CHAPITRE XXIII
Iiiiiigues (le Mazaiin après sa rentrée à Paris. — Kefus de Mademoiselle. — Fidélitii (le Gaston. — Plaintes du parlement. — Factum du garde-des-sceaux conli-e le coadjuteur. — Discours de Gondy. — La citation improvisée, — Nouvel orage menaçant pour la cour. — Le duc d'Orléans et Miizarin. — Mesures que prend (laslon. — La tempête éclate contre le cardinal. — Avis de W"' de Clievreuse. — Départ de Mazarlii. —Conseil du coadjuteur. — Indécision de Monsieur. — Kmolion dans Paris. — Le peuple au Palais-Royal. — Délivrance des princes. — Arrivée de Condé à Paris. — Retraite du coadjuteur. — Prétentions de M. le Prince. ~ La reine se rapproche du coadjuteur. — Conventions. — Majorité du roi.
I. ne falliil au cardinal, en arrivant à Paris, qu'une conversation avec la reine et un coup (l'œil jeté sur les choses, pour juger tout le terrain qu'il avait perdu. Les négociations que nous avons rapportées n'avaient pu se faire si secrètement, qti'il n'en eût transpiré quelque bruit.
Le cardinal se sentait abandonné de tous ses appuis à la fois. Celui qu'il crutle plus important a reconquérir lut l'appui du duc d'Orléans. Ce fut donc vers ce prince que se dirigèrent les premières démarches du ministre; mais M. le duc d'Orléans, à défaut de toute autre force, avait du moins la force d'inertie. 11 fit le malade , il fit le boudeur, il fil le mécontent, et le cardinal vit qu'il fallait frapper un grand coup.
M"' de Neuillant, fille d'honneur de la reine, la même que nous iTveiTons à la cour de Louis MV, sous le nom de duchesse T. I. 52
de Navailles, fut chargée d'aller trouver Mademoiseile, fille de Gaston. On se rappelle celte princesse; nous en avons déjà parlé plusieurs l'ois, et une lois surtout à propos de son mariage projeté avec l'empereur.
M"" de Neuillant avait mission de lui offrir, de la part deMazarin, le roi pour mari , à la condition qu'elle empêcherait son père de se réunir au parti des princes.
M"' d'Orléans, qu'on appelait la grande Mademoiselle , parce qu'elle était née du premier mariage de M. le duc d'Orléans avec M"" de Guise, et que, depuis, de son second mariage avec Marguerite de Lorraine, son père avait eu d'autres fdles, devait offrir cela de particulier, que, princesse du sang, riche à millions cl d'une figure assez agréable , elle passerait sa vie à essayer de se marier, sans jamais pouvoir y réussir. Il est vrai qu'au moment de sa naissance , un devin qui avait tiré son horoscope , lui avait prédit qu'elle ne se marierait jamais. Était-ce l'horoscope qui intluait sur la destinée? Est-ce la destinée qui donna raison à l'horoscope?
Soit que Mademoiselle ne fût pas dupe de la promesse et ne crût pas à la sincérité de celui qui la lui faisait, soit que la différence d'âge qu'il y avait entre elle et le roi, lui fit regarder, malgré le désir qu'elle en avait, cette union comme impossible, la princesse reçut f ambassadrice en riant, et en lui disant avec une légèreté incroyable , répète M""" de Motteville :
— ^ J'en suis désolée. Mademoiselle, mais nos paroles sont données et nous voulons les tenir.
— Eh! mon Dieu ! répondit M"° de Neuillant, faites-vous reine d'abord, et ensuite vous tirerez les princes hors de prison.
Ce raisonnement, quelque logique qu'il fût, n'eut aucune influence sur Mademoiselle, et cette fois encore, elle manqua l'occasion de troquer sa couronne de princesse contre une couronne royale.
Un tel refus inquiéta fort le cardinal. 11 fallait que Monsieur fût engagé bien avant pour ne pas se laisser prendre à une pareille proposition. Cela n'empêcha point le cardinal de convier le prince à dîner chez lui avec le roi et la reine, la veille des Rois. Un instant, pendant ce repas, le ministre crut avoir regagné Gaston à son parti, car le duc d'Orléans, avec son esprit mordant et versatile , avait donné l'exemple en raillant lui-même les Frondeurs.
Le cardinal saisit la balle au bond : quelques courtisans qui étaient là , se laissèrent emporter à de si grandes gaîtés , que l'on fit sortir le roi, trop jeune encore, dit M"'° de Motteville, pour soutenir le bruit de ces chansons libertines.
Le chevalier de (iuise, entre autres, (ut un des plus bruyants convives, et buvant à la santé de la reine , qui était encore soulfrante, il proposa, pour hâter sa convalescence, de jeter le coadjuteur par les fenêtres la première Ibis qu'il viendrait au Louvre.
Ce n'étaient que des paroles , mais des paroles qui , reportées à ceux qu'elles menaçaient, amenaient des actions. Le coadjuteur sut ce qui avait été dit devant le roi et la reine , et jugea qu'il n'y avait pas une minute <i jjcrdre pour renverser le ministre. 11 pressa le parlemeiil de toute l'influence (|u'il avait sur lui.
Pour la première l'ois, M. le duc d'Orléans tenait bon dans le parti qu'il avait adopté. Cette inflexibilité de six semaines fut le |)Ihs grand miracle que fit le cardinal de Reiz.
Ce qu'il y avait de curieux dans tout cela, c'est que les princes étaient prévenus au Havre de tout ce (|ui se faisait à Paris, et qu'ils dirigeîdent eux-mêmes le mouvement qui devait amener leur liberté. On correspondait avec eux au moyen de doubles louis creux qui se dévissaient, et dont la cavité contenait une lettre.
Cependant , plus d'un mois s'était écoulé et le parlement ne recevait pas de réponse à sa requête à la reine , lorsque le 4 décembre, au milieu de la séance, était venu un messager de la régente, priant ces messieurs de lui envoyer une députation au Palais-Royal.
La députation fut envoyée aussitôt.
Le premier président, qui était en tête, porta la parole, et au lieu de laisser la reine expliquer la cause pour laquelle elle avait fait dire au parlement de la venir trouver, il commença tout d'abord par se plaindre, au nom de la compagnie, de ce qu'aucune réponse n'avait encore été faite à la requête du 30 octobre.
La reine répondit que le maréchal de Gramniont était parti pour le Havre, dans le but de tirer MM. les Piinces de prison quand ils lui auraient donné toutes sûretés pour la tranquillité de l'Étal.
C'était une réponse un peu bien évasive. Aussi, les députés insistèrent-ils pour que la reine se prononçât plus positivement. Mais elle les renvoya à M. le garde-des-sceaux qui , au lieu de leur rél)ondre, fit une sortie contre le coadjuteur. Malheureusement,
/|12 I.OUIS XIV ET SON SliiCLK.
connue le garde-tles-sceaux avait un rhume et parlait avec grande difiTiculté , M. le président lui demanda de lui donner son factum par écrit ; ce que^e garde-des-sceaux fit sans remarquer que la minute était corrigée de la main de la reine.
Cette accusation contenait entre autres choses : « Que tous les rapports que le coadjuteur avait faits au parlement étaient faux et conlrouvés par lui ; qn'iien avait menti (ces (juatre mots étaient de la main de la reine) ; que c'était un méchant et dangereux esprit qui donnait de funestes conseils à Monsieur; qu'il voulait perdre l'État, parce qu'on lui avait refusé le chapeau ; (ju'il s'était vanté publiquement qu'il mettrait le feu aux quatre coins du royaume, et qu'il se tiendrait auprès, avec cent mille hommes qui s'étaient engagés à lui , pour casser la tête à ceux qui se présenteraient pour l'éteindre. »
La leclure de cet écrit, en pleine séance, produisit, comme on le pense bien , un grand effet. C'était le feu mis aux poudres, et la lutte était devenue une question de vie et de mort entre Mazarin et de Gondy. Celui-ci s'élança à la tribune, piqué par ce pamphlet comme un cheval par l'éperon : — Messieurs, s'écria-t-il, si le respect que j'ai pour les préopinants ne me fermait la bouche , j'aurais lieu de me plaindre de ce que vous n'avez pas relevé l'indignité de cette paperasse qu'on vient de lire, contre toutes les formes, dans cette compagnie; je m'imagine qu'ils ont cru que ce libelle, qui n'est qu'une saillie de la fureur de M. le cardinal Mazarin , était au-dessous d'eux et de moi; ils ne se sont pas trompés. Messieurs, et je n'y répondrai que par un passage d'un ancien : In difficillimis Hcipublicœ tetnporibus urbem non deserui , inprosperis niliil dcpiiblicà re libavi, in desperatis iiiliil timiii (1). Je demande pardon à la compagnie de sortir, par ce peu de paroles, de la délibération; j'y reviens donc : mon avis est. Messieurs, de faire de très humbles remontrances au roi, de le supplier d'envoyer incessamment une lettre de cachet pour la liberté
(l) « Dans les temps les plus difliciles de la République , je n'ai point déserté la ville; dans les temps favorables, je n'ai rien demandé pour moi; dans les désespérés , je n'ai pas eu peur. »
Le coadjuteur eût été fort eniljarrassé de dire à quel auteur il empruntait celle citation ; il avait besoin d'une arme , il la forgeait lui-même et la lançait tonte rouj;!' il ses ennemis.
des princes, ainsi qu'une déclaration d'innocence en leur faveur, et d'éloigner de sa personne et de ses conseils M. le cardinal Mazariu ; mon sentiment est aussi, que la compagnie résolve, dès aujourd'hui, de s'assembler lundi pour recevoir la réponse qu'il aura plu à Sa Majesté de faire à messieurs les députés. »
La réponse du coadjuteur excita de vives acclamations, et sa proposition , mise aux voix , fut votée à l'unanimité.
La reine alors fit demander par M. de Bricnne une entrevue à Monsieur. Mais le coadjuteur tenait pour le moment Gaston d'Orléans sous son entière domination. 11 répondit à la reine qu'il lui rendrait ses devoirs habituels lorsque les princes seraient hors de prison et qu'elle aurait éloigné le cardinal de sa personne.
Cette fois l'orage grondait de tous côtés , dans la famille royale, dans la noblesse et dans le peuple.
Cependant la reine essaya encore d'y faire face. Elle répondit qu'elle désirait autant que personne la liberté des princes, mais ([uencore fallait-il qu'elle prît ses sûretés pour l'État ; que, quant au cardinal, elle le tiendrait dans ses conseils tant qu'elle le jugerait utile au service du roi , attendu qu'il n'appartenait point au parlement de prendre connaissance de quels ministres elle se servait.
Le même jour, le duc d'Orléans se rendit au Palais-Royal , malgré l'avis de ses amis qui craignaient qu'il ne lui fût fait un mauvais parti. Son Altesse Royale était dans un moment de courage comme elle était dans un moment de fixité; elle n'écouta rien, et. pour la première fois, alla regarder ses ennemis polili(|ues en face.
Mazarin , en apercevant le prince, courut à lui et voulut se justifier; mais il s'y prit mal, car il attaqua M. de Beaufort et le coadjuteur, qui étaient en ce moment les conseils du prince, et le parlement qui faisait sa force; il compara le duc de Beaufort h Cromwell, le coadjuteur à Fairfax, et le parlement à la chambre haute qui venait de condamner Charles I" à mort.
Le prince l'arrêta court, et lui dit que MM. de Beaufort et le coadjuteur étant ses amis, il ne soullrirait point qu'on parlât mal de leur personne ; que , quant au parlement , c'était le premier corps de l'État; que les princes avaient toujours subi ses remontrances, et s'étaient généralement bien trouvés d'y avoir fait droit.
Sur quoi il se relira.
h\!l I.OUIS XIV Kl' SON SliXI.L.
Le lendemain, le duc d'Orléans envoya clierclier le maréclial de Villeroy et le serrclaire d'étal Lelellier, et leur ordonna de dire de sa part à la reine qu'il était mécontent du cardinal ; que celuici lui avait parlé insolemment la veille, et qu'il lui en demandail raison, déclarant qu'il exigeait qu'elle l' éloignât de ses conseils, où il ne reprendrait jamais sa place lanl que le cardinal en ferait partie ; en outre, il somma le îiiaréchal de lui répondre de la personne du roi , lui ordonnant, en sa qualité de lieutenant-général du royaume , de n'obéir qu'à lui.
Le secrétaire d'état Letellier reçut en même temps l'ordre de ne rien expédier sans le communiquer au prince.
(Jastoa manda aussi aux" quarteniers de la ville de tenir leurs armes prêtes pour le service du roi, leur défendant absolument de recevoir d'autres ordres que les siens.
Le lendemain, le coadjuleur se présenta de la part du prince au parlement. 11 venait instruire la compagnie de la scène qu'avait eue Monsieur la veille au Palais-Royal. Il rapporta, en outre, à rassemblée, les paroles outrageuses dont le Mazarin s'était servi en comparant M. de Beaufort à Cromvvcll , le coadjuteur à l'airfax, et le parlement à la haute cour d'Angleterre.
Cette insulte , en passant par la bouche du coadjuteur, acquit des proportions telles, qu'elle souleva toute l'assemblée. 11 y eut un moment de rumeur terrible contre le cardinal. Les propositions les plus violentes furent faites. Un conseiller, nommé Coulon, fut d'avis d'envoyer une députation à la reine pour qu'elle éloignât le ministre à l'instant même. Le président Viole proposa de le faire venir au parlement pour y répondre de son administration, et d'exiger réparation de ce qu'il avait dit contre l'honneur de la nation. Quelques-uns opinèrent même pour (ju'il fût arrêté. On ne décida rien pourtant, par cela même qu'on était décidé à tout, et l'on se sépara aux cris de : vire le roi! el point de Mazarin. Ces cris se répandirent du parlement dans les rues de la ville.
La reine ne s'était pas attendue à une pareille tempête. Le Palais-Royal était dans le trouble. Quelques oITiciers proposaient au cardinal de se retirer dans une place forte. Le marquis de Villequier d'Aumont , le marquis d'IIocquinconrt , le marquis de la l'crté-Senneterre et Jacques d'Estampes, seigneur de la l'erlé- Imbault, qui venaient d'être faits maréciiaux de France, se mon-
traient fidèles à celui à qui ils devaient le bâton et proposaient de faire venir des troupes dans Paris, de cantonner le quartier du Palais-Royal et de tenir bon contre le duc d'Orléans. Mais toutes ces choses paraissaient bien hasardeuses à la reine et surtout au ministre.
Sur ces entrefaites, M""" de Chevreuse arriva au Palais-Royal. On ignorait ses traités avec le coadjuteur. On demandait conseil à tout le monde, on lui demanda conseil comme aux autres. Son avis fut que le cardinal devait s'éloigner de Paris et laisser passer l'orage. Pendant cette absence momentanée, elle travaillerait à le raccommoder avec le duc d'Orléans. Une fois les princes sortis de prison, elle se chargerait, disait-elle, de ramener l'esprit de son Allessc Royale à de meilleurs sentiments pour le minisire.
Cet avis, qu'on croyait celui d'une amie, parut le plus raisonnable, quoiqu'il fût le plus perfide, et prévalut. Le ministre résolut de partir le soir même et d'aller au Havre délivrer les princes. Il prit un ordre secret de la reine adressé à leur gardien , auquel cet ordre enjoignait dObéir ponctuellement au cardinal (1).
Personne ne fut prévenu de cette fuite. Le 6 février, au soir, le cardinal vint comme d'habitude cbez la reine, qui lui parla longtemps devant tout le monde sans que personne pût apercevoir aucune altération dans la voiv ni sur le visage de l'un ou de l'autre. Pendant ce temps , le peuple ému parcourait les rues , et on entendait retentir de tous côtés le cri : Aux armes!
