CHAPITRE XXVI
Majorité du roi. — Les Barbons — État de U France à l'intérieur et i l'eitérieur. — Monsieur. — Le prince de Condé. — Maa.irin. — Le coadjutcur. — Mademoiselle. — Le cardinal entre en France. — Sa tête eal mine à pru. — Il traverse Iranquilleincnt la France et va rejoindre U reine i Poitiers. — Le maréchal de Turcnne revient offrir se* service* au roi. — La cour se dirige vers Orléans. — Mademoiselle se déclare, et prend Orléans.
vigueur, et oui était retombé presque immédiatement e faiblesse dont il ne devait sortir que par boutade,
ouis XIV était majeur. Comme Louis XIII, il passait, en uo instant, d'une dépendance complète a une autorité absolue ; mais, tout au contraire de son père, qui avait débuté par un acte de vigueur, et dans une ~
lui devait conserver sa faiblesse au delà de sa minorité, et ne s'élever que par degrés jusqu'à la force, ou plutôt jus- ^ qu'au vouloir qui lit le caractère distinct if de son règne. Donc, quoique le roi eût atteint sa majorité, c'était toujours Anne aé. d'Autriche qui régnait, éclairée par l'esprit subtil de Mazarin, ■ tout aussi puissant sur elle, plus puissant même peut-être depuis qu'il était exile que lorsqu'il avait son appartement au J% Louvre ou au Palais-Royal.
Le roi, comme nous l'avons dit, avait sur son lit de justice publié trois déclarations : la première contre les blasphémateurs du saint nom de Dieu, la seconde contre les duels et les rencontres, la troisicmepour reconnaître l'innocence du prince de Condé. Or, ce qu'il y avait de remarquable, c'est que le prince de Condé ne s'était pas même donné la peine d'attendre cette déclaration pour se rendre coupable, en projets dn moins, d'un second crime pareil à celui qu'on venait de lui pardonner.
Le conseil avait du même coup été remanié, comme on dit de nos jours : le marquis de Châteauneuf avait repris la principale direction des affaires qu'il attendait depuis si longtemps; les sceaux, enlevés au président Mole, lui avaient été rendus; enfin M. de Lavieuvillc, qui, vingt-sept ans auparavant, avait ouvert la norte du conseil au jeune Richelieu, lequel l'en avait fait sortir, pour ainsi dire, avant que la porte ne fût refermée, était nommé surintendant des finances par l'influence de son fils, amant de la princesse Palatine. Il est vrai, en outre, ce qui n'indiquait peut-être pas un excellent économiste, qu'il prétait, en arrivant au ministère, quatre cent mille livres, non pas à l'Elut, non pas au roi, mais a la reine. Le plus jeune de ces trois conseillers était le président Molé, qui avait soixante-sept ans; de sorte qu'on appliqua a ces trois ministres un nom déjà tout fait sous l'autre règne ; on les appela les Barbons.
La France était assez tranquille à l'intérieur, quoique chacun comprit parfaitement que cet état de tranquillité n'était qu'un repos momentané, qu'une halte entre deux guerres civiles; elle aimait le roi comme on aime les choses inconnues, par l'espérance; elle se défiait de la reine, dont elle craignait à la fois les violences et les faiblesses ; elle exécrait le cardinal, dont l'avarice la ruinait; enfin, sans aimer ni haïr M- de Condé, qui mettait dans sa conduite politique tout le caprice qu'une coquette met dans sa conduite privée, elle se rappelait ses éclatantes victoires et sympathisait avec son courage.
Nulle part le roi n'avait d'armée. Sur les frontières des Pays-Bas, deux corps faisaient beaucoup plus de mal aux Français leurs compatriotes qu'aux Espagnols leurs ennemis : l un, commandé par le maréchal d'Aumont, était à lui ; l'autre était au prince de Condé. commandée par Saulx Tavannes; le premier faisait quelques courses sans résultat, l'autre se tenait immobile, et pour ainsi dire dans une menaçante neutralité.
Le maréchal de la Ferté-Senectère était en Lorraine avec un autre corps, et, comme il n'avait pas devant loi, ainsi que le maréchal d'Aumont, un allié plus que suspect, il agissait de son mieux, prenant Mireconrt, Vaudevrauge et Chatté. C'étaient de petits succès, sans doute, mais au moins ce n étaient point des revers.
Notre armée d'Italie tenait également une position assez honorable. Le roi d'Espagne, auquel nous avions encore affaire de ce côté, était fort préoccupé pour le moment de la Catalogne; de sorte que le marquis de Caracène, gouverneur de Milan, se contentait de menacer le Piémont, mais ne joignait jamais l'effet à la menace.
i L'année d'Espagne était confiée au sieur de Marchain, qu'on avait fait sortir de prison en même temps W le* princes, pour en faire, non-seulement un général, mais encore un vice-roi. Ces sortes de retour
m LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
de fortune n'étonnaient personne à cette époque où ils avaient nombre d'antécédents. H était donc parti immédiatement pour la Catalogne et s'était enfermé dans Barcelonne, que le marquis de Mortare assiégeait par terre, tandis que don Juan d'Autriche la bloquait par mer.
Quant au Midi, où couraient éparpillés les corps qui avaient servi à M. le duc d'Epernon et au maréchal de la Meilleraie dans la dernière campagne, il était encore chaud de la guerre civile, et, comme à tout prendre les gens intéressés à cette guerre y avaient plutôt gagné que perdu, il était prêt à la recommencer.
A cette époque la marine n'existait pas, et, sous ce rapport, l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande étaient fort au-dessus de nous.
Maintenant, passons des choses aux hommes.
Monsieur continuait de jouer son rôle de mécontent inactif ; plus il vieillissait, plus s'aigrissait en lui la propre conviction de celte impuissance qui l'avait toujours empêché d'arriver au but proposé. Il s'était brouillé à peu prés avec le coadjuteur sans se raccommoder tout à fait avec M. de Condé; il se défiait du parlement, qui se défiait de lui; il essayait vingt négociations différentes pour amener un mariage entre Mademoiselle et le roi, et, dès qu'on venait à lui, faisait un pas en arrière, comme s'il craignait cette alliance. La seule chose qui, pour le moment du moins, parût franche en lui, c'était sa haine contre le cardinal.
