‹ Louis XIV et son siècleChapitre 25 sur 69 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Condé, quelle sera la gloire On'ind tu gagneras la victoire Sur l'oflitHT et le ma-rchanH ?

Tu vas faire dire à ta nn'n- .

« Ali ! que mon grand fils est méchant I Il i battu son pet il treav. »

(î) CMèbre

de M. d'IVé.

LOUIS XIV ET SON SIÈCLB. Hî>

Les Mazarins aussi n'étaient pas en reste de satires. C'était une justice à leur rendre. Dans cette singulière guerre, il y eut plus de chansons de faites que de coups de canon de tirés. Ils répondirent au couplet contre M. de Condé par un couplet contre M. de Bouillon :

Le brave monsieur de Bouillon Lsl incommodé de la goutte ; Il r-t b:irdi comme un lion.

Le brave monsieur do Bouillon. Mais s'il but rompre un bataillon Ou meure le prince en déroute, Ce brave monsieur de Bouillon Est iocomraodé de la goutte.

Comme on le voit, l'épigramme était devenue une arme, et ses blessures, pour n'être pas mortelles, n'en étaient pas moins cuisantes. Les femmes surtout eurent fort à en souffrir, et ceux qui sont amateurs de scandales pourront consulter le recueil qui fut fait pour M. de Maurepas, et qui ne comprend pas moins de quarante-quatre volumes.

Sur ces entrefaites arriva a Paris un nouveau compétiteur au généralal; c'était le duc de Beaufort, qui, depuis sa fuite de Yincennes, était resté errant dans le Vendomois, et qui venait réclamer sa part de rébellion. Il y avait droit : on la lui donna. Son arrivée, au reste, fit grand bruit à Paris, ou nous savons qu'il était adoré. D'ailleurs le coadjuleur l'avait préparée. M. de Beaufort lui avait a l'avance fait parler par Monlrésor, cl lui avait offert son alliance. Cette alliance devait naturellement être celle du renard et du dogue : la ruse d'un côté, la force de l'autre. Le coadjuleur s'était aperçu que M. de Bouillon était à M. de Conti ce que le maréchal de ta Mothe était à M. de Longucville, et ce que le duc d'Elbœuf était pour luimême; il pensa qu'il lui fallait un général à lui, et il produisit le duc dè Beaufort.

Le jour de son armée il le promena dans les rues de Paris, et ce fut un triomphe. Le coadjuleur le nommait, le montrait et le louait. Dans la rue Saint-Denis et dans la rue Saint-Martin ce fut comme une émeute. Les hommes criaient : Vive Beaufort ! les femmes se jetaient sur ses mains qu'elles baisaient, les dames de la halle surtout avaient pour lui un enthousiasme difficile a décrire, el lorsqu'il fut arrivé dans leur

aiinrticr. il fallut qu'il descendit de voiture et se laissât embrasser tout à leur loisir 11 y eul plus : l'une 'elles, qui avait une fort belle fille de dix-sept ans, la lui amena, eu lui disant que le plus grand honneur

qui pût arriver à sa famille serait qu'il daignât lui faire un enfant. Le duc de Beaufort répondit à cette mère complaisante qu'elle n'avait qu'à conduire le soir même la fille à son hôtel, et qu'il ferait ce qu'il pourrait pour accomplir son désir. La mère n'y manqua point, el Hochefort, qui raconte cette anecdote, assure que l'une et l'autre s'en retournèrent le lendemain matin fort satisfaites.

Lorsqu'on apprit cette réception triomphale à Saiul-Ccrmain, on appela M. de Beaufort par dérision le Roi des Halles, et le nom lui en est resté.

