‹ Louis XIV et son siècleChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le duc d'Orléans rentre à Paris. — Projet d alliance enlre la maison de Vendôme et Manrin. — Succès de l'ennemi. — La reine part pour Compiègne avec set deux Gis, le cardinal et M. le Prince. — Dispositions de Condé. — Brouille de •i.i/ u m et lui. — Los deux imprimeurs. — René Duplessis. — Les Mazarins et les Frondeurs. — Le souper interrompu. — Les visites à Compiègne. — Succès du duc d'Ilarcourt. — Rentrée de la cour à Pans. — Joie de la populace. — Nouvelle brouille entre Condé et Maurin. — Affaire des tabourets. — Mécontentement et vengeance de M. le Prince. — Madame do Clicvreuse et Mazarin. — Ucmartbcs auprès du coadjuteur. — Lntrevue de Gondy avec la reine. — Démonstrations amicales de Mazarin. — Conventions menaçantes pour Condé. — Désespoir amoureux de Honneur. — Madame de Chtvr use le console. — Il entre dans le complot contre M. le Prince. — Virile de Condé i h reine. — Il est arrêté avec son frère. — Conséquences de cette arrestation.

endant que ces choses se passaient, la reine, peu pressée de rentrer à Paris, où pleuvaient sur elle et sur son ministre les

Ïiamphlets les plus insolents, était restée à Saint-Germain, et c duc d'Orléans, seul de toute la famille royale, était revenu prendre sa résidence habituelle au Luxembourg.

Il n'y avait plus de guerre flagrante, mais tout cependant était à peu prés demeuré dans le même état. Le duc de Beaufori était toujours le Roi des Halles. Le coadjuteur, qui, seul parmi tous les stipulants, n'avait rien demandé pour lui, était demeuré l'homme populaire par excellence. Madame de Longueville avait transporté sa cour de I Hôtel de Ville dans son hôtel. M. de Condé, qui s'était rapproché d'elle, venait la voir de temps en temps, et à chaque voyage elle reprenait sur lui un peu de celte influence qu'elle avait eue autrefois. La duchesse de Chevreuse était rentrée à l'hôtel de Luynes, et, suppléant à sa beauté passée par celle de sa fille, qui alors était dans tout son éclat, elle l'avait à peu prés donnée pour maîtresse au coadjuteur. On frondait plus que jamais, car maintenant la fronde était bien plus qu un parti, c'était une mode.

Au milieu de tout cela courait le bruit que M. de Vendôme, qui, grâce aux traités, était rappelé de son exil, venait d'arrêter un projet d'alliance entre le cardinal et sa maison. On disait que le duc de Mercœur, son fils aîné, allait épouser Victoire Mancini, l'aînée des trois sœurs, et la chose paraissait si incroyable à tout le monde, que tout le monde la croyait. Ainsi commençait à se réaliser la prédiction du duc de Villeroy à propos de ces trois petites filles arrivées un soir d'Italie.

Fendant ce temps, l'ennemi, prolilant du rappel des troupes vers Paris, prenait sa revanche de la bataille de Lens en s' emparant d'Ypres et de Saint-Venant.

La reine annonça alors qu'elle quittait Saint-Germain avec ses deux fils pour aller coucher à Chantilly et continuer ensuite son chemin vers la frontière. On sait déjà ce que c'était que la frontière de France pour le roi et la reine. Tous deux s'arrêtèrent à Compiègne. Le cardinal et le prince de Condé poussèrent jusqu'à la Fère pour y passer la revue des troupes que l'on dirigeait vers les Flandres.

Nais là, les conseils que le prince atait reçus pendant ses visites à madame de Longucville portèrent leurs fruits.

Le prince, nous l'avons dit, était un homme d'esprit et surtout d'imagination, brave, mais mobile, avide de toutes les gloires, mais facilement rassasié de celles qu'il avait conquises. Or, à vingt-sept ans, il avait mérité le titre de grand capitaine. Sa réputation dans les armes balançait celle de Turenne. Il voulut conquérir celle de grand politique et lutter avec Mazarin.

C'est que madame de Ungueville loi avait montré sa position claire comme le jour. Tous ceux qui avaient

servi contre la cour étaient rentrés en faveur, et encore avaient fait leurs conditions pour y rentrer. Lui. l'avait servie et u avait rie 11 obtenu, pas même ce chapeau de cardinal dont il avait si grande hâte de coiffer son frère.

Il y avait plus : ce frère cadet, mal fait, mal venu, ignorant aux choses de guerre et de politique, avait été, grâce à son nom, nommé généralissime des troupes de l'aris. Un instant il avait régné, lui troisième ou quatrième, dans la capitale de France. Qtteot donc fait â sa place Condé, homme de guerre, homme de génie? Il eût régné seul et fût peut-être resté roi.

b ailleurs, cette alliance des Vendôme axe Mazarin le gênait. M. de Beaufort, moins grand homme de guerre que lui, mais aussi brave et plus populaire, visait à la place qu'il occupait. S'il y avait quelques obstacles pour y atteindre, Victoire Mancini allait les écarter.

Aussi, pendant son séjour à Compiègne, le prince avait-il témoigné beaucoup de mauvaise humeur. A la Fère, cette mauvaise humeur s'augmenta, Ma/arin commençait â s'impatienter des exigences du grand capitaine. Il se fâcha. Condé ne cherchait qu'une occasion pour rompre; il rompit.

Le comte d'Harcourt. cadet du duc d'Elbœuf. qui avait déjà, comme nous l'avons dit, succédé à M. de la Motte dans le commandement de l'armée d Espagne, fut choisi pour remplacer Condé à l'armée de Flandre, et le prince se retira dans son gouvernement de Bourgogne, mécontent de tout, des hommes et des choses : des choses qui devenaient trop petites, et des hommes qu'on faisait trop grands.

Pendant ce temps, les,j>amphleU> allaient leur train : de ceux qui étaient faits contre Mazarin, tout le monde riait et nul n'en prenait souci; mais de ceux qui étaient faits contre le roi, la reine et la religion, on s'en inquiétait quelquefois.

Deux imprimeurs mirent au jour, vers cette époque, deux ouvrages ou la reine était si mal traitée, que la justice s'en émut. L'histoire a conservé le nom d'un de ces imprimeurs et d'un de ces ouvrages: l'imprimeur s appelait Marlot; l'ouvrage était intitulé : le Custode du Ut de la fine La Tournelle fit le^rrocès aux deux coupables et les condamna à être pendus en Grève. Le jugement etsii ur le point de s'exécuter, le peuple entourait la potence; celui qui devait être pendu le premier avait déjà la corde au cou et le pied sur l'échelle, lorsqu'il s'avisa de crier qu'on le faisait mourir, lui cl son compagnon, pour avoir débité des vers contre Mazarin. Le peuple prit les paroles au vol, jeta de gi ai; !s cris, se rua vers le gibet et emporta en triomphe les deux condamnés, qui, au coin de la première rue, se dérobèrent à l'ovation et gagnèrent prudemment an pied. On voit que le cardinal avait agi sagement en passant par Compiègne pour revenir à Taris.

Cependant toutes ces démonstrations frondeuses vexaient fort les partisans du cardinal, qui, en l'absence de leur patron, étaient rentrés à Paris. Au nombre de ces partisans était René du Plessy, marquis de Jarzé, seigneur Duplessis Bourré, nommé capitaine des gardes du corps du roi en 1648. C'était un des hommes les plus spirituels de la cour e.i le rival pour les bons mots d'Angévins, du prince de Guéménée et de Baulru. U se mit dans l'esprit de lutter contre cette tendance rebelle et d'accoutumer le peuple de Paris à ce nom de Mazarin, qui lui inspirait une si vive repulsion. Plusieurs jeunes gens, appartenant comme lui à la faction des petits maîtres dont M. le Prince était le chef, entrèrent avec lui dans le complot. C'étaient M. de Candale, Louis-Charles Gaston, de Nogaret. de la Valette, M. de Bouteville, François-Henri de Montmorency, fils du Bouteville décapité pour s'être battu en duel contre Bussy d'Amboisc, Jacques de Sluer, marquis de Saint-Mesgrin, dont un des ancêtres avait été assassiné autrefois par 'ordre du duc de Guise, et encore plusieurs aunes jeunes fous aux grands noms qui s appelaient Manicamp. Ruvigny, Souvrè, Rochechouarl, Vineville, et qui entretenaient en folies de pages le courage dont ils étaient toujours prêts, d'ailleurs, à faire preuve en face de l'ennemi. Kn conséquence de ce plan, tous ceux que nous venons de nommer, fortifiés de leurs amis et des amis de leurs amis, prirent l'habitude de se promener en troupes dans le jardin des Tuileries, qui commençait à être vers le soir le rendez-vous des gens â la mode, parlant haut, vantant Mazarin et raillant les frondeurs.

D'abord on prit tout ce bruit pour ce qu il était réellement, c'est-à-dire pour une folle démonstration sans but comme sans portée. Bien plus, un soir que Jarzé et ses amis venaient par le bout d'une allée et que le duc de Beaufort et les siens venaient par 1 autre bout, comme les deux troupes n'étaient plus qu a vingt pas l'une de l'autre, le duc de Beaufort. soit qu'il voulût éviter de heurter de front tous ces Mazarins, soit qu'il eùl effectivement besoin de conférer avec un jeune conseiller qu'il avait aperçu dans une allée latérale, le duc de Beaufort, disons-nous, quittant la grande allée, l'alla prendre par-dessous le bras et causa avec lui jusqu'à ce que Jarzé et ses compagnons, qui se trouvaient avoir le chemin libre, car les amis du prince I avaient suivi, fussent passés. Il n'en fallait pas tant pour exalter toutes ces jeunes têtes. Jarzé, qui était fort à la mode parmi les belles dames du temps, s'en alla raconter dans les ruelles nue lui et ses amis avaient pris aux Tuileries le haut du pavé, et que les frondeurs n'avaient point osé le leur disputer. Ces confidences de ruelles faites l? n,ir grossissaie t la nuit et avaient presque toujours, le lendemain matin, un gnnd retentissement. Bientôt M. le coadjuteur apprit l'affaire par mademoiselle de Chevreuse, qui, nous f avons dit, prenju grand intérêt à tout ce qui touchait à l'honneur du belliqueux prélat.

La dernière chose dont avait besoin Gondy, c'était d'être excité â faire un éclat, disposé au'il était toujours à le faire même sans excitation. Au coup d'aiguillon, Gondy ne fit qu'un saut de l'hôtel de Luynes à l'archevêché, et manda chez lui pour affaire de la plus haute importance le duc de Beaufort, le maréchal de la Motte, Rais, Vitry et Foutrailles. On passa une partie de la nuit en délibérations.

Le lendemain, Jané et ses compagnons avaient fait le projet d'aller souper chez Renard, restaurateur fort en vogue à cette époque, que nous avons déjà nommé à propos des démêlés de madame la Princesse et de madame de Montbazon, et dont l'établissement faisait suite au jardin des Tuileries. Ils devaient être douze, avoir des violons, boire I la santé de Mazarin et danser après.

On se mit à table, mais alors les convives s'aperçurent qu'ils n'étaient que onze; on chercha quel était

le déserteur qui manquait ainsi à l'appel, et l'on reconnut que c'était le commandeur de Souvrè. Au moment où 1 on se demandait la cause de ce, retard, un valet arriva et remit une lettre à Jarzé. Cette lettre lui annonçait qu'il eût à lever le siège, lui et ses amis, attendu qu'il se machinait quelque chose contre eux. En effet, le commandeur de Suivre avait été averti de ne pas se trouver a cette féte par sa nièce, mademoiselle de Toussy, qui en avait été avertie elle-même par le maréchal de la Motte, qui l'aimait, et qui, quelque temps après, l'épousa.

Cet avis, donné à onze jeunes gens qui ne demandaient que bruit et rumeur, était trop prudent pour être suivi. D'ailleurs, le commandeur de Souvrè ne s'étendait point sur la nature du danger qui les menaçait. La petite troupe Hazarine se décida donc a l'attendre et à lui faire face quand il se présenterait.

On ne tut pas longtemps dans l'attente : le premier service n'était pas 6ni, que le duc de Beaufort entra dans le jardin, suivi du duc de Retz, du duc de Grissac, du maréchal de la Motte, du comte de Fiesques, de Fontrailles. et d'une cinquantaine d'autres gentilshommes avec leurs laquais. Les convives comprirent alors que c'était là l'orage dont ils étaient menacés.

