‹ Louis XIV et son siècleChapitre 3 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mission du comte de Carliste en France. — Arrive du duc de Ruckiiiçhiim. — Sa mafrniheenre. — L'histoire prend !s forme du roman. — Intrigues «le Buckin^liam |»mr plaire à h reiue. — Le» di\-»cpt. — Le chevalier de Guiae et Buckingham au bal de la cour. — Le grand MoroI. — La Dame blanche. — Aventure des jirdina à Amiens. — Séparation. — Nouvelle visite de Buckingham à la reine. — Cons-^uences de la «cène du jardin d'Amiens.

cette première cause de discorde que nous venons de raconter et dont ii faut aller chercher les sources dans l'esprit intrigant de Marie de Médicis, qui, croyant être sûre du cardinal de Richelieu, pensait n'avoir, pour ressaisir sa puissance perdue depuis l'assassinat du maréchal d'Ancre, qu'à combattre l'influence que devait prendre sur un roi de vingt ans une femme jeune et belle, se joignit bientôt une autre cause indépendante de toutes les volontés, étrangère à tous les calculs et qui surgit par une simple combinaison du hasard.

En 1624, la cour d'Angleterre envoya, en qualité d'ambassadeur extraordinaire a Paris, le comte de Carliste; il venait demander au roi Louis XIII la main de sa sœur, Henriette- Marie de France, pour le prince de Galles, lits de Jacques VI. Cette demande, dont il était question depuis longtemps sans qu'elle eût encore été cependant traitée diplomatiquement, fut accueillie par la cour de France, et le comte de Carlisle retourna en Angleterre, porteur de bonnes paroles.

Le comte de Carlisle avait pour compagnon d'ambassade milord Rich, nui fut depuis comte Holland ; c'était un des plus beaux seigneurs de la cour d'Angleterre, quoique en France sa beauté parût avoir quelque chose de fade. Cependant, comme il était fort riche et fort élégant, il n'en fit pas moins grand effet sur les dames qui entouraient Anne d'Autriche, et surtout sur madame de Chevreuse, à qui l'on prétait au reste fort libéralement les (rois quarts des aventures galantes qui faisaient bruit à la cour de France.

A son retour à Londres, railord Rich raconta au duc de Buckingham, son ami, tout ce qu'il avait vu de beau et de curieux au Louvre et à Paris, lui affirmant que ce qu'il avait vu de plus curieux et de plus beau, c'était la reine de France, et déclarant pour son compte que, s'il avait quelque espoir de plaire a une pareille princesse, il risquerait joyeusement fortune et existence, croyant que la perte de l'une serait bien payée par un regard, et la perte de l'autre par un baiser.

Celui auquel il s'adressait jouait alors, à la cour du roi Jacques VI,. le rôle que jouèrent, depuis, Lauzun à la cour du roi Louis XIV, et le duc de Richelieu à la cour du roi Louis XV.

Seulement le ciel, prodigue envers le favori de Sa v Majesté Britannique, avait mis dans la léte du duc de Buckingham un grain de folie de plus encore que dans celle des deux émules en folies que l'avenir devait lui susciter.

Maintenant, qu'on nous permette quelques lignes sur le personnage que nous allons mettre en scène et grâce auquel le roman va pénétrer dans notre histoire avec toutes ses folles aventures, ses émouvantes péripéties et ses traverses inattendues. Après huit ans d'une union grave et sérieuse, le roi et la reine de France étaient destinés à devenir des héros de comédie, plus tourmentés, plus intéressants, plus sujets à l'opinion publique que ne le furent jamais Clélie ou le grand Cyrus.

Georges Villiers, duc de Buckingham, était né le 20 août 1592, et par conséquent avait alors 32 ans Il passait en Angleterre pour le cavalier le plus accompli qui existât en Europe, titre qu'étaient prêts à lui disputer, on le comprend bien, les dix-sept seigneurs de France (1). Sa noblesse, par son père, était ancienne; par sa mère, illustre. Envoyé a Paris à l'âge de dix-huit ans, c'est-à-dire vers l'époque même où le roi Henri IV mourait, comme lui, Buckingham, devait mourir dix-huit ans plus tard, il était revenu à Londres, parlant élégamment le français, montant à cheval parfaitement, de première force sur les armes et dansant à ravir. Aussi frappa-t-il agréablement la vue de Jacques VI dans un divertissement que lui donnèrent, ea 1615, les écoliers de Cambridge. Jacques VI, qui n avait jamais su résister aux charmes d'un beau visage et d'un bel habit, demanda que le jeune Georges fût présenté à la cour, et le fit son

(S) On appelait ainsi le*

. te» plu» ele>nU de I* cour de Lou» XIII.

LOUIS XIV ET SON SIÈCLE f7 tout le succès. L hcnt.er de la couronne et le favori insistèrent tellement quïls arraclièrent le consentement

Uni» XIII

de Jacques M. Buckingham et le prince de Galle* arrivèrent à Madrid, choquèrent tous les préjuges de l'étiquette espagnole. Les négociations commencées avec le cabinet de l'Escurial furent rompues; il s'en ouvrit d'autres avec la cour de France; milord llicb vint les ébaucher a Paris, retourna a Londres pour rendre compte au roi Jacques VI des dispositions, nous ne dirons pas du roi Louis XIII. mais du cardinalduc, et Buckingham. choisi comme représentant de la Grande-Bretagne, fut envoyé a l'aria pour mettre à bonne fin ces négociations

De cette fieurc commence le roman donl nous avons parié, roman qui marche dans sa voie dramatique et pittoresque tellement mêlé à l'histoire que, pendant une. période de plusieurs années, on ne peut plus

séparer l'un de l'autre. C'est, au reste, une bonne fortune pour nous - que d'avoir à nous occuper, au milieu d'événements qui, pour demeurer toujours vrais, doivent rester quelque peu arides, de détails comme ceux que va nous fournir le favori du roi Jacques VI et du roi Charles I", l'amant d une reine comme Anne d'Autriche, l'ennemi et le rival d'un homme comme le cardinal de Richelieu, mourant si tristement à la moitié à peine d'une vie si splendide; et l'on trouvera probablement, comme nous allons essayer de le montrer, que l'influence de ce roman a clé très-grande sur les plus belles pages de notre histoire de France.

Buckingham vint donc à Pari:.; il était, comme nous l'avons répété d'après les auteurs contemporains, l'homme du monde le mieux fait et de la meilleure mine qui se pût voir. Aussi parut-il a la cour avec tant d'agréments et de magnificence, qu'il donna de l'admiration au peuple, de l'amour aux dames, de la jalousie aux maris et de la haine aux galants.

Louis XIII fut un de ces maris et Richelieu un de ces galants.

Nous sommes bien loin aujourd'hui de ces amours chevaleresques qui n'avaient souvent, pour récompense des plus grands sacrifices, qu'un regard ou qu'un mot, passions dont la noblesse poétisait la matière : on aimait alors les femmes comme des reines et les reines comme des divinités. Le duc de Médina, fou d'amour p.Mir Elisabeth de France, mariée à Philippe IV, le même jour où Anne d'Autriche épousait Louis XIII, brûlait, au milieu d'une féte, son palais, ses tableaux, ses tapisseries, se ruinait enfin, pour avoir le droit de serrer un instant entre ses bras la reine d'Espagne, qu'il enlevait au milieu des flammes, et a l'oreille de laquelle, pendant le périlleux trajet, il murmurait l'aveu de son amour. Buckingham lit mieux. Ce ne fut point simplement son palais qu'il brûla, ce fut deux grands royaumes qu'il mit en flammes, jouant l'avenir de l'Angleterre, qu'il faillit perdre, jouant sa vie, qu il perdit, contre la chance de demeurer comme ambassadeur près d'Anne d'Autriche, malgré l'inflexible et menaçante volonté de Richelieu.

En attendant ce dénoûmenl tragique, encore caché dans les mystérieuses profondeurs de l'avenir, Buckingham apparut comme, ministre plénipotentiaire à la cour de France, et sa première audience laissa des souvenirs impérissables dans les annales de la cour.

