‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

M. de Chalais. — Son caractère. — Conspiration du duc d'Anjou révélée par Chalais au cardiiiaL — Le cardinal et le duc d'Anjou. — Mariage projeté. — Arrestation à Blois de César, duc de Vendôme, et du Grand-Prieur de France, fils naturels de Henri IV. — Le conitiî de Uochefort. — Le couvent des capucins de Bruxelles. — Le complot est nnlr. — Arrestation, procès et exécution de Chalais. — La reine est amenée en plein conseil. — Réponse de la reine.

iiALAis était maître de la garderobe. Sa naissance était excellente.

Petit-fils du maréchal de Montluc, il touchait , par les femmes , à i cette brave race des Bussy d'Amboise , dont la femme du maréchal était sœur, et qui défendit si héroïquement Cambrai contre les Espagnols.

C'était un beau jeune homme de 28 à 30 ans, fort élégant et fort couru des femmes, peu réfléchi, très railleur, imprudent et vain comme Cinq-Mars le fut plus tard. 11 avait eu , quelque temps auparavant, un duel qui avait fait grand bruit, et qui l'avait parfaitement placé dans ce monde, où palpitaient encore les traditions de la chevalerie. Croyant avoir des motifs de plainte contre Pongibaut, beau-frère du comte de Lude, il alla l'attendre sur le Pont- Neuf oîi il savait qu'il devait passer, et là il lui fit mettre l'épée à ia

main et le tua. Bois-Robert, qui aimait fort les beaux garçons, dit Tallemant des Réaux, fit une élégie sur sa mort.

Il était de mode à cette époque de conspirer contre le premier ministre qui avait tout le pouvoir, et qui ne laissait au roi qu'une ombre de puissance ; ce qui faisait dire au vieil archevêque Ber- Irand-de-Chaux , que Louis XIII aimait beaucoup , et auquel il avait souvent promis le chapeau rouge : — Ah ! si le roi était en faveur, je serais cardinal. Cette mode n'était pas encore si dangereuse qu'elle le devint par la suite; car, alors, Marillac, Montmorency et Cinq- Mars vivaient encore. Chalais conspirait donc contre le cardinal , c'est-à-dire qu'il agissait comme tout le monde.

Cependant cette fois la conspiration avait une certaine valeur. Gaston, que n'avaient pas encore déshonoré ses lâchetés successives, était à la tête des conspirateurs, poussé par Alexandre de Bourbon , grand-prieur de France , et César , duc de Vendôme ; c'étaicnt ceux-ci, disait-on, qui avaient proposé le plan à Gaston et qui y avaient entraîné Chalais. Cinq ou six autres jeunes gens s'étaient encore donnés au duc d'Anjou , et étaient convenus d'assassiner avec lui le cardinal.

Voici de quelle manière le projet devait être exécuté.

Richelieu , sous le prétexte éternel de sa mauvaise santé qui lui rendit de si grands services pendant tout le cours de cette puissance, sans cesse attaquée et toujours croissante, s'était retiré à sa maison de campagne de rieury, -d'où il dirigeait les affaires du royaume. Le duc d'Anjou et ses amis devaient, en feignant que la chasse les avait conduits de ce côté , descendre chez son Éminence, comme pour lui demander à dîner, et là, au premier nioniont favorable, saisir l'occasion de l'envelopper et de lui couper la gorge. Tous ces complots, qui aujourd'hui nous paraissent impossibles ou tout au moins étranges, étaient fort de mise alors et faisaient en quelque sorte le tour de l'Europe. Visconti avait été assassiné ainsi dans le Dôme de Milan ; Julieade Médicis, dans l'église cathédrale de Florence; Henri III, à Saint-Germain; Henri IV, rue de la Féronnerie ; et le maréchal d'Ancre, au pont du Louvre.

Gaston, en se défaisant du favori de Louis XIII, imitait donc l'exemple de Louis XIII à l'égard du favori de Marie de Médicis; ie tout était de réussir, car l'impunité suivrait d'autant plus sure-

mont le succès, que le roi cachait mal la haine qu'il portait luimôine au premier ministre.