Le duc de Beaufort s approcha et fit un signe aux gentilshommes oui l'accompagnaient, lesquels environnèrent la table. Or, comme avant tout M. de Beaufort élait petit-fils d'Henri IV, deux des convives se levèrent pour lui rendre l'espèce de salut qu'il avait fait en portant la main à son chapeau. C'étaient Ruvigny et Rochechouart, ce dernier plus connu dans les mémoires du temps sous le nom de commandeur de Jars. Les autres demeurèrent assis.

Le prince se tint un instant debout, les regardant avec cet air lier et méprisant qui lui était habituel. — Messieurs, dit-il, vous soupez de bien bonne heure, ce me semble. — Mais pas trop, monseigneur, répondit Ruvigny, car il est tantôt sept heures. — Àvez-vous des violons? demanda le prince. — Non, monseigneur, répondit Rochechouart; ils sont commandés, mais ils ne sont pas eucore venus. — Tant pis, dit le prince, car mon intention était de vous faire danser.

A ces mots, prenant la nappe par un coin, il la lira avec tant de violence, que tout ce qui était sur la table fut renversé, et qu'une portion des mets tomba sur les convives

«lors, tous se levèrent furieux et demandant leurs épées ; le duc de Candale, le premier, courut a fun de ses pages, lui prit la sienne, la tira hors du fourreau, et revint se jeter, l'épée nue, au milieu des assaillants, appelant tout haut le duc de Beaufort, son cousin, en duel, et lui rappelant qu'il pouvait se battre contre lui sans se dégrader, attendu qu'il était petit-fils d Henri IV comme lui. Mais le duc de Beaufort lui répondit que ce n'était pas à lui qu'il en voulait, mais à Jarzé, qu'il comptait jeter du haut en bas du rempart pour lui apprendre a mieux mesurer ses paroles dans l'avenir. Malgré cette déclaration, il y eut un instant de lutte terrible. Le duc de Beaufort cherchait et appelait Jarzé. Jarzé, qui était brave, se fût sans doute jeté au-devant de lui, si le duc de Beaufort avait eu une épée ; mais comme il n'en avait pas, il pensa que le prince ne le cherchait que pour lui faire insulte ; et, sur les instances de ses amis, il s'esquiva. Le duc de Beaufort resta donc maître du champ de bataille. Mais M. de Candale n était point satisfait de la déclaration de son cousin. Celui-ci la lui renouvela ; ce qui ne l'empêcha point de le faire appeler le lendemain matin dans toutes les règles; mais M. de Beaufort continua de dire Que ce n'était point à lui qu'il avait affaire, et qu'il ne se battrait point contre lui. Or, comme le courage du duc de Beaufort était connu, on loua fort à la fois Candale de l'avoir défié, et le duc d'avoir refusé le défi. •Cette escapade faillit faire manquer le mariage du dur. de Mercoeur avec Victoire Mancini. Le cardinal, furieux de la défaite de ses partisans, qui, a la suite de cette affaire avaient été forcés de quitter Paris,

déclara d'abord qu'il ne donnerait pas sa nièce au frère d'un extravagant qui le haïssait. Ainsi, dans une alliance entre la maison Mazarin et la maison de Vendôme, entre l'ancien domestique du cardinal Bentivoglioet la descendance d'Henri le Grand, c'était, chose étrange' Mazarin qui menaçait de retirer sa

parole. . , . .«',„, ,

Cependant, la reine, tout en haïssant le prince de Condé, avait compris qu elle n était pas assez forte en ce moment pour se passer de lui Elle lui avait écrit en Bourgogne une lettre pleine de tendres instanc*, et le prince avait quitté Mâcon, où il était, pour revenir à Compiègne. La reine n'attendait que ce retour pour négocier sa rentrée à Paris.

Le coadjuteur jugeant cette rentrée indispensable, résolut de s en donner le mente. Il partit pour Compiègne, descendit à la porte du palais, monta l'escalier, et, sur la dernière marche, rencontra, dit-il, un petif homme tout vêtu de noir, qui lui glissa un billet dans la main. Sur ce billet était écrit : Si vous entra chez le n i, vous êtes mort. Le coadjuteur mit le billet dans sa poche et entra.

H trouva la reine, qui le reçut à merveille et lui lit force instances pour qu'il consentit à voir le cardinal. Mais le coadjuteur, qui tenait à garder sa popularité près des Parisiens, refusa ; sur quoi la reine se fâcha presque. Le coadjuteur la laissa dire, se contentant de lui répondre que, s'il se raccommodait avec le cardinal, il perdrait a l'instant même toute influenre et ne pourrait plus rien pour son service.

Ouelques jours après celte visite, madame de Chevreuse eut permission de faire la sienne. Madame de C'ievreuse était toujours, non plus par elle-même, mais par ses relations, une amie ou une ennemie fort importante. Toutefois, elle craignait qu'il ne lui arrivât quelque accident pendant le voyage, et, pour la décider à le faire, il fallut que le premier président lui promit qu'il ne lui adviendrait aucune chose fâcheuse. En effet, elle revint a Pans saine et sauve. Seulement, la reine ne l'avait point embrassée.

Le lendemain, ce fut le tour du prince de Conti. Il vint à Compiègne, sous prétexte d'y voir son frère ; le cardinal Mazarin l'ayant rencontré comme par hasard chez M. de Condé, l'invita à dîner et le prince accepta cette invitation.

Presque en même temps on reçut la nouvelle que le duc d'Harcourt avait forcé l'Escaut entre Bbuchain et Valencicnnes, et défait un corps ennemi de huit cents chevaux : ce n'était là ni la victoire de Rocroy ni celle de Lens; mais, enlin, c'était toujours une victoire, et la reine résolut d'en profiter pour revenir dans sa capitale. Cette rentrée eut lieu le 18 du mois, après une absence de six mois.

« Ce fut un véritable prodige, dit madame de Motteville, que l'entrée du roi en ce jour, et une grande victoire pour le ministre. Jamais la foule ne fut si grande à suivre le carrosse du roi. et il semblait, par cette allégresse publique, que le passé fût un songe. Lc*Mazarin si haï était à la portière, avec M. le Prince, et fut regardé si attentivement de ceux qui suivaient le roi, qu'on eût dit qu'ils ne l avaient jamais vu. Ils se disaient les uns aux autres : Voici le Mazarin. Les peuples, qui arrêtaient les voitures par la presse, bénissaient le roi et la reine, et parlaient à l'avantage du Mazarin. Les uns disaient qu'il était beau, les autres lui tendaient la main cl l'assuraient qu ils l'aimaient bien ; les autres disaient qu'ils allaient boire a sa santé. Enfin, après que la reine fut rentrée chez elle, ils se mirent à faire des feux de joie et à bénir le Mazarin qui leur avait ramené le roi. »

Il est vrai que madame de Motteville ajoute à la ligne suivante que Mazarin avait fait distribuer de l'argent a cette populace, et quelques auteurs prétendent que, malgré son avarice, le ministre consacra cent mille livres à se préparer cette triomphale entrée.

Vraie, ou fausse, celle démonstration eut cela de fâcheux, que la reine prit les acclamations qui saluaient son retour pour l'approbation de ce qu'elle avait fait.

Le soir, il y eut grande réception au Palais-Noyal, et tandis que le cardinal se retirait pour se reposer, disait-il, le duc d'Orléans amenait, par les petits appartements, le duc de Beaufort chez la reine. Le duc de Beaufort fil force protestations de dévouement; la reine donna force assurances d'oubli. Et chacun se retira, ne croyant pas un mot de ce que l'autre lui avait dit. Il est vrai que le hasard avait voulu que l'entrevue eût lieu dans la même chambre où, sept ans auparavant, Beaufort avait été arrêté.

Le lendemain on eût pu croire que la reine n'avait jamais quitté Paris.

Mais, comme on le comprend bien, tous ces raccommodements étaient cicatrisés a la surface, envenimés au dedans. M. de Condé se montrait plus maussade que jamais. Il se croyait quitte de tout engagement avec la cour, ayant, comme il l'avait promis, ramené heureusement le roi a Paris, et menaçait à tout moment de se retirer. Le mariage du duc de Mercœur avec Victoire Mancini l'aigrissait d'ailleurs cruellement. 11 savait que la reine avait reçu secrètement le duc de Beaufort, il voyait les faveurs ministérielles

Crêtes à pleuvoir sur cette maison de Vendôme qu il détestait, tandis que, pressé par sa soeur, madame de ongueville, de faire délivrer à son mari le gouvernement du l'ont-de-l'Arche qui lui avait été promis, il n'en pouvait venir à bout. Enlin, un soir qu'il avait insisté près du cardinal plus que de coutume sur ce sujet, celui-ci. contre son habitude, lui répondit assez brutalement — Votre Eminence veut donc la guerre? dit le prince. — Je ne la veux pas, répondit le ministre, mais, si vous me la faites, monsieur le Prince, il faudra bien que je la soutienne.

M. de Condé prit alors son chapeau, et, regardant le cardinal avec ce sourire railleur qui lui était particulier : — Adieu, Mars, dit-il ; et, saluant profondément, il se retira.

Le mot avait été dit à haute voix et chacun l'avait entendu; le lendemain on n'appelait plus Mazarin que le dieu Mars

Cette fois on crut M. le Prince définitivement brouillé avec le ministre, et déjà les frondeurs les plus zélés s'inscrivaient chez M. de Coudé, lorsque le duc d'Orléans, qui poursuivait toujours pour son abbé la Rivière le chapeau de cardinal, parvint â les raccommoder, ou à peu prés. Une des clauses de ce traité fut que la princesse de Marcillac et madame de Pons auraient les honneurs du tabouret. Moyennant cette laveur, accordée a l'amie de sa sœur et à la femme de l'amant de sa sœur, le prince grimaça un sourire auquel personne ce se trompa.

liais ce fut une grande affaire que l'affaire de ces deux tabourets accordés à la requête du prince. Toute simple qu'elle paraisse à nos lecteurs, ce n'était rien moins qu'une espèce de révolution de cour. Les règlesdel étiquette voulaient que le tabouret cbezla reine n'appartint qu'aux duchesses, femmes de ducs et pairs à brevet. La sœur du duc de Rohan Lavait obtenu d'Henri IV à titre de parente, et encore la chose avait-elle alors fait grand bruit et excité force mécontentements. De son côté Louis XIII l'avait accordé atix filles de la maison de Bouillon; mais les filles de la maison de Bouillon descendaient de princes souverains. Enfin la reine, de son côté, au commencement de la régence, avait aussi donné le tabouret à la comtesse de Fleix, fille de la marquise de Senecey ; mais la comtesse de Fleix était parente de la reine Anne d'Autriche, comme la sœur du duc de Rohan était parente d'Henri IV. Or, la femme du prince de Marcillac et madame de Pons, veuve de François-Alexandre d'Albret, n'avaient ni 1 une ni l'autre aucun droit pareil à faire valoir.

Tooite la noblesse se souleva donc contre cette prétention, fit des assemblées dont l'une eut lieu chez le marquis de Monglat, grand-maître de la garde-robe, et signa une protestation. Ce fut, pour M. de Condé, une nouvelle cause d'en vouloir à la reine ; car, comme pour faire comprendre qu'elle avait eu la main forcée en cette occasion, elle laissa ses plus intimes serviteurs prendre part à cet acte d'opposition qui acquit bientôt une si grande importance, qu'elle déclara au prince qu'elle était contrainte de céder à une démonstration si générale. En conséquence, quatre maréchaux allèrent annoncer à l'assemblée de la noblesse que la reine retirait à madame de Pons et à la princesse de Marcillac la faveur qu'elle venait de leur accorder.

Une occasion de se venger se présenta bientôt à M. le prince de Condé qui la saisit avec empressement Le duc de Richelieu, petit neveu du grand cardinal, était devenu amoureux de madame de Pons, à qui la reine venait d'ôler, avec tant de facilité, le tabouret qu'elle lui avait donné à si grand'peine. Or, cet amour était vu de mauvais œil à la cour, car M. le duc de Richelieu étant gouverneur du Havre, une union entre lui et madame de Pons devenait chose grave. En effet, madame de Pons était l'amie intime de madame de Longueville, et madame de Longueville n'avait déjà, par son mari, que trop d'influence en Normandie. Ce fuj. une raison pour que M. de Condé poussAt à ce mariage regardé par les plus hardis comme impossible. Il conduisit les deux amants dans la maison de la duchesse de Longueville, à Trie, où ils devaient devenir époux, servit de témoin au duc de Richelieu, et, aussitôt après la cérémonie, le fit partir avec sa femme pour le Havre, afin qu'il prit immédiatement possession de son gouvernement. Puis Condé s'en revint à la cour se vanter tout haut que le duc de Longueville possédait maintenant une place de plus en Normandie.

