‹ Louis XIV et son siècleChapitre 30 sur 69 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le prince de Condé arrive a l'armé rebelle, — Ses lettres ■ Mademoiselle. — Eut de l'armée royale. — Combat singulier entre le roi et son frère. — Détresse de la cour. — Quel était alors le crédit de Louis XIV. — Les etnt louis gardés et perdus. — Misère générale. — Retour de Mademoiselle a Paris; elle continue de te montrer chef de parti. -Un

l'Hôtel de Ville, fait tirer le <

— Un combat se prépare. — Monsieur refuse d'agir. — Il donne ses pou?oirs à Mademoiselle. — Elle se rend à l'Hôtel de Ville. — Propositions qu elle fait aux conseillers. — Combat du foubourg Saint-Antoine. — Mademoiaelle fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes royale» — Retraite de l'armée du roi - Mademoiselle est conipli-

e 2 avril suivant, Mademoiselle apprit une nouvelle dont elle douta d'abord, tar.t elle la désirait : c'était l'arrivée de M. le Prince a l'armée; mais, le lendemain, elle reçut, par le neveu de Guitaul, qui était aussi dévoué au prince de Coudé que son oncle l'était à la reine, la lettre suivante, qui ne lui plus aucune inquiétude à ce sujet :

« Mademoiselle, aussitôt que j'ai été arrivé ici, j'ai cru être obligé de vous dépêcher Guilaut pour vous témoigner la reconnaissance que j'ai de toules les bontés que vous faites paraître pour moi, et en même temps pour me réjouir avec vous de l'heureux succès de votre entrée ù Orléans; c'est un coup qui n'appartient qu'a vous et qui est de la dernière importance : faites-moi la grâce d'être persuadée que je serai toujours irrévocablement attache aux intérêts de Monsieur, et que je vous témoignerai toujours que je suis, avec tous les respects et la passion imaginable, Mademoiselle, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

k n Louis de Bourbon. »

Cependant l'aide qu'apportait M. le Prince aux affaires de la guerre civile était loute personnelle, car il arrivait, lui huitième seulement, laissant sur ses derrières

(aine au servire du roi. qui ne le manqua que d'uni' demi-heure.

Mais M. le Prim e était comme César : partout où il allait il mpnait sa fortune avec lui. H arriva donc le i" avril, et Mademoiselle reçut de lui, le 8 du même mois, la lettre suivante .

« Mademoiselle, je reçois tant de nouvelles marques de vos bontés, que je n'ai point de paroles pour vous en remercier; seulement vous assurerai-je qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service; faites moi l'honneur d'en être persuadée, et de faire un fondement certain là-dessus. J'eus hier avis que l'armée mazarine avait passé la rivière et s'était séparée en plusieurs quartiers. Je résolus à l'heure. ' même de l'aller attaquer dans ses quartiers. Cela me réussit si bien, que je tombai dans leurs premiers quartiers avant qu'il» en eussent eu a\\s ; j'enlevai trois réj-iments de dragons d'abord, et après je marchai au quartier général dïlocquincourt. que j'enlevai aussi, il y eut un peu de résistance, mais enfin tout fut mis en déroule; nous les suivîmes trois heures, après lesquelles nous allâmes a M. de Turenne; mais nous le trouvâmes posié si avantageusement, et nos gens si las de la grande, traite et si chargés du butin qu'ils avaient fait, que nous ne crûmes pas le devoir attaquer dans un poste si avantageux; cela se passa en roups île canon. Enfin il se relira. Toutes les troupes d'Iloeqiiineourl^inl ele en déroute, tout le bagage pris, et le butin va à deux ou trois mille chevaux, quantité de prisonniers et leurs munitions de guerre. M. de Nemours y a fait des merveilles et a été blessé «l'un coup de pistolet au haut de la hanche, ce qui n'est pas dangereux; M. de Beaufort y a eu un cheval de tué. et y a fort bien fait; M. de la Rochefoucauld, très-bien; Cliuchamp, Tavanues, Valon, de même, et tous les autres maréchaux de camp; Mare est blessé d un coup de canon; hors cela, nous n'avons pas perdu trente hommes. Je crois que vous serez bien aise de celte nouvelle, et que vous ne douterez pas que je ne sois, Mademoiselle, votre très-humble et très obéissant serviteur. — Louis de Bourbon h

A parties pertes de cette journée, qui furent d'autant plus sensibles à Bfademoiselle, que les blessés nommés par le prince dans sa leltre étaient tous de ses amis, elle eut grande joie de celte bonne nouvelle. En effet, la confusion fut extrême dans l'armée royale. La cour était à Gien. pauvre et misérable, car toutes les villes lui fermaient leurs portes comme avait fait Orléans. Cette défaite du maréchal d'Iloequincourt avait jeté une alarme effroyable dans 1 illustre état-major. Aussitôt que la reine avait su les armées en présence, elle avait donné l'ordre de faire filer sur Sainl-Kargeau tous les équipages qui étaient à cinq lieues de Gien. au delà de la Loire. Dès la pointe du jour, tous les carrosses étaient de l'autre côté du pont pleins de dames et de demoiselles; mais les équipages allèrent avec tant d'embarras et de précipitation, que, si M le Prince eût force M. de Turenne et le peu de gens qu'il avait, il prenait le roi et toute la cour. Aussi, dit Lapone, arriva-l-on pour coucher à Saiut-Fargeau si étourdi, que 1 on ne savait ni ce qu'on faisait ni ce qu'on devait faire

De Saint-Fargcau. la rojir alla successivement à Auxerre. à Joigny, à Sens et à Montereati. Pendant cette retraite, qui ressemblait fort à une déroule, les ordres furent si mal donnés, ou on se mangeait littéralement les uns les autres Le roi n'était pas exempt de ce brigandage; le frère du comte de Broglie pilla sa petite écurie, et lorsque M de Ueringheii envoya deGivry redemander les chevaux volés, celui qui

De Montereau on vint à Corbeil. Là, après le combat général, eut lieu un combat singulier entre le roi et son frère. Les détails en étant difficiles à raconter, nous laissons ce soin à Laporle.