Tout était donc prêt pour l'exécution de ce dessein, lorsque Chalais, ou par cette faiblesse de résolution dont il donna dans la suite tant de preuves, ou pour l'attirer à son parti, alla s'en ouvrir au commandeur de Valancé, Mais, soit que celui-ci fût au cardinal , soit qu'il eût deviné Gaston, soit, ce qui est moins probable, qu'il eût réellement horreur d'un assassinat, le commandeur fit si bien, qu'au lieu de se laisser entraîner au parti de Chalais, il amena Chalais à le suivre chez le cardinal pour lui tout révéler.

Lé cardinal était occupé à travailler dans son cabinet avec un nommé Rochefort , homme de tète et de main , tout entier à sa dévotion, et qu'on trouve changeant d'âge, de figure et de nom, mêlé, sous vingt costumes diiférents qu'il portait avec une égale vérité, à toutes les mystérieuses aflaires de ce temps, lorsqu'on lui annonça que Chalais et le commandeur de Valancé demandaient à lui parler seul et eii tête-à-tête pour affaires de la plus haute importance.

Son Eminence fit un signé à Rochefort qui passa dans un cabinet voisin, séparé par une seule tapisserie de la chambre où travaillait le cardinal.

Chalais et le commandeur de Valancé furent introduits aussitôt que la portière fut retombée derrière Rochefort.

Chalais était muet et interdit : il comprenait qu'il avait fait une première faute, celle d'entrer dans la conspiration, et qu'il allait en faire une seconde , celle de la révéler.

Ce fut donc le commandeur de Valancé qui parla. Le cardinal assis devant sa table et le menton appuyé dans sa main , écouta toute la révélation de ce terrible complot tramé contre sa personne, sans qu'un seul trait de son visage exprimât autre chose que cette attention grave qu'il eût apportée à toute conspiration menaçant une autre tête que la sienne. Richelieu avait au plus haut degré ce courage particulier donné à certains hommes d'État de braver sans sourciller le poignard des assassins. Lorsqu'il eut tout entendu, il remercia Chalais , qu'il pria de le revenir voir particulièrement.

Chalais revint. Le cardinal avait pour lui la séduction dos promesses. 1) flatta l'ambition du jeune homme et Chalais se dit tout

à lui, à la condition cependant que personne ne serait inquiété pour ce complot. Le cardinal promit , sur ce point , tout ce que Clialais voulut; cela lui était d'autant plus facile, que les tètes du duc d'Anjou , du duc de Yendôme et du grand-prieur , toutes têtes royales., n'étaient point encore de celles qui avaient l'habitude de tomber sous la hache du bourreau.

Le cardinal alla trouver le roi, et lui raconta tout, mais en demandant de l'indulgence pour ce complot qui ne menaçait que lui, résorvanl toute sa sévérité, disait-il, pour les complots qui regardaient le roi. Il posait, par cette parole, la première planche des échafauds à venir.

Le roi admira la magnanimité de son ministre, et lui demanda ce qu'il comptait faire en cette circonstance.

— Sire, répondit le cardinal, laissez-moi conduire l'affaire jusqu'au bout ; seulement , comme je n'ai autour de moi ni gardes , ni hommes armés, prétez-moi quelques-uns de vos gens d'armes.

Le roi donna au cardinal soixante cavaliers qui, la veille du jour où l'assassinat devait avoir lieu, arrivèrent à onze heures du soir à Fleury. Le cardinal les cacha de façon à ce qu'on ne pût aucunement s'apercevoir de leur présence.

La nuit s'écoula tranquillement. Mais à quatre heures du matin les officiers de la bouche du duc d'Anjou, arrivèrent à Fleury, annonçant qu'au retour de la chasse leur maître devait s'arrêter chez son fùnincncc , et, pour lui épargner tout ennui , les envoyait afin de préparer le dîner.

Le cardinal fit répondre que lui et son château étaient tout au service du prince; qu'il pouvait donc, à son gré, disposer de l'un et de l'autre.

Mais aussitôt il se leva et, sans rien dire à personne, partit pour Fontainebleau où se trouvait Gaston,

11 était huit heures du matin , et celui-ci s'habillait pour la chasse, lors<iue tout à coup sa porte s'ouvrit et son valet de chambre annonça son Éminence le cardinal de Richelieu.

Derrière le valet de chambre apparut le cardinal , avant même que Gaston eût eu le temps de dire qu'il n'était pas visible. Le jeune prince reçut l'illustre visiteur avec un air de trouble qui acheva de prouver au ministre (pie Chalais avait dit la vérité.

