‹ Louis XIV et son siècleChapitre 31 sur 69 · CHAPITRE XXVJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVJI

Assemblée a l'Hôtel de Ville.— Singulier signe de ralliement. — Noutmux embarras de Monsieur. —Le projet d'Pmon

— Attaque i l'Hôtel de Ville. — Confession générale. — Inquiétude des princes. — Nouvelle mission de Mademoi- ■ seQe. — Sinistres rencontre; qu'elle (ait. — Courage de cette princesse. — Son srrirée s l'Hôtel de Ville. — Elle

saute le prévôt des marchands. — La cour se retire 1 Pontoise. — Déclaration du Parlement en faveur de Monsieur.

— Arrêt contraire du conseil royal.

«ris était au prince de Condé, quoique, chose étrange, il l'eût pris par une retraite. Mais ce n'était pas le tout que de l'occuper militairement, il fallait encore y exercer le pouvoir administratif, ce qui ne pouvait avoir lieu que par ia cession que feraient Messieurs de la ville d'une portion de leur autorité. Uoe assemblée fut donc provoquée dans laquelle MM. les princes, comptant sur quelques affidés. espéraient que cette cession leur serait faite sous le titre d'Union; celte assemblée l'ut fixée au 4 juillet.

M. le Prince, pour reconnaître ses soldats au milieu de la foule, avait ordonoé que chacun d'eux mit quelques brins de paille a soo chapeau, et chacun avait obéi, de sorte que le peuple, voyant ce nouveau signe de ralliement, l'adopta de son coté. Il en résulta que le jour de l'assemblée, tous ceux que l'on rencontrait dans Pans sans un bouchon au chapeau si c'était un homme, ou i l'épaule si c'était une femme, étaient poursuivis aux cris de : la paille, la paille, jusqu'à ce qu'ils eussent arboré cet étrange étendard. Il n'y eut pas jusqu'aux religieux qui se virent obligés d'en porter, et un frère carme, ayant voulu fîire résistance, fut si cruellement battu, qu'on le tint pour mort. Mais, au moment de se rendre à l'Hôtel de Ville, le cœur, comme toujours, faillit a Monsieur; il hésita, chercha les meilleures des mauvaises raisons qu'il avait l'habitude de donner, et se fit tellement tirailler, que, quoique l'ouverture de la séance fût fixée a deux heures, il n'arriva qu'à quatre.

La chose était cependant de la plus haute importance; on devait dans cette assemblée reconnaître Monsieur comme lieutenant général de l'Etat, ainsi qu'il avait déjà été fait par le parlement, avec pouvoir de donner ordre à tout, en vertu de l'autorité du roi qu'il garderait entre ses mains, tant que Sa Majesté serait prisonnière du cardinal Mazarin, déclaré ennemi de l'Etat, perturbateur du repos public, etc., etc.

Pendant la roule, Monsieur reprit quelque assurance, car il put remarquer que tout le monde portait de la paille, comme autrefois tout le monde portait des frondes. Il trouva sur sa route sa fille qui le salua ; Mademoiselle avait à son éventail un bouquet de paille noué par un ruban bleu qui était la couleur du parti.

Les rues étaient encombrées de monde, et à peine si Monsieur et M. le Prince purent arriver à la place de Grève, et se faire jour jusqu'à l'Hôtel de Ville; le peuple paraissait fort ému, et menaçait surtout le maréchal de l'Hôpital et le prévôt des marchands, qu'il traitait de Mazarins, la plus grosse injure et surtout la plus fatale menace de cette époque. Les deux princes entrèrent, et la séance fut ouverte par la lecture d'une lettre du roi qu'on venait de recevoir; cette lettre demandait que l'on retardât l'assemblée de huit jours. Elle fut accueillie par des huées et mise à l'instant même de côté.

Alors Mousieur et M. le Prince, chacun à son tour, remercièrent l'assemblée de ce que la ville de Paris avait fait pour eux le jour du combat de la porte Saint-Antoine; mais ni l'un ni l'autre ne s'expliqua sur ce qu'il attendait à l'avenir. C'était alors que la proposition devait être faite d'une union par quelques conseillers ; mais personne ne se leva, et l'attente des princes fut trompée sur ce point, le seul cependant pour lequel l'assemblée avait été provoquée. Bientôt, comme s'il n'eût pas dû être question d'autre chose, H. le Prince se leva, fit signe à Monsieur de le suivre,. et tous deux quittant l'assemblée, sortirent par la grande porte oui donne sur la place de Grève.

