CHAPITRE PREMIER
Circonstance* auxquellc* Louis XIV doit la vie. - Anne d'Autriche te déclare enceinte. — Grlce qu'elle demaode- a*
roi à rttte occasion. — Coup d'œil jeté en arrière. — tauis XIII — Anne d'Autriche. — Marie de Médicis. — Ce cardinal de Richelieu. — Gaston d Orléans. — Madame de Chcvreuse. — Première mésintelligence de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. - J ilousie du roi contre son frerc. — Le cardinal de Richelieu aroourew de la reine. — Anecdote au sujet de cet amour.
ecinq décembre 1637, le roi Louis Mil alla faire une mile à mademoiselle de la Fayette qui, pendant le mois de mars de la même année, s'était retirée an couvent de la Visitation de Sainle^Marie, situé rue Saint-Antoine, où elle avait pris le voile sous le nom de sœur Angélique. Une des prérogatives attachées au titre de roi, de reine ou d'enfants de France étant d'entrer dftns tous les couvents et de converser librement avec les religieuses, les visites du roi à son ancienne maltrrsse ne souffraient aucune difficulté.
D'ailleurs on sait que les maîtresses du roi Louis Mil n'étaient que ses- amies, et jamais les assiduités du chaste fils d'Henri IV et du chaste père de Louis XIV, monarques fort peu chastes toos deux, importèrent, en aucune façon, atteinte à la réputation dtr celles auxquelles elles s'adressaient.
Louise Motier de la Fayette, issue d'une ancienne famille d'Auvergoe, était' entrée, dès l'âge de dix-sept ans, dans la maison delà reine' Anne d'Autriche, en qualité de fille d'honneur. Dés 1690, le roi l'avait remarquée; et les charmes de son esprit et de' sa personne l'avaient tiré", sinon de sa chasteté, du moins tje sa froideur habituelle; Bassompierre raconte qu'en passant à cette époque à Lyon, où Louis XIII séjournait, il y trouva le roi parmi les dames et amoureux et galant contre sa coutume.
Cette faveur de mademoiselle de la Fayette dura sans nuage aucun tant qu'elle prit sur elle de rester étrangère aux affaires politiques. Mais le père Joseph, qui était son parent du côté de Marie Motier de Saint-Romain, sa mère, ayant obtenu d'elle qu'elle entrât dans une cabale contre le cardinal, que l'ambitieux capucin voulait supplanter dans l'esprit du roi, dès lors toute tranquillité et tout bonheur furent perdus pour elle et pour son royal amant.
Selon ses habitudes, ce ne fut pas de front que Richelieu attaqua l'amour de Louis XIII pour mademoiselle de la Fayette; ce fut par une de ces mines souterraines, si lamilières a ce grand ministre, lequel fut forcé d'user la moitié de sa vie à des ruses qui réussissaient d'autant plus sûrement qu'étant indignes d'un génie si supérieur, on ne les attendait point de sa part : il décida par menace Bnizcnval, que Louis XIII avait tiré de sa garde-robe pour en faire son premier valet de chambre, à trahir son maître dont il était le plus intime confident, d'abord en faussant les messages verbaux que les deux amants s'envoyaient l'un à l'autre, puis en remettant au cardinal les lettres qu'ils s'écrivaient, et qui, dans son cabinet et sous la main d'habiles secrétaires que le cardinal payait à cet effet, subissaient des alté.alions telles, que les épltres des deux amants, sorties de leurs mains pleines d'expressions de tendresse, arrivaient chargées d» récriminations si amères qu'un» rupture allait éclater entre eux lorsqu'une explication échircit tout
On fil venir Roizenval, qui fut forcé de faire l'aveu de sa trahison et de raconter les manœuvres du ministre, et ce fut seulement alors que Louis XIII et mademoiselle de la Fayette apprirent qu'ils étaieul déjà depuis longtemps, sans s'en douter, sous le poids de la haine du cardinal.
Or, on le savait, c'était une chose terrible, même pour le roi, que celte haine. Buckingham, Chalais, . Montmorency en étaient morts, et, selon toute probabilité, en ce moment-là le père Joseph en mourait. Mademoiselle de la Fayette s'enfuit tout éperdue au couvent de la Visitation ; quelques instances que lui fit Louis XIII, elle ne voulut plus en sortir, et, sous le nom de sœur Angélique, y prit le voile, les uns disent le 19, les autres le 24 du mois de mai de l'année 1637.
Mais quoique mademoiselle de llaulefort, rappelée par Richelieu de son exil, commençât à prendre dans le cœur du roi la place qu'avait occupée mademoiselle de la Fayette, Louis XIII n'en avait pas moins continué, avec cette dernière, des relations qui lui étaient devenues nécessaires, et, comme nous l'avons dit, parti secrètement de Grosbois qu'il habitait, il était venu lui faire une visite. Entré au couvent à quatre heures de l'après-midi, il en sortit à huit heures du soir.
De ce qui fut dit dans cette conversation, nul n'en sut jamais rien; car elle eut lieu en tête-à-tête, comme toutes les conversations qu'avait eues Louis XIII avec mademoiselle de la Fayette depuis qu'elle était au couvent de la Visitation de Sainte-Marie. Seulement, en sortant, le roi parut fort pensif à ceux de ses gens qui l'avaient accompagné ; il faisait une tempête terrible mêlée de pluie et de grêle, une obscurité a ne pas voir à quatre pas devant soi; le cocher demanda au roi s'il retournait à Grosbois, Louis XIII alors parut faire un effort sur lui-même, et après un instant de silence :
— Non, dit-il, nous allons au Louvre.
Et le carrosse prit rapidement le chemin du palais, à la grande joie de l'escorte, enchantée de n'avoir point quatre lieues a faire par un si terrible temps.
Arrivé au Louvre, le roi monta chez la reine, qui le vit entrer avec un grand ètonnement ; car, depuis longtemps, Louis XIII et Anne d'Autriche avaient de bien rares entrevues; elle se leva et salua respectueusement. Louis XIII alla à elle, lui baisa la main avec la même timidité qu'il eût éprouvée devant une femme qu'il aurait vue pour la première fois, et d'une. voix embarrassée :
— Madame, lui dit-il, il fait si gros temps que je ne puis retourner à Grosbois, je viens donc vous demander un souper pour ce soir et un gîte pour celte nuit.
— Ce me sera un grand honneur et une grande joie d'offrir l'un et l'autre à Votre Majesté, répondit la reine, et je remercie Dieu maintenant de cette tempête qu'il nous a envoyée et qui m'effrayait si fort tout a l'heure.
Louis XIII, pendant cette nuit du 5 décembre 1657, partagea donc non-seulement le souper, mais encore le lit d'Anne d'Autriche; puis, le lendemain malin, il partit pour Grosbois.
Etait-ce le hasard qui avait amené ce rapprochement entre le roi et la reine, ce retour d'intimité entre le mari et la femme? La tempête avait-elle réellement effrayé Louis XIII. ou avait-il cédé aux instantes prières de mademoiselle de la Fayette? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable. Quant à nous, nous croyons que la tempête ne l'ut qu'un prétexte
Quoi qu'il en soit, cette nuit fut une nuit mémorable pour la France et même pour l'Europe dont elle devait changer la face, car neuf mois, jour pour jour, après cette nuit, Louis XIV (levait venir au monde.
La reine s perçut bientôt qu'elle était enceinte : cependant elle n'o*a en parW à qui quece fût pendant
les quatre premiers mois, de peur de se tromper, mais, vers le commencement du cinquième, elle n'eut plus aucun doute. Son enfant avait fait un mouvement. C'était le i l mai 1658. Aussitôt elle fit appeler M. de Chavigny, des procédés duquel elle avait toujours eu à se louer. M. de ' Chavigny s'entretint avec elle pendaut quelques instauts, et, en sortant de son cabinet, s'achemina vers l'appartement du roi.