« Le roi. dit-il. voulut que Monsieur couchât dans sa chambre, qui était si petite, qu'il n'y avait le passage que d'une personne. Le matin, lorsqu ils furent éveillés, le roi, sans y penser, cracha sur le lit de Monsieur, qui cracha aussitôt sur le lit du roi, qui, un peu en colère, lui cracha au nez. Monsieur aussitôt sauta sur le lit du roi et pissa dessus; le roi en fit autant sur celui de Mon.-icur; et, comme ils n'avaient plus de quoi cracher ni pisser, ils se mirent à tirer les draps l'un de l'autre dans la place, et peu après ils se prirent pour se battre. Pendant ce démêlé, je faisais ce que je pouvais pour arrêter le roi; mais, n'en pouvant venir à bout, je fis avertir M. de Villetoy. qui vint mettre les holà : Monsieur s'était plus tôt fâché que le roi, mais le roi fut bien plus difficile à apaiser que Monsieur. »

On avait, par un grand détour, laissé Paris à gauche, et l'on était arrive à Saint Germain; là, on apprit que les Parisiens avaient rompu les ponts, ce qui attrista fort tout le monde, attendu que chacun comptait sur Paris pour se ravitailler: personne n'avait d'argent que le cardioal, à ce qu'on disait; mais il s'en défendait fort et soutenait, au contraire, qu'il était plus pauvre que le dernier soldat de l'armée.

Dans la nuit même, on apprit qu'un autre combat s'était donné à Etampes, dans lequel l'armée des princes avait été repoussèc. La nouvelle arriva au point du jour; M. de Villeroy la reçut le premier et courut en avertir le roi, le duc d'Anjou et Lapone. Tous trois se levèrent incontinent et coururent, en mules, en bonnets de nuit et en robes de chambre, porter cette nouvelle au cardinal, qui dormait de sou iôlé, et qui se leva en même équipage pour la porter à la reine. Tous ces petits détails prouvent dans quelle inquiétude était la cour, puisque la nouvelle d'un si mince avantage y faisait si grand bruit.

Une anecdote peut faire juger du peu de crédit que, tout majeur qu'il élak, le roi avait à cette époque. Birragues, premier valet de la garde-robe du roi, ayant prié M. de Grequy, premier gentilhomme de la chambre en année, de parler au roi pour un de- ses cousins, enseigne dans le régiment de Picardie, qui venait d'être blessé au combat d'Elampes, ei qui demandait la place de son lieuleuant, qui y avait été tué, le roi trouva cela juste, et promit de bonne grâce d'en parlera la reine et à Son Emiuence; mais à cina ou six jours de là. comme le roi n'avait encore donne aucune réponse et que Lapone l'habillait, M. de Crèquy. qui assistait à la toilette, lui demanda s'il avait eu la boulé de se souvenir de l'affaire de M. de Birragues. Le roi ne répondit rien et baissa la tète comme s il n'eût pas entendu — Sire, lui dit alors Lanorte. qui. bouclant le hant-ilc-chausse du roi, avait un genou en terre, ceux

oui ont l'honneur d'être à Votre Majesté sont bien malheureux, puisqu'ils ne peuvent pas même espérer d'obtenir les choses justes.

Alors, le roi, approchant doucement sa bouche de l'oreille de son valet de chambre : - Il n'y a pas de ma faute, mon cher Laporte. dit-il d'un ton plaintif et fort bas, je lui en ai parlé ; mais cela n'a servi de rien.

Par lui, If roi désignait le cardinal, pour lequel il avait toujours la même antipathie.

De Saint-Germain on retourna à Corbeil, et (le Corbeil on alla mettre le siège devant Etampes. Le matin du départ, on vint dire à Laporte, tandis qu'il déjeunait, que le roi le faisait appeler; Laporte se leva aussitôt et se rendit prés de Sa Majesté.

— Tiens, Laporte, lui dit le roi en tirant une poignée d'or de sa poche, voici cent louis que M. le surintendant des finances m'envoie tant pour mes menus plaisirs que pour en faire des libéralités aux soldats; garde-les-moi. — Et pourquoi Votre Majesté ne les garde-t-elle pas elle-même? — Ah! dit le roi. parce qu'avant de longues boites, j'ai peur que cet argent ne me gêne. — Oui, s'il reste dans les poches du haut-de-chausse, dit Laporte; mais pourquoi Votre Majesté ne les mettrait-elle pas dans la poohe de son pourpoint? — Tu as raison, dit le roi. tout a la satisfaction d'avoir cent louis à lui, je les garde.

Mais le roi ne devait pas être longtemps possesseur de celle bienheureuse somme. La façon dont il la perdit est assez caractéristique pour que nous la racontions ici. C'est, d'ailleurs, un nouveau coup de pinceau au portrait d'un homme que nous avons l'intention de rendre le plus ressemblant possible.

Pendant le séjour à Saint-Germain, Moreau, le premier valet de garde-robe, avait avance onze pistolet pour des gants. Or, comme, ainsi que nous l'avons dit, tout le monde était fort pauvre, l'absence de ses cent dix livres gênait ce brave serviteur; aussi, ayant appris que le roi avait touché cent louis, pria-t-il Laporte de le faire rentrer dans ses avances. Laporte promit d'en parler le soir même.