A div heures, le cardinal Mazarin prit congé de la reine sans plus d'allectalion que s'il eût dû la revoir le lendemain , et rentra dans son appartement. Là , il se revêtit d'un juste-au-corps rouge, passa des chausses grises, prit un chapeau à plume, et sortant à pied du Palais-Royal, suivi de deux de ses gentilshommes seulement , il gagna la porte Richelieu oîi il trouva quelques-uns de ses
;i^ Voici le lexle (le cel ordre:
M. de liar, je vous fais celle-ci pour vous dire que vous exécutiez poncluellcnient loiil «0 que mon cousin, le cardinal de Mazarin, vous fera savoir de mon inicnlion touchant la liberté de mes cousins, le prince de (>)iidé, le prince de Conti et le duc de LonRueville , qui sont en votre garde, sans vous arrêter à quelqu"aulre que vous pourriez recevoir ci-après du roi, monsieur mon fils, et de moi, conli-airo à colni-rl ; priant Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
. Écrit à Paris, le 6 février KiSl. >
Il\() LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
^eus qui l'altendaient avec des chevaux. Deux heures âpres', il était à Saint-Germain , où il devait passer la nuit.
Pendant ce temps la reine tenait cercle avec le même visage et les mêmes manières que d'habitude.
J-e coadjuleur apprit la nouvelle par MM. de Guéménée et de Bé- Ihune. 11 courut aussitôt chez Monsieur, qu'il trouva entouré de courtisans. Seulement , une crainte troublait ce premier moment de triomphe : la Beine, qu'on avait vues! calme et si tranquille, n'avait-elle point le projet de rejoindre le cardinal en emmenant le roi? C'était l'opinion du coadjutcur; mais, quoique au fond ce lïit peut-être aussi celle de Monsieur, il ne voulut permettre qu'aucune précaution lût prise pour prévenir cet événement. C'est que le roi et la reine hors de Paris, Monsieur restait le maître, cl (jui sait alors si les ])rojets de toute sa vie ne se réalisaient pas?
En effet , le surlendemain au moment où le coadjuteur venait de se mettre au lit et commençait à s'endormir, il l'ut réveillé par un ordinaire de Monsieur, qui lui dit que Son Altesse Royale le demandait. 11 sauta aussitôt à bas de son lit, et, comme il s'habillail. un page entra apportant un billet de M"" de Chevreuse, qui ne contenait que ces quelques mots : — Venez en hâte au Luxembourg, et prenez garde à vous par les chemins.
liC coadjutcur, montant aussitôt en voiture, ordonna de touchei' au palais, et trouva dans l'antichambre M"" de Chevreuse, qui l'attendait assise sur un coffre.
— Ahl c'est vous? s'écria-t-elle en apercevant Gondy; ma mère, qui est souffrante et qui ne peut sortir, m'a envoyée dire à Monsieur que le roi était sur le point de quitter Paris. Il s'est couché comme à l'ordinaire , mais il vient de se relever et il est déjà, dit-on , tout botté.
— Et l'avis vous vient-il de bon lieu ? demanda le coadjuteur.
— Du maréchal d'Aumont et du maréchal d'Albret, répondit M"" de Chevreuse ; je suis donc accourue chez Monsieur que j'ai éveillé, et dont la première parole a été : Envoyez quérir le coadjuteur.
— Entrons donc, reprit Gondy, et sans perdre une minute, car si Monsieur met à se décider sa lenteur ordinaire, nous arriverons trop tard.
Ils entrèrent, et trouvèrent Monsieur couché avec Madame.
ybuioa dû J iiiclo6.
LOUIS XIV ET SON SiKCI.E. /| 1 7
— Ail 1 mon cher Gondy, s'écria iCdiic d'Orléans en apercevant le coadjutenr; vous l'aviez bien dit, et maintenant que ieronsnous?
— il n'y a qu'uu parti à prendre , Monseigneur, répondit le coadjuleur; c'est de nous emparer des portes de Paris.
Mais c'était une mesure bien vigoureuse pour Monsieur, dont la force s'usait toujours dans les préparatifs de l'exécution. Aussi tout ce que le coadjutenr put tirer de lui , ce fut qu'il enverrait de Souches, capitaine de ses suisses, chez la reine, pour la supplier de faire réflexion aux suites d'une action de cette nature. — Cela suflira, disait Monsieur dans la crainte qu'il avait de prendre un parti trop décisif, et quand la reine verra que sa résolution est pénétrée, clic n'aura garde de la suivre.
Alors Madame , s'impatientant de la faiblesse de son mari , commanda de lui apporter une écritoire qui était sur la table de son cabinet, prit une grande feuille de papier, et, toute couchée qu'elle était, écrivit les lignes suivantes :
« 11 est ordonné à M. le coadjutenr de faire prendre les armes et d'empêcher que les créatures du cardinal Mazarin ne fassent sortir le roi de Paris.
« MaRGUERITK de LOURAINE. »
Mais au moment oîi Madame passait cet ordre au coadjuleur, Monsieur le lui arracha des mains, et, l'ayant lu , le froissa et le jeta de côté. Pendant ce temps , Madame se penchait à l'oreille de M"" de Chevreuse et lui dit tout bas :
— Je te- prie, ma chère nièce , de pousser le coadjutenr par toute l'influence que tu as sur sa personne, à faire de lui-même tout ce qu'il faut qu'il fasse; demain, je lui réponds de Monsieur.
M"' de Chevreuse obéit aussitôt, et le coadjutenr, qui n'avait besoin que de cette promesse, et qui même à la rigueur s'en serait passé, s'élança hors de la chambre. Mais comme le duc d'Orléans le vit sortir, il s'écria :
— Ah! monsieur le coadjutenr, je vous en supplie, n'oubliez pas que pour rien au monde je ne veux me brouiller avec le parlement.
— Eh ! mon cher oncle, dit M"° de Chevreuse en fermant la porte derrière le coadjutenr, je vous défie de vous brouiller autant avec lui par votre fermeté, que vous l'êtes avec moi par votre faiblesse.
IliS LOtilS \IV HY SON SIÈCLE.
I.e coadjulciir écrivit sans* retard à M. de Beaiifort, le priant de se rendre en toute hàle à l'iiôtel de Montbazon, tandis que M"" de ClicvrcHse, de son côté, allait éveiller le maréchal de La Motte. Au bout d'un instant, cette alarme bruissait par les rues. Aussitôt les amis des princes montèrent à cheval et parcoururent la ville en criant : Jux armes! Les bourgeois s'assemblèrent et se portèrent en masse au Palais-Royal. La reine alors eut avis que M. le duc d'Orléans était prévenu de tout, et qu'on lui voulait enlever le roi. Le jeune prince était en elTet habillé, botté et prêt à partir. Elle le fit à l'instant même déshabiller, ordonna qu'il se mît au lit , et allait s'y mettre aussi, lorsqu'un ofUcier des gardes accourut, disant que le peuple était exaspéré à celte idée d'une seconde fuite pareille à la première, et qu'il voulait absolument voir le roi, Les sentinelles envoyèrent en même temps demander des ordres, pour savoir ce qu'elles avaient à faire, cette multitude se ruant vers le Palais-Royal et menaçant de briser les grilles.
Ce fut en ce moment que l'envoyé du duc d'Orléans entra au Palais-Royal. On le conduisit à la reine.
— Madame, lui dit-il , je viens de la part de Son Altesse Royale vous supplier de faire cesser ce bruit. De tous côtés on lui a rapporté que vous aviez dessein de sortir cette nuit de Paris et d'emmener le roi. Son Altesse vous prévient que la chose est impossible et que les Parisiens ne le souffriront pas.
— Monsieur, dit la reine, c'est votre maître qui a causé toute cette émotion ; c'est donc à lui de la faire cesser, si bon lui semble. Quant à ses frayeurs sur la fuite du roi , elles sont mal fondées : le roi et son frère sont couchés et donnent paisiblement tous deux; moi-même j'étais déjà au lit lorsque tout ce bruit m'a forcée de me lever. D'ailleurs, continua-t-elle, pour plus grand témoignage, passez avec moi dans la chambre du roi et assurezvous par vous-même de ce que je vous dis.
A ces mots, la reine conduisit effectivement de Souches dans l'appartement de Sa Majesté, lui donnant l'ordre de lever lui-même les rideaux du lit afin qu'il vît bien si le roi était effectivement couché. De Souches obéit. Le jeune prince était dans son lit et faisait semblant de dormir.
— Maintenant, dit la reine, retournez vers celui qui vous envoie et dites-lui ce que vous avez vu.
En ce moment les cris redoublèrent. On entendait au milieu du tumulte, cette phrase constamment répétée : le roi,... le roi ,... nom voitlom voir le roi.
Anne d'Autriche parut prendre une résolution subite. — Descendez, dit-elle à de Souches , et ordonnez de ma part qu'on ouvre toutes les portes; ce que vous avez vu, il faut que tout le monde le voie; seulement, prévenez que le roi dort, et priez tous ces gens de faire le moins de bruit possible.
De Souches descendit , transmit les ordres de la reine aux gardes et sa prière au peuple. Aussitôt toutes les portes furent ouvertes, et la multitude se précipita dans le Palais-Royal.
Cependant, contre toute probabilité, à peine le peuple fut-il dans les appartements, que ceux qui lui commandaient, se rappelant qu'on leur avait dit que le roi dormait, invitèrent les visiteurs à faire le moins de bruit possible. Chacun alors retint son haleine et marcha sur la pointe du pied. La chambre royale s'emplil , et ces furieux qui , un instant auparavant , menaçaient de briser les portes de for, qu'ils eussent brisées en effet, si l'on avait tardé d'une seconde à les leur ouvrir, s'approchèrent, respectueux Qt pleins d'amour, du lit dont ils n'osaient soulever les •'■^^ rideaux. La reine alors les écarta, et dès qu'ils virent le roi, ils tombèrent à genoux, priant Dieu de leur conserver ce bel enfant, qui, au milieu du bruit et de l'émeute de sa ville et de la rebcUiou de son peuple, dornuiit d'un si bon sommeil.
Seulement Louis \iV ne dormait pas, et jurait tout bas, que sa ville et son peuple lui paieraient un jour cet instant de sommeil qu'il était forcé de feindre.
Toute cette procession dura jusqu'à trois heures du matin. <
Pendant ce temps, le cardinal cheminait à petites journées vers le Havre , car il espérait toujours que le roi et la reine le rejoindraient. Mais il vit venir un courrier qui lui annonça les événements qui s'étaient passés la nuit de son départ , et l'impossibilité oii la reine étaiude quitter Paris.
Le 15 février, la nouvelle arriva que les princes étaient en libcr- ^ lé. Le cardinal Mazarin avait ouvert lui-même les portes de leur prison, espérant sans doute, grâce à la joie qu'ils allaient ressentir de se trouver libres , pouvoir nouer quelques raccommodements avec M, de Coudé. Mais celui-ci qui savait, par ses corres-
/l-O lOiJis XIV i;t son sikclk.
poiulanls de Paris, que le cardinal n'agissait pas selon son libre arbitre, et qu'il était forcé par Monsieur et par le parlement, reçut toutes les ouvertures de l'ex-ministrc avec bauteur, et, pour lui prouver qu'il n'avait pas si grande iiâtc de sortir, lui donna à dîner dans sa prison.
Le 16, on sut que les princes arriveraient dans la journée. Monsieur alla au-devant d'eux jusqu'à nii-cbemin de Saint- Denis. Le coadjuteur et M. de Beaufort étaient dans sa voilure. En l'apercevant, les princes firent arrêter la leur et montèrent près de lui. De Saint-Denis à Paris, le carosse fut obligé de marcberau pas, tant la foule était considérable. Enfin, l'on arriva au Palais-Royal au milieu des cris et des acclamations de toute la ville. Le roi, la reine et M. le duc d'Anjou y étaient restés seuls. M. de Beaufort et le coadjuteur, qui pensaient que leur présence serait médiocrement agréable à la reine, allèrent, M. de Beaufort garder la porte Sain t-IIonoré, et le coadjuteur entendre compiles aux Pères de l'Oratoire.
M. le Prince monta au Palais-Royal et fut, dit La Rochefoucauld dans ses mémoires, reçu en homme qui était plus en état de faire grâce que de la demander.
Pendant ce temps le cardinal sortait du Havre, gagnait la frontière du Nord et se retirait à Brulh, petite ville de l'Electorat de Cologne.
Le lendemain du jour où le cardinal avait quitté Paris, le parlement rendait un arrêt, pour remercier la reine de son éloignenient, et pour lui demander une déclaration qui exclût de son conseil tout étranger ou toute personne qui aurait fait serment à d'antres princes que le roi. La reine se hâta de publier cette déclaration qui mettait le coadjuteur dans cette nécessité de n'être jamais du conseil ou de n'être jamais cardinal, puisque, en sa qualité de cardinal, il était forcé de prêter serment au pape.
Un mois après, le président Yiole vint dégager la parole de M. le Prince à l'endroit du mariage de M"" de Chevreuse avec le ])rince de Conti. C'était encore un des effets de l'influence de M"" de Longueville sur sou frère. Elle craignait qu'une fois l'époux de M"" de Chevreuse , celle-ci ne livrât son mari ^)ieds et poings liés au coadjuteur, son amant.
En même temps, on relirait les sceaux au marquis de Château-
LOtlS XIV liT S0^ SIIX.I.K.
neuf pour les donner nu premier président Mole , ennemi déclaré de M. de Gondy.
11 clait évident que le coadjuteur, après avoir si puissamment contribué à la pai\, était choisi pour faire les frais de la guerre.
]\Iais le coadjuteur n'était pas homme à rester longtemps dans une position fausse. 11 connaissait sa force et se l'exagérait encore. 11 résolut de se retirer sous sa tente épiscopale et de punir la cour par son absence. En conséquence, il alla trouver Monsieur et lui dit qu'ayant eu l'honneur et la satisfaction de le servir dans les deux choses qu'il avait eues le plus à cœur, c'est-à-dire l'éloiguement du cardinal et le retour des princes, ses cousins, il lui demandait la liberté de rentrer purement et simplement dans les exercices de sa profession, et coziime la semaine sainte arrivait, de se retirer, pour y faire pénitence , dans son cloître de Notre- Dame.
Si dissimulé que fût Monsieur, il ne put empêcher ses yeux de jeter un éclair de joie. En cHét, le coadjuteur était, après la victoire , un allié embarrassant. Monsieur lui tendit les bras, le serra contre son cœur, lui jura qu'il ne l'oublierait jamais, et espéra être débarrassé de lui.
En sortant de ciicz Monsieur, le coadjuteur so rendit chez les
princes, auxquels il voulait faire ses adieux. Ils étaient tous à l'hôtel de Coudé avec M"" de J^ongueville et la princesse Palatine. Les deux femmes ne parurent pas faire grande attention à cette retraite. M. de Conti reçut le compliment en riant, et prit congé du coadjuteur, en lui disant : « Au revoir, bon père ermite. » Mais M. le Prince vit la conséquence de ca pas de ballel, comme dit le coadjuteur dans ses mémoires, et parut fort surpris.
Le soir même, Gondy, en apparence tout à Dieu, était renfermé dans son cloître Notre-Dame, laissant faire au temps et à deux sentiments qui ne pouvaient manquer de lui rouvrir une porte pour rentrer sur le théâtre du monde : à la haine des princes pour le ministre et à l'amour de la reine pour Mazarin.
