‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

M"' (le Longueville en Normandie. — Sa vie aventureuse. — Elle arrive en Hollande.

— Evasion de M"' de Bouillon. — Elle est reprise. — M°' de Condé à Bordeaux.

— Dénurclie de M"' la Princesse douairière. — Conduite de Gaston. — Turenne traite avec les Espagnols. — Inquiétude de la cour. — Elle se rend à Compiègne.

— Bordeaux reçoit les mécontents. — La cour marche contre ceite ville. — Acte de cruauté de la reine. — Représailles des Bordelais. — Le baron de Canolle. — Sou exécution. — Fin de la guerre du Midi. — Visite de M"' de Condé à la reine.

— Mot de La Rochefoucauld. — Succès de Turenne à la tète des Espagnols. — Le coadjutcur entre dans le parti des princes. — Conditions de celle alliance. — Le prince de Condé est transféré de Vincennes à Marcoussis , puis au Havre. — Campagne de Mazarin. — Fin de M"* la Princesse douairière de Condé. — Arrêt du parlement. — Le cardinal revient à Paris. — Détails sur le duc d'Angoulôme.

I. y a ceci de remarquable eu politique, et c'est sans doute ce qui fait de la politique une science si appréciée , que lorsqu'un roi, un gouvernement ou un ministre l'ait une de ces choses déslionnêtes ou perfides qui perdraient un particulier de réputation , tous les obstacles s'applanissent, toutes les diflicultcs s'écartent, et qu'à la place du chemin ardu et raboteux qu'il suivait, se présente tout d'abord une route facile et souriante. Il est vrai qu'au bout de cette route est parfois un abîme; mais, disons-le, bien plus souvent encore c'est là qu'est le but auquel tout roi, tout gouvernement, tout ministre veut atteindre , c'est-à-dire la conservation du pouvoir. Ainsi M. le prince de Condé avait sauvé la France à Rocroy ,

à Norlinguc et à Lcns; ainsi M. le prince de Condé avait soutenu la royauté à Saint-Germain et à Ciiarcnton; ainsi M. le Prince avait ramené triomphant le roi à Paris. Tant que le cardinal fut reconnaissant envers M. le Prince, tout lui lut embarras et déboire ; un jour il prend la résolution de traliir celui auquel il doit tout, et la Iraliison s'accomplit à la grande joie du peuple qui récompense le ministre de sa mauvaise action en lui rendant à l'instant même sa popularité perdue. Cela lait comprendre, sinon excuser, bien des lâchetés et bien des infamies.

Quoi qu'il en soil, ce n'était pas le tout de s'être débarrassé des trois princes, restait M'"' de Longueville.

A la première nouvelle de l'arrestation de son mari et de ses deux frères , M'"" de Longueville s'était retirée dans la Normandie sur laquelle elle croyait pouvoir compter. La reine annonça qu'elle partait pour Rouen avec ses deux fils.

La Normandie, qui un an auparavant s'était soulevée à. la voix de M"" de Longueville, entendit la même voix cette fois sans la reconnaître et ne bougea point. M"" de Longueville quitta Rouen, oii la reine arriva derrière elle, et gagna le Havre. Elle comptait sur le duc de Richelieu qu'elle en avait fait nommer gouverneur: mais le duc de Richelieu lui ferma les portes de la ville que luimême fut bientôt forcé de quitter.

M'"" de Longueville se réfugia à Dieppe. Mais la reine établit le comte d'Harcourt gouverneur de Normandie et envoya contre M"" de Longueville des troupes commandées par Le Plessis Bellièvre. M"" de Longueville n'attendit point que le chàtcan fut assiégé. Quand elle vit paraître les premières troupes, craignant d'être livrée par M. do Moutigny qui en élait le gouverneur, elle sortit par une porte de derrière, et suivie de quelques femmes qui avaient eu le courage de ne la point quitter, et de quelques gentilshommes qui lui étaient restés fidèles, elle fit deux, lieues à pied pour gagner le petit port de Pourville devant lequel attendait un bâtiment qu'à tout hasard elle avait frète. Lorsqu'elle arriva au bord de la mer, la marée élait si forte, et le vent si orageux que les matelots lui donnèrent le conseil de ne point s'embarquer par un pareil temps. Mais ce que M"" de Longueville craignait Iiardessus la tempête, c'était de tomber aux mains de la reine. Elle donna donc des ordres pour que l'embarquement eût lieu ,

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et comme à cause des secousses de la marée, la barque ne la pouvait venir chercher jusqu'à terre, un marinier, comme d'habitude, la prit dans ses bras pour la transporter à bord. A peine eut-il fait vinst pas qu'une vague énorme venant se briser contre

lui le renversa. Eu ce moment on crut M'"" de Lougueville perdue, car en tombant cet iiomme l'avait lâchée et on la vit un instant tournoyer dans la mer; mais on arriva à temps à son aide et on la tira sur le bord. Elle lut bientôt remise et voulut faire une nouvelle tentative pour gagner le bâtiment , mais cette fois les matelots déclarèrent positivement que c'était tenter Dieu et refusèrent d'obéir. Force fut donc d'employer un autre moyen. On envoya chercher des chevaux pour suivre la côte : les gcnlilshoninies se mirent en selle ; M""' de Longueville, les femmes et les filles de sa suite eu firent autant, et l'on marcha toute la nuit. Dans la journée du lendemain on arriva chez un seigneur du pays de Caux qui la reçut avec beaucoup de respect cl la cacha fidèlement.

