I.ULIS \l\ lil SON SlKCl.i
relit chez M. de Bouillon qui n'avait point encore paru en rien, et qui était au lit ayant la goutte. D'abord il hésita, mais lorsque le coadjuteur lui eut expliqué son plan, il se rendit. Séance .tenante, toute la journée du lendemain l'ut réglée, et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, 11 janvier, à dix heures du matin, le prince de (]onti, le duc son beau-lrère et le coadjuteur sortirent de l'hôtel Longuevilie dans le plus beau carosse de la duchesse; le coadjuteur élant à la portière pour qu'on le put bien voir, et s'avancèrent vers le palais. Dès les premiers pas, on put reconnaître aux cris du peuple le changement qui, grâce aux soins des curés et des oHiciers des quartiers, s'était opéré depuis la veille. Les cris de vive M. le prince deConti! retentissaient de tous côtés, cl comme on avait eu le soin de mettre l'air du triolet au-dessus dos vers, on chantait déjà non seulement le couplet qui avait été fait contre AL d'ElbœuC mais encore les couplets suivants :
Monsieur (l'Elbœiif et ses enranls l-'ont rage ii lu place Rojale, Ils vont loiis quatre plallanis Monsieur d'Klhœur et ses cnfanls.
Mais sitôt qu'il Huit liatire auv rliainps , \(lieu leur humeur mariialc, Monsieur (IT-iha-uf et ses cnraiits
I ont rage ii la place lloyale.
Vous et vos enfants, duc d'KIba'uf, (.lui logez prés de la Bastille , Valez tous quatre autant que neuf.
Vous et vos enfants, duc' d'F.iboenr.
I.e rimeur qui vous mit au bœuf Mérite quelques coups d'étrillé \ous cl vos enfants, due d'Kllia'iif.
i.)ui logez près de 1.1 Rasiille.
II faut bien qu'il soit contenté , Monsieur d'Elbceuf et sa famille :
Vraiment il l'a bien mérité; Il faut bien qu'il soit contenté.
Il nous a si bien assisté (.)u'il n'est pas sorti de la ville :
Il faut bien qu'il soit contenté Monsieur d'r.lhœuf et sa famille.
3/(/j •' LOUIS XIV lil S0.\ SlliCLK.
Ainsi les poêles de carrefour n'aviiient pas perdu de lenips pour répondre au poète de l'arclievêché, et pour reprocher à M. d'Elboq.uf la prise de Cliarcnton.
On arriva donc au milieu d'un cortège grossissant toujours, jusqu'au Palais-de-Justice. Là, M. le prince de Conti se présenta de nouveau au parlement, et comme la veille lui offrit ses services.
Puis vint le duc de Longueville qui, étant gouverneur de Normandie, s'approcha et offrit à la ville de Paris la coopération de Rouen, de Cacn et de Dieppe, et au parlement l'appui de la province , ajoutant qu'il priait les ciiambres , pour sûreté de son engagement, de vouloir bien prendre pour otage à rHôtel-dc-Vilic sa leninie et reniant qu'elle allait metiretiu monde. Celte proposition, qui prouvait la bonne loi de celui qui la faisait, fut accueillie avec des cris d'enthousiasme.
En ce moment le duc de Bouillon entra appuyé sur deux gentilshommes, et, prenant place au-dessous du i)rince de Conli, avec M. de Longueville, il annonça au parlement qu'il venait lui offrir ses services et qu'il servirait avec joie sous les ordres d'un aussi grand prince que l'était M, de Conti. M. de Bouillon passait pour un des premiers capitaines de l'époque. Son courage était hors de doute , sa sagesse était connue. Son discours fit donc un grand effet.
M. le duc d'Elbœuf crut alors qu'il était temps d'intervenir. Il répéta son discours de la veille , disant qu'il ne rendrait son commandement qu'avec la vie. Mais en ce moment le coadjuleur frappa le dernier coup qu'il avait préparé.
Le maréchal de La Motte Iloudancourt entra, alla se placer audessous de M. de Bouillon, et répéta, à peu de chose près, au parlement le discours que celui-ci venait de lui faire, c'est-à-dire qu'il était prêt à servir avec M. de Bouillon sous les ordres du prince de Conli. Ce n'était pas un homme d'une grande capacité, mais c'était un excellent soldat; son nom était connu avec honneur dans la guerre, et faisait gloire au parti pour lequel il se déclarait. Son apparition cl son discours achevèrent donc de faire pencher la balance en faveur du prince de Conti.
La première pensée du président Mole, qui, au fond ne voulait pas de mal à la cour, fut de se servir de celte lutte afin d'affaiblir les deux factions l'une par l'autre; il proposa en conséquence de
laisser la chose indécise pour cette séance et de la reprendre à la séance suivante. Mais le président deMesine, qui avait plus longue vue que lui , se pencha vers lui et lui dit à l'oreille : — Vous vous moquez, monsieur, ils s'accommoderaient peut-être aux dépens de notre autorité; ne voyez-vous pas que M. d'Elhœuf est pris pour dupe, et que ces gens là sont les maîtres de Paris?
En même temps le président Le Coigncux, qui était au coadjuteur, éleva la voix et dit : — Messieurs, il faut en finir avant de dîner, dussions-nous ne dîner qu'à minuit. Prenons ces messieurs en particulier et qu'ils nous fassent part de leurs intentions ; nous verrons bien les mieux intentionnés pour l'État.