Il trouva Sa Majesté prête à partir pour la chasse au vol. Louis XIII, en apercevant le ministre d'Etat, fronça le sourcil, car il crut qu'il venait lui parler administration ou politique, et son amusement favori, le seul auquel il prit un plaisir constant et réel, allait être retardé.
— Eh bienl que me voulez-vous? dematula-i-il à M. de Chavigny avec un mouvement d'impatience, et qu'avez-vous à nous dire ? Vous le savez, si vous venez nous parler des affaires de l'Etat, cela ne nous regarde pas, cela regarde M. le cardinal.
— Sire, dit M. de Chavigny, je viens vous demander la grâce d'un pauvre prisonnier.
— Demandez au cardinal, demandez au cardinal, monsieur de Chavigny ; peut-être le prisonnier est-il l'ennemi de Son Eminence, et, par conséquent, notre ennemi.
— Celui-là n'est l'ennemi de personne, Site, c'est seulement un fidèle serviteur de la reine, injustement soupçonné de trahison.
— Ahl je vous vois venir, vous voulez encore me parler de Laporte, cela ne me regarde pas, Chavigny, adressez vous à M. le cardinal. Venez, messieurs, venez.
El il lit signe à ceux qui devaient l'accompagner de le suivre.
— Cependant, Sire, dit Chavigny, la reine avait pensé qu'en favpur de la nouvelle que je vous apporte, Votre Majesté daignerait lui accorder la grâce que je suis chargé de lui demander de sa part.
— Et quelle nouvelle m'apporlez-vous? demanda le roi.
— La nouvelle que la reine est enceinte, répondit Chavigny.
— La reine enceinte ! s'écria le roi, alors ce doit être de la nuit du 5 décembre.
— Je ne sais, Sire, mais ce que je sais, c'est que Di-.-u a regardé en miséricorde le royaume de France, et qu'il a fait cesser une stérilité qui nous affligeait tous.
— Eles-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez là, Chavigny? demanda le roi
— La reine n'a voulu rien dire à Votre Majesté avant d'eu être bien certaine. Mais aujourd'hui même elle a senti remuer pour la première fois son auguste enfant, et comme vous lui avez promis, m'a-t-elle assuré, le cas échéant, de lui accorder la grâce qu'elle vous demanderait, elle vous demande, Sire, de faire sortir de la Bastille Laporte, son porte manteau.
— C'est bon, dit le roi, cela ne fait rien à noire chasse, messieurs, c'est un petit retard, voilà tout, allez m'attendre eu bas, tandis que moi et Chavigny nous passons chez la reine.
Les courtisans accompagnèrent joyeusement le roi jusqu'à l'appartement d'Anne d'Autriche, où Louis XIII entra tandis qu'ils continuaient leur chemin.
. Le roi laissa Chavigny dans le saion de la reine et passa dans son oratoire ; là encore on ignore ce qui fut dit entre eux, car personne ne lut admis en tiers dans leur entretien. Seulement, au bout de dix minutes, le roi sortit la ligure radieuse.
— Chavigny, dit-il, c'était vrai. Dieu veuille maintenant que ce soit un dauphin. Ah! comme vous enrageriez, mou très-cher frère.
— Et Laporte, Sire? demanda Chavignv.
— Vous le ferez sortir demain de la "Bastille, mais à la condition qu'il se retirera immédiatement à Sauntur.
Le lendemain, 12 mai, M. Legras, secrétaire des commandements de la reine, se présenta à la Bastille, accompagné d'un commis de M. de Chavigny; il avait mission de faire signer à Laporte la promesse de se retirer à Saumur. Laporte signa, et le lô au matin il fut mis en liberté.
Ainsi le premier mouvement que fit Louis XIV, dans le sein de s;i mère, fut le motif d'une des grâces qu'accorda si rarement Louis XIII. C'était de bon augure pour l'avenir.
Le bruit de la grossesse de la reine se répandit rapidement en France; on eut peine à y croire ; après vingt-deux ans de mariage et de stérilité, c était presque un miracle.
D'ailleurs, on savait les causes de trouble et de désaccord qui avaient existé entre le roi et la reine. On n'osait donc pas nourrir une espérance qu'on regardait depuis longtemps comme perdue.
Jetons en arrière uu coup d'œil sur les causes de ces dissensions conjugales; ce sera pour nos lecteurs une occasion de faire connaissance avec les personnages les plus importants de cette cour romanesque où les trois éléments français, italien et espagnol, étaient réunis, et qui apparaissent au commencement du règne de Louis XIV, comme les représentants d'un autre âge et d'un autre siècle.
Le roi Louis XIII, que nous venons de mettre en scène et qui était alors âge de 57 ans à peu près, était un prince à la fois fier et timide, d'une bravoure héroïque et d'une hésitation d'enfant; sachant haïr violemment* mais n'aimant jamais qu'avec réserve; dissimulé pour avoir longtemps vécu avec des gens qu'il détestait, patient et faible en apparence, mais violent par boutades, cruel avec délice et raffinement, quoique son père Henri IV eut tout fait dans son enfance pour le corriger de son penchant à la cruauté, jusqu'à l'avoir deux fois, de sa propre main, battu de verges: la première, parce qu'il avait écrasé entre deux pierres la téle d'un moineau vivant: la seconde, parce qu'ayant pris en haine un jeune seigneur, il fallut, pour le satisfaire, tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, auquel coup le gentilhomme, prévenu d'avance, joraba comme s'il était mort; ce qui causa une si grande joie à l'ami futur de Montmorency et de Cinq-Mars, qu'il en battit des mains. A ces corrections, la reine Marie de Médiris s'était récriée bien fort, mais le Béarnais n'avait tenu aucun compte des réclamations maternelles, et lui avait répondu ces paroles prophétiques : — Madame, priez Dieu que je vive; car, croyez-moi, ce iu client garçon-là vous maltraitera fort quand je n'y serai plus.
6 Lotis xiv KT son SIÈCLE.
L'enfance du roi avait, au reste, été tort abandonne» : la reiue-niéie qui, au dire de son nari lui même, •■(ait courageuse, hautaine, ferme, discrète, glorieuse, opiniâtre, vindicative et défiante, voulait conserver, le plus longtemps possible, le pouvoir royal, qui était devenu pour elle un besoin. En conséquence, au lieu de donner à son fils cette haute instruction qui prépare à régner, elle l'avait laissé dans une ignorance
Îarfaite, de sorte que son éducation n'était pas même celle d'un homme né dans une condition ordinaire, oujours en familiarité avec Coucini et Galigai que ce jeune roi détestait, elle ne le voyait que lorsque son devoir l'amenait chez elle, et la plupart du temps elle le recevait froidement. Un jour, il arriva même que Louis XIII, en entrant chez sa mère, marcha sur la patte d'un chien que Marie de Médicis aimait beaucoup ; le chien se retourna et mordit le roi à la jambe. Le jeune prince, emporté par la douleur, lui donna un coup de pied. Le chien s'enfuit en criant; alors la reine-mère le prit entre ses bras, l'embrassant et le plaignant, sans même demander à son fils des nouvelles de sa blessure. Aussi, frappé au cœur de cette preuve d'indifférence, le roi sortit aussitôt en disant à Luynes : — Regarde donc, Albert, elle aime mieux son chien que moi.
Charles-Albert de Luynes, Tunique favori de Louis XIII, peut-être, qui soit mort sans avoir vu la haine du roi succéder à son amitié, sans doute parce qu'il fut non-seulement son ami, mais encore son complice, était le seul compagnon qu'on laissât approcher du jeune prince, et encore ne jouissail-il de cette laveur que parce qu'on ne voyait en lui qu'un homme frivole et sans conséquence. En effet, qui aurait pu prendre ombrage d'un personnage de si médiocre naissance, qu'on lui contestait même le titre de simple gentilhomme avec lequel lui et ses deux frères s'étaient présentés à la cour?