Ce dernier coup frappa cruellement la reine et le cardinal, qui depuis longtemps déjà supportaient à grand'peine les laçons de M. le Prince. Ils en étaient encore tout meurtris quand, le 1^ janvier 1650, madame de Chevreuse, qui était rentrée en grâces, ou à peu près, vint faire sa visite du jour de l'an à la reine. Le cardinal était chez Anne d'Autriche, et, au moment où la visiteuse allait se retirer, il la prit dans l'embrasure d'une fenêtre. — Madame, lui dit-il. je vous écoutais tout à l'heure et vous faisiez à Sa Majesté de grandes protestations de dévouement. — C'est qu'en effet, monsieur le cardinal, répondit madame de Cbevreuse, je lui suis tout à fait dévouée. — Si cela est ainsi, comment donc, ne lui donnez-vous point vos amis? — Le moyen de lui donner mes amis? dit madame de Chevreuse : la reine n'est plus reine. - Et qu'est-elle donc? demanda le cardinal. — La très-humble servante de M. le Prince. — Eh! mon Dieu, madame, dit le cardinal, la reine l'ail comme elle peut. Si l'on se pouvait assurer de certaines personnes, on ferait bien des choses; mais M. de Beaufort est à madame de Montbazon, madame de Monlbazon est à Vigneul (1) et le eoadjuteur est à... — Est à ma fille, n'est-ce pas? dit madame de Chevreuse.

Mazarin se mil à rire. — Eh bien ! dit madame de Chevreuse, je vous réponds de lui et d'elle. — En ce • as. ne dites lien et revenez ce soir.

Madame de Chevreuse n'eut garde d'y manquer. On sait l'ardeur de son caractère pour l'intrigue. H y avait longtemps que forcément elle se reposait ou se débattait dans des intrigues inférieures indignes d'elle Sa joie fut donc grande lorsque la reine s'ouvrit à elle du désir de faire arrêter à la fois M. le Prince, M. de Conti et M. de Longueville. Une seule chose retenait encore la reine, suivant ce qu'elle dit à madame de Chevreuse, c'était de savoir si le coadjutviir prêterait les mains à cette arrestation, et si M. le duc d'Orléans, sans lequel on. n'osait la faire, garderait le silence, non pas vis-à-vis du prince, mais vis-à-vis de son confident 1 abbé de la Rivière, lequel avait pris à lâche d'entretenir les bonnes relations entre le prince de Condé et Monsieur. Madame de Chevreuse réfléchit un instant et répondit de tout.

L'assistance du eoadjuteur était la plus difficile à obtenir: c'était donc celle dont il fallait s'occuper d'abord. La reine donna à madame de Chevreuse une lettre conçue en ces termes .

« Je ne puis croire, nonobstant le passé et le présent, que M. le eoadjuteur ne soit pas à moi. Je le prie que je puisse le voir sans que personne le sache que madame et mademoiselle de Chevreuse. Ce nom sera sa sûreté. — A.nse. u

Madame de Chevreuse revint en toute hâte à l'hôtel avec sa tille qui l'avait accompagnée au Palais-Royal Elle trouva le eoadjuteur qui les attendait, et elle entama tout de suite la négociation, en lui demandant s'il éprouverait une grande répugnance à entrer en raccommodement avec le cardinal Mazarin.

En même temps mademoiselle de Chevreuse, faisant semblant de laisser tomber son mouchoir, serra la main du prélat, pour lui faire comprendre que ce qu'on lui demandait là avait plus de portée qu'une question ordinaire.

Le eoadjuteur réfléchit, et son premier mouvement fut répulsif, car quelque temps auparavant il avait rompu une négociation pareille, et bientôt après il avait eu avis que ce retour de la reine vers lui n'était

(1) Vigneul éUil un de» tervitcu» «le H, le Pnnce, et uj.part n.-<il enli'nmcul ru princ- di Con lc.

qu'un piège. On voulait taire cacher derrière une tapisserie M . le maréchal de Gramtnont, afin qu'il pût rapporter à M le Prince que ces fameux Frondeurs sur lesquels il était disposé à s'appuyer n'étaient dégoûtés des faveurs de la cour que comme le renard de la fable l'est des raisins auxquels il ne peut atteindre. — — Madame, dit le coadjuteur après un instant de silence, je ne répugnerais pas à ce que vous me dites, si vous m'apportiez une parole écrite de la main de la reine, et si vous me répondiez de tout. — Justement, dit madame de Chevreuse, je réponds de tout, et voici une lettre de Sa Majesté. — En même temps elle . tendit la lettre au coadjuteur.

De Gondy la lut, prit une plume et répondit ■

c 11 n'y a jamais eu de moment dans ma vie dans lequel je n'aie été également à Votre Majesté. Je serais trop heureux de mourir pour son service pour songer à ma sûreté. Je me rendrai où elle me commandera.

Gokdt. »

Le coadjuteur enveloppa le billet d'Anne d'Autriche dans le sien pour faire preuve a Sa Majesté de sa confiance en elle, et remit le tout à madame de Chevreuse qui, dès le lendemain, porta cette réponse à la reine. Dans la journée, le coadjuteur reçut ce petit mot de la main de madame de Chevreuse : < Trouvezvous à minuit au cloître Saint-flonoré. »

Le coadjuteur se trouva au rendez-vous à l'heure dite. A minuit et quelques minutes un homme s'approcha de lui. Il reconnut Gabouri, porle-manleau de la reine. — Suivez-moi, dit celui-ci, on vous attend.

Le coadjuteur suivit son guide qui le fit entrer par une petite porte, et, prenant un escalier dérobé, le conduisit tout droit a l'oratoire de la reine. C'était là, on se rappelle, que se passaient les grandes décisions politiques. Quelquefois seulement, par distraction, on y priait Dieu. La reine reçut le coadjuteur comme on reçoit un homme dont on a besoin, et, aux premiers mots qu'elle prononça, celui-ci put voir qu'elle était de bonne foi. Depuis une demi-heure déjà il était avec elle lorsque Mazarin parut à son , tour Le cardinal fut plus démonstratif encore : en entrant, il demanda à la reine la permission de lui manquer de respect en embrassant devant elle un homme qu'il estimait autant qu'il l'aimait, et, à ces paroles, il se

icta dans les bras du coadjuteur. Fuis, après celte accolade, se reculant d'un pas . - Eh monsieur, dit Mazarin en regardant tendrement de Gondy, je n'ai qu'un regret en ce moment, c est de ne pas pouvoir prendre ma calotte rouge et vous la mettre moi même sur la tête. - Monseigneur, dit le coadjuteur, il y a quelque chose de plus important pour moi que le chapeau de cardinal et qui me fera plus de plaisir je vous l'avoue, que si Sa Majesté me donnait la tiare elle-même. - Et qu est-ce donc? demanda Mazarm - Eh bien' c'est une haute position à l'an de mes amis auquel je pourrais me lier et qui me protégerait . . . ... •> ■ ii i. ii..: .„..... a„ „ onvunim» pi furieux rnntre moi :

cela, ie vous l'avoue, me rassurerait \>

haute position, y avez-vous pensé? Quelle serait-elle? - Au commencement de la régence, répondit le coadj.ilcur, vous rappelez-vous, monseigneur, que la surintendance des mers avait été promise I la maison de Vendôme? Eh bien! donnez cette surintendance des mers à M de Beatifori, et je suis ^.-CesMdire, reprit le cardinal, que la surintendance a été promise à M. de Vendôme, et, après lui, à son fils a ne M. de tfercœur. - Monseigneur, répondit Gondy, ou je me trompe, ou il se prépare en ce moment pour le duc de Mercœur une alliance qui lui vaudra mieux que toutes les surintendances du monde.

Le cardinal sourit et regarda la reine. — Allons, dil-il, on verra, et, si vous voulez, dans une seconde entrevue, nous accommoderons l'affaire ensemble

eeoîre U^lèredeU. le Pr&ce, lorsque M. le Frince sortira de prison envenimé et fweniCOttlM moi

erait plus que dix chapeaux de cardinal. — Voyons, demanda Mazarin, cette ^é? Quelle serait-elle? — Au commencement de la régence, répondit .leur, vous rappelez-vous, monseigneur, que la surintendance des mers avait été promise I la m Vendôme? Eh bien! donnez cette surintendance des mers à M. de Beauforl, et je suis ft vous. - L est-a-

LOUIS XIV ET SON SIÈCLE. If.I

Une seconde ei une troisième entrevue eurent lieu, et dans ces conférences on arrêta définitivement : — Que M. de Vendôme aurait la surintendance des mers, et que M. de Beaufort, son second fils, en aurait la survivance; — que M. de .Noirmoulier aurait le commandement de Charleville et du Mont-Olympe; — que

Manon de Lorme.

M. de Brissac aurait le gouvernement de l'Anjou; — que de Laigues serait capitaine des gardes de Monsieur; — Enfin, que le chevalier de Sévigué aurait vingt-deux mille livres.

Moyennant quoi, il fut assuré a la reine qu'elle avait le loisir de faire arrêter M. le prince de Condé, M. le prince de Conti et M. le duc de Longueville. Il en avait coûté moins cher à Marie de Médicis pour

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faire arrêter leur père par Thémine et ses deux fils. Restait M. le dur d'Orléans, dont il fallait enchaîner l'indiscrétion à l'égard de son fax o ri : madame de Chevreuse s'en était chargée, on s on souvient. Elle alla trouver Monsieur. Monsieur était dans un profond desespoir.

itirrv ses fjxoris. outre sa femme, qu'il axait enlexee et qu'il avait épousée contre le pré du roi son fié:e. Monsieur, de temps pu temps, avait encore des maîtresses. <»r. il venait d'avoir pour une dame d'honneur de Madame, nommée Soyon, une de ces violentes passions comme Monsieur en avait quelquefois. Malheureusement, un beau rri.tin, la pauvre Soyon axait disparu et s'était enfermée dans un couvent de Carmélites, dont ni menaces ni promesses n'avaient pu la faire sortir. Monsieur en avait appelé à la reine et au cardinal; mais tous deux, qui n'avaient aucun motif en ce moment de servir Monsieur, s'étaient récusés et avaient répondu que la volonté royale ou la puissance ministérielle se luisaient devant la vocation, cl que mademoiselle Soyon paraissait avoir une vocation extraordinaire. Monsieur se désolait.

Madame de Chevreuse, tombant au milieu de cette désolation, olfril au prince de lui dire par nui avait été dirigée la petite cabale qui lui avait enlevé sa maîtresse, cl, s'il jurait sur l'Evangile de garder le secret sur une chose qu'elle allait lui confier, de faire sortir Soyon des Carmélites. Monsieur jura tout ce qu'on voulut; c'était le plus grand faiseur de serments qu'il y eut en France. Alors madame de Chevreuse lut raconta que le complot axait été fait entre l'abbé de la Rivière et madame la Princesse, femme de M. de Cutidé : la Rivière, par jalousie contre Soyon; madame la Princesse, par crainte qu'on ne se servit a la cour de l'influence de cette fille pour brouiller Monsieur avec son mari. Monsieur demanda les preuves. Madame de Chevreuse se les était procurées et les lui montra. La douleur de Monsieur fit place à une violente colère.

Alors, madame de Chevreuse mit entre les mains de Monsieur une lettre par laquelle Soyon déclarait qu'elle était prête a sortir des Carmélites, si elle avait assurance de la reine d'être soutenue contre set ennemis. Ses ennemis, c'étaient l'abbé jie la Rivière et madame la Princesse. La colère de Monsieur devint de la fureur.

Madame de Chevreuse craignit d'avoir dépassé son but. Monsieur pouvait être indiscret par faiblesse comme par haine. Elle le calma donc de son mieux, pria Son Altesse Royale de lui permettre de mener toute cette affaire, et en obtint la promesse de laisser tout faire et un nouveau serment de garder le secret. Malheureusement madame de Chevreuse ne se dissimulait pas que deux serments de Monsjeur en valaient à peine un d'un autre. Cependant, contre son habitude, Monsieur tint sa parole. Il continua de faire bonue mine a M. le Prince, a madame la Princesse et a l'abbé de la Rivière. La dissimulation était une vertu de famille.