Or, Monsieur et M. le Prince paraissaient fort mécontents; quelques gens du peuple remarquèrent ce mécontentement, et comme ils en demandaient la cause à des ofhciers du prince, ceux-ci répondirent que cela tenait non-seulement à ce que l'acte d'union n'avait pas été signé, ma» à ce qu'il n'avait pas même été proposé. A cette nouvelle, le peuple, qui ne demandait pas mieux, puisqu'il était assemblé, que de faire quelque bruit, s'émut, criant que tous ceux qui étaient à l'Hôtel de Ville étaient autant de Mazarins. qui, le jour du combat de la porte Saint-Antoine, auraient laissé périr M. le Prince, si Mademoiselle ne leur eût

'orcé la main. Et bientôt mille von partirent de celte foule, criant : /'union, tunion. En même temps ces voix furent accompagnées d'une salve de mousqueterie qui brisa une partie des carreaux de l'Hôtel de Ville.

En entendant ces cris, en voyant les balles briser les fenêtres et trouer les murailles de la chambre où ils étaient, l'effroi fut si grand parmi « eux qui composaient l'assemblée, que la majeure partie d'entre eux se jeta à terre, et crut certainement être arrivée au dernier moment de sa vie. Les uns se confessèrent intérieurement, les autres s'emparent des ecclésiastiques se confessèrent à eux, chacun demandait l'absolution à son voisin qui la donnait et la recevait. Mais ce fut bien pis, lorsque les balles, au lieu d'arriver diagonalemeul, comme elles avaient fait à la première décharge, arriv rent horizontalement. Des soldats plus expérimentés que les autres étaient montés dans les maisons en face de l'Hôtel de Ville et tiraient en ligne directe. Il en résulta que cette fois deux ou trois coups portèrent, et que les gémissements des blessés et le rate des mourants se mêlèrent au bruit de cette confession générale. Alors chacun songea à fuir. Malheureusement le peuple était maître de toutes les issues. On ferma et l'on barricada les portes, mais le peuple entassa des fagots devant chacuuc d'elles et y mil le feu, de sorte que l'Hôtel de Ville parut tout en a ii. mes

Cependant les deux princes étaient revenus au Luxembourg sans se douter, du moins le prétendirent-irs toujours, de ce qui tt passait derrière eux. Monsieur entra dans M chambre pour y changer de chemise, car il avait eu chaud a l'Hôtel de Ville, et M. le Prince demeura dans l'antichambre avec Mademoiselle, la duchesse de Sully, la comtesse de Fiesque et madame de Villars, s'amusant à lire des lettres qu'un trompette de H. de turenne venait de lui apporter, quand arriva un bourgeois tout essoufflé. — Ah! s'écriat-il. au secours! au secours! Le feu est à l'Hôtel de Ville ; on s'y tiré, on s'y tue; c'est, en vérité, la plus grande pitié du monde.

Le prince entra aussitôt pour annoncer cette nouvelle à Monsieur, lequel en fut si surpris, qu'oubliant que l'antichambre était pleine de dames, il y accourut tout en chemise pour interroger lui-même le messager; mais celui-ci ne put que répéter ce qu'il avait dit. — Mon cousin, dit alors Monsieur, allez à l'Hôtel de Ville, je vous prie, vous y donnerez ordre a tout. — Monsieur, répondit le prince, il n'y a point de lieu où je n'aille pour votre service; mais quant à celui-ci. dispensez-m'en, je vous prie; je ne suis point du tout homme d'émeute, et me sens très-poltron en pareille circonstance; envoyez y M. de Beaufort, il est bien connu et fort aimé parmi le peuple, et il y fera beaucoup mieux que je ne pourrais faire.

En effet, le prince en parla à M. de Beaufort qui partit aussitôt, promettant qu'il aurait bon marché de tous ces gens-là. En ce moment, Mademoiselle, qui prenait goût a la politique, entra dans le cabinet de son père et lui offrit d'aller tout paciâer, disant que ce serait un coup de partie, si on protitait de îa circonstance pour mettre le maréchal de l'Hôpital et le prévôt des marchands à la porte, tout ^ n ayant l'air de les tirer des mains de la populace. Monsieur approuva sa tille, et, comme elle avait déjà deux fois si bien réussi, il la chargea de celte troisième mission.

Mademoiselle partit avec ses aides de camp ordinaires, mesdames de Fiesque et de Frontenac, plus madame de Sully et madame de Villars Orondate. lesquelles avaient grand' peur. En sortant du Luxembourg, suivies dë tous les gens de Son Altesse lloyale et de M. le Prince, les cinq héroïnes trouvèrent un homme mort, ce qui faillit faire rentrer les deux dernières; mais Mademoiselle les encouragea et les retint.