Voici, au reste, ce qu'on racontait sur leur origine :
Le roi François I er avait, parmi les musiciens attachés à son palais, un joueur de luth, allemand, nommé Albert, lequel était en grande faveur prés de lui a cause de son latent et de son esprit. Aussi, lorsque le roi fit pour la première fois son entrée à Marseille, lui accorda-t-il pour son frère, homme d'église, un bon canonicat qui était vacant. Le chanoine avait deux bâtards; il fit étudier l'aîné pour en faire un homme de science, et éleva l'autre pour en faire un homme de guerre.
•-• L'aîné devint médecin, prit le nom de Luynes, d'une petite maison qu'il possédait près de Mornas, suivit la reine de Navarre jusqu'à sa mort, et, ayant fait fortune, lui prêta dans ses nécessités jusqu'à 12,000 écus.
Le cadet fut archer du roi Charles, se battit en champ clos dans le bois de Vincennes, devant toute la cour, et tua son homme; ce qui le mil en si grandi- réputation, que M. Danville, gouverneur du Languedoc, le prit avec lui, lui donna sa lieutenance du Pont-Saint-Esprit, puis enfin le mit gouverneur dans Beaticaire, où il mourut, laissant trois fils et quatre filles.
Les trois lils étaient : Albert, Cadcnel et Branlès.
Tous trois furent recommandés par la Varenne à Bassompierre. La Varenne, comme on le sait, était a Henri IV ce que Lebel était à Louis XV. Bassompierre, qui avait eu fort à se louer de la Varenne du vivant du feu roi, eut, chose rare, le plus grand égard pour la recommandation d'un homme qui avait cessé d'être en faveur. Il plaça Albert près du roi et ses deux frères chez le maréchal de Souvré, qui les donna à Courtanvaux, son fils.
Albert fut le bien veuu et jouit bientôt de la faveur du jeune roi.
effet, Louis XIII abandonné, sans un seul ami, réduit à la société d un valet de chiens et d'un muer, n avait pour toute distraction qu'une volière qu'il avait fait faire dans son jardin; pour tout r, que celui de conduire lui-même, un fouet à la main, les tombereaux sur lesquels on transportait >le dont il se servait pour bâtir H? petites forteresses; pour toute occupation, que la musique, qu'il
LOUIS XIV ET m SIÈCLE. 7
aimait paasioiiueifleiit, el quelque» ails métalliques qu il étudiait loui >«-ul. Le jeuue roi, dirons-nous, s'était pris d'une vive et subite aminé pour Albert, qui, adroit à tous les exercices du corps, était venu jeter une grande animation dans sa vie jusque-là si tnoroe et si monotone.
Ce qui, surtout, avait mis Albert au mieux dans l'esprit du roi, c'était son habileté i dresser des piesgrièches avec lesquelles Louis XIII el lui donnaient la chasse aux petits oiseaux dans les jardins des . Tuileries et du Louvre. Il en résulta que, le roi devenant un peu plus occupé, la reine-mère regarda comme un bonheur l'amitié de Luynes, qui, selon elle, devait encore détourner l'esprit de son fils des affaires de l'État.
Ce fut vers celle époque, c'est-à-dire au commencement de 1615, qu'on annonça au jeune roi son prochain mariage avec l'infante Anne d'Autriche, fille de Philippe III et de la reine Marguerite.
Louis XIII montrait peu de goût pour les plaisirs. La nature l'avait fait dévot et mélancolique. Il atteignait quatorze ans lorsque son mariage fut résolu ; et tandis qu'à cet âge le roi, son père, d'amoureuse mémoire, courait déjà, comme il le dit lui-même, bois et montagnes, pourchassant femmes et filles avec l'ardeur de ce sang impétueux qui continua uV^byller sous ses cheveux gris, le jeune roi se , préoccupa de ce mariage comme d'un lityi qu'il reconnaissait .déjà saint et indissoluble, et, au lieu de se laisser entraîner par l'ardeur et les djji*»i<s<ie son âge, il apporta dans la conduite de cette affaire Pamour-propre et la défiance d'un homme qui.ae.v4ut pas'aj^re dupé.
Aussi, dés qu'il apprit, à B/afd^aux, quc r *ja femme s'acheminait vers la Bidassoa, où l'échange des princesses devait être fait, car, mn même temps que Louis XIII allait épouser Anue d'Autriche, Henriette de France, qu'on appelait Madame, devait devenir la femme de l'infant Philippe, il envoya Luvnes audevant d'elle, sous prétexte de îsi,j&meUrc une lettre, mais, en réalité, pour qu'il pût apprendre de la bouche d'un homme dans lequel iKa^Moute cou fiance 4 vin jeune princesse était digne de la réputation de beauté qu'on lui faisait.
Luynes laissa donc le roi.à-BoakaUAfU^Uétajt. winu amc Mute la cour, et, porteur du premier message amoureux qui- l ouis XIII eut écrit, il s'»vain>a.au-devni:i du cortège qui (amenait la petite reine; c'est ainsi qu'on appelait Aime d'Autriche :pour lu distinguer de la-ieitie-ntère. Marie de Medieis.
De l'autre enté de Hayonne,..Lu\ne& rencontra, celle qu'il v«nait.cherclier: il descendit aussitôt de cheval, s'approcha de la litière, e( mettant un ^«nou en leitc :
— De la part du roi. dit-il. a YoUt Juajoâlé.
El en même, temps il prêswila à la princesse b lettre de Louis XIII
Anne d'Autriche prit la lettre, la dacachela cl lut ce qui suit :
« Madame, ne pouvant, selon nt^defei^jne^rouver auprès de vqgs à vostre.aolrée dans mon royaume, pour vous mettre en possession .tju mouvoir juh j'y ay, comme .de^œon entière affection à vous aymer et servir i j' envoyé devers .yous Lu^R^l'un darnes plus confidtfjjs ^rvileurs, pour, en mon nom, vous saluer el vous dire-que vous.aj^s^^uej|je#ioytavec impatientes 1 nour vous offrir moy-mesme l'un el l'autre. Je vous prie donequ^ Je*r»c«voir4a^4tbl«meot et le crqjrege ce qu'il vous dira de la part, madame, de voslre plus cher amy,,al*j»i*iteur.
* Louis, v
Celle lecture terminée, l'in^e ffmeiria^cjeuscmeot le me&sptr, lui fit signe de remonter à cheval et de marcher près de sa litii(te^«Uri|g»tra.tfaus la-ville tout en s'enlwlcMfit.akyc lui.
Le lendemain elle Je nu>vo^j»ve£,riM)e~*^iute.^ue le peu.d hawuâé.qa'ejje avait delà langue française la forçait de faire en qftgggnpl :
•t Senor, mucho m be holg^ ^n Luyn^, qurlas buenas njievas que*me baalado de la salud de V. M. « Yo ruego por clla y-rnuy d^/^i^e ^ar..dQqde pueda servir à m i. injure. jV^asi me doy mucha priesa 1 à caminar por la soletLjJ^u^mefbjae ; y^eiai à ,V. M. la roano. à quianï%>s«(juardc como deseo. Bezo « lasmanos à V M >\i.
« Ama. »
Luynes fit grandc^y^oite^iwr <jl .av^t ide 4tt§lies nouvelles à rendre ^^i. L'infante étail belle à ravir; mais, nous ^M^^t,gl4ujs;XjiQtait drflSile à satisfaire ; soit curiosité, soit défiance, il voulut juger sa fiancée par ses propres y e. ux.JI ^partit donc de Bordeaux, sans bruit, à cheval, escorté de deux ou irois personnes seulement, entra dans une maison par |a. porte de derrière, alla s'éttjjjir à une fenêtre de rez-de-chaussée et attendit.
