugeant la place intenable , fut d'avis de retirer Chanleu et ses hommes, en laissant seulement un poste pour défendre le pont. Mais M. d'Elbopuf, qui aimait cetollicier et qui voulait lui donner cette occasion de se signaler, fut d'un avis contraire , auquel se joignirent le duc de Beaufort et le maréchal de La Motte. On écrivit donc à Chanleu de tenir, en lui disant qu'on viendrait à son secours avec la garnison de Paris. Mais quoiqu'on eût commencé à faire défiler les troupes à onze heures du soir, elles ne furent en bataille qu'à huit heures du malin.

C'était trop lard : dès la pointe du jour M. le Prince avait atta-

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que Cliareiiton. Aux |)i"emiers coups de feu, le duc de Cliàtilloii , Gaspard de Coligny, IVère de celui qui était mort de la blessure que lui avait faite le duc de Tiuise au duel de la place Royale, reçut une balle tout au travers du corps et tomba. Le prince de Coudé reprit sa place et se précipita avec son ardeur accoutumée dans les retrancliemcnts où Chanleu se fit tuer, mais qui furent pris.

Le lendemain le duc de Cliâtillon mourut tenant le bâton de maréchal que la reine lui avait envoyé, et qu'il n'avait possédé ([u'une beure.

A la faveur du cond)at de la veille , le marquis de Noirmoutier avait fait un détachement de mille chevaux et était sorti de Paris sans être aperçu pour aller au devant d'un convoi qui venait d'Ftampes. Comme le surlendemain on ne le voyait pas revenir, le 10, M. de Beaufort et M. le maréchal de La Motte sortirent pour favoriser son retour. Mais dans la plaine de Ville-Juif on trouva le maréchal de Grammont avec deux mille hommes de pied, des gardes suisses et françaises et deux mille chevaux. Ces derniers étaient commandés par Charles de Bauveau, seigneur de Nerlieu. A peine celui-ci, qui était un des plus braves gentilshommes de l'armée royale, eut-il vu le corps du duc de Beaufort qu'il fondit dessus. Mais aux premiers coups portés* Nerlieu tomba mort; ce qui n'empêcha pas le combat de se continuer avec tant d'acharnement que M. de Beaufort s'étant pris corps à corps avec un nommé Briolles, celui-ci lui arracha son épée des mains. Au même instant M. de La Motte étant venu au secours du duc, les Mazarins furent forcés de plier. En ce moment le convoi parut , et le maréchal ne voulut pas pousser plus loin sa victoire , disant que les ennemis seraient assez battus s'il parvenait à faire entrer le convoi dans Paris.

il y entra effectivement, escorté de près de cent mille hommes qui étaient sortis en armes au premier bruit qui avait conru par la ville que le duc de Beaufort était engagé avec l'ennemi.

Le 12, le commandant de la porte Saint-Honoré vint avertir le parlement qu'un héraut revêtu de sa cotte d'armes et précédé de deux trompettes, demandait à être introduit; il était porteur de trois lettres, une pour le parlement, l'autre pour le prince de (]onti, la troisième pour l'Hôtel-de-Ville.

A celle nouvelle , il y eut une grande agitation : mais poussé par

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le coadjiiteiir, le conseiller Broussel se leva et dit qu'on n'envoyait d'Ordinaire de héraut qu'à ses égaux ou à ses ennemis. Or, le parlement n'étant ni l'égal ni l'ennemi du roi ne pouvait recevoir sou héraut.

Ce biais, tout subtil qu'il était, fut accueilli avec acclamation. On décida qu'on enverrait une députation au roi pour savoir quelles ouvertures il avait à faire au parlement, et l'on renvoya le héraut en faisant demander un sauf-conduit pour la députation.

Le surlendemain le sauf-conduit arriva et la députation parlil.