Cependant Paiis se peuplait de princes qui venaient prendre parti contre la cour, et de seigneurs qui venaient servir sous eux. Le parlement comptait déjà au nombre de ses défenseurs le prince de Conti. le duc de Longucville, le comte d'Elbœuf, le due de Bouillon, le duc de Chevreuse, le maréchal de la Motte- Houdancourt, le duc de Brissac, le duc de Luynes, le marquis de Vilry, le prince de Marcillac, le marqtijs de Noirmmiiier, le marquis de la Boulaie, le comte de Fiesque, le comte de Maure, le marquis de Laigues,

le comte de Hatha, le marquis de Fosseuse, le comte de Montrésor, le marquis d'Àligre, et le jeune et beau Tancrède de Rohan, qu'un arrêt du parlement avait déclaré ne devoir s'appeler que Taocrède.

C'était une touchante histoire que celle de ce jeune homme, et qui n'a pas fait un des épisodes les moins curieux et les moins poétiques de cette singulière guerre. Disons-en quelques mots.

Sa grand'mère était celte Catherine de Parthenay Sou bise, ennemie si déclarée d'Henri IV, qu'elle a écrit contre lui un des plus curieux pamphlets du temps. Elle ne voulait pas à-toute force que son fils fût duc, répétant sans cesse ce cri de guerre des Rohan : Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suit.

Quoi qu'elle eût dit et fait, son fils fut duc, et, ce qui était à cette époque bien plus déshonorant encore pour une grande famille, il fut auteur. Il est vrai que tout en écrivant il resta ignorant comme un grand seigneur. Dans son voyage d'Italie, publié par Louis Elzévir, à Amsterdam, en 1649. il attribue les Panilectes à licéron ; ce qui fait dire à Tallcmaut des Réaux : — Voila ce que c'est que de ne pas montrer ses ouvrages à quelque honnête homme.

Ce duc de Rohan avait épousé Marguerite de Réthune Sully. Ce fut la mère de Tancrède. Cette duchesse de Rohan était fort galante : elle avait eu bon nombre d'amants, et entre autres M. de Candale, qu'elle brouilla successivement avec le duc d'Epernon, son père, puis avec Louis XIII, et qu'enfin elle fit faire huguenot. Aussi disait-il :— Il faut en vérité que madame de Rohan m' ait jeté un sort, car elle m'a brouillé avec mon père, avec le roi et avec Dieu; elle m'a fait mille infidélités, et cependant je ne puis me détacher d'elle.

Madame de Rohan et M. de Candale étaient à Venise quand elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Comme il y avait tout lieu de penser que M. de Rohan ne voudrait pas reconnaître un enfant qu'il avait les plus fortes raisons pour ne pas croire le sien, madame de Rohan revint à Paris. Candale l'y suivit quelque temps après, et madame de Rohan étant accouchée d'un garçon, ce garçon fut baptisé "sous le nom de Tancrède Lebon et porté chez une madame Millet, sage-femme. Lebon, dont on avait donné le nom à l'enfant, était le valet de chambre favori de M. de Candale.

Madame de Rohan avait une fille qui, marchant sur les traces de sa mère, était, dès l'âge de douze ans, la maîtresse de M. de Ruvigny. Une femme de chambre lui raconta un jour l'histoire de la duchesse, et comment elle était accouchée du petit Tancrède. Mademoiselle de Rohan rapporte l'affaire à son amant. Ruvigny consulte et s'assure que, né pendant le mariage, l'enfant, s'il peut un jour prouver sa naissance, aura droit au nom et à la fortune de son père. Dès lors tous deux arrêtent qu'ils enlèveront Tancrède et le feront disparaître.

L'enfant n était plus à Paris chez la sage-femme, mais en Normandie, près de Caudebec, chez un nommé la Mestairie, père du maître d'hôtel de madame de Rohan. On communique le complot à un ami commun nommé Henri de Taillel'er, seigneur de Rarrière, qui se charge de l'expédition, part pour la Normandie, enfonce une nuit la porte de la Mestairie, lui quatrième, enlève le petit Tancrède et le transporte en Hollande, où il le met chez son frère, capitaine d'infanterie au service des Etats, qui le prend chez lui comme un enfant de basse naissam e qu'il élève par charité.

