CHAPITRE XXV
Commencements du ih<'atre. — L'Hôtel de Bourgogne. — Le tliéâtre du Marais. -
Étal précaire des acteurs.— Gaultier GargnilIc.-HeniiLegrand.-Gros-Guillaiime.
— Bellerose. - La IJoauprO. — La Valliote. — Mondorv. — Bellerosc.— Baron 1".
— D'Orgemont. — Ilondor. - M"» Baron. - Duel entre deux actrices. - Les Béjart. — Molière. — Auteurs dramaiiques. — Scudéry. — La Calprcnède. — Tristan-l'Herraile. — La Serre. — Bois-Rohert. — Colletet. — Scarron! — Uolrou.
— Corneille.
E sont ces cinq femines, que nous venons de passer en revue , qui prirent la société du xvii" siècle à son berceau, et qui en firent la société la plus élégante et la plus spirituelle du monde.
Maintenant, passons, comme nous l'avons promis , de la société au tliéiilre , et complétons le tableau littéraire de celte époque par le portrait de quelqdes-uns de ces grands génies du temps , que leur époque a placés trop haut , et que la postérité a mis trop bas.
La comédie ne commença d'être en honneur que sous le cardinal de Ilichelieu , et par le soin qu'il en prit; avant cela, les honnêtes femmes n'y allaient point. Le tliéàlrc de rilùtel de lîourgogne et celui du Marais étaient les seuls qui existassent réellement. Les comédiens n'avaient point de costumes à eux, louaient des habits à la Friperie, et jouaient sans laisser aucun souvenir ni des ouvrages , ni des acteurs qui les représentaient. Un nommé Agnan l'ut le premier qui eut quelque réputation à Paris ; puis vint Valeran, grand boinme de bonne mine, qui était à la l'ois ac-
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leur et directeur. Les artistes n'avaient rien de fi\e , et partageaient chaque soir, chacun selon sa position , l'argent que Valeran recevait lui-même à la porte. Il y avait alors deux: troupes à Paris : l'une qui jouait à l'IIôtel de Bourgogne, l'autre au Marais. Ces comédiens, disent les mémoires du temps, étaient presque tous des fdous, et leurs femmes vivaient dans la plus grande licence du monde , chacune étant commune , même à la troupe dont elle n'était pas.
Le premier qui vécut un peu chrétiennement fut Hugues Guérn , dit Gaultier Garguille, qui débuta dans la troupe du Marais vers 1598. Scapin, célèbre acteur italien , à cette époque où les ultramontains étaient nos maîtres en l'art dramatique , disait qu'on n'aurait pu trouver dans tonte l'Italie un comédien meilleur que Gaultier Garguille.
Henri-Legrand vint un peu après Gaultier Garguille ; il s'appelait Belleville dans le haut comique , et Tnrlupin dans la farce. La carrière dramatique de cet artiste fut une des plus longues que l'on connaisse au théâtre : elle dura cinquante-cinq ans. Ce fut lui qui, le premier, renchérissant sur le luxe de Gaultier, eut une chambre avec des meubles qui lui appartenaient ; jusqu'à lui tous les autres comédiens n'avaient jamais eu ni feu ni lieu, vivant épars , çà et là , dans les granges et dans les greniers comme des bohémiens et des mendiants.
Presque en même temps qu'il s'enrichissait de Gaultier Garguille et de Tnrlupin , le théâtre du Marais recrutait encore Robert Guérin, dit Gros-Guillaume, qui passa ensuite à l'Hôtel de Bourgogne. Gros-Guillaume s'appelait aussi le Fariné, de ce qu'il ne portait pas démasque comme les autres, mais seulement se couvrait le visage de farine.
Voilà où en était le théâtre français, quand le cardinal de Riclielieu commença à tourner les yeux vers lui. H remarqua, à l'Hôtel de Bourgogne, Pierre-le-Messier, dit Bcllerose; ce fut loi qui, dit-on, créa, en 1039, le rôle ieCinna. 4vec Bellerose étaient, au même théâtre, la Beaupré et la Yalliote.
La première jouait dans les tragédies de Corneille , mais elle
n'appréciait pas bien liant l'illustre auteur du Cid. « Corneille nous
a fait grand tort, disait-elle , nous avions ci-devant dos pièces de
théâtre que l'on ne nous vendait que trois écus, et qu'on nous
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faisait eu une luiit, ou y était accoutumé et nous gagnions beaucoup. Présentement, les pièces de M. Corneille nous coûtent fort cher et nous rapportent moins que les autres. »
Quant à M"° Valliote , qu'on appelait la Valliote, c'était une fort jolie personne , très bien faite , et qui inspira de grandes passions, et entre autres à l'abbé d'Armentières ; celui-ci en fut amoureux à un point si étrange, qu'il acheta sa tête au fossoyeur, et pendant de longues années conserva son crâne dans sa chambre.