Mais ce n'était que le commencement. Comme Mademoiselle arrivait au bout de la rue de Gesvres, et

s'apprêtait à tourner le poul Notre-Dame, elles virent rapporter M. I errand, conseiller au parlement, lequel avait été assassine à eoups de poignard; cette mort pioduisii une impression d'autant plus vive sur la princesse, que le mort était fort de ses arr.is. Elle interrogea alors-ceux qui passaient, et elle apprit qu'on venait

d'assommer encore un maître des comptes nommé Miron, lequel était aussi une de ses connaissances. Le bruit courait, en outre, que le vicaire de Saint-Jean, en Grève, pour sauver son curé qui était enveloppé par le peuple, s'était élancé de son église élevant au-dessus de sa léle le Saint-Sacrement qu'il avait pris sur l'autel, et que, malgré cette céleste sauvegarde, les furieux avaient tiré sur lui.

A ces désastreuses nouvelles, touie la suite de Mademoiselle mit- pied à terre, et entoura son carrosse pour l'empêcher d'aller plus loin. Elle envoya alors trois ou quatre messagers à l'Hôtel de Ville, mais pas un ne revint. On chercha un trompette pour le fnire sonner, mais on n'en rencontra nulle part. Enfin Mademoiselle, pensant qu'il s'en trouverait peut-être quelqu'un à l'hôtel de Nemours, se décida à s'y rendre. Mais un bien autre accident 1 attendait : en traversant le petit pont, le carrosse de la Princesse arcoreba la charrette dans laquelle on transportait les morts de I Hôtel-Dieu, et qui était pleine de cadavres; comme Son Altesse regardait en ce moment par la portière, elle n'eut que le temps de se rejeter au fond de sou carrosse pour n'être pas souffletée par les pieds qui sortaient des-ouvertures de la charrette. Dans une autre circonstance, il y avait de quoi luire évanouir Son Altesse, mais elle avait vu depuis deux jours tant de morts de sa connaissance, que les morts inconnus ne lui produisirent qu une médiocre impression.

Il n'y avait aucun trompette à l'hôtel de Nemours. Mademoiselle se rontenta donc de demander des nouvelles du duc; sa blessure au bras était en voie de guérison. Madame de Villars, qui appréciait peu les idées belliqueuses de la princesse, profita de l'événement pour rester a l'hôtel de Nemours, et madame de Fiesque, qui était très-fatiguée, demanda un congé pour aller se coucher.

Mademoiselle revint au Luxembourg désespérée d'avoir si mal réussi ; mais Monsieur, qui était fort brave lorsqu'il ne s'agissait pas de s exposer en personne, lui proposa de faire une seconde tentative. Mademoiselle, qui n avait pas besoin d'être excitée lorsqu'il fallait se jeter dans l'aventureux, accepta aussitôt, et, quoi-

3u'il fût minuit, partit moins accompagnée encore cette fois qu'elle ne l'était la première, puisque madame e Fiesque et madame de Villars avaient déserté pendant la première expédition. Cette fois le peuple avait disparu, et les rues étaient pleines de corps de garde; chacun de ces corps de garde offrait une escorte à Mademoiselle, de sorte qu'elle eût pu, à la place de Grève, .se trouver à la téte decinq cents hommes; mais elle n'en voulut point, et arriva presque seule. M. de Beaul'ort vint au-devant de la princesse, la fil descendre de son carrosse, et tons deux traversèrent les portes de l'Hôtel de Ville, sur des poutres encore toutes fumantes. Le bâtiment semblait désert; on n'y voyait pas une seule personne; la grande salle où avait eu lieu la séance, encore garnie de ses banquettes et de ses gradins, était complètement vide. Mademoi selle regardait tristement cette espèce de squelette de l'assemblée, lorsque le maître d'hôtel de la ville entra avec précaution, et, s approchant d'elle, vint lui dire que le prévôt des marchands était dans un cabinet et serait bien aise de la voir. Son Altesse laissa les dames dans la grande salle, et, montant seule, elle trouva le prévôt des marchands coilTé d'une perruque qui le déduisait, mais du reste aussi calme et aussi tranquille que s'il n'avait couru aucun danger. — Monsieur, Itii dit lu princesse, Son Altesse Royale m'a envoyée ici pour vous tirer d'affaire, et j'ai accepté cette commission avec joie, ayant toujours eu de l'estime pour votre personne. Je n'entre point dans les sujets de plaintes qu'elle croit avoir contre vous. Sans doute vous avez cru bien faire, et souvent ce sont nos ;imis qui nous embarquent dans les choses fâcheuses. — Mademoiselle, répondit le prévôt, vous me faites beaucoup d'honneur d'avoir cette pensée de moi, qui suis le très-humble serviteur de S. A. K. et le vôtre; croyez que j'ai agi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici selon ma conscience. Maintenant je vois qu'on me veut déposer : tant mieux ! Je serai trop heureux de n'être point en charge dans un temps comme celui-ci. et, si vous voulez me faire apporter de l'encre et du papier, je vous donnerai ma démission à l'instant même — Monsieur, dit la princesse, je rendrai compte à Son Altesse Royale de ce que vous dites; quant a votre démission, si on la veut, on vousl'enverr* prendre, pour moi, Dieu me garde de demander quelque chose à un homme dont je viens de sauver la vie. — En somme, demanda à son tour M. de Iteaufort, que désirez-vous? et que puis-je faire pour votre service? — Je désire, répondit le prévôt, rentrer à mon logis, et vous pouvez m'y l'aire reconduire, monseigneur. — Soit, dit le duc.