En effet, Buckingham, introduit dans la salle du trône, s'avança, suivi d'une suite nombreuse, vers le roi et la reine, auxquels il devait remettre ses lettres de créance. H était vétu d'un pourpoint de satin blanc, broché d'or, s» lequel était jeté un manteau de velours gris clair, tout brodé de perles fines. Cette nuance si dangereuse pour le teint d'un homme de l'âge du duc, - nous avons dit qu'à cette époque il pouvait avoir trente-deux ans, — doit nous prouver quel éclat avait la figure de Buckingham, puisque cfile parure lui seyait, comme disent les mémoires du temps. Bientôt on s aperçut que toutes les perles avaient été cousues par un brin de soie si frêle, qu'elles se détachaient par leur propre poids et roulaient à terre. Cette magnificence, un peu brutale dans sa délicatesse même, ne plairait plus aujourd'hui, grâce à nos mœurs hypocrites et vaniteuses, mais alors on ne se fit pas scrupule d'accepter les perles que le duc offrait de si bonne grâce à ceux qui, prenant d'abord la rupture du fil pour un accident, s'empressaient de les ramasser pour les lui rendre.

Le duc frappait ainsi un grand coup sur l'imagination de la jeune reine, très -favorisée des dons de la nature, mais fort peu de ceux de la fortune; car la cour de France était bien la plus galante, mais n'était pas la plus riche des cours de l'Europe. Le trésor amassé avec tant de soins par Henri IV, dans les dix dernières années de sa vie, et déposé à la Bastille, avait été successivement épuise par les guerres que les princes du sang avaient faites à l'Etat, auquel ils avaient cinq fois vendu la paix. Il en résultait que l'épargne •■tait â sec, et les augustes personnages dont nous écrivons l'histoire, fort gênés, quoiqu'on ne le fût point encore à ce degré où l'on arriva plus tard. En effet, plus tard Anne d'Autriche, réduite à manger tes restes des gens de sa cour, el à faire reconduire les ambassadeurs du roi de Pologne a travers des appartements non éclairés, dut se rappeler avec bien de l'amertume tant de richesses prodiguées par Buckingham pour obtenir un sourire, un regard bienveillant, un geste approbateur, tandis que Mazariu qu'elle avait préféré, soutenu, gorgé d'or et d'honneur, la laissait habiter, elle, l'orgueilleuse fille des Césars, dans des chambres délabrées, la laissait, elle, la délicate princesse, dont le supplice dans l'autre monde devait être de coucher dans de la toile de Hollande, manquer de linge, et refusait à Louis XIV, enfant, des draps neufs, en remplacement de ses draps criblés de trous, et à travers lesquels, dit Lapoi te, son valet de chambre, ses jambes passaient.

Le duc de Buckingham, en homme expert dans les affaires d'amour, n'avait pas seulement compté sur sa bonne mine et sur ses semailles de pierreries pour réussir auprès d'Anne d'Autriche: c'était beaucoup, sans doute, mais ce n'était point assez, quand on éveillait les soupçons d'un roi et d'un cardinal. Buckingham, sûr d'avoir des ennemis dangereux el puissants, songea à se créer quelque allié habile el dévoué. Il regarda autour de lui et ne vit que madame de Chevreuse capable de tenir tête a toutes les intrigues dont il était menacé. Madame de Chevreuse, amie d'Anne d'Autriche, aventureuse plus que pas un aventurier des cinq royaumes d'Europe, madame de Chevreuse, belle, spirituelle et biave, marchandée par le cardinal de Richelieu, qui essaya de l'acheter, dévouée à tout ce qui était plaisir, caprice et fourberie, madame de Chevreuse pouvait devenir une auxiliaire incomparable.

Un nœud de diamants de cent mille livres et un prêt de deux mille pistoles, et puis peut-être bien aussi le côté hasardeux de l'entreprise, firent l'affaire.

Buckingham adopta une vieille ruse, toujours excellente puisqu'elle réussit toujours. Il feignit d'être amoureux de madame de Chevreuse; il ne la quittait guère sinon dans les moments où ses affaires de plénipotentiaire l'appelaient au Louvre ou chez le cardinal. Be son côté, la reine, rassurée par cette apparente passion qui avait tout le caractère d'un amour publiquement déclaré, semblait en particulier prendre plaisir à recevoir les marques de respect et de tendresse extraordinaires que lui prodiguait, au milieu d'une cour toute parsemée des espions du roi el du cardinal, 'son audacieux amant.

Comme les occasions d'un rendez-vous ne se présentaient pas facilement, el que .la personne de la reine élail soigneusement défendue, madame de Chevreuse imagina de donner une féte somptueuse dans son hôtel; la reine accepta la collation que sa favorite lui offrait, et le roi lui même ne trouva aucun motif pour refuser d'y venir. Bien plus, il fit, à celte occasion, cadeau à la reine d'un noeud d'épaule qui se terminait par douze ferrets en diamants.

De son côté, le duc de Buckingham, a l'instigation duquel la féte avait été donnée, résolut d'inventer un moyen de ne pas quitter la reine autant qu'il lui serait possible, et, sôus différents costumes, de s'attacher à tous ses pas depuis l'instant où elle mettrait le pied dans l'hôtel de madame de Chevreuse jusqu'à celui où elle remonterait en voiture. Un rapport que le cardinal se fit faire après coup nous a conservé tous les détails de cette féte qui servit à souhait les projets du duc, mais qui redoubla la jalousie du cardinal et du roi, sans arrêter pour cela les entreprises audacieuses du galant ambassadeur.

D'abord, la reine, après être descendue de voilure, désira faire un tour dans les parterres; en conséquence, elle s'appuya sur le bras de la duchesse et commença sa promenade. Elle n'avait pas fait vingt pas, qu'un jardinier se présenta devant elle et lui offrit d'une main une corbeille de fruits, et. de l'autre,

un bouquet. La reine prit le bouquet; mais, au moment où elle accordait ce salaire à la prévenance dont elle était l'objet, sa main toucha celle du jardinier, qui lui dit quelques mots tout lias. La reine fit un geste d'étonnement, et ce geste et la rougeur qui 1 accompagna sont consignés dans le rapport où nous puisons ces détails.

Aussi, à l'instant même le bruit se répandit que le galant jardinier n'était autre que le duc de Buckingham. Aussitôt chacun se mit en quête ; mais il était déjà trop tard, le jardinier avait disparu, et la reine, se faisait dire la bonne aventure par un magicien qui, à l'inspection seule de sa belle main qu'il tenait entre les siennes, lui contait des choses si étranges, que la reine ne pouvait cacher son trouble en les écoutant ; enfin ce trouble augmenta au point que la princesse perdit tout à fait contenance, el que madame de Chevreuse, effravée des suites que pouvait avoir une pareille folie, fit signe au duc qu'il avait outrepassé les bornes de fa prudence, et l'engagea désormais à plus de circonspection.

Toujours est-il que, quels que fussent les discours qu'elle entendait, Anne d'Autriche les souffrit quoiqu'elle ne se fût pas plus méprise aux hommages du magicien qu'à ceux du jardinier ; la reine avait de bons yeux, et, d'ailleurs, son officieuse amie était là qui voyait double.

Le duc de Buckingham excellait dans l'art de la danse qui, à celte époque, nous en avons vu la preuve dans la sarabande dansée par le cardinal, n'était dédaigné de personne; les tètes couronnées elles-mêmes avaient à cœur cette sorte de supériorité dont les dames se montraient fort touchées. Henri IV aimait beaucoup les ballets, et ce fut dans un ballet qu'il vit pour la première fois la belle Henriette de Montmorency, qui lui fit faire de si grandes folies ; Louis XHI composait lui-même la musique de ceux qu'on dansait devant lui, et il en avait surtout un de prédilection, qu'on appelait le ballet de la Merlaison. On sait en ce genre les succès de Grammont, de Lauzun et de Louis XIV.