Mondory commença à paraître vers ce temps-là ; il était fds d'un juge de Thiers, eu Auvergne. Son père l'envoya à Paris chez un procureur; mais comme justement ce procureur aimait beaucoup le spectacle , il lui conseilla d'aller à la comédie les fêtes et les dimanches, disant qu'il y dépenserait peu et s'y débaucherait uioins que partout ailleurs. Le clerc dépassa les espérances du procureur, car il prit tant de plaisir au spectacle qu'il se fit comédien, et devint bientôt, grâce à ses succès, chef d'une troupe, qui se composait de Leuoir et de sa femme, lesquels avaient été au pi'ince d'Orange, de Villiers, auteur médiocre, mais bon acteur, et de sa femme dont nous avons parlé à propos de M, de Guise, qui, du temps qu'il était archevêque de Reims, porta des bas jaunes en son honneur. Le comte de Belin , qui était amoureux de la petite Lenoir, faisait faire des pièces à Mairet, à la condition qu'elle y aurait un rôle. Or, comme à cause de cet amour, il protégeait toute la troupe , il pria M"" de Rambouillet de permettre que Mondory et ses comédiens jouassent chez elle la Virginie de Mairet; ce à quoi elle consentit. La représentation eut lieu en lG3i en présence du cardinal de La Vallette , qui fut si salisfait de Mondory, qu'il lui fit une pension.
De ce jour là Mondory commença à prendre quelque crédit dans le monde, et fut remarqué par le cardinal de Richelieu luimême , qui se mit à proléger le théâtre du Marais, que dirigeait Mondory. Mais en lG3/i, le roi qui, à l'endroit des petites choses, était toujours en hostilité avec le cardinal, tira, pour faire pièce à son Émincuce, Lenoir et sa femme de la troupe du Marais, et les fit passer à l'Hôtel de Bourgogne. Ce fut alors que Mondory engagea Baron , et, redoublant d'efforts, coulinua de maintenir à son théâtre une vogue que vint bientôt doubler la tragédie de Marianne de Tristan l'Ermite, Kuiuellc se soutint cent ans à la
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scène, et dont le succès balança celui du Cid. Le personnage d'Hérode fut le triomphe de Mondory. Un jour, en jouant ce nMe, cet excellent comédien éprouva une attaque d'apoplexie qui lui laissa sur la langue un tel embarras, qu'il ne put jouer depuis. Le cardinal essaya de le faire remonter une fois encore sur la scène , mais il ne put achever son rôle , ce qui fit dire au prince de Guémenée : Homo non periit, scd pcriit arlifex , c'est-à-dire l'homme est encore vivant, mais l'artiste est mort.
Cependant, tout impotent qu'il était, Mondory rendit encore lin service en faisant venir à son théâtre Bellerose, dit le Capitan matamore , excellent acteur qui ne joua la comédie que peu de temps, car s'étant pris de dispute avec Desmarets, celui-ci lui donna un coup de canne ; le comédien n'osa se venger à cause du cardinal , dont Desmarets était le favori , mais il quitta le théâtre, s'engagea comme soldat, devint commissaire d'artillerie et fut tué sur le champ de bataille.
Le cardinal , qui eut longtemps l'intention de former une seule troupe des deux , les faisait jouer réunies chez lui. Baron , la Villiers, son mari et Jodelet soutenaient la troupe de l'Hôtel de Bourgogne; d'Orgemont, Floridor, et la Beaupré, soutenaient celle du Marais, à laquelle Corneille donnait ses pièces.
Si l'on en croit les opinions du temps , d'Orgemont valait mieux que Bellerose, lequel, dit Talleniant des Réaux, était un comédien fardé , qui regardait où il jetterait son chapeau de peur de gâter ses plumes; quant à Baron, il jouait, à ce qu'il paraît, admirablement bien les rôles de bourru. Il finit d'une étrange façon. Faisant le personnage de don Diègue, il se piqua le bout du pied avec son épée; la gangrène s'y mit, et il mourut de cette égratignure. 11 avait eu de sa femme seize enfants, au nombre desquels fut le célèbre Baron , qui joua plus tard avec tant de succès les premiers rôles de la tragédie et de la comédie.
M'" Baron (on sait qu'on ne donnait le titre de dames qu'aux filles de noblesse) était non seulement une excellente actrice, mais encore une des plus belles femmes de son temps. Lorsqu'elle se présentait pour avoir la faveur d'assister à la toilette de la reine-mère, Anne d'Autriche n'avait qu'à dire à ses filles d'honneur : « Mesdames, voici la Baron , » et toutes se sauvaient; tant les plus jolies même craignaient de paraître laides auprès d'elle.
Aussi lorsqu'elle mourut le 7 septembre 1662, la Muse historique de Lorct publia-l-elle à sa louange des vers qui commençaient ainsi :
Celte acirice de grand renom , Dont la Baronne était le nom, Cette merveille du ili(^'âlre , Dont Paris était idolâtre, etc.
Vers ce temps arriva sur le théâtre du Marais, un accident qui eût pu finir d'une façon aussi tragique que celui de Baron. I.a Beaupré, qui commençait à se faire vieille, et que l'âge rendait d'Iuimcur diliicile, se prit de dispute avec une jeune comédienne, sa rivale, qui, en lui parlant, ne ménagea point ses expressions. — C'est bien, dit la Beaupré, et je vois, mademoiselle, que vous voulez profiter de la scène qtie nous devons jouer tout à l'iieure ensemble, pour nous battre réellement.