Le mot d'ordre avait été donné : comme le carrosse de l'infante arrivait devant la maison où était le roi, le duc d'Epcrnon. qui avait sa leçon faite, vint la haranguer; de sorte que, pour repondre à cet honneur. \nne d'Autriche fut forcée de sortir à moiliè par la portière de son carrosse; le roi put donc, tout à son lise, voir sa liancée.
La harangue finie, la petite reine continua son chemin, et le roi, enchanté que la réalité répondit si bien m récit que Luynes lui avait fait, remonta à cheval et piqua vers Bordeaux, où il arriva longtemps encore avant l'infante.
En effet, s'il faut en croire tous les historiens du temps, Anne d'Autriche avait dans sa personne de quoi satisfaire les plus royales exigences : belle d'une beauté majestueuse qui plus tard servit admirablement ses projets el imposa mille fois le respeci et l'amour à la noblesse turbulente dont elle était entourée,
,1) « Sirr, j'ai va ivec plaisir 31. Luynw, qui m'» donné de bonne* nouvelles de la santé de V. M. Je prie pour elle, et mis l.'-*ireu?è de faire ce qui peut être agricole à nu mère; ainsi il rne tarde d'achever non voyage et de baiser là main de V. M., 1«« Dieu girJe comme je le désire Je bsise I, * ,>,-.>»* i V. M. — Amis»
femme accomplie pour l'œil d'un amant, reine parfaite pour l'œil d'un sujet, grande, bien prise dans si taille, possédant la plus blanche et la plus délicate main qui eût jamais fait un geste impérieux, des yeux parfaitement beaux, faciles à se dilater, et auxquels leur couleur verdàlre donnait une transparence infinie, une bouche petite et vermeille, qui semblait une rose souriante, des cheveux longs et soyeux, de cette riante couleur cendrée qui donne à la fois aux visages qu'ils encadrent la suavité du teint des blondes et
Marie de Média»
l'animation défi brunes; telle était la femme que Louis XIII recevait pour compagne, à l'âge où les passions
3ui sommeillent encore chez les hommes vulgaires sont censées, par un privilège particulier de leur rang, evoir être éveillées chez les rois.
La cérémonie du mariage fut célébrée le 25 novembre 1615. dans la cathédrale deBordeatix, et les jeuuee époux, après le festin qui fut donné au roi en son logis, furent conduits au lit nuptial, chacun par sa nourrice qui ne le quitta pas. Ils dciiictTcrent ensemble cinq minutes, après quoi la nourrice du roi le fit
lever el l'infante resta seule; car il avait été décidé que la consommation du mariage n'aurait lieu que deux ans plus lard, vu la grande jeunesse des époux, qui n'avaient pas tout à fait vingt-huit ans à eux
d< Tson retour à Paris, Louis XIII eut à s'occuper des querelles des princes du sang, Querelles qui avaient eu pour source la régence improvisée de Marie de Médicis après l'assassinat du roi Henri, et qui, tantôt
Burkui'.'hain.
sous un prétexte, tantôt sous un autre, allumaient à chaque instant des troubles dans tous les coins de ce pauvre royaume encore ému de ses guerres de religion. Puis, après I? traité de Loudun. il lui fallut s'occuper de fa ruine du maréchal d'Ancre, qu'il décida, conduisit et acheva de manière a rappeler à la fois la fermeté de Louis XI et la dissimulation de Charles IX; avec cette différence, toutefois, que le premier, dans les exécutions de ce genre qu'il commit, fut toujours guidé par des vues politiques d'une certaine élèvaM-q, et que le second obéit aux ordres de sa mère, et n'agit que trompé par une tinsse alarme; tnn-
dis qu'a Louis XIII, seul, revient la responsabilité de cel événement si étrange, même au dix-sepliènif siècle, et qui mit le bâton de maréchal aux mains de Vitry et l'épée de connétable à celles de Luynes.
On sait que Concino Concioi, maréchal d'Ancre, fut assassiné sur le pont du Louvre, le 2ti avril 1617, et Léonora Galigaï, sa femme, brûlée en grève comme sorcière, au mois de juillet suivant.
Alors se vérilia, à l'endroit de la reine-mère, la prophétie que le Béarnais avait faite sur le méchant garçon. Marie de Médicis, privée de son rang et de ses honneurs, fut reléguée à Blois plutôt comme prisonnière que comme exilée.
Cependant, malgré ces preuves de virilité qui, de temps en temps, éclatent comme des orages dans la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche, qui participait du caractère ferme* de sa race et de l'esprit orgueilleux de sa nation, ne se laissait point intimider; elle prenait même de temps en temps un dangereux plaisir à rompre en visière au roi, qui, de nature à la fois faible et violente, fronça plus d'une fois le sourcil devant l'altière Espagnole sans oser rien dire, comme cela lui arriva plus tard en face du cardinal de Richelieu, dont il fut plutôt l'écolier que le malUe, et qui n'était encore à celle époque qu'évèque de Luçon.
Le grand malheur de la reine, malheur dont on lui fit un crime, fut sa longue stérilité, on doit croire <jue si Louis XIII eût pu élèvera vingt ans un dauphin qu'il u obtint du ciel que si tard, la tournure de son esprit et la face de son règne eussent complètement changé. Taudis qu'au contraire cette slérililé aigrit le roi, éloigna la reine de son époux, gu'cllc trouvait sans cesse soucieux, amer et défiant, et ouvrit un vaste champ aux médisances qui empoi suidèrent la vie tout entière d'Anne d'Autriche, et cela avec un tel air de réalité que les historiens sérieux le s appellent des méchants bruits et des discours malins, c'està-dire des médisances, tandis que, selon toutes les probabilités, c'étaient de véritables calomnies.
Le premier de ces griefs, que le roi n'oublia jamais, bien qu'il ait ;;iru souvent le faire, fut l'amitié de la jeune reine pour le duc d'Anjou Gaston, depuis duc d Orléans, fils iavori de Marie de Médicis; souvent le roi dans sa jeunesse, et même depuis sa majorité, s'était montré jaloux de l'amour de la régente pour ce frère, qui, aussi gai et aussi joyeux que Louis XIII était sombre ot mélancolique, semblait avoir hérite, sinon du courage et de la loyauté du roi Henri IV, du moins de son esprit; plus tard, la légèreté d'Anne d'Autriche lui inspira tontre"ce frère une jalousie d'épou\ qui ne contribua pas médiocrement à augmenter la haine du frère. En effet, la reine traitait cérémonieusement, et avec tous les dehors de l'étiquette, Gaston, en public, mais l'appelait tout simplement mon frère dans ses lettres, et. en petit comité, chuchotait toujours avec lui, famdiarilé insupportable au roi, qui était, nous l'avons dit, de sa personne, le plus timide et par conséquent le plus ombrageux des hommes. De son côté, la reine Marie, de Médicis, sans cesse à l'affût du pouvoir qui lui était échappé et qu'elle ne voulait laisser reprendre à personne, soufflait, avec cette ardeur d'intrigue qu'elle avait puisée à la cour de Florence, ce feu mal éteint, tandis que le duc d'Anjou lui-même, dont on connaît le caractère à la fois inconséquent et léger, aventureux et lâche, se plaisait, pour ainsi dire, à réchauffer à petites haleines la colère du roi par mille hostilités senètes ou apparentes. Ainsi, il avait dit a la reine en présence du plusieurs témoins, un jour qu'elle venait de faire une neuvaine pour obtenir que sa stérilité cessât :
— Madame, vous venez <U- solliciter vos juges contre moi ; je consens que vous gagniez le procès, si le roi a assez de crédit pour me .le. taire perdre
Le mol revint aux oreilles de Louis XIII, qui eji fut .d'autant plus irrité que le bruit de son impuissance commençait à se répandre.