L'avis fut adopté. Le président LeCoigneux fit entrer MM. de Conti et de Longueville dans une chambre, et MM. de Novion, de Bellièvre et le duc d'Elbœuf dans l'autre. Or Novion et de Bellièvre, comme le président Le Coigneux, étaient tout à M. le prince de Conti,
Le coadjuteur jugea la situation d'un coup d'œil. 11 vit qu'il n'avait plus besoin là, tandis qu'au contraire sa présence était utile ailleurs pour porter le dernier coup. 11 s'élança hors du palais et courut prendre chez elles M"" de Longueville et M"" de Bouillon avec leurs enfants, et les mena à l'Hôtel-de-Ville. Le bruit de l'ollre faite par M. de Longueville s'était déjà répandu, de sorte que cette marche fut un triomphe. M"'" de Longueville, quoiqu'elle vînt d'avoir la petite vérole, était alors dans tout l'éclat de sa beauté; M"" de Bouillon était encore belle ; toutes deux arrivèrent au perron de l'Hôtel-de-Ville, qu'elles montèrent tenant leurs enfants entre leurs bras; puis, arrivées au dernier degré, elles se retournèrent ver% la grève qui était pleine de i)euple, depuis le pavé jusqu'aux toits, car toutes les fenêtres étaient encombrées , et montrant leurs enfants : — Parisiens, dirent-elles, MM. de Longueville et de Bouillon vous confient ce qu'ils ont de plus cher au monde, leurs femmes et leurs enfants!...
De grandes acclamations répondirent à cette parole. En même temps le coadjuteur, d'une fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, jetait des poignées d'or au peuple. Dix mille livres y passèrent, mais aussi l'enthousiasme devint de la fureur. On jurait de se faire tuer pour le prince de Conti , le duc de Longueville et le duc de Bouillon. Les deux duchesses remercièrent , firent semblant d'essuyer des
o/jG LOUIS XIV KT SOM SIKCI.E.
larmes de reconnaissance , et rentrèrent à l'Hôtel-de-Ville. Mais de si grands cris les y suivirent qu'elles furent forcées de se montrer aux fenêtres.
Le coadjuteur les laissa jouir de leur triomphe et courut au j)alais suivi de tout un monde de gens awiiés et désarmés , menant un tel bruit qu'on eût dit qu'il conduisait Paris avec lui. Déjà il avait été précédé par le capitaine des gardes de M. le duc d'Elbœuf qui avait tout vu , tout entendu , et ([ui, jugeant la partie en mauvaise voie , avait couru avertir son maître. Aussi le pauvre duc était-il tout découragé. Ce fut au reste bien autre chose lorsque le président Bellièvre ayant demandé au coadjuteur ce que c'était que tout ce bruit de tambours et de trompettes, celui-ci lui répondit en racontant avec les embellissements de son imagination et les fleurs de sa rhétorique ce qui venait de se passer à l'Hôtel-de-Ville. Le duc d'Elbœuf comprit qu'il était perdu s'il essayait de résister plus longtemps. 11 plia tout à coup et déclara qu'il était prêt , comme M. de Bouillon et M. de La Motte-Houdancourt , à servir sous les ordres de M. de Conti. En conséquence , tous trois furent déclarés lieutenants sous M. le prince de Conti , nommé généralissime du parlement.
Seulement M. d'Elbœuf sollicita et obtint, en dédommagement des sacrifices qu'il faisait en résignant l'autorité souveraine, l'honneur de sommer la Bastille de se rendre; ce qui fut fait dans l'après-midi. La Bastille n'avait aucune intention de résister, et M. du Tremblay son gouverneur obtint la vie sauve et la permission d'emporter tous ses meubles sous trois jours.
Pendant que M. d'Elbœuf sommait la Bastille qui se rendait, le marquis de Noirmoutier, le marquis de la Boulaie et M. de Laigues faisaient, avec cinq cents cavaliers qui les avaient suivis, le coup de pistolet vers Cliarenton. Les Mazarins avaient voulu tenir, mais on les avait repoussés, de sorte que sur les sept heures du soir, tous ces beaux cavaliers, encore tout animés de la première fumée de la poudre, vinrent à riIôte1-dc-Yille annoncer eux-mêmes leur avantage. 11 y avait grande réunion autour de M"'" de Longueville et de M"" de Bouillon, qui leur permirent d'entrer tout bottés et tout cuirassés. Alors ce fut un mélange singulier d'écharpes bleues, d'armes reluisantes, de bruits de violons retentissant dans l'Hôtelde-Ville, et de trompettes sonnant sur la place. Tout cola donnait
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à cette guerre étrange un air de chevalerie qui n'existe que dans les romans; aussi Noirmoutier, qui était grand amateur de l'^itrée (1), ne put-il s'empêcher de comparer M"" de Longueville à (lalatée, assiégée dans Marcilly par Lindamor.
Certes, c'était bien là du moins pour le moment la véritable cour, et le roi, la reine et le cardinal de Mazarin, isolés à Saint- Germain, iiabitant dans un château sans meubles et couchant sur de la paille, Taisaient avec MM. de Conti, de Longueville, de Bouillon, le coadjuteur, et les deux duchesses, un singulier contraste.
Peut-être nous sommes-nous étendus un peu longuement sur ce mouvement populaire qui nous a paru curieux ; mais nous aussi nous avons vu Paris en révolution, nous aussi nous avons vu une cour d'un instant à rilôtel-dc-Ville, et nous nous sommes lai.ssé entraînera peindre un tableau qui, (juoique de deux siècles en arrière, nous semblait encore actuel et presfpie vivant.
(l; Célèhro roiiKiii do M. d'I ifo.
--M^is^i^
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