La pièce que l'on allait jouer était une farce dans laquelle elTectivement les deux femmes avaient un duel. Or, sur les paroles que nous avons rapportées , la Beaupré allant chercher deux épées
bien allilécs, en donna une à. sa rivale, qui, croyant qu'elle était mouchetée comme d'habitude, se mit en garde sans défiance;
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mais au bout d'un instant elle reconnut son erreur. La Beaupré la frappa au cou, et en une seconde elle fut couverte de sang. KUe rompit alors rapidement, toujours poursuivie par la Beaupré qui voulait absolument la tuer; mais à ses cris on accourut, et on la lira des mains de son ennemie. Cet événement fit une telle impression sur la pauvre femme qu'elle jura de ne plus jamais jouer dans les pièces où jouerait la Beaupré; et elle tint parole.
Cependant Bellerose, qui dirigeait rilôtel de Bourgogne, s'élant fait dévot , parla de se retirer. Floridor qui , comme nous l'avons dit, était au Marais, traita de sa direction moyennant vingt mille livres : c'était la première vente de ce genre qui avait lieu, et elle était fondée sur la subvention que, dès ce temps, le roi donnait à l'Hôtel de Bourgogne. Floridor fut peu regretté : c'était un médiocre comédien, qui, ayant reçu autrefois un coup d'épée qui lui avait traversé les poumons, en était resté pâle et sans haleine. Son départ fit grand tort à la troupe du Marais, car les meilleurs comédiens le suivirent à l'Hôtel de Bourgogne,
Vers cette époque, Madeleine Béjart et Jacques Béjart se réunirent à Molière pour former une troupe ambulante sous le nom de ritlustre thédlrc. La. Béjart avait alors une grande réputation. Quant à Molière , qui venait de quitter les bancs de la Sorbonne pour la suivre, il était encore inconnu : il donnait des avis à la troupe, faisait des pièces sans retentissement et jouait avec quelque succès les rôles boulions. Ce ne fut qu'en 165ô qu'il fit représenter l'Étourdi à Lyon , et en 1G54 , le Dépit amoureux à Béziers. Enfin, le 20 février 16G2, il éi)ousa Armande-Gressinde- Elisabeth Btyart, sœur de la Madeleine Béjart, dont il avait été si épris d'abord.
Maintenant passons du théâtre aux auteurs qui l'alimentaient'"'.
Les progrès du théâtre français peuvent, à partir du moment où les pièces ont pris une forme, se diviser en trois périodes :
La première, d'Élienne Jodelle à Robert Garnier, c'est-à-dire de 1521 à 1573.
La seconde, de Robert Garnier à Alexandre Hardy, c'est-à-dire de 1573 à 1030.
Enfin la troisième, d'Alexandre Hardy à Pierre Corneille, c'eslà-dire de 1630 à 1G70.
C'est cette dernière époque , au milieu de laquelle nous sommes
lilO tOlUS XIV ET SON SIKCI.K.
arrivés, sur laquelle nous allons joler un coup d'œil pour compléter le tableau de la société française, vers la moitié du xvii' siècle et au coniniencenient du règne de Louis XIV.
Les hommes compris dans cette période sont Georges de Scudéry, Bois-Robert, Dcsniarcts, la Calprenède, Mairet, Tristan l'IIermite. Du Rycr, Pujet de la Serre, CoUelet, Boyer, Scarron , Cyrano de Bergerac, Rotrou et Corneille. Nous nous occuperons des plus marquants.
Nous avons dcyà dit quelques mots de Georges de Scudéry à propos de sa sœur. Revenons à lui : il a, sinon tenu assez de place, du moins fait assez de bruit dans la première moitié du xyh' siècle pour que nous lui consacrions un article à part.
Georges de Scudéry avait vingt-sept ou vingt-huit ans lorsqu'il donna, en 1029, sa première tragi-comédie, tirée du roman de YJstrce, cl inliiiMc Lydat/ion et Lydias, ou la Ressemblance, laquelle fut suivie, en 1031, d'une autre tragi-comédie, intitulée le Trompeur puni, ou l'Histoire septentrionale. Le succès qu'obtinrent ces deux ouvrages, lui donnèrent un tel orgueil qu'il lit graver son portrait, en taille-douce, avec cette exergue à l'entour :
Etpoèlc et gUPiTior 11 aura du lausicr.
"tin critique, il y en a eu dans tous les temps, eflaça ces deux vers et mit ceux-ci à la place :
Et poète et gascon Il aura du bâton.
On peut s'imaginer la furem- de Scudéry, mais le critique garda l'anonyme, et force fut au poète de laisser passer l'insulte sans vengeance.
En elTet , Georges de Scudéry avait la prétention de manier l'épéc aussi bien que la plume, du moins s'il faut en croire les dernières lignes de la préface qu'il fit pour les œuvres de Théophile. Nous les citons comme un modèle de caractère ; les voici :
« Je ne fais pas dilliculté de publier hautement que tous les morts ni tous les vivants n'ont rien qui puisse approcher des forces de ce vigoureux génie, et si parmi les derniers il se rencontre quelque extravagant qui juge que j'offense sa gloire imaginaire, pour lui
montrer que je le crains autant que je l'estime, je veux qu'il sache que je m'appelle de Scudéuy (1) »
Lorsque Scudéry obtint à si grand'peine le gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, M"'° de Rambouillet, qui le lui avait lait obtenir, disait de lui : — Cet liomme-là n'aurait certes pas voulu d'un gouvernement dans une vallée. Je m'imaginele voir dans son château de Notre-Dame-de-la-Garde, sa tète au milieu des nues, regardant avec mépris tout ce qui est au-dessous de lui.