Ce bruit, auquel la stérilité d'une princesse, belle, j^une, et admirablement conformée, semblait donner toute consistance, amena, de la part de Richelieu, une .des plus élranges,et des plus hardies propositions qu'un ministre ait jamais faites à une reine et un cardinal à uuc femme.
Dessinons, en quelques traits, c<!He grande et sombre figure du çardinal-duc, qu'on appelait l'Eminence rouge, pour le distinguer du père Joseph, son confident, qu'on -appelait I Kminencc grise.
Armand-Jean Duplessis, à 1 époque où nous en soojur's arrivés, c'est-à-dire vers 1023, avait à peu prés trente-huit ans; c'était le fils de. Fiançais Duplessis, seigneur de Richelieu, chevalier des ordres du roi, gentilhomme de très-bonue naissance, quoi qu'on en ail dit, et, sur ce point, ceux qui en douteraient peuvent recourir aux mémoires de mademoiselle de Monlpensier. On ne conlestera pas que l'orgueilleuse fille de Gaston ne se connût en noblesse.
A cinq ans, il avait perdu son père, qui mourut, laissant trois fils et deux filles; il était le dernier des garçons. L'ainé prit la carrière des armes et fut tué ; le second était évéque de Luçon et renonça à son évêché pour se faire chartreux; Armand-Jean Duplessis, qui était d'église, hérita donc de ce bénéfice.
Ecolier, il avait dédie ses thèses au roi Henri IV, promettant, dans cette dédicace, de rendre de grands services à l'Etat, s'il était jamais employé.
En 1607, il alla à Rome pour se faire sacrer évéque. C'était alors Paul V qui était pape. Le Saint-Père lui demanda s'il avait l'âge exigé par les canons, c'est-à-dire vingt-cinq ans. Le jeune Armand répondit résolûment que oui, quoiqu'il n'en eût que vingt-trois. Puis, après la cérémonie, il demanda au pape de l'entendre en confession et lui avoua alors le mensonge dont il venait de se rendre coupable. Paul V lui donna l'absolution ; mais le même soir, le montrant à l'ambassadeur de France Malaincourt « Voici, ditil, un jeune homme qui sera un grand fourbe! Questo giovinc sara un gran furbo. »
De retour en France, l'évèque de Luçon allait beaucoup chez l'avocat le Bouthellier, qui avait des relations avec Barbin, l'homme de confiance de la reine-mère. Ce fut là que le contrôleur général fit connaissance avec lui, goûta son esprit, pressentit son avenir, et, pour aider, autant qu'il était en lui, à sa foilune, le présenta à Léonora Galigaï, qui l'employa à de petites négociations dont il s'acquitta si habilement, qu'elle le fit connaître à la reine, qui l'ut à son tour si vite convaincue de son grand mérite, qu'en ItMO, elle le nomma secrétaire d'Etat.
Ce lut un an après cette nomination, que se trama, entre le roi, Luynes cl Vilry, la terrible affaire de
l'assassinat du maréchal d" Ancre, sur laquell»" nous u'avons dit qu'un mot. Ajoutons encore à ce propos un fait qui peint admirablement le caractère de celui que Paul V avait prédit devoir être un grau' furbo. Nous prions seulement le lecteur de se rappeler que 1 evéque de Luçon devait son élévation à Léonora Galigaï et à son mari Concino Concini.
Le jeune secrétaire d'Etat était logé chez le doyen de Luçon, lorsque, le soir qui précéda l'assassinat du maréchal, on apporta au doyen un paquet de lettres, qu'on le pria de remettre à son évêque, attendu que l'une des lettres que renfermait le paquet contenait un avis des plus importants et des plus pressés.
Onze heures venaient de sonner lorsque te paquet fut rendu à son adresse. L'évôque de Luçon était au lit et allait s'endormir; cependant, sur la recommandation que lui transmit son doyen en personne, il prit le paquet et l'ouvrit
Une de ces lettres était, en effet, très-importante et on ne peut plus pressée, elle contenait l'avis que le maréchal d'Ancre serait assassiné le lendemain à dix heures. Le lieu de l'assassinat, le nom des complices, les détails de l'entreprise, étaient si bien circonstanciés qu'il n'y avait pas de doute que l avis ne vint d'une personne parfaitement instruite.
Après avoir lu cette révélation, l'évêque de Luçon tomba dans une méditation profonde; puis, enfin, relevant la tète et se retournant vers son doyen, qui était demeuré là :
— C'est bien, dit-il, rien ne presse, la nuit porte conseil.
Et, poussant la lettre sous son traversin, il se recoucha et s'endormit.
Le lendemain, il ne sortit de sa chambre qu'à onze heures, et la première chose qu'il apprit en sortant fut la mort du maréchal.
Trois jours auparavant, il avait de péché M. de Pontcourlay à Luynes, suppliant ce dernier d'assurer au roi qu'il était à sa dévotion. Maigre cette démarche, l'évêque de Luçon parut être tombé en disgrâce. Il demanda au roi. et obtint de lui la permission de suivre la reine-mère dans son exil à Dlois. Beaucoup dirent alors qu'il était son amant; beaucoup, qu'il («ait son espion; quelques-uns murmurèrent tout bas qu'il était l'un et l'autre : il est probable que ceux-ci étaient les mieux instruits.
Mais bientôt il quitta la reine-mère, et, feignant de croire qu'il était devenu suspect, se retira dans un prieuré qui lui appartenait près de Mirebeau, voulant, disait-il, se renfermer avec ses livres et s'occuper, suivant sa profession, à combattre l'hérésie.
il n'était resté que quarante jours a Biais et quittait cette ville, en présentant à la fois sa retraite, à la reine-mère, comme une nouvelle persécution que ses ennemis le forçaient de subir àcause d'elle, et à la cour, comme un acte d'obéissance empressée à la volonté du roi.
Cependant, l'exil de la reine-mère s'était changé en une véritable prison ; ceux qui entouraient le roi lui représentaient sans cesse Marie de Médicis comme son ennemie la plus à craindre, et Louis Xlll était bien résolu à ne jamais rappeler sa mère. Un jour que Bassompierrc, qui avait aussi autrefois été l'amant de Marie de Médicis et qui était resté son fidèle, entrant dans la chambre du roi, trouva Louis XIII occupé à sonner du cor :
— Sire, lui dit-il, vous avez tort de vous adonner à cet exercice avec tant d'assiduité; il est fatigant pour la poitrine et il a coûté la vie au roi Charles IX.
— Vous vous trompez, Bassompierrc, répliqua Louis XIII en mettant la main sur l'épaule du duc, ce n'est point cela qui le fil mourir, c'est qu'il se mit mal avec la reine Catherine, sa mère, et qu'après l'avoir exilée, il consentit à se rapprocher délie; s'il n'avait pas commis cette imprudence, il ne serait pas mort
Aussi, comme Marie de Médicis vit que son fils ne se rapprochait pas d'elle et ne la rapprochait point de lui, elle s'échappa du château de Blois dans la nuit du 22 février 1619.
Quelque temps après, M. d'Alincourt, gouverneur de Lyon, ayant appris que l'évêque de Luçon était parti déguisé d'Avignon, o(i il se trouvait, se douta qu'il allait rejoindre la reine-mère et le fit arrêter à Vienne en Dauphinè. Mais l'évêque de Luçon, à la grande surprise de M. d'Alincourt, tira de sa poche une lettre du roi qui ordonnait aux gouverneurs de province de lui laisser non-seulement le passage libre, mais encore de l'aider dans l'occasion. M. d'Alincourt ne s'était pas trompé, Richelieu allait rejoindre la reinemère ; seulement, au lieu d'être un agent de Marie de Médicis, il éhut, selon toute probabilité, un agent de Louis XIII.