El il al'a lui même reconnaître une petite porte, et, s'etant assuré qu'elle était libre, il revint lui-même le quérir. Alors le bonhomme fil mille compliments à ses deux sauveurs et se relira. Celle première opération terminée, Mademoiselle songea au maréchal de l'Hôpital, qui se trouvait datis une situation non moins précaire, et à qui elle avait fait dire qu'elle était prêle à assurer sa retraite. Mais, en descendant, elle trouva mesdames de Héthune et de Fiesque, ses deux maréchales de camp, fort effarées. Tandis qu'elles causaient ensemble, une balle de mousquet avait passé entre elles deux, sans toucher ni l'une ni I autre il est vrai, et était allée faire son trou dans le mur. Mademoiselle les rassura, et alla frapper à la porte de la chambre ou. disait on, se tenait le maréchal. Mais personne ne répondit; lassé d'attendre, ou ne voulant rien devoir à ses ennemis, il était parti par une fenêtre, avec Faille d'un valet, à qui il promit cent pistoles pour ce service et auquel il les envoya effectivement le lendemain.

Le jour commençait à poindre; le peuple se rassemblait. Mademoiselle n'avait plus rien a faire à l'Hôtel de Ville, elle rentra donc chez elle : il était quatre heures du matin, elle se coucha et dormit tout lejour.

Fendant la journée, on alla chez le prévôt des marchands pour y prendre la démission qu'il avail offerte; le soir même, le conseiller Hroussel, sur les sentiments duquel on n'élevait aucun doute, fut nommé à sa

F lace, et le lendemain on ordonna, pour le faire reconnaître dans son nouveau poste, une assemblée à Hôtel de Ville, après laquelle il se rendit au Luxembourg, et prêla serment entre les mains de Sou Allesse Royale, comme on a coutume de le l'aire entre les mains du roi.

En apprenant ces nouvelles, la cour se retira de Saint-Denis à Ponloisc. On avait eu d'abord l'intention de faire filer le roi sur la Normandie, mais on comprit avec juste raison qu'il serait plus en sûreté au milieu d'une armée ayant M. de Turenne pour général, que partout ailleurs.

Pendant ce temps-là, les princes agissaient sur le parlement, des écrivains anonymes demandaient la régence, et Brousse! lui-même proposa en pleine compagnie de rendre au duc d'Orléans le litre de lieule-

nant général dn royaume qu'il portait pendant la minorité, avec tout pouvoir pour la guerre et pour les finances, lequel il emploierait à l'exclusion du cardinal de Mazarin. Enfin le duc d'Orléans obtint, à fa majorité de soixante-quatorze voix contre soixante-neuf, la déclaration suivante :

i Attendu que la personne du roi n'est point en liberté, mais détenue parle cardinal Mazarin, M. le duc d'Orléans est prié d employer l'autorité de Sa Majesté et la sienne pour te délivrer, et à cet effet de prendre la qualité de lieutenant général du roi dans l'étendue du royaume, et d'en faire toutes les fonctions, tant que ledit cardinal sera en France, comme aussi le prince de Condé d'accepter, sous l'autorité de Son vitesse Royale, le commandement et la conduite des armées. »

C'était I autorité royale ou à peu prés. Aussi, après avoir entendu lire cette déclaration : — Boni dit le •ânseiller Catinat, il ne lui manque plus maintenant que le pouvoir de guérir les écrouelles.

ùetle déclaration fut rendue le 20 juillet, et le 51 du même mois un arrêt du Conseil royal déclara les dernières résolutions prises à l'hôtel du parlement nulles de toute nullité, comme ayant été obtenues de ens sans liberté et sans pouvoir, et transféra le parlement de Paris à Pontoise, ainsi que le roi Henri III avait autrefois transféré à Tours. *

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