Scudéry ne resta que peu d'années dans son gouvernement , où, s'il faut en croire Chapelle et Bachaumont, il ne fut point remplacé , d'après ces vers de leur voyage :
Gouvernement facile et I)caii , Auquel suHit pour toulc garde , Un suisse avec sa hallebarde ..
Peint sur la porte du cliàicau.
Mais, malgré ses fonctions politiques, Scudéry n'avait point cessé de se livrer à la littérature. 11 donna successivement au théâtre : le Vassal généreux , la Comédie des Comédies , Oraute , le Fils supposé, le Prince déguisé, la mort de César, Didon, l'Amant libéral , l'Amour tyranniqtie, Eiidoxe, Ândromire, Ibrahim et Jrminius.
Ce fut dans la préface de cette dernière tragédie, qu'ayant éprouvé quelques ennuis avec les comédiens, il dit : « Qu'à moins que les puissances souveraines le lui ordonnent, il ne veut plus travailler pour le théâtre. » Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que Scudéry tint presque parole. Il est vrai qu'ayant pris parti pour
(1) Au reste, dès la préface de son Lydamon, Scudéry avait donné son prospectus. Voici ce précieux morceau dans toute sa pureté piiniilive.
S'adressant au lecteur et le tutoyant, comme c'était alors l'habitude des poètes: — La poésie me lient lieu (le divertissement agréable, dit-il, et non d'occiipalion sérieuse; si je rime c'est qu'alors ja ne sais que faire : je n'ai pour but en ce travail que le seul désir dôme contenter; car, bien loin d'être mercenaire, l'imprimeur et les comédiens témoigneront que je ne leur ai pas vendu ce qu'ils ne pouvaient pas payer... Tu couleras aisément sur des fautes que je n'ai point remarquées, si tu daignes apprendre qu'on m'a tu employer la plus grande partie du peu d'âge qnc j'ai, à voir la plus grande et la plus belle cour de l'Europe , et qne j'ai passé plus d'années parmi les armes que dans mon cabinet et usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles, de sorte que je sais mieux ranger les soldais que les paroles, tt mieux carrer les balaillons que les périodes.
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M. le Prince, il fut forcé de s'exiler en Normandie, lorsque M. le Prince se déclara contre la cour.
En effet, les rodomontades de Scudéry n'étaient pas seulement en paroles, et tout au contraire des poètes de cette époque, si renommés par leur vénalité et lenr bassesse , il était gentiliiommo dans le cœur. En voici un exemple :
Scudéry devait faire la dédicace A'Alaric à la reine Clirisline , et la reine Christine lui avait promis de lui donner, eu reconnaissance de cette dédicace, une chaîne d'or de mille pistoles. Mais dans l'intervalle qui s'écoula entre l'achèvement et l'impression du poème , le comte de La Gardie, qui avait été le protecteur de Scudéry, étant tombé en disgrâce, la reine exigea que le nom du comte disparût de la préface du poème.
— Dites à la reine, répondit Scudéry au messager que Christine lui avait envoyé pour traiter de cette importante affaire , que quand même elle me promettrait, an lieu de la chaîne qu'elle devait me donner, une chaîne aussi grosse et aussi pesante que celle dont il est parlé dans YHisloire des Incas, je ne détruirais jamais l'autel oîi j'ai sacrifié.
La réponse déplut à Christine, qui ne donna point à Scudéry la chaîne qu'elle lui avait promise, et le poète n'obtint pas même un l'emercîment du comte de La Gardie, dans l'espérance, que celuici avait toujours conservée , de rentrer en faveur.
On reproche à Scudéry d'avoir, par ordre de Richelieu, critiqué le Cid. Quand on lit les œuvres de Scudéry, on l'excuse. Scudéry devait trouver le Cid une fort médiocre tragédie.
Il va sans dire que Scudéry fut de l'Académie.
Nous avons trop parlé de Bois-Robert à propos du cardinal de Richelieu pour qu'il nous reste grand' chose à en raconter, sinon un trait qui prouve qu'en changeant de maître, il n'avait pas changé de caractère.
Richelieu mort, Bois-Robert avait essayé de se donnera Mazarin qui n'en avait pas voulu. En conséquence, il s'était déclaré des fidèles de M. le coadjuteur, autour duquel se rangeaient tous les beaux esprits qui haïssaient le ministre. Néanmoins, poussé par la versatilité de son humeur, tout en faisant sa cour au coadjuteur, Bois-Robert avait fait des vers contre lui et ses amis. Ignorant que l'abbé de Gondy connût ses vers, il vint un jour lui demander à
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dîner : le coadjuteur le reçut avec sa grâce liabiluelle, et montra à son convive la place qu'il avait coutume d'occuper; seulement après le dîner : — Mon cher Bois-Robert, lui dit-il, faites-moi donc l'amitié de me dire les vers que vous avez faits contre moi et mes amis.
Sans se démonter, Bois-Robert se leva, alla regarder dans la rue et vint se rasseoir : — Ma foi non, monsieur, dil-il, je n'en ferai rien, voire fenêtre est trop haute.
Les pièces qu'il fit représenter, sont : les Rivaux, les Deux Âlcandre, les TroisOronte, Patène, le Couronnement de Darte, Didon la Chaste, l'Inconnue et les Généreux ennemis. Aucun de ces ouvrages n'a la moindre valeur.