Le prince de Condé, comme nous l'avons dit, était parti de Paris dans la nuit qui avait précédé la déclaration de la majorité royale; il s'était rendu immédiatement à Trie, où était le duc de Longueville, avec l'espérance de l'entraîner de nouveau dans le tourbillon de sa fortune. Mais le duc de Longueville était vieux, et sa captivité l'avait vieilli encore. Il refusa l'honneur que lui faisait son beau-frère. Celui-ci revint donc prendre à Kssonnes MM. de la Rochefoucauld et de Nemours, s'arrêta un jour à Augerville-la-Rivière, pour attendre une lettre du duc d'Orléans, laquelle devait arriver et n'arriva' point; puis il continua sa route jusqu'à Bourges, où l'atteignit un conseiller du parlement, qui venait lui proposer de demeurer tranquille dans son gouvernement de Guyenne jusqu'à ce qu'on eût assemblé les Etats-Généraux. Mais comme, ce que craignait surtout M. le Prince, c'était la tranquillité, il rejeta la proposition avec dédain, poussa jusqu'à Monlrond. laissant le prince de Conti et le duc de Nemours dans cette ville, et continua aver Lenel, son conseiller, sa route pour Bordeaux.
Si Bordeaux s'était soulevé pour madame de Condé et pour M. le duc d'Enghien, c'est-à-dire pour une femme il un enfant sans défense, ce devait être, comme on le comprend, bien autre chose encore pour M. le Prince, qui apportait aux rebelles la réputation de premier capitaine du monde, et la garantie de ses victoires passées; aussi, à peine le sut-on à Bordeaux, que cette ville devint un centre de rébellion. La princesse de Condé et M. le duc d'Enghien vinrent l'y rejoindre. Madame de Longueville, qui était sortie du couvent où elle était en retraite, dès qu'elle avait vu la guerre prête à se rallumer, y arriva derrière elle; le comte Foucaul du Doignon, gouverneur de Itrouage, qui tenait toute la côte depuis la Rochellr jusqu'à Royan, se déclara pour lui. Le vieux maréchal de la Force et ses amis de la Guyenne vinrent lui offrir leurs services; le duc de Richelieu amenait des levées faites dans la Saintonge et dans le pays d'Aunis; le prince deTarente, qui tenait Taillebourg sur la Charente, lui avait fait dire qu'il était son servi- • leur, enfin Ton attendait le comte de Marchain, le même que la reine venait de faire vice-roi de Catalogne, lequel avait promis d'abandonner sa vice-royauté et de venir rejoindre M. le Prince avec les régiments qu'il parviendrait à débaucher. En outre, Lenet était parti pour Madrid, où il négociait avec la cour d'Espagne.
La position de M. le Prince, comme rebelle, était donc meilleure qu'elle n'avait jamais été.
Le cardinal Ma/arin, contre lequel la haine nationale se maintenait toujours à la même hauteur, était encore à Bruel. C'est là qu'il avait reçu les ordonnances rendues par le parlement, signées par le roi, approuvées par la reine, lesquelles le déclaraient traître et inhabile, excluant à l'avenir tous les étrangers des affaires de l'Etat; mais, quoiqu'il répondit à ces déclarations par une lettre pleine de douleur et de dignité, elles ne l'inquiétaient guère; il continuait d'être en correspondance réglée avec Anne d'Autriche, des bonnes grâces de laquelle il était toujours certain, et qui lui avait fait part du retour du coadjuteur. M* se tenait donc prêt, malgré tous les arrets intervenus et à intervenir, à rentrer en France, et une petite armée, rassemblée par lui à cet effet, n'attendait que ses ordres pour se mettre en marche. Cette troupe avait été formée dans le pays de Liège et sur les bords du Rhin; pour la lever, il avait vendu tout ce qu'il possédait.
Le coadjuteur, quoique s'occupant sans doute de tenir A Anne d'Autriche les promesses qu'il lui avait faites, paraissait à la surface entièrement retiré des affaires. Quelques jours après sa majorité, le roi l'avait fait venir et lui avait remis publiquement l'acte authentique par lequel la France le désignait pour le cardinalat. Mais, comme il ne se fiait pas entièrement à la sincérité de la recommandation royale, il envoya lui-même un courrier extraordinaire à Rome, à l'abbé Charrier, chargé de la sollicitation du chapeau. L'attente de ce grand événement tant désiré par lui, et ses relations plus tendres que jamais avec mademoiselle de Chevreuse, semblaient donc entièrement l'absorber, et il paraissait pour l'heure partagé entre sa politique et son amour.
Mademoiselle, à qui on ne faisait pas grande attention parce qu'on sentait instinctivement qu'elle était mal dans l'esprit de la reine, attendait toujours un mtiri qui ne venait pas. Il avait d'abord été question, on se le rappelle, du jeune prince de Galles, |juis de l'empereur, puis de l'archiduc, puis du roi; ce dernier, il faut le dire, était celui qui aurait flatté le plus ses espérances, et qui caressait le mieux son ambition. Aussi, comme elle voyait qu'on n'arrivait en celte étrange époque que par les craintes qu'où inspirait, elle n'avait d'autre préoccupation que de remonter le moral paternel, et d'essayer de souffler au duc d'Orléans quelque rébellion bien sérieuse qui le mit en position d'obtenir, par la crainte, ce qu'on refusait au mépris qu'inspirait son indécision.
Maintenant que nous ayons montré au public théâtre et acteurs, passons aux événements.