L'arrestation du prince, de son frère et de son beau-frère, fut alors fixée au 18 janvier, â midi, elle devait avoir lieu au moment où tous trois se rendraient au conseil. Dès la veille, M. le duc d'Orléans avait donne avis qu'il n'y pourrait pas assister, étaot malade. Le matin de ce jour, M. le Prince alla faire une visite au cardinal; il le trouva occupé à parier à Priolo, domestique de M. de Longueville, qu'il chargeait de mille douceurs pour son maître, le priant de recommander 4M. de Longueville de ne pas manquer de se trouver au conseil. A la vue du prince, le cardinal voulut s'interrompre pour le saluer; mais celui-ci lui lit signe de ne pas se déranger pour lui et s'approcha de la cheminée. Près de celte cheminée, le secrétaire d'Etat Lyonne écrivait sur une table certains ordres qu'à la vue du prince il glissa sous le tapis : c'étaient les ordres nécessaires a l'arrestation.

Le prince resta un quart d'heure à peu près à causer avec Mawrin el Lyonne, et prit congé d'eux pour s'en aller dinerchez madame la Princesse, sa mère. Il la trouva inquiète. Mddame la Princesse avait été, le malin même, faire une visite à la reine, el, selon l'habitude des grandes entrées quel e avait a toute heure, elle avait pu pénétrer dans la chambre a coucher de Sa Majesté. La reine était au il. se disant malade, quoique son visage, qui n'avait subi aucune altération, démentit ouvertement ses paroles. Ce n'est pas le tout : la reine avait paru timide cl embarrassée envers son amie, et celle amie, qui se rappelait avoir vu Sa Majesté dans un état à peu près pareil, le jour de l'arrestation de M. de Bcaufort, invitait son fils à prendre garde à lui. M. le Prince sourit el lira de sa poche une lettre qu'il montra a sa mère. — Madame, ditil, je crois que vous vous trompez ; j'ai vu la reine hier, elle m'a fait mille amitiés, et voici une lettre qu'avant-hierj'ai reçue de M. le cardinal.

La princesse prit la lettre et lut. En effet, elle était de nature a rassurer les plus timides, car en voici la reproduction textuelle :

« Je promets à M. le Prince, sous le bon plaisir du roi, par le commandement de la reine régente, sa mère, que je ne me départirai jamais de ses intérêts et y serai attaché envers tous et contre tous, et prie Son Altesse de me tenir pour son très-humhte serviteur et de me favoriser de sa protection que je mériterai avec toute l'obèissanre qu'elle peut désirer de moi. Ce que j'ai signé en présence et par le commandement de la reine. — Cardinal Mazacik. »

La princesse rendit celle lettre a son fils en secouant la tète : cet engagement était si formel et venait tellement à point qu'il I effrayait. — Ecoutez, mon fils, dit elle, je ne suis pas la seule de mon avis, et M. le prince de Marcillac qui, comme vous le savez, est au courant de bien des choses, me disait encore il v a quelques jours : Madame, tâchez, si vous le pouvez, que jamais les trois princes ne se trouvent ensemble au conseil ; j e vous l'ai dit, et je vous le répète, faites attention à vous.

Ainsi l'amour maternel inspirait a madame la Princesse, au moment de l'arrestation de son fils, les mêmes presM'iitimeiiis qu'il avait inspires a madame de Vendôme au moment de l'arrestation du sien. Ni l'une ni l autre ne devait être écoutée.

Opendant la princesse voulut précéder son fils chez la reine, sous prétexte de prendre des nouvelle» de sa saule do it elle était inquiète; elle prit les devants.

I n quart d'heure après après elle. M. le Prince se rendit au Palais-Royal. II fut aussitôt introduit cher, «a renie qui «au toujours au lit : seulement elle avait fait tirer les rideaux pour qu'on ne vit point le grand

trouble de son visage. Madame la Princesse douairière de Condé était dans la ruelle. Le prince s'approcha du ht de la reine et enira en conversation. La reine lui répondit assez librement, et il fut convaincu plus

que jamais qu'il était, sinon en grande faveur, du moins en grande nécessité. Après quelques lieux communs, comme l'heure approchait, il quitta donc la reine. Madame la Princesse tendit a son fils une* main que le prince baisa. Puis il prit congé d'elle. Ce fut le dernier adieu que la pauvre mère reçut de son fils, car elle devait mourir pendant sa captivité. Le prince de Condé passa alors dans un petit cabinet d'où l'on entrait dans un second, lequel donnait à la fuis dans l'appartement du cardinal et dans la galerie où se tenait d'ordinaire le conseil.

M. le Prince voulait aller chez le cardinal; mais, dans ce petit passage il rencontra Son Emincnce qui l'aborda avec son visage le plus souriant. Comme ils causaient ensemble, M. de Longtieville entra et prit part à la conversation jusqu'à ce que M. le prince de Conti arrivât à son tour; ce qui ne tarda point â s'effectuer. Alors le cardinal les voyant tous trois réunis, et pour ainsi dire sous sa griffe, appela un huissier. — Allez prévenir la reine, dit-il, que JIM. de Condé. de Conti et de Longueville sont arrivés, que tout est prêt et qu'elle peut venir au conseil.

C'était la formule convenue entre le cardinal et la reine. L'huissier se dirigea vers la chambre de Sa Majesté. Sur ces entrefaites entra l'abbé de la Rivière. — Excusez-moi, messieurs, dit le cardinal, j'ai à causer d'une affaire d'importance avec l'abbé de la Rivière; entrez toujours au conseil et je vous suis.

Les princes entrèrent dans la galerie, le prince de Coudé marchant le premier, le prince de Conti venant après lui, et M. de Longueville s'avançant le dernier. Les ministres venaient ensuite.

Pendant ce temps, on prévenait la reine, cl le cardinal entraînait l'abbé de la Rivière dans son appartement. En apprenant que les princes étaient réunis, la reine donna congé a madame la Princesse en lui disant qu'il fallait qu'elle se levât pour aller au conseil. Madame la Princesse salua alors la reine et se relira. Ce fut la dernière fois qu'elle vit Anne d'Autriche.

De son cote, Mazarin occupait l'abbé de la Rivière d'une singulière façon. Il lui montrait des étoffes rouges de différents tons pour savoir de lui quelle nuance irait le mieux a l'air de son visage lorsqu'il serait cardinal. On sait qu'il y avait deux ans que le ministre tenait le favori de Monsieur en laisse avec cette éternelle promesse du cardinalat. L'abbé de la Rivière venait de faire choix d'une charmante nuance, entre la couleur naearat et la couleur de feu. lorsqu'on entendit quelque bruit dans la galerie. Mazarin sourit, de son sourire de chat, et dit de sa voix la plus soyeuse à l'abbé de la Hivière en lui prenant le bras : — Monsieur l'abbé, savez-vous ce qui se passe à cette heure dans la grande galerie?— Non, répondit l'abbé de la Rivière. — Eh bien! je vais vous le dire, moi : on arrête MM. de Condé, de Conti et de Longueville.

L'abbé de la Rivière. devint pâle comme son linge, qui était toujours fort blanc, dit Segrais, laissa tomber les étoffes et demanda : — M. le duc d'Orléans sait-il cette arrestation? — Il ht sait depuis quinze jours et y prête les mains. — Il la sait depuis quinze jours et ne m'en a rien dit? reprit l'abbé ; alors je suis perdu.

Eu effet, en ce moment même les choses se passaient comme venait de le dire le cardinal. Pendant que M. le Prince de Condé causait avec M. le comte d'Avaux, les yeux tournés vers la porte par laquelle devait entrer la reine, cette porte s'ouvrit et le vieux Guitaut parut. Comme le prince aimait fort Guilaut, il crut que celui-ci avait quelque grâce à lui demander, et, quittant M. d'Avaux, il marcha au-devant du capitaine des gardes de la reine. — Eh bien! mon bon Guitaut, lui dit-il. que me voulez-vous? — Monseigneur, dit Guilaut, ce que je vous veux, c'est que j'ai l'ordre de vous arrêter, vous, M. le prince de Conti, votfc frère, cl M .'de Longueville, votre beau-frère. — Moi, Guilaut! s'écria M. le Prince; moi, vous m'arrêtez! — Oui,

monseigneur, répondit Guitaut fort embarrassé, mais étendant la main vers l'épée que M. le Prince portait à son côté. — Au nom de Dieu, dit le prince en faisant un pas en arrière, Guitaut, retournez vers la reine et dites-lui que je la supplie de permettre que je puisse la voir et lui parler. — Monseigneur, dit Guitaut, c'a ne servira de rien, je vous jure; mais n'importe, pour vous satisfaire, j'y vais. A ces mots, Guitaut t ua le prince et rentra chea la reine. — Messieurs, dit le prince de Condé, revenant vers ceux avec lesquels il causait et qui n'avaient rien entendu, car tout le dialogue que nous venons de rapporter avait eu lieu à voix basse, messieurs, savez-vous ce qui ro'arrive? — Non, dit M. d'Avaux, mais, à remolion de la voix de Votre Altesse, ce doit être quelque chose d'extraordinaire. — Oui, fort extraordinaire, en clfet. La 1 fine me fait arrêter, et vous aussi, mon frère Gonli, et vous aussi, monsieur de Longueville.

Tous les assistants poussèrent un cri de surprise. — Cela vous étonne autant que moi, n'est-ce pas, messieurs? dit le prince, car, ayant toujours si bien servi le roi, je croyais être assuré de la protection de la reine et de l'amitié du cardinal.

Puis, se tournant vers le chancelier Séguier et le comte Sefvïen qui étaient là : — Monsieur le chancelier, dit-il, je vous prie d'aller chez la reine lui assurer de ma part qu'elle n'a pas de plus tidèle serviteur que moi ; et vous, monsieur le comte Servien, de me rendre le même office près du cardinal.

Tous deux s'inclinèrent et sortirent, enchantés d'avoir cette occasion de s'éloigner du prince, mais aucun d'eux ne revint. Guitaut seul rentra. — Eh bien? demanda vivement le prince. — Eh bien! monseigneur, ie n'ai rien pu obtenir, et la volonté positive de la reine est que vous soyez arrêté. — Allons donc, dit le prince; puisqu'il en est ainsi, obéissons.

Et il donna son épéc à Guitaut, tandis que le prince de Conti remettait la sienne à Comminges, et M. de Longueville à Cressy. — Maintenant, où allez-vous me mener? continua le prince ; surtout que ce soit dans un endroit chaud. J'ai attrapé des fraîcheurs au camp, et le froid me fait grand mal. — J'ai l'ordre de conduire Votre Altesse â Vinccnnes. — Alors, allons-y, dit le prince. Puis, se retournant vers la compagnie : — Au revoir, messieurs, dit-il, tout prisonnier que je suis, ne m oubliez pas; embrassez-moi, Brienne, vous savez que nous sommes cousins.

C'était ce même comte de Brienne dont nous avons déjà parlé, lorsque Beringhen vint offrir le ministère a Mazarin de la part d'Anne d'Autriche. Alors Guitaut ouvrit une porte, douze gardes qui se tenaient prêts, entourèrent les princes, et, tandis que Guitaufallait rendre compte à la reine que ses ordres étaient exécutés, Comminges, prenant le commandement de la petite troupe, conduisait M. de Condé vers la porte d'un escalier dérobé. — Oh ! oh! Comminges, dit le. prince en voyant ouvrir cette porte et en sondant des yeux le noir passage sur lequel elle donnait, voici qui sent fort les états de Blois. — Vous vous trompez, monseigneur, dit Comminges; je suis honnête homme, et, s'il se fût agi d'une pareille commission, on eut choisi un autre que moi. — Allons donc, dit le prince, je me fie à votre parole. Et il marcha le premier, donnant l'exemple à ses frères.