Là elle apprit que le patron du bâtiment qu'elle n'avait pas pu joindre était au cardinal, et que si elle eût mis le pied à bord, elle était livrée. Enfui elle envoya au Havre, gagna le capitaine d'un vaisseau anglais, se présenta comme un gentilhomme qui

venait de se baltre en duel et se trouvait forcé de quitter la l'Yance, et aborda bientôt en Hollande, où elle fut accueillie en reine fugitive par le prince d'Orange et sa femme.

11 y avait loin de ces soirées orageuses au bord de la mer aux brillantes nuits de l'Hôtel-de-Ville , et pourtant, un an ne s'était pas écoulé entre ces deux caprices de la destinée.

La campagne de Normandie était terminée : tous les commandants de places , tous les gouverneurs de châteaux s'étaient hâtés de faire leur soumission. La reine se tourna vers la Bourgogne, Même chose y arriva qu'en Normandie. Le château de Dijon se rendit à première sommation ; Bellegarde fit peu de résistance ; on établit M. de Vendôme gouverneur de Bourgogne , comme on avait établi M. d'IIarcourt gouverneur de la Normandie; puis la reine, le roi et M. le duc d'Anjou rentrèrent à Paris.

Avant son départ de Paris la régente avait donné l'ordre d'arrêter dans sa maison la duchesse de Bouillon dont le mari, ami du prince de Conti et de M. de Longueville, était parti aussitôt après l'arrestation de M. le Prince, pour aller trouver Turenne sur lequel il croyait que les princes pouvaient compter, et cet ordre avait été , exécuté. Cependant, tout en lui mettant des gardes dans son hôtel, tout en la consignant dans sa chambre, on avait hissé sa jeune fille libre de circuler. Un soir M"' de Bouillon vint voir sa mère; mais feignant de la trouver couchée et endormie, elle parut vouloir retourner à son appartement, et pria la sentinelle qui était dans l'antichambre de l'éclairer.

La sentinelle, sans défiance , prit la lumière et marcha devant M"' de Bouillon sans s'apercevoir que la duchesse marchait derrière sa fille. Arrivée au corridor. M"' de Bouillon continua son chemin; mais la duchesse prit lescalier, descendit et s'enferma dans la cave, où, dès que la complaisante sentinelle eut repris son poste, sa fille s'empressa de la rejoindre. Alors, avec l'aide de quelques amis qui leur jetèrent des cordes, la mère et la fille se sauvèrent par le soupirail, gagnèrent une maison particulière et s'y cachèrent en attendant qu'elles pussent quitter Paris. Malheureusement le jour même qui avait été fixé pour leur évasion définitive , M"' de Bouillon tomba malade de la petite vérole. Sa mère alors ne la voulut point quitter, et la police ayant été avertie, les fit prendre toutes deux et conduire à la Bastille.

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M°" la Princesse, femme de M. le Prince, lut plus heureuse. L'ordre avait élé donné de l'arrêter à Clianlilly et de la garder à vue. Mais elle fut prévenue à temps, mit une de ses femmes dans son lit, et tandis qu'on s'amusait à arrêter, à interroger et à reconnaître celle qui la remplaçait, elle fuyait avec M. leducdEngliien son fils, et gagnait iVlontrond, ville de seconde force dont s'étaient emparés les partisans de M. de Condé. Montrond n'était cependant qu'une espèce de halte que faisait la fugitive, car cette ville ne pouvait soutenir un siège en règle, et l'on s'occupa de négocier avec Bordeaux, que l'on savait être très mécontent de l'adminislralion du duc d'Epernon qu'on lui avaitdonné pour gouverneur et qui s'était complètement brouillé avec le parlement et les magistrats. En apprenant cette nouvelle la cour ordonna au maréchal de La Meilleraie d'aller prendre le gouvernement des troupes du Poitou.

Cependant tandis que M"" de Longueville fuyait à grand' peine, que M"" et M"' de Bouillon étaient prises en fuyant, et que M"" la princesse de Coudé négociait avec Bordeaux, une autre femme se préparait à résister : il est vrai que cette femme était une mère à laquelle on avait pris ses deux fils.

M"" la Princesse douairière, cette fille du vieux connétable, cette sœur de Montmorency, décapité à Toulouse, ce dernier objet des amours romanesques du roi Henri IV, cette mère du grand Condé, que la reine caressait encore dans la ruelle de son lit, tandis qu'à dix pas d'elle, elle faisait arrêter son fils, résolut de faire ce que personne n'osait, c'est-à-dire de demander justice aux parlements, au nom du vainqueur de Rocioy et de Lens.

Pendant que la reine était encore en Bourgogne, M""" la princesse douairière, qui s'était cachée jusque là dans Paris , se présenta donc sur le passage des conseillers de la grand'chambre, accompagnée de la duchesse de Chàlillon. Elle venait demander que ses fils fussent jugés s'ils étaient coupables, mis en liberté s'ils étaient innocents. Le premier président, qu'on soupçonnait d'être de ses amis, laissa le parlement s'assembler et délibérer à ce sujet , et il fut arrêté que la princesse demeurerait en sûreté chez un nomme l.agrange, maître des comptes, tandis qu'on irait prier le duc d'Orléans qui, en l'absence du roi, de la reine et du cardinal, était le maître des affaires, de venir prendre sa place au palais. T. I. 50

Gaston répondit aux députés que M'"' la Princesse avait ordre du roi d'aller à Bourges, et qu'il croyait qu'elle devait au moins paraître disposée à obéir à cet ordre en se retirant en quelque lieu proche de la capitale, où elle attendrait le retour du roi et de la reine qui aurait lieu dans deux ou trois jours. Ce tenue moyen lira le parlement de son embarras.

jyjme ],j pi-JDcesse fut forcée d'obéir. Elle partit le soir même du jour où cette délibération avait été prise, et se relira à Berny, d'où le roi, qui arriva effectivement le surlendemain , lui donna ordre de partir pour Valéry. M"" la Princesse, n'ayant plus aucune espé- ^ rance, essaya d'obéir, mais à Angorville, elle tomba malade de fatigue et de douleur, et fut forcée de s'arrêter.