Tandis que Gaston cliercliait par quelles paroles il pouvait accueillir le cardinal , celui-ci s'approcliant du prince :

— En vérité, Monsieur, dit-il, j'ai raison d'être un peu en colère contre vous.

— Contre moi! dit Gaston tout effrayé, et sur quel point, s'il vous plaît ?

— Sur ce que vous n'avez pas voulu me faire l'honneur de me commandera dîner à moi-même , circonstance qui m'eût cependant procuré l'inappréciable faveur de vous recevoir de mon mieux ; mais en envoyant ses officiers de bouche. Voire Allcsse m'a indiqué qu'elle désirait être en liberté. Je lui abandonne donc ma maison dont elle peut disposer comme il lui plaira.

Et, à ces mots, le cardinal, pour prouver au duc d'Anjou qu'il était son très humble serviteur, prit la chemise des mains de son valet de chambre, et, la lui ayant passée presque malgré lui, se retira en lui souhaitant bonne chasse. Le duc d'Anjou, devinant que tout était découvert, prétexta une indisposition subite, et la chasse n'eut pas lieu.

Cependant la magnanimité de Richelieu n'était qu'illusoire. Il sentait bien que , s'il ne ruinait pas d'un coup toute cette ligue de princes formée contre lui, dont la reine était le centre et M'"" de Chevreuse l'instrument, il finirait par succomber un jour ou l'autre à quelque complot mieux ourdi. Il chercha donc d'abord un moyen de désorganiser l'ensemble, sûr qu'ensuite les prétextes ne lui manqueraient pas pour frapper les individus.

11 était en ce moment question de marier le duc d'Anjou. La longue stérilité de la reine, que Richelieu avait eu un instant l'espérance de faire cesser, semblait préoccuper éternellement le ministre , qui réchauffait ainsi tous les griefs de Louis XIII contre Anne d'Autriche. Mais sur ce point, comme sur tous les autres, le ministre et le jeune prince, cherchant chacun son intérêt, n'étaient point d'accord.

Le duc d'Anjou qui, pendant tout le temps de sa vie, ne perdit pas un seul instant de vue la couronne sur laquelle il n'eut jamais le courage de porter franchement la main , désirait épouser quelque princesse étrangère , dont la famille pût lui servir d'appui , ou le royaume de refuge.

Richelieu, au contraire, et quand nous disons Richelieu, nous

disons le roi , Richelieu voulait que le duc d'Anjou épousât M"' de Monipensier, fille de M°" la duchesse de Guise. Gaston résistait, non pas que la jeune princesse lui déplût , au contraire , mais parce qu'elle ne lui apportait en dot qu'une immense fortune et pas la moindre assurance dans ses projets ambitieux.

Or, Gaston , trop faible pour résister seul , appelait ses amis à son aide, et avait créé à la cour, parmi les ennemis du cardinal, un parti qui se déclarait pour l'alliance étrangère. Les chefs de ce parti étaient la reine et Messieurs le grand-prieur de France et son frère César, duc de Vendôme.

Le cardinal avait facilement attiré le roi à son opinion en lui montrant les inconvénients de créer à son frère , dans une principauté étrangère, cette retraite que désiraient sa mère et son frère. L'Espagne, qui soutenait la reine, l'avait trop inquiété dans ses démêlés conjugaux, et l'inquiétait trop encore pour qu'il s'ouvrît une nouvelle source de pareils ennuis. Le roi était donc convaincu que le duc d'Anjou, pour le bien de l'État et la sécurité de la couronne , devait épouser M"° de Montpensier.

Son Éminence lui donna la preuve que le grand -prieur et M. de Vendôme contrecarraient ce dessein. Louis XllI regarda dès lors ses deux frères naturels comme ses ennemis ; mais Louis Xlll était maître en dissimulation, et personne ne s'aperçut des nouveaux sentiments de haine qui venaient, à la voix du cardinal , de se glisser dans le cœur du roi.

Malheureusement ce n'était pas chose facile que d'arrêter les deux frères d'un seul coup; et en arrêter un seul, c'était se faire un ennemi acharné de l'autre. Disons ce qui causait cette diflicullé.

