CHAPITRE XXXVI
Naissance du Dauphin. - Etat des esprit» à cette époque. — Promi're querelle du roi avec mademoiselle do. la Vallière
— Elle s'enfuit aux Carmélites du Chaillot. — La réconciliation. — Commencements de Versailles. — La pnnctsit HBUdt. — Tartufi. — Création de chevaliers du Saint-Esprit. — Le justaucorps bleu. — Puissance de li France
— Mademoiselle de la Vallière devient mère d'une Elle, puis d'un fils. — Détails sur le duc de la Meilleraie. — Beautru. — Anecdote* i son sujet. — Maladie de la reine mère. — Madame et le comte de Gukhe. — La brouille et le raccommodement. — Fin d'Anne d'Autriche. — - Considérations *ur ton caractère et ta conduite.
Le I" novembre à midi moins sept minutes, la reine accoucha, à Fontainebleau, de monseigneur le Dauphin. Les courtisans inquiets se promenaient dans la cour de l'Ovale, car depuis vingt-quatre heures la reine était en travail, lorsque tout a coup le roi ouvrit la fenêtre et s'écria : — Messieurs, la reine est accouchée d uo garçon.
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Louis XIV élait daim une véritable veine royale. Le traité des Pyrénées avait mis tin aux grandes guerres. Mazarin, qui pesait sur lui, élait mort ; Fouquet, qui lui faisait ombre, était tombé; la reine, qu'il n'aimait pas, venait de lui donner un (ils; et mademoiselle de la Vallière, qu'il aimait, lui promettait le bonheur. Le repos élait donc partout, et Ton pouvait se livrer à toutes les fêtes que Louis XIV multipliait dans ses résidences.
L'opposition de la noblesse, qui, depuis François II, mettait la France en deuil, était anéantie; l'opposition du parlement, qui, depuis Mathieu Molé, avait bouleversé Paris, était disparue; l'opposition populaire, qui, depuis les communes, réagissait tantôt publiquement, tantôt sourdement contre les pouvoirs supérieurs, était endormie. La seule opposition qui restai était l'opposition des lettres.
Il y avait alors, comme aujourd'hui, comme toujours au reste, deux écoles littéraires en France. Seulement, cette fois leur séparation était politique. Il y avait la vieille école frondeuse, qui se composait de la Rochefoucauld, Bussy-Rabulin, Corneille el la Fontaine. Il y avait la jeune école royaliste, dont étaient Benserade, Boileau, Bacine.
La Rochefoucauld faisait de l'opposition dans ses Maximes, Bussv-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, Corneille dans ses tragédies, la Fontaine dans ses fables. Benserade. Boileau, Racine louaient quand même. Buis il y avait encore madame de Sévigné, espèce de juste-milieu du temps, qu; admire Louis XIV sans l'aimer, qui n'ose point avouer son antipathie pour la uouvclle cour, mais laisse percer sans cesse ses svmpathies pour l'ancienne.
Quant ù la guerre religieuse, qui devait renaître plus lard avec tant d'amertume d'un côté et tant de cruauté de l'autre, elle était i peu près apaisée : les calvinistes avaient été dépouillés peu a peu des bénélices de i'édil de Nantes. Depuis la prise de la Rochelle, ils n'avaient plus ni place fortifiée, ni châteaux, ni force organisée. Seulement, au lien de toute celte opposition matérielle et visible, se manifestant par des canons cl des remparts, des pierres et du bronze, il existait une action sourde, souterraine, vivante, un progrès de prosélytisme, qui recevait sa vie des vieilles racines calvinistes inhérentes au sol, el sa force des sectes étrangères, alliées naturelles de la religion réformée de France. Seulement, invisible à l'œil, ce danger à venir était perceptible à la pensée ou plutôt à l'instinct, et Ton sentait, à certains tressaillements d»la terre, qu'elle servait de tombe à un géant enterré, mais enterré tout vivant.