M. de Conti, qui, pendant toute la scène de l'arrestation, n'avait pas prononcé une seule parole ni montré un instant de crainte, le suivit, et M. de Longueville passa le dernier ; seulement, comme il avait mal à la jambe et qu'il marchait difficilement en celte occasion, Comminges ordonna à deux gardes de le prendre par-dessous les bras et de lui aider à marcher. On arriva ainsi, et sans qu'aucune autre parole fût prononcée, à la porte du jardin du Palais-Royal, qui donnait dans la rue Richelieu. Là, on retrouva Guitaut. Le prince de Condé était en avant de ses frères d'une dizaine de pas. — Voyons, Guitaut, dit-il, de gentilhomme à gentilhomme, comprenez-vous quelque chose à ce qui m'arrive? — Non, monseigneur, répondit Guitaut; mais je vous supplie de considérer qu'ayant reçu l'ordre de vous arrêter de la bouche même de la reine, je ne pouvais me dispenser, comme capitaine de ses gardes, de l'exécuter. — C'est juste, dit le prince, aussi je ne vous en veux pas ; et il lui tendit la main.

Pendant ce temps, les deux autres princes le rejoignirent. Guitaut ouvrit alors la porte. Un carrosse était tout prêt, et, à dix pas de là, Miossens, avec une compagnie de gendarmes, attendait sans savoir de uels illustres prisonniers il était question ; aussi, son étonnement fut-il grand, lorsqu'il reconnut M de onti et M. de Longueville.

Les trois princes montèrent dans le carrosse. Guitaut remit la garde de ses prisonniers à Comminges et à Miossens. Puis il rentra au Palais-Royal, tandis que le carrosse prenait au galop la route du bois de Vinccnnes. Mais, comme la route par laquelle on conduisait les princes était détournée et difficile, attendu que, pour qu'ils ne fussent pas vus, on n'avait pas voulu suivre le grand chemin, le carrosse versa. En un instant M. le Prince, dont la belle taille, l'adresse et l'agilité étaient incomparables, se trouva hors de la portière, debout et à vingt pas de son escorte. Miossens, qui crut qu'il voulait se sauver, courut à lui. — Oh! monsieur le Prince, dit-il, je vous en prie... — Je ne veux point me sauver, Miossens, dit le prince; mais l'occasion est belle pour un cadet de Gascogne, et de votre vie peut-être ne reirouverez-vous la pareille. — Ne me tentez pas, monseigneur, dit Miossens; je vous jure que i'ai la plus grande vénération pour Votre Altesse, mais, vous comprenez, il me faut, avant toute chose, obéir au roi et à la reine. — Allons donc, dit M. le Prince, remontons en voiture, mon cher Miossens; mais, au moins, recommandez au cocher de faire attention à ce qu'il ne nous verse plus.

On remonta dans le carrosse, qui avait été redressé, et Comminges, qui avait eu un instant grand'peur que ses prisonniers ne lui échappassent, recommanda au cocher d'aller plus vite. — Plus vite! dit le prince en éclatant de rire; oh! ne craignez rien, Comminges, personne ne viendra à mon secours, et je n'avais pas pris, je vous jure, mes précautions contre ce voyage ; seulement, je vous supplie, dites-moi quel est mon crime ? — Votre crime, monseigneur, dit Comminges, m'a bien l'air d'être celui de Germanicus, qui devint suspect à l'empereur Tibère, pour valoir trop, pour être trop aimé, et pour s'être fait trop grand.

Et la voiture reprit au galop le chemin de Vincennes. Au bas du donjou, Miossens s'approcha du prince pour preudre congé de lui. Alors seulement le prince parut un peu ému. — Monsieur, dit-il à Miossens,

r.Ol'lS XIV ET SON SIECLE. 165

je vous remercie de vos bons procédés envers moi; dites à la reine que, malgré son injustice, je suis toujours son humble serviteur.

On entra au donjon. Comme on n'attendait point les prisonniers, il n'y avait point de lits préparés Comminges, qui devait les garder huit jours, demanda des cartes, et tous quatre passèrent la nuit a jouer. Pendant ces luit jours, Comminges resta constamment prés du prince, et il dit souvent depuis que, grâce à l'esprit enjoué de Son Altesse Royale et à sa vaste instruction, ces huit jours de prison avaient été les plus agréables de sa vie

En quittant le prince de Condé et son frère, Comminges leur demanda s'ils désiraient quelques livres. — Oui, dit le prince de Conti, je désire Y Imitation de Jésut-Chrtit. — Et, vous, monseigneur? demanda Comminges. — Moi, dit le prince de Condé, je désire l'imitation de M. de Beaufort.

On se rappelle que sept ans auparavant M. de Beaufort s'était échappé de ce même château de Vincennes, avec une audace incroyable et un bonheur miraculeux.

Le prince et Comminges se séparèrent les larmes aux veux, a Et cependant, dit madame de Molteville, ni lui ni ce gentilhomme n'élaient accusés d'être susceptibles d'une grande tendresse. »

Toutes les promesses faites furent tenues scrupuleusement : — M. de Vendôme eut la surintendance des mers; — Noirmoulier le gouvernement de Charleville et du Mont-Olympe; — Brissac le gouvernement de l'Anjou ; — Laigues son brevet de capitaine des gardes; — et le chevalier de Sévigné ses vingt-deux mille livres. En outre, mademoiselle de Soyon sortit des Carmélites et fut nommée dame d'atours de la reine; ce qui lui permettait de rester demoiselle. Il n'y eut que 1 abbé de la Rivière qui n'eut point sa barrette de cardinal. Cela lui fut d'autant plus pénible, qu'on se rappelle qu'il en avait déjà choisi l'étoffe.

Ainsi s'accomplit ce grand événement qui. du jour au lendemain , changea la face des choses, abattant un pouvoir pour en élever un autre, et donnant à la royauté l'appui de ceux qui, depuis sept ans, combattaient contre elle. Aussi, lorsqu'on apprit cette nouvelle, la joie des Parisiens fut-elle grande. Mazarin bafoué, ha!, exécré, redevint populaire du jour au lendemain, et c'était tout simple, disait le peuple, avec son spirituel bon sens et son étemelle raillerie, que Son Eminence fût redevenue populaire, puisqu'elle avait cessé d'être Mazarin. En effet, le cardinal était devenu Frondeur.

CHAPITIŒ XXll.

Madame de Longneville en Normandie. — Sa vie aventureuse. — Elle arrive en Hollande. — Ëvanon de madame de Bouillon. — Elle est reprise. — Madame de Condé à Bordeaux. — Démarches de madame la princesse douairière.

— Conduite de Gaston. — Turcnnc traite avec les Espagnols. — Inquiétude de la cour — Elle se rend i Compièpne.

— Bordeaux reçoit les mécontents. — La cour marche contre celte ville. — Acte de cruauté de la reine. — Bepréaailles des Bordelais. — Le baron de Canollc. — Son exécution. — Fin de la guerre du Midi. — Visite de madame de Condé k la reine. — Mot de la Rochefoucauld. — Succès de Turenne a la téte des Espagnols. — Le coadjulcur entre dans le parti des princes. — Conditions de cette alliance. — Le prince de Condé est transféré de Vincennes h

puis au Havre. — Campagne de Maiarin. — Fin de madame la princesse douairière de Condé. — Arrêt du parlement. — Le cardinal retient à Pari» — Détails sur le duc d'Anpouléme.

Il y a ceci de remarquable en* politique, et c'est sans doute ce qui fait de la politique une science si appréciée, que, lorsqu'un roi, un gouvernement ou un ministre fait une de ces choses déshonnétes ou perfides qui perdraient un particulier de réputation, tous les obstacles s'aplanissent, toutes les difficultés s'écartent, et qu'à la place du chemin ardu et raboteux qu'il suivait se présente tout d'abord une route facile et souriante, H est vrai qu'au bout de celte route est parfois un abime; mais, disons-le, bien plus souvent encore c'est là qu'est le but auquel tout roi, tout gouvernement, tout ministre veut atteindre, c esta-dire la conservation du pouvoir.

Ainsi M. le prince de Condé avait sauvé la France à Rocroy, à Norlingue et à Lens; ainsi M. le prince de Condé avait soutenu la royauté à Saint-Germain et à Charentôn; ainsi M. le Prince avait ramené triomphant le roi à Paris. Tant que le cardinal fut reconnaissant envers M. le Prince, tout lui fut embarras et déboire; un jour il prend la résolution de trahir celui auquel il doit tout, et la trahison s'accomplit à la grande joie du peuple qui récompense le ministre de sa mauvaise action en lui rendant à l'instant même sa popularité perdue. Cela fait comprendre, sinon excuser, bien des lâchetés et bien des infamies.

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas le tout de s'être débarrassé des trois princes, restait madame de Longueville. A la première nouvelle de l'arrestation de son mari et de ses deux frères, madame de Longueville s'était retirée dans la Normandie sur laquelle elle croyait pouvoir compter La reine annonça qu'elle par-

tait pour Rouen avec ses deux fils. La Normandie, qui un an auparavant s'était soulevée à la voix de madame de Longueville, entendit la même voix cette fois sans la reconnaître et ne bougea point. Madame de Longueville quitta Rouen, où la reine arriva derrière elle, et gagna lo Havre. Elle comptait sur le duc de Richelieu qu'elle en avait fait nommer gouverneur; mais le duc de Richelieu lui ferma les portes de la ville que lui-même fut bientôt forcé de quitter. Madame de Longueville se réfugia à Dieppe. Mais la reine établit le comte d Harcourt gouverneur de Normandie, et envoya contre madame de Longueville des troupes commandées par le Plessis Belliévre. Madame de Longueville n'attendit point que le château fut assiégé. Quand elle vit paraître les premières troupes, craignant d'être livrée par M. de Monligny qui en était le gouverneur, elle sortit par une porte de derrière, et, suivie de quelques femmes qui avaient eu le courage de ne la point quitter, et de quelques gentilshommes qui lui étaient restés fidèles, elle fit deux lieues à pied pour gagner le petit port de l'ourville devant lequel attendait un bâtiment qu'à tout hasard elle avait frété. Lorsqu'elle arriva au bord de la mer, la marée était si forte, et le vent si orageux, que les matelots lui donnèrent le conseil de ne point s'embarquer par un pareil temps. Mais ce que madame de Longueville craignait par-dessus la tempête, c'était de tomber aux mains de la reine. Elle donna donc des ordres pour que l embarquement eût lieu, et comme, à cause des secousses de la marée, la barque ne la pouvait venir chercher jusqu'à terre, un marinier, comme d'habitude, 1a prit dans ses bras pour la transporter à bord.

A peine cut-il fait vingt pas. qu'une vague énorme venant se briser contre lui le renversa. En ce moment on crut madame de Longueville perdue, car, en tombant, cet homme l'avait lâchée, et on la vit un instant tournoyer dans la mer; mais on arriva à temps à son aide, et on la lira sur le bord. Elle fut bientôt remise et voulut faire une nouvelle tentative pour gagner le bâtiment, mais celle fois les matelots déclarèrent positivement que c'était tenter Dieu, et refusèrent d'obéir. Force fut donc d'employer un aulre moyen. On envoya chercher des chevaux pour suivre la côte : les gentilshommes se mirent en selle; madame de Longueville, les femmes et les filles de sa suite en firent autant, et l'on marcha toute la nuit.

Dans la journée du lendemain on arriva chez un seigneur du pays de Caux, qui la reçut avec beaucoup de respect et la cacha fidèlement. Là, elle apprit que le patron du bâtiment qu'elle n'avait pas pu rejoindre était au cardinal, et que, si elle eût mis le pied à bord, elle était livrée. Enfin elle envoya au Havre,

§agna le capitaine d'un vaisseau anglais, se présenta comme un gentilhomme qui venait de se battre en uel et se trouvait forcé de quitter la France, et aborda bientôt en Hollande, où elre fut accueillie en reine fugitive par le prince d'Orange et sa femme. Il y avait loin de ces soirées orageuses au bord de la mer aux brillantes nuits de l'Hôtel de Ville, et pourtant un an ne s'était pas écoulé entre ces deux caprices de la destinée.

La campagne de Normandie était terminée : tous les commandants de places, tous les gouverneurs de châteaux s'étaient hâtés de faire leur soumission. La reine se tourna vers la Bourgogne. Même chose y arriva qu'en Normandie. Le château de Dijon se rendit à première sommation ; Bellegarde fit peu de résistance; on établit M. de Vendôme gou\e«neiir de Bourgogne, comme on avait établi M. d'Harcourl gouverneur de Normandie; puis la reine, le roi et M. le duc d'Anjou rentrèrent à Paris.