Le duc de Vendôme n'était pas seulement gouverneur de Bretagne, mais il pouvait encore avoir de grandes prétentions à la souveraineté de cette province , par le fait de la duchesse , sa femme , héritière de la maison de Luxembourg , et par conséquent de la maison de Pcnthièvre. De plus , le prince était , disait-on , en train de uoucr un mariage entre son fils et l'aînée des filles du duc de Retz qui avait deux bonnes places dans la province. La Bretagne, ce fleuron souverain qu'on avait eu tant de peine à souder à la couronne, pouvait donc lui échapper de nouveau.

Le cardinal mit toutes ces considérations sous les yeux du roi, lui montra l'Espagnol entrant en l'rance à la voix de la reine, l'em-

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pire marchant contre nos frontières à l'appel du duc d'Anjou, et la Bretagne se révoltant au premier signal du duc de Vendôme. Il l'allait donc prévenir, comme nous l'avons dit , cette catastrophe par l'arrestation des deux frères.

Tout vient en aide à qui sait attendre. Les ennemis du cardinal se livrèrent eux-mêmes. Voyant le complot de Fleury déjoué, et Richelieu plus puissant que jamais, voyant que dans toute cette affaire son nom ni celui de son frère n'avaient point élé prononcés, le grand-prieur crut que son Éminence avait eu révélation du danger qu'elle courait , mais qu'elle ignorait le nom de ceux qui avaient Iramé sa perte. Il revint donc lui faire sa cour avec des apparences de dévoùment plus empressées que jamais. Le cardinal , de son côté, le reçut mieux et plus gracieusement qu'il n'avait encore fait. Cet accueil parut au grand-prieur si franc et si sincère , que se croyant au mieux avec le ministre, il se hasarda, pensant le moment bien choisi, à demander le commandement de l'armée navale du roi.

— Quant à moi, lui répondit le cardinal , comme vous pouvez le voir, je suis tout à vous.

Le grand-prieur s'inclina.

— Ce n'est donc pas de moi que viendra l'obstacle.

— Et de qui vicndra-t-il? demanda le solliciteur.

— Du roi lui-même.

— Du roi ! Et quel grief le roi peut-il avoir contre moi ? — Rien ; mais c'est votre frère qui vous fait tort.

— César?

— Oui. Le l'oi se défie de M. de Vendôme. On croit qu'il écoute des gens mal intentionnés , il faudrait effacer d'abord les mauvaises inipressions que le roi a reçues contre votre frère ; puis nous reviendrions à vous.

— Monseigneur, dit le grand-prieur, votre Eminence veut-elle que j'aille moi-même quérir mon frère dans son gouvernement , et que je l'amène au roi pour qu'il se justifie?

— Ce serait ce qu'il y aurait de mieux, répondit le cardinal. — Mais, reprit le grand-prieur, il est nécessaire que j'obtienne,

avant tout, l'assurance que si mon frère paraît à la cour, il n'y recevra aucun déplaisir.

— Écoutez , dit le cardinal , les choses tombent à merveille pour

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épargner à M. de Vendôme la moitié du chemin. Le roi veut aller se divertir à Blois ; partez pour la Bretagne et venez à Blois avec M. le duc. Quant à l'assurance que vous demandez , c'est au roi de vous l'offrir, et certes il ne vous la refusera pas.

— Eh bien 1 je pars aussitôt après l'audience de Sa Majesté.

— Allez attendre l'ordre chez vous, et vous ne tarderez pas à le recevoir.

Et sur ces paroles, le grand-prieur quitta le minisire, enchanté de lui et croyant déjà tenir son brevet d'amiral.

Le lendemain il reçut une invitation de passer au Louvre. Le ministre lui avait tenu parole.

Louis XIII le reçut de son air le plus riant , lui parla des plaisirs qu'il se promettait à Blois, et l'invita , lui et son Irèro, au\ chasses de Chambord.

— Mais, dit le grand-prieur, mon frère sait que Votre ALijesté est prévenue contre lui, et peut-être aurai-je quelque peine à lui faire quitter son gouvernement.

— Qu'il vienne, dit Louis XIII, qu'il vienne en toute assurance, je lui donne ma parole royale qu'il ne lui sera pas fait plus de mal qu'à vous.

Le grand-prieur ne comprit pas le double sens de celle réponse et partit.