Cependant, comme nous l'avons dit, à l'intérieur tout était calme, cl rien ne troublait les amours ni les fêles de Louis XIV. Ces fêtes se donnaient toutes en l'houneur de mademoiselle de la Vallière. qui continuait d'être la favorite; les reines en étaient le prétexte, voilà tout. Louis XIV avait un double but en donnant ces féles, outre celui de glorifier la dèpsse invisible à laquelle elles étaient consacrées : il grandissait la royauté et abaissait la noblesse. En effet, pour rivaliser de luxe avec lui, la plupart des gentilshommes ou mangeaient leur patrimoine, ou, n'ayant pas de patrimoine, s'endettaient; alors, une fois ruinés, ils se trouvaient dans son entière dépendance. D'un autre côté, par le grand nombre d'étrangers que ces fêtes attiraient à Paris, le fisc recueillait des sommes doubles de celles que le trésor dépensait : celait donc tout bénéfice ; sans compter que tout doucement, au milieu de ces féles, Louis XIV. après s'être fait roi, se faisait dieu. Ce fui ainsi qu'eut lieu le fameux carrousel de ta place (loyale, dont le revit est dans tous les mémoires du temps, et celui qui donna son nom à la place qui le porte encore aujourd'hui.
La Vallière n'avait qu'une seule confidente, cette demoiselle de Montalais dont nous avons deja parlé, el oui se trouvait à Blois avec elle. C'était une de ces Ames faites pour l'intrigue; aussi était-elle le centre de trois liaisons amoureuses : celle du roi avec la Vallière, de Madame avec le duc deCuiche, el de mademoiselle de Tonnay-Charenle avec le marquis de Marmoutier.
Les premières querelles du roi et de sa nouvelle maîtresse vinrent à propos de Montalais. Louis XIV avait surpris en elle ce génie intrigant ; il savait qu'elle avait été la confidente des premières amours de la Vallière avec Bragelonne; il eut quelque soupçon que le sentiment que ce jeune homme avait fait naître autrefois dans le cœur de la Vallière n'était pas éteint. Il crut que Montalais I entretenait dans son souvenir, et lui défendit de la voir. La Vallière obéit au roi en apparence, c'est-à-dire que le jour elle n'avait aucune relation avec son ancienne amie ; mais le roi, qui couchait toutes les nuits avec la reine, était à peine sorti, que Montalais accourait, passait une partie de la nuit avec la Vallière. et quelquefois même ne la quittait qu'au jour. Madame apprit celle intimité. Elle connaissait la défense du roi. et par conséquent la désobéissance de la Vallière : elle avait gardé rancune à celle qui lui avait enlevé le cœur de Sa Majesté, et un jour elle dit en riant à Louis de demander a la Vallière quelle était la personne qui lui tenait compagnie quand il était sorti.
Louis XIV avait tout l'orgueil de l'amour, il aimait en souverain absolu; sa jalousie ne tenait point au cœur, mais à l'amour-propre offensé. A peine vit-il la Vallière, qu il lui lit inopinément la question que lui avait dictée sa belle-sœur. Celle-ci perdit la tête, n'osa répondre, balbutia, nia. Le roi, qui ne connaissait point la personne qui passait les nuits chez >a maltresse, crut le crime plus grand qu'il n'était, éclata pour la première fois dans une colère épouvantable, el se relira furieux, laissant la Vallière au désespoir Cependant une espérance rcslait à la pauvre femme : après un de ces premiers nuages qui, pareils à ui; orage d été, glissent quelquefois dans le ciel pur d'un amour naissant, les deux amants s'étaient juré que toute querelle à venir ne verrait point passer la nuit sur elle; et déjà plusieurs fois, à la suite d'une petite brouilterie, Louis XIV dans la soirée était venu chercher un raccommodement qu'on accueillait avec gta 1 ' joie. Elle attendit donc dans l'espérance que cette fois encore le roi reviendrait; mais elle attendit vainement: la soirée s'écoula, puis la nuit, puis vint le jour sans aucune nouvelle de son amant. Elle se c rut perdue, sacrifiée, oubliée ; elle perdit la tète, se jeta dans un carrosse, et se fit conduire aux Carmélites de Chaillot. Le malin, le roi apprit que la Vallière avait disparu et qu'on ignorait ce qu'elle élait devenue. Il courut aux Tuileries interrogea Madame, qui ne savait rien ou qui ne voulut rien dire, puis Montalais, qui ne savait pas autre chose, sinon qu'elle avait rencontré, le matin même, la Vallière courant comme une
folle par les corridors, et qui lui avait dit : « Je suis perdue, Montalais, et a cause de vous. » Enfin, il s'informa tant et si Lien, qu'on lui indiqua le couvent où la pauvre affligée s'était fait conduire. Le roi aussitôt monta achevai, et, accompagné d'un seul page, s'élança à la recherche de la fugitive; et, comme aucun bruit de voiture n'avait annoncé son arrivée, et qu'on n'avait pas voulu recevoir la pénitente dans le couvent, il la trouva étendue dans le parloir extérieur, la face contre terre, éplorée el hors d'elle-même.