Cependant, le coadjuteur semblait avoir pris son parti, et ne paraissait plus mêlé à aucune intrigue politique. Il ne s'occupait que de ses devoirs religieux, ne voyait que des chanoines et des curés , et n'allait que la nuit à l'hôtel de Chevreuse. C'était à qui railleraitle vaincu, à l'hôtel de Coudé et au Palais-Royal ; et comme, en ce temps, pour se distraire, le reclus avait fait faire une volière dans une de ses fenêtres, Nogent-Bautru , le bouflon de la cour, annonça que l'on pouvait être tranquille désormais, et que le coadjuteur n'avait plus que deux soins : faire son salut, et siffler les linottes.
De là le proverbe.
Cependant, ]\L de Condé débarrassé du coadjuteur, commençait à formuler ses demandes et à dessiner sa position. On lui avait promis pour lui le gouvernement de Guyenne qu'on avait ôté au duc d'Épernon, et la -lieulenance générale, ainsi que la citadelle de Biaye au duc de La Rochefoucauld. En outre, il réclamait le gouvernement de la Provence pour le prince de Conti. Or, comme il tenait déjà dans l'intérieur Clermont en Argonne , Stenay, Beliegarde, Dijon etMonlrond; que M. deLougueville, l'œil tourné vers la Normandie, ne perdait pas de vue son ancien gouvernement; c'était, si on lui accordait ses demandes, créer à un sujet une position presque royale; c'était donner à un ambitieux les moyens de soutenir une lutte , dans laquelle la royauté pouvait succomber. j,
Aussi , du fond de son exil, d'oii il correspondait avec la reine sur toutes les affaires de l'État, Mazarin voyait-il , plein de terreur,
LOUIS XIV ET SON SIÈCLli. ^|->3
ces prétentions de M. le Prince, qui avait d'ailleurs commencé de se saisir de sa part sans s'occuper de ses amis ; c'était du reste assez son habitude, ce qui lui faisait dire, à chaque promesse d'engagement pris qu'on lui rappelait : — Ah! M. de Beaufort est bien heureux de n'avoir eu besoin que d'une échelle pour sortir de prison.
J>es choses en étaient à ce point, lorsqu'un soir le vicomte d'Autel, frère du maréchal Duplessis, un des plus intimes confidents de la reine et des plus fidèles serviteurs de Alazarin, enira vers une heure du matin, dans la chambre du coadjuteur, et se jetant dans ses bras :
— SaliU à monsieur le ministre, dit-il.
Le coadjuteur le regarda en face et lui demanda s'il était fo»i.
— Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit d'Autel, et j'ai à votre porte, au fond de mon carosse, quelqu'un qui est tout prêt à vous afllrmer que je suis dans mon bon sens.
- — Et quelle est la personne qui prend une pareille responsabilité? demanda en riant le coadjuteur.
— C'est le maréchal Duplessis, mon frère.
Le coadjuteur commença d'écouter plus attentivement.
— Ecoutez, continua d'Autel, et pesez chacune de mes paroles. La reine vient de me commander tout à l'heure de vous dire qu'elle remet entre vos mains sa personne, celle du roi son (ils et la couronne.
Alors il lui dit que le cardinal avait écrit à la reine, que si elle ajoutait le gouvernement de la Provence à celui de la Guyenne dont elle venait déjà de se relâcher, elle se déshonorerait aux yeux du roi son fils qui, lorsqu'il serait en âge, la considérerait comme ayant perdu son Étal. ^'^
Le coadjuteur écoulait de toutes ses oreilles, lorsque le maréréchal Duplessis entra à son tour, et jetant une lettre sur la table: — Tenez, dit-il à Gondy, lisez.
Cette lettre était du cardinal; il disait ;
« VotTS savez, madame, que le plus capital ennemi que j'aie au monde est le coadjuteur, eh bien! servez-vous-en plutôt que de traîleravecM. le Prince aux conditions qu'il propose; faitesM. de Gondy cardinal, donnez-lui ma place, mettez-le dans mon appartement; il sera peut-être à Monsieur plus qu'à Votre Majesté, mais
/i!2/i I.Ot'lS XIV liT SON SIÈCI.K.
Monsieur ne venl point la perle de l'État, ses inlenlious dans le fond ne sont pas mauvaises; enfin tout, Madame, plutôt que d'accorder il M. le Prince ce qu'il demande; car, s'il l'obtenait, il n'y aurait plus qu'à le mener à Reims. »
De cette ouverture le coadjiiteur ne se souciait pas du tout de tirer un ministère, mais un ciiapeau. il répondit au maréclial, demeurant toujours dans son système de dévoûment à ses amis, qu'il était tout prêt à servir la reine sans aucun intérêt, d'autant plus qu'il lui répugnait, disait-il, d'entrer dans une place toute chaude et toute fumante encore. Le maréchal comprit que cette modestie et cette délicatesse venaient sans doute au coadjuteur du défaut de sûreté; il ajouta donc : il faudrait que vous vissiez la reine; et cpmme le coadjuteur se taisait : ([ue vous la vissiez en personne; et comme il se taisait encore, Duplessis lui présenta une lettre d'Anne d'Autriche. —Tenez, lui dit-il, lisez; vous liez-vous à cela?
Cet écrit proniellait toute sûreté au coadjuteur s'il venait an Palais-Royal.
Le coadjuteur prit la lettre, la lut, baisa le papier avec l'apparence du plus profond respect ; puis s'approchant de la bougie, le brûla tout entier, et quand il n'y en eut plus que la cendre sur la table, se retournant vers le maréchal : — Quand voulez-vous me conduire chez la reine? dit-il ; je suis à ses ordres.
11 fut convenu que le coadjuteur attendrait le lendemain au soir à minuit dans le cloître Saint-Honoré. Ce fut une seconde répétition de la scène que nous avons déjà racontée. Seulement, au lieu de (jaboury le porte-manteau, le coadjuteur vit venir à lui le maréchal Duplessis. L'introducteur avait grandi aveclesévénements.
Le maréchal conduisit le coadjuteur à l'Oratoire de la reine. Une demi-heure après la reine entra et le maréchal les laissa tète à tète.
De cette entrevue et des deux autres qui suivirent, résultèrent certains articles arrêtés entre le cardinal Mazarin, le gardedes-sccaux de Chàleauneuf, le coadjulëur de Paris et M"" de Chevreuse, articles dont voici la substance :
« Ix coiuljuieiir, pour se maintenir dans la confiance du peuple , pourra parler au parlement cl ailleurs, contre le cardinal Mazarin, jusqu'à ce quil trouve le uiomcnt propice"pour se diklarcr en sa faveur sans rien hasarder.
[.ouïs XIV KT SON SIKCI.R. 425 ■
n M. (le Chiitcauneuf et M»' de Chevieuse feront semblant d'être mal avec le *V; coadjnteur, afin de pouvoir traiter séparément avec le cardinal, posséder les bonnes grâces de la reine et se conserver en même temps dans le public pai- le moyen du cardinal.
■■ M"' de Chevreuse, M. de Châteauncufet le coadjnteur s'efforceront de détacheile duc d'Orléans des intérêts du prince de Condé et d'obtenir que S. A. R. ménage le cardinal sans rompre toutefois avec M. le Prince.
« M. de Chàteauneuf sera premier ministre et garde-des-sceaux.
" M. le marquis de la Vieuville sera surintendant des linances, moyennant 600,000 livres qu'il donnera au cardinal.
'■ Ma/.arin obtiendra du roi pour le coadjuleur la promesse formelle du cardinalat, et la charge de ministre d'état ; mais celte promesse ne devra se réaliser qu'après la tenue des états-généraux, afin que le coadjutcur puisse servir plus utilement le cardinal au sein de ces états, leur bonne intelligence n'étant pas connue.
'. Le cardinal récompensera tous ceux qui se sont entremis pour le succès de la présente négociation.
1' Le sieur Mancini recevra le duché de Nevers ou le Uethclois avec le gouvernement de Provence et épousera M"' de Chevreuse.
« Le cardinal empêchera M. de Beaufort d'avoir aucune part dans la confiance de la reine et du roi , et le traitera toujours comme son ennemi.
« Le cardinal autorisera M. de Chàteauneuf et le coadjuteur, ainsi que M'"° de Chevreuse, à s'approcher de la reine et aura en eux une entière confiance sur la promesse qu'ils lui font d'être dévoués à ses intérêts.
« Le tout à condition qu'on ne parlera plus de ce qui s'est passé avant , pendant ou depuis la guerre de Paris, et aussi depuis l'emprisonnement de MM. les princes, contre les(|uels se fait principalement la présente union , l'intérêt commun des parties contractantes étant fondé sur la ruine de JI. le Prince ou du moins sur son éloignemenl de la cour.
Il Le cardinal promet enfin d'empêcher que le duc d'Orléans ait connaissance du présent traité, ainsi que des conférences qui pourront suivre. "
Nous nous sommes étendus sur ces détails pour montrer de quelle étrange façon les alTaires publiques se brassaient à cette époque et combien y avait peu de part le peuple qui cependant y était le plus intéressé.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'en même temps et comme la régence était sur le point de finir , la reine faisait porter au parlement deux déclarations, l'une contenant les causes pour lesquelles le cardinal Mazarin élail à tout jamais exclu du royaume, l'autre par laquelle le prince de Condé était reconnu innocent de tout ce qu'on lui avait imputé contre le service du roi.
Ces déclarations furent enregistrées le 5 septembre. Le lendemain le roi atteignit sa majorité.
La veille le sieur de Rhodez, grand maître des cérémonies, avait fait avertir le parlement que le roi devait se rendre le 7 au
li'2(') LOUIS XIV i:t son sièclk.
Palais et y tenir son lit de justice pour la déclaration de sa majorité.
Le 6 au soir, le marquis de Gesvres, capitaine des gardes-ducorps, les grands maîtres et maîtres des cérémonies, et le sieur de Réaux , lieutenant des gardes , après avoir visité tout le palais, en prirent les clés et y restèrent pour préparer toutes les choses nécessaires à la séance du lendemain.
Le 7, au matin , toute la cour sortit du Palais-Royal , trompettes en tête; après la compagnie des chevau-légers , après celle du grand prévôt , après deux cents maîtres représentant la noblesse de France, après les gouverneurs de province, les clievaliers de l'ordre, les premiers gentilshommes de la Chambre, les grands olliciers de la maison du roi , après six trompettes du roi habillés de velours bleu , précédant six hérauts à cheval revêtus de leurs cottes d'armes de velours cramoisi semé de fleurs de lys d'or, leur caducée en main , venaient les maréchaux marchant deux à deux tous richement vêtus et montés Sur de grands chevaux dont les housses étaient chargées d'or et d'argent.
Derrière eux venait seul le comte d'Harcourl, grand écuyerdc l'Yancc, portant en écharpe Tépée du roi attachée à son baudrier et qu'il relevait sur son bras dans un fourreau de velours bleu semé de fleurs de lys d'or. Il était vêtu d'un pourpoint de toile d'or et d'argent et d'un haut-de-chausses plein de broderies semblables, monté sur un cheval de bataille gris pommelé, en housse de velours ci-amoisi garni de passements d'or à points d'Espagne, ayant au lieu de rênes deux écharpes de tafletas noir.
Les pages et valets de pied en grand nombre vêtus de neuf avec force plumes blanches, bleues et rouges et la tète nue, suivaient le comte devant les gardes du corps à pied, comme aussi le porte-manteau et les huissiers et massiers.
,( ilors, dit la relation à laquelle nous empruntons ces détails, paraissait le roi que son auguste contenance et sa douce gravité vraiment royale, avec sa civilité naturelle, faisaient remarquer à tous pour les délices du genre humain, et redoubler aux grands et aux petits les vœux qu'ils font ordinairement pour sa santé et prospérité. »
Le jeune Louis XIV, pour jouer le premier rôle dans cette grande solennité, était revêtu d'un habit tellement couvert do
broderie d'or qu'on n'en pouvait ^iscerner ni rétolTe ni la couleur. En outre, il était de si haute stature qu'on avait peine à croire qu'il n'eût que quatorze ans. Aussi, en voyant un jeune seigneur du même âge que le roi , mais beaucoup plus petit que lui, la foule, mesurant la taille à l'âge, se laissa emportera crier: Vive le roi ! Mais en ce moment le cheval du jeune souverain , (|ui était un barbe de couleur Isabelle, s'étant cabré, celui-ci le maîtrisa de telle façon qu'on reconnut bien que c'était un roi et un roi qui saurait soumettre un jour les hommes, que celui qui si jeune soumettait déjà les animaux.
Sa Majesté fut reçue à la poi'te de la Sainte-Chapelle par l'évèque de Baveux, revêtu de ses habits épiscopaux, lequel lui fit une harangue que le jeune roi écouta avec beaucoup de recueillement; ensuite il le conduisit au chœur oii il entendit une messe basse célébrée par un chapelain de la Chapelle.
En sortant de la Sainte-Chapelle, le roi alla prendre sa place au parlement. Ceux de nos lecteurs qui seront curieux de savoir où il était assis, comment il était assis, qui il avait à sa main droite , qui à sa main gauche, qui devant lui, qui autour de lui, pourront lire la relation qui en fut faite alors et que M"'" de Motteville inséra dans ses mémoires.
Après quoi le roi, assis, et couvert, prit la parole et dit:
— Messieurs, je suis venu en mon parlement pour vous dire que, suivant la loi de mon État, j'en veux prendre moi-même le gouvernement, et j'espère de la bonté de Dieu que ce sera avec piété et justice. Mon chancelier vous dira plus particulièrement mes intentions.
Suivant ce commandement, le chancelier, qui avait reçu le roi debout, se remit en son siège et fit un long discours, dans lequel, dit la relation, il s'étendit éloquemment sur les paroles du roi.
Lorsqu'il eut fini, la reine s'inclina un peu et dit au roi :
— Monsieur, voici la neuvième année que, par la volonté dernière du défunt roi, mon très honoré seigneur, j'ai pris le soin de votre éducation et du gouvernement de l'Élat; Dieu ayant par sa volonté donné bénédiction à mon travail et conservé votre personne qui m'est si chère et précieuse à tous vos sujets, à présent que la loi du royaume vous appelle au gouvernement de cette monarchie, je vous renuis avec grande satisfaction la puissance
IflS LOUIS MV ET SON SIÈCLE.
(jui m'avait été donnée pour le, gonverner , el j'espère que Dieu vous l'era la grâce de vous assister de son esprit de loi'ce et (ie prudence pour rendre voire règne lieureux.
Sa Majesté lui répondit :
ti — Madame, je vous remercie du soin qu'il vous a plu prendre de mon éducation et de l'administration de mon royaume ; je vous prie de continuer à me donner vos bons avis, et je désire qu'après moi vous soyez le chef de mon conseil.
A ces mots la reine se leva de sa place et s'approcha pour saluer son fils; mais celui-ci, descendant de son lit de justice, vint à elle et l'embrassa; puis chacun d'eux s'en revint à sa place.
Monsieur, le duc d'Anjou, se leva alors, s'approcha du roi son frère et fléchissant le genou, lui baisa la main et lui protesta de sa fidélité. S, A. R. le duc d'Orléans en fit autant, comme aussi les princes de Conti et les autres princes. Aussitôt le chancelier, les ducs et pairs, les ecclésiastiques, les maréchaux de France, les ofliciers de la couronne et tous ceux qui étaient en séance se levèrent et rendirent en même temps hommage au roi.
Ce fut en ce moment qu'on remarqua parmi tous ces princes, ducs, pairs, maréchaux , l'absence de celui qui eût dû s'y trouver avant tous, c'est-à-dire du prince de Condé. Le bruit circula bientôt qu'il avait quitté Paris la nuit précédente.
Était-ce pour ne pas faire serment de fidélité au roi?