Mais avant d'accompagner le roi dans son voyage et d'entrer en lutte avec trois fils d'Henri IV, le cardinal de Richelieu veut savoir jusqu'où va sa puissance sur l'esprit du roi , et lui envoie cette note :

i< En vous servant , sire , M, le cardinal ne s'est jamais proposé d'autre but que la gloire de Votre Majesté et le bien de l'État. Cependant, sire, il voit avec un déplaisir extrême la cour divisée à son occasion, rt la l'rance menacée dune guerre civile. La vie ne lui coûtera rien quand il s'agira de la donner pour le service de Votre Majesté; mais le danger continuel d'être assassiné sous vos yeux , est une chose qu'un homme de son caractère doit éviter avec plus de soin qu'aucun autre. Mille personnes inconnues approciient (le lui à la cour, et il est facile à ses ennen)isd'en suborner ([uelqu'une. Si Votre Majesté souhaite que le cardinal continue à la servir, il lui obéira sans réplique, car enfui il n'a d'autres intérêts que ceux de l'Etat: il vous prie seulement de considérer une

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cliose : outre que Votre Majesté serait fâchée de voir un de ses bons serviteurs mourir avec si peu d'honneur, dans un pareil accident , votre autorité paraîtrait méprisée. Voilà pourquoi M. le cardinal vous supplie très humblement, sire, de lui accorder la permission de se retirer. Les mécontents, déconcertés, n'auront plus dès lors aucun prétexte de brouiller. »

En même temps qu'il envoyait cette note au roi , le cardinal écrivait à la reine-mère , pour qu'elle lui aidât à obtenir de Louis XIII sa retraite.

Tous deux furent fort alarmés de ce projet : le roi lui-même accourut faire visite au cardinal en sa maison de Limours, le suppliant de ne pas l'abandonner au moment où ses services lui étaient plus nécessaires que jamais, lui promettant protection entière contre le duc d'Anjou et s'engagoant à lui révéler fidèlement et à l'instant même tout ce qu'on lui rapporterait à son désavantage, sans exiger aucune justification de sa part. De plus. Sa Majesté lui offrit une garde de quarante hommes à cheval.

Le cardinal parut céder aux instances du roi , mais refusa l'escorte qui lui était offerte. Nul ne savait mieux que Richelieu prêter à gros intérêts sur l'avenir.

Ce moment fut un véritable triomphe pour le minisire et lui apprit ce qu'il pourrait faire dans la suite de Louis XIII , en répétant ce moyen. Le duc d'Anjou , son ennemi déclaré, vint lui faire visite ; M. le prince de Coudé qu'il avait fait arrêter autrefois et qui était resté quatre ans à la Bastille, l'envoya assurer de son dévoûment. Le cardinal reçut toutes ces avances en homme qui , se sentant mourir, oublie et pardonne.

Pendant tout ce temps, son Éminence avait continué de voir Chalais et de lui faire bon accueil. Chalais se croyait au mieux avec le cardinal qui, en apparence, lui avait tenu h parole donnée, puisqu'aucun des complices de l'alTaire de Flcury n'avait été inquiété. 11 continuait donc de lui révéler les projets du duc d'Anjou ; mais dans ce moment Caston n'avait d'autre projet que de trouver un royaume voisin où il pût se retirer pour échapper à la fois à la surveillance du cardinal et au mariage que lui imposait son frère. Richelieu parut plaindre le jeune prince, et poussa Chalais à l'exciter, de tout son pouvoir, à quitter la France, convaincu qu'il était que cette retraite achèverait de le perdre.

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Cependant restait une affaire importante à terminer à Blois. Le roi partit donc pour cette ville, laissant le comte de Soissons gouverneur de Paris en son absence. A Orléans , la reine-mère et le duc d'Anjou rejoignirent Sa Alajesté. Le cardinal, sous prétexte de maladie, était parti devant, allant à petites journées, et, au lieu de demeurer à Blois , s'était retiré , toujours pour clierclier le calme et le repos, à Bcauregard, charmante petite maison située à une lieue de la ville.

Quelques jours après l'arrivée du roi , le grand-prieur et le duc de Vendôme arrivent à leur tour. Le même soir ils se rendent chez le roi pour lui présenter leurs hommages. ]^c roi les reçoit à merveille et leur propose une partie de chasse pour le lendemain ; mais les deu\ frères s'excusent sur la fatigue d'un voyage fait à franc étrier. Le roi les embrasse et leur souhaite bon repos.