De Corbeil on était allé coucher au Mesnil-Cornuel, où le roi soupa chez Son Eminenee. A neuf heures, il rentra dans sa chambre, et, comme Laporte le déshabillait : — Sire, lui dit-il, Moreau a avancé pour Votre Majesté onze pistoles pendant que nous étions a Saint-Germain, et comme, dans la passe où nous sommes, tout le monde a besoin de son petit fait, je lui ai promis de les demander a Votre Majesté. - Hélas I dit tristement le roi, tu t'y prends trop tard, mon cher Laporte, je n'ai plus d'arpent. - tt à quoi l'avez-vous donc dépensé, Sire? demanda Laporte. — Je ne l'ai point dépensé, répondit le roi. — Avezvous joué chez le cardinal, et avez-vous perdu? — Non ; tu sais bien que je ne suis pas assez riche pour jouer. — Attendez, attendez, Sire, dit Laporte, je devine ce qu'il en est : gageons que le cardinal vous a pris votre argent. — Oui, murmura le roi avec un gros soupir ; tu vois bien que tu as eu tort de ne pas le prendre ce matin, toi.

En effet, le cardinal s'était aperçu de l'opulence inaccoutumée de son royal pupille, et, bon gré malgré, il l'avait dévalisé.

On alla au siège d'Elampes, et ce fut là véritablement que Louis XIV 6l ses premières armes. Son attitude fut assez ferme, quoique trois ou quatre boulets passassent tellement prés de lui, qu'il en entendît le sifflement. Comme tout le monde, le soir, le félicitait sur son courage, il se retourna vers Laporte, qui s'était tenu près de lui pendant tout le temps : — Et toi, Laporte, lui dit-il, as-tu eu peur? — Non. ma foi, Sire, pas un instant. — Tu es donc brave? — Sire, répondit Laporte, on est toujours brave quand on n'a pas le sou.

Le roi se mit a rire. Mais le valet de chambre, le prince et peuUMre Mazarin furent les seuls qui comprirent la plaisanterie.

Cependant c était une chose triste pour le jeune roi, que de voir ainsi des soldats malades et estropiés qui tendaient la main vers lui et lui demandaient l'aumône sans qu'il pût seulement tirer de sa poche uu seul douzain pour les soulager.

Outre la misère des soldats, celle du peuple était affreuse. Dans tous les lieux où passait la cour, les paysans s'y jetaient, croyant y être en sûreté contre les déprédations de l'armée qui désolait la campagne. En conséquence, ils y amenaient leurs bestiaux, qui bientôt mouraient de faim, car leurs maîtres n'osaient sortir pour les faire paître ; puis, quand les bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mêmes, car n'ayant ni pain ni vin, ne trouvant pour tout couvert, contre la chaleur du jour et la fraîcheur des nuits, que le dessous des auvents, des chariots et des charrettes qui étaient dans les rues, ils étaient pris de fièvres malignes cl mouraient par centaines. Ce n'était rien encore quand c'étaient des hommes qui mouraient; mais, quand c'étaient des mères, le tableau était effroyable, car leurs enfants mouraient à leur tour de soif et de faim en se lamentant autour d'elles. Un jour que le roi passait sur le pont de Melun, il vit une femme et trois enfants couchés à côté l'un de l'autre : la mère et deux des entants étaient déjà expirés; le troisième, qui avait quelques mois à peine, était seul vivant et tetait encore.

Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que la reine, qui paraissait fort touchée de ces misères, disait que ceux qui étaient cause de tant de malheurs auraient un grand compte à rendre i Dieu, oubliant que c elait à elle surtout que ce compte serait demandé au jour du dernier jugement.

Pendant ce temps. Mademoiselle, qui n'avait plus rien à faire à Orléans, s'y ennuyait cruellement et avait pris le parti de quitter la ville. Le 2 mai, elle en sortit accompagnée de mesdames de l-'iesque et de Frontenac, ses fidèles, aussi, le duc d'Orléans leur écrivait il : « A Mesdames les comtesses, maréchales de camp dans l'armée de ma tille contre le Mazarin. » Et. lorsqu'elles passèrent, le comte de Quinski, colonel d'un régiment allemand, qui marchait devant Mademoiselle, leur fit rendre les mêmes honneurs que l'on rend aux maréchaux de camp : cela flatta d'autant plus ces dames, que le galant colonel était neveu de WallenMein.

Au n<iurg-la-Reine, Mademoiselle trouva M. le prince de Condé qui venait au-devant d'elle avec le duc de Beaufort, le prince de Tarenle, M. de Rohan et tout ce qu'il y avait de gens de qualité à Paris. En apercevant la princesse, il mil pied à terre et la salua. Mademoiselle le lit monter dans son carrosse et rentra avec lui dans Paris, dont la moitié des habitants semblait l'attendre à la barrière Plus de cent carrosses

escortèrent Mademoiselle jusqu au Luxembourg. L'occasion allait se présenter pour elle de donner un pendant à son expédition d'Orléans.

Tout annonçait une rencontre décisive entre les troupes royales et celles de M. le Prince. Le roi venait de quitter Melun pour venir passer en revue, a Lagny, les troupes que le maréchal Laferlé-Senectère avait amenées de Lorraine, et. poussant jusqu'à Saint-Denis, il y avait pris son logis. En elïVl, un mouvement sur Paris était résolu : il salissait d'attaquer les troupes des princes répandues le long de la Seine, entre Suresne et Saiut-Cloud. M. le Prince jugea que la position n'était pas tenahlc, et résolut de décamper pendant la nuit et d'aller prendre le poste de Charenton. Comme c'est encore Mademoiselle qui a joué le grand rôle dans la journée que nous allons raconter, c'est à elle que nous nous attacherons particulièrement, comme au pivot principal autour duquel tout tourna.