Buckingliam figura donc, avec un éclat surprenant, dans un certain ballet de démons, qu'on avait imaginé ce soir-là comme le plus gracieux divertissement dont on pût réjouir Leurs Majestés. Le roi tt la reine applaudirent le danseur inconnu, qu'ils prirent, — il est probable qu'un seul des deux commit cette erreur, — pour un seigneur de la cour de France; enfin, le ballet terminé, Leurs Majestés se préparèrent à ouvrir la séance du divertissement le plus pompeux de la soirée; là aussi Buckingliam remplissait un rôle, et il l'avait non pas choisi, mais usurpé d'une manière bien audacieuse et bien adroite.

C'était la coutume alors de flatter les rois jusque dans leurs plaisirs, el les Orientaux, si habiles dans ce senre de courlisanerie, étaient mis à contribution par les maîtres des cérémonies français La coutume

(1rs mascarades dans le genre de celle que nous allons raconter, se perpétua ju»qu en 1720, et fut appliquée une dernière fois à tes fêles de nuit, données par madame du Maine, en son palais de Sceaux, et qu'on appelait les nuits blanches. Il s'agissait de supposer que tous les potentats de la terre, et surtout ceux des pays mystérieux qui sont situes de l'autre côté de l'équateur, les fabuleux sophis, les khans bizarres, les mogols riches à milliards et les Incas souverains des mines d'or, s'avisaient un jour de se réunir pour venir adorer le trône du roi de France; on voit que l'idée n'était pas mal ingénieuse. Louis XIV, prince assez glorieux, comme on le sait, en fut dupe bien plus sérieusement encore lorsqu'il reçut In visite mystifiante du fameux ambassadeur persan, Meliémet-Riza-Beg, et qu'il voulut que la réception de ce charlatan fût faite avec toute la pompe dont la cour de Versailles était susceptible.

Les rois oiieutaux, dans la fête dont nous parlons, devaient être représentés par des princes des maisons souveraines de France. MM. de Lorraine, de Rohan, de Bouillon, de Chabot, et de la Trémoille, furent désignés par le roi pour faire partie du divertissement. Le jeune chevalier de Guise, fils du Balafré, qui faisait le grand mogol. était frère cadet de M. de Chevreuse. C'était le même qui avait tué en duel le baron de Lin et son fils, et qui plus tard, s'etant mis à cheval sur un canon qu'on éprouvait, fut tué par ce canon, qui creva

La \eille même du divertissement, Buckingham avait été faire une visite au chevalier de Guise, lequel, comme tous les seigneurs de l'époque, se trouvant fort gène d'argent, en était réduit aux expédients, et, malgré toutes les ressources qu'il avait employées, commençait à avoir grand'pcur de ne point paraître le lendemain à la fête de madame de Chevreuse avec toute la magnificence qu'il eût désirée. Buckingham était connu pour sa générosité. Depuis son arrivée a la cour de France, il avait obligé de sa bourse les plus fiers et les plus riches. Cette visite parut donc au chevalier de Cuise une boune fortune, et il tournait et retournait dans son esprit le dist ours qu'il allait adresser au splcndide ambassadeur, lorsque celui-ci alla au-devant de ses désirs en se mettant à sa discrétion pour une somme de trois mille pisloles, et en offrant en outre au chevalier de lui prêter, pour rehausser l'éclat de son costume, tous les diamants de la couronne d'Angleterre, que Jacques VI avait laissé emporter à son représentant.

C'était plus que n'eût osé espérer le chevalier de Guise, il tendit la main à Buckingham et lui demanda quelle chose il pouvait l'aire pour reconnaître un si grand service.

— Ecouter, lui dit Buckingham. je voulais, c'est une satisfaction puérile peut-être, mais c'est une chose qui me fera ^rand plaisir, je voulais trouver une occasion de porter à la fois sur mon habit toute cette cargaison de pierreries que j'ai apportées avec moi ; prêtez-moi votre place une partie de la soirée de demain; tant que le grand mogol restera masque, je ferai le grand mogol; au moment où il faudra se démasquer, je vous remlrai votre place. Nous pourrons ainsi jouer, vous ostensiblement, moi en secret, chacun notre rôle. Nous ferons un seul personnage à nous deux, voilà tout; vous souperez et je danserai Cela vous convient-il ainsi'.'

Le chevalier de Cuise trouvait la chose trop facile à faire pour refuser le marché, et tout fut arrêté entre les deux seigneurs,- comme le désirait Buckingham.

Le chevalier accepta donc, se croyant l'obligé du duc, et reconnaissant en lui son maitre, car, quoique ses folies eussent fait quelque bruit en France, il était loin encore d'approcher, pour l'extravagance surtout, d'un amoureux comme Buckingham.

Les choses furcul faites ainsi qu'il était convenu, et le duc, masqué, resplendissant au feu des lustres et des flambeaux, apparut aux regards de la reine, escorté d'une suite iiombreuse dont la majrnificence n'égalait point, mais ne déparait pas la sienne.

La langue orientale est fertile en comparaisons emphatiques et en poétiques allusions. Buckingham mil tout son art à glisser à la reine plusieurs compliments passionnes; cette situation plaisait d'autant plus à l'esprit aventureux du duc et a l'esprit romanesque d'Anne d'Autriche, qu'elle était fort dangereuse; le roi, le cardinal et toute la tour étaient là; et comme le bruit s'était déjà répandu que le duc se trouvait .au bal, chacun regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses oreilles, mais nul ne se doutait que ce grand mogol, que l'on prenait pour le chevalier de Guise, fût Buckingham lui-même. Aussi le divertissement eut-il un si prodigieux succès, que le roi ne put s'empêcher d'en témoigner sa satisfaction à madame de Chevreuse.

Enfin arriva le moment où l'on annonça que le roi était servi; c'était l'heure de se démasquer, et des salons autieul été préparés à cet effet. Le grand mogol et son porte-sabre se retirèrent dans un cabinet : le porte-sabre n'était autre que le chevalier de Guise, qui prit à son tour les habits du duc, et s'en alla souper en costume de prand mogôl, tandis que Buckingham avait pris le sien. L'entrée du chevalier fut un véritable triomphe, et il lui fut adressé force compliments sur la richesse de ses habits et sur la grâce avec laquelle il avait dansé.

Après le souper, le chevalier vint rejoindre le duc dans le cabinet où celui-ci l'attendait; là, la transformation s'opéra de nouveau. Le chevalier redevint simple porte-sabre, le duc remonta au rang de grand mogol. puis ils rentrèrent dans la salle ; il va sans dire que la richesse du costume de ce puissant souverain et le poste élevé qu'il occupait dans la .hiérarchie des têtes couronnées lui valurent 1 honneur d'être choisi par la reine pour danser avec elle. Buckingham eut ainsi, jusqu'au matin, toute liberté d'exprimer, sous le masque et dans le tumulte de la fête, des sentiments qui, grâce aux confidences préparatoires de madame de Chevreuse, n'étaient déjà plus un secret pour la reine.

Enfin, quatre heures du matin sonnèrent et le roi parla de se retirer; la reine ne fit aucune instance pour rester, car déjà, depuis quelques minutes, les cinq monarques avaient disparu et t*ec eux s'étaient évanouis l'entrain du bal et l'ornement de la lète. Anne d'Autriche regagna son carrosse; un laquais à la livrée et aux armes de la connétable se tenait à la portière pour l'ouvrir et la refermer. A la vue de la reine, il mit un genou en terre, mais, au lieu d'abaisser le marchepied, il tendit la main; la reine reconnut là la galanterie de son amie, madame dp Chevreuse ; mais cetie grain lui pressa si doucement le [ icd, qu'elle

baissa les yeux sur l'officieux serviteur et qu'elle reconnut le duc de Buckingham. Si bien préparée qu'ellt fût à tous les déguisements que le duc pouvait prendre, son clonneroent fut néanmoins si grand qu'elle poussa un cri et qu'une vive rougeur lui monta au visage; ses officiers s'approchèrent aussitôt pour savoir

la cause de celte émotion, mais la reine était déjà au fond de son carrosse avec madame de Lannoy et madame de Vcrnet. Le roi revint dans le sien avec le cardinal.