Malgré cette absence, qui inspirait une crainte vague mais réelle, le retour de Sa Majesté au Palais-Cardinal n'en fut pas moins salué par des acclamations unanimes, et les cris de vive le Roi! continuèrent toute la nuit autour des feux de joie allumés de cent pas en cent pas par toute la ville.
Profilons de cette halle naturelle que nous offre l'histoire pour jeter un coup d'œil sur la société française, et voir quel aspect elle présentait vers le milieu du xvii" siècle.
LOUIS XIV ET SON SIECLli.
CHAPIThE XXIV.
Ce qu'élait la société à cette époque.^Quelles femmes ont eu île l'Influence sur elle.
— Marion de Lorrae. — Anecdotes. — Le surintendant d'Eniery. — Le président de Clievry. — Claude Quillet. — Mort de Marion. — Ninon de Lenclos. — Son père.
— Saint-Étienne. — Raray. — Couloii. — Les payeurs, les favoris, les martyrs et les caprices. — Navailles. — M"' de Clioisy. — Sa société. — M"' de Scudéry. — Son éducation littéraire. — Ses embarras d'argent. — Ses premiers ouvrages. — Les Chroniques du Samedi. — La marquise de Hamboinllet. — Son hfitel. — La chambre bleue. — Bonté de M"' de Itambouillet. — Sa délinition de l'amitié. — L'évéque de Lizieux et les lOches de Kambouillet. — Les champignons du comte de Guiche. — Famille de M"" de Rambouillet. — La belle Julie. — M. de Pisani. M"' Paulel. — M. de Grasse. — Voiture.
ous symboliserons l'esprit de cette époque par cinq l'enimes de conditions et de caractères différents. Ce sont elles qui ont, en quelque sorte, créé l'inlluence féminine sur la société moderne. Jusque là, les femmes n'existaient guères que réduites à la condition de maîtresses , c'est-à-dire d'esclaves-reines, et c'est ainsi que nous voyons apparaître tour à tour Diane de Poitiers, M"'" d'Étampes et Gabrielle d'Eslrées. Leur pouvoir est tout physique et tient à leur beauté : qu'elles perdent l'influence qu'elles ont sur leurs amants couronnés, et l'influence qu'elles avaient sur le monde est perdue. Le xvii" siècle vit naître un autre empire, et s'accomplir une autre conquête , c'est celle de l'esprit.
Ces cinq femmes, dont nous allons parler, sont : Marion de J>orme , qui représente la courtisane ; Ninon de Lenclos , qui représente la femme galante; M"' de Choisy, qui représente la femme
(lu monde; M"' de Scudéry, qui rcpréscule la l'emme de lettres, et M"" de Rambouillet, qui représeule la grande dame.
Marie de Lorme était née à Chàlons-sur-Marne, et, à l'époque où nous sommes arrivés, elle pouvait avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais, on le sait , elle était dans tout l'éclat de sa beauté et de sa réputation. Fille d'un homme riche, elle avait vingt-cinq mille écus de dot, et eût pu se marier, comme on le voit; mais sa vocation l'entraîna.
Son premieramant lut Desbarreaux , le fils de l'ancien intendant des finances sous Henri IV, le même qu'une omelette et un sonnet ont rendu célèbre (1). A cette époque où Marion vivait encore chez son père, il resta huit jours caché chez elle, dans un petit cabinet où l'on mettait le bois, et où Marion lui portait à manger. Cette contrainte parut insupportable à la jeune fille, et elle quitta la maison paternelle. A partir de ce jour Marie lut Marion.
Après Desbarreaux vint Rouville, le beau-l'rère du comte de Bussy-Rabutin , le même que Brantôme appelle un homme rude et luiult à la main; ce fut pour elle qu'il se battit avec La Ferté-Senecterre, dont nous avons parlé à propos de la bataille de Rocroy et des intrigues de la Fronde.
Puis Miossens, qui conduisit M. le Priflce à Viucennes, Miossens , qui ne lui fi,t pas la cour, mais auquel elle la fit ; puis, le malheureux Cinq-Mars; puis Arnaud; puis M. de Châtillon ; puis M. de Brissac. Ceux-ci lurent ses amants de cœur. Elle avait.
(1) Un vendredi qu'il faisait un grand orage , Desl)arreaux avait ordonné , dans une auberge , une omelette au lard , Impiété qui avait fort scandalisé l'hôte , lequel, sur l'Injonction expresse de Desbarreaux , n'avait pas moins été forcé d'obéir. Il apporta donc le plat défendu ; mais au moment où il allait le poser sur la table, il se fit un si violent coup de tonnerre que toute la maison en trembla , et que l'hôte tomba à genoux, n — Pardieu! dit Desbarreaux, prenant pitié de la terreur de cet homme, voilà bien du bruit pour une omelette. » Et ouvi'ant la fenêtre, il la jeta dans la rue.
Quant au sonnet qu'il fit dans un mouvement de repentir, tout le monde le connaît; c'est celui qui commence par levers :
Grand Dieu! tes jugements sont remplis d^équitè.
Il est vrai encore que l'on conteste à Desbarreaux son omelette et son sonnet. Ses amis ont attribué l'omelette à Bachaumont; ses ennemis, le sonnet à l'abbé de Lavau. Il ne resterait donc plus pour illustrer Desbarreaux que d'avoir été le premier amant de Marion de Lornic : maintenant Marion a-t-elle eu un premier amant?
oulre cela, ses amants politiques, puis ses amants d'argent, puis ses cavaliers servants.
Nous avons dit comment elle vint deux fois chez le cardinal de Richelieu , et jeta au nez du valet de chambre je ne sais quelle somme que le ministre lui envoyait. Une autre fois, il lui offrit un diamant qui valait soixante pistoles. Peut-être aHait-elie le refuser, comme elle avait fait de l'argent, lorsqu'il échappa au cardinal de dire que cette bague venait de M '" d'Aiguillon : — En ce cas, dit Marion, je la garde comme un trophée.
Ses grandes dépenses et le désordre de sa famille , qu'elle nourrissait, la forçaient de temps en temps à prendre des amants d'argent. Ses deux trésoriers étaient le surintendant d'Emery, dont le nom a déjà été prononcé plusieurs fois, et le président de Chevry.
Le seigneur d'Emery, comme on l'appelait depuis qu'il était surintendant des finances, était fils d'un banquier de Lyon, nommé Particelli. « C'était, dit le cardinal de Retz, l'esprit le plus corrompu de son siècle; il ne cherchait que des noms pour trouver des édits, et disait en plein conseil que la bonne foi n'était faite que pour les marchands. »
Il est dillicile de faire, en quatre lignes, un portrait plus exact.
.Son père fit une célèbre banqueroute; ce qui fut cause que le fils changea de nom , et, au lieu de s'appeler Particelli comme son père, s'appela d'Emery.
Richelieu appréciait, à ce qu'il paraît, dans d'Emery les qualités que critique l'abbé de Gondy, c'est-à-dire cette grande imagination à l'endroit des impôts, car il le présenta à Louis XIII sous son nouveau nom, comme intendant des finances.
— M. d'Emery! M. d'Emery! répéta le roi, je ne connais pas cela; mais mettez-le bien vite en celte |)lace. Monsieur le cardinal, car j'ai entendu dire que ce coquin de Particelli y prétendait , et comme je le sais très intrigant, j'ai peur qu'il n'y arrive; ce qui nous ferait grand tort à tous deux.
— Oii ! sire, dit le cardinal , il n'y a pas de danger. Ce Parlirciii, dont parle Votre Majesté, a été pendu.
— A la bonne heure! dit le roi. Eh bien! puisque vous répondez de M. d'Emery, mettez-le en cette place.
Et d'Emery fut installé.
Avant été envové aux états de Languedoc comme intendant, il
fit retrancher à M. de Montmorency la pension de cent mille livres que les états lui faisaient. Ce retranchement mit le comble aux griefs de ce duc contre la cour, et le détermina à se jeter dans la révolte dont il fut victime. M"" la pi-incesse de Condé, qui regardait d'Emery comme un des assassins de son frère, le haïssait cruellement.
11 ne donnait point d'argent à Marion, car Mariou n'en acceptait pas ; mais il lui faisait faire des affaires. Or, par amants d'argent, il faut entendre amants à cadeaux. Le plus souvent, dans les conditions qu'on faisait avec elle, on convenait de tant de marcs d'argent. Aussi, à sa mort, dit TallemantdesRéaux, trouvam t-on chez elle pour plus de vingt mille éciis de hardcs.
Quant à Charles Duret, seigneur de Chevry, que l'on appelait tout bonnement le président Chevry, c'était un autre original. 11 était neveu du célèbre Duret, qui avait été médecin de Charles IX, d'Henri 111 et de Marie de Médicis, et qui, se figurant que l'air de Paris était mauvais, faisait élever son fils unique sous une cloche de verre où le pauvre enfant mourut.
Le président Duret avait l'habitude de dire : — Si un homme me trompe une fois. Dieu le maudisse! s'il me trompe deux fois. Dieu le maudisse et moi aussi! mais s'il me trompe trois fois. Dieu me maudisse tout seul !
L'histoire ne dit pas s'il appliquait cet axiome aux femmes. Ce qui nous ferait croire le contraire, c'est qu'il était, comme nous l'avons dit , un des tenants de la belle Marion.
Par ses bouffonneries et par sa danse il s'était mis fort bien en
cour, et Henri IV et Sully l'aimaient beaucoup. Ce fut lui qui in-
j venta les figures du fameux ballet où le roi prit pour Charlotte
-> de Montmorency ce grand amour que nous avons raconté. Cette
faveur le conduisit tout droit à l'intendance des finances que lui
accorda le maréchal d'Ancre. Lorsque celui-ci fut tué, il faillit
, tomber comme créature de Concini; mais il se maintint en don-
;/•? nant 10,000 écus à la Clinchamn, que Brantès, frère de Luynes,
^ entretenait. Ce Brantès est le même qui fut depuis dnc de Luxem-
' bourg.
* Le président de Chevry avait de singuliers tics en parlant; il
disait à tout propos et au bout de chaque phrase : mange mon
.'loup, mange mon chien; ce qui rendait sa conversation fortiiiin-
,<^irtïf'
telligible. Cependanl comme il se connaissait celte infirmité, lorsqu'il parlait à de grands personnages il essayait de se corriger. Un jour en causant avec Richelieu, il parvint pendant queUjue temps à ne pas retomber dans son défaut habituel. Mais néanmoins il ne put s'empêcher de laisser à la fin échapper la moitié de sa phrase.
— Ah ! par ma loi, s'écria Chevry, j'en demande pardon à votre Eminence , voilà mon loup lâché.
— Eh bien! dit le cardinal, ne perdez pas de temps, mettez vite votre chien dessus, et, s'il est de bonne race, il le mènera assez loiu peut-être pour que nous ne les revoyions ni l'un ni l'autre.
C'était sans doute aussi par un autre tic qu'il n'appelait Marion que mon petit père.
Le président de Chevry mourut de la pierre et après avoir subi l'opération de la taille. Aussi fit-on sur lui cette épilaphe :
Ci-git qui fuyait le repos , Qui fut nourri , dès la uianieilu , De tributs, de taille, d'impôts.
De subsides et de gabelles; Qui mettait dans ses aliments Le jus des dédommagements.
Et l'essence du sou pour livre.
Passant , songe à te mieux nourrir, Car si la taille l'a fait vivre, La taille aussi l'a fait mourir.
(Juantau cavalier servant de Marion de Lorme, an paît to, comme on disait à cette époque, en imitation du langage italien , c'était . Claude Quillet, auteur du poème latin la Callipédie, lequel ayant plaisanté sur la possession des religieiLses de Loudun, se . retira à Rome, où il fut longtemps secrétaire du luaréchal d'Estrées, puis revint, après la mort du cardinal, à Paris, oit il se fit serviteur de la Marion sans en jamais rien obtenir , mais aussi sans jamais perdre l'espérance qu'il en obtiendrait quelque chose. En elfet, le pauvre Quillet en obtiiU à peu près tout, excepté ce qu'il désirait au-dessus de tout.
Malgré' la vie (|uc menait la Marion, elle était fort respectée, car elle recevait ce qu'il y avait de mieux à la cour, et, une fois maîtresse de maison , maintenait chacun en son lieu et place. Aussi un jour qu'elle alla solliciter le président de Mesmes de faire sortir son frère Baye de prison oit il avait été mis pour dettes, ce prési- T. I. r>5
[l'Hi LOUIS XIV ET SON SIÈCLK.
dent lïit si charmé de ses manières et de son esprit qu'il lui dit : — Se peut-il, Mademoiselle, que j'aie vécu jusqu'à cette heure sans vous avoir vue.
Après quoi il la conduisit jusqu'à la porte de la rue et la mit en carosse le chapeau à la main.
Le jour même de Baye sortit de prison.
Marion mourut à trente-neuf ans et plus belle que jamais. Sans ses fréquentes grossesses, qui , il faut le dire , par les soins mêmes qu'elle avait de sa propre beauté , n'arrivaient jamais à terme, elle eût eu sans doute la longue existence qu'on lui a attribuée; mais se trouvant enceinte pour la cinq ou sixième fois, elle prit une si forte dose d'antimoine qu'elle se tua. Quoiqu'elle n'ait été malade que trois jours , elle se confessa plus de dix fois : la pauvre fille retrouvait toujours à dire quelque péché oublié.
Pendant vingt-quatre heures, elle fut exposée sur son lit avec une couronne de vierge. Mais le curé de Saint-Gervais trouva la chose un peu hardie, et fit fermer les portes. *
Cette mort fit grande sensation dans Paris et l'on composa sur elle ces quatre vers :
La pauvre Marion fie Lorme , De si rare et plaisante forme , A laissé ravir au tombeau Son corps si cliannanl et si beau.
Il est inutile de dire que la version, qui fait vivre Marion de Lorme cent trente-quatre ans , qui la fait assister à son propre convoi et marier trois fois, est une pure fantaisie de poète et ne mérite aucun crédit.
Ninon était de cinq ans la cadette de Marion de Lorme. On l'appelait Anne de Lenclos. C'était la fille d'un gentilhomme de Touraine attaché à M. d'Elbœuf. Elle était encore bien jeune lorsque son père fut obligé de quitter la France pour avoir tué le baron de Chabans, avant que celui-ci, disait-on , eût eu le temps de se mettre en garde , et comme il était encore sur le marchepied de sa voiture.
Durant son absence sa fille grandit, et comme M. de Lenclos était un philosophe, la petite Anne envisagea la vie au même point de vue sous lequel son père, dès sa jeunesse, la lui avait fait entrevoir.
LOUIS XIV ET SON SIKCI.K." kof)
Elle se distinguait par l'agrément et la vivacité de son esprit, jouait bien du luth et dansait admirablement, surtout la sarabande ; aussi les dames du Marais l'avaient-elles souvent dans leur compagnie.
Son premier amant fut un nommé Saint-Etienne; il s'était présenté chez sa mère à titre d'époux , mais se relira quand il vit qu'avec Anne de Lenclos le mariage était inutile.
Après lui le chevalier de Raray en fut amoureux; mais cette lois M'"" de Lenclos, avertie par la retraite de Saint-Etienne, fut plus sévère; ce qui faisait que la xeune fille ne pouvait voir le chevalier qu'à la dérobée. Un jour elle l'aperçut passant dans la rue, et descendit vite, le chevalier accourut à elle et se mit à causer sous la grande porte. Un pauvre les importunait en leur demandant l'aumône, Anne de Lenclos fouilla dan? sa poche, et ne trouvant rien que son mouchoir qui était garni de dentelle :
— Tiens, lui dit-elle, prends, et laisse-nous en paix, ■ Ce fut vers ce temps que le conseiller Coulon fit sa connaissance. 11 en traita, assure-l-on, avec sa mère, et l'entretint à raison de cinq cents livres par mois. A partir de ce moment, M"' de Lenclos rompit avec toutes les prudes du quartier et s'appela Ninon.