Sept ou huit ans se passèrent, pendant lesquels mademoiselle de Rohan se maria avec M. de Chabot, qui

Krit le nom de Rohan, lequel, saus cette substitution, s'éteignait dans la personne d Henri II, duc de ohan, tué le 13 avril 1638, à la bataille de Reinfeld.

A la mort de son mari, madame de Rohan avait bien eu ♦ nvie de faire reparaître le pauvre Tancrède, mais elle ne savait ce qu'il était devenu, et elle l'avait inutilement fait chercher. Malheureusement madame de Chabot-Rohan derranda un jour conseil sur toute cette affaire à M. de Thou, le même qui fut exécuté avec Cinq-Mars : elle avait toujours peur de voir revenir Tancrède. Soit indiscrétion, soit affaire de conscience, de Thou vint redire cette confidence à la reine, laquelle, à son tour, en parla à madame de Lansac, qui finit par raconter un jour toute celte histoire a madame de Rohan elle-même. C'était en 1643 seulement que madame de Rohan avait appris que son fils vivait encore et avait su en quel lieu il était. Aussitôt elle envoya son valet de chambre en Hollande avec ordre de ramener son fils a tout prix. Ce valet de chambre, qui se nommait Jean Rondeau, s'ouvre au jeune homme qui s écrie : — Ah! je savais bien que j étais gentilhomme, car je me souviens toujours que. tout enfant, j'ai été plusieurs fois dans un carrosse où il y avait des armoiries.

Rondeau et le jeune Tancrède arrivèrent s Paris. Madame de Rohan était mal avec sa fille et son gendre. Elle avait donc un double motif pour faire reconnaître Tancrède : l'amour maternel d'abord, cette haine ensuite. Elle prépara un factum pour le parlement, dans lequel elle présentait Tancrède de Rohan comme son lils, disant qu'elle avait été forcée de le cacher, de peur que le cardinal de Richelieu ne poursuivit en lui le dernier rejeton mâle du dernier chef protestant.

Chose étrange ! au milieu de ses cheveux noirs, le jeune homme avait une touffe de cheveux blancs comme M. de Rohan en avait eu une toute sa vie. Mais cela ne suflisait pas pour qu il fût reconnu comme l liéritier du nom et de la fortune des Rohan. On produisit Pacte de baptême, et il fut reconnu que Tancrède avait été baptisé sous le nom de Lebon. D'ailleurs le prince de Condé, tout puissant alors, avait pris parti pour madame de Rohan-Chabot, qui servait ses amours avec, mademoiselle de Vigean, et, comme la majorité des juges était catholique, il n'avait pas eu de peine à les prévenir contre madame de Rohan et son fils. Aussi, lorsque l'arrêt du conseil privé ordonna que 1 affaire serait portée devant la grand'chambre réunie à la chambre de l'édit, et à la Tournelle, madame de Rohan, de l'avis de ses conseils, avait fait défaut pour réserver à Tancrède toutes les exceptions résultant de sa minorité. L'arrêt avait donc été rendu sans plaidoyer, et défense avait été faite a Tancrède Lebon de prendre le nom de Rohan'.

Ce fut un coup terrible pour le pauvre jeune homme, qu'on eût mieux fait de laisser dans l'obscurité que de le traîner au grand jour qui éclairait ainsi sa honte : car c'était un garçon de cœur et d'esprit, ayant-haute mine quoiqu'il fût petit, ce qui ne pouvait manquer, dit un auteur du temps, sa mère et ses deux pères étant petits. Aussi, dés que l'occasion s'en était présentée, le jeune Tancrède s'était jeté dans

le bruit et dans le tumulte, espérant s'j taire un nom assez grand pour qu'il lui donnai le droit de réclamer celui de ses ancêtres. — M. le Prince, disait-il, m'a vaincu au parlement; mais que je le rencontre sur la grande route de Charenton, et I on verra lequel de nous deux cédera le pas à l'autre.