Qu'on juge si l'histoire de ce temps, riche d'aventures romanesques, d'épisodes fabuleux et d'intrigues comme celle que nous venons de raconter fidèlement, peut s'écrire comme notre histoire contemporaine, si sèche, si aride et si dénuée de chroniques, malgré 1 énorme publicité des actes journaliers qui manquait autrefois et que l'on possède aujourd'hui. Au reste, dans cette absence de publicité gît peut-être le secret de cette vie aventureuse qu'on menait alors sous le voile d'un mystère rarement éventé.

Quelques jours après, le bruit de ces différents déguisements se répandit à la cour : de plus, on apprit que le duc de Burkingham avait, dans son cabinet de l'ambassade d Angleterre, un portrait de la reine , que ce portrait était placé sous un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, et qu'un autre portrait d'Anne d'Autriche, miniature entourée de diamants, ne quittait pas sa poitrine sur laquelle il était fixé par une chaîne d'or. Son zèle fanatique pour ce portrait semblait indiquer qu'il le tenait de la reine même, et H. le cardinal, doublement jaloux, parce qu'il était doublement déçu, et comme amant et comme homme politique, passa de bien mauvaises nuits à ce propos.

Mais, de jour en jour et justement à cause de ces bruits de déguisements et de portraits, il devenait de plus en plus difficile à Buckingham de voir la reine; madame de Chcvreu.se, que Von savait être la confidente de ces chevaleresques amours, était non moins espionnée que ses Houx illustres protégés, de sorte que Buckingham, poussé a bout, résolut de tout risquer pour avoir enfin une entrevue d'une heure, seul a seul, avec Anne d'Autriche. 1

Madame de Chevrense s'informa près de la reine de quelle façon elle verrait une tentative de relte sorte ; la reine répondit qu'elle n'aiderait en rien, mais qu'elle laisserait faire; seulement il fallait qu'elle pût toujours nier la complicité. C'était tout ce que voulaient la connétable et le duc.

Il y avait à cette époque une tradition fort populaire au Louvre : c'est qu'un fantôme revenait dans le woux palais des rois. Ce fantôme était du sexe féminin et on l'appelait la Dame blanche; cette tradition fut remplacée depuis par celle non moins populaire de I Homme rouge.

La connétable proposa au duc déjouer le rôle du fantôme ; le due était trop amoureux pour balancer et il accepta à l'instant rreme. Ainsi déguisé, de l'avis de madame de l hevreuse. il pouvait biaver les plus rigides surveillants de la reine, qui, — s'il n'échappait pas à leurs regards, chose que l'on tenterait d'abord, — n'oseraient certainement soutenir sa présence et fuiraient incontestablement a sa Mie.

On discuta quelque temps pour savoir si l'entrevue aurait lieu le soir nu dans la journée.- Le duc insistait pour qu'elle eût lieu le soir. Madame de Chcvreuse prétendait que c'était trop risquer, parce que, parfois, le soir, le rot descendait chez la reine. On en référa a Anne a Autriche qui prélendit que le jour le duc perdrait tous les bénéfices de son déguisement. Elle dit, *en outre, qu'elle avait acquis l'assurance qu'on pouvait se fier a son valet de chambre, Berlin; que ce valet de chambre resterait en sentinelle et à >ortéc de voir si le roi sortait de son appartement, et que, le cas échéant, on tiendrait une porte de dègapenoot ouverte pour faire sauver le duc. Il fut donc décidé que Buckingham entrerait au Louvre vers dix leures du soir. A neuf heures, en effet, il se présenta chez madame de Ouvreuse : c'est là que la trau-Tcr-

mation devait «voir lieu; la connétable s'était chargée de confectionner le déguisement; c'était, comme on le voit, une précieuse amie.

Buckingham trouva son costume prêt ■ il consistait en un habit ou plutôt une robe blanche, d'une coupe bizarre, parsemée de larmes noires et ornée de deux têtes de mort, posées, l'une sur la poitrine, et l'autre entre les deux épaules; un bonnet étrange blanc et noir comme la robe, un immense manteau et un de ces grands chapeaux à l'espagnole, nommés sombreros, complétaient le déguisement.

Mais là s'éleva une difticulté à laquelle madame de Chevreuse n'avait pas songé : c'est qu'en voyant ce costume, qui devait le transformer d une manière si disgracieuse, la coquetterie du duc se révolta, et il déclara tout net qu'il ne paraîtrait pas devant Anne d'Autriche affublé d'un pareil accoutrement.

Le duc de Buckingham, moins grand politique que le cardinal, était plus profondément initié que lui aux choses d'amour; il savait qu'il n'y a point de passion qui, chez une femme, tienne contre le ridicule, et il aimait mieux ne pas voir Anne d'Autriche, que d'obtenir cette faveur à la condition de lui paraître ridicule.

Mais madame de Chevreuse répondit qu'il n'y avait que ce moyen de pénétrer auprès de la reine ; elle ajouta que la reine, à grand'peine, avait accordé ce rendez-vous; qu'elle attendait le duc le soir même, et qu'elle ne pardonnerait jamais à un homme, qui se disait si ardemment amoureux, d'avoir rencontré une occasion de l'entretenir, et de n'avoir pas saisi cette occasion.

D'ailleurs, peut-être la rieuse confidente d'Anne d'Autriche s'était-elle d'avance, dans sa folle imagination, fait une fêle de voir l'ambassadeur d'Angleterre, Uhomme sur lequel reposait l'avenir des deux plus puissants royaumes de l'Europe, déguisé en Dame blanche. Peut-être aussi la reine, qui se défiait d'ellemême, voulait-elle, craignant et désirant celte entrevue, trouver dans ses yeux des armes contre son cœur. . Force fut donc au duc de Buckingham d'en passer par où voulut madame de Chevreuse. 11 est vrai que, même sous cet accoutrement plus que bizarre, le duc comptait sur sa belle et noble téle ; mais celte fois encore il avait compté sans madame de Chevreuse qui, ce soir-là, paraissait bien plus favoriser les intérêts du mari que ceux de l'amant.

Madame de Chevreuse avait décidé, dans sa sagesse, q«e le duc déguiserait sa figure comme il devait déguiser le reste de son corps.

Le duc, à cette proposition, offrit de mettre un loup de velours noir. A cette époque, ce genre de masque était fort en usage pour les femmes surtout, et les hommes eux-mêmes s'en servaient quelquefois. Mais madame de Chevreuse prétendit qu«k masque pourrait tomber, et qu'alors, dans la prétendue Dame blanche, rien n'empêcherait de reconnaître le duc.

Il fallut encore que le duc cédât : le rendez-vous était à dix heures précises, et déjà un quart d'heure s'était écoulé dans ces importants débals. Le duc poussa un soupir et se livra entièrement à celle qu'il avait bien de la peine à ne pas regarder comme son mauvais génie.

Une nouvelle découverte venait d'être faite par un physicien nommé Norhlin ; c'était une pellicule couleur de chair, au moyen de laquelle on pouvait, avec une couche de cire blanche et molle, se défigurer entièrement. Cette pellicule, coupée d'après un modèle convenu, se superposait à tous les méplats du visage dont elle changeait entièrement la configuration, tout en laissant libres les yeux, la bouche et le nez Grâce à celte invention, en moins de cinq minutes, Buckingham était devenu méconnaissable même pour lui.

Cette première opération finie, on procéda au reste du déguisement. Le duc ôta son manteau, mais garda le reste de son costume par-dessus lequel il passa la longue robe blanche dont nous avons donné la description, puis il enferma ses longs cheveux dans le bonnet fantastique, recouvrit d'un loup son visage déjà recouvert de la pellicule, se coiffa de son chapeau à large bord, et jeta un grand manteau sur ses épaules. Dans cet équipage, moitié riant, moitié enrageant, il offrit le bras à madame de Chevreuse, qui devait l'introduire au Louvre.

Le carrosse de la connétable attendait à la porte. Ce carrosse était connu au Louvre et ne pouvait inspirer aucun soupçon : d'ailleurs, le duc devait être introduit par les petites entrées, c'est-à-dire par une porte, un escalier et des couloirs, réservés pour les seuls familiers de la reine et de la favorite.