Après le conseiller Coulon, ou plutôt en même temps que ce conseiller, qu'elle conserva toujours, elle eut d'Aubijoux, de Châtillon , qui n'était encore que d'Andelot, puis le marquis de Séviguc, puis Rambouillet, puis Meré dont elle eut uu fils, puis Miosscns, depuis maréchal d'Albret, dont elle en eut un autre. Alors elle prit ses amants par quartier, les gardant un trimestre chacun. Aussi écrivait-elle à Sévigné : — Je crois que je t'aimerai trois mois; tu sais, trois mois! c'est pour moi l'infini.
Comme Mariou de Lorme, Ninon avait elle-même divisé ses amants en trois classes : les payeurs, les favoris et les martyrs. Outre cela, Ninon avait encore ses caprices. Ce fut elle qui mit le mot à la mode.
Vn jour au cours elle vit dans la voiture du maréchal de Grammont un gentilhomme qui lui parut de bonne mine; c'était Philippe de Montault-Benac, depuis duc de Navailles. Aussitôt elle lui fit dire qu'elle serait bien aise de lui parler. Navailles ne perd pas de vue la voiture de Ninon, et après la promenade monte près d'elle. Alors Ninon le ramène chez elle, lui donne à souper, en-
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rouis XIV KT SON SIKCI.K.
suite le conduisant dans sa ciiaml)re, et lui montrant le lit : Couchez- vous, monsieur, lui dit-elle , et vous aurez bientôt compagnie. Puis elle se relire.
Navailles resté seul se couche; mais une fois couché, comme il était las, il s'endort. jNinon rentre et le trouve ronflant de son mieux ; elle prend alors les habits du dormeur et s'en va coucher dans une autre chambre.
Le lendemain Navailles est réveillé par un grand bruit. Il ouvre les yeux, et voit dans sa chambre un jeune cavalier, l'épée à la main et qui s'avance vers son lit en le menaçant.
— ^^lonsicur, dit Navailles à moitié endormi, et se reculanl dans la ruelle, si je vous ai fait oflense, je suis bon gentilhomme, et tout prêt à vous rendre raison ; mais ce que vous faites ressemble fort à un assassinat.
A ces mots, Ninon éclate dé rire. Navailles rappelle ses souvenirs de la veille et reconnaît qu'en elTet il s'est rendu coupable d'une grave offense envers son hôtesse; mais il paraît qu'il lui en fit ses excuses si galamment, que Ninon lui pardonna, et que si le duel eut lieu, il n'eut pas du moins des suites fatales.
LOUIS XIV ET SON SIKCI.E. lil^l
Voilà où elle en était à l'époque où nous sommes arrivés, tenant excellente maison , ayant des laquais à belle livrée , et recevant concurremment avec Marion de Lorme, sa rivale, ce qu'il y avait de mieux dans tout Paris. Comme Ninon vécut quatrevingt-dix ans, et traversa presque tout le règne de Louis XIV, nous aurons le loisir de la voir reparaître et nous reparlerons d'elle en 1706, c'est-à-diro à l'époque de sa mort.
M'° de Choisy que nous avons citée, comme ayant une grande influence sur les commencements de la société moderne , était la femme de M. de Choisy, chancelier de M. le duc d'Orléans; elle était tellement à la mode, et plaisait si fort au cardinal Mazarin, qu'un jour celui-ci entrant chez le maréchal d'Estrées où il y avait grande réunion : — Quoi, dit-il, vous vous divertissez ici, et M"" de Choisy n'y est pas; quant à moi, mon avis est qu'il n'y a de réunion complète que là où elle se trouve.
M"'" de Choisy connaissait son influence, et en était fièrc; aussi fit-on sur elle ce quatrain :
La Choisy l'ait bien la vaine ; Elle croit être la reine , Quand elle voit dans son palais Tant de seigncm-s et de laquais.
En effet, ses salons étaient le rendez-vous des plus grands personnages de la cour. M"' de Alontpensier dans ses Mémoires, M'"" de Brégis dans ses Poi'traits, Ségrais dans ses Diveilissemenls de ta princesse Aurélie , et Saumaise dans le Dictionnaire des Précieuses, en font le plus grand éloge. Aussi disait-elle un jour à Louis MV enfant : — Sire, si vous voulez devenir un grand " roi, il faut vous entretenir souvent avec M. de Mazarin; mais si vous voulez devenir un homme poli , il faut vous entretenir plus souvent avec moi.
Louis XIV n'oublia pas cet avis de M""= de Choisy, et plus d'une fois, lorsqu'on le complimentait sur l'élégance de ses paroles: — Ce n'eslpas étonnant, répondait-il, je suis l'élève de M"" de Choisy, et c'est elle qui m'a appris le beau langage,
M"" de Choisy était la mère de ce singulier abbé de Choisy qui nous a laissé des mémoires sur lui-même , une histoire de M"' de La Vallière et une histoire du roi Louis XIV, qui passa la moitié
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de sa vie habillé en femme, et, sous le nom de M'"° de Sancy, cherchait à faire des passions , que la chronique scandaleuse du temps prétend n'avoir pas toujours été malheureuses. Ce fut lui probablement qui servit de héros à Louvet pour son roman de Faublas.
Il allait tant de gens chez M"" de Choisy qu'elle avait pris le parti d'en agir fort librement avec les visiteurs. A ceux qui l'ennuyaient elle disait tout simplement : — Vous ne m'accommodez pas; si je puis m'habituer à vous, je vous le ferai savoir.
Quand elle avait société trop nombreuse , elle disait : — Messieurs, nous sommes trop de gens ici, on ne s'entend pas causer, voyez à qui de vous s'en ira.
Un jour, le comte de Roussy, qu'elle avait rencontré la veille, vint heurter à sa porte ; elle mil la tôle à la fenêtre et le reconnaissant : — Monsieur le comte, lui dit-elle, je vous ai déjà vu hier et c'est bien assez; aujourd'hui, j'ai affaire à monsieur.
Et en même temps elle montrait au comte un beau jeune homme de quinze ans qui était avec elle à la fenêtre.
Il est vrai que, s'il faut en croire les épigrammes du temps, M"" de Choisy montrait encore autre chose que le beau langage.
En voici une qui est venue jusqu'à nous , mais peut-être étaitelle d'un de ces mécontents, qu'elle avait si cavalièrement congédiés :
.Te ne sais si l'on me (rompe , *, Mais on dit que l'on vous montre. Mademoiselle de Rohan , A jouer de la prunelle.
Ou'en dis-tu, Jean de Nivelle?
— C'est la Choisy qui l'apprend.
M"'° de Choisy avait un commerce de lettres réglé avec la reine de Pologne , Mïtwe de Gonzagues , avec M"" Royale de Savoie , avec M""' Christine de France, avec la fameuse reine Christine de Suède, et avec plusieurs princesses d'Allemagne.
Madeleine de Scudéry, comme les autres femmes que nous avons citées , était née presque en même temps que le siècle. Elle était sœur de Georges Scudéry et née au Havre , en 1G07, d'un capitaine sicilien qui avait suivi la fortune des princes de la maison d'Anjou. Aussi, Scudéry dit-il de lui-même :
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Moi qui suis fils d'un c.ipitaiiie Que la France cslima jadis , Je fais des desseins plus hardis, Et ma manicrc est plus hautuiuc..
Quoique le frère et la sœur soient restés ensemble quarante-sept ans sans se quitter, nous les séparerons. Occupons-nous d'abord de la sœur ; nous reU'ouverons Scudéry à propos du théâtre.
M"' de Scudéry était une grande personne qui a^t le visage fort long, et qui était maigre et noire; ce qui faisait dire à M'"" de Cornuel qu'elle avait désignée dans un de ses romans sous le nom de Zénocrite, et qui était mécontente de la désignation: que la Providence, qui fait toujours bien ce qu'elle fait, sachant que M"' de Scudéry devait écrire , lui avait fait suer de l'encre. Elle racontait elle-même comment le goût de lire des romans lui était venu et l'avait conduite tout naturellement à celui d'en composer. Un jour que, toute petite fille, elle s'était procuré un livre traitant de matières amoureuses, son confesseur, qui était un moine Feuillant, nommé don Gabriel, lui ôla ce livre des mains, en la grondant fort de se livrer à de pareilles lectures, et en lui promettant de lui en donner un autre dont sa moralité pourrait tirer plus de fruit. En eflel, dès le lendemain, il lui apporta le volume promis. Mais l'étonnement de M"' de Scudéry fut grand , lorsqu'elle vit que son confesseur ne lui avait enlevé le premier roman que pour lui en donner un autre infiniment plus léger, et dont tous les endroits licencieux étaient marqués avec tant de soin qu'elle n'eut pas la peine de les chercher. Aussi , la première fois que revint le moine, la jeune pénitente le remercia-t-elle sincèrement du cadeau qu'il lui avait fait, disant qu'elle le chargerait désormais (fu soin de lui choisir sa bibliothèque, et, à ces mots, elle lui présenta le livre tout ouvert à l'un des endroits marqués ; mais le moine jura ses grands dieux qu'il s'était trompé en lui donnant ce livre. M"" de Scudéry, qui tenait son confesseur en faute , fit avec lui ses conditions. Ce fut qu'il dirait à M"" de Scudéry que sa fille pouvait lire tout ce qu'elle voulait, et qu'elle avait l'esprit trop fort et trop juste pour que les romans pussent le lui gâter. A partir de ce moment, M"" de Scudéry eut la liberté de lire tout ce qu'il lui plut et en profita.
Ce fut M. Sarrau, conseiller à Rouen, qui prêta à M"' de Scu-
(léry les autres romans avec lesquels elle acheva son éducation littéraire.
M"° de Scudéry et son frère avaient été fort persécutés par la fortune. Aussi, disait-elle toujours, comme si elle eût parlé du bouleversement de l'empire grec: —Depuis le renversement de notre maison... Enfin, un de leurs amis était sur le point de leur faire touchei' dix mille écus, résultat d'une créance due autrefois à leur père , et dont il n'y avait d'autres preuves que le témoignage même de cet ami;. mais le malheur, comme nous l'avons dit, était sur M"" de Scudéry et son frère. Parleplus beau temps du monde, et un jour qu'il n'y avait qu'un seul nuage au ciel, le tonnerre tomba subitement de ce nuage et alla tuer cet ami qui se promenait à la ïournelle au milieu de cinq cents personnes. Les dix mille écus furent perdus du coup.
Ce fut alors que M"'" de Rambouillet, prenant pitié d'eux, sollicita pour Georges Scudéry le gouvernement de Notre-Dame-dela-Garde de Marseille. Ce gouvernement avait été promis à la marquise par le cardinal Mazarin ; mais , au moment d'en délivrer les expéditions, M. de Brienne, dont nous avons déjà parlé, écrivit à M"" de Rambouillet qu'il était de dangereuse conséquence de donner un gouvernement à un poète qui avait fait des pièces pour l'Hôtel de Bourgogne, ce théâtre s'étant mis bien souvent en opposition avec M. le cardinal. C'était l'époque des citations historiques. M"'" de Rambouillet répondit à Brienne, qu'elle avait trouvé, dans les livres, que Scipion l'Africain avait, lui aussi, fait des comédies, ce qui ne l'avait pas empêché d'être un fort estimable général. 11 paraît que Brienne ne sut que répondre à une si puissante observation , car, sans plus de dilTicultés, il délivra les expéditions réclamées.
M"" de Scudéry partit avec son frère pour Marseille , et c'est là <1 u' elle écr i vi t ses H arauff lœs des Femmes illustres e 1 1' Illustre Bassa. Or, quoiqu'elle eût plus de talents que son frère, comme elle était encore inconnue, ce fut sous le nom de celui-ci qu'elle publia non seulement ses premiers volumes, mais encore le graud Cyrus , et Uidélie, qui furent signés : George Scudéry, gouverneur de Notrel)ame-de-la-Garde.
Ces publications et surtout Cyrus eurent le plus grand succès. Ce succès fut dû principalement aux portraits contemporains qui
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m remplissaient les romans de l'auteur, et où chacun , à sa joie ou à son désespoir, se reconnaissait. Ainsi, M"" Tallemand, la maîtresse des Requêtes, s'appelle Cléocrite ; M"° Robineau, la maîtresse de Chapelain , est Doralise ; Conrard est le sage Cléodamas ; M"" Conrard, la sage Iberise ; Pelisson est Herminius ; quant à M"' de Scudéry, elle s'était modestement appelée Sapho.
Un phimassier prit l'enseigne du grand Cyrus et fit fortune.
Cependant, Scudéry ayant perdu sa place de gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde , revint à Paris avec sa sœur, et chacun s'empressa de les dédommager de ce petit revers de fortune, en leur envoyant mille présents. L'abbesse de la Trinité de Caen, sœur de M"" de Chevrense, leur donna une montre enrichie depierre- "Ties. M"" Uuplessis-Guénégaud, le meuble d'une chambre tout • entière, et M'"" de Longueville, son portrait avec un cercle de diamants qui valait plus de douze cents écus. Eu outre, les livres rapportaient beaucoup; mais, sous prétexte qn'ils paraissaient sous son nom, Scudéry en touchait le prix, et l'employait à acheter des tulipes. Heureusement pour sa sœur, il prit parti contre Mazarin et fut exilé en Normandie. ,
Cet exil ne fit que doubler la réputation de M"' de Scudéry qui, dos lors, tint maison ouverte, et eut, tous les huit jours, des réunions de beaux esprits, qui passaient la soirée à faire des vers et de la prose. Pelisson composa un recueil de ce qui se disait et se faisait dans ces soirées qu'on appela /es Chroniques du Samedi. Ce recueil, encore manuscrit, est enrichi de notes de la main de Pelisson et de corrections de l'écriture de M"" de Scudéry (1).
Ce fut encore M"* de Scudéry qui inventa cette ingénieuse carte du royaume de Tendre, laquelle eut si grand succès, non pas seulement à Paris, mais dans toute la France ("2).
Catherine de Vivonne , marquise de Rambouillet , qui , sans avoir jamais rien écrit, a un nom des plus illustres dans les lettres, était fille de Jean de Vivonne , marquis de Pisani , et de Julie Savelli , dame romaine, de l'illustre famille Savelli qui adonné deux papes à la chrétienté, Honoré 111 et Honoré IV.
(1) Nous parlons de ce recueil avec connaissance; nous l'avons m entre les mains (l'un de nos amis.
{■1) Dans noire drame de Christine nous avons injustement attribué cette carie à la Calprcniidc.
lik'i LOUIS XIV ET SOIN SIÉCLK.
Sa mère , qui lui avait appris l'italien en même temps que le français, de sorte qu'elle parlait indifiëremnient les deux langues, était en fort bonne position à la cour d'Henri IV. Lorsque la reine Marie de Médicis aborda en France , le roi envoya M"" de Pisani avec M"" de Guise pour la recevoir à Marseille.
M"' de Pisani épousa, à douze ans, le marquis de Rambouillet, et, dès l'âge de vingt ans, cessa d'aller aux assemblées du Louvre, disant qu'elle ne trouvait rien d'amusant à ces assemblées que la façon dont on se pressait pour y entrer. Cependant, lorsque quelques jours avant sa mort Henri IV fit couronner la reine Marie de Médicis , M"" de Rambouillet fut désignée pour faire partie des dames qui devaient assister à la cérémonie.