Un jour on lui faisait observer qu'il se fatiguait outre mesure, ne quitiant les armes ni le jour ni la nuit, et se jetant dans toutes les escarmouches. — En l'état où je suis, répondit-il, il m'est défendu de m'endormir; si je n'ai quelque mérite par moi-même, vous voyez bien que le monde sera de l'avis du parlement.

N'est-ce pas que ce beau et jeune Tancrède, que nous allons bientôt retrouver sur son lit de mort, méritait bien cette petite digression? L'historien cet si heureux quand il peut évoquer devant lui, ne fûtce que pour un instant, une de ces pâles et mélancoliques figures qui semblent n'appartenir qu'au roman !

Cependant, grâce aux mesures prises par le parlement, on avait à peu près fait face à tous les dangers. L'armée royale, qui montait à sept ou huit mille hommes, tandis que les milices organisées dans Paris s'élevaient à plus de soixante mille, avait bien essayé d'occuper Charenton, Lagny, Corbeil, Poissy et Pontoise; mais, avant que ce mouvement fût opéré, tous les paysans, dans l'espérance d'un bénéfice, avaient apporté à Paris tout ce qu'ils avaient de vivres, lesquels, joints aux petits convois qui passaient entre les sutures de l'armée royale, suffisaient à approvisionner la capitale. De plus, en exécution de l'arrêt rendu contre Mazaiïn, on avait saisi tous ses biens, meubles et immeubles, ainsi que les revenus de ses bénéfices, et, comme pour prouver à la cour qu'on ne manquait pas d'argent, on porta quarante mille livres à la reine d'Angleterre, qui était restée au Louvre, où depuis six mois la cour la laissait mourir de faim. En effet, quelques jours avant le départ du roi, le coadjuteur avait été faire visite a la reine d'Angleterre, qui le fit entrer dans la chambre de sa fille, et, lui montrant celle-ci qui était couchée, lui avait dit : — Vous voyez, monsieur le coadjuteur, je suis venue tenir compagnie à ma pauvre Henriette, qui est un peu malade et qui n'a pu se lever faute de feu.

Cette petite-fille d'Henri le Grand, cette pauvre Henriette, comme l'appelait sa mère, qui ne pouvait se lever faute d'un fagot qu'économisait sur elle le cardinal Mazarin, était celle qui devint plus tard femme de Monsieur, frère de Louis XIV.

En même temps, la cour éprouvait un échec en Normandie. Elle avait appelé auprès d'elle le comte d'Harcourt, cadet du doc d'Llbœuf," qu'on avait surnommé cadet h la perle, à cause d'une seule perle u'il portait à l'oreille. C'était un grand général de haute réputation, qui avait fait avec succès les guerres 'Italie, et qui avait remplacé le maréchal de la Motte-Iloudancourt en Espagne. Autrefois, dans un combat particulier, il s'était battu contre Bouleville et avait eu l'avantage. C est pourquoi le cardinal de Richelieu avait jeté les yeux sur lui et l'avait fait venir au Palais-Cardinal. D'Harcourt. qui connaissait la rigueur des édits, s'était fondu à l'ordre du ministre, médiocrement rassuré sur ce qui allait se passer. Eu effet. Ilichelieu l'avait reçu avec son visage le plus sévère. — Monsieur le comte, lui avait-il dit, le roi veut que vous sortiez du royaume. — Monseigneur, répondit le comte, je suis prêt & obéir. — Oui, reprit le cardinal en souriant, mais comme commandant des forces navales.