Pendant ce temps, M""de LonguevilleetM. deTurenne s'étaient rencontrés à Stenay et avaient fait un traité avec les Espagnols. M. de Turenne avait aussitôt rejoint les troupes de l'archiduc qui étaient en Picardie et qui, après avoir pris le Calelet, assiégeaient Guise. Mais Guise se défendit à merveille, et au bout de dix-huit jours les Espagnols furent forcés de lever le siège. M. de Turenne alors forma une petite armée avec l'argent de l'Espagne, la grossit des débris des garnisons de Dijon et deBcllegarde, et, rejoint bientôt par MM. de Bouteville, de Coligny, de Duras, de Rochefort, de Tavannes, de Persan, de la Moussaye, de la Siize, de Saint-lbal, de Guilaut, de Mailly, de Poix et de Grammonl, il prit une attitude qui ne laissait pas que d'être inquiétante.

Aussi la cour partit-elle pour Compiègne , tandis que le cardinal poussait jusqu'à Saint-Quentin ])our conférer avec le maréchal Duplessis sur les moyens de s'opposer à M. de Turenne. Ce fut là qu'on apprit que les choses se brouillaient sérieusement du côté de la Guyenne.

En effet, de ]\lontrond. M'"" de Condé avait lié des intelligences avec le prince de Marcillac, devenu duc de La Rochefoucauld par la mort de son père, et avec M. de Bouillon qui, après avoir entraîné M. de Turenne, était revenu faire un appel à la noblesse d'Auvergne et du Poitou , appel auquel la noblesse avait répondu en formant une petite armée de deux mille cinq cents hommes à peu près. Rendez-vous fut donné à Mauriac, et M"" la Princesse , emportant son fils comme un drapeau , arriva le 14 mai à ce rendez-vous où elle et le duc d'Eiighien furent salués par des

acclamations unanimes, et par le serment de ne quitter les armes que lorsque justice serait faite aux princes prisonniers.

On niarclia sur Bordeaux en équipages de guerre, trompettes sonnailles, enseignes déployées, descendant la Dordogue , la princesse et son fils en bateau , la petite armée le long du rivage. A travers quelques escarmouches, on arriva à Contras, où l'on apprit que, selon l'espérance conçue, la ville de Bordeaux était prèle à recevoir la princesse et son fils, mais a la condition que leur escorte , qui paraissait un peu trop nombreuse aux magistrats, resterait en dehors de la ville.

La concession fut faite, et la princesse entra dans Bordeaux aux cris de vive M. le prince de Condé! vive M. le duc d'Eiigliien! vive madame la Princesse!

En même temps qu'elle entrait par une porte , un envoyé de la cour entrait par l'antre. On vint la prévenir que ce messager courail grand danger d'être mis en pièces par le peuple, si elle n'intercédait point en sa faveur. On délibéra un instant s'il ne serait pas bon de laisser écharper ce malheureux pour donner à la cour une idée de l'esprit public en Guyenne; mais la pitié l'emporta, et M"" de Condé fit dire qu'elle demandait la grâce de cet homme, laquelle grâce lui fut accordée.

J.e parlement de Bordeaux décida que M"" la Princesse était la bien venue dans la ville, et qu'elle y pouvait demeurer en sûreté, à la condilion qu'elle ne tenterait rien contre le service du roi.

i>a cour donna la mesure de son inquiétude, en déclarant M'" de Longueville, le duc de Bouillon, le vicomte de Turenne et le duc de La Rochefoucauld, criminels de lèse-majeslé. Cette déclaration fut envoyée à tous les parlements de France , et même à celui de Bordeaux.

Bientôt les nouvelles du Midi devinrent de plus en plus alarmantes. M"" la Princesse renouvelait à Bordeaux les scènes de l'Hôtel-dc-Ville de Paris. C'était à son tour d'être reine comme M"" de Longueville l'avait été. Elle recevait les ambassadeurs du roi d'Esjjagnc, traitait avec eux, refusait les lettres du maréchal de La Meillcraie, faisait écrire par le parlement de Bordeaux au parlement de Paris, et confiait aux ducs de La Rochefoucauld et de Bouillon, qui d'abord devaient rester hors des murailles, les deux postes les plus imporlanis de la ville.

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Ce fut en ce moment qu'on apprit la levée du siège de Guise. Cela donnait quekiiie relâche à la cour. Ou résolut de marcher contre M"" la Princesse, comme on avait marché coutreM'"'del.onguevi.le. M. le duc d'Orléans fut nouiuié lieutenant-général du royaume en deçà de la I.oire, et le roi, la reine et le cardinal se mirent en route, mais dt\jà inquiets et regardant derrière eux autant que devant eux. 11 résulta de celte hésitation que, tandis que les gazettes de la cour annonçaient qu'on marchait à grandes journées, on mit près d'un mois pour aller de Paiis à Libourne.

Le premier acte de la reine, en arrivant dans celte ville, fut un acte de sévérité qui amena de cruelles représailles.