Au guichet du Louvre, le valet de chambre Berlin attendait ; le concierge, en voyant le duc, demanda quel était cet homme. Madame de Chevreuse alors s'avança et dit : — Vous le savez bien, c'est l'astrologue italien qu'a fait demander la reine.

En effet, le concierge avait été prévenu de cette circonstance, et comme rien n'était plus fréquent à cette époque que ces sortes de consultations, il ne fit aucune difficulté de laisser passer le duc, trop bien accompagné, d'ailleurs, pour qu'un homme d'aussi basse condition qu'était le concierge fil la moindre observation.

Une fois le guichet passé, on ne rencontra plus personne jusque chez la reine. Celle-ci avait eu la précaution d'éloigner madame de Flottes, sa dame d'honneur, et attendait, avec une anxiété qu'on peut comprendre, celte visite qu'elle n'aurait jamais eu le courage de recevoir, si elle n'eût été fortifiée par 1 l'assu rance de son amie. A la porte, le valet Berlin abandonna madame de Chevreuse el le duc, et alla se mettr en observation sur l'escalier du roi.

Madame de Chevreuse avait une clef de l'appartement delà reine; elle n'eut donc pas besoin de frapper, elle ouvrit la porte, introduisit le duc cl entra après lui; seulement elle laissa la clef à la porte, afin que Berlin pût les prévenir en cas d'alarme

La reine attendait dans sa chambre à coucher. Le duc traversa donc une ou deux chambres et se trouva en face de celle qu'il avait tant désiré entretenir sans témoin. Malheureusement pour lui, son costume, comme nous l'avons dit. était loin d'ajouter aux charmes de sa personne; il en résulta qu'à la première vue, I effet qu il avait tant redouté fut produit, cl que la reine, quelle que fut sa frayeur, ne put s'empêcher de rire. Alors Buckingham vit qu'il n'avait pas de meilleur parti à prendre que d'entrer dans l'humeur joyeuse de ,a • u r , H jj con , roença a f a , re i es nonne ,irs de „a personne avec tant d'esprit, de gaieté, di

ffoûl, et, par-dessus tout cela, tant d'amour, que les dispositions d'Anne d'Autriche changèrent bientôt, et qu'elle oublia le ridicule du personnage, pour se laisser prendre seulement à son langage spirituel et passionné.

Buckingham s'aperçut du changement qui s'opérait dans l'esprit d'Anne d'Autriche, et il en profila avec son habileté ordinaire; il rappela à la reine que le but de cette entrevue était une lettre confidentielle qu'il avait à lui remettre de la part de sa belle-soeur, et la supplia — cette lettre ne devant être connue de personne — d'éloigner même sa fidèle amie, madame de Chevreuse.

La reine alors, qui sans doute désirait du fond du cœur le tête à-léte autant que Buckingham, ouvrit la porte de son oratoire et y entra, laissant la porte ouverte, mais en faisant signe à Buckingham de la suivre. A peine le duc fut-il dans l'oratoire, que madame de Chevreuse. sans doute en compensation des tribulations qu'elle lui avait fait souffrir jusque-là, referma doucement la porte derrière eux.

Était-ce un mouvement de pitié pour le pauvre amant? était-ce une convention arrêtée d'avance avec le noble duc? Madame de Chcvreuse avait-elle, comme Bidon, pitié des maux qu'elle avait soufferts? ou bien quelque nouveau nœud de diamant avait-il réchauffé son zèle pour le magnifique ambassadeur? C'est ce que la chronique ne dit pas.

Bix minutes à peu près s'étaient écoulées depuis que le duc cl Anne d'Autriche étaient enfermés dans l'oratoire, lorsque le valet de chambre Berlin entra tout pâle et tout effaré en criant : le roi!

Madame de Cbevreuse s'élança vers la porte de l'oratoire et l'ouvrit en criant à son tour : le roi!

Buckingham, dépouillé de sa robe magique, son visage naturel encadré dans ses longs cheveux, vêtu seulement de son costume, toujours si élégant et chevaleresque, était aux pieds de la reine. A peine s'étaitil trouvé en tête à lêlc avec elle, qu'il avait jeté loin de lui son déguisement, abandonné son bonnet ridicule, ôté son masque, enlevé la pellicule, et s'était, au risque de ce qui pouvait en arriver, montré tel qu'il était, c'est-l-dire comme un des plus beaux et des plus élégants cavaliers qui fussent au monde.

On comprend qu'alors Anne d'Autriche, à son tour, s était livrée au sentiment qu'elle avait inutilement espère combattre : aussi la connétable retrouvait-elle le duc à ses pieds.

Cependant il n'y avait pas de temps à perdre, le valet de chambre ne cessait de crier: le roi! le roi ! Madame de Cbevreuse ouvrit un petit couloir qui conduisait de I oratoire au corridor commun. Le duc s'y élança en emportant toute sa défroque de Bame blanche. Berlin et madame de Chevreusc l'y suivirent, la" reine referma la porte, rentra dans sa ch'jmbre, et, les forces lui manquant, tomba sur un fauteuil et attendit.

Le duc et le valet de chambre voulaient sortii à l'instant même du Louvre; mais madame de Cbevreuse les retint; c'était une femme de résolution, qui, dans quelque circonstance que ce fût, ne perdait jamais la léte; elle arrêta le duc, le força de revêtir de nouveau sa robe, son bonnet et son masque ; puis, lorsqu il fut déguisé à sa couvenance, elle ouvrit la porte qui donnait sur le corridor, et lui rendit la liberté

Mais Buckingham n'était pas au bout des traverses que lui réservait cette soirée. Arrivé à l'extrémité du corridor, il y rencontra des gens du petit service; il voulut alors retourner en arrière, mais son manteau tomba. Heureusement ce qu'avait prévu madame de Cbevreuse se réalisa aussitôt. En voyant celle robe funèbre semée de larmes et de lëles de mort, les gens du petit service poussèrent de grands cris et s'enfuirent en criant qu'ils avaient vu la Femme blanche. Buckingham comprit qu'il fallait profiter de leur frayeur et jouer le tout pour le tout : il s'élança à leur poursuite, et, taudis qu ils fuyaient par des dégagements connus d'eux seuls, et que Berlin ramassant le manteau et le chapeau les emportait précipitamment dans sa chambre, il atteignit l'escalier, gagna la porte, et se trouva dans la rue.

Madame de Chevreuse rentra chez Anne d'Autriche, enchantée du succès de sa ruse et riant aux éclats Elle trouva la reine encore pâle et tremblante sur le même fauteuil <>ii elle étail tombée.

Heureusement le valet de chambre Bertin s'était trompé : le roi avait bien quitté son appartement, mais ce n'était point pour descendre chez la reine; ayant, le lendemain, une grande chasse au vol, il avait voulu, pour ne pas perdre de temps, aller coucher au lieu du rendez-vous. Eu conséquence, il avait passé devant la porte de la reine, mais ne s'était pas même arrêté pour prendre congé d'elle, devant revenir le jour suivant au Louvre.

A son retour, il apprit que la fameuse Bame blanche avait été vue par les gens de service Louis XIII était superstitieux et croyait aux apparitions, et à celle-ci surtout, qui était traditionnelle; il fit venir les gens qui avaient vu le fantôme, leur demanda les détails les plus circonstanciés sur ses allures et son costume, et, comme leur récit se trouvait en harmonie avec celui qu'il avait entendu faire vingt fois étant enfant, il n'émit aucun doute sur la réalité de l'apparition.

Mais le cardinal était moins crédule que le roi. 11 se douta que quelque nouvelle tentative de Buckingham était cachée sous cette étrange aventure, et, par l'entremise de Bois-Boberl, ayant séduit Patrice O'Beilly, valet de chambre du duc, il en obtint les renseignements qu'il désirait sur l'étrange événement que nous venons de rapporter (1).

Sur ces entrefaites, le roi Jacques VI mourut le 8 avril 1625, et Charles I", âgé de vingt-cinq ans, monta sur le trône.