Mais ce n'était pas publiquement que les vraies démarches se faisaient : pendant que la députation s'acheminait vers Saint-Germain , M. de l'iamarens venait faire une visite au prince de Marciilac qui, blessé d'un coup de mousquet dans une escarmouche ([u'il avait engagée à Bric-Conite-Robert, commençait à avoir assez de cette petite guerre ; il était chargé , de la part de l'abbé de La Rivière, défaire des propositions secrètes aux chefs des rebelles. D'abord on offrait au prince de Conti son entrée au conseil et une place forte en Champagne, pourvu qu'il abandonnât à l'abbé de La Rivière le chapeau de cardinal auquel il avait prétendu. Cette dernière condition aurait pu être placée la première * attendu que quitter l'église, était la chose la plus agréable que l'on put proposer à M. de Conti.

Quant à M. de Longueville, qui devait amener de Rouen un secours à Paris, on lui proposait, s'il voulait retarder ce secours, outre les anciens gouvernements, le gouvernement du Pont-del'Arche et une charge à la cour. On promettait, en outre, à M. de Bouillon d'en finir définitivement avec lui du rachat de la ville de Sedan , qui traînait depuis si longtemps.

Toutes ces propositions, jointes aux bonnes paroles que donna la reine aux envoyés, et à l'arrivée d'un agent espagnol qui vint pour proposer la médiation de l'archiduc Léopold , lequel , écrivait-il , ne voulait plus traiter avec le cardinal, mais avec le parlement , amenèrent une espèce de trêve, pendant laquelle cent muids de blé devaient entrer par jour dans Paris, et des conférences avoir lieu à Rueil.

Trois jours après, ces conférences s'ouvrirent. Pendant qu'elles avaient lieu , deux grandes nouvelles arrivaient au parlement : la première , que le duc de Longueville marchait sur Paris avec dix

mille lioiiinies qu'il amenail de Rouen, au secours de la capitale : la seconde , que M. de Tureniie venait de se déclarer pour le parlement.

. C'étaient là deux riches nouvelles ; aussi écrivit-on aux plénipotentiaires de tenir ferme. Mais ceux-ci voyant, d'un côté, le duc d'Orléans exaspéré et le prince de Condé menaçant, de l'autre, le peuple exalté et le parlement décidé à tenir jusqu'au bout, puis, au milieu de tout cela, l'Espagne prête à profiter de nos guerres civiles, prirent sur eux de signer tout d'un coup; et le 13 mars, les articles suivants furent arrêtés :

\° Toutes les hostilités cesseraient de part et d'autre , les passages redeviendraient libres , et le commerce serait rétabli;

2° Le parlement se l'endrait à Saint-Germain pour y tenir un lit de justice ;

3° 11 ne serait fait dans l'année aucune assemblée de chambre , si ce n'était pour mercuriales et réceptions d'oHiciers;

4° Dans le narré de la déclaration à publier, il serait parlé de l'intention du roi pour l'exécution des déclarations de juillet et octobre 1648 ;

5° Tous les arrêts du parlement, rendus depuis la sortie du roi. demeureraient nuls et non avenus ;

6° Il eu serait de même des lettres de cachet et déclarations du roi au sujet des mouvements derniers;

7° Les gens de guerre, levés en vertu des pouvoirs du parlemeul et de la ville, seraient licenciés;

8° Le roi ferait retirer ses troupes des environs de Paris;

9° Les habitants de Paris poseraient les armes ;

10° Le député de l'archiduc serait renvoyé sans réponse ;

11° Les meubles seraient rendus aux particuliers, et l'arsenal et la Bastille au roi;

12° Le roi pourrait emprunter, au denier douze, cette année et l'année suivante, les sommes dont il aurait besoin ;

13° Le prince de Conti et tous autres qui avaient pris les armes, seraient conservés en leurs biens, charges et gouvernements, s'ils déclaraient, le duc de Longueville dans dix jours et les autres dans quatre, qu'ils acquiesçaient au traité , faute duquel acquiescement, le corps de ville ne prendrait plus aucune part dans leurs intérêts ;

ili" Le roi retournerait à Paris dès que les atlaires de l'État le pourraient permettre (1).