On avait appris à Paris l'arrivée de M. le Prince à Bordeaux, ainsi que la façon dont il y avait été reçu par le parlement et la noblesse. Il fut en conséquence arrêté que le roi irait tenter contre le mari une expédition pareille à celle que, quelques mois auparavant, il avait accomplie contre la femme. On décida donc que le roi marcherait sur la capitale de la Guyenne, s' avançant par le même chemin que M. le Prince avait suivi, pour neutraliser sans doute, par ce second passade, l'impression que le premier ne pouvait manquer d avoir laissée; et. le 2 octobre, le roi, qui avait déjà quitté, le 27 septembre, Paris pour Fontainebleau, quitta Fontainebleau pour prendre la route du Berry. Ses premiers pas furent faciles et de bon augure: Bourges ouvrit ses portes, et MM. de Conti et de Nemours, n'osant tenir dans Montrond, allèrent rejoindre M. le Prince à Bordeaux.
La cour passa dix-sept jours à Bourges, et continua sa route pour Poitiers. Ce fut alors, et tandis que commençaient, devant Cognac, les premières hostilités entre M. le duc d'Harcourt, commandant de l'armée du roi, et MM. de la Rochefoucauld et de Tarente, lieutenants de l'armée de M. le Prince, qu'on apprit la nouvelle que le cardinal de Mazarin venait d'entrer en France avec six mille hommes.
En effet, le cardinal s'était peu a peu rapproché de la France, allant à Huy d'abord, puis a Dinant, puis à Bouillon, puis à Sedan, où M. de Fabert I avait reçu à merveille, car il était porteur d'un passe-port de la reine; et de là. à la tête de six mille hommes, ayant l'écharpe verte, qui était la couleur de sa maison, il avait passé la Meuse, gagné Bethel, et s'avançait à travers la Champagne, escorté par deux maréchaux de France, le marquis d'Hocquincourt et le marquis de la Ferté-Seneclére.
On comprend l'effet que produisit dans Paris une pareille nouvelle. On oublia tout, guerre civile et guerre extérieure, Condèena et Espagnols. Le parlement se rassembla en toute hâte, et, quoiqu'on y lût *ine lettre <lu rai, qui invitait la compagnie à ne prendre aucun souci du voyage de Son Eminence, attendu qu'elle avait suftisammenl fait connaître ses intentions à la reine, on se hâta de procéder contre l'exilé qui se faisait rebelle. 11 fut, en conséquence, déclaré que le cardinal et ses adhérents, ayant contrevenu aux défeus. s portées dans la déclaration du roi, étaient, à partir de ce moment, considérés comme perturbateurs du repos public, et qu'il leur serait couru sus par les communes; qu'en outre, la bibliothèque et les meubles du cardinal seraient vendus, et que sur cette vente serait prélevée une somme de cent cinquante mille livres pour qui le livrerait mort ou vif. Le coadjuteur voulut bien défendre un instant son nouvel allie; mais sa popularité faillit sombrer dans cet orage, et tout ce qu'il put faire sans se perdre lui-même fut de quitter l'assemblée, eu déclarant que sa qualité d'ecclésiastique ne lui permettait point d'assister à une délibération où il était question d'appliquer la peine de mort.
Quelques jours auparavant, une déclaration pareille avait été rendue aussi contre M. le Prince, M. le
[>rince de Conti, madame de Longueville et MM. de Nemours et la Rochefoucauld ; mais la seconde fit ouilicr la première. Il semblait, à l'acharnement que le parlement y mit, que le cardinal Maiarin fût le seul ennemi à craindre, le seul adversaire qu'il fût important de combattre : sa magnifique bibliothèque fut mise à l'encan, vendue et dispersée, malgré l'offre qu'avait faite un bibliophile de l'époque, nommé Violette, de la prendre en bloc pour quarante-cinq mille livre*.
Pendant ce temps, le cardroul continuait sa route. On apprit successivement qu'il avait passé a Lpeniay, à Areis-sur-Aube, a Pont-.sur-Yonnc. Enfin, le 50 janvier, un mois après avoir mis le pied sur la terre de France, sans y avoir, malgré les déclarations furibondes du parlement, rencontré aucun obstacle, il entrait à Poitiers dans le carrosse du roi, qui était allé lui-même 1 sa rencontre. »
La nouvelle eut un çrand retentissement à Paris; mais celui de tous qu'elle blessa le plue fut M. le duc d'Orléans, qui, une fois du moins, semblait devoir être constant dans ses haines. M. de Condé apprit, de Bordeaux, ta grande colère où il était, et, voulant profiter de cette colère, il lui envoya M. de Fiesque pour conclure un traité avec. lui. Le comte était, en outre, porteur d'une lettre pour Mademoiselle.
Madame fil tout ce qu'elle put pour empêcher son mari de signer, mais la baine du duc d'Orléans contre le cardinal l'emporta sur l'influence habituelle de sa femme. Ce traité contenait l'assurance que M. le duc d'Orléans joindrait les troupes dont il pouvait disposer à celles que M. de Nemours allait chercher en Flaudre, et que, â partir de ce moment, il servirait, ostensiblement s'il le fallait, la cause de M. le Prince contre celle du cardinal.