En effet, d'Harcourt était sorti de France à la téte des forces navales, qui n'étaient pas grand'chosc à cette époque, et avait, contre toutes les espérances, repris les Iles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite. Après la mort de M. le Grand, la reine lui avait donné la charge de grand écuyer, dont il avait fort besoin, car si son frère d El bœuf, qui était l'aîné, manquait toujours d'argent, â bien plus forte raison lui, qui était cadet. Aussi disait-il que ses deux fils s'appelleraient l'un la Verdure et l'autre la Violette. Il indiquait ainsi qu'ils seraient simples soldats. Au reste, avec tout son courage il se laissait conduire par le premier faquin venu; ce qui faisait dire au cardinal de Richelieu, un jour qu'on lui proposait le comte d'Harcourt pour une mission : — Encore faudra-t-il savoir si son apothicaire sera d'avis qu'il s'en charge

Le comte d'Harcourt, cette fois, avait reçu mission de s'emparer de Rouen au nom du roi, et de rem-

E lacer le duc de Longueville dans son gouvernement. Mais le parlement de Rouen, travaillé par M. de ongueville. et suivant l'exemple du parlement de Paris, ferma les portes de la ville au comte d'Harcourt, et, comme le comte était venu sans argent et sans soldats, seuls leviers avec lesquels on ouvre ou brise les portes, force lui fut de se retirer.

Tous ces événements donnaient du courage aux Parisiens assiégés, qui commencèrent à faire des«sorlies, drapeaux déployés. Sur ces drapeaux on lisait : Nota cherchons notre roi. A la première sortie qu'on lit avec cette singulière devise, on prit un troupeau de cochons qu'on ramena triomphalement dans la ville; il ne faut pas demander si ce singulier succès excita I hilarité des Parisiens.

Peu à peu on s'aguerrit, et chaque jour amena une escarmouche. Le duc de Beaufort sortit avec un corps de cavalerie et d'infanterie pour livrer bataille au maréchal de Grammont, mais il rentra en disant que le maréchal avait refusé la bataille; ce qui passa pour un succès. 11 est vrai que ce succès fut bien vite compensé par un échec qu'éprouva le chevalier de Sévigné, qui commandait un régiment levé par l'archevêque de Corinthe. Cette fois la déroute des nouvelles recrues fut complète, et l'on appela celte affaire la première aux Corinthiens.

En échange, le duc. d'Elbœuf reprit le poste de Charenton, abandonné par le prince de Condé et y fit conduire du canon. Mais, comme si toute cette guerre, pour ressembler tout à fait a un jeu, ne devait procéder que par partie et revanche, le marquis de Vitry fut attaqué, près de Vincennes. par deux escadrons de cavalerie allemande qui lui tuèrent une vingtaine d'hommes, et il se retira en laissant parmi les prisonniers Tancrède de Rohan, blessé à mort. Alors le caractère du pauvre jeune homme ne se démentit pas. Se sentant atteint mortellement, il ne voulut jamais dire qui il était et parla hollandais jusqu'à sa mort. Comme ou avait pensé cependant que c'était un gentilhomme de distinction, on exposa le cadavre, qui fut reconnu. Ost ainsi que mourut, loin de sa mère, l'orphelin qui avait été élevé loin de sa mère, et qui avait vécu loin de sa mère. Madame de Rohan reçut celte nouvelle à Romorantin, où elle s'était retirée.

Ine pareille guerre devait paraître au vaiuqueur de Bocrov et de Lens bien futile et bien fatigante. Aussi résolut-il de donner un jour lui-même et sérieusement. U laissa forlilier Cbarenton, donna le temps d'y loger (rois mille hommes de garnison, d'y conduire de l'artillerie; puis il se disposa à l'emporter.