Rois-Robert était de l'Académie.
Colletet aussi ; il était même de ceux qui avaient été nommés par la protection du favori du cardinal, et que, pour cette raison, on appelait les Enfants de la Pitié de Bois-Robert. Au reste, il élait plein de déférence pour ses confrères, car un jour que l'on discutait sur l'adoption d'un mot assez peu usité. — Je ne connais pas ce mot-là , dit-il , mais je le trouve bon , puisque ces Messieurs le connaissent.
Colletet était fils d'un procureur au Châtelet, il épousa la servante de son père, qui n'était ni belle ni riche; elle s'appelait Marie Prunelle et habitait Rungis , petit village à trois lieues de Paris. Un jour, on vint dire à Colletet, retenu par ses occupations poétiques dans la Capitale, que sa femme était fort mai, il partit aussitôt , et tout le long du chemin , pour ne pas perdre son temps , s'amusa à faire son épitaphe, et comme en arrivant il n'avait pas encore trouvé le dernier vers, il resta à la porte jusqu'à ce qu'il fût fait. Contre son attente, sa femme ne mourut pas de cette maladie; Colletet remit l'épitaphe dans son portefeuille, et elle ne servit que six ans après. La voici :
Quoique un marbre taillé soit riclie et précieux. Un plus riche tombeau, Prunelle a pu prétendre: Sitôt que son esprit s'en alla dans les cieux , Mon cœur fut son cercueil et l'urne de sa cendre.
Ce fut de cette Prunelle dont, par circonstance, il avait fait Brunellc, coiume Bartholo de Suzonnette avait fait Rosinette, qu'il T. I. 60
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eut François Collelet, dont Boileau a dit dans sa première satire :
Tandis que Collelet, crotté jusqu'à l'échiné. S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Brunelle morte, Collelet épousa la servante de la défunte, comme il avait épousé la servante de son père. Quant à et Ile-ci, elle faillit l'enterrer. En passant par la rue des Bourdonnais, qu'on appelait alors la rue des Carneaux , l'entablement d'une vieille maison lui tomba sur la lèle. Au resle, Collctel était l'homme des précautions par excellence; on lui trouva, en le ramassant, sa propre épilaphe toute faite dans sa poche ; ce fut par-là qu'on sut son nom ; la voici :
Ici gît Collelet : s'il valut quelque chose, Apprends-le de ses vers , appronds-le de sa prose ; Ou, si tu donnes plus aux suffrages d'autrui, Vols ce que mille auteurs ont publié de lui.
Les épitaphes de Collelet étaient des brevets de longue vie; mais, s'il ne mourut pas de l'accident, il en fut du moins bien malade.
Collelet rétabli , ce fut sa femme qui tomba malade et qui mourut ; mais comme il avait pris l'habitude des servantes , il épousa celle de son frère. Celle-ci au moins était jolie et avait de l'esprit ; elle s'appelait Claudine-le-Nain. Collelet se brouilla avec son frère, parce que celui-ci , se rappelant que celle fille avait été à son ser- ■i. vice, ne voulait pas absolument l'appeler sa sœur.
CoUetet , pour se faire pardonner ce troisième mariage d'antichambre, voulut absolument immortaliser sa nouvelle femme. Non seulement une partie des vers qu'il fil depuis cette époque lui fut adressée , mais encore il voulut faire croire qu'elle en composait elle-même. A cet effet, il faisait des vers qu'elle signait et qu'il allait montrant partout. Il poussa cette complaisance ou plutôt celle manie si loin, que, se sentant malade de la maladie dont il trépassa enfin , il fil sur son lil d'agonie des vers que sa femme devait publier le lendemain de sa mort et qui expliquaient le silence forcé qu'elle allait garder, une fois son époux au tombeau. Les voici :
Le cœur gros de soupirs , les yeux noyés de larmes , Plus triste que la mort dont je sens les alarmes ,
Jusque dans le tombeau je vous suis, cher époux. Comme je vous aimai d'un amour sans seconde, El que je vous louai d'un langage assez doux ; Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde , J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous.
Malheureusement La Fontaine, dont nous aurons à nous occuper plus tard, révéla la supercherie conjugale du pauvre CoUetet dans la strophe suivante :
Les oracles ont cessé , Colletet est trépassé.
Dès qu'il eut la bouche close, Sa femme ne dit plus rien :
Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien.
La pauvre femme , quelques années après la mort de son mari , devint si misérable qu'elle en était réduite à demander l'aumône dans les allées reculées du Luxembourg. Dans celte affreuse misère, causée quelque peu, à ce que prétendent les Mémoires du temps, par l'ivrognerie, il n'y avait sorte de ruses qu'elle n'employât pour tirer quelques pistoles de la bourse de ses anciennes connaissances. La veille de sa propre mort, elle imagina que sa mère était trépassée et alla demander à Furetière, l'un des amis de son mari, six écus pour la faire enterrer; Furetière les lui donna. Son étonnement fut grand, lorsque, le surlendemain, la mère de la pauvre Claudine se présenta et lui demanda à son tour deux pistoles pour faire enterrer sa fille.
— Vous vous moquez , dit Furetière , c'est vous qui êtes morte, et non pas elle.