Dans la soirée du i" juillet, et vers dix heures et demie à peu prés. Mademoiselle entendit battre le tambour et sonner les trompettes; elle courut à» sa fenêtre, qu'elle ouvrit, et, comme son logis n'était séparé des fossés que par les Tuileries, il lui fut facile d'entendre les troupes de M. le Prince qui défilaient, et même de distinguer les différentes marches que jouaient ces troupes. Elle resta ainsi jusqu'à minuit, toute pensive, et avec le vague instinct que la journée du lendemain serait une grande journée pour elle.

Pendant cette soirée, plusieurs personnnes vinrent faire leur cour a Mademoiselle, et entre autres M. de Flamarin, que la princesse avait pris en amitié pendant. son voyage d'Orléans. — Mon cher Flamarin, lui dit la princesse, savez-voiis à quoi je songeais lorsque vous êtes entré ? — Non, Votre Altesse. —

Cuti b| uQfalkr entre le roi et son fnre — P*G| 2\ i t

Eh bien ! je songeais que demain je ferais quelque trait imprévu aussi bien qu à Orléans. — Oh ! dit Fiamarin, il laudra, en ce cas, que Votre Altesse soit bien adroite. — Et pourquoi cela ? — Parce qu'il n'y aura rien demain ; des négociaiions ont été entamées, et les armées ne se retrouveront en face l une de I autre que pour s'embrasser. — Oui, oui, dit la princesse, je connais toutes ces négociations, et nous sommes de grandes dupes de nous y être amusés au lieu de mettre nos troupes en état, car, pendant ce temps, M. de Mazarin a rassemblé toutes les siennes, et il ne peut rien résulter que de désavantageux pour nous de la journée de demain. — Vous croyez? — Oui, et ce serait fort bien employé, vous qui êtes un des négociateurs, si vous y aviez quelque bras ou quelque jambe cassée. — Allons, allons, ditFlamann en quittant la princesse, à demain, et nous verrons qui se trompe.

Et tous deux se quittèrent en riant. Flamarin était bien tranquille, car on lui avait prédit qu'il ne mourrait que la corde au cou.

Mademoiselle se coucha à près d'une heure; mais à six elle entendit frapper à sa porte. Elle se réveilla en sursaut et appela ses femmes, lesquelles introduisirent le comte de Fiesque. Il était envové par M le Prince a Monsieur, pour lui dire que Son Aliesse venait d'être attaquée entre Montmartre et la Chapelle que, quant à lui, comte de Fiesque, il venait d'être refusé à la porte Saint-Denis, ce qui lui donnait de grandes inquiétudes qu'on en fit autant au Prince en cas de retraite. Il avait donc supplié Gaston de monter à cheval et de voir par lui même où en étaient 1rs choses; mais il était arrive ce qui arrivait toujours dans les occasions décisives : le courage avait manqué au Prince et il avait refusé de se lever, disant qu'il se trouvait fort mal. Alors, n'ayant plus d'espoir que dans la princesse, le comte était venu la trouver, pour la supplier, au nom de U. de Condé, de ne point l'abandonner.

r Mademoiselle s en serait bien girdée : elle avait goûté à Orléans de cette vie animée de la guerre civile qui avait rempli l'existence de madame de Chevreuse et de madame de Loncnieville, et elle y avait trouvé toutes les émotions d'un jeu où l'on joue sa vie au lieu d'y jouer sa fortune. Lu outre, madame la Princesse était fort malade à cette époque, et Mademoiselle, dans sa recherche éternelle d'un mari, nourrissait au fond du cœur, sinon le désir, du moins l'espérance d'épouser M. le Prince. Elle promit donc au comte de Fiesque de faire tout ce qui serait en son pouvoir, se leva vivement, s'habilla avec toute la diligence possible, et courut au Luxembourg, où elle trouva Monsieur debout et au haut du degré. — Ah ! Monsieur, lui dit lu princesse en l'apercevant, ce que je vois me comble de joie; M. de Fiesque, qui me quitte, m'avait dit que vous étiez malade, et au contraire je vous trouve debout. — Le comte de Fiesque ne s'est pas trompé, ma chère fille, dit Gaston, je ne suis pas assez malade, c'est vrai, pour garder le lit, mais je le suis trop pour me mêler d'aucune affaire aujourd'hui. — Il faudrait cependant, s'il était possible, prendre sur vous de monter à cheval, dit la princesse; car.'autant que^'oserai donner un conseil à mon pére, je lui dirai que tout Paris a les yeux fixés sur lui, et que l'affaire dont il s'agit en ce jour touche grandement son nonneur. — Ma chère tille, dit le prince, je vous remercie de votre conseil; mais, en vérité, la chose est impossible, je me sens trop faible et ne pourrais faire cent y as. — Alors, Monseigneur, couchez-vous tout à fait, dit Mademoiselle, car mieux vaut qu'aux yeux du monde vous soyez malade à ne pouvoir vous lever.

Le conseil était bon, mais Gaston ne voulut pas le suivre; au reste il était fort calme, ainsi que tous ses ^ r ens, qui allaient et venaient en disant : — Ma foi, chacun pour soi, sauve qui peut. — En vérité, Monseigneur, dit Mademoiselle emportée par son impatience, tout ceci est étrange, et. a moins que d'avoir dans votre poche, pour vous et les vôtres, un traité signé Mazarin, je ne comprends point votre tranquillité.