Buckingham, en apprenant cette mort inattendue, reçut en même temps l'ordre de presser le mariage Ce n'était pas là l'aflairc du favori, qui voulait rester le plus longtemps possible à Pans ; il avait compté être aidé dans ce projet parles difficultés que faisait la cour de Rome d'accorder la dispense. Mais le cardinal, qui avait autant à cœur d'éloigner Buckingham de Paris que celui-ci aurait souhaité d'y rester, écrivit au pape que, s'il n'envoyait pas cette dispense, le mariage se ferait sans sa pu-mission; et 1a dis pense fut envoyée courrier par courrier.

(1) Archive» de b pol.c«.

e s'en aller.

Six semaines après la mon du roi Jacques, le mariage se fit. M. de Chevreuse fut choisi pour représenter Charles l", dont il était parent par Marie Sluart, et, le li mai, la bénédiction nuptiale fut donnée à Madame Henriette, sœur du roi, et à son époux provisoire, par le cardinal de la Rochefoucauld . fat un théâtre construit devant le portail de Notre-Barae.

Charles 1" avait hâte de voir sa femme ; aussi, presque aussitôt, la cour se mit-elle en route pour conduire la jeune reine jusqu'à la ville d'Amiens. Ce fut dans cette ville qu'arriva la fameuse aventure du jardin, aventure, qu'à quelques détails près, on trouve consignée de la même façon dans Laporte, dans madame de Mottevdle et dans Tallemant des Béaux.

Les trois reines, Marie de Médiat, Anne d Autriche et Madame Henriette, n'ayant point trouvé dans la ville un logis assez considérable pour les recevoir toutes trois, avaient pris des hôtels séparés. Celui d Anne d'Autriche était situé près de la Sdmme, avec de grands jardins qui descendaient jusqu'à la rivière; il était donc en général, à cause de son étendue et de sa situation, le rendez-vous des deux autres princesses, et par conséquent du reste de la cour. Buckingham, qui avait tout fait pour retarder le départ de Paris, avait de nouveau remis toutes ses batteries en jeu pour empêcher le départ d'Amiens : bals, fêtes, plaisirs, excursions qui fatiguent, repos après la lassitude, servaient de prétexte à l'ambassadeur et même aux reines, qui trouvaient la vie qu'on menait là bien autrement agréable que celle du Lfcuvre. Ajoutons que le roi et le cardinal avaient été forcés de les quitter, et, depuis trois jours, étaient partis pour Fontainebleau. • Un soir donc que la reine, qui aimait fort à se promener tard, dit la chronique, avait prolonge sa*promenade dans les jardins, par un temps magnifique, il advint une de ces aventures qui n'ont point assez de

Duckinpliam offrit If hra« à midaetie di» ChevrfU'-e, qui detuit l'introduire m l.nuvre - PV.k 22.

notoriété pour perdre tout à l'ail, de fortune ou d'existence, ceux auxquels elles arrivent, mais qui laissent

[ tendant toute leur vie un doute sinon une tache sur leur réputation. Aujourd'hui, il est vrai, le doute est levé, es témoignages sont venus avec le temps, et la postérité a porté son jugement. Aujourd'hui l'innocence de la reine est reconnue par les historiens les plus hostiles à la monarchie; mais les contemporains en jugèrent bien autrement, aveuglés qu'ils étaient par la soif du scandale, ou rendus malveillants par l'esprit de parti.

Le duc de Buckingham donnait la main à la reine, et milord Hich accompagnait madame de Chevreuse Après un grand nombre de tours, d'allées et de venues, la reine, qui s'était assise, et autour d'elle toutes les dames de sa maison, se leva, reprit la main du duc et s'éloigna. Elle n'avait invité personne à la suivre, et personne ne la suivit; mais, comme il faisait nuit close, la reine et son cavalier disparurent bientôt derrière une charmille. Au reste, cette disparition, ainsi qu'on le pense bien, n'était pas demeurée inaperçue : on échangeait déjà quelques sourires malins et quelques coups d'œil expressifs, quand tout à coup on entendit un cri étouffé et l'on reconnut la voix de la reine. Aussitôt Putange, son premier écuyer, sauta pardessus la charmille l'épée à la main, et vit Anne d'Autriche qui se débattait aux bras de Buckingham. A la vue de Pulange, qui accourait en le menaçant, le duc, forcé d'abandonner la reine, dégaina à son tour. Mais la reine se jeta au-devant de Putange, criant en même temps à Buckingham qu'il eût à se retirer à l'instant même pour ne pas la compromettre. Buckingham obéit; il était temps : toute la cour accourait et allait être témoin de son insolence; mais lorsqu'on arriva, le duc avait disparu. — Ce n'est rien, dit la reine aux ersunnes de sa suite; le duc de Buckingham s'était éloigné en me laissant seule, et j'ai eu si grand'peur e me trouver ainsi perdue dans l'obscurité, que j'ai poussé ce cri qui vous a fait accourir. On fil semblant de croire à cette version, mais il est inutile de dire que la vérité trauspira. Laporte ra-

conte, en toutes lettres, que le duc s'émancipa jusqu'à vouloir caresser la reine, et Tallemant des Réaux, très-malveillant au reste pour la cour, va plus loin encore.

Ni le bal de madame de Chevreuse, ni l'apparition de la Dame blanche n'approchèrent, pour l'éclat et pour le scandale, de cette désespérante affaire; les suites en furent terribles pour les deux amants : Buekingham lui dut probablement une prompte et sanglante mort, et la reine en souffrit pendant tout le reste de sa vie.

Le lendemain était Gxé pour le jour du départ; la reine-mère voulut reconduire sa fille pendant quelques lieues encore. La voiture était composée de Marie de Médicis, d'Anne d'Autriche, de Madame Henriette et de la princesse de Conty. La reine-mère et Madame Henriette étaient dans le fond, Anne d'Autriche et la princesse de Conty sur le devant.

Arrivées au lieu de la séparation, les voitures s'arrêtèrent. Le duc dé Ruckingham, qui. selon toute probabilité, n'avait pas vu la reine depuis l'aventure de la veille, vint ouvrir la portière et offrit la main a Madame Henriette pour la conduire dans le carrosse qui lui était destiné et où l'attendait madame de Chevreuse, qui devait l'accompagner en Angleterre. Mais à peine le duc l'eul-il déposée a sa place, qu'il revint vivement, rouvrit la portière une seconde fois, et. malgré la présence de Marie de Médicis et de la princesse de Conty, prit le bas de la robe de la reine Anne d'Autriche et le baisa à plusieurs reprises, puis, sur l'observation de la reine, que cette étrange marque de son amour la pouvait compromettre,* le duc se releva et s'enveloppa un instant dans les rideaux de la voiture. Alors on s'aperçut qu'il pleurait, car si l'on ne pouvait voir ses larmes, on entendait ses sanglots. | : , reine n'eut pas le courage de se con-

U rein»' «-tait au lit. et madame de l.imiu) étltt debout à ton chevet. — tV.r 26.

tenir plu* ongtemps, et, pour cacher les pleurs qui s'échappaient de ses paupières, elle porta son mouchoir a se.' yeux. Enfin, comme s'il eut pris une résolution soudaine, comme si, par un violent effort, il se fût vaincu lai-même, liuckingham, sans aucun autre adieu et sans observer l'étiquette, s'arracha de la voiture de la reine, s'élança dans celle de Madnme Henriette, et donna l'ordre de partir.

Anne d'Autriche revint a Amiens, n'essayant même pas de cacher sa tristesse Elle croyait cet adieu le dernier, elle se trompait.

En arrivant à Boulogne, Buckingham trouva la mer complaisante, si grosse et si tempétueuse, qu'il lui fut impossible de partir. La reine, de son côté, apprenant ce retard à Amiens, envoya aussitôt Laporte a Boulogne, sous le prétexte d'avoir des nouvelles de Madame Henriette et de madame de Chevreuse. Il était évident que la ne se bornait pas la mission du fidèle porte-manteau, et que l'intérêt royal s'étendait encore à une autre personne.