Avant son départ de Paris, la régente avait donné l'ordre d'arrêter dans sa maison la duchesse de Bouillon, dont le mari, ami du prince de Conti et de M. de Longueville, était parti aussitôt après l'arrestation de M. le Prince, pour aller trouver Turenne, sur lequel il croyait que les princes pouvaient compter, et cet ordre avait été exécuté. Cependant, tout en lui mettant des gardes dans son hôtel, tout en la consignant dans sa chambre, on avait laissé sa jeune fille libre de circuler. Un soir, mademoiselle de Bouillon vint voir sa mère; mais, feignant de la trouver couchée et endormie, elle parut vouloir retourner à son

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appartement, et pria la sentinelle qui était dans l'antichambre de l'éclairer. La sentinelle, sans défiance, prit la lumière et marcha devant mademoiselle de Bouillon sans s'apercevoir que la duchesse marchait derrière sa fille. Arrivée au corridor, mademoiselle de Bouillon continua son chemin; mais la duchesse prit l'escalier, descendit et s'enferma dans la cave, où, dès que la complaisante sentinelle eut repris son

Sosie, sa fille s'empressa de la rejoindre. Alors, avec l'aide de quelques amis qui leur jetèrent des eores, la mère et la fille se sauvèrent par le soupirail, gagnèrent une maison particulière et s'y cachèrent en aitendant qu'elles pussent quitter Paris. Malheureusement, le jour même qui avait été fixé pour leur évasion définitive, mademoiselle de Bouillon tomba malade de la petite vérole. Sa mère alors ne la voulut point quitter, et la police ayant été avertie, les fit prendre toutes deux et conduire à la Bastille.

Madame la Princesse, femme de M. le Prince, fut plus heureuse. L'ordre avait été donné de l'arrêter à Chantilly et de la garder à vue. Mais elle fut prévenue à temps, mit une de ses femmes dans son lit, et. tandis qu'on s'amusait à arrêter, à interroger et à reconnaître celle qui la remplaçait, elle fuyait aver M. le duc d'Enghien son fils, et gagnait Montrond, ville de seconde force dont s étaient emparés les partisans de M. de Condé. Montrond n'était cependant qu'une espèce de halte que faisait la fugitive, car cette ville ne pouvait soutenir un siège en règle, et l'on s'occupa de négocier avec Bordeaux, que l'on savait ê:re très-mécontent de l'administration du duc. d'Epernon, qu'on lui avait donné pour gouverneur, cl qui s'était complètement brouillé avec le parlement et les magistrats. En apprenant cette nouvelle, la cour ordonna au maréchal de la Meilleraie d aller prendre le gouvernement des troupes du Poitou.

Cependant, tandis que madame de Longueville fuyait à grand'peine, que madame et mademoiselle de Bouillon étaient prises en fuyant, et que madame la princesse de Condé négociait avec Bordeaux, une autre femme se préparait à résister : il est vrai que cette femme était une mère à laquelle ou avait pris ses deux fils. Madame la Princesse douairière, cette fille du vieux connétable, cette sœur de Montmorency, décanité & Toulouse, ce dernier objet des amours romanesques du roi Henri IV, celte mère du grand Cono'é, que la reine caressait encore dans la ruelle de son lit, tandis qu'à dix pas d'elle elle faisait arrêter son fils, résolut de faire ce que personne n'osait, c'est-à-dire de demander justice aux parlements, au nom du vainqueur de Boeroy et de Lens.

Pendant que la reine était encore en Bourgogne, madame la Princesse douairière, qui s'était cachée jusque-là dans Paris, se présenta donc sur le passage des conseillers de la grand'ehambre, accompagnée de la duchesse de Châtillon. Elle venait demander que ses fils fussent jugés s ils étaient coupables, mis en liberté s ils étaient innocents. Le premier président, qu'on soupçonnait d'être de ses amis, laissa le parlement s'assembler et délibérer à ce sujet, et il fut arrêté que la princesse demeurerait en sûreté chez un nommé Lagrange, maître des comptes, tandis qu'on irait prier le duc d'Orléans, qui, en l'absence du roi, de la reine et du cardinal, était le maître des affaires, de venir prendre sa place au palais.

Gaston répondit aux députés que madame la Princesse avait ordre du roi d'aller à Bourges, et qu'il croyait qu'elle devait au moins paraître disposée à obéir a cet ordre en se retirant en quelque lieu proche de la capitale, où elle attendrait le retour du roi et de la reine, qui aurait lieu dans deux on trois jours. Ce terme moyen tira le parlement de son embarras. Madame la Princesse fut forcée d'obéir. Elle partit le soir même dû jour où cette délibération avait été prise, et se retira à Berny, d'où le roi, qui arriva effectivement le surlendemain, lui donna ordre de partir pour Valéry. Madame la Princesse, n'ayant plus aucune espérance, essaya d'obéir; mais à Angerville elle tomba malade de fatigue et de douleur, et fut forcée de s'arrêter.

Pendant ce temps, madame de Longueville et M. de Turcnne s'étaient rencontrés à Stenay et avaient fait un traité avec les Espagnols. M. de Turenne avait aussitôt rejoint les troupes de l'archiduc, qui étaient en Picardie, et qui, après avoir pris le Catelet, assiégeaient Cuise. Mais Guise se défendit a merveille, et, au bout de dix-huit jours, les Espagnols furent forces de lever le siège. M. de Turenne alors forma une petite armée avec l'argent de l'Espagne, la grossit des débris des garnisons de Dijon et de B?llegarde, et, rejoint bientôt par MM. de Bouteville, de Coligny, de Duras, de Rochefort, de Tavannes, de Persan, de la Moussaye, de la Suze, de Sainl-lbal, de Guitaut, de Mailly, de Foix et de Grammonl. il prit une attitude qui ne laissait pas que d'être inquiétante.

Aussi la cour partit-elle pour Compiègnc. tandis que le cardinal poussait jusqu'à Saint-Quentin pour conférer ave le maréchal Duplcssis sur les moyens de s'opposer â M. de Turenne. Ce fut là qu'on apprit que les choses se brouillaient sérieusement dû côté de la Guyenne. En effet, de Montrond, madame de Condé avait lié des intelligences avec le prince de Marcillac, devenu duc de la Rochefoucauld par la mort de son père, et avec M. de Bouillon, qui, après avoir entraîné M. de Turenne, était revenu faire un appel à la noblesse d'Auvergne et du Poitou, appel auquel la noblesse avait répondu en formant une armée de deux mille cinq cents hommes à peu près. Rendez-vous fut donné à Mauriac, et madame la Princesse, emportant son fils comme un drapeau, arriva le M mai à ce rendez-vous, où elle et le duc d'Enghien furent salués par des acclamations unanimes, et par le serment de ne quitter les armes que lorsque justice serait faite aux princes prisonniers.

On marcha sur Bordeaux en équipages de guerre, trompettes sonnantes, enseignes déployées, descendant la Dordogne, la princesse et son fils en bateau, lu petite armée le long du rivage. A travers quelques escarmouches, on arriva à Coutras, où l'on apprit que, srlon l'espérance conçue, la ville de Bordeaux était prèle à recevoir la princesse et son fils, mais à la condition que leur eseorle, qui paraissait un peu trop nombreuse aux magistrats, resterait en dehors de la ville, la concession fut laite, et la princesse ni Ira dans Bordeaux aux cris de vive M. le prince de Condé ! vive M. le duc d' Emjhun ! vive madame la /'n»iceste I

En mémejemps qu'elle entrait par une porte, un envoyé de la cour entrait par l'autre. On vint la prévenir nue ce messager courait grand danger d'être mis en pièces par le peuple si elle n'intercédait point en sa laveur. On délibéra un instant s'il ne serait pas bon de laisser écharper ce malheureux pour donner

à la cour une idée de l'esprit public en Guyenne ; mais la pitié l'emporta, et madame de Condé fit dire qu'elle demandait la grâce de cet homme, laquelle grâce lui fut accordée.

Le parlement de Bordeaux décida que madame la Princesse était la bien venue dans la ville, et qu'elle y pouvait demeurer en sûreté, à la condition qu'elle ne tenterait rien contre le service du roi. La cour donna la mesure de son inquiétude en déclarant madame de Longueville, le duc de Bouillon, le vicomte de Turenne et le duc de la Bochefoucau ld, criminels de lèse-majesté. Cette déclaration fut envoyée à tous les parlements de France, et même à celui de Bordeaux.

Bientôt les nouvelles du Midi devinrent de plus en plus alarmantes. Madame la Princesse renouvelait à Bordeaux les scènes de l'Hôtel de Ville de Paris. C'était à son tour d'être reine comme madame de Longueville l'avait été. Elle recevait les ambassadeurs du roi d'Espagne, traitait avec eux. refusait les lettres du maréchal de la Meilieraie, faisait écrire par le parlement de Bordeaux au parlement de Paris, et confiait aux ducs de la Rochefoucauld et de Bouillon, qui d'abord devaient rester hors des murailles, les deux postes les plus importants de la ville.

Ce fut en ce moment qu'on apprit la levée du siège de Guise. Cela donnait quelque relâche a la cour. On résolut de marcher contre madame la Princesse comme on avait marché contre madame de Longueville. M. le duc d'Orléans fut nommé lieutenant général du royaume en deçà de la Loire, et lè roi, la reine et le cardinal se mirent en route, mais déjà inquiets et regardant derrière eux autant que devant eux. 11 résulta de cette hésitation que, tandis que les gazettes de la cour annonçaient qu'on marchait a grandes journées, on mit près d'un mois pour aller de Paris à Liboume. Le premier acte de la reine, en arrivant dans cette ville, fut un acte de sévérité qui amena de cruelles représailles.

Il y avait, a deux lieues de Bordeaux, une petite bicoque, moitié château moitié forteresse, où commandait un gouverneur nommé Richon. La reine ordonna que le siège de cette bicoque, qui s'appelait Vayres. fût poussé avec activité. En effet, Richon, qui n'était pas même homme de guerre, mais seulement valet de chambre du duc de la Rochefoucauld, ne put tenir longtemps; Vayres fut pris, et un conseil de guerre condamna Bichon à être pendu pour avoir eu l'audace d'oser tenir devant le roi, n'étant pas morne gentilhomme. Brienne, fils de ce comte de Brienne dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, raconte cette exécution, qui eut lieu dans Libourne, où il avait alors la petite vérofe, et qui lui fut une grande distraction dans sa maladie, ayant eu le plaisir, dit-il, de voir par ses fenêtres exécuter le rebelle.

Ce qui fut une distraction pour finenne fut une grande terreur pour les Bordelais. Cette exécution leur présageait une rude guerre, et beaucoup parlaient déjà de traiter, lorsque les chefs du parti des princes résolurent de mettre, par un acte de vigueur, la ville tout entière hors la loi. II ne s'agissait pour cela que de pendre un officier royaliste. Plusieurs avaient été pris, daus les premières courses qu'avaient faites les Bordelais hors de leurs murailles, et, entre autres, le baron de Canolle, major du régiment de Navailles, qui commandait à l'Ile Saint-Georges. Le choix tomba sur lui, etil fut décidé qu'on lui ferait son procès et qu'il serait pendu séance tenante. C'était un beau et brave officier de trente-cinq à trentesix ans, oui, depuis qu'il était prisonnier sur parole à Bordeaux, s'était fait recevoir dans les meilleures maisons de la ville. 11 était chez une dame à laquelle il faisait la cour, jouant tranquillement aux cartes, lorsqu'on vint le chercher et qu'on lui annonça qu'il allait passer devant un conseil de guerre. Ce conseil était présidé par madame la Princesse et par M. le duc d Énghien, c'est-à-dire par une femme et par un enfant. On le condamna à mort à l'unanimité.

En dehors, le peuple attendait. On eut grand'pcine à conduire le malheureux baron de Canolle jusqu'à la potence. Le peuple voulait le mettre en morceaux. Mais la force publique le protégea : il ne fut que pendu. La mort de cet officier fut sublime de gaieté et de résignation. *

Dès lors, personne ne parla plus de se rendre à Bordeaux.

Le jugement avait été approuvé par les députés du parlement, les jurais et les officiers des compagnies bourgeoises. On a fait depuis, à Danton, l'honneur de croire qu'il avait organisé la terreur et inventé les massacres de septembre; on se trompait : il n'y a rien de nouveau sous le ciel.