11 y avait, à deux lieues de Bordeaux, une petite bicoque, moitié château moitié forteresse, où commandait un gouverneur nommé Piichon. La reine ordonna que le siège de cette bicoque, qui s'appelait Vayres, fût poussé avec activité. En effet, Riclion, qui n'était pas même homme de guerre, mais seulement valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, ne put tenir longtemps, Vayres fut pris et un conseil de guerre condamna Richon à. cire. pendu pour avoir eu l'audace d'oser tenir devant le roi , n'étant pas même gentilhomme.

Brienne, fils de ce comte de Brienne dont nous avons déjà parlé plusieurs fois , raconte cette exécution , qui eut lieu dans Libourne, où il avait alors la petite vérole, et qui lui fut une grande distraction dans sa maladie, ayant eu le plaisir, dit-il , de voir par ses fenêtres exécuter le rebelle.

Ce qui fut une distraction jjour Brienne, fut une grande terreur pour les Bordelais. Celte exécution leur présageait une rude guerre, et beaucoup parlaient déjà de traiter, lorsque les chefs du parti des princes, résolurent de mettre, par un acte de vigueur, la ville tout entière hors la loi. 11 ne s'agissait pour cela que de pendre un ollicier royaliste.

Plusieurs avaient été pris, dans les premières courses qu'avaient faites les Bordelais hors de leurs murailles, et, entre autres, le baron de Canolle, major du régiment de Navailles, qui commandait à l'île Saint-Georges. Le choix tomba sur lui, et il fui décidé qu'on lui ferait son procès et qu'il serait pendu séance tenante.

C'était un beau et brave officier de 35 à 36 ans, qui, depuis qu'il était prisonnier sur parole à Bordeaux , s'était fait recevoir

dans les meilleures maisons de la ville. Il était chez une dame à laquelle il faisait la cour, jouant tranquillement aux cartes, lorsqu'on le vint chercher et qu'on lui annonça qu'il allait passer devant un conseil de guerre. Ce conseil était présidé par M"" la Princesse et par M. le duc d'Engliien, c'est-à-dire par une femme et par un enfant. On le condamna à mort à l'unanimité.

En dehors, le peuple attendait.

On eut grand' peine à conduire le malheureux baron de CanoUe jusqu'à la potence. J>e peuple voulait le mettre eu morceaux. Mais la force publique le protégea : il ne fut que pendu.

La mort de cet officier fut sublime de gaité et de résignation.

Des lors personne ne parla plus de se rendre à Bordeaux. . Le jugement avait été approuvé par les députés du parlement, les jurais et les officiers des compagnies bourgeoises.

Ou a fait depuis, à Danton, l'honneur de croire qu'il avait organisé la terreur et inventé les massacres de septembre ; on se trompait : il n'y a rien de nouveau sous le ciel.

Le siège commença.

Ce siège contre une ville rebelle fit, s'il faut en croire Brienne, une terrible inq)ression sur Louis XIV, qui n'avait encore que douze ans. Car un jour qu'il était sur les bords de la Dordogiie à voir dresser un attelage de huit chevaux pour la reine sa mère, le jeune courtisan s'approcha de hn, et le voyant pensif et les yeux tournés du côté opposé à celui aiuiuel manœuvrait l'attelage, il le regarda avec allenlion, et vit que le roi s'était détourné ainsi pour pleurer. Alors Brienne lui prit la main, et la baisant :

— Qu'avez-vous, mon cher maître? lui dit-il; il me semble que vous pleurez.

— Cluit ! lui dit le roi , taisez-vous, je ne veux pas que personne s'aperçoive de mes larmes; mais soyez tranquille, je ne serai pas toujours enfant, et ces coquins de Bordelais me le paieront, Brienne, je vous jure que je les châtierai comme ils le méritent.

Ces paroles et surtout les senlimcnls qu'elles exprimaient étaient étranges dans un enfant de cet âge.

Celte petite guerre devait finir au reste comme toutes celles de l'époque. La reine se lassa d'assiéger la ville, et la ville se lassa d'être assiégée par la reine. Après des prodiges de capricieuse valeur , opérés du côté de la cour par le mai'échal de La MeiL-

S98 r.ODIS XIV ET SON SIÈCI.E.

Icraie, les marquis de Roquelaure et de Saint-Mesgrin, et du côlé de M"" la Princesse par les ducs de Bouillon et de La Rocheloucauld, on reçut des propositions d'acconiniodenienl toutes faites de Paris. M. le duc d'Orléans et le parlement soumettaient ces propositions à la reine.

Le premier prince du sang et le premier corps de l'État étaient, surtout réunis, d'un trop grand poids dans la balance pour qu'on osât les repousser. Ces propositions furent communiquées aux Bordelais qui les acceptèrent, et un traité se conclut par lequel :

1° Amnistie complète était accordée aux Bordelais;

2° 11 était permis à M"" la Princesse de se retirer dans celle de ses maisons qui lui conviendrait;

3° Les ducs de La Rochefoucauld et de Bouillon rentraient en grâce avec toute sûreté pour leurs vies et leurs biens;

4° Enfin le duc d'Epernon était rappelé.

De plus, la princesse devait quitter immédiatement Bordeaux pour y faire place à la reine qui tenait à commander à son tour, ne fût-ce que vingt-quatre heures, dans la ville rebelle.

En effet, M"" la Princesse s'embarqua sur sa petite galère pour gagner Contras oîi elle avait permission de s'arrêter quelques jours; mais au milieu de la rivière elle rencontra le bateau du maréchal de l.a Meilleraie lequel s'approcha pour la saluer. Alors une pensée rapide surgit dans l'esprit de la princesse.