Le mauvais temps dura huit jours. Pendant ces huit jours, Laporte fit trois voyages à Boulogne, et, pour ue le courrier de la reine n'éprouvât point de retard, M. de Chaulnes, gouverneur provisoire de la ville 'Amiens, faisait tenir les portes ouvertes toute la nuit.

Au retour de son troisième voyage, Laporte informa la reine que le même soir elle reverrait Ruckingham. Le duc avait annoncé qu'une dépêche, qu'il avait reçue du roi Charles I", nécessitait une dernière conférence avec la reine-mère, et qu en conséquence il allait partir dans trois heures pour Amiens. Ce relard de trois heures était nécessaire pour donner le temps a Laporte de prévenir la reine. Le duc la faisait supplier, en outre, au nom de son amour, de s'arranger de façon a ce qu'il la trouvât seule.

Celte demande mit Anne d'Autriche en grand émoi. Cependant il est probable que le duc eût oh: nu

Digitiz-ed by Gc

l'entrevue qu'il désirait , car la reine, sous prétexte que son médecin devait la saigner, avait déjà invité tout le monde à-se retirer, lorsque Nogent Beaulru entra et dit tout haut que le duc de Buckingham et milord Bich venaient d'arriver chez la reine-mère pour affaire de conséquence.

Cette nouvelle, annoncée publiquement, renversait tous les projets d'Anne d'Autriche ; il était difficile liaintenant qu'elle demeurât seule sans donner des soupçons sur le motif qui lui faisait désirer la solitude £lle appela donc son médecin et se fit réellement saigner, espérant que cette opération éloignerait tout le monde; mais, quelques instances qu'elle pût faire, et quelque désir qu'elle exprimât de se reposer, elle ne put éloigner la comtesse de Lannoy, que la reine avait quelques motifs de croire vendue au cardinalduc. Elle attendit donc dans une inquiétude croissante ce qui alfait arriver

A dix heures, on annonça le duc de Buckingham.

f.a comtesse de Lannoy ouvrait déjà la bouche pour dire que la reine n'était pas visible; mais la reine, craignant sans doute quelque éclat de la part du duc, donna l'ordre de faire entrer.

A peine cette permission fut-elle transmise à celui qui la sollicitait, que le duc se précipita dans la chambre.

La reine était au lit et madame de Lannoy debout à son chevet.

Le duc demeura attéré en voyant que la Veine n'était pas seule, comme il s'y attendait; son visage était si bouleversé, qu'Anne d'Autriche eut pitié de lui et lui ait en espagnol quelques mots de consolation, lui expliquant qu'elle n'avait pas pu demeurer seule, et que sa dame d'honneur était restée dans sa chambre presque malgré elle.

Alors le duc tomba à genoux devant le lit, baisant les draps avec des transports si violents, que madame de Lannoy lui fit observer que ce n'était pas la coutume en France de se conduire ainsi à l'égard des têtes couronnées.

— Eh ! madame, répondit alors le duc avec impatience, je ne suis pas Français, et les coutumes de la France ne peuvent nf engager; je suis le duc Georges-Villiers de Buckingham. ambassadeur du roi d'Angleterre, et par conséquent représentant moi-même une téle couronnée. En cette qualité, continua-t-il, il n'y a ici qu'une personne qui ait le droit de me donner des ordres, et cette personne, c'est la reine.

Alors se retournant vers Anne d'Autriche :

— Oui, madame, reprit-il, ces ordres, je les attends à vos genoux, et j'y obéirai, je le jure, à moins qu'ils ne me commandent de ne plus vous aimer.

La reine embarrassée ne répondait rien, et essayait inutilement d'armer son regard d'une colère qu'elle n'avait pas dans le cœur. Ce silence indigna la vieille dame, qui s'écria :

— Jésus Dieu 1 madame, n'a-t-il pas osé dire à Votre Majesté qu'il l'aimait !

— Oh oui ! oui ! s'écria Buckingham, oui, madame, je vous aime, ou plutôt je vous adore à la manière dont les hommes adorent Dieu ; oui. je vous aime, et je répéterai l'aveu de cet amour à la face du monde enlicr, parce que je ne sais pas de puissance humaine ni divine qui puisse m' empêcher de vous aimer. Et maintenant, ajoutal-il en se relevant, je vous ai dit ce que j'avais à vous dire, et je n'ajouterai plus qu'une chose, c'est que mon seul but désormais sera de vous revoir, que j'emploierai tous les moyens pour cela, et que j'arriverai à ce but, malgré le cardinal, malgré le roi, malgré vous-même, dusse-je", pour réussir, bouleverser l'Europe.

El, a ces mots, saisissant la main de la reine et la couvrant de baisers, malgré les efforts qu'elle faisait pour la retirer, le duc s'élança hors de l'appartement.

A peine la porte se fut-elle refermée derrière lui, que toute la force qui avait soutenu Anne d'Autriche en présence du duc l'abandonna, et qu'elle se laissa retomber sur son oreiller en éclatant en sanglots et en ordonnant à la comtesse de Lannoy de se retirer.

Alors elle fil appeler dosa Estefania, en qui elle avait la plus entière confiance, lui remit une lettre et une cassette, et lui ordonna d'aller porter I une et l'autre au duc. La lettre suppliait Buckingham de partir, la cassette contenait les aiguillettes ornées de douze ferrets de diamants qu'elle avait reçuss du roi à propos du bal de madame de Chevreuse, et que la reine, on se le rappelle, aviit portées à celle soirée.

Le lendemain, Anne d'Autriche prit congé de Buckingham devant toute la cour, et celui-ci, satisfait du gage d'amour qu'il avait reçu, se conduisit avec toute la circonspection que la plus scrupuleux étiquette aurait pu exiger de lui.

Trois jours après la mer se calma, et force fut à Buckingham de quitter la France, où il laissa à la fois la réputation du plus extravagant, mais aussi du plus magnifique seigneur qu'on y eût jamais vu.

Cependant, l'aventure d'Amiens porla ses fruits; le cardinal en fut awrti et la raconta au roi, dont il exalta la colère jusqu'à la fureur. C'était une chose singulière que celte habileté du minisire à incruster ses passions personnelles dans le cœur de son maître, ou plutôt de son esclave; toute la vie de Richelieu s'usa à cette manœuvre, et le secret de son autorité est là. Louis Mil. qui tion-seulemeiil n'aimait plus la reine, mais qui, par les raisons que nous avons dites, commençait peut-être à la détester déjà, et qui était encoujragé dans celte malveillance naissante par les anciennes menées de la reine-mère et par les manœuvres journalières de son ministre, fil aussitôt une exécution parmi les serviteurs de la reine, et la persécution, qui avait été sourde jusque-là, se mit à éclater tout d'un coup.

Madame de Vernet fut congédiée et Putange fut chassé.

Comme on le pense bien, madame la connétable, qui avait suivi la reine d'Angleterre à Londres, manqua à Anne d'Autriche dans cette grave circonstance.

Toutes ces imprudences de la jeune reine servaient fort la reine-mère dans ses projets : tout en ayant l'air de chercher à réunir les deux époux, elle se mit à envenimer l'affaire par un procédé qui extérieurement semblait des plus délicats et des plus obligeants pour sa belle-fille ; elle laissa d'abord le roi faire a son loisir toutes les exécutions domestiques que nous avons rapportées, puis elle le prit à part et voulut lui prouver que la reine était innocente, que ses relations avec Buckingham n'avaienl jamais dépasse les

bornes de la simple galanterie, soutenant que d'ailleurs elle avait toujours été trop bien entourée poui mal faire. Ce qui était, on en conviendra, une assez mauvaise raison à donner à la jalousie d'un mari Enlin elle ajouta qu'il en était d'Anne d'Autriche comme d'elle-même, qui, dans sa jeunesse, avait parfois, grâce à la légèreté inhérente au premier âge de la vie, pu donner d'elle de fâcheuses impressions à son époux Henri IV, sans que cependant, en face de sa conscience, elle ait jamais rien eu â se reprocher.