Le prince ne répondit rien à cette accusation, ce qui prouva à Mademoiselle qu'elle pouvait bien avoir dit vrai; mais comme MM. de Kohan et de Chavigny, qui étaient des meilleurs amis du prince, arrivèrent en ce moment, ils obtinrent enfin de Gaston qu'il enverrait Mademoiselle à sa place à l'Hôtel de Ville comme il l'avait envoyée à Orléans, et. a cet effet, il donna une lettre à M. de Rohan. laquelle accréditait Mademoiselle près de MM. les maires et les écbevins.

Maîtresse de cette lettre, Mademoiselle partit aussitôt du Luxembourg avec la comtesse de Fiesque, sa maréchale de camp ordinaire. En arrivant a la rue Dauphine, elle trouva Jarzé, le même dont il a été

Jueslion à propos de la querelle de M. de Beaufort avec les mazarins chez Renard. Jarzé était alors à [. le Prince, et était envoyé par lui afin que Son Altesse Royale donnât l'ordre de faire passer par la ville les troupes qui étaient demeurées à Poissy, et dont il avait grand besoin, étant attaque avec acharnement et se trouvant en nombre trois fois inférieur aux royalistes; ces troupes attendaient à la porte Saint-Honoré.

Jarzé avait quitté la bataille au moment où clic était le plus acharnée ; il avait une balle qui lui traversait le bras, et comme c'était près du c<»ude, < t que la balle avait touché l'os, il souffrait beaucoup. Mademoiselle l'emmena avec elle à l'Hôtel de Ville, en lui disant que ce n'était pas à Monsieur qu'il fallait s'adresser, mais au gouverneur de Paris, pour lequel elle avait une lettre; Jarzé la suivit. Les rues étaient

Pleines d'attroupements; presque tous les bourgeois avaient des armes, et, comme ils reconnaissaient lademoiselle, et que son affaire d'Orléans, qui avait fait si grand bruit, était encore toute chaude, ils lui criaient en passant : — Nous voici, nous voici, Mademoiselle, que Votre Altesse ordoune, et nous ferons tout ce qu'elle dira.

Mademoiselle les remerciait doucement et avec reconnaissance, leur disant que, pour le moment, elle allait prendre l'avis du gouverneur de Paris à l'Hôtel de Ville, mais les priant de lui conserver leur bon vouloir pour plus tard. En effet, si on refusait à Mademoiselle ce qu'elle allait demander, ce peuple si bien disposé lui était une dernière ressource.

On arriva enfin à l'Hôtel de Ville : le maréchal de l'Hôpital, qui était alors gouverneur de Paris, et le conseiller Lefèvre, qui était prévôt des marchands, s'avancèrent au-devant de la princesse jusqu'au haut du degré, lui faisant excuse de n'être point venus plus loin, faute d'avoir été avertis; Mademoiselle les remercia, leur dit que Monsieur étant souffrant, l'avait envoyée à sa place, et les pria de la suivre dans la salle des délibérations ; ce que ces messieurs firent aussitôt. Là, M. de Rohan leur présenta la lettre de Son Altesse Royale. Le greffier en fit lecture. La lettre donnait pleins pouvoirs à Mademoiselle. — Eh bien I demandèrent ces messieurs lorsque la lecture fut achevée, que désire Son Altesse Royale ? — Elle désire trois choses, répondit d'une voix ferme Mademoiselle; la première, que l'on fasse prendre les armes dans tous les quartiers de la ville. — C'est déjà fait, dit le maréchal de l'Hôpital. — La seconde, n'on envoie à M. le Prince deux mille hommes détachés de toutes les colonelles du quartier. — C'est bien ifficile, répondit le maréchal; on ne détache point les bourgeois comme on ferait de troupes organisées; mais* soyez tranquille, on enverra à M. le Prince deux mille hommes des troupes qui sont à Son Altesse Royale. — Enfin, la troisième, dit Mademoiselle, et elle avait gardé celle-ci pour la dernière comme la plus importante; la troisième, c'est que l'on donne passage à l'armée, de la porte Sainl-Honoré à la porte Saint-Denis ou Saint-Antoine.

Cette demande, comme l'avait bien pensé Mademoiselle, était la plus grave des trois; aussi, là-dessus, le maréchal de l'Hôpital, le prévôt des marchands et les autres conseillers se regardèrent-ils sans répondre; mais Mademoiselle, comprenant la situation du prince, oui, pendant tout ce temps, combattait à forces bien inférieures, revint à la charge. — Messieurs, dit-elle, il me semble que vous n'avez gutre à délibérer là-dessus. Son Altesse Royale a toujours été si. parfaite pour la ville de Paris, qu'il est bien juste qu'en celte occasion, où il va de son salut et de celui de M. le Priuce, on lui témoigne quelque reconnaissance de tout ce qui a été fait; en outre, il faut que vous soyez persuadés, messieurs, que le cardinal revient avec les plus méchantes intentions du monde, et que, si M. le Prince était défait, il n'y aurait pas de quartier pour ceux qui ont proscrit le ministre et mis sa téte à prix, ni même pour Paris, qui serait, sans aucun doute, mis à feu et à sang. C'est donc A noua d'éviter ce malheur, et nous ne saurions rendre un

plus grand service au roi, que de lui conserver la plus belle ville de son royaume, qui est sa capitale, et qui a toujours eu la plus grande fidélité pour son service.— Mais, mademoiselle, dit le maréchal, songez que, si nos troupes ne s'étaient pas approchées de celte capitale, celles du roi n'y seraient pas venues. — Je songe, monsieur, répondit la princesse, que tandis que nous nous amusons à discuter ici sur des choses inutiles. ||. le Prince csl en péril dans vos faubourgs, et que ce sera une douleur et une honte éternelles pour l'aris. s'il y périt faille d'éire secouru ; vou> pouvez le secourir, messieurs, faites-le donc au plus tôt.