Et quelques raisons que lui donnât la bonne femme pour lui prouver son existence , il ne voulut pas démordre de sa première idée, et la tint toujours pour enterrée.
Colletet était un des cinq auteurs que le cardinal de Richelieu faisait travailler à ses tragédies. 11 donna cependant plusieurs pièces à lui seul, et entre autres : Cymende ou les Deux Victimes.
Un jour, Colletet alla lui lire des vers intitulés : le Monologtw (les Tuileries. Arrivé à cet endroit de la description où l'on voit :
La canne s'humecter de la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile , Animer le canard qui languit auprès d'elle...
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I.e cardinal se leva, loul transporté, alla à son secrétaire, y prit cinquante pistoles et les donna au poète.
— Prenez cela, monsieur Colletet, lui-dit-il, et ne m'en lisez pas davantage, car si le reste de la pièce est de la force de ces trois vers, le roi lui-même ne serait pas assez riche pour les payer.
Le cardinal trouvait-il rcelicment ces vers beaux, ou se débarrassait-il, au prix de cinquante pistoles, de l'ennui d'entendre le reste ?. . .
Tristan l'IIermite, qui prétendait descendre du fameux Pierre l'Hermite, qui avait prêché la Croisade, était l'auteur de cette fameuse tragédie de Marianne, dont nous avons parlé à propos de Mondory, et qui, paraissant la même année que le Cid, disputa la foule à Corneille. Son auteur était, comme Scudéry, un homme d'épée ; à l'âge de treize ans, il avait été forcé de quitter son pays, pour avoir tué un garde du corps. Outre Marianne , il donna encore la tragédie de Pantliée, laCkute dePkaéton, la Folie du Sage, la Mort de Sénèquc, les Malheurs domestiques du grand Constantin, le Parasite, et enfin Osman, qui ne fut joué qu'après sa mort.
Malgré ses succès de théfitre, Tristan vécut pauvre et misérable , ne sachant et ne voulant pas flatter ; d'ailleurs il était joueur, et on le rencontrait dans tous les tripots , où il restait le jour pour jouer, et la nuit parce qu'il n'avait pas de gîte. Un de ses amis lui reprocha ce genre de vie , et nous a transmis sa réponse.
— Laissez, dit Tristan, vivre les poètes à leurs fantaisies. Ne savez-vous pas qu'ils n'aiment pas la contrainte? Eh ! que vous importe qu'ils soient mal vêtus , pourvu que leurs vers soient magnifiques? Plùt à Dieu que nos poètes de théâtre n'eussent que ce défaut ! Mais, tout au contraire de ceux dont vous parlez, ils sont superbes dans leurs habits , leur mine est relevée de toutes sortes d'ajustements, et leurs poèmes sont languissants et destitués de conduite.
11 y avait encore un autre auteur qui, pour le succès, le disputait à Corneille ; c'était Pujet de la Serre , dont le nom s'est perdu depuis, et qui cependant, faisait grand bruit alors avec sa tragédie en prose de Thomas Mortis. En effet , elle avait eu un si grand succès, que les portes du théâtre furent enfoncées le jour de la seconde représentation , et que quatre portiers furent tués en essayant de s'opposer à cette irruption. Aussi, un jour qu'on vantait
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le Ctd devant lui : — Jecéderai le pas, dit-ll, à M, Corneille, quand il aura eu cinq portiers de tués à une de ses pièces.
11 avait fait l'épitaplie du roi Guslave-Adolplie. — Mais, lui dit un de ses amis, vous lui avez fait rendre son âme à Dieu.
— Sans doute, répliqua celui-ci, pourquoi pas?
— Mais, parce que c'était un Iiérélique, votre roi de Suède.
— Je lui ai fait rendre son âme à Dieu, répondit la Serre , mais je n'ai pas dit ce que Dieu en a fait.
Outre Thomas Morus, la Serre fit encore le Sac de Cartltage, la Climène ou le Triomphe de la Vertu, et Thésée ou le Prince reconnu.
S'il ne fit pas fortune, ce fut sa faute, car il disait orgueilleusement en parlant de lui, qu'il achetait un cahier de papier trois sous et le revendait cent écus.
La Calprenède qui signait ses romans et ses pièces : Gaultier de Coste, chevalier, seigneur de La Calprenède, Toulgou, Saint- Jean de Livet , et Vatimesnil , était né au château de Toulgou , près Sarlat. Il débuta par la Mort de Milhridate, jouée en 1G35, et qui obtint un grand succès. Pendant la première représenlalion il se tenait derrière le théâtre; un de ses amis l'aperçut, et comme il le cherchait pour lui faire son compliment:
— Eh bien! mon cher La Calprenède, lui dit-il, vous voyez comme voire pièce réussit.
— Chut ! chut ! dit La Calprenède , ne parlez pas si haut ; si mon père savait que je me suis fait poète, il me déshériterait.
— Vraiment? dit l'ami.
— Oli ! mon Dieu, oui, reprit La Calprenède, c'est au point qu'un jour qu'il me surprit rimant, il saisit un pot de chambre et me le jeta à la tète; heureusement je baissai le front...
— De sorte, reprit l'interlocuteur, qu'il n'y eut que le pot de chambre de cassé.
— Apprenez, l'ami, dit La Calprenède, qu'au château de Toulgou , tous les pois de chambre sont d'argent.