Or, quelque respect filial que Louis XIII eût pour sa mère, il était évident qu'il savait à quoi s'en tenir sur sa prétendue innocence.

Aussi, l'on comprend combien peu de pareils raisonnements eurent d'influence sur le roi, ou plutôt, au contraire, quelle influence ils eurent. Louis XIII savait les déguisements de Buckingham et les artifices de madame de Chevrcuse, tout lui ayant été expliqué par le cardinal, qui lui avait mis sous les veux le rapport qu'il s'en était fait faire, et" dont la réfutation eût donné quelque peine à un logicien plus sévère que ne l'était Marie de Médicis. Louis XIII, au lieu de se calmer aux prétendues atténuations de sa mère, redoubla donc de sévérité, et renvoya de la maison d'Anne d'Autriche jusqu'à Laporte lui-même, serviteur trop fidèle, qui, s'il n'avait pas aidé, avait du moins tu les intrigues coupables ou innocentes de sa maitresse. On ne laissa près de ta reine que madame de la Boissière, duègne aussi farouche que le fut plus tard madame de Navailles. De ce moment la reine se trouva donc, pour ainsi dire, gardée à vue.

Quelques auteurs assurent qu'avant son départ de Paris. Buckingham avait, en dessous main, reçu l'avis de se retirer au plus vite, sous peine d'une de ces démonstrations qui n'étaient point rares en ce tempslà, et dont Saint-Mégrin et Bussy d'Amboise avaient été victimes (B). Buckingham comprit le conseil et le méprisa malgré son importance. En effet, on n'eût point officiellement arrêté et puni un ambassadeur; mais un galant coureur d'aventures pouvait, pendant une nuit, dans un rendez-vous, devenir l'objet d'une vengeance que Richelieu ni le roi n'auraient pu empêcher et se seraient bien gardes de punir, et que Charles I* r lui-même n'eût pu attribuer qu'à la mauvaise étoile de son favori.

Cependant, non-seulement une persécution ouverte se manifestait à l'égard d'Anne d'Autriche, mais ncore une conspiration sourde se tramait dans l'ombre. Le cardinal avait été prévenu par madame de Lannoy. son espionne près de cette princesse, que la reine n'avait plus les ferret^ de diamants qu'elle nvait reçus du roi, et que selon toute probabilité ces frrrets avaient été envoyés par elle à Buckingham. pendant la nuit qui avait suivi sou retour de Boulogne.

Bichelieu écrivit aussitôt à lady Clarick, qui avait été la maîtresse de Buckingham, pour lui offrir cinquante mille livres si elle parvenait à couper deux des douze ferrets et à les lui envoyer.

Quinze jours après, Richelieu reçut les deux ferrets. Lady Clarick, à un grand bal où se trouvait le duc, avait profilé de la foule pour les couper sans que celui-ci s'en aperçût.

Le cardinal fut enchanté : il tenait enfin sa vengeance ; il le croyait du moins.

Le lendemain, le roi annonça à la reine qu'une fête donnée par les échevins de Paris allait avoir lieu à l'Hôtel de Ville, et la pria, pour faire à la fois honneur aux échevins et à lui, de se parer des ferrets de diamants qu'il lui avait donnés. Anne d'Autriche répondit simplement au roi qu'il serait fait selon son

désir.

Le bal était pour le surlendemain ; la vengeance du cardinal ne devait donc pas se faire attendre.

Quant à la reine, elle paraissait aussi tranquille que si aucun danger ne la menaçait. Le cardinal ne comprenait rien à cette tranquillité qui, dans sa conviction, n'était qu'un masque à l'aide duquel, grâce à un grand empire sur elle-même, elle parvenait à cacher son inquiétude.

L'heure du bal arriva. Le roi eije cardinal étaient venus de leur côté, la réception ayant été ainsi réglée; la reine devait venir du sien. A onze heures, on annonça la reine.

Tons les yeux se tournèrent aussitôt vers Sa Majesté, et surtout, comme on le pense bien, ceux du roi et du cardinal.

La reine était resplendissante : elle était habillée à l'espagnole, d'un habit de salin vert brodé d'or et d'argent ; elle portait des manches pendantes, renouées sur les bras avec de gros rubis qui lui servaient de boutons ; elle avait une fraise ouverte qui laissait voir sa gorge, qu'elle avait admirablement belle; elle était coiffée d'un petit bonnet de velours vert surmonté d'une plume de héron, et par-dessus tout cela retombaient gracieusement de son épaule ses aiguillettes ornées de leurs douze ferrets de diamants.

Le roi s approcha d'elle, sous prétexte de lui faire compliment sur sa beauté, et compta les ferrets : il n'en manquait pas un seul.

Le cardinal demeura stupéfait; les douze ferrets étaient sur l'épaule delà reine, et, cependant, il en tenait deux dans sa main crispée de colère.

Voici le mot de l'énigme.

En revenant de la fête et en se dévêtant, Buckingham s'était aperçu de la soustraction qui lui avait été faite. Sa première idée fut qu'il était dupe d'un vol ordinaire : mais, en y songeant, il devina bien vite que les ferrets avaient été enlevés dans une intention bien autrement dangereuse, dans un but bien autrement hostile. Il avait aussitôt donné l'ordre qu un embargo fût mis sur tous les ports d'Angleterre, et fit faire défense à tout patron de bâtiment de mettre à la voile, sous peine de mort.

Peûdant qu'on se demandait avec étonnement et presque avec terreur la cause de cette mesure, le joaillier de Buckingham faisait en grande hâte deux ferrets exactement pareils à ceux qui manquaient; la nuit suivante, un léger bâtiment, pour lequel seul la consigne avait été levée, faisait route vers Calais ; et, douze heures après le départ de ce bâtiment, ( embargo était levé

H en résulta que la reine reçut les ferrets douze heures avant l'invitation que lui fil le roi de s'en parer à l'Hôtel de Ville.

De là venait celte suprême tranquillité que ne pouvait comprendre le cardinal. Le coup était tenible pour lui : aussi, dès ce moment, jura-t-il la perte des deux mystificateurs. Noua allons voir de quelle manière il ré#"*it dans ce double projet.

Nous avons dit comment Marie de Médiris, dans son éternel et avide besoin de pouvoir, prenait a tâche de souffler la discorde entre ses enfants, séparant ainsi par les soupçons le mari de sa femme. Mais Buckingham parti, mais la conspiration des ferrets éveillée, Louis XIII se tenait pour parfaitement rassuré a l'endroit du duc; la reine-mère craignit en conséquence, entre son fils et sa belle-fille, un rapprochement

3ui, dans ses calculs, devait annihiler son influence. Elle jeta donc de-nouveau les yeux sur le duc d'Anjou, ont elle résolut de faire pour la seconde fois un fantôme de meurtre et d'adultère aux yeux jaloux et prévenus de Louis XIII.

Louis X I 11 avait été détourné de ses soupçons à l'égard de son frère par toutes les folies de Buckingham, mais cependant il ne les avait jamais entièrement chassés de son cœur. Aussi, aux premiers mots qui lui revinrent d un rapprochement entre Gaston et Anne d'Autriche, le vieux levain qui depuis longtemps s'aigrissait en lui se remit à fermenter de nouveau. La reine-mére et Richelieu, dont les intérêts étaient les mêmes dans cette circonstance, réunirent leurs efforts pour augmenter la jalousie du roi. Mille rapports officieux revinrent de tous côtés a Louis XIII ; ces rapports disaient qu'Anne d'Autriche, lasse de sa stérilité, belle, jeune et de sang espagnol, ne trouvant pour répondre à l'ardeur de ses sens qu'un mari froid et mélancolique, rêvait, comme la fin de son esclavage, la mort de Sa Majesté, el, celte mort arrivant, avait arrêté d'avance une union plus en harmonie avec ses goûts et son humeur. Louis XIII se crut aussitôt entouré de conspirateurs, il ne pouvait donc être mieux disposé selon les désirs de la reine-mère et du cardinal pour punir cruellement. Il ne manquait qu'un complot : flelui de Chalais éclata

Page 1