Aussitôt qu'il eut fini avec le père, le comte de Fiesque s'occupa de la fille. Il était porteur, nous l'avons dit, d'une lettre du Prince pour Mademoiselle ; il lui demanda une audience qu'il obtint, et lui remit cette lettre, qui était conçue en ces termes :
< Mademoiselle, j'apprends avec la plus grande joie du monde les bontés que vous avez pour moi. Je souhaiterais avec passion vous pouvoir donner des preuves de ma reconnaissance. J'ai prié M. le comte de Fiesque de vous témoigner l'envie que j'ai, par mes services, de mériter la continuation de vos bonnes grâces. Je vous supplie d'avoir créance a ce qu'il wat dira de ma pari, et d'être persuadée que personne au monde n'est avec plus de passion et de respect, Mademoiselle, etc. — Look os Booebon. •
Or, les choses que le comte de Fiesque avait à dire à Mademoiselle de la part de M. le Prince, et auxquelles celui-ci la priait d'avoir créance, c'était le désir qu'il avait de la voir reine de France. Mademoiselle reçut le compliment avec grande joie, et pria à son tour le comte d'assurer à M. le Prince qu'elle était de ses meilleures amies, et qu'elle ne verrait personne, avec autant de satisfaction que lui, se mêler de ses intérêts. L'occasion s'offrit bientôt, pour Monsieur et Mademoiselle, de montrer leur fidélité à ce nouvel engagement : quelques rencontres de peu d'importance avaient eu lieu entre M. d'Harcourt et les lieutenants de M. le Prince, et même avec M. le Prince lui-même. Le roi en personne avait mis le siège devant Poitiers, défendu par M. de Roban, et, au moment où il allait être secouru, M. de Rohan avait rendu la place. C'était donc un succès réel pour le roi, lorsqu'on apprit à la cour la haine toujours croissante du parlement contre Mazarin. et le nouveau traité de Fonde du roi avec M. le Prince. Ces deux nouvellea
étaient inquiétantes. Paris se trouvait abandonné au parlement et à Monsieur ; il était important de revenir sur la capitale, et l'on décida que ce retour s'opérerait sans retard. Cette résolution courageuse fut due surtout au concours de M. de Turenne, qui, pour cette seconde révolte, n'ayant pu s'entendre avec Condé, était venu offrir ses services à Mazarin, juste au moment où le roi dinail chez lui. On se mit en marche ; mais, comme le roi atteignait Dlois, et, après une station de deux jours dans cette ville, concentrait ses troupes à Beaugency, on apprit que le duc de Nemours, qui entrait en France à la téte d'un corps espagnol, allait opérer sa jonction avec le duc de Bcaufort, et que les deux princes réunis comptaient marcher sur l'armée royale. Il était urgent, en pareille circonstance, desavoir pour qui Orléans se déclarerait. En effet. Louis XIV n'était que le roi de France, tandis que Monsieur était te seigneur particulier d'Orléans. Or, Monsieur avait signé, comme nous l'avons dit, un traité avec les princes. Ce traité était connu. On envoya donc demander aux autorités d'Orléans pour qui elles comptaient se prononcer. Les autorités répondirent qu'elles suivraient le parti de Monsieur.
C'était mettre Monsieur dans la nécessité de se déclarer; ce qui était toujours une grande violence faite à son caractère : il eût bien voulu que les autorités fermassent d'elles-mêmes leurs portes au roi, et prissent ainsi pour leur propre compte la responsabilité de leur rébellion. Il avait même envoyé les comtes de Fiesque et de Grammont pour tâcher de les y décider. Mais les bourgeois répondirent qu'ils ne risqueraient aucun acte de vigueur contre Sa Majesté, si leur duc n'était pas là pour les encourager par sa présence. Et les messagers, après quatre jours d'absence, vinrent rapporter cette nouvelle â Monsieur.
Le roi remet publiquement au coadjulcur l'a. le authentique |>ar lequel la France le désigne tu cardinalat. — Page '.206.
Cette fois, il n'y avait pas à reculer. Orléans était une place trop forte pour qu'on ne prit point un parti a son égard. Aussi, tous les amis de Monsieur se réunirent-ils pour le déterminer à partir à l'instant même. Il s'y résolut, ou du moins parut s'y résoudre le dimanche des Rameaux, et, faisant demander une escorte aux ducs de Beaufort et de Nemours, pour le prendre au sortir d'Elampes et le conduire jusqu'à Orléans, il annonça son départ pour le lendemain.
Ce même jour, Mademoiselle avait fait dessein d'aller coucher aux Carmélites de Saint-Denis, pour y passer la semaine sainte, lorsqu'elle apprit la résolution de son père. Elle alla au Luxembourg afin de prendre congé de lui, et trouva le prince dans un de ces états de malaise où le mettait l'obligation d arrêter quelque importante résolution. 11 se plaignit amèrement de cette nécessité que ses amis lui faisaient de quitter Paris, disant que, s'il abandonnait celte ville, tout était perdu ; ajoutant à ces plaintes ses souhaits accoutumés quand il était forcé d'obéir à quelque engagement pris, c'est-à-dire d'être lou des affaires publiques, retiré dans son château de Blois, et enviant la félicité des gens qui avaient le boaLeur de wvre sans qu'on eût le droit d'exiger d'eux qu'ils se mêlassent de quelque chose. Mademoiselle éiitt habituée à ces doléances, dans lesquelles s'évaporait d'ordinaire le peu d'énergie qu'avait le prince. Elle comprit qu'il en serait de celte affaire comme des autres, et que M. le duc d'Orléans y laisserait encore, par ses lâchetés, quelque lambeau de sa considération personnelle. Elle ne se trompait point : plus le moment de se décider approchait, plus Monsieur était indécis. Enfin, elle le quitta à huit heures du soir, convaincue qu'il n'y avait aucune espérance de l'amener à cet acte d'énergie.
Comme elle sortait de chez Son Altesse, le comte de Chavigny, le même dont nous avons déjà eu occasion de parler plusieurs fois dans le courant de cette histoire, et qui était devenu l'ennemi particulier du
cardinal de Mazarin, par suite de la tromperie que celui-ci lui avait faite, arrêta Mademoiselle, et lui dit tout bas : — Voici assurément, Mademoiselle, la plus belle action du monde à faire pour vous, et qui obligerait sensiblement M. le Prince. — Laquelle? demanda Mademoiselle. — Ce serait d'aller à Orléans à la place de Monsieur.
Mademoiselle, dont le caractère était aussi aventureux que celui du prince son père était timide, avait déjà songé à cet accommodement. Aussi tressaillit-elle de plaisir à cette ouverture. — Volontiers, dit-elle, obtenez-moi le congé de Son Altesse, et je pars celle nuit même. — Bon, dit Cliavigny, je vais faire de mon mieux.
Et il revint chez le prince, tandis que Mademoiselle retournait A son logis.
En rentrant, elle se mit à table pour souper. Quoique sa préoccupation lui eût ôlé l'appétit, elle n'en faisait pas moins semblant de manger, écoulant chaque bruit, tournant incessamment les veux vers la porte, lorsqu'on lui annonça te comte de Tavannes, lieutenant général de l'armée de M. le Prince, lequel entra, et, jugeant qyc l'importance de la chose lui permettait de passer par-dessus les lois de l'étiquette, lui dit tout bas : — Nous sommes trop heureux, Mademoiselle; c est vous qui venez à Orléans, et M. de Rohan va vous le venir dire de la part de Son Altesse.