La harangue fit son effet. Tes messieurs se levèrent et sortirent pour délibérer. Pendant ce temps, Mademoiselle priait Dieu, agenouillée a la fenêtre qui donne sur ie Saint-Esprit. La délibération fut longue, et Mademoiselle était dans une grande impatience.; mais enfin les conseillers rentrèrent, et le maréchal de l'Ilù >iial lui dit que lui et MM. les conseillers étaient prêts à lui donner tous les ordres qu'elle demandait. Elle envoya aussitôt Jatzé dire au Prince que ses troupes avaient l'entrée de la ville, tandis que. pour ne pas perdre de temps, le marquis de la Boulaie courait faire ouvrir, à celles qui venaient de l'oissy. la porte Saint Honoré.

Cependant on se battait dans les faubourgs, et le bruit du ennon retentissait sourdement dans Paris; Mad> moiselle voulut aller a ce bruit no ir juger elle-même à quel point en étaient les choses. Elle sortit m de l'Hôtel de Ville pour se diriger vers la porte Saint-Antoine. La place de Grève était pleine de peuple qui criait qu'on trahissait M. le l'rince, qu on abandonnait son défenseur. Un homme s'approcha de Mademoiselle, et lui montrant le maréchal de l'Hôpital qui. pour lui faire honneur, l'accompagnait jusqu'au bas des degrés : — Altesse, lui dit il, comment souffrez-vous près de vous ce Mazarin? Si vous n'en êtes . pas contente, dites un mot, et nous le noierons. — Au contraire, dit la princesse, j'en suis très-contente, car il vient de faire tout ce que je veux. — A la bonne heure; en ce cas, qu'il rentre à l'Hôtel de Ville et qu'il marche droit.

Le maréchal ne se le fit pas dire deux fois, et rentra. Alors Mademoiselle continua son chemin en carrosse. Mais, en arrivant dans la rue de la Tixéranderie. elle aperçut un déplorable spectacle. C'était le duc de la Rochefoucauld qui venait de recevoir un coup de mousquet; la balle était entrée par le coin de l'oeil droit et sortie par l'œil gauche, de sorte que les deux yeux étaient offensés, et qu'ils semblaient lui tomber des orbites, tant il lui coulait du sang le long du visage. Son (ils le tenait par une main, et Gourville, un de ses amis les plus intimes, par l autre, car il se sentait complètement aveugle. Il était a cheval

et vêtu d'un pourpoint blanc, ainsi que ceux qui le conduisaient; seulement, il était tellement couvert de sang, que c'était le rouge qui semblait être la couleur et le blanc les taches. Le jeune prince de Marcillac et Gourville fondaient en larmes, car, à voir le duc en cet état, on ne devait guère penser qu'il en revint jamais. Mademoiselle s'arrêta et voulut lui parler, mais Ip duc n'entendait pas davantage qu il n'y voyait, et il ne répondit point. Mademoiselle conti ua donc sou chemin; mais elle n'en était pas quitte avec les blessés. A I entrée de la rue Saint-Antoine, elle rencontra Guitaul qui était pale, ayee son pourpoint tout ouvert, et qu'un soldat soutenait. — Ah ! mon pauvre Guitaul, dit la princesse, qu'as-tu doue et que t'estil arrive? — J'ai que je viens de recevoir une halle au travers du corps, répondit Guitaul. — En mourras-tu? — Je crois que non. — Alors, bon courage !

Cenl pas plus loin elle rencontra Vallon. C'était encore un des capitaines qui l'avaient accompagnée dans sou expédition d Orléans. Lui n'avait qu'une contusion dans les reins; mais, comme il était fort gras, il avait besoin d'être pansé promptement. — Ah I dit-il aussitôt qu'il aperçut la princesse, nous sommes tous | trdus' — Au contraire, dit Mademoiselle, nous sommes tous sauvés; car c'est moi qui com-

mande aujourd'hui à Paris, comme j'ai commandé à Orléans. — Eh bien ! dit Vallon, voila qui me rend mou courage; car, si vous êtes la maîtresse, tout ira au mieux.

Mademoiselle s'avançait vers la por'e. au milieu des blessés que l'on rapportait de tous côtés. Il n'était question que de M. le Prince. Il n'avait jamais été si brillant; il était partout a la fois, et, partout uii il était, il faisait, dit-on, des merveilles. Mademoiselle envoya au capitaine qui gardait la porte ses pleins

Pouvoirs signés de Messieurs de la ville, lui ordonnant de laisser circuler librement les gens de M. le rtflce, et elle enlra dans la maison (in maître des comptes, nomme M. de Lacroix, qui était la plus proche de la Bastille, et dont les fenêtres donnaient sur la rue A peine y était-elle, que M. de Condé, qui venait d'apprendre son arrivée, y accourut: il était dans un étal pitoyable, ayant deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux mé es et collés au front, sa chemise et son collet " pleins de sang. En outre, sa cuirasse était affreusement bosselée des coups qu'il avait reçus, el il tenait à la main son épee toute sanglante et tout ébréchée dont il avait perdu le fourreau. — Ah ! Mademoiselle, dit il en jetant son épee,