Le lendemain , à trois heures du matin , tous deux étaient arrêtés dans leurs Mis et conduits prisonniers au château d'Amhoise, tandis que la duchesse de Vendôme recevait Tordre de se retirer dans sa maison d'Anet.

Le roi avait tenu strictement sa i)arole : il n"avait pas été fait plus de mal à M. le duc de Vendôme (|u'à M. le grand-prieur, l)uisqu'ils avaient été arrêtés ensemble et conduits dans la même prison.

(l'était de la part du cardinal une déclaration de guerre inattendue mais franche et vigoureuse; aussi ('.balais courut-il à l'instant même chez son Kminence |)our réclamer la pronu'sse (pii lui avait été faite. Mais le cardinal prétendit n'avoir aucunement manqué à sa promesse. M. le grand-prieur et M. de Vendôme étant arrêtés , non pas à cause de la part ([u'ils avaient prise au comjjlot de Fleur\ , mais pour les mauvais conseils qu'ils donnaient, l'un de vive voix, laulre par lettres, à M. le duc d'Anjou, à l'endroit de son mariage avec M"' de Montpensier.

(Ihalais ne fut point dupe de cette réponse; aussi, soit remords, soit versatilité naturelle, il chercha quelqu'un pour faire dire au cardinal qu'il ne comptât plus sur lui, et qu'il lui retirait sa parole. Le commandeur de Valancé, au(|uel il s'adressa d'abord, refusa de se charger de la conunission , avertissant Chalais (luilprenalt le chemin de la prison et peut-être de (jnelque chose de pire. Mais

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Chalais ne tint aucun compte de l'avis, et prévint par écrit le cardinal qu'il l'abandonnait.

Ouolqucs jours après, son Éminence apprit non seulement que Chalais s'était rejeté dans le parti du duc d'Anjou, mais encore qu'il avait renoué avec M""' de Chevreuse, son ancienne maîtresse.

Dès lors Chalais fut la victime expiatoire désignée d'avance.

Cependant le duc d'Anjouavait été fortement ému de l'arrestation inattendue de ses deux frères naturels, et, commençant à craindre pour lui-même , il parut chercher sérieusement une retraite hors de France, ou, du moins, dans quelque place forte du royaume , d'où il pût tenir tète au cardinal et dicter ses conditions, comme l'avaient fait plus d'une fois messieurs les princes, qui, après chaque révolte , avaient reparu à la cour plus riches et plus puissants.

Chalais alors se proposa an duc d'Anjou comme intermédiaire d'une négociation, soit avec les seigneurs mécontents ayant un commandement en France, soit avec les princes étrangers.

En effet, il écrivit à la fois au marquis de La Valette qui tenait Metz, au comte de Soissons qui tenait Paris, et au marquis de Laisques, favori de l'archiduc , à Bruxelles.

La Valette refusa, non point qu'il ne fût mécontent de Richelieu, dont il avait de son côté fort à se plaindre , mais parce qu'il ne se souciait pas d'entrer dans une cabale dont le résultat était de rompre le mariage d'un fds de France avec M"° de Montpensier, sa proche parente.

Le comte de Soissons envoya au duc d'Anjou un homme nommé Boyer, qui lui offrit cinq cent mille écus, huit mille hommes de pied et cinq cents chevaux, s'il voulait à l'instant même quitter la cour et venir le rejoindre à Paris.

Quant à M. de Laisques, on va voir tout à l'heure quel fut le résultat de la négociation entamée contre lui.

Sur ces entrefaites, Louvigny, cadet de la niaisoti de Grammont, vint prier Chalais de lui servir de second contre le comte de Caudale , fds aîné du duc d'Epernon , avec lequel il s'était pris de querelle à propos de la duchesse de Rohau, que tous deux aimaient.

Malheureusement Louvigny s'était fait, sous le rapport de ces sortes d'affaires, une mauvaise réputation. Il avait eu quelque temps auparavant un duel , et ce duel avait laissé sur sa renommée une

taclie inciraçablc : se baltaiU contre I locqii in court , (lui lïit depuis maréchal de France, il lui avait ju'oposé d'ôter leurs éperons qui les gênaient tous deux. Hocquincourt avait accepté, et tandis qu'il se baissait pour déboucler la courroie, Louvigny lui avait passé son

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épéc au travers du corps. Hocquincourt en était resté si\ mois au lit et en avait été si mal que son confessetu', le croyant près de trél)asser. le pria de pardonner à l.ouvigny. Mais Hocquincourt, qui avait toujours quelque espoir den revenir, fit ses conditions : — Si j'en meurs, oui, je lui pardonne, dit-il; mais si j'en reviens, non.