Le siège commença. Ce siège contre une ville rebelle fit, s'il faut en croire Brienne, une terrible impression sur Louis XIV, qui n'avait encore que douze ans. Car, un jour qu'il était sur les bords de la Dordognc à voir dresser nn attelage de huit chevaux pour la reine sa mère, le jeune courtisan s'approcha de lui, et, le voyant pensif et les yeux tournés du côté opposé à celui auquel manœuvrait l'attelage, il le regarda avec attention, et vit que' le roi s'était détourné ainsi pour pleurer. Alors Brienne lui prit la main, et la baisant: — Qu'avez-vous, mon cher maître? lui dit-il; il me semble que vous pleurez. — Chut ! lui dit le roi, taisez-vous, je ne veux pas que personne s'aperçoive de mes larmes; mais, soyez tranquille, je ne serai pas toujours enfant, et ces coquins de Bordelais me le payeront, Brienne; je "vous jure que je les châtierai comme ils le méritent.

Ces paroles, et surtout les sentiments qu'elles exprimaient, étaient étranges dans un enfant de cet âgp.

Cette petite guerre devait finir, au reste, comme toutes celles de l'époque. La reine se lassa d'assiéger la ville, et la ville se lassa d'être assiégée par la reine. Après des prodiges de capricieuse valeur, opérés du côté de la cour par le maréchal de la Meilieraie, les marquis de Roquelaurc et de Saint-Mesgrin, et du rôté de madame la Princesse par les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, on reçut des propositions d'accommodement toutes faites de Paris. M. le. duc d'Orléans et le parlement soumettaient ces propositions â la reine.

Le premier prince dn sang et le premier corps de l'Etat étaient, surtout réunis, d'an trop grand poids Jans a balance pour qu'on osât les repousser. Ces propositions furent communiquées aux Bordelais, qui les acceptèrent, et un traité se conclut, par lequel : — 1* Amnistie complète était accordée aux Bordelais ; — 2° il était permis à madame la Princesse de se retirer daus celle de ses maisons qui lui conviendrait; — 3* les ducs de la Rochefoucauld et de Bouillon rentreraient en grâce avec toute sûreté pour leurs vies et pour leurs biens; — enfin le duc d'Epernon était rappelé.

LOUIS XIV ET SON Sli.'/.LE

De plus, la princesse devait quitter immédiatement Bordeaux pour y faire place a la reine, qui tenait à commandera son tour, ne fût-ce que vingt-quatre heures, dans la ville rebelle. En effet, madame la Princesse s'embarqua sur sa petite galère pour gagner Coutras, où elle avait permission de s'arrêter quelques jours; mais au milieu delà rivière elle rencontra le bateau du maréchal de la Meilleraie, lequel s'approcha pour la saluer. Alors une pensée rapide surgit dans l'esprit de la princesse. Elle dit au maréchal qu'elle allait a Bourg pour présenter ses respects a la reine, et qu'elle ne consentirait à partir pour Coutras qu'après avoir eu cet honneur. H. de la Meilleraie lui-même vit dans cette proposition un moyen de tout terminer sans avoir recours aux ambassadeurs, ces avocats politiques qui embrouillent d'ordinaire les choses au lieu de les éclaircir. Il retourna a Bourg a l'instant même, et, en face de tout le monde, annonça à Sa Majesté que madame de Condé était là et attendait son bon plaisir pour se jeter a ses pieds. Le premier sentiment de la reine fut répulsif. Elle objecta qu'elle ne pouvait la recevoir, n'ayant pas de logement à lui donner. Mais le maréchal, qui avait dèeidé que la visite se ferait, répondit que la princesse, pour avoir l'honneur de voir Sa Majesté, passerait plutôt la nuit dans sa galère, et que lui, d'ailleurs, pouvait la recevoir dans sa maison. La reine alors consentit à l'entrevue, et un instant après parut madame la Princesse.

Sur le rivage était un messager d'Anne d'Autriche qui venait annoncer à la suppliante qu'elle était la bien venue, et près de ce messager madame de la Meilleraie qui l'attendait pour l'accompagner.

Tendant ce temps, la reine envovait et» toute hâte un courrier au cardinal qui avait donne un rendeivous à M. de Bouillon. Le cardinal revint aussitôt et passa chez la reine. A peine eurent-ils arrête ensemb e le plan qu'il y avait à suivre que les portes s'ouvrirent, et madame de Condé fut reçue. Le plan a.lop «• était qu'on ne lui accorderait aucune chose relativement à la liberté des princes. En entrant, madame la Primcsse se jeta aux genoux de la reine, tenant M. le duc dEngh.en son fils par la main et demandant la liberté de son mari et du père de son enfant. Mais la reine la releva avec son inflexible douceur, et elle ne put rieu obtenir. Cependant, en apparence du moins, la réception fut bonne. Le cardinal invita le duc de Bouillon et le duc de la Rochefoucauld à venir souper avec lui, et comme ils acceptèrent, il les emmena dans son carrosse. Au moment où ce carrosse se mettait en mouvement, le cardinal se prit a l ire. - Qu y a-t-il donc, monsieur? demanda le duc de Bouillon, et quelle chose vous fait rire ainsi? - Une chose qui me passe en l'esprit à cette heure, dit le ministre; qui aurait pu croire, il y a seulement huit jours, ce qui arrive aujourd'hui, c est-à-dire que nous serions tous les trois dans le même carrosse? — Helas! monseitmeur, répondit le duc de la Rochefoucauld, tout arrive en France. j j i

C'est sans doute cette conviction profonde que tout arrivait en France, qui a fait écrire au duc de la Rochefoucauld ses désespérantes maximes. „ ,

Deux jours après que madame la Princesse eut quitté Bordeaux où elle avait régné pendant quatre mois la reine y fit son entrée avec le roi, M. le duc d'Anjou. Mademoiselle, fille du duc d Orléans, le cardinal Maiarin, le maréchal de la Meilleraie et toute la cour. Mais pendant que la royauté ou plutôt le ministre remportait dans Bordeaux ce succès contesté, M. deTurenne, comme on le pense bien n e» 3 ' 1 / 8 * a^"" in~V:f Malheureusement une grande contestation s'élevait entre lui et les Espagnols à la solde desquels i S'élût ois. M. deTurenne voulait marcher droit sur Paris, et, à l a.de de la terreur ou d un mouvement populaire, enlever M. le prince de Condé. Les Espagnols, qui, au contraire, et cela se comprend, ne portent pas une profonde affection au prince qui les avait battus, voulaient prendre le plus de places possible en Picardie et en Champagne, et laisser \incennes bien en repos. Enfin le maréchal de Turenne obtint qu'on lui laisserait faire une pointe, et prit, en quinze ouvinpt jours, la Capelle. Vervins, Château-Por-

cain, Rethel, Neufchàlel-sur-Aisne ei Flsmes. Le marée-bal Duplessls, qui défendait la France de ce côté, fut forcé de s'enfermer dans la ville de Reims. Alors Turenne vit son plan audacieux sur le point de s'accomplir, et un matin le bruit se répandit que les coureurs espagnols étaient venus faire le coup de pistolet jusqu'à Dammarlin, c'est-à-dire à dix lieues à peine de Pans. La terreur fut si grande dans la capitale, qu'on n'osa laisser les princes à Vincennes, et qu'on les transporta au château de Marcoiissis, situé à six lieues de Paris, derrière les rivières de Seine et de Marne, lequel appartenait au comte d'Entraigues. Celte translation terminée, l'affaire la plus importante était de trouver de l'argent. Après de longues délibérations parlementaires, oit, dit l'avocat général Orner Talon, it fut avancé bien des sottises, on proposa une chambre de justice contre les financiers, et l'on fit payer d'avance, par les détenteurs d'offices, une année de leur droit annuel. Celle mesure procura un peu u argent et en promit beaucoup. M. le duc d'Orléans, d'ailleurs, contribua à la cotisation générale pour une somme de soixante mille livres.

Mais le parlement ne s'était pas imposé à lui-même un si dur sacrifice sans remonter à la cause qui l'y forçait : or, cette cause, c'était le cardinal de Mazarin qui entraînait le roi, la reine, la cour et l'armée a cent cinquante lieues de Paris pour faire la guerre, a quoi? A une ville parlementaire. Aussi des relations fréquentes s'étaient-elles établies entre le parlement de Paris et celui de Bordeaux. Le parlement de Bordeaux avait présenté requête pour la mise en liberté des princes, et le parlement de Paris avait pris la demande en considération et en avait délibéré tout haut, malgré 1 opposition de M. le duc d'Orléans, que la seule idée de la liberté de M. le Prince faisait mourir de peur.

Un parti de mécontents se reformait, composé des Frondeurs qui n'avaient rien ou du moins pas assez obtenu, et des anciens Mazarins, qui avaient été sacrifiés. Le eoadjuleur, que Mazarin avait blessé dans deux ou trois occasions, s'était refait l'âme de ce parti. M. de Beaui'ort, tout satisfait qu'il semblait devoir être, par la faveur de la tour et par la nouvelle grâce qu'elle venait de lui accorder, préférait sa royauté populaire au rôle de courtisan; peut-être avait-il craint un instant de la voir baisser; mais un événement qui arriva a point l'avait rassuré à ce sujel. Une nuit, son carrosse, qui courait sans lui les rues de Paris, ayant été arrêté par de» hommes armés, un de ses gentilshommes avait été tué. C'était tout bonnement une de ces attaques de voleurs si fréquentes à cotte époque; mais l'esprit public, qui ne demandait qu'à se venger de son retour momentané vers le Mazarin, ne manqua pas de faire de cet accident nocturne un événement politique. On accusile ministre d'avoir voulu faire assassiner M. de Beauforl; on éclata en imprécations contre le cardinal, et comme pour un pareil crime la poésie était devenue impuissante, la peinture, sa sœur, .'s'en mêla. Trois jours après cette demi-catastrophe, il n'y avait pas un coin de rue, pas un carrefour, pas une place oui n'eût son Mazarin pendu en effigie à une poteuce plus ou moins haute, selon que le cardinal avait dans le peintre un ennemi plus ou moins acharné. Les murailles étaient encore couvertes de cette manifestation populaire, lorsque, le 15 novembre 1650, la cour rentra dans la capitale

La pre'sque réconciliation qui avait eu lieu à Bordeaux entre la reine et madame de Condé, entre le cardinal et MM. de la Rochefoucauld et de Bouillon, cette paix dans laquelle, moins la mise en liberté des nrisonniers, tout était à l'avantage des rebelles, avait quelque peu effrayé les Frondeurs, qui, en se ralliant à la cour, lui avaient donné la force d'exécuter l'arrestation des princes. Aussi le parti attendait-il le ministre une requête à la main: après celte requête on jugerait de ses intentions et l'on agirait. Celte requête clait la demande du chapeau de cardinal pour le coadjuteur. La demande fut présentée à la reine par madame de Chcvreuse et vigoureusement repoussée par Sa Majesté.

Le duc d'Orléans, à qui ses instincts craintifs donnaient parfois une apparence de profondeur politique, vint alors appuyer la demande de madame de Chevreuse, et la reine, se rétractant de son premier refus, répondit qu'elle soumettrait la demande à son conseil, et qu'il serait fait selon ce que le conseil opinerait. C'était une autre manière de refuser en mettant à couvert l'autorité royale, le conseil étant composé du • comle Servien, du secrétaire d'Etat Letellier, et du nouveau chancelier, le marquis de Châteauueuf, qui, tous, étaient ennemis jurés du coadjuteur.

Le coadjuteur avait plusieurs motifs d'être mécontent : le premier était que M. le cardinal, après la catastrophe du roi d'Angleterre, Charles I er , avait mal reçu le comte de Montrose, qui avait, pour la cause de son roi, opéré de si merveilleuses choses en Ecosse. Le second était le refus d'une amnistie demandée

f»ar Gondy, en faveur de quelques particuliers emprisonnés à l'époque des premiers troubles, relâchés par e parlement pendant la guerre de la Fronde, et qui craignaient d'être inquiétés. Il avait parlé de cette amnistie au cardinal dans le cabinet de la reine, et le cardinal lui avait répondu, en lui montrant le cordon de. son chapeau qui était à la Fronde : — Comment donc! avec d'autant plus de plaisir que je serai compris dans cette amnistie.

Huit jours après, le cardinal avait ôlé le cordon de son chapeau, oublié sa promesse et donné des ordres pour que l'on fit enquête contre les agitateurs.