Le 7 février, au soir, M. de Chanleu. qui commandait ce poste, eut avis que le duc d'Orléans et M. le Prince marchaient contre lui avec sept ou huit mille hommes de pied, quatre mille chevaux et du canon. •Il envoya aussitôt prévenir M. le prince de Couti en lui demandant ce qu'il devait faire. On tint conseil chez H. de Bouillon, qui avait la goutte, et qui, jugeant la place intenable, fut d'avis de retirer Chanleu et ses hommes, en laissant seulement un poste pour défendre le pont. Hais H. d'Elbœuf, qui aimait cet officier et qui voulait lui donner celte occasion de se signaler, fut d'un avis contraire, auquel se joignirent le duc de Beaufort et le maréchal de la Motte. On écrivit donc a Chanleu de tenir, en lui disant qu'on viendrait à sou secours avec la garnison de Paris. Mais, quoiqu'on eût commencé à faire défiler le9 troupes à onze heures du soir, elles ne furent en bataille qu'à nuit heures du matin. C'était trop tard : dés la pointe du jour M. le Prince avait attaqué Charenton. Aux premiers coups de feu, le duc de Châtillon, Gaspard de Coligny, frère de celui qui était mort de la blessure que lui avait faite le duc de Guise au duel de la place Royale, reçut une balle tout au travers du corps et tomba. Le prince de Condé reprit sa place et se précipita, avec son ardeur accoutumée, dans les retranchements où Chanleu se lit tuer, mais qui furenl pris.

Le lendemain le duc de Châtillon mourut, tenant le bâton de maréchal que la reine lui avait envoyé, et qu'il n'avait possédé qu'une heure.

Le « oaAjnlevf ràUc la reine rf Angleterre — Vttm 101

A la faveur du combat de la veille, le marquis de Noirmoulier avait fait un détachement de mille chevaux et était sorti de l'aris sans être aperçu, pour aller au-devant d'un convoi qui venait d Etampes. Comme le surlendemain on ne le voyait pas revenir, le 10. M. de Beaufort et M. le marcrhal de la Molle sortirent pour favoriser son retour. Mais, dans h plaine de Ville-Juif, on trouva le maréchal de Grammont avec deux mille hommes de pied, des gardes suisses et françaises et deux mille chevaux. Ces derniers riaient commandés par Charles de Bauveau, seigneur de Nerlieu. A peine celui-ci, qui était un des plus braves gentilshommes de I l'armée royale, eut-il vu le corps du duc de Beaufort, qu'il fondit dessus. Mais, aux premiers coups portés, Ncrlicutomba mort; ce qui n'empêcha pas le combat de se continuer avec lanl d'acharnement que M. de Beaufort s'élant pris corps à corps avec un nommé Briollcs, celui-ci lui arracha son épée des mains. Au même instant M. de la Motte étant venu au secours du duc, les Mazarins furenl forcés de plier. En ce moment le convoi parut, et le maréchal ne voulut pas pousser plus loin sa victoire, disant que les ennemis seraient assez battus s il parvenait à faire entrer le convoi dans Paris. Il y entra effectivement, escorté de près de cent raille hommes, qui étaient sortis en armes au premier bruit qui avait couru par la ville que le duc de Beaufort était engagé avec l'ennemi.

Le 12, le commandant de la porte Saint-llonoré vint avertir le parlement qu'un héraut revêtu de sa cotte d'armes et précédé de deux trompettes, demandait à être introduit; il était porteur de trois lettres, une pour le parlement, l'autre pour le prince de Conti, la troisième pour l'Hôtel de Ville. A cetlc nouvelle, il y eut une grande agitation ; mais, poussé par le coadjuteur. le conseiller Broussel se leva et dit qu'on n'envoyait d ordinaire de héraut qu'à ses égaux ou à ses ennemis. Or, le parlement n'étant ni l'égal, ni l'ennemi du roi ne pouvait recevoir son héraut. Ce biais, tout subiil qu'il était, fut accueilli avec accla-

mai ion. On décida qu'on enverrait une députation au roi pour savoir quelles ouvertures il avait à faire au parlement, et l'on renvoya le héraut, en faisant demander un sauf-conduit pour la députation. Le surlendemain le sauf-conduit arriva et la députation partit.