Un jour qu'il se promenait avec Sarazin , secrétaire de M. de Longiieville, La Calprenède vit passer un homme auquel il avait quelques motifs d'en voidoir :
— Ah ! malheureux que je suis ! s'écria-t-il, j'avais juré de tuer ce coquin la première fois que je le rencontrerais.
— Eh bien ! dit Sarazin , l'occasion est belle.
— Impossible, mon cher; j'ai été à confesse ce matin, et mon confesseur m'a fait promettre de le laisser vivre encore quelque temps.
Ce qu'il y avait d'étonnant, c'est qu'avec tout cela La Calprcnède était réellement brave. Son beau-frère, M. de Brac, ayant eu un procès avec lui pour le douaire de sa femme, le fit appeler comme il était au;;: Petits-Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse Saint-François. La Calprenède sort aussitôt; mais à la porte il est attaqué par quatre hommes. Au premier pas qu'il fait , il met le pied sur le ruban de ses jarretières et trébuche ; mais il se relève aussitôt, et au lieu de fuir, s'adossant au mur, il fait face à ses quatre adversaires. Un gentilhomme limousin nommé Savi-
gnac, et un ex-capitaine aux gardes nommé Villicrs Courlin, le regardèrent faire d'abord pour voir comment il s'en tirerait; puis voyant qu'il tenait ferme, ils vinrent à son secours et mirent en fuite les quatre bravi.
La Calprenède avait fait un mariage d'amour. Une jeune veuve, qui était folle de ses romans, et qui avait quelque fortune, vint
lui dire qu'elle était prête à l'épouser, pourvu qu'il consentît à finir la Ck'opdlre qu'il avait laissée en suspens, à cause d'une querelle avec les libraires. La Calprenède y consentit, et l'obligation de finir la Cléopàtre fut un des articles du contrat.
Quelques jours après son mariage, La Calprenède faisant ses visites de noces, vint chez Scarron. Mais tout en causant, notre nouveau marié s'inquiétait fort de son laquais qui était resté en bas. Je vous prie , disait-il , mon cher Scarron, faites-le monter. Mais se reprenant : non, non, c'est inutile. Puis revenant à la charge : cependant, ajoutait-il, je ne puis laisser ce garçon dans la rue.
— Bon, fit Scarron, je vous entends; vous voulez me faire savoir que vous avez un gentilhomme à votre suite. N'en parlons plus , je me le tiens pour dit.
La femme de La Calprenède, comme celle de CoUetet , faisait des vers avec cette différence qu'elle les faisait elle-même. On a d'elle une pièce de poésie, qui est un échantillon remarquable du goût du temps. Un cœur, qui avait pris plus d'engagements qu'il n'en pouvait tenir, est saisi par les huissiers de Cylhère, et l'on vend ses meubles au plus offrant et dernier enchérisseur.
On adjugea ses devoirs à Sylvie , A la jeune Clilori-i les douceurs de sa vie ,
A Pbilis ses tourmenls , A la divine Iris ses mécontentements ; Amaryllis reçut ses premières tendresses , La folâtre Cléon ses trompeuses promesses ; On livra ses sanglots à la belle Cypris, etc.
Outre ses romans de Cassaiidre, de Cléopdlre, de Pharamond et sa tragédie de Mitkridate que nous avons déjà mentionnée, La Calprenède fit encore jouer Bradamante, Jeanne d'Angleterre, le Sacrifice sanglant et le comte d'Essex, la meilleure de ses pièces de théâtre.
Passons à Scarron, dont nous avons dit un mot à la page précédente, et qu'on appelait, à cette époque, le petit Scarron, ou Scarron cul-de-jalte.
Paul Scarron, plus connu encore par la fortune étrange de sa veuve que par son propre talent, était fils d'un conseiller à la grande chambre, qu'on appelait Scarron l'apôtre, parce qu'il
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citait sans cesse saint Paul. Son organisation le portait non scnlcinont à la poésie, mais à tons les plaisirs mondains. 11 était joli garçon, dansait agréablement dans les ballets, et paraissait sans cesse de la pins belle humeur du monde, quand tout à coup on vit le pauvre malheureux tout ratatiné sur lui-même , ne sortant plus qu'en chaise, et n'ayant de mouvement libre que celui des doigts et de la langue , dont il continua de se servir, au dire de quelques-uns, même avec excès. Comment cette infirmité sondaine lui était-elle venue , c'est ce que personne n'alTirme bien précisément. Les uns disent que c'est d'une drogue que lui donna un charlatan; les autres racontent qu'à la suite d'une mascarade au Mans, dont il était chanoine, poursuivi par la populace, il fut forcé, pour lui échapper, de se jeter dans la Sarthe, dont les eaux glacées lui donnèrent cette paralysie. Enfin lui-même attribue, dans une épître à M'"" d'Hautefort, sa maladie à une autre cause; car, dit-il :
Cctr un clieval malicinix,
Qui conçut pour moi de la haine , ,4
Me nt par deux fois dans la plaine
Tomber de mon brancard maudit ,
Dont mon pauvre cou se tordit;
Et depuis cette maie entorse,
Ma tète, quoique je m'efforce.
Ne peut plus legarderen haut ,
D>nl j'enrage ou bien peu s'en faut.