Eo effet, un instant après M. de Rohan parut. Il apportait l'ordre attendu, lequel fut reçu avec une grande joie. Le même soir, Mademoiselle invita le comte et la comtesse de Fiesque a l'accompagner, ainsi que madame de Frontenac ; quant a M. de Rohan, il s'offrit de lui-même. Ensuite Mademoiselle donna tous les ordres nécessaires à son équipage. Le lendemain matin, elle fil ses dévotions, et s'en alla dîner au Luxembourg, où Monsieur, tout joyeux de s'être tiré d'affaire sans avoir eu besoin de faire acte d'énergie par lui-même, lui annonça qu'il avait déjà envoyé M. de Flamarin à Orléans pour y donner avis de sa prochaine arrivée.
Au moment de partir. Mademoiselle fit ses adieux au prince son père, qui lui dit : — Allez à Orléans, ma chère fille, vous y trouverez l'évèque. M. d'Elbène, qui vous instruira de l'état de la ville; prenez aussi conseil de MM. de Fiesque et de Grammonl; ils y ont été assez longtemps pour connaître ce qu'il y a à faire, et surtout empêchez, à quelque prix que ce soit, que l'armée ne passe la rivière de Loire, c'est' tout ce que j'ai à vous ordonner.
Mademoiselle salua le prince, et prit con^e de lui en toute hâte : car elle avait peur qu il ne lui retirât la mission qu'il venait de lui donner. Mais il n'y avait pas de danger : le duc se trouvait trop heureux d en être quitte ainsi; il demeura à sa fenêtre tout le temps qu'il put voir sa fille, et envoya après elle, pour lui servir d'escorte, un lieutenant, deux exempts, six gardes el six Suisses.
Comme Mademoiselle sortait de Chartres, elle trouva M. de Beaufort qui venait au-devant d elle, et qui, à partir de ce moment, l'accompagna toujours à la portière de sa voilure. A quelques lieues plus loin, elle rencontra une escorte de cinq cents chevaux commandés par M. de Valon, maréchal de camp dans l'armée de Monsieur. L'escorte était composée de gendarmes et de chevau-légers. Les chevau-lègers prirent les devants, et le reste marcha derrière le carrosse el sur les côtés; mais, en arrivant dans les plaines de la Beauce, Mademoiselle, qui était jalouse de se montrer digne du grade de chef d'expédition qu'elle occupait, monta à cheval et marcha en tête des troupes.
Presque aussitôt, l'occasion se présenta de faire acte de volonté. Un courrier passa qui fut arrêté, suivi de deux autres que l'on arrêla de même. L'un de ces courriers élail porteur d une lettre de Messieurs d Orléans, annonçant à Son Allesse Royale que le rot leur avait mandé que celte nuit-là il couchait à Cléry , et que de là il passait outre pour se rendre à Orléans, où il envoyait d'avance son conseil.
l .n. — Irrf lia» MfW M C '•, r»» 4 Ecflrth I 17
Il n'y avait pas de temps à perdre pour prévenir Sa Majesté. On continua donc la roule sans s'arrêter que le temps strictement nécessaire, et l'on arriva à Toury, où l'on trouva M. de Nemours, lequel témoigna à Mademoiselle une grande joie de sa venue, et lui déclara qu'à partir de ce moment on tiendrait les conseils de guerre devant elle. Un conseil fut tenu effectivement. Mademoiselle exprima lë désir de son père, que les ennemis ne passassent point la Loire; et toutes les mesures furent prises en conséquence pour s'opposer ou passage du fleuve.
Le lendemain on partit de fort grand matin, et, à Arlenay, on trouva le marquis de Flamarin. qui venait au-dev;inl de la princesse et qui lui dit qu'il avait de grandes cl importantes affaires à lui communiquer. Mademoiselle mil pied à terre en une hôtellerie, où elle apprit du marquis de Flamarin que Messieurs de la ville d Orléans ne la voulaient point recevoir, et lui faisaient dire que. le roi d'un côté et elle de l'autre les rendaient fort embarrassés, et que, pour n'être point rebelles au roi ou désobéissants à leur seigneur, ils la priaient de s'arrêter et de faire la malade; qu eux, pendant ce temps, fermeraient leurs portes et laisseraient passer le roi, et que, le roi passé, ils la recevraient avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Mais Mademoiselle tenait à prouver qu'autant le duc d'Orléans avait peu de caractère, autant elle était résolue. Elle déclara donc que, sans s'inquiéter de cet avis, elle allait marcher sur Orléans. En effet, elle monta en carrosse, laissa son escorte pour aller plus vite, et ne mena avec elle que les compagnies de Monsieur, et encore parce qu'elles s'engagèrent à marcher au même pas qu'elle.
Tout le long de la route, les nouvelles les plus décourageantes arrivaient. Les uns disaient à Mademoiselle que les autorités étaient bien décidées à lui fermer leurs portes, les autres que le roi était déjà à Orléans, el tenait la ville. Mais Mademoiselle ne voulut rien entendre, et continua sa route, en disant que le pis qui pouvait lui arriver, c'était de tomber entre les mains de gens parlant la même langue qu'elle, qui la connaissaient, et qui lui rendraient certainement, dans sa captivité, tout le respect qui était dû a sa naissance.
Mademoiselle avait envové d'avance à Orléans ce lieutenant des gardes que lui avait donné Monsieur, et qui se nommait IVadine. A une lieue ou deux de la ville, elle le rencontra qui revenait. U était chargé, par les autorités, de dire à Mademoiselle qu'on la suppliait de ne pas continuer sa route, attendu qu'on serait forcé de lui refuser l'entrée de la ville. Il apponail en loute hâte cette réponse à la princesse, et avait laissé ces Messieurs assemblés, parce que M. le garde des sceaux et le conseil du rot étaient à la porte opposée à celle par oii venait Mademoiselle, et demandaient à entrer. Cela prouva une seule chose à la princesse, c'est qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Elle força donc la marche, et arriva à onze heures du malin à la porte Bannière, qui était fermée el barricadée. Mademoiselle lit dire que c'était elle; mais on n'ouvrit point. Elle attendit alors près de trois heures dans une hôtellerie, pendant lesquelles le. gouverneur de la ville. M. deSourdis. qui n'avait aucun pouvoir, lui envoya des coulilures pour lui faire prendre patience. Mademoiselle trouva que, si gracieuse que i"ut l'attention, elle n'était point de nature à la détourner de son projet. En conséquence, malgré les avis de sou conseil, elle sortit de l'hôtellerie et s'en alla promener sur le bord des fossés. A peine y fut-elle, que les gens du peuple et les bourgeois qui étaient accourus au haut du rempart, reconnurent la princesse, et, se la montrant les uns aux autres, se mirent à t rier : — Vive le roil vivent les princes! point de Mazarin!