Elle dit au maréchal qu'elle allait à Bourg pour présenter ses respects à la reine et quelle ne consentirait à partir pour Ooutras qu'après avoir eu cet honneur. M. de La Meilleraie lui-même vil dans celte proposition un moyen de tout terminer sans avoir recours aux ambassadeurs, ces avocats politiques qui embrouillent d'ordinaire les choses au lieu de les éclaircir. Il retourna à Bourg à l'instant même, et, en face de tout le monde, annonça à Sa Majesté que M""' de Coudé était là et attendait son bon plaisir pour se jeter à ses pieds. Le premier sentiment de la reine fut répulsif Elle objecta qu'elle ne pouvait la recevoir, n'ayant pas de logement à lui donner. Mais le maréchal, qui avait décidé que la visite se ferait, répondit que la princesse, pour avoir l'honneur de voir Sa Majesté, passerait plutôt la nuit dans sa galère, et que lui d'ailleurs pouvait la recevoir dans sa maison. La reine alors consentit à l'entrevue et un instant après parut M"'" la Princesse.

LOUIS XIV ET SON SlECr.E.

Sur le rivage était un messager d'Anne d'Autriche qui venait annoncer à la suppliante qu'elle était la bien venue, et près de ce messager M"" de La Meilleraie qui l'attendait pour l'accompagner.

Pendant ce temps, la reine envoyait en toute iiàte un courrier au cardinal qui avait donné un rendez-vous à M. de Bouillon. Le cardinal revint aussitôt et passa cliez la reine.

A peine eurent-ils arrêté ensemble le plan qu'il y avait à suivre, que les portes s'ouvrirent, et M"" de Condé fut reçue. Le plan adopté était qu'on ne lui accorderait aucune chose relativement à la liberté des princes.

En entrant, M"" la Princesse se jeta aux genoux de la reine, tenant M. le duc d'Enghien son fils par la main, et demandant la liberté de son mari et du père de son enfant. Mais la reine la releva avec son inflexible douceur, et elle ne put rien obtenir.

Cependant, en apparence du moins, la réception fut bonne. Le cardinal invila le duc de Bouillon et le duc do La Rochefoucauld à venir souper avec lui, et comme ils acceptèrent , il les emmena dans son carosse. Au moment où ce carosse se mettait en mouvement, le cardinal se prit à rire.

ÛOO tours XIV ET SON sièci.E.

— Qu'y a-t-il donc , Monsieur? demanda le duc de Bouillon , et quelle chose vous lail rire ainsi?

— Une chose qui me passe en l'esprit à celte heure , dit le ministre; qui aurait pu croire, il y a seulement huit jours, ce qui arrive aujourd'hui , c'est-à-dire que nous serions tous les trois dans le même carosse ?

— Hélas! Monseigneur, répondit le duc de La Rochefoucauld, tout arrive en France.

C'est sans doute celte conviction profonde que tout arrivait en France, qui a fait écrire au duc de La Rochefoucauld ses désespérantes maximes.

Deux jours après que M"'" la Princesse eut quitté Bordeaux oii elle avait régné pendant quatre mois, la reine y fit son entrée avec le roi, M. le duc d'Anjou, Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, le cardinal Mazarin, le maréchal de La Meilleraie et toute la cour.

Mais pendant que la royauté ou plutôt le ministre remportait dans Bordeaux ce succès contesté, M. de ïurenne, comme on le pense bien, n'élait pas demeuré inactif. Mnlheiireusement une grande contestation s'élevait entre lui et les Espagnols à la solde desquels il s'était mis. M. de Turenne voulait marcher droit sur Paris, et à l'aide de la terreur ou d'un mouvement populaire , enlever M. le prince de Condé. Les Espagnols qui, au contraire, et cela se conq)rend , ne portaient pas une ])rofonde affection au prince qui les avail battus, voulaient prendre le plusde places possible en Picardie et en Cham|)agne et laisser Vincennes bien en repos. Enfin le maréchal de Turenne obtint qu'on lui laisserait faire une pointe cl prit, en quinze ou vingt jours, La Capelle, Vervins, Château-Porçain, Rethel, l\eufcliàlel-sur-Aisne et Fismes. Le maréchal Duplessis, qui défendait la France de ce côté, fut forcé de s'enfermer dans la ville de Reims. Alors Turenne vit son plan audacieux sur le point de s'accomplir, et un malin le bruit se répandit que les coureurs espagnols étaient venus faire le coup de pistolet jusqu'à Dammartin, c'est-à-dire à dix lieues à peine de Paris.

La terreur fut si grande dans la Capitale , qu'on n'osa laisser les princes à Vincennes, et qu'on les transporta au château de Marcoussis, situé à six lieues de Paris, derrière les rivières de Seine et de Marne, lequel appartenait au comte d'Eutraigues.

llC(Xiioii De Xotiuc.

Cette translation terminée, l'affaire la plus importante était de trouver de l'argent. Après de longues délibérations parlementaires, oh, dit l'avocat général Omer Talon, il fut avancé bien des sottises, on proposa une Chambre de justice contre les financiers , et l'on fit payer d'avance, par les détenteurs d'offices, une année de leur droit annuel. Cette mesure procura un peu d'argent et en promit beaucoup. M. le duc d'Orléans, d'ailleurs, contribua à la cotisation générale pour une somme de soixante mille livres.

Mais le parlement ne s'était pas imposé à lui-même un si dur sacrifice sans remonter à la cause qui l'y forçait : or, cette cause , c'était le cardinal de Mazarin qui entraînait le roi, la reine, la cour et l'armée à cent cinquante lieues de Paris pour faire la guerre, à quoi? A une ville parlementaire.