Ju'un écuyer ramassa, vous voyez un homme au desespoir; j'ai perdu tous mes amis. M. de Nemours. . de la Rochefoucauld et Clincliamp sont blessés à mort; il n y a que moi qui ne puis pas attraper une égralignure. et, Pieu merci cependant je ne me suis pas épargné. — Rassurez vous, dit Mademoiselle, ils ne sont pas si mal que vous croyez; Cliuchamp est a deux pas d'ici, et le médecin en répond; M de la Rochefoucauld est dangereusement atteint, mais, s'il plaît à Dieu, il en reviendra aussi; quant à M de Nemours, sa blessure est la moins dangereuse des trois. — Ah ! vous me rende* un peu de force, dit M. de Condé, car, en vérité, j'avais le cœur brisé; excusez-moi, mais il faut que je pleure sur tant de braves gens qui se fout tuer pour notre querelle particulière.

Et à ces paroles le prince éclata en sanglots. — Mademoiselle le laissa tout entier a cette explosion de sensibilité, qui était d'autant plus appréciable chez lui qu'elle était rare; puis, lorsqu'elle le sentit un peu calmé : - Voyons, dit-elle, ne vaudrait-il pas mieux pour vous revenir en ville? — Oh! non. non, lit-il, je m'en donnerai garde; le plus chaud de l'affaire est fini, el je tâcherai que le reste de la journée * se passe en escarmouches; ayez seulement bien soin de faire entrer les bagages qui sont hors la porte, et de ne point sortir d'où vous êtes, alin qu'un puisse s'adresser a vous dans tous les besoins. — Ainsi, dit ••ucore une fois la princesse, vous refusez de rculrer dans la ville 1 - Non, dit-il, car je ne veux pas qu'en plein midi on m'accuse d'avoir recule devant les Mazarins. Allons, Coulas, mon épee, et remettons-nous a fa besogne.

Et, à ces mots, ayant salué Mademoiselle, il descendit l'escalier, sauta lestement sur un cheval frais qui l'attendait à la porte, et courut de nouveau à la mêlée. Mademoiselle s'était mise à la fenêtre pour le suivre des yeux. Elle vil alors passer encore un de ses amis : c'était un beau seigneur nomme le marquis de la Roche-Gaillard. 11 était blessé a la tète el avait perdu toute connaissance; on le portail étendu sur une échelle, comme s'il était mort. Un au: re venait, tué sur son cheval, mais cependant demeuré en selle. L'animal suivait les bagages, conduisant son maître mort et tout renversé sur son cou. La princesse se rejeta en arrière. Le spectacle de tous ces blesses était affreux à voir; d'ailleurs, elle avait des ordres à douuer. Elle commanda, comme l'eu* avait prié M. le Prince, qu'on fit filer tous les bagages, el les envoya « a la place Royale, où un poste de quatre cents hommes, qui y était établi, eut mission de les garder. Pu s

elle disposa sur le boulevard Saint-Antoine et sur celui de l'Arsenal un autre corps de quatre cents mou:quetaires que Messieurs de la ville lui envoyaient comme réserve.

Il èlail temps que M. le Prince partit : le combat recommençait avec plus d'acharnement que jamais. L'armée royale attaquait à la fois la barrière Saint-Denis et le faubourg Saint-Antoine. M. le Prince demanda où était le maréchal de Turennc. On lui répondit qu'il dirigeait en personne l'attaque du faubourg Saint-Antoine. Il y courut aussitôt, jugeant que c'était la que sa présence était nécessaire, et se contentant d'envoyer quelque cavalerie a la barrière Saint-Denis. En effet, M de Tureune s'avançait avec toute l'armée de ce côté; l'autre attaque n'était que simulée; il avait dix à onze mille hommes, .et M. le Prince cinq ou six mille seulement. En reconnaissant son infériorité, M. le Prince se barricada dans la grande rue à la vue des ennemis, et le mieux qu'il lui fut possible. Alors, malgré la promesse de M. de Condé de s en tenir aux escarmouches, commença le combat le plus terrible de toute la journée. M. le Prince était partout el toujours au premier rang, et les royalistes eux-mêmes dirent depuis, qu'à moins d'être un archange ou un démon, il avait fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. Tout à coup on vint lui dire que les Mazarins avaient forcé la grande barricade de Picpus; l'infanterie avait fait de son mieux, mais la cavalerie avait été prise d'une panique affreuse, et s'était enfuie avec une telle épouvante, qu'elle avait ramené avec elle tout ce qu'elle avait rencontré sur son chemin. Alors M. le Prince prit cent mousquetaires, rassembla ce qu'il trouva d'officiers d'infanterie ou de cavalerie sous sa main, (renie ou quarante peut-être, et, l'épée au poing, chargea si résolument, qu'il reprit la barricade défendue par quatre régiments : le régiment des gardes, celui de la marine, Picardie et Tureune.

Pendant ce temps, Mademoiselle avait envoyé quelqu'un a la Bastille pour savoir si le gouverneur était de ses amis ou de ses ennemis; s il se déclarerait pour M. le Prince ou s'il tiendrait pour le roi. C elait justement M. de Louvière. le fils du conseiller Broussel, que nous avons déjà vu apparaître dans les émotions populaires qui eurent lieu à I occasion de l'arrestation de son père. Il lit répoudre que, pourvu qu il eût un ordre écrit de Monsieur, il ferait lout ce que lui commanderait la princesse. Celle-ci résolut aussitôt d'aller porter l'ordre elle-même. Elle se rendit à la Bastille, où elle n'avait jamais été. cl monta sur les tours; de là, avec une lunetie, elle aperçut beaucoup de monde sur les hauteurs de Charonue. Au milieu de cette, l'ouïe étaient des carrosses et des litières, de sorte que Mademoiselle demeura couvaineue que là étaient le roi, la reine el toute la cour : elle ne s était point trompée .