Eu voyant ces démonstrations, Mademoiselle s'avança sur le bord du fossé, et haussant la voix : — Bonnes gens, rria-l- elle, courez à l'Hôtel de Ville, et, si vous avez envie de me voir de plus près, faitesmoi ouvrir la porte.
A ces mots, il se lit un grand mouvement sur le rempart, mais on ne répondit rien, si ce n'est qu'on cria de nouveau el plus forl qu'auparavant : — Vive le roi ! vivent les princes! et à bas le Mazarin!
Mademoiselle continua sa promenade, quoique ceux qui l'entouraient insistassent toujours pour la faire rentrer, el elle arriva devant une porte dont la garde prit les armes, et. pour lui faire honneur, se mil en haie sur le rempart. Mademoiselle voulut tirer parti de cette démonstration, et cria au capitaine de lui ouvrir la porte; mais il lit signe qu'il n'avait pas les clefs. — Alors il faut la rompre, cria Mademoiselle car vous me devez plus d'obéissance à moi qu'à Messieurs de la ville, puisque je suis la fille de voire maître.
Cependant, comme ils ne paraissaient prendre aucuue résolution. Mademoiselle, qui était peu endurante de sa nature, commença à faire succéder les menaces aux invitations : car. de prières, il n'en avait pas été question le moins du monde. Ceux qui l'enlouraient s'ètonnaieut d'une pareille conduite, qu'ils regardaient comme inconsidérée. — Mais à quoi donc pense Votre Altesse, lui disaient ils, de menacer des gens de la bonne disposition desquels elle dépend? — liah ! repondit la princesse, c'est un essai, et je veux voir si je ferai plus par les menaces que par la bonne amitié.
Les Jeux dames qui accompagnaient Mademoiselle, et qui étaient mesdames de Fiesque et de Frontenac, se regardèrent alors avec étonuement. el la comtesse de Fiesque se retournant vers la princesse : — Il faut que Votre Altesse, dil-ellc, ail, pour agir ainsi, quelque certitude dsiil elle n'a point daigné nous faire part; sans quoi elle n'aurait pas cette couliance. — Oui, dit Mademoiselle, et cette ceriitude, la voici : avant mon départ de Paris, j'ai fail venir, dans mon cabinet, le marquis de Viléne, qui eM. comme vous le savez, un des plus habiles astrologues du temps, et il m'a dit ces mots : « Tout ce que vous entreprendrez le mercredi 27 mars depuis midi, jusqu'au vendredi, vous réussira, et même, dans ce tcmp*-lu. vous ferez des affaires extraordinaires. » Or. continua Mademoiselle, j'ai la prédiction dans nia pocfie; je suis .confiante dans la science du marquis de Viléne : cet extraordinaire que j'attends m'arrivera aujourd'hui, et ce sera que je ferai rompre les portes ou que j'escaladerai les murailles.
Les deux dames se mirent à rire, quoiqu'elles fussent assez effrayées d'une pareille confiance. Mais Mademoiselle continua imperturbablement son chemin, et, à force d'aller, se trouva au bord de la rivièic. où les bateliers, qui forment à Orléans une très-puissante corporation, lui vinrent offrir leurs services. Elle les accepta, leur lit un beau discours, et, lorsqu'elle les vit échauffés par ses paroles, elle leur demanda s'ils ne pouvaient pas la mener jusqu'à la porte de Faux, qui donnait sur l'eau. — Volontiers dit le pa-
tron d'une des barques ; muis il n'est point besoin d'aller jusque-là, et, si Son Altesse veut nous en donner la charge, nous nous faisons fort d'en rompre une qui est plus proche.
Mademoiselle leur répondit en leur jetant I argent a pleines mains cl en leur disant de se bâter. Puis, pour les animer de sa présence, sans regarder aux ronces cl au\ pierres qui meurtrissaient ses pieds el déchiraient ses mains, elle monta sur un petit tertre; et quand elle fui en haut, comme ions ceux qui l'enlotiraient lui représentaient qu elle s'exposait trop, el laisaienl tout leur possible pour l'obliger a s'en retourner. Mademoiselle leur imposa silence.
I.a princesse n'avait d'abord voulu envoyer personne des siens pnur aider les bateliers a enfoncer la porte Bruslée, à laquelle les braves gens travaillaient, afin de pouvoir desavouer l'eut reprise si elle ne réussissait pas. Un seul chevau-leger de Son Altesse, lequel était de la ville, avait demande la permission de se mêler de l'affaire, et l'avait obtenue, disant que, cou me il connaissait tout le monde à Orléans, il
Pouriit être bon qu'on le vit au nombre des travailleurs; mais bientôt ou vint dire à Mademoiselle que affaire avançait. Elle y envoya aussitôt un des exempts qui étaient avec elle, et un de ses écuyers, et elle-même descendit derrière eux pour voir comment les choses se passaient. Mais nomme le quai était interrompu, et qu'il y avait entre Mademoiselle et la porle un endroit où l'eau de la rivière battait la muraille, on fil venir deux bateaux pour servir de pont à la princesse, et l'autre bord se trouvant fort escarpé, on plaça dans le second bateau une échelle par laquelle la princesse monta a grand' peine, car un des échelons était rompu; mais rien ne lui coûtait pour arriver à un but qu'elle tenait pour si important. KWe parvint donc au quai, el dès qu'elle y fut, elle ordonna à ses gardes de retourner auxxarrosses pour prouver à Messieurs d'Orléans qu'elle entrait en leur ville avec toute confiance, puisqu'elle y cuirait sans aucun gendarme.