Hais ce n'était pas publiquement que les vraies démarches se faisaient : pendant que la députation

Tnrenne

''acheminait vers Saint-Germain. M. de Flamarens venait faire une visite au prince de Marcillar, qui, blêMe d'un coup de mousquet dans une escarmouche qu'il avait engagée a Brie-Comte-Robert, commençait a avoir assez de cette petite guerre ; il était chargé, de la part de l'abbé de la Rivière, de faire des propositions secrètes aux chefs des rebelles. D'abord on offrait au prince de Conli son entrée au conseil et une place forte en Champagne, pourvu qu'il abandonnât a I abbé de la Rivière le chapeau de cardinal auquel

m LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

il avait prétendu. Cette dernière condition aurait pu être placée la première , attendu que quitter l'église était la chose la plus agréable que l'on pût proposer à M. de Conti.

Quant à H. de Longueville, qui devait amener de Rouen un secours à Paris, on lui proposait, s'il voulait retarder ce secours, outre les anciens gouvernements, le gouvernement du Pont-de-l'A relie et une charge â la cour. On promettait, en outre, à M. de Bouillon d'en linir définitivement avec lui du rachat de la ville de Sedan, qui traînait depuis si longtemps.

Toutes ces propositions, jointes aux bonnes paroles que donna la reine aux envoyés, et à l'arrivée d'un agent espagnol qui vint pour proposer la médiation de l'archiduc Léopold, lequel, écrivait-il, ne voulait plus traiter avec le cardinal, mais avec le parlement, amenèrent une espèce de trêve, pendant laquelle cent muids de blé devaient entrer par jour dans Paris, et des conférences avoir lieu à Rueil. Trois jours après, ces conférences s'ouvrirent. Pendant qu elles avaient lieu, deux grandes nouvelles arrivaient au parlement : la première, que le duc de Longueville marchait sur Paris avec dix mille hommes qu'il amenait de Rouen, au secours de la capitale ; la seconde, que M. de Turenne venait de se déclarer pour le parlement.

C'étaient là deux riches nouvelles; aussi écrivit-on aux plénipotentiaires de tenir ferme. Mais ceux-ci voyant, d'un coté, le duc d'Orléans exaspéré et le prince de Condè menaçant, de l'autre , le peuple exalté et le parlement décidé à tenir jusqu'au bout, puis, au milieu de tout cela, l'Espagne prête à profiter de nos guerres civiles, prirent sur eux de signer tout d'un coup; et, le 13 mars, les articles suivants furent arrêtés : — 1° Toutes les hostilités cesseraient de part et d'autre, les passages redeviendraient libres, et le commerce serait rétabli ; — 2" Le parlement se rendrait a Saint-Germain pour y tenir un lit de justice, — 3° Il ne serait fait, dans l'année aucune assemblée de chambre, si ce n'était pour mercuriales et réceptions d'officiers; — 4* Dans le narré de la déclaration à publier, il serait parlé de l'intention du roi pour l'exécution des déclarations de juillet et octobre 1648 ; — 5" Tous les arrêts du parlement, rendus depuis la sortie du roi, demeureraient nuls et non avenus; — 6« Il en serait de même des lettres de cachet et déclarations du roi au sujet des mouvements derniers; — 7° Les gens de guerre, levés en vertu des

Souvoirs du parlement et de la ville, seraient licenciés; — 8° Le roi ferait retirer ses troupes des environs e Paris; — 9° Les habitants de Paris poseraient les açmes ; — 10" Le député de l'archiduc serait renvoyé sans réponse; — H" Les meubles seraient rendus aux particuliers, et l'arsenal et la Bastille au roi; — 12° Le roi pourrait emprunter, au denier douze; cette année et l'année suivante, les sommes dont il aurait besoin ; — 13° Le prince de Conti et tous autres qui avaient pris les armes, seraient conservés en leurs biens, charges et gouvernements, s'ils déclaraient, le duc de Longueville dans dix jours et les autres dans quatre, qu'ils acquiesçaient au traité, faute duquel acquiescement, le corps de ville ne prendrait plus aucune part dans leurs intérêts; — 14° Le roi retournerait à Paris dès que les affaires de l'Etat le pourraient permettre (1).