M. de Rambouillet avait vendu, dès 1606, l'ancien hôtel de sa famille à Pierre Forget Dufresne ; celui-ci, après l'avoir payé à cette époque trente-quatre mille cinq cents livres tournois, le revendit trente mille écus au cardinal de Richelieu, qui le fit abattre et construisit à sa place le Palais-Cardinal. Ce fut alors et' vers 1615 que la marquise de Rambouillet se décida à faire bâtir l'hôtel célèbre auquel les beaux esprits du temps devaient donner une réputation européenne. Elle abattit, à son tour, la maison de son père, qui était située rue Saint-Thomas-du-Louvre, à l'endroit même oîi a été bâti depuis le Vaudeville, et comme elle était mécontente des dessins qu'on lui apportait, elle déclara qu'elle en ferait le plan elle-même. Elle chercha longtemps, mais enfin, un soir qu'elle avait beaucoup rêvé à la grande affaire qui la préoccupait : — Eh vite! eh vite! s'écria-t-elle, du papier! car j'ai trouvé ce que je cherchais. El sur l'heure , elle fit le dessin intérieur et extérieur de son hôtel, et cela avec un tel goût, que Marie de Médicis, qui était cependant du pays des beaux palais et des grands architectes, envoya, quand elle fit bâtir le Luxembourg , ses ouvriers prendre conseil de M"" de Rambouillet et modèle de son hôtel.
« En effet, dit un auteur du temps, c'est de M"" de Rambouillet qu'on a apprisàmettre les escaliers de côté pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres. C'est aussi la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de brun, et c'est ce qui a valu à sa grande chambre le nom de la Chambre bleue.
LOlilS XIV ET SOiN SlÈCl.li. liko
Or, celte chambre est la fameuse chambre l)leue , si célèbre dans les œuvres de Voiture, et qui, dit Sauvai, dans les Antiquités de Paris, était parée d'un ameublement de velours bleu rehaussé d'or et d'argent. C'était le lieu où Arlhenice (1) recevait ses visites; les fenêtres sans appui, qui régnaient du haut en bas, depuis le plafond jusqu'au parterre , la rendaient très gaie et laissaient jouir sans obstacle de l'air, de la vue, et du plaisir du jardin. "Ce jardin était le clos des Quinze- Vingts. M"" de Rambouillet avait tant fait qu'on lui avait permis de planter une allée de sycomores sous ses fenêtres et de semer du foin dessous; aussi se vantait-elle d'être la seule dans Paris qui , de la fenêtre de son cabinet, vît faucher un pré.
Mais un beau matin, cette charmante vue, qui récréait tant Arthenice, lui fut interceptée par M. de Chevreuse, voisin de M"" de Rambouillet; il fit bâtir une garde-robe qui lui cacha tout son horizon. M. de Rambouillet envoya alors chez M. de Chevreuse pour se plaindre de ce procédé.
— Oh! mon Dieu, dit celui-ci, c'est vrai, c'est parfaitement vrai , oui, M. de Rambouillet est mon ami, mon bon voisin , et même dans une circonstance il m'a sauvé la vie ; mais où diable veut-il que je mette mes habits?
Notez que M, de Chevreuse , le même qui fit faire quinze ou seize carosses pour choisir parmi eux le plus doux , avait dans son hôtel quarante chambres parfaitement vides , lorsqu'il s'avisa de faire bâtir cette garde-robe.
Aussi , un auteur du temps, un des bons amis de M'" de Rambouillet, s'écrie-t-il plein d'indignation : « Aurait-on cru qu'il se fût trouvé au monde un chevalier, et encore un chevalier descendant d'un des neuf preux, qui, sans respecter la grande Arthenice, ôtât à ce cabinet une de ses plus charmantes beautés ! »
En effet, M. de Chevreuse prétendait descendre de Godefroy de Bouillon, qui était compté quelquefois parmi les fameux chevaliers qu'on désignait sous le nom de preux.
Il faut convenir, au reste , que M"" de Rambouillet méritait bien la réputation de bel esprit qu'elle avait acquise. Elle avait été sur
(l) Parmi les précieuses, la marquise de Rambouillet était connue sous le nom (rArltienice.
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le point d'apprendre le latin , seulement ponr lire Virgile dans Toriginal, lorsqu'une maladie l'en empêcha; mais, ne voulant pas perdre la belle résolution qu'elle avait prise , au lieu du latin elle étudia l'espagnol; aussi, dans une époque oii les femmes n'écrivaient guère, car c'est de M"" de Sévigné que date la réputation épistolaire du beau sexe , M"" de Rambouillet passait pour écrire des lettres charmantes; c'était, en outre, un cœur d'or, qui n'avait pas de plus grand plaisir que d'envoyer aux pauvres loules les économies qu'elle pouvait faire, sans que ceux-ci pussent savoir d'où leur venait cette manne bienfaisante.
« On assure, disait M"" de Rambouillet, que donner est un plaisir de roi ; je vais plus loin , et je prétends que c'est un plaisir de Dieu. » Un de nos grands poètes a résumé les deux parties de cette maxime en un seul vers, l'un des plus beaux qui aient été faits depuis que l'on fait des vers :
" Qui donne aux pauvres , prêle à Dieu. »
il n'y avait pas de meilleure amie que M"" de Rambouillet. M. Arnaud d'Andilly, qui prétendait être professeur en amitié, lui dit un jour qu'il voulait lui donner des leçons dans cette science , et il débuta par lui demander comment elle comprenait l'amitié.
— Par un oubli entier de ses intérêts pour ceux de ses amis, répondit M'"" de Rambouillet.
— Alors, dit M. d'Andilly, pour un de vos amis, vous consentiriez à souffrir un grand dommage.
— Non seulement pour un de mes amis, répondit M"" de Rambouillet, mais encore pour tout honnête homme, fùt-il aux Indes, ne l'cussé-je jamais connu et ne dussé-je jamais le connaître.
— Si vous en savez tant que cela. Madame, reprit M. d'Andilly. toute leçon est inutile , et je n'ai plus rien à vous apprendre.
L n jour, M"" de Rambouillet trouva l'occasion de joindre l'exemple au précepte , car, comme elle recevait chez elle le cardinal de La Valette et M"" la Princesse, dont Richelieu croyait devoir se défier, celui-ci envoya le père Joseph à la marquise, pour lui offrir son amitié et tous les biens qui l'accompagnaient ordinairemenl, si elle voulait lui rendre compte des conversations qui se tenaient chez elle.
— Mon père, répondit la marquise au capucin, dites à M. le
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cardinal , que l'on connaît trop la considération que m'inspire sa personne , pour se permettre de mal parler de lui en ma présence.
Le père Joseph n'en put tirer d'autre réponse; ce qui était méritoire à une époque où la moitié de Paris mouchardait l'autre.
Avec tout cela , personne n'avait jamais tenu le plus petit propos sur M"" de Rambouillet; elle disait, sans que nul la démentît . qu'elle détestait les galants et qu'elle serait plutôt morte que d'avoir pour amant un homme*d'église.
— Aussi , ajoutait-elle , je suis enchantée de demeurer à Paris , et non à Rome comme a fait longtemps ma mère, car alors ou ueùt pas manqué, quelque bien que je me conduisisse, de faire de moi la maîtresse d'un cardinal ; ce qui m'aurait désespérée.
Et cependant M'"" de Rambouillet était liée avec force gens d'église ; témoin la galanterie qu'elle fit à l'évèque de Lizieux, un jour qu'il l'alla voir à Rambouillet. Ce jour-là la marquise proposa à M. de Lizieux de venir promener avec elle dans la prairie qui s'étendait au pied du château, et au bout de laquelle était un cercle
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(le grosses roches, ombragées par de grands arbres verts cl touilus. La marquise conduisit son hôte vers cet endroit; celui-ci, de loin,
MO LOUIS XiV KT SON SIKGl.K.
commença à apercevoir quelque ciiose qui brillait entre les branches ; à mesure qu'il avançait , l'évêque remarquait que ce quelque chose ressemblait fort à des femmes, et quand il fut tout près, il vit ces femmes se changer en nymphes. Eu effet, c'était M"' de Rambouillet et toutes les autres demoiselles de la maison, qui, babiilées en ondines, en naïades, et eu hamadryades étaient assises sur ces roches, et faisaient, pour un évèque surtout, qui devait être peu habitué à ce charmant spectacle, un des plus agréables groupesquise pussent voir; aussi le bon homme en fut-il si charmé que chaque fois qu'il voyait la marquise , il s'empressait de lui demander des nouvelles des roches de Rambouillet.
Toutes les surprises q^ue s'amusait à faire la belle Arthenice à ses visiteurs , n'étaient pas toujours aussi gracieuses.
Un jour que le comte de Guiche était venu à Rambouillet et qu'il avait mangé force champignons , gourmandise qui l'avait conduit à se coucher de bonne heure, Cliaudebonne , qui était un des habitués de la maison, s'en alla dans la garde-robe du comte de Guiche, y prit tous les pourpoints qu'il avait apportés avec lui, y compris celui qu'il venait de quitter, et les descendit aux dames qui, restées au salon, se mirent aussitôt à les rétrécir de quatre ou cinq doigts ; puis Cliaudebonne les alla reporter à leur place.
Le lendemain le comte , qui s'était couché avant tout le monde, se réveilla de bonne heure, appela son valet, et voulut s'habiller pour aller faire avant le déjeuner un tour dans le parc ; mais après avoir eu beaucoup de peine à passer les manches de son habit , il vit avec étonnement qu'il lui était impossible de le boutonner; il en demanda un autre : même difïiculté; un autre encore : il s'en fallait toujours de quatre doigts qu'il pût le mettre; enfin il en était à son quatrième pourpoint lorsque' Chaudebonne entra , venant chercher le comte de la part des dames qui l'attendaient pour déjeuner. Le comte alors exposa à Chaudebonne la singulière position oii il se trouvait; Chaudebonne lui donna aussitôt le conseil, au risque de passer pour moins élégant qu'il ne l'était effectivement, de mettre l'habit de la veille. Le comte de Guiche ordonna alors en soupirant à son laquais de le lui apporter; mais celui-là se trouva encore plus étroit que les autres.
— Pardieu! s'écria Chaudebonne, comme frappé d'une idée su-
LOUIS XIV ET SON SIKCIK. llkl
bile, ne serait-ce point ces champignons que vous mangeâtes hier qui vous auraient liiit enfler?
— Comment cela? demanda le comte.
— Eli oui, reprit Chaudebonne, ne savez-vous pas que la forêt de Rambouillet est pleine de champignons vénéneux, et qu'il faut bien les connaître pour les distinguer des bons; le cuisinier se sera trompé et voilà que vous êtes victime de celte méprise.
— Ilum! fit le comte de Guiche effrayé, cela pourrait bien être', d'autant plus que je me suis senti mal toute la nuit, et que ce matin je ne me sens pas bien encore.
— Peste ! s'écria Chaudebonne , il faut appeler du monde et voir à cela bien vile.
Et en même temps il ouvre la porte et se met à crier par l'escalier et par les fenêtres, de sorte qu'au bout d'un instant tous les h<)les du châleau, y compris M"" de Rambouillet, étaient réunis dans la chambre du comte de Guiche , lequel , assis dans un" grand fauteuil et faisant la plus piteuse mine de la terre, était tout prêt à se trouver mal. On envoya aussitôt chercher un médecin, qui, étant prévenu, tàta le pouls au malade, hocha fort la tète, comme s'il n'avait pas grand espoir, et ordonna de le coucher, tandis qu'il allait écrire une ordonnance.
Toutes les femmes se retirèrent. M. de Guiche, soutenu par Chaudebonne et son valet de chambre, se traîna jusqu'à son lit, où il fut à peine couché, que se sentant plus mal que jamais, il demanda un confesseur. Son valet sortit aussitôt pour l'aller chercher; Chaudebonne voulut le suivre, maisle comte de Guiche l'arrêta en disant qu'il ne voulait pas mourir seul. En ce moment le valet rentra.
— Eh bien! lui dit le comte de Guiche, le confesseur, oîi est-il?
— Avant que j'aille le chercher, répondit le valet. M"" la marquise m'a ordonné de remettre ce billet à monsieur le comte.
El le valet remit à son maîlre un petit pai)ier plié en quatre.
— Lisez, mon cher ami, disait le comte de Guiche à Chaudebonne, caj- pour moi je n'y vois plus.
Chaudebonne prit le billet et lut :
Ordonnance pour M. le conile de Cniclic. « Prenez de bons ciseaux et décousez vos pourpoints. »
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Le coiiûe apprit alors le tour qu'on lui avait joué, et heureux d'en être quitte pour la peur, il renvoya bien vite confesseur et médecin.
Mais le singulier de l'affaire l'ut que quelques jours après , la marquise de Rambouillet, sa fdle et Cliaudebonne, comme pour venger le comte de Guiche , mangèrent à leur tour et bien réellement de mauvais champignons, en sorte qu'ils allaient mourir empoisonnés tous les trois si l'on n'eût trouvé par hasard de la thériaque dans un cabinet.
Parlons un peu de la famille de M"" la marquise de Rambouillet; nous nous occuperons ensuite de ses amis.
M"" de Rambouillet eut sept enfants. Sa fille aînée fut M'"° de Montausier, la seconde fut M"'° d'Hyères; puis M. de Pisani . puis un joli petit garçon, qui mourut à l'âge de huit ans, parce que sa gouvernante ayant été voir un pestiféré , fut assez imprudente pour embrasser cet enfant à son retour de l'hôpital; elle et lui en moururent en deux jours. Les trois derniers enfants de M'"" de Rambouillet étaient M""" de Saint-Etienne et M""^ de Pisani, qui, comme M"'° d'Hyères, se firent religieuses, et enfin Claire- Angélique d'Angenncs, qui fut la première femme de M. le comte de Grignan.
Nous ne parlerons donc que de M"" de Montausier, de M. de Pisani, et de M"" de Rambouillet, les autres, comme nous l'avons dit, étant entrés en religion.
M"'" de Montausier s'appelait Julie-Lucine d'Angennes; Lucine était le nom d'une sainte , de la maison de Savelli , et on avait l'habitude de donner ce nom aux aînées de la famille. Après la fameuse Hélène , il n'y a guère de personnes au monde dont la beauté ait été plus hautement et plus généralement chantée; aussi eut-elle grand nombre d'adorateurs, et comme tout en leur te- 'lîant rigueur elle ne pouvait les guérir de leur passion, M"" de Rambouillet eut l'honneur d'ajouter un mot à la langue amoureuse : Ninon de Lenclos avait ses martyrs. M"' de Rambouillet eut ses mourants.
Au nombre de ces derniers furent les deux frères, le marquis de Montausier et M. de Salle, son cadet. Tout en arrivant à Paris. M. de Montausier voulut se faire présenter à M"'" de Rambouillet. 11 s'adressa pour cela à la fenune du conseiller d'état. Jean Aubry .
qui avait des habitudes d'amitié dans la maison de la marquise; mais ayant fait, en lui adressant celte demande, je ne sais quelle faute de français : •
— Oh ! s'écria la dame, qui était une précieuse, est-ce que vous croyez qu'on peut mener chez M"'" de Rambouillet un homme qui s'exprime d'une façon aussi incongrue ? Apprenez d'abord à parler ^monsieur le Xaintongeois, et ensuite je vous y mènerai.
En clfet, elle ne voulut l'y conduire que trois mois après, et lorsqu'elle eut employé ces trois mois à lui donner des leçons de
tout genre.
M. de Montausier se déclara aussitôt l'amant de M"' de Rambouillet, et la demanda en mariage à sa mère. La marquise, qui avait des prétentions à deviner l'avenir et qui avait prédit le joiu' de l'accouchement de M"" la Princesse et de la mort du roi Louis XllI, lui demanda auparavant à voir sa main; mais à peine en eut-elle examiné les lignes, qu'elle s'écria : — « Ah! jamais je ne vous donnerai ma fille, car je vois dans votre main que vous tuerez une femme. » El, quelques inslances ju'il fît, il n'en put avoir d'autre l'éponse.