Dès que la princesse l'ut la. ainsi qu'elle l'avait prévu, sa présence redoubla l aideur des bateliers qui travaillaient de leur mieux à rompre la porte au dehors, tandis que les bourgeois en faisaient autaul au dedans. Quant a la garde de la porte, elle était sous les armes, simple spectatrice de l'effraction, mais sans l'aider ni l'empêcher.
Enfin deux planches du milieu de la porle tombèrent ; on ne pouvait l'ouvrir autrement, car elle était traversée par deux énormes b:trres de fer. Aussitôt, sur l'ordre qu'elle donna, un valet de chambre prit Mademoiselle, la souleva entre ses bras et la glissa par le trou, où elle n'eut pas plutôt la tête passée, qu'on battit le tambour. De l'autre coté était le capitaine, qui tira la princesse à lui. A peine fut-elle debout, qu'elle lui tendit la main en disant : — Monsieur le eapitaine, vous n'ava point perdu votre journée, et vous serez bien aise de pouvoir vous vanter de m'avoir aidée a entrer.
. Au même instant, les cris de l'ire le roi! vivent les prime*, et h ban te AI uni '-ht l ralentirent de nouveau; deux hommes prirent une chaise de bois, assirent Mademoiselle dessus, el se mirent a la porter vers l'Hôtel de Ville, où I on délibérait toujours pour savoir à qui. d'elle ou du roi, l oti ouvrirait les portes. Tout 'e monde se jetait au-devant d'elle, et, comme les actions hardies or i toujours une grande puissance sur les masses, le peuple admirait fort le eonrage de la princesse, se pressant sur ses pas, essayant de la toucher et baisant le bas de sa robe. Après cinq ou six cents pas faits ainsi, rlle s'ennuya de I ovation, et déclara que, sachant marcher, elle désirait faire usage de ses pieds. A celte demande, le cortège s'arrêta. Les dames de la suite de la princesse profitèrent de cette halle pour la rejoindre. Une compagnie de la ville arriva, tambour batlant, et prit la téie, afin de conduire, avec tous les honneurs possibles, la princesse au palais qu'habitait ordinairement Monsieur. A moitié chemin, ou rencontra le gouverneur; il était fort embarrassé, comprenant que les confitures qu'il avait envoyées n'étaient qu'une bien médiocre preuve de dévouement Derrière lui venaient Messieurs de h ville, non moins embarrasses que lui, et qui commen
caient a balbutier UO discours, lorsque Son Altesse, voyant qu'il fallait les mettre à leur aise, les interrompit en disant : — Messieurs, vous êtes sans doute fort surpris de me voir entrer de cette façon, mais, comme je suis très-impatiente de ma nature, je me suis ennuyée d'attendre a la porte Bannière ; j'ai fait alors le tour des murailles, et, ayant trouvé la porte Bruslée ouverte, ie suis entrée. Vous devez être bien aises que j'aie pris cette résolution, car elle vous sauve de tout reproche à l'égard du roi pour le passé ; quant à l'avenir, je m'en charge. Lorsque les personnes de ma qualité sont dans un lieu, elles répondent de tout, et, ici, c'est avec d'autant plus de raison, que la ville est à Monsieur. — Mademoiselle, répondit le maire, nous offrons toutes nos excuses à Votre Altesse de l'avoir fait attendre, mais nous nous rendions au-devant d'elle pour lui ouvrir les portes. — J'en suis convaincue, dit Mademoiselle, et c'est dans cette conviction que, pour vous épargner la moitié du chemin, je me suis décidée à m'inlroduire par la porte que j'ai trouvée ouverte.
Parvenue â son logis, Mademoiselle écouta les harangues de tous les corps constitués, et, à partir de ce moment, donna des ordres dans la ville sans que personne hésitât un instant à les exécuter.
Le lendemain de l'arrivée de Mademoiselle, on la vint éveiller à sept heures du matin pour la prévenir qu'il serait bon qu'elle se promenât dans les rues, afin de rallier à elle tous les esprits s'il restait encore quelques dissidents. En effet, le roi n'avait point renoncé à entrer à Orléans, et le garde des sceaux voulait faire une nouvelle tentative pour se présenter à la porte de la ville avec le conseil. Mademoiselle, comprenant l'importance de la démarche, se rendit à l'avis qu'on lui donnait, et envoya chercher le maire de la ville et le gouverneur pour l'accompagner. Les chaînes étaient tendues partout, comme c'est l'habitude dans les villes en état de siège; on offrit de les abaisser, mais Mademoiselle refusa en disant qu'elle irait a pied.
En effet, elle parcourut les rues principales, s' arrêtant à l'Hôtel de Ville pour faire un discours aux autorités, en face de la prison pour délivrer les prisonniers, au palais de l'évcque pour y dîner. Le soir seulement elle rentra à son logis.
Une lettre de M. de Beaufortlui fut bientôt remise. Il annonçait à la princesse qu'il n'avait pu la venir trouver, comme il le lui avait promis, parce que, dans l'espoir de s'emparer de la personne du roi, qui remontait l'autre rive, il avait tenté de franchir la Loire au pont de Gergau. Mais M. de Turenne l'avait arrêté par une magnifique défense, et, sans utilité aucune, il avait perdu grand nombre de braves gens et entre autres Sirot, baron de Vitaux, le même dont nous avons déjà parlé à Rocroy, et qui avait, dans le cours de sa longue carrière militaire, reçu cet honneur digne de remarque, qu'il avait fait le coup de pistolet avec trois rois : le roi de Bohème, le roi de Pologne et le roi de Suède, et qu'il avait même percé d'une balle le chapeau de ce dernier.