Les princes, toujours prêts à se mettre en révolte contre le roi, allèrent rejoindre la reine-mère. La fuite de Marie de Médicis prit aussitôt un caractère de rébellion qui prouvait que Louis XIII n'avait pas si grand tort de se défier d'elle. Le roi assembla une armée.
L'échauffourée du pont de Cé, que raconte si gaillardement Bassompierrc, et dans laquelle le roi luimême chargea à la tête de sa maison, mit fin d'un seul coup à la guerre ; et une escarmouche de deux heures, dit Duplessis Mornay, dissipa le plus grand parti qu'il y ait eu en France depuis plusieurs siècles.
La reine-mère fit sa soumission; le roi reconnut que tout ce qu'elle avait fait, ainsi que ceux qui s'étaient joints à elle, avait été pour son plus grand bien et pour celui de l'État; puis ils eurent une entrevue.
— Mon fils, dit la reine-mère, en apercevant Louis XIII, vous êtes bien grandi depuis que je ne vous ai vu.
— Madame, répondit le roi, c'est pour voir/, service.
A ces mots, la mère et le fils s'embrassèrent comme des gens qui ne se sont pas vus depuis deux ans et qui sont enchantés de se revoir.
Dieu seul sut ce que chacun gardait au fond du cœur de haine et de fiel.
Puis, comme M. deSillery allait en ambassade A Borne, il eut la charge de demander au pape Grégoire XV, qui avait succédé à Paul V, le premier chapeau de cardinal vacant pour l'évêque de Luçon, — alin, disait la dépêche, de complaire à la reine-mère, avec laquelle le roi vivait si bien en toute chose qu'il avait plaisir à lui donner cont mentent.
En conséquence de cette recommandation, Armand-Jean Duplessis obtint le chapeau rouge le 5 septembre 1622, et prit, à partir de ce moment, le titre et le nom de cardinal de Richelieu.
Or, il y avait trois mois a peu près qu'il avait reçu cette faveur, et qu'investi de la confiance du roi il commençait à attirer à lui cette toute-puissance qui fit Louis XIII si petit et lui si grand, lorsqu'un soir que le roi, déjà en froid avec la reine, à cause des familiarités du duc d'Anjou et de ses railleries, au moment même ou la santé de Sa Majesté donnait des craintes sérieuses, le cardinal se fit annoncer chez la reine à l'heure où les dames du palais venaient de la quitter, pour lui parler, disait-il, des affaires de l'Etat.
La reine le reçut, ne conservant près d'elle qu'une vieille femme de chambre espagnole qui Pavait suivie de Madrid; elle se nommait dona Estefania et parlait à peine le français.
Le cardinal, comme cela lui arrivait souvent, était en costume de cavalier, rien en lui ne dénonçait l'homme d'église On sait d'ailleurs que, comme la plupart des prélats du temps, il portait la moustache et la royale.
Aone d'Autriche était assise, elle fit signe au cardinal de s'asseoir.
La reine pouvait avoir à cette époque vingt ou vingt-deux ans, c'est dire qu'elle était dans toute la fleur de sa beauté. Richelieu était encore un jeune homme, si l'on peut dire toutefois qu'un homme comme Richelieu fut jamais jeune.
La reine s'était déjà aperçue d'une chose, dont les femmes, au reste, s'aperçoivent toujours, c'est que Richelieu était près d'elle plus galant que ne doit l'être un cardinal, et plus tendre qu'il ne convient d'être à un ministre.
Elle se douta donc de quelles affaires d'Etat il voulait lui parler; mais, soit qu'il lui restât un dernier doute dans l'esprit et qu'elle voulût l'éclaircir, soit qu'il y eût un triomphe d orgueil pour une femme comme Anne d'Autriche à s'assurer de l'amour d'un homme comme Richelieu, elle donna à son visage, ordinairement hautain, un tel air de bienveillance, que le ministre s'enhardit.
— Madame, dit-il, j'ai fait connaître à Voire Majesté que j'avais à l'entretenir des affaires de l'Etat, mais j'aurais dû dire, pour parler plus sincèrement, que j'avais à l'entretenir de ses propres affaires.
— Monsieur le cardinal, dit la reine, je sais déjà qu'en plusieurs occasions, et surtout en face de la reine-mère, vous avez pris mes intérêts fort à cœur, et je vous en remercie. J'écoule donc avec la plus grande attention ce que vous avez à me dire.
— Le roi est malade, madame. „
— Je le sais, dit la reine, mais j'espère que sa maladie n'est pas dangereuse
— Parce que les gens de l'art n'osent pas dire ce qu'ils pensent à Votre Majesté. Hais Bouvard, que j'ai interrogé et qui n'a nulle raison de dissimuler avec moi, m'a dit la vérité.
— Et cette vérité?... demanda la reine avec une inquiétude réelle.
— Est que Sa Majesté est atteinte d'une maladie dont elle ne guérira jamais.
La reine tressaillit et regarda fixement le cardinal ; car, quoiqu'il n'y eût pas une sympathie profonde entre elle et Louis XIII, la mort du roi devait amener dans sa situation de si fâcheux changements, que celte mort, lui fût-elle indifférente à un autre point de vue, était dans tous les cas un grand coup dans sa destinée.
— Bouvard a dit à votre Eminence que la maladie du roi était mortelle'?... demanda Anne d'Autriche en interrogeant de son regard perçant l'impassible physionomie du cardinal.
— Enlendons-nous, madame, reprit Richelieu, car je ne voudrais pas inspirer à Votre Majesté une crainle trop précipitée. Bouvard ne m'a pas dit que la mort du roi fût imminente, mais il m'a dit qu'il regardait la maladie dont le roi est atteint comme mortelle.
Le cardinal prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, et cette funèbre prophétie s'accordait si bien avec les craintes qu'elle avait mille fois conçues, qu'Anne" d'Autriche ne pul s'empêcher de froncer
Le cardinal s'aperçut de la disposition d'esprit de la reine et continua :
— Votre Majesté a-t-elle songé quelquefois à la situation dans laquelle elle se trouverait si le roi venait à mourir?
La figure d'Anne d'Autriche s'assombrit de plus en plus.
— Cette cour, continua le cardinal, où Votre Majesté est regardée comme une étrangère, n'est peuplée pour elle que d'ennemis.
— Je le sais, dit Anne d'Autriche.
— La reine-mère a donné à Votre Majesté des preuves d'une inimitié qui ne demande qu'à éclater.
— Oui, elle me déteste, et pourquoi? je le demande à votre Eminence.
— Vous êtes femme cl vous faites une pareille question ! Elle vous déteste, parce que vous êtes sa rivale en puissance, parce qu'elle ne peut être votre rivale en jeunesse et en beauté, parce que vous avez vingt-deux ans et qu'elle en a quarante-neuf.
— Oui, mais je serais soutenue par le duc d'Anjou. Richelieu sourit.
— Par un enfant de quinze ausl reprit-il, et quel enfant encorel... Avez-vous jamais pris la peine de lire dans ce cœur lâche et dans celte pauvre téte, où tous les désirs avortent, non pas faute d'ambition, mais faute de courage? Défiez-vous de cette impuissante amitié, madame, si vous comptez vous appuyer dessus, car au moment du danger elle pliera sous votre main.
— Mais il y a vous, monsieur le cardinal, ne puis-je pas compter sur vous?