M"' de Rambouillet avait, comme sa mère , la manie de deviner.
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Un jour qu'avec M"' de Bourbon , depuis ducliesse de Longueville, elle s'amusait sur le balcon de l'hôtel à deviner le nom des passants : — Je gage, dit M"' de Rambouillet, que ce paysan qui passe s'appelle Jean.
Aussitôt on lait signe au paysan de venir.
— Compère, disent les deux jeunes filles, n'est-il pas vrai que vous vous appelez Jean ?
— Oui, Mesdemoiselles, mais j'ai encore ui^autre nom... tout à votre service. Et le paysan s'éloigna sur ces parotes, enchanté d'avoir damé le pion à deux belles dames.
Revenons au marquis de Monlausier.
C'était un brave officier et un aventureux amant. 11 était dans Casai et prit part aux grands exploits qui s'y firent; plus tard, il arrêta toute l'armée du duc de Savoie devant une bicoque que l'on n'avait pas jugée en état de résister un seul jour. Enfin , étant amoureux d'une Piémonlaise et apprenant que la ville dans laquelle elle demeurait était assiégée , il se déguisa en capucin , entra dans la ville, se fit reconnaître, et la défendit si bien , que l'ennemi fui forcé de lever le siège.
Lui aussi se mêlait de prophétiser; car, après avoir fait, comme nous l'avons dit, la cour à*M"° de Rambouillet pendant un fort long temps, sans en avoir rien pu obtenir à cause des malheureuses lignes de sa main, il partit poùîr la guerre de la Valteline; et, en prenant congé de celle qu'il avait tant aimée, comme elle lui disait au revoir :
— Non pas au revoir, dit-il, mais adieu.
— Et pourquoi adieu? demanda M"° de Rambouillet.
— ^ Parce que je serai tué dans cette campagne, et que ce sera mon frère, plus heureux que moi, qui Vous épousera.
On rit d'abord de la prophétie ; puis, trois mois après, on apprit qu'il était mort d'un coup de pierre à la tête. On avait voulu le trépaner, mais il s'y était absolument refusé en disant qu'il y avait bien en ce monde assez de fous sans lui.
Mentionnons ici que le marquis de Monlausier fut le premier qui porta perruque.
M. de Salle, son cadet, devenu M. de Monlausier, faisait elfeclivement, depuis quatre ans déjà, la cour à M"' de Rambouillel : mais intimidé par le refus qui avait été fait à son frère aîné , il ne
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voulut point se déclarer qu'il ne fùtniaréclial-de-cauip et gouverneur de l'Alsace; aussi fut-il douze ans amoureux de M"' de Rambouillet. Cependant quatre ans avant son mariage avec elle, il lui avait lait don de cette fameuse Guirlande de Julie , qui fit si gpnd bruit dans le temps. Comme ce bruit s'est éteint peu à peu , disons en deux mots ce que c'était.
Im Cuirtande de Julie pour M"' de Rambouillei , Julie-Lncine d'Jngenncs , était un magnifique manuscrit, dont chaque page représentait une fleur peinte sur vélin , et au dessous de cette fleur un madrigal d'un des beaux esprits du temps en l'honneur de M"' de Rambouillet. Ce manuscrit fut adjugé en 1784 , à la vente de La Vallière, à un libraire anglais nommé M. Payne, qui l'acheta au prix énorme de 14,510 francs.
C'était le chef-d'œuvre de Jarry , le plus célèbre calligraphe du temps, et qui faisait force belles bibles, qui sont encore aujourd'hui l'admiralion des biblionianos. M"" de Rambouillet avait fait quelques prières à son usage et avait chargé Jarry de les lui écrire.
— Madame, dit celui-ci en les lui rapportant, vous devriez me permettre de |)rendre vos prières-, car celles que je copie dans les livres de messe sont quelquefois si sottes que j'ai honte de les transcrire.
On comprend l'eflet que fit dans le monde des précieuses l'apparition de la Guirlande de Julie. Le cadeau fut trouvé d'un goût suprême , et cependant ce ne fut que quatre ans après que le marquis, étant devenu, comme nous l'avons dit, maréclial-de-camp et gouverneur d'Alsace, eut la hardiesse de se déclarer.
Ce fut M"' Paulet, à laquelle nous allons venir tout à l'heure, qui se chargea de l'ambassade; elle fui appuyée par M"" de Sablée et M"" d'Aiguillon; mais, malgré ce luxe d'instances. M"' de Rambouillet, qui ne voidait pas se marier, allait refuser, lorsque voyant la peine que ce refus faisait à sa mère, elle se décida toiità-coup en disant : — Eh, mon Dieu, madame! pourquoi M. de Monlausier et vous ne m'avez-vous pas dit que la chose vous était si agréable? car depuis douze ans je l'eusse faite.
En eflet , M"' de Rambouillet avait trente-huit ans , lorsque M. de Montausier fit cette demande, c'est-à-dire près de trois fois l'âge qu'avait sa mère lorsqu'elle accoucha d'elle.
Ce fut M. Godeau, évêque de Crasse, qui les maria. C'était un
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ancien ami de la famille et mules grands serviteurs de M"' de Rambouillet; on l'appelait, à cause de cela, et en faisant allusion à sa petite taille , le Nain de la princesse Julie. Nous en dirons quelques mots tout à l'heure.
Laissons M. et M"'° de Montausier tout entiers à cette lune de miel, qu'ils ont achetée par douze ans d'attente, et passons à leur frère , M. de Pisani.
M. de Pisani était venu au monde beau, blanc et bien fait, comme son père, sa mère, ses sœurs et son frère,. que l'on nommait, en raison de leur droite et belle taille , les Sapins de Rambouillet. Mais ayant eu, en nourrice, l'épine du dos démise, et cela sans qu'on le sût, il demeura si petit et devint si contrefait, que, lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, on eut toutes les peines du monde à lui confectionner une cuirasse. Cela lui donna la crainte qu'on ne le fît d'église. Aussi ne voulut-il jamais étudier, ni même lire en français , malgré les exhortations de Chavaroche, son gouverneur; ce qui ne lui ôta rien à l'esprit, qu'il avait fort «ubtil, ni au raisonnement qu'il avait si exact, qu'on eût dit qu'il renfermait toute la logique du monde dans sa tête.
Enfin , le marquis de Pisani obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire d'aller à l'armée. 11 suivit M. le duc d'Enghien dans toutes ses campagnes, quoique ce fût une terrible figure, à cheval, que celle du marquis de Pisani. On l'appelait le Chameau des Bagages de M. le duc. Il partit quelque temps avant le mariage de sa sœur, et comme si tout le monde de cette famille eût dû prophétiser, il dit à son beau-frère en partant : « Sois heureux , Montausier, je vais me faire tuer. » Et, en effet, le 3 août 1G45, jour de la bataille de Norlingen , gagnée par M. le Prince, la prédiction du marcjuis de Pisani se réalisa. 11 était à l'.aile du maréchal de Granimont, qui fut rompue au commencement de la bataille. Le chevalier de Grammont lui cria en prenant la fuite : — Viens par ici, Pisani , c'est le plus sûr. Mais le marquis ne voulut pas le suivre, et ayant essayé de tenir, avec quelques hommes seulement, contre un régiment de Cravates, il fut massacré par eux.
Il restait donc M"' de Rambouillet, Claire-Angélique d' Angenues. C'était une précieuse, encore plus précieuse que sa sœ,ur. Aussi, un gentilhomme Xainlongeois, compatriote de M. de Montausier, disait-il que tant que M"" de Rambouillet serait à l'hcMel, il n'ose-
mit y mettre le pied, parce qu'il avait ouï di^e qu'elle s'évanouissait on entendant un méchant mot.
Elle étai| déjà M'"' de Grignan, lorsque Molière fit représenter, on 1659, les Précieuses ridicules; et comme elle assistait à la première représenlatiop, tout le monde la reconnut et la salle presque entière se tourna vers elle.
Cependant, le mariage de M. deMontausier avait porté ses fruits, et la belle Julio était enceinte. Le jourderaccouchement, comme le travail était pénible, ou envoya Chavaroche qui, comme Voiture, comme M. de Godeau, comme Costar, comme tout le monde enfin, avait été amoureux d'elle; on envoya, disons-nous, Cliavaroclie cliercber à Saint-Germain la ceinture de sainte Marguerite qui avait la ronominée d'être souveraine en semblable occasion. Chavaroclie arriva tout courant à l'abbaye, mais il n'était que trois heures du matin et il trouva les moines couchés. Or, comme il ne comprenait pas que le monde entier ne lut point ému de l'événement qui le préoccupait : — Voilà de beaux moines, dit-il, qui dorment tandis que M"" de Montausior accouche!
Et, à partir de ce moment, il parla toujours très mal des moines de l'abbaye de Saint-Germain.
M"" de Monlausier ne perdit rien pour avoir attendu, et elle accoucha, coup sur coup, do doux fils et d'une fillp; les deux fils moururent en bas âge , et la petite fille fut une merveille , comme sa mère et comme sa grand'mère. A peine sevrée, elle faisait l'admiration des habitués de l'hôtel , et avait déjà pris rang parmi les J*récieuses.
Le jour oîi elle eut ses cinq ans accomplis, elle prit un petit six'go et s'assit près du lit de M"'" de Rambouillel. Puis, une fois quelle fut assise : — Or çk, bonne maman , dit-elle, parlons un peu d'affaires d'état, aujourd'hui que j'ai cinq ans.
11 est vrai que c'était à l'époque de la Fronderie, et que tout le monde en parlait sans peut-être en parler plus au juste que ne l'eût fait la petite fille de M'"" de Rambouillet.
Un autre jour, M. de Nemours, archevêque de Reims, lui dit qu'il la voulait épouser. — Oh ! Monsieur, lui répondit-elle, gardez votre archevêché, il vaut bleu mieux que moi.
M. do Grasse lui demandait :
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— -Combieu y a-t-il , Mademoiselle, que votre poupée a été sevrée ? *
— Et vous? répondit l'enfant. -•» *
— Comment et moi?
— Sans doute; je puis bien vous demander cela, puisque vous n'êtes guère plus grand qu'elle.
11 ne faut pas s'étonner si toutes ces belles choses faisaient fureur, reportées dans le monde par des beaux esprits comme M"' Paulet, M. Godeau cl M. Voiture.
M"" Angélique Paulet, née vers la fin du siècle précédent, et qui était connue dans la société des Précieuses, sous le nom de Parthénie, était fille de Charles Paulet, secrétaire de la Chambre du roi, qui avait inventé un impôt sur lespflicesdojudicalure et de finance, que, de son nom, on avait appelé ta Paillette. Jolie, pleine de vivacité, d'une taille admirable, dansant bien, jouant du luth, et chantant si merveilleusement, qu'un jour qu'elle ava^ chanté près d'une fontaine, on y trouva, disait-on, deux rossignols morts de jalousie. Un seul défaut gâtait tout cet ensemble : M"' Paulet était de ce blond ardent que nous désignons sous le nom de roux ; mais de ce défaut ses flatteurs firent une qualité.
« Rousses, dit Saumaise, voici votre consolation, et Parthénie dont je parle, qui a eu les cheveux de cette couleur, est une Précieuse dont l'exemple suffit pour faire voir qu'elles sont aussi capables de donner de l'amour que les brunes et les blondes. »
Voiture, que, dans le même langage de f hôtel Rambouillet, on désignait sous le nom de Valère, n'appelait M"" Paulet, sans doute, à cause de la couleur fauve de sa chevelure, que /a lionne.
Ainsi, quand nous croyions, pourdésigner nos femmes à la mode, emprunter un nom fashionable à nos voisins les Anglais, nmis ne faisions que leur réclamer ce qu'ils nous avaient pris.
Sarrazin a dit d'elle, à propos d'un voyage qu'elle fit à Mézières :
Reine des anininiix, adorable lionne , Dont la douce fuieur ne fait mourir personne , Si ce n'est que l'amour se serve de vos yeux ; Enfin vous éclairez nos vallons à Mé/.ières
Ue ces vives lumières Que le grand Chapelain a mises dans les cieux.
M"' Paulet débuta dans le monde par ce fameux ballet dont nous
LOUIS XIV Eï soy siÈcLii. 455
avons parlé , et où Henri IV vit pour la première (ois la belle Charlotte de Montmorency ; la petite Paulet représentait Ampliion (c élait sans doute Arion que le poète voulait dire), et montée sur un dauphin , elle chantait, de cette jolie voix qui acquit tant de célébrité dans la suite, des vers de Legendre qui commençaient pa;cet hémistiche : ,
Je suis cet Aiiiphioii , etc.
Elle partagea les honneurs du ballet avec la belle Charlotte.
On comprend qu'elle ne manqua pas d'adorateurs. Henri IV, s'il ne lui rendit pas hommage pour lui-même, aurait voulu voir son fils , le duc de Vendôme , former des relations avec elle , et renoncer, grâce aux faveurs des jolies femmes, à des goûts d'un autre genre.
Après Henri IV vint M. de Guise, qui fit la cour à M"" Paulet: puis, après M. de Guise, ^L de Chevreuse, son frère; puis enfin, comme si la lionne eût jeté son dévolu sur toute la famille, après M. de Chevreuse vint le chevalier de Guise. Ce dernier était chez elle lorsqu'on lui apporta le cartel du baron de Luz qu'il tua après avoir tué son père.
A ces Messieurs succédèrent M. de Bellegartk;, M. de Montmorency et M. de Termes; ce dernier en était si jaloux, qu'un maître des requêtes, nommé Pontoi, garçon d'assez bon lieu, ayant voulu faire la cour à M"' Paulet, quoique ce fût pour le mariage, il le fit, assommer à coups de bâton. Le pauvre diable en fut si malade qu'il en pensa mourir. Quant à M"" Paulet, c'était un avertissement pour elle de mettre un peu d'ordre dans sa conduite ; elle en profita et se retira pour quelque temps à Châlillon.
M"" de Rambouillet, qui avait vu M"" Paulet au ballet de la cour, l'avait prise, de ce jour-là, en grande amitié; mais, sachant la légèreté de sa conduite, elle avait hésité à la recevoir ciiez elle ; enfin, comme au bout de quelque temps que la belle lionne était à Châlillon, on n'entendait rien dire contre elle, et. que cette relraile ressemblait à un repentir, la marquise, sur les instances de M"" Clermont d'P'ntragues, consentit à la voir. Dès lors elle affecta une si grande pruderie, que, s'étant aperçue que sa suivante était grosse, elle l'envoya aux Madelonetles.
Cela n'empêchait point que M"*^^ Paulet continuât d'avoir des ado-
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rateuis; seulement, ce n'étaient point des favoris, mais des martyrs ou des mourartts, selon qu'on voudrait employer la langue de Ninon de Lenclos, ou de M"' de Rambouillet. Dans une seule lettre. Voiture lui en compte sept : le cardinal de I.a Yallette, un docleur en théologie, nommé Dubois, un marchand linger de la rue Aubry-Ic-Boucher, nommé Bodeau, le commandeur de Malte Silfcry, un poète nommé Bordier, un conseiller de la cour et un prévôt de la ville.
Ce marchand de la rue Aubry-le-Boucher, élainellement fou de M"' Paulet , qu'au retour du roi Louis XI 11 de La Rochelle, il s'avisa, comme capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert , parce que le vert était la couleur de IM"' Paulet.