Or, Clialais, qui sans doute craignait de voir se renouveler (pielques scènes du même genre, refusa obstinément à Louvigny de lui servir de second. « Ce méchant j^rçon lut si fort piqué de ce refus , dit Bassompicrre , qu'il s'en alla du même pas révéler au cardinal tout ce qu'il savait et tout ce qu'il ne savait point. »

Or. ce que savait Louvigny, c'est que Chalais avait écrit au nom du duc d'Anjou à M. de La Valette, au comte de Soissons et à M. le marquis de Laisques ; et ce qu'il ne savait pas et qu'il allirma cependant, c'est que Chalais s'était engagé à luer le roi, et que le duc d'Anjou et ses |)lus intimes amis avaient promis de se tenir

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à la porte de Sa Majesté pendant l'assassinat , afin d'appuyer Chalais s'il avait besoin de leur concours.

Le cardinal fit faire à Louvigny une déclaration par écrit que Louvigny signa.

On n'avait aucune preuve du côté de La Valette , ni du côté du comte de Soissons. D'ailleurs, cette conspiration avec l'un ou avec l'autre était insullisante pour les projets du cardinal : elle ne compromettait pas la reine.

La conspiration avec l'archiduc , au contraire , était ce que le cardinal pouvait désirer de mieux. En la ménageant bien on y faisait entrer le roi d'Espagne, et le roi d'Espagne, on se le rappelle, était le frère d'Anne d'Autriche.

Le cardinal tçnait donc son complot, un complot, non plus contre lui seul , mais contre le roi et lui , un complot (jui prouvait qu'on ne cherchait à le perdre, lui ministre, qu'à cause de son grand attachement au roi et à la France.

En effet , le cardinal était tellement détesté , et il connaissait si bien cette haine générale , qu'il avait compris que sa chute suivrait immédiatement la mort de Louis XIIL En conséquence , il ne pouvait régner qu'à l'aide du fantôme souverain. Tous ses soins avaient donc pour ])ut de faire vivre le fantôme et de rendre terrible l'autorité royale.

Aussi la révélation de Louvigny fut la bien venue. Rocliefort, le même que nous avons trouvé travaillant avec le cardinal lorsque Chalais et le commandeur de Valancé entrèrent dans son cabinet, reçut l'ordre de partir pour Bruxelles, déguisé en capucin. Le moine improvisé tenait du père Joseph une lettre qui le recommandait aux couvents des Flandres : cette lettre était signée du gardien des capucins de la rue Saint-llonoré. Rochefort avait reçu des instructions sévères. Tout le monde devait ignorer qui il était et le prendre véritablement pouiVun moine. En conséquence, il voyagerait à pied sans argent en demandant l'aumône et, cnenti-ant chez les capucins de Bruxelles, se soumettrait à toute la sévérité de la règle et à toutes les rigueurs de l'ordre.

Les instructions du comte de Rochefort étaient de suivre de l'œil tous les mouvejuents du manpiis de J.aisques.

Le marquis fréquentait le couvent dont il connaissait le supérieur, et c'est pour cela que le cardinal avait désigné ce couvent

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au ooiiite de RoclieCort pour le lieu «le sa résideuce. Le nouveau venu s'y présenta comme un ennemi du cardinal, et il en dit tant de mal , en raconta tant de traits inconnus, joua enlin si admirablement son rôle , (pic tout le monde y l'ut pris et {(ue le marquis de l.aisques lui-même alla au devant des désirs de son Kminence , en priant le faux capucin de rentrer en France et de se charger de remettre à leur adresse des lettres de la plus haute importance. Rochefort fit TetTrayé, le marquis insista. Rochelort allégua l'impossibilité (le quitter le couvent sans une permission du gardien souverain, chef de la communauté; le marquis fil parler au gardien par rarchiduc lui-même. Le gardien, sur une si haute recommandation, accorda tout ce qu'on voulut. Rochefort fut donc autorisé à aller |)rendrc les eaux de Forges, et le mar([uis de Lais(pies remit les lettres à Rochefort, en l'avertissant, non de les porter luimême à Paris, ce qui ci1t été une imprudence, mais d'écrire au destinataire de les venir prendre.