Aussi des relations fréquentes s'étaient-elles établies entre le parlement de Paris et celui de Bordeaux. Le parlement de Bordeaux avait présenté requête pour la mise en liberté des princes, et le parlement de Paris avait pris la demande en considération et en avait délibéré tout haut, malgré l'opposition de M. le duc d'Orléans, que la seule idée de la liberté de M. le Prince faisait mourir de peur.

Ln parti de mécontents se reformait, composé des Frondeurs qui n'avaient rien ou du moins pas assez obtenu , et des anciens Mazarins , qui avaient été sacrifiés. Le coadjuteur, que Mazarin avait blessé dans deux ou trois occasions , s'était refait l'âme de ce parti. M. de Beaufort, tout satisfait qu'il semblait devoir être, par la faveur de la cour et par la nouvelle grâce qu'elle venait de lui accorder, préférait sa royauté populaire au rôle de courtisan ; peut-être avait-il craint un instant de la voir baisser; mais un événement qui arriva à point l'avait rassuré à ce sujet. Une nuit son carosse, qui courait sans lui les rues de Paris, ayant été arrêté par des hommes armés, un de ses gentilshommes avait été tué. C'était tout bonnement une de ces attaques de voleurs si fréquentes à celte époque ; mais l'esprit public, qui ne demandait <|u'à se venger de son retour momentané vers le Mazarin , ne man(|ua pas de faire de cet accident nocturne un événement politi(pie. On accusa le ministre d'avoir voulu faire assassiner M. de Beaufort; on éclata en imprécations contre le cardinal , et comme pour un pareil crime la poésie était devenue impuissante,

la peinture , sa sœur, s'en mêla. Trois jours après celte demi-catastrophe, il n'y avait pas un coin de rue, pas un carrefour, pas une place qui n'eût son Mazarin pendu en efligie à une potence plus ou moins haute, selon que le cardinal avait dans le peintre un ennemi plus ou moins acharné. Les jnurailles étaient encore couvertes de cette manifestation populaire , lorsque, le 15 novembre 1G50 , la cour rentra dans la Capitale.

La presque réconciliation qui civait eu lieu à Bordeaux entre la reine et M'"" de Condé, entre le cardinal et M\L de La Rochefoucauld et de Bouillon, cette paix dans laquelle, moins la mise en liberté des prisonniers , tout était à l'avantage des rebelles, avait quelque peu effrayé les Frondeurs, qui, en se ralliant à la cour, lui avaient donné la force d'exécuter l'arrestation des princes. Aiissi le parti attendait-il le m'iuislre une requête à la main ; après celte requête on jugerait de ses intentions et l'on agirait. Cette requête était la demande du chapeau de cardinal pour le coadjuteur. La demande fut présentée à la reine par M"" de Chevreusc et vigoureusement repoussée par Sa Majesté.

Le duc d'Orléans, à qui ses instincts craintifs donnaient parfois une apparence de profondeur politique, vint alors appuyer la demande de M"'" de Chevreuse , et la reine , se rétractant de son premier refus, répondit qu'elle soumettrait la demande à son conseil et qu'il serait fait selon ce que le conseil opinerait.

C'était une autre manière de refuser en mettant à couvert l'autorité royale, le conseil étant composé du comte Servien , du secrétaire d'état Letellier, et du nouveau chancelier le marquis de Chàleauneuf, qui, tous, étaient ennemis jurés du coadjuteur.

Le coadjuteur avait plusieurs motifs d'être mécontent : le premier était que M. le cardinal , après la catastrophe du roi d'Angleterre, Charles I", avait mal reçu le comte de Montrose, qui avait , pour la cause de son roi , opéré de si merveilleuses choses en Ecosse.

Le second était le refus d'une amnistie demandée par Gondy, en faveur de quelques i)articuliers emprisonnés à l'épociuc des premiers troubles, relâchés par le parlement pendant la guerre de la Fronde, et qui craignaient d'être inquiétés. Il avait parlé de cette amnistie au cardinal dans le cabinet de la reine, et le cardinal lui avait répondu, en lui montrant le cordon de son cha-

LOUIS XIV lîT SON SIÈCLE. [\0o

peau qui était à la Fronde : — Comment donc ! avec d'autant plus (le plaisir que je serai compris dans cette amnistie.

Huit jours après, le cardinal avait ôté le cordon de son chapeau , oublié sa promesse et donné des ordres pour que l'on fît enquête contre les agitateurs.

I-c troisième motif de mécontentement du coadjuteur fut le refus de cette calotte, que le cardinal se voulait un jour ôter à lui-même de la tête pour la mettre sur celle du coadjuteur.

Cette dernière offense combla la mesure, et le coadjuteur se retrouva ennemi du cardinal comme auparavant. Seulement cette fois la haine était bien autrement envenimée et menaçante. Or le coadjuteur n'était pas homme à garder longtemps sa haine sans essayer d'en frapper son ennemi. 11 se réunit au parti des princes. Les chefs de ce parti étaient trois femmes.

Tout est étrange dans cette époque , et il semble que, pendant cinq ou six ans, le cours ordinaire des choses soit renversé.

Ces trois femmes étaient : M"" de Rhodes, veuve du sieur de Rhodes et fille naturelle du cardinal Louis de Lorraine; la princesse Anne de Gonzague, la môme qui, après s'être crue longtemps la femme de notre ancienne connaissance, le duc de Guise, s'était décidée enfin à épouser sérieusement un frère de l'électeur palatin et que l'on appelait, en conséquence, la princesse palatine; enfin M"° de Chevreuse.

Comment M"' de Chevreuse, qui, avec sa mère, avait négocié près du coadjuteur l'arrestation de MM. de Condé , de Conti et de Longueville, se trouvait-elle maintenant un des chefs du parti des princes? On le saura tout à l'heure.