— Oui, sans doule, madame, si je ne devais pas être entraîné dans la catastrophe qui vous menace; mais ce Gaston, qui succédera à son frère, me hait; mais Marie de Médicis, dont il est l'enfant chéri el qui pétrit son cœur comme elle ferait d'une cire molle, reprendra tout le pouvoir, et ne me pardonnera pas les marques de sympathie que je vous ai données. Si le roi meurt sans enfants, nous sommes donc perdus
soucieusement son beau sourcil et d
tous deux, 6ii me relègue dans mon évêché de Luçon, et l'on vous renvoie en Espagne, où un cloître vous attend. C'est une triste perspective quand on a rêvé comme vous la royauté, ou mieux que cela encore, la régence ! ,
— Monsieur le cardinal, la destinée des rois, comme celle des autres hommes, est dans les mains de Dieu
— Oui, dit le cardinal en souriant, et c'est pour cela que Dieu a dit à sa créature : Aide-toi, et le ciel t'aidera.
La reine jet- de nouveau sur le cardinal-ministre un de ces regards clairs et profonds qui n'appartenaient qu'a elle.
— Je ne vous comprends pas, dit-elle.
— Kt avez-vous quelque désir de me comprendre ? demanda Richelieu.
— Oui, car la situation est grave.
— Il y a des choses difficiles à dire.
— Non pas si l'oo s'adresse à quelqu'un qui entende à demi-mol
— Votre Majesté me permet doue de parler?
— J'écoute Votre Eminence.
— Eh bien ! il ne faut pas que la couronne, en cas de mort du roi, tombe aux mains du duc d'Anjou, car le sceptre du même coup tomberait aux mains de Marie de Médicis.
— Que faut-il faire pour empêcher cela?
— Il faut qu'au moment où le roi Louis XIII mourra, on puisse annoncer à la France qu'il laisse UD héritier de sa couronne.
— Mais, dit la reine en rougissant, Votre Eminence sait bien que jusqu'à présent Dieu n'a pas béni notre union.
— Votre Majesté croit-elle que la faute en soiLà elle?
Une autre femn.e qu'Anne d Autriche eût baissé les yeux, car elle commençait à comprendre ; mais, fout au contraire, la fié ré princesse espagnole fixa son regard intelligent et profond sur le cardinal ; Richelieu soutint ce regard avec le sourire du joueur, qui risque tout son avenir sur un seul coup de dé.
— Oui, dit-elle, je comprends ; c'est quatorze ans de royauté que vous m'offrez en échange de quelques uuits d'adultèreé-.-
En échange de quelques nuits d'amour, madame, dit le cardinal, d
vation. — Jes P° ,r '
Le cardinal n'était pas encore à celte époque l'homme de génie et le ministre inflexible qui se révéla depuis, car, dans ce cas-là, celle qui fut si faible devant Mazarin eût peut-être plié sous Richelieu. Mais, a cette époque, le cardinal, repelons-lc, n'était qu'au commencement de sa fortune, et nul regard, excepté le >icr. peut-ftr*. ne pouvait souder les profondeurs de l'avenir » . f
Il LOUIS XIV ET SON SIECLE.
Amif d'Autriche prit donc en mépris (-elle audacieuse proposition, et résolut de voir jusqu'où irait cet amour du cardinal.
— Monseigneur, dit-elle, la imposition est inusitée et vaut, vous en conviendrez, la peine qu'on y réfléchisse. Laissez-moi la nuit et la journée de demain pour me consulter.
— Et, demanda le cardinal tout joyeux, et demain soir j'aurai l'honneur de mettre de nouveau mes hommages aux pieds de Votre Majesté?...
— Demain soi; j'attendrai Votre Eminence.
— El avec quels sentiments Votre Majesté permet-elle que je m'éloigne d'elle?
La fiërc Espagnole imposa silence à son orgueil, et avec un charmant sourire tendit la main au car «liiial.
Le cardinal baisa ardemment cette belle main, et se retira transporté de joie.
Alors Anne d'Aul riche resta un moment pensive, le sourcil froncé et la bouche rieuse; puis, secouant la léte comme si elle avait pris une résolution, elle entra dans sa chambre à coucher, et ordonna que le lenikmain, aussi matin que possible, on lui fil venir madame de Chevreuse.
Madame de Chevreuse a joué, dans l'histoire que nous avons entrepris de raconter, un si grand rùle, «[ne nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots sur elle.
Madame de Chevreuse. cette folle créature que Marie de Mëdicis avait placée prés de sa belle-tille pour la détacher peu à peu du roi et la détourner de ses devoirs par l'exemple de sa conduite, madame de Chevreuse, qu'on appelait le plus souvent madame la connétable, parce qu'elle avait épousé, en premières noces, ce même Charles-Albert de Luynes. que nous avons vu poindre près du roi Louis XIII, et qui avait grandi si fort et si vile, arrosé par le sang du maréchal d'Ancre, pouvait avoir, à celte époque, vingt-trois ou vingt-quatre ans. C'était une des femmes les plus jolies, les plus spirituelles, les plus légères et les plus intrigantes du temps. Logée au Louvre, du vivant de son premier mari, elle avait eu avec le roi de grandes familiarités, ce qui avait d'abord donné des inquiétudes à Anne d'Autriche, qui ignorait encore, à celle heure, les manières d'agir du roi envers ses maîtresses. Mais cependant, comme avec mademoiselle de Mautcfort > t mademoiselle de la Fayette, il s'en tint toujours avec madame de Chevreuse à un amour purement platonique. Ce ne fut cependant pas faute que madame la connétable lui fit beau jeu. On assure même qu'un jour Louis XIII, embarrassé de ses avances, lui dit :
— Madame de Luynes. je vous en préviens, je n'aime mes maîtresses que de la eeiuture»en haut.
— Sire, repondit la connétable, vos maîtresses alors feront comme Gros-Guillaume, elles se ceindront in milieu des cuisses.
Comme on le pense bien, il y avait plus d'ambition que d'amour dans toutes les galanteries que madame •le Luynes faisait à Louis XIII; voyant qu'elle ne pouvait être la maîtresse du mari, elle résolut d'être l'amie de la femme; elle y arriva facilement. Anne d'Autriche, isolée et espionnée comme elle l'était, accueillait avec retour tout nouveau visage qui pouvait donner un peu de. vie a sa solitude, un peu de gaieté i son abandon ; aussi, bientôt madame de Luynes et la reine furent-elles inséparables.
Vers ce temps, le connétable mourut à l'âgé de quarante-trois ans, laissant sa veuve riche, non-seul. • ment de sa fortune personnelle, mais encore de tous les diamants delà maréchale d'Ancre, dont le roi lui avait accorde la confiscation ; elle ne demi ura donc pas longtemps sans être pourvue Au bout d'un an et demi de veuvage, elle épousa, en deuxièmes noces, le second des messieurs de Gnise, et le mieux fait des quatre, Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, lequel était né la même année que son premier mari, et avait, par conséquent, quarante-trois ans, c eM à-dire près du double de moi âge. C elait un homme d'esprit, et qui. satfs chercher le danger, était, dans le danger, d'un courage cl ci' un sarrg-fi oid à toute épreuve Au siège d'Amiens, et comme il n'était encore que prince de Joinville, son gouverneur ayant été tué dans la tranchée, le jeune prince, qui avait a peine quinze ans, se mit, au milieu du feu. à retourner ses poches et à tirer sa montre de son gousset et ses bagues de ses doigts, ne quittant le cadavre que lorsqu'il se fut bien assuré qu'il n'avait plus sur lui rien de bon à prendre. Malgré cette anecdote, qui semblait indiquer dans le jeune prince un grand esprit d'ordre, M. de Chevreuse n'en devint pas moins, par la suite, un des seigneurs les plus magnifiques de la cour. 11 fit, un jour, faire quinze carrosses, afin de choisir, parmi les quinze, celui qui serait le plus doux.