Il y avait au traité général un petit inconvénient : c'est qu'il s'était fait si vite qu'il n'avait pas permis aux traités particuliers de se conclure. Il y eut donc grand bruit au parlement le jour où il fut lu, et l'on décida qu'une seconde députation serait envoyée pour établir particulièrement les intérêts des généraux.

Les généraux étaient : le prince de Conti, le duc d'Elbœuf, le duc de Bouillon, le duc de Beaufort, le duc de Longueville et le maréchal de la Motte-Houdancourt.

On devait faire aussi quelque chose pour le maréchal de Turenne, qui s'était décide un peu tard, mais qui, enfin, s'était décidé.

Alors il y eut une chose unique, et qui indique toute l'impudence et toute la vénalité de l'époque : les stipulations particulières furent portées au traité général et discutées publiquement : — le prince oc Conti obtint Damvilliers; — le duc d'Elbœuf, le payement des sommes dues a sa femme, et cent mille livres pour l'ainé de ses fils; — le duc de Beaufort, sa rentrée à la cour, la grâce entière de ceux qui l'avaient aidé dans sa fuite, le recouvrement des pensions du duc de Vendôme, son père, et une indemnité pour ses maisons et châteaux que le parlement de Bretagne avait fait démolir; — le duc de Bouillon, des domaines d'égale valeur a l'estimation qui serait faite de Sedan, une indemnité pour la non-jouissance de sa principauté, et le titre de prince accordé à lui et à ceux de sa maison ; — le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, — le maréchal de la Motte-Houdancourt. deux cent mille livres d'argent, sans préjudice des autres grâces qu'il plairait au roi de lui accorder.

Enfin, l'armée d'Allemagne devant être supprimée, le maréchal de Turenne serait employé selon l'estime due à sa personne et â ses services.

Moyennant ces nouvelles conditions, la paix ne souffrit plus aucune difficulté, et, le ï> avril, un Te Deum fut chanté en grande pompe â Notre-Dame, où reparurent, comme représentants de la royauté absente, les gardes françaises et les Suisses du roi.

Ainsi finit le premier acte de cette guerre burlesque, où chacun resta au-dessous de sa réputation, et dont l'événement le plus important fut l'accouchement de la reine de Paris par intérim, madame de Longueville, laquelle, pendant son séjour à l'Hôtel de Ville, mil au monde un lils qui fut tenu sur les fonts de baptême par le prévôt des marchands, et qui reçut les noms de Charles Paris Orléans. Singulière coïncidence de noms, on en conviendra.

11 est vrai que pour faire compensation â toutes ces misères, il venait de s'accomplir, à soixante-dix lieues de Pans, une révolution un peu plus sérieuse.

Le 50 janvier 1649, la tête du roi Charles Stuart, tombée sur 1 échafaud de White-llalle, avait été ramassée et montrée au peuple anglais comme celle d'un traître parun bourreau voilé dont on ne sut jamais

11) Le retour du roi etail forl désiré, «'il fiut en croire la piiee suivante, uno des plus originale» certainement qui aient p.i;n dans celle première guerre de Taris. ^Voir dans l'Appendice, noie H.) ■

le nom. Mais à peine irouve-t-on trace de celle grande calaslrophe dans nos auteurs contemporains, Uni faisaient de bruit les neuf cents pamphlets qui parurent pendant le cours de celte guerre. If est vrai que I exemple perdu pour les contemporains ne l'était pas pour la postérité : cent quarante-quatre ans plus tard, la Convention nationale devait répondre au parlement anglais en montrant à son tour au peuple Ira mais la téte de Louis X\ï v v

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