Bientôt, ni M"" de Clermont ni M"" de Rambouillet ne purent plus se passer de la lionne. M"" de Clermont la lit loger chez elle pres- (jue de force; la marquise, la première fois que M"' Paulet la vint visiter à Rambouillet, la lit recevoir à l'entrée de la ville, par les plus jolies lilhîs qu'elle put trouver, et (jni allèrent au devant d'elle vêtues de blanc et couronnées de fleurs. La plus belle et la plus richement vêtue lui présenta, en outre, les clés du château, et lorsqu'elle passa sur le pont, deux petites pièces d'artillerie liront feu en son honneur.
Le fait est que M"" Paulet était l'âme de l'hôtel Rambouillet. L'abbé Arnaud parle d'une représentation d'une Sophonisbe de Mairet, quifut donnée chez M"" de Rambouillet, et dans laquelle la belle Julie, que, dans le langage des Précieuses, on appelait Zirphée, joua le rôle de l'héroïne, tandis que lui faisait Scipion. « A cette représentation, dit-il. M"' Paulet, habillée en nymphe, chantait avec son téarbe entre les actes, et cette voix admirable, dont on a assez ouï parler sous le nom de Parthcnie, ne nous faisait point regretter la meilleure bande de violons, qu'on emploie d'ordinaire en ces intermèdes. »
Ce fut M"" Paulet et M"" de Clermont (pii introduisirent M. Godeau chez U"" de Rambouillet.
Antoine Godeau". qu'on appelait M. de Grasse, parce qu'il était évèque de celte ville, descendait d'une bonne famille de Dreux. C'était un prélat fort éveillé, de belle humeur, ayant toujours le mot pour rire, buvant sans cesse, rimant sans raison, et, quoi- ([ue tout petit et extraordinairemenl laid, fort enclin à l'amour.
Ses prières et surtout son bcnedicite l'avaient mis fort en crédit chez le cardinal de La Vallctte, et ses vers chez le cardinal de Richelieu. 11 avait lait pour ce grand ministre une ode que celui-ci trouvait si magnilique, que, pour exprimer en poésie quelque chose d'admirable, il disait toujours : Godeau n'aurait pas l'ait mieux.
Avant d'être évêquc de Grasse et de Vence, par la laveur du cardinal de Richelieu, M. Godeau n'était pas riche, il faisait donc toute sorte de littérature : des traductions, des histoires, des biographies, et surtout des prières ; il en faisait pour tous les âges et pour toutes les conditions ; il en fit une intitulée : Prière pour un procureur el au besoin pour nu avocat.
A peine fut-il entré chez M"'° de Rambouillet, qu'il jouit des bonnes grâces de toute la société , et que , pour comble de faveur, M"'.de Rambouillet lui permit de prendre le titre de Nain de la ])rincesso Julie.
M. de Grasse était fort fidèle dans ses amitiés. Lorsque lVl""Paulet mourut, chez M"'" de Clermont, en Gascogne, M. de Grasse y alla exgrès ^le liroveuce pour l'assister à sa mort.
Quant à Toiture, qui partageait avec M. Godeau et M"° Paulet , les privilèges de l'intimité dans l'hôtel Rambouillet, c'était tout bonnement le fils d'un marchand de vins d'Amiens, qui commença dès le collège à faire du bruit; mais, malgré tout son talent et tout son esprit, il n'avait pu conquérir ses entrées dans les grandes maisons, lorsqu'un jour, M. de Ciiaudebonne l'ayant rencontré chez la femme du trésorier Sainto, et l'ayant entendu parler, s'approcha de lui et lui dit : — Monsieur, vous êtes trop galant homme pour rester dans la bourgeoisie , il faut que je vous en tire.
Voiture ne demandait pas mieux, et accepta l'olTre avec reconnaissance. Le même soir, Chaudebonue en parla à M™'' de Rambouillet, et quelques jours après, Voilure fut introduit dans l'hôtel ; c'est à ce grand événement <ju'il fait allusion , quand il dit dans l'une dé ses lettres : « Depuis que M. de Chaudebonue m'a réengendré avec M"'° et M""^ de Rambouillet. » •
Bientôt Voiture fut à la mode, et fit la cour aux plus grandes
dames, telles que la marquise de Sablée et M"" des Loges ; celle-ci,
qui passa pour l'avoir assez bien traité, avait cependant mal
commencé avec lui, croyant avoir des raisons de s'en plaindre.
— Monsieur, dit-elle un jour qu'il venait de raconter une bis
/|58 LOUJS XIV ET SON SIBCLK.
loire, vous nous avez déjà dit cela, tirez-nous donc un peu du nouveau, s'il vous plaît.
Voiture cachait avec grand soin que son père avait été marchand de vin ; aussi la locution dont s'était servie M°" des Loges en lui parlant, lui fut-elle on ne peut plus douloureuse.
L'histoire ne dit pas quelle circonstance rapprocha les deux ennemis.
Les bonnes fortunes de Voiture l'enorgueillirent bientôt au point qu'il osa faire la cour, sous le nom de Valère, à la belle Julie ellemême , qu'il en parut épris et jaloux toute sa vie, se donnant avec elle des airs d'amoureux mécontent les plus amusants du monde. Le prince de Condé disait de lui : « En vérité, si Voiture était de notre condition, il n'y aurait pas moyen de le souffrir. » En effet. Voiture était si impertinent , que non seulement il faisait à M"" la Princesse des visites en galoches, mais encore il quittait sans façon ses galoches devant elle pour se chauffer les pieds. 11 est vrai que ses amis mettaient ses inconvenances sur le compte de sa distraction.
Les amis de Voiture se trompaient ; c'était un système qu'il avait adopté ainsi, de faire devant les grands ce qu'il lui convenait et de leur dire ce qui lui passait par l'esprit. Nous avons cité les vers qu'il improvisa pour Anne d'Autriche, lorsqu'elle lui demanda à quoi il pensait, et qu'il lui dit tout franc qu'elle avait été amoureuse de Buckingham.
Miossens, qui fut depuis le maréchal d'Albret, était encore un déshabitués de l'hôlel Rambouillet; c'était un garçon d'esprit, mais qui avait une telle façon de parler qu'on entendait à grand'peine ce qu'il disait. Un jour qu'il venait de raconter une longue histoire au cercle de la marquise :
— Vous venez de parler pendant une heure, lui dit Voiture; eh bien ! je me donne au diable si j'ai entendu un seul mot de ce que vous disiez.
— Ah ! monsieur Voiture, répliqua Miossens en riant, épargnez un peu vos amis.
— Monsieur, reprit Voiture, il y a longtemps que je tiens à honneur d'être des vôtres, mais comme vous ne m'épargnez pas, cela commence à m'ennuyer.
Un jour qu'il se promenait au Cours avec le marquis de Pisani
LOUIS XIV ET SOxN SIKGLE.
et M. Arnaud, s'amusant à deviner, d'après la mine et la mise , quel pouvait être l'état des gens, un liomnie passa dans son caresse, habillé de lafTetas noir et ayant des bas verts. Voiture offre de parier que c'était un conseiller à la cour des aides. Pisani et Arnaud gagent contre lui , mais à la condition qu'il ira demander ** lui-même à cet homme qui il est. Voiture descend de son caresse
et lait arrêter celui du passant.
— Pardon , Monsieur, lui dit-il , en avançant la tète par la portière, mais j'ai parié que vous étiez un conseiller à la cour des aides, et je voudrais savoir si je me suis trompé,
— Monsieur, répondit froidement l'inconnu, gagez toujours que vous êtes un sot, et vous ne perckez jamais.
Voiture tira sa révérence, et revint tout penaud vers ses amis.
— Eh bien ! lui crièrent-ils , as-tu devhié qui il est ?
— .le n'en sais rien , dit Voiture, mais ce que je sais , c'est qu'il a deviné qui je suis.
Voiture avait les plus singulières imaginations du monde. Un
jour que M"" de Rambouillet avait la fièvre, ayant entendu dire au médecin que parfois la fièvre se guérissait par une grande
/l6U LOUIS XIV KT SON SIKCI-E.
surprise , il s'en allait songeant quelle surprise il pouvait faire à la malade , lorsqu'il rencontra deux montreurs d'ours avec leurs bêtes. - Ah ! par Dieu ! dit-il , voilà liieu mon affaire.
Et il prend avec lui les savoyards et les animaux, et conduit le tout à l'hôtel Rambouillet.
La marquise était alors assise auprès du feu et enveloppée dans un paravent. Voilure entre tout doucement, approche deux chaises du paravent, et fait monter dessus ses recrues ; M'"" de Rambouillet entend souffler derrière elle, se retourne, et aperçoit deux museaux d'ours au dessus de sa tête. Elle pensa mourir de frayeur; mais, comme l'avait ])rédit le médecin, la fièvre fut coupée. Cependant, elle fut longtemps à pardonner à Voiture la bonne santé qu'il lui avait rendue. Quant à lui, il disait partout que c'était la plus belle cure qu'il eût faite, et même qu'il eût vu l'aire.
Voiture passait pour être marié secrètement. Un jour, le comte de Guiclie, dont nous avons dtyà parlé, lui demanda tout haut si la chose était vraie. Mais Voiture, faisant semblant de ne pas l'entendre, ne répondit point, et comme M°'° de Rambouillet poussa du coude le comte de Guiche, pour lui faire comprendre qu'il commettait une indiscrétion , il ne renouvela pas sa demande.
Une semaine après, comme Voiture sortait, vers une heure du malin, de chez M"" de Rambouillet, il s'achemina tout droit vers la demeure du comte de Guiche, et sonna jusqu'à ce que le valet de chambre lui vint ouvrir.
— Monsieur le comte de Guiche? demanda Voiture.
— Mais, dit le valet de chambre, il dort.
— Y a-t-il longtemps?
— ^11 s'est couché, il y a deux heures à peu près, et il est dans son premier sommeil.
— N'importe , j'ai quelque chose de très pressé à lui dire. Comme le valet de chambre connaissait Voiture, il ne fil pas
d'autres objections et alla réveiller son maître , qui ouvrit les yeux tout en gromelant, et qui, reconnaissant le visiteur qui s'était approché sur la pointe du pied , s'écria :
— Comment, c'est vous. Voiture! que diable me voulez- vous à cette heure?
— Monsieur, répondit très sérieusement Voiture, vous me fîlos
r.oms xiv iït son sikci.k. /|01
r honneur de me tleuiaiuler, il y a huit jours, si j'étais marié, je viens vous dire que je le suis.
— Ah! peste! s'écria le comte, quelle méchanceté de ni'empèclier ainsi de dormir.
— Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvais pas, à moins d'être un ingrat, rester plus longtemps marié sans venir vous le dire , a])rès la bonté que vous avez eue de vous occuper de mes petites affaires.
On comprend qu'avec ces manières d'agir. Voiture devait avoir de Ircqucutes querelles; aussi eut-il dans sa vie presque autant de duels que les plus grands duellistes de l'époque. La première lois, ce l'ut au collège et au lever du jour qu'il se battit contre le président des Hameaux; la seconde lois, ce lut le soir, contre le Brun de la Coste, à propos d'une querelle de jeu; la troisième fois, ce fut contre un Espagnol, à Bruxelles, et au clair de la lune; enfin, la quatrième l'ois, ce fut la nuit, aux flambeaux, dans le jardin même de l'hôtel Rambouillet, et contre Chavaroche, gouverneur du marquis de Pisani. Le duel fut sérieux , Voiture reçut un coup d'épée au travers de la cuisse; comme on les avait vus dégainer, on accourut pour les séparer, trop tard pour empêcher Voilure d'être blessé, mais assez tôt poiu- sauver Chavaroche, ([ue le laquais de Voilure allait percer par derrière. Lorsqu^n raconta cette belle équipée à la marquise de Rambouillet, elle se montra furieuse : — Vraiment, dit-elle, les deux vieux fous feraient bien mieux de dire leur bréviaire.
En effet. Voiture et Chavaroche avaient au moins quarantecinq ans à celte époque, et étaient tous deux titulaires d'abbayes.
Voilure était petit, mais bienfait, et s'habillait soigneusement; seulement on eût dit qu'il se moquait des gens à qui il parlait. C'était d'ailleurs le plus coquet des hommes. Dans sa lettre soixante-dix-huitième, adressée à une maîtresse inconnue, il se peint lui-même ainsi : « Ma taille est de deux ou trois doigts audessous de la médiocre, j'ai la tête assez belle avec beaucoup de cheveux gris, les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais. »
Ses passions dominantes étaient l'amour et le jeu , mais le jeu plus encore que l'amour. Souvent, en jouant, il était obligé d'aller changer de chemise, tant il mettait d'ardeur à cette occupation;
quelquefois môme il se fâchait contre les gens qui dérangeaient une partie de jeu arrêtée. Un soir, M. Arnaud amena le petit Bossuet, (qui, dit Tallcmant des Réaux, prêcliotait, dès l'âge de dix ans), chez M"" de Rambouillet, pour y faire un sermon. Le talent de cet enfcint, qui fut depuis le grand Bossuet, parut si singulier à tout le monde, que la soirée tout entière se passa à l'écouter; ce qui sembla fort ennuyeux à Voiture, qui avait compté occuper sa soirée à jouer, et non à entendre un prêche. Aussi, lorsqu'on lui demanda son avis sur le petit Bossuet :
— Ma foi, dit-il, je n'ai jamais vu prêcher si tôt ni si tard. Une fois cependant, après une grave remontrance de M"" de
Rambouillet sur le jeu , Voiture fit serment de ne plus jouer et tint promesse huit jours durant; mais au bout de ces huit jours, ne pouvant résister plus longtemps, il s'en alla chez le coadjulcur pour se faire relever de son vœu. Justement , dans la pièce qui précédait celle où se tenait M. de Gondy, il y avait partie engagée, et comme il manquait un partner à une table , le marquis de Laigues, capitaine des gardes du duc d'Orléans, l'appela pour venir prendre la place vide.
— Attendez un instant, dit Voiture, j'ai fait vœu de ne plus jouer, et je viens prier M. le coadjuteur de me relever de mon serment.
— Bah ! dit le marquis de Laigues, il vous en relèvera aussi bien après qu'avant, et tandis que vous allez lui parler, un autre prendra votre place.
Convaincu par cette dernière raison , Voiture s'assit et perdit trois cents pistoles dans la soirée. Le chagrin qu'il eut de cette perte fit qu'il oublia de demander à M. le coadjuteur de le relever de son serment, et qu'il n'y pensa plus depuis.
Voiture mourut subitement, à cinquante ans à peine, pour s'être purgé ayant la goutte.
11 était fort sobre et ne buvait jamais que de l'eau; c'est pourquoi dans une débauche, un gentilhomme de M. le duc d'Orléans, nommé Blot, fit contre lui ce quatraiu :
Quoi, Voiture, tu dégénère!... Sors d'ici ! Maugrébicu de toi !
Tu ne vaudras jamais ton père ; Tu ne vends du vin ni n'en bol.
Quelques jours après sa mort, M. de Blérancourt, qui avait attendu ce moment pour lire quelque chose de Voiture, dit d'un air tout étonné à M°" de Rambouillet :
— Mais, savez-vous, Madame, qu'il avait de l'esprit,
— Vraiment! répondit la marquise, vous nous donnez-là du nouveau ! pcnsiez-vous donc que c'était pour sa noblesse et pour sa belle taille qu'il était reçu dans les meilleures maisons de Paris?
La vieille marquise mourut en 1665, mais quoique M. et M"" de Montausier lui succédassent, et qu'en vieillissant, ils eussent conquis parmi les Précieuses, le titre du sage Menalidas et de la sage Menalide , l'hôtel Rambouillet ne survécut que de nom à sa fondatrice.
N'oublions pas de consigner ici que M. de Montausier est l'Aiceste du Misanthrope,
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