Rochefort partit donc , et à peine fut-il en Artois qu'il écrivit au cardinal ce (|ui venait de se passer. Le cardinal lui dépêcha en toute iiàte un courrier auquel Rochefort remit le paquet confié par le manjuis de Lais(pies. Richelieu l'ouvrit, en prit connaissance, fit faire des co|)ies de tous les écrits ([u'il contenait et le retourna à Rochefort , qui , ayant continué son chemin , le re(;ut connue il allait arriver à Forges; de celte façon il n'y avait pas de temps perdu. A peine Rochefort eut-il le pa(iuet entre les mains, qu'il donna avis au deslinalaire de venir prendre ces lettres, (rétait un avocat nonuné Pierre (pii logeait rue Perdue, près la place Mauberl.

Cet homme partit de Paris, ne se doutant pas que, depuis qu'il avait reçu la lettre d»i prétendu capucin , il était sous l'œil de la police cardinalisie, ((ui ne devait plus le perdre de vue tin seul instant. H fit ainsi toute la roule, arriva à l'orges, reçut le paquet des mains de Rochefort , repartit pour Paris et alla descendre directement » l'hôtel Chalais. Le comte lut les lettres qui lui étaient adressées et fit la ré|)onse ([u'on lui demandait. Cette réponse mystérieuse (!st le secret que garde l'histoire. Oueileen était la teneur, nul n'en sut jamais rien (|ue le cardinal et probablcnuMit le roi auquel le cardinal la montra. Rochefort lui-même ne sait rien de |)lus, cette lettre n'étant pas revenue cuire ses mains.

Ce fut sur cette pièce que le cardinal bâtit tout un système d'ac-

ciisalion ; car, au dire du prélat, elle contenait le double projet de la mort du roi et du mariage de la reine avec I\I. le duc d'Anjou. Ce complot expliquait à merveille l'opposition qu'apportait le jeune prince à son union avec M"' de Montpensier.

Chalais fut donc accusé d'avoir, de connivence avec la reine et le duc d'Anjou, voulu assassiner le roi. C'était, disent les uns, avec une chemise empoisonnée; c'était, disent les autres, en le frappant d'un coup de poignard. Les auteurs de cette dernière version allèrent même plus loin ; ils racontèrent qu'un jour Chalais avait tiré le rideau du lit du roi pour accomplir cet assassinat, mais que reculant devant la ^iajesté l'oyale, toute tempérée qu'elle était par le sommeil , le couteau lui était tombe des mains.

Une seule observation de Laporte, qui se trouve en harmonie avec le livre du Cérémonial de France, détruit toute possibilité que cette histoire soit vraie. « Le maître de la garde-robe ne demeure pas dans la chambre du roi quand le roi dort, et le valet de chambre ne q^uitte jamais cette chambre quand le roi est au lit. » 11 eût donc fallu (jue le valet de chambre fût complice de Chalais, ou que Chalais fût entré chez le roi pendant le sommeil du valet de chambre.

Le roi , au premier avis que lui donna le cardinal de cette menée , voulait faire arrêter Chalais et mettre la reine et le duc d'Anjou en jugement. Mais Richelieu le calma en le priant d'attendre (pic le complol fût mur. Louis XI II consentit donc à diiïérer sa vengeance, mais, pour être sûr que Chalais serait toujours sous sa main , pour que le coupable ne pût échapper au sort auquel d'avance il était destiné, le roi commanda un voyage en Bretagne, et la cour le suivit. Chalais, sans défiance, partit pour Nantes avec les autres.

Ce qui devait mûrir le complot , c'était la réponse à une lettre qu'avait écrite Chalais au roi d'Espagne, et dans laquelle il pressait Sa Majesté catholique de conclure un traité avec la noblesse mécontente de France.

On remarquera que c'est un pareil traité qui fit couper, quatorze ans plus tard , la tête à Cinq-Mars et à de Thou.

La réponse du roi ariiva tandis que Chalais était à Nantes; sans doute le cardinal avait trouvé moyen, connue il l'avait fait pour le marquis de Laisques, d'avoir connaissance de cette lettre, avant qu'elle ne parvînt à sa destination.

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