Les autres membres de ce parti étaient le duc de Nemours , le président Viole et Isaac d'Arnaud, mestre de camp des Carabins.

M. le duc d'Orléans s'y était tout doucement alfilié afin de se faire, de ce côté, une petite porte de salut contre la colère de M. de Condé, lorsque celui-ci sortirait de prison. Ce bon prince était de toutes les cabales et les trahissait toutes ; aussi ne sait-on ce qu'on doit le plus admirer ou de sa facilité à y entrer, ou de la facilité de ceux qui les composaient, à ly recevoir.

Le coadjuteur fut mis, par M"'° de Rhodes et par M"" de Chevreuse, en rapport avec la princesse palatine. .

Tout fut arrangé en une séance : on renverserait Mazarin ; les

kOli LOUIS XIV ET SON SIÈCLK.

princes sorliraiciit de prison ; le coadjnlenr serait fait cardinal ; enfin M"' de Chcvreuse épouserait le prince de Conli.

On signa un traité contenant ces dispositions ou à peu près. Mais ce traité n'avait d'importance qu'à la condition qu'à toutes ces signatures se joindrait celle du duc d'Orléans.

Ce fut une chasse en règle. Son altesse royale, dépistée , lancée, traquée, fut prise entre deux portes. On lui mit la plume entre les mains, on lui présenta l'acte, et Gaston signa , disait M"" de Chcvreuse , comme il eût signé la cédule du sabat, s'il avait eu peur d'y être surpris par son bon ange.

Vers le même temps , le cardinal , pour mettre les princes à l'abri d'un coup de main, avait décidé qu'ils seraient transférés de Marcoussis au Havre. Ce fut le comte d'Harcourt, gouverneur de Normandie à la place de M. de Longueville , qui opéra la translation.

Tous trois, en prison, avaient conservé leurs caractères : M. de Condé faisait de l'esprit et chantait, M. deConti soupiraitet priait, M. de Longueville souffrait et se plaignait. Le jour où l'on se mit en marche, M. de Condé fit contre le chef de son escorte , un couplet qu'il lui chanta tout le long de la route. Le voici :

Cet homme gros el court, Si connu dans l'hisioire , Ce gi and comle d'Harcourt Tout rayonnant de gloii'e , Oui secourut Gazai et qui reprit Turin ,

Est maintenant,

Est maintenant , Recors de Jules Mazarin.

Au reste, la prison de M. le Prince avait fait grand bien à sa popularité. Les gens de lettres avaient pris parti pour lui : Corneille, Sarrasin, Segrais, Scarron et M"' de Scudéry allaient partout chantant ses éloges, et quelques jours après son départ de Vincennes, M"' de Scudéry, qui était venue accomplir une espèce de pèlerinage à la chambre du vainqueur de Rocroy et de Lens, pèlerinage fort à la mode à cette époque, ayant vu des fleurs que M. le Prince, pour se distraire, avait pris l'habitude d'arroser, écrivit sur le mur le quatrain suivant :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier . Arrosa de sa main qui gagnait les batailles , Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles , Et ne t'étonne plus de voir Mars jardinier.

Cependant la campagne de Guyenne avait donné au cardinal le goût de la guerre. Au lieu de rester à Paris, où s'agitaient ses ennemis intérieurs, il partit donc pour la Champagne où le maréchal Dupiessis se préparait à reprendre Relhel.

A peine eut-il franchi la barrière, que les hostilités commencèrent contre lui. Une requête de M"'" la Princesse fut présentée au parlement tendante à ce que les princes fussent mis en liberté, ou du moins en jugement, et transportés du Havre au Louvre, où ils seraient gardés par un oflicier de la maison du roi.

C'était le moment pour le duc d'Orléans de s'expliquer; mais, comme on le sait, le prince ne se hâtait jamais de se mettre en avant. H fit dire qu'il était malade.

En ce moment arriva à Paris la nouvelle de la mort de M"" la Princesse douairière. Elle était trépassée sans avoir revu ses enfants , et ceux qui avaient intérêt à tirer parti de celte mort, l'attribuèrent au chagrin que lui avait causé la captivité de ses fils.

Alors on délibéra sur la requête de M"" la Princesse , nonobstant l'absence du duc d'Orléans, et l'on était en train d'attribuer au ministre étranger tous les malheurs privés et publics de la France, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle de la reprise de Rethel et d'une victoire remportée par le maréchal Dupiessis sur Turenne, qui était accouru , mais trop tard , au secours de cette ville.

Le parlement fut averti qu'un Te Deutn allait être chanté en l'honneur de ce double succès, et qu'on l'invitait à s'y rendre.

Cette nouvelle contrariait les nouveaux plans du coadjuteur; aussi le matin même du jour où le parlement devait se rendre à Notre-Dame, il appuya fortement la requête de M"" la Princesse, disant qu'il fallait profiter des victoires de la frontière pour assurer la paix de la Capitale. Alors les opinions un instant intimidées reprirent une nouvelle hardiesse. Le TeDeum interrompit mais ne rompit point la discussion , et le 30 décembre un arrêt fut rendu portant que de très humbles remontrances seraient faites au roi et à la reine touchant l'emprisonnement des trois princes et pour demander leur liberté.

Le lendemaiu du jour où cet arrêt fut rendu, c'est-à-dire le 31 décembre, le cardinal , averti par la reine que l'on profilait de son absence pour cabaler à découvert contre lui, rentra en toute hâte dans la Capitale.