Mademoiselle fut fort marrie de cette attaque inutile et qui coûtait si cher. Elle écrivit à MM. de Beaufort et de Nemours de la venir trouver, et, de peur qu'ils ne fissent ombrage à Messieurs de la ville, elle leur donna rendez vous dans une hôtellerie du faubourg Saint-Vincent; de son côté, comme elle craignait qu'on n'hésitât à la recevoir, elle laissa ses carrosses sous la porte, ainsi que MM. de Fiesque et de Grammont, qui l'atiendirent en causant avec M le maire et MM. les échevins, et elle s'avança vers le lieu indiqué pour le rendez-vous. A peine y était-elle, que ces messieurs arrivèrent chacun de son côté, car, quoique neaux-frères et peut-être même parce qu'ils étaient beaux-frères, ils se tenaient dans d'éternelles el amères discussions. M. de Beaufort salua Mademoiselle assez froidement; mais, par opposition, M. de Nemours lui fit de grands compliments sur ce qui s'était passe à son entrée, et cet exemple fut suivi par tous les officiers qui se trouvaient là; mais bientôt, comme on s'était réuni pour tenir conseil, Mademoiselle congédia tous les officiers qui ne devaient point prendre part a la délibération, et elle ne garda que les sommités.
La question était de savoir de quel côté irait l'armée. M. de Nemours fut d'avis qu'elle passât la rivière à Blois, et M. de Beaufort, qu'elle marchât sur Montargis. En effet, de ce lieu, en envoyant un corps à Monlercau, on se trouverait maître des rivières de Loire et d'Yonne, et l'on couperait le chemin de Fontainebleau à la cour. Les deux beaux-frères tenaient chacun vigoureusement à leur avis. Mademoiselle, appelée à adopter l'un ou l'autre de ces deux plans, se rangea à celui de M. de Beaufort ; ce qui mil M. de Nemours, qui était d'un caractère fort irritable, dansnne grande colère, si bien que, sans aucun respect pour la princesse, il commença â pester, jurant que l'avis contraire au sien n'était donné que dans le but d'abandonner M. le prince, et que, quant à lui, comme il tenait à rester fidèle à sa promesse, il se séparerait de la cause de Monsieur, plutôt que de marcher sur Montargis. Mademoiselle alors essaya de lui prouver que les intérêts de M. le Prince lui étaient aussi chers que les siens propres. Mais M. de Nemours s'entéta, et ne répondit rien autre chose que ces mots qu'il répétait sans cesse : — Si l'on marche sur Montargis, je m'en irai. — Monsieur, dit la princesse, si telle est votre intention, je vous prie de m'en avertir; car, dans la situation où nous sommes, il est bon de savoir distinguer ses amis de ses ennemis. — C'est justement pour cela, dit M. de Nemours, que je ue serais point fâché de démasquer les faux amis qui trompent M. le Prince, et qui veulent faire ce que ne feraient pas des ennemis déclarés. — Et quels sont ceux-là? dit M. de Beaufort impatienté et se levant du bahut sur lequel il était assis pour marcher à M . de Nemours. — Vous, monsieur I répondit le duc.
Cette parole n'était point lâchée, que M. de Nemours avait reçu un soufflet. M. de Nemours riposta et fit sauter la perruque blonde de M. de Beaufort. Au même instant, les deux princes firent un bond en arrière et revinrent 1 un sur l'autre l'épée à la main ; mais on se jeta entre eux et on les sépara. Il y eut un instant de confusion terrible, car ceux qui élaient dehors entrèrent au bruit. Mademoiselle s'était" levée et avait ordonné au lieutenant de ses gardes de recevoir l'épée des deux princes. Mais M. de Nemours ne la voulut donner qu'à elle-même; quant à M. de Beaufort. il se laissa conduire par la princesse dans le jardin, et là. se menant à penoux devant elle, il lui demanda pardon pour lui et son beau-frere. Le vovani assez calme, Mademoiselle le quitta alors pour rêveur à celui-ci. qu'elle eut toutes les peines du mondo à
apaiser : il De voulait rien écouter. Mademoiselle avait beau le prêcher, et lui dire que de semblables querelles étaient ce qu'il pouvait y avoir de plus désavantageux pour le parti, et que les ennemis, s'ils en avaient connaissance, s'en réjouiraient comme d'une victoire, il continuait à s'emporter en menaces. Cependant Mademoiselle, insista de telle sorte, qu'il fut forcé de céder; il promit de faire des excuses à M. de Beaufort et même de l'embrasser, mais tout cela de très-mauvaise façon. Quant à M. de Beaufort, il n'en fut pas de même, il s'avança les bras ouverts et les l.nrmes aux yeux à la rencontre de son beau-frère, qui, loin de repondre à celte tendresse, l'embrassa, Hit Mademoiselle, comme il aurait fait d'un valet.
Cette dispute apaisée tant bien que mal. Mademoiselle rentra en ville. Les bourgeois avaient été quelque peu inquiets de sa longue absrnce; mais aux plus considérables elle en raconta la cause. Puis, arrivée a son logis, elle écrivit aux deux princes pour les prier de bien vivre ensemble et ordonner à l'armée de marcher.
Le samedi suivant, la princesse reçut cette lettre de Monsieur, en réponse à l'avis qu'elle lut avait donné de la prise d'Orléans :
« Ma fille, vous pouvez penser la joie que j'ai eue de l'action que vous venez de faire : vous m'avez sauvé Orléans et assuré Paris. C'est une joie publique, et tout le monde dit que votre action est digne de la petite-fille d'Henri le Grand. Je ne doutais pas de votre cœur; mais, en celte action, j'ai vu que vous avez encore plus de prudence que de cœur. Je vous dirai encore que suis ravi de ce que vous avez fait autant pour l'amour de vous que pour I amour de moi. Dorénavant, faites-moi écrire par votre secrétaire les choses importantes, par la raison que vous savez. — Gastos. »
Cette raison était que Mademoiselle écrivait si mal, que son père ne pouvait parvenir à déchiffrer ses lettres (J). *
Vers le même temps, c'est-à-dire le 11 ou 12 mars, M. le coadjuteur reçut la nouvelle qu'il était i cardinal : le chapeau tant désiré par lui et objet de tant d'intrigues, lui avait été accordé dans le toire du 18 février 1652.