Vers Bagnolet, dans uu fond, se réunissait toute l'armée, qui s'apprêtait à une troisième attaque, On voyait de loin les généraux ou plutôt on les reconnaissait à leur suite, car à celte distance on ne pouvait distinguer les visageo. Mademoiselle vit le oarlage qu'ils firent de leur cavalerie pour venir couper entre

le faubourg et le fossé. Elle envoya aussitôt un page porter à tonte bride avis de ce mouvement à H. le Prince, qui, profitant de ce moment de répit, examinait les mêmes mouvements du haut du clocher de l'Abbaye Saint-Antoine. Il donna à l'instant même ses ordres pour faire face à celte nouvelle attaque, et le page revint vers Mademoiselle pour lui dire que M. le Prince comptait toujours sur elle. Juste a ce moment. Mademoiselle faisait pointer les canons dans la direction des troupes royales, ordonnant, si la chose devenait nécessaire, que l'on fit feu sans hésitation.

Mademoiselle s'en revint alors à la maison qu'elle avait déjà occupée. Un messager du prince l'y atfendait, qui venait demander qu'elle envoyât du vin à ses braves défenseurs. Elle en fit aussitôt conduire plusieurs pièces.

Le nombre des morts et des blessés devenait effrayant, et à chaque instant quelque nom nouveau s'inscrivait sur la fatale liste; le marquis de Laigues venait d'être dangereusement blessé, le comte de Bassa venait d'être frappé a mort; Sister, neveu du maréchal de Rantzau, venait d'être tué sur la place. On „ entendait la monsquetade à mille pas à peine de la maison où était Mademoiselle. En effet, M. de Tu renne attaquait M. le Prince avec toutes ses troupes, plus celles du maréchal de la Ferté-Sénectère, qui venaient d'arriver.

Il ne suffisait pas d'être un héros pour tenir contre des forces si supérieures, il eût fallu être un Dieu; aussi M. le Prince fut-il forcé de reculer. Un instant sa position fut terrible : acculé contre le fossé, tenant la tête avec les plus braves pour donner le temps à ses soldats de rentrer par la barrière, il allait être écrasé sous le choc d'une armée quatre fois plus nombreuse que la sienne, quand tout à coup le sommet de la Bastille s'enflamma comme un Sinaï, le canon tonna à coups pressés, et des rangs entiers de l'armée royale disparurent foudroyés. C'était Mademoiselle qui, fidèle à sa parole, tuait, comme le dit depuis le cardinal Mazarin, son mari avec le canon de la Bastille. Ce coup de vigueur sauva M. le Prince. L armée royale, qui ne s'attendait pas a cette terrible démonstration de l'opinion parisienne, s'arrêta effrayée. Coodé rallia ses troupes, chargea, repoussa M. de Turenne, et put dès lors opérer tranquillement sa retraite.

On était tellement sûr de la victoire dans le camp royal, que la reine avait fait partir un carrosse pour ramener M. le Prince prisonnier, et, comme le cardinal avait des intelligences dans Paris, particulièrement du côté de la porte du Temple, où était M. de Guénégaud, trésorier de l'épargne et colonel du quartier, lorsqu'il entendit' le canon de la Bastille, il s'écria : — Boni voici le canon de la Bastille qui tire sur les gens de M. le Prince. — Monseigneur dit quelqu'un qui était là, prenons garde bien plutôt que ce ue soit sur nos gens. — Peut-être que Mademoiselle aura été à la Bastille, et c est le canon qu'on tire pour son arrivée, dit alors une autre personne.

Mais le maréchal de Villeroy ne s'y trompa point, et, hochant la tête : — Si c'est Mademoiselle qui est à la Bastille, dit-il, croyez que c'est elle qui tire, et non pas que l'on tire pour elle.

Une heure après tout était éclairci, et la reine jurait une haine éternelle à la princesse.

Les pertes de l'armée royale furent grandes, surtout par les noms. M. de Saint-Mesgrin, lieutenant

Sénéral et lieutenant des chevau-légers du roi, fut tué, M. le roarquis'de Nantouillet fut tué pareillement, u Fouilloux, enseigne des gardes et favori du jeune roi, tomba tué de la main même de M. le Prince; enfin Paul Mancini, neveu du cardinal, charmant jeune homme de seize ans, qui donnait les plus belles espérances, fut blessé en faisant des merveilles à la tête du régiment de la marine dont il était mestre de camp, et mourut de sa blessure.

Le soir, il y eut réception au Luxembourg; on y complimenta fort Mademoiselle sur la conduite qu'elle avait tenue dans cette journée; mais ce fut surtout M. le Prince, dont on exalta le prodigieux courage. Lui même vint recevoir sa part d'éloges, et avoua que ce combat était le plus rude de ceux auxquels il eût encore assisté.

Parmi tous les courtisans, Mademoiselle chercha en vain le marquis de Flamarin ; personne ne l'avait tu, et l'on ignorait complètement son sort. Mademoiselle ordonna que les recherches les plus exactes fussent faites, et l'on retrouva son corps percé d'une balle à l'endroit même où, quelques années auparavant, il avait tué en duel M. de Canillac. Par une circonstance singulière et que personne ne put expliquer, il avait la gorge serrée avec une corde. Ainsi s'accomplit cette prédiction qui lui avait été laite, qu'il mourrait la corde au cou.

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