Or, nous avons dit que, le soir même de la visite du cardinal, Anne d'Autriche avait donné l'ordre que, le lendemain, aussitôt son arrivée au Louvre, madame de Chevreuse fût introduite chet elle.
Celait, comme ou le pense bien, pour lui raconter toute cette scène, qne la reine a»»it st grande hâte de- voir son amie.
Madame de Clievrotise av&H 'depuis longtemps remarqué cet afltonr du cardinal ^our la reine, et bien souvent les deux amies en avaient ri entre elles, mais jamais elles n'avaient songé que cet amour se produirai! d'une façon ^i nette et si positive.
Alors fut arrête un projet digne de ces deux folles têtes, et qui devait, selon elles, guérir à tout jamais le cardinal de sa passion pour la reine.
Le soir, quand tout le monde fut retiré, le cardinal se présenta de nouveau, comme il en avait reçu la permission ; la reine l'accueillit parfaitement, mais parut seulement émettre des doutes sur la réalité de l'amour dont Son Emiueiice lui avait parle la veille ; alors le cardinal appela à son secours les serments les plus sainls, et jura qu'il se sentait prêt à exécuter pour la reine les hauts faits que les chevaliers les plus en renommée, les Iloland, les Amaiîi-, les Galaor, avaient exécutés autrefois pour la dame de leur pensée, et que, d'ailleurs, si Anne d'Autriche voulait le mettre* à l'épreuve, elle acquerrait bien vite la conviction qu'il ne disait que l'exacte vérité. Mais, au milieu de ses protestations, Anne d'Autriche l'interrompit :
— Vovez le beau mérite, dit-elle, de tenter des prouesses dont l'accomplissement donne la gloire; c'est ce que tous les hommes font par ambition aussi bien que par amour. Mais ce que vous ne feriez pas. mon-
sieur le cardinal, parce qu'il n'y a qu'un homme véritablement amoureux qui consentirait à le faire, ce serait de danser une sarabande devant moi.
— Madame, dit le cardinal, je suis aussi bien cavalier et homme de guerre qu'homme d'église, et mon éducation. Dieu merci, a été celle d'un gentilhomme; je ne vois donc pas ce qui pourrait m'empêcher de danser devant vous, si loi était votre bon plaisir, et que vous promissiez de me ri compenser de cette comolaisance.
— Mais vous ne m'avez pas laissé achever, dit la reine ; je disais que Yotre Eminence ne danserait pas devant moi avec un costume de bouffon espagnol.
— Pourquoi pas? dit le cardinal, la danse étant en elle-même une chose fort bouffonne, je ne vois pas pourquoi l'on n'assortirait pas le costume à l'action.
— Comment, r eprit Anne d'Autriche, vous danseriez une sarabande devant moi, vêtu en bouffon, avec des sonnettes aux jambes et des castagnettes aux mains ?
— Oui, si cela devait se passer devant vous seule, et, comme je vous l'ai dit, que j'eusse promesse d'une récompense.
— Devant moi seule, reprit la reine, c'est impossible ; il vous faut bien un musicien pour marquer la mesure.
— Alors! prenez Boccau, mon joueur de violon, c'est uu garçon discret et dont je réponds.
— Ah ! si vous faites cela, dit la reine, je vous jure que je serai la première à avouer que jamais amour n'a égalé le vôtre.
— Eh bien ! madame, dit le cardinal, vous serez satisfaite ; demain, à cette même heure, vous pouvez m'atlendre.
La reine donna sa main à baiser au cardinal, qui se retira plus joyeux encore que la \eille.
La journée du lendemain se passa dans l'anxiété. La reine ne pouvait croire que le cardinal se décidât à faire une pareille folie; mais madame de Chevreusc n'en faisait pas un instant de doute, disant savoir de bonne source que Son Eminence était amoureuse de la reine ù en perdre la tète.
A dix heures, la reine était assise dans son cabinet ; madame de Clievreuse, Ysmtliier et Déringhen étaient cachés derrière, un paravent La reine disait que le cardinal ne viendrait pas, madame de Chevreusc soutenait toujours qu'il viendrait.
Boccau entra, il tenait son violon et annonça que Son Eminence le suivait.
En effet, dix minutes après le musicien, un homme entra enveloppé d'un grand manteau qu'il rejeta aussitôt qu'il eut fermé la porte. C'était lë cardinal lui-même dans le costume exigé ; il avait des chausses et un pourpoint de velours vert, des sonnettes d'argent à ses jarretières et des castagnettes aux mains.
Anne d'Autriche eut grand'pcine à tenir son sérieux en voyant l'homme qui gouvernail la France accoutré d'une si étrange manière ; mais cependant elle prit cet empire sur elle, remercia le cardinal du geste le plus gracieux, et l'invita à pousser l'abnégation jusqu'au bout.
Soit que le cardinal fût véritablement assez amoureux pour faire une pareille folie, soit qu'ainsi qu'il l'avait laissé paraître, il eût des prétentions à la danse, il ne lit aucune opposition à la demande, cl, aux premiers sons de l'instrument de Boccau, se mit à exécuter les ligures de la sarabande, avec force ronds de jambes et évolutions de bras. Malheureusement, grâce à la gravité même avec laquelle le cardinal procédait a la chose, ce spectacle atteignit a un grotesque si véhément, que la reine ne put garder son sérieux et éclata de rire. Un rire bruyant et prolongé sembla lui répondre alors comme un écho. C'étaient les spectateurs cachés derrière le paravent qui faisaient chorus. Le cardinal s'aperçut que ce qu'il avait pris
Eour une faveur n'était qu'une mystification, et sortit furieux. Aussitôt madame de Chevreusc. Yauthier et éringhen firent irruption , Boccau lui-même suivit l'exemple, et tous cinq avouèrent que, grâce a cette imagination de la reine, ils venaient d'assister à un des spectacles les plus réjouissants qui se pussent imaginer.
Les pauvres insensés qui jouaient avec la colère du cardinal-duc ! '
Il est vrai que cette colère leur était encore inconnue. Après la morl de Bouleville, de Montmoreun , de Chalais et de Cinq-Mars, ils n'eussent certes pus risqué cette terrible plaisanterie.
Tandis qu'ils riaient ainsi, le cardinal, rentre chez lui, vouait à Anne d'Autriche et à madame de Clievreuse une haine éternelle.
En effet, toutes les espérances qu il avait fondées sur l'amour d'Anne d'Autriche pour lui et sur les conséquences de cet amour étaient évanouies. Si le roi mourait, Monsieur, son ennemi particulier. Monsieur, égoïste, jeune, ambitieux et avide de paternité, montait sur le trône el sa fortune était renversée du coup; la perspective était terrible pour un homme qui avait déjà sacrifie tant de choses pour arriver où il en était.
Mais Dieu qui avait ses desseins raffermit la santé chancelante du roi. Bien plus, vers le commencement de Tannée lf>23, le bruit de la grossesse de la reine se répandit ; malheureusement, à peine enceinte de trois mois, Anne d'Autriche, en jouant avec madame de Chevreusc, essaya de sauter un fosse, glissa en retombant, et se blessa Le surlendemain elle lit une fausse couche, et les espérances conçues trop hâtivement s'évanouirent.
Nous avons raconté dans ses plus rigoureux détails l'anecdote du cardinal dansant devant Anne d'Autriche, anecdote authentique s'il en fut, el consignée dans les mémoires de Brienne, pour donirer une preuve du désir que Bichelieu avait de plaire à la jeune reine. Ce trail du ministre le plus ausière que l'on ait connu en France, cette complaisance du plus lier gentilhomme que la noblesse ait compté dans ses rangs, enfin celte erreur de l'homme le plus sérieux que l'histoire ait célébré dans ses annales, indiqueront sutabondaroim-nt quelle haute importance le cardinal attachait aux bonnes grâces d'Anne d'Autriche.