11 y avait au traité général un petit inconvénient : c'est qu'il s'était fait si vite qu'il n'avait pas permis aux traités particuliers de se conclure. 11 y eut donc grand bruit au parlement le jour où il lut lu, et l'on décida qu'une seconde députation serait envoyée pour établir particulièrement les intérêts des généraux.

Les généraux étaient : le prince de Conti, le duc d'Elbœuf , le duc de Bouillon , le duc de Beaufort , le duc de Longueville et le maréchal de la Motte-Houdancourt.

On devait faire aussi quelque chose pour le maréchal de Turenne qui s'était décidé un peu tard, mais qui, enfin, s'était décidé.

Alors il y eut une chose unique, et qui indique toute l'impudence et toute la vénalité de l'époque : les stipulations particulières furent portées au traité général et discutées publiquement.

Le prince de Conti obtint Damvilliers.

Le duc d'Elbœuf, le paiement des sommes dues à sa femme, et cent mille livres pour l'ainé de ses fds.

Le duc de Beaufort, sa rentrée à la cour, la grâce entière de ceux qui l'avaient aidé dans sa fuite , le recouvrement des pensions du duc de Vendôme, son père, et une indemnité pour ses maisons et châteaux que le parlement de Bretagne avait fait démolir.

Le duc de Bouillon, des domaines d'égale valeur à l'estimation qui serait faite de Sedan, une indemnité pour la non-jouissance de sa principauté , et le litre de prince accordé à lui et à ceux de sa maison.

Le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l' Arche.

Le maréchal de La Motte-Houdancourt, deux cent mille livres d'argent, sans préjudice des autres grâces qu'il plairait au roi de lui accorder.

Enfin , l'armée d'Allemagne devant être supprimée , le maréchal de Turenne serait employé selon l'estime due à sa personne et à ses semées.

Moyennant ces nouvelles conditions, !a paix ne souffrit plus au-

(1) Le rclour du roi était fort dOsirii, s'il faut en croire la pièce suivante, une des plus ori^^iiialcs certainement qni aient paru dans celle première guerre de Paris. (Voir dans l'appendice , note H.;

T. I. hf>

302 LOUIS \iv m son siècle.

cime dinîciilté, et le 5 avril, iin Te Deiim l'ut cliaiUé en grande pompe à Noire-Dame , où reparurent, comme représentants de la royauté absente , les gardes françaises et les suisses du roi.

Ainsi finit le premier acte de cette guerre burlesque, où chacun resta au dessous de sa réputation, et dont l'événement le plus important fut l'accouchement de la reine de Paris par intérim. M"" de Longueville, laquelhe, pendant son séjour à l'Hôtel-dc-Ville, mit au monde un (ils qui fut tenu sur les fonts de baptême par le prév(")t des marchands , et qui reçut les noms de Charles Paris Orléans.

Singulière coïncidence de noms , on en conviendra.

11 est vrai que pour faire compensation à toutes ces misères , il venait de s'accomplir, à soixante-dix lieues de Paris, une révolution un peu plus sérieuse.

Le 30 janvier 1649, la tête du roi Charles Stuart, tombée sur l'échafaud de White-Hall, avait été ramassée et montrée au peuple anglais comme celle d'un traître , par un bourreau voilé dont on ne sut jamais le nom.

Mais à peine trouve-t-on trace de cette grande catastrophe dans nos auteurs contemporains, tant faisaient de bruit les neuf cents pamphlets qui parurent pendant le cours de cette guerre.

11 est vrai que l'exeniple perdu pour les contemporains ne l'était pas pour la postérité : cent quarante-quatre ans plus tard, la Convention nationale devait répondre au parlement anglais en montrant à son tour au peuple français la tête de Louis XVI.

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