Ce fut par ce retour du cardinal que se terminèrent les événements si variés de l'année 1650 pendant laquelle mourut le duc d'Angoulême, que nous avons cité avec Bellegarde et Bassompierre, comme nn des types qui restaient encore du siècle passé. C'était un des derniers, et il mérite bien que nous nous occupions un instant de lui. C'est un suprême regard jeté sur la société du xvi' siècle ; nous allons bientôt faire connaissance avec celle du xvir.

Charles de Valois, duc d'Angoulême, était fils de Charles IX et de Marie Touchet, et pendant les soixante-dix-sept ans que dura sa vie, il vécut sous cinq rois : Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.

Charles IX, à sa mort, l'avait recommandé à Henri III.

Celui-ci l'aimait fort, et le duc d'Angoulême qui, destiné dès son enftmce à l'ordre de Malle, avait été pourvu en 1587 de l'abbaye de la Chaise-Dieu, non seulement assista son tuteur royal à ses derniers moments, mais encore nous a laissé dans ses mémoires la meilleure et la plus exacte relation qu'il y ait de son agonie.

Catherine de Médicis en mourant à son tour lui légua les comtés d'Auvergne et de Lauraguais. Voilà comment il fut appelé d'abord comte d'Auvergne et garda ce titre jusqu'au moment oi» Marguerite de Valois, première femme d'Henri IV, que ce monarque avait répudiée, fit casser par le parlement la donation de Catherine de Médicis, et donner ces deux comtés au Dauphin Louis XIII.

Pendant ce temps , le fils de Charles IX était à la Bastille pour avoir conspiré en 1()02 avec Biron. 11 en sortit au commencement de 1603; mais il y rentra en 1604 pour avoir conspiré avec la fameuse marquise de Verneuil, maîtresse d'Henri IV, laquelle était sa sœur utérine.

Cette fois il fut condamné à perdre la tête; mais Henri IV commua celte peine en celle d'une prison perpétuelle. Or, dès cette époque, il n'y avait plus de prison perpétuelle. En 1616, le comte d'Auvergne sortit de la Bastille pour devenir, en 1610, colo-

LOUIS XIV ET SON ijlliCLK.

nel-général de la cavalerie de France, chevalier des ordres du roi et duc d'Angouléuie; enfin, en 1628, nous l'avons vu commandant en chef de l'armée devant La Rochelle.

Ce fut après ce siège que le duc d'Angoulèmc retrouvant un peu de temps à lui, se remit à faire le métier pour lequel il avait autrefois proposé une association à Henri IV , c'est-à-dire de la lausse monnaie. Seulement il ne la faisait pas lui-même ; il était trop grand seigneur pour cela , et se contentait de donner des conseils.

Un jour le roi Louis XI 11 lui demanda combien il gagnait à cet honnête métier. 11 parait que le duc n'avait pas dans le fils la même confiance que dans le père; car il répondit : — Sire, je ne sais ce que veut dire Votre Majesté ; je loue, dans mon château de Grosbois, une espèce de chambre à un nommé Merlin, et pour cette chambre il me donne quatre mille écus par mois; mais de ce qu'il y fait, je ne m'inquiéterai pas, tant qu'il me paiera régulièrement.

Louis XIII , plus scrupuleuv que le duc d'Angoulème , s'en inquiéta et fit faire une descente à Grosbois. Merlin n'eut que le temps de s'échapper par une croisée en entendant les gendarmes;

on trouva dans sa chambre fourneaux, alambics et creusets; mais le duc d'Angoulème déclara qu'il ne connaissait pas tous ces instru-

nients aux formes incongrues, et qu'ils appartenaient à son locataire. La cliose en demeura là.

Cependant la fuite de Merlin avait fort diminué ses revenus; aussi quand ses gens lui demandaient leurs gages : — Ma foi, mes amis, disait-il, c'est à vous de vous pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulème; vous êtes en beau lieu, profitez-en, si vous voulez.

L'hôtel d'Angoulème était situé rue Pavée au Marais, et à partir de ce moment , passé sept heures du soir l'hiver et dix heures l'été , les abords en devinrent fort dangereux.

La Bastille avait au reste inspiré au fils de Charles L\ un grand respect pour le cardinal de Richelieu qui y envoyait tout le monde si facilement; aussi fut-il toujours un des plus zélés courtisans du ministre. Un jour celui-ci en lui donnant un corps d'armée à commander lui dit:

— Monsieur, le roi vous confie ce commandement, mais il désire autant que possible que vous vous absteniez de voler,

— Monsieur, répondit le bonhomme, ce que vous me dites là est bien difflcile à exécuter; mais, enfin, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.

En 16/i4, à l'âge de soixante-dix ans, tout courbé et tout estropié de la goutte, il avait épousé une fille de vingt ans, belle, bien faite de corps et agréable d'esprit, que l'on appelait Françoise de Nargonne , et qu'il laissa veuve en 1650. Cette veuve qui vécut jusqu'au 15 août 1715, devait présenler cet exemple, unique peutêtre dans l'histoire moderne, d'une bru mourant ccnt-quaranle-etun ans après son beau-père. (On sait que Charles IX, est mort en 1574). Selon toute probabilité pareille chose n'était pas arrivée depuis les patriarches.

Maintenant supposons que le duc d'Angoulème , au lieu d'être fils naturel de Charles IX, eût été fils légitime : ni Henri 111, ni Henri IV, ni Louis Xlll, ni Louis XIV ne régnaient. Qu'arrivait-il alors de la France? Quel changement cet héritier direct de la royauté des Valois apportait-il dans le monde?... Il y a des abîmes dont s'épouvante la vue, et que n'ose sonder l'intelligence humaine !...

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