Le troisième motif de mécontentemenl du coadjuteur fut le refus de cette calotte que le cardinal se voulait un jour ôter à lui-même de la tête pour la mettre sur celle du coadjuteur. Celte dernière offense combla la mesure, et le coadjuteur se retrouva ennemi du cardinal comme auparavant. Seulement, cette fois, la haine était bien autrement envenimée et menaçante. Or, le coadjuteur n'était pas homme à garder longtemps sa haine sans essayer d'en frapper son ennemi II se réunit au parti des princes. Les chefs de ce parti étaient trois femmes.

Tout est étrange dans cette époque, et il semble que, pendant cinq ou six ans, le cours ordinaire des choses soit renversé.

Ces trois femmes étaient : madame de Rhodes, veuve du sieur de Bhodes et fille naturelle du cardinal Louis de Lorraine; la princesse Anne de Gonzague. la même qui, après s'être crue longtemps la femme de notre ancienne connaissance le duc de Guise, s'était décidée enfin à épouser sérieusement un frère de l'électeur palatin, et que l'on appelait, en conséquence, la princesse palatine; euliu mademoiselle de Chevreuse. Comment mademoiselle de Chevreuse, qui, avec sa mère, avaiKnégocié près du coadjuteur l'arres-

tation de MM. de Condé, de Conti et de Longueville, se trouvait-elle maintenaDt un des chefs du parti des princes? On le saura tout à l'heure.

Les autres membres de ce parti étaient le duc de Nemours, le président Viole et Isaac d'Arnaud, mestre de camp des carabins. M. le duc d'Orléans s'y était tout doucement affilié afin de se faire, de ce côté, une petite porte de salut contre la colère de M. de Condé, lorsque celui-ci sortirait de prison. Ce bon prince était de toutes les cabales et les trahissait toutes; aussi ne sait-on ce qu'on doit le plus admirer, ou de sa facilité à y entrer, ou de la facilité de ceux qui les composaient à Vy recevoir.

Le coadjuteur fut mis, par madame de Rhodes et par mademoiselle de Chevreuse, en rapport avec la princesse palatine. Tout rut arrangé en une séance : on renverserait Mazarin ; les princes sortiraient de prison; le coadjuteur serait fait cardinal; enfin mademoiselle de Chevreuse épouserait le prince de Conti.

On signa un traité contenant ces dispositions ou à peu près. Mais ce traité n'avait d'importance qu'à la condition qu'à toutes ces signatures se joindrait celle du duc d'Orléans. Ce fut une chasse en règle. Son Altesse Royale, dépistée, lancée, traquée, fut prise entre deux portes. On lui mit la plume entre les mains, oo lui présenta l'acte, et Gaston signa, disait mademoiselle de Chevreuse, comme il eût signé lacédutc du sabbat, s'il avait eu peur du être surpris par son bon ange.

Vers le môme temps, le cardinal, pour mettre les princes à l'abri d'un coup de main, avait décidé qu'ils seraient transférés de Mareoussis au Havre. Ce fut le comte d'Harcourt, gouverneur de Normandie à la place de M. de Longueville, qui opéra la translation. Tous trois, en prison, avaient conservé leurs caractères: M. de Condé faisait de l'esprit et chantait. M. deConti soupirait et priait, M. de Longueville souffrait et se plaignait. Le jour où l'on se mit en marche, M. de Condé fit contre le chef de son escorte un couplet qu'il lui chanta tout le long de la route. Le voici :

Cet homme gros cl court, Si connu duns l'histoire, Ce grand comte d'Harcourt , Tout rayonnant do gloire,

Qui secourut Casai et qui reprit Turin, Est maintenant, Est maintenant Recor» de Jules Mazarin.

Au reste, la prison de M. le Prince avait fait grand bien I sa popularité. Les gens de lettres avaient pris parti pour (ui : Corneille, Sarrasin, Segraia, Scarron et mademoiselle de Scudéry allaient partout chantant ses éloges, et, quelques jours aprèa aon départ de Vincennes, mademoiselle de Scudéry, qui était venue accomplir une espèce de pèlerinage A la chambre du vainqueur de Rocroy et de Lens. pèlerinage fort à la mode I celte époque, ayant vu des fleurs que H. le Prince, pour se distraire, avait pris l'iubitude d'arroser, écrivit sur Je mur le quatrain suivant ;

En voyant caa omIIvU qu'un illustre guerrier Arroia de sa main qui gagnait de* batailles, t>ou»i«n»-toi qu'Apollon a bitl des murailles, Bt a« t'ftonoe plus de voir Mars jardinier.

Cependant la campagne de Guyenne avait donné au cardinal le goût de la guerre. Au lieu de rester à Paris, où s'agitaient aea ennemie intérieurs, il partit donc pour la Champagne, où le maréchal Duplessis se préparait à reprendre Rethel. A peine eut-il franchi la barrière, que les hostilités commencèrent contre lui. Une requête de madame la Princesse fut présentée au parlement, tendant à ce que les princes fussent mis en liberté, ou du moins en jugement, et transportés du Havre au Louvre, où ils seraient gardés par un officier de la maison du roi.

C'était le moment, pour le duc d'Orléans, de s'expliquer; mais, comme on le sait, le prince ne se hâtait jamais de se mettre en avant. Il fit dire qu'il était malade.

En ce moment arriva à Paris la nouvelle de la mort de madame la Princesse douairière. Elle était trépassée sans avoir revu ses enfants, et ceux qui avaient intérêt à tirer parti de cette mort l'attribuèrent au chagrin que lui avait causé la captivité de ses fils. Alors on délibéra sur la requête de madame la Princesse, nonobstant l'absence du duc d'Orléans, et l'on était en train d'attribuer au ministre étranger tous les malheurs privés et publics de la France, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle de la reprise de Rethel et d'une victoire remportée par le maréchal Duplessis sur Turenne, qui était accouru, mais trop lard, au secours de cette ville. Le parlement fut averti qu un Te Deum allait être chanté en l'honneur de ce double snecès, et qu'on l'invitait A s'y rendre. Cette nouvelle contrariait les nouveaux plans du coadjuteur; aussi, le matin même du jour où le parlement devait se rendre à Notre-Dame, il appuya fortement la requête de madame la Princesse, disant qu'il fallait profiter des victoires de la frontière pour assurer la paix de la capitale. Alors le» opinions, un instant intimidées, reprirent une nouvelle hardiesse. Le Te Deum interrompit, mais ne rompit point la discussion, et, le 30 décembre, un arrêt fut rendu portant que de trèshumbles remontrances seraient faites au roi et à la reine touchant l'emprisonnement des trois princes, et pour demander leur liberté.

Le lendemain du jour où cet arrêté fut rendu, c'est-à-dire le 31 décembre, le cardinal, averti par la reine que l'on profilait de son absence pour cabaler à découvert contre lui, rentra en toute hâte dans la capitale. Ce fut par ce retour du cardinal que se terminèrent les événements si variés de l'année 1650, pendant laquelle mourut le duc d'Angoulême, que nous avons cité avec Bellegarde et Bassompierre, comme un des types qui restaient encore du siècle passé. C'était un des derniers, et il mérite bien que nous nous

occupions un instant de lui. C'est un suprême regard jeté sur la société du seizième siècle; nous allons bientôt faire connaissance avec celle du dix-septième.

Charles de Valois, duc d'Angouléme, était fils de Charles IX et de Marie Touchet, et pendant les soixantedix-sepl ans que dura sa vie, il vécut sous cinq rois : Charles IX, Henri 111, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Charles IX, à sa mort, l'avait recommandé à Henri III. Celui-ci l'aimait fort, et le duc d'Angouléme, qui, destiné dès son enfance à l'ordre de Malte, avait été pourvu en 1587 de l'abbaye de la Chaise-Dieu, non-seulement assista son tuteur royal à ses derniers moments, mais encore nous a laissé, dans ses Mémoires, la meilleure et la pins exacte relation qu'il y ait de son agonie.

Catherine de Médicis, en mourant à son tour, lui légua les comtés d'Auvergne et de Lauraguais. Voilà comment il fut appelé d'abord comte d'Auvergne, et garda ce titre jusqu'au moment où Marguerite de Valois, première femme d'Henri IV, que ce monarque avait répudiée, fit casser par le parlement la donation de Catherine de Médicis, et donner ces deux comtés au Dauphin Louis XIII.

• Pendant ce temps, le fils de Charles IX était à la Bastille pour avoir conspiré en 1602 avec Biron. Il en sortit au commencement de 1603; mais il y rentra en 1604 pour avoir conspiré avec la fameuse marquise de Verneuil, maîtresse d'Henri IV, laquelle était sa sœur utérine. Cette fois, il fut condamné à perdre la léte; mais Henri IV commua cette peine en celle d'une prison perpétuelle. Or, dès cette époque, il n'y avait plus de prison perpétuelle. En 1616, le comte d'Auvergne sortit de la Bastille pour devenir, en 1619, colonel général de la cavalerie de France, chevalier des ordres du roi et duc d'Angouléme; enfin, en 1628, nous l'avons vu commandant en chef de l'armée devant la Rochelle.

Ce fut après ce siège que le duc d'Angouléme retrouvant un peu de temps à lui, se remit à faire le métier pour lequel il avait autrefois proposé une association à Henri IV, c'est-à-dire de la fausse monnaie. Seulement il ne la faisait pas lui-même; il était trop grand 'seigneur pour cela, et se contentait do donner des conseils. Un jour, te roi Louis XIII lui demanda combien il gagnait à cet honnête métier. Il parait que le duc n'avait pas dans le fils la même confiance que dans le père ; car il répondit : — Sire, je ne sais ce que veut dire Votre Majesté ; je loue, dans mon château de Grosbois, une espèce de chambre à un nommé Merlin, et, pour cette chambre, il me donne quatre mille écus par mois; mais de ce qu'il y fait, je ne m'inquiéterai pas, tant qu'il me payera régulièrement.

Louis XIII, plus scrupuleux que le duc d'Angouléme, s'en inquiéta et fit faire une descente à Grosbois.

Merlin n'eut que le temps de s'échapper par une croisée en entendant les gendarmes. On trouva dans sa chambre fourneaux, alambics et creusets; mais le duc d'Angouléme déclara qu'il ne connaissait pas tous ces instruments aux formes incongrues, et qu'ils appartenaient à sou locataire. La chose en demeura là.

Cependant la fuite de Merlin avait fort diminué ses revenus; aussi, quand ses gens lui demandaient leurs gaffes : — Ma foi, mes amis, disait-il, c'est à vous de vous pourvoir ; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angouléme : vous êtes en beau lieu, profitei-en si vous voulez.

L'hôtel d'Angouléme était situé rue l'avée au Marais, et, à partir de ce moment, passé sept heures du soir l'hiver et dix heures l'été, les abords en devinrent fort dangereux.

La Bastille avait, au reste, inspiré au fils de Charles IX un grand respect pour le cardinal Richelieu qui y envoyait tout le monde si facilement; aussi fut-il toujours un des plus zélés courtisans du ministre. Un jour celui-ci, en lui donnant un corps d'armée à commander, lui dit : — Monsieur, le roi vous confie ce commandement, mais il désire, autant que possible, que vous vous absteniez de voler. — Monsieur, répondit le bonhomme, ce que vous me dites là est bien difficile à exécuter ; mais, enfin, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.

En 1014, à l'âge de soixante-dix ans, tout courbé et tout estropié de la goutte, il avait épousé une fille

de vingt ans, belle, bien faite de corps et agréable d'esprit, que l'on appelait Françoise de Nargonue, et qu'il laissa veuve en 1650. Cette veuve, qui vécut jusqu'au 45 août 1715, devait présenter cet exemple, unique peut-être dans l'histoire moderne, d'une bru mourant cent quarante et un ans après son beau-père. {On sait que Charles IX est mort en 1574). Selon toute probabilité, pareille chose n'était pas arrivée depuis les patriarches.

Maintenant, supposons que le duc d'Angouléme, au lieu d'être fils naturel de Charles IX, eût été fils légitime : ni Henri III, ni Henri IV, ni Louis XIII, ni Louis XIV ne régnaient. Qu'arrivait-il alors de la France? Quel changement cet héritier direct de la royauté des Valois apportait-il dans le monde?... Il y a des abîmes dont s'épouvante la vue, et que n'ose sonder l'intelligence humaine I...

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