Malgré cette infirmité, Scarron était toujours de charmante humeur, se faisant porter dans sa chaise, riant et bouffonnant partout où il allait, et disant toujours à l'abbé Giraut, factotum de Ménage, de lui trouver une femme, recommandant par-dessus toutes choses à son fondé de pouvoir que cette femme se fiU mal conduite, pour qu'il eût le droit, dans ses moments de mauvaise humeur, de jurer contre elle tout à son loisir. L'abbé Giraut présenta à Scarron deux ou trois femmes qui étaient dans les conditions requises. Mais Scarron refusa toujours : il était prédestiné.
En effet, vers le même temps, et tandis que Scarron rimait ses boutades du Capilan matamore , en vers de huit syllabes et en rimes en ment, grandissait obscure et inconnue celle qui devait être sa femme, et dont nous suivrons pins tard la singulière et magnifique destinée.
Scarron était uon-seiilement la providence de la Comédie, où il faisait jouer Jodelct et l'Héritier Ridicule, non-seulement le protégé dn Coadjuteur, auquel il dédiait son roman comique, mais encore l'ami de M. de Villars, père du maréchal , de M. de Beuvron, père du duc d'Harcourt, des trois Villarceaiix et enfin de tout ce qui était élégant à Paris.
Ontre les comédies que nous avons déjà nommées, Scarron donna encore au théâtre Don Japliet d'Arménie et le Gardien de soi-même.
Nous dirons plus tard comment Scarron mourut, lorsque nous parlerons de sa veuve.
Rien ne vient par secousse dans ce inonde , et tonte chose a son précédent. Comme Scarron précéda Molière, Rotrou annonça Corneille.
Rotrou , quoique plus jeune que Corneille de quelques années, l'avait précédé dans la comédie et dans la tragédie : dans la comédie par la Bague de l'oubli; dans la tragi-comédie par 67m(7É''nor et Doristée , et dans la tragédie par l'Hercule mourant. Aussi Corneille l'appelait-il son père et son maître. Mais , pour ne pas cire détrôné, Rotrou, après la représentation de \vl Veuve, se hâta, un peu prématurément selon nous , de céder le trône à son rivai, ce qu'il fit par des vers assez beaux pour qu'ils pussent faire accuser leur auteur de modestie. Les voici :
Pour te rendre justice autant que pour te plaire , Je veux parler, Corneille, et ne puis plus me tairo. Juge (le ton mérite , à qui rien n'est égal , Par la confession de ton propre rival.
Pour un môme sujet même désir nous presse ; Nous poursuivons tous deux une môme maîtresse ; tt Mon espoir toutefois est décru eliaquc jour ,
Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour.
Et c'était l'auteur de Fenceslas qui donnait cette preuve d'humilité. Mais Rotrou était ainsi fait : c'était un cœur prêt à tous les dévoùmenls ; il abJiqua la vie comme il avait abdiqué la gloire, et cela à la première occasion.
Rotrou était lieutenant parlicidier et civil, assesseur criminel et examinateur au comté et baillagc de Dreux ; car , cliose curieuse , cesdeii\ grands poètes nous venaient deNormandie, taudis que leurs T. 1. 61
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deux rivaux, Scudéry et La Calprenède, venaient du Midi. C'était une nouvelle lutte de la langue d'oyl contre la langue d'oc, dans laquelle une seconde fois la langue d'oc devait être vaincue, Rotrou était donc à Dreux , quand une maladie épidémiqne du caractère le plus dangereux se déclara dans cette ville. Trente personnes mouraient par jour. Les liabitanls les plus notables s'étaient enfuis; le maire était mort, le lieutenant général était absent : Rotrou les remplaça tous deux. En ce moment, son frère, qui liabitait Paris , le supplia par une lettre de venir le rejoindre ; mais Rotrou répondit que sa présence était nécessaire à son pays et qu'il y resterait tant qu'il la jugerait utile.
«Ce n'est pas, ajoutait-il avec cette grandeur simple qu'il avait si souvent prêtée à ses héros , ce n'est pas que le péril ne soit grand , puisqu'à l'heure oii je vous écris , la cloche sonne pour la quatre-vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui ; elle sonnera pour moi quand il plaira à Dieu. »
Dieu voulut couronner cette belle vie par une belle mort, la gloire par le dévoûment. Lacloche sonna à son tour pour lui, et Rotrou monta au ciel, sa couronne de poète sur la tête et sa palme de martyr à la main.
Quant à Corneille, que dire de lui, si ce n'est que l'auteur du Cid, <ï Horace et de Cinna était un homme heureux; applaudi de Paris tout entier, il fut censuré par l'Académie; et après avoir eu Rotrou pour ami, il eut pour ennemis La Calprenède, Bois-Robert et Scudéry. Certes, il eût arrangé sa vie dans la prescience de l'avenir, qu'il ne l'aurait point faite autrement.
Avec la première période théâtrale on avait vu finir la littérature nationale ; avec la seconde s'était introduit sur notre scène le génie italien et espagnol. Nous verrons leur succéder bientôt l'imitation grecque et latine, car c'est alors que l'on appela Corneille un vieux Romain : c'était un vieux Castillan, voilà tout. 11 y avait en lui beaucoup plus de Lucain que de Virgile. Il aurait pu, s'il eût voulu, faire la Pharsale, mais jamais l'Enéide.
Lucain, on se le rappelle, était de Cordoue.