Les deux amant* demeurèrent seuls, et là, dans une longue explication, la Valliére avoua tout, non-seulement ses n-lalions avec Montalais, mais encore les relations de celle-ci avec Madame cl avec mademoiselle de Tonnav-Charente, dont elle était, comme nous l avons dit, la contidente. Celait moins que le roi n'avait cru eu infidélité, c'était plus qu'il ne permettait en désobéissance. Louis pardonna, mais le roi n'oublia point. Cependant il ramena la Valliére; mais, en rentrant a-ix Tuileries, il apprit que Monsieur avait dit : — Je suis bien aise que cette pet;.e drôlesse de la Valliére soit sortie d elle-même de chez Madame, car, après celte esclandre, elle n y rentrera plus.
Le roi prit alors le petit degré el moula dans le cabinet de Madame. Puis il la fit venir pour la prier de reprendre la Valliére. Madame, qui la haïssait, éleva des difficultés qu'elle appuya sur la mauvaise conduite de celle que le roi protégeait. Biais Louis fronça le sourcil el dit à sa belle-sccur tout ce qu'il savait de ses propres amours avec le comte de Guiche. Madame, effrayée, promit tout ce que Sa Majesté voulut. Le roi alla chercher la Valliére, la ramena lui-même chez Madame, et dil à sa belle-sœur en la ramenant : — Ma sœur, je VOtM prie de considérer à l'avenir mademoiselle comme une personne qui m'est plus chère que la vie. — Soyez tranquille, mon frère, répondit la princesse avec ce méchant sourire qui enlaidit parfois les plus charmants visages de femme, je traiterai désormais mademoiselle comme une fille à vous.
La Valliére reprit sa petite chambre, sans oser pleurer à celte cruelle réponse, car le roi avait fait semblant de ne pas l'entendre. Cependant cette idée, qui avait germé au cœur de Louis XIV en visitant le ( h&teau de Fouquet, de faire un palais et des jardins qui surpassassent ceux de Vaux, commençait à porter ses fruits : il avait choisi, parmi tous les châteaux de la couronne, celui qu'il voulait transformer en I alais, celui qu'il laisserait comme une représentation matérielle de son siècle, et le choix était tombé sur Versailles (1). Du temps de Louis XI 11, l'ancien manoir avait disparu, mais le moulin existait encore, et, lorsque le monarque, triste et pensif, s'était attardé à quelque cliasse, il couchait, dit Saint-Simon, dans une méchante cabane a roulier ou dans ce moulin â venl. Enfin il se lassa, lui qui passait de si tristes jours, de passer encore de si mauvaises nuits : il fil d'abord bâtir un pavillon qui lui servit de rendezvous de chasse, ce pavillon était si peu de chose, que sa suite, qui autrefois couchait a 1 air, couchait maintenant au moulin : c'était, comme on le voit, une petite amélioration pour les courtisans. Ce pavillon fui exécuté en 1621.
Knfin, en 1027, Louis XIII pril la résolution de transformer l'abri en habitation; il acheta, de Jean de Torcy, un terrain que la famille de ce seigneur possédait depuis deux siècles, lit venir l'architecte Lcntercier, et lui fil bâtir le château, dont nul geulilhomme, dit Bassompierrc, n'aurait pu tirer vanité, et que Saint-Simon appelle un cii.it. ■•m de cartes.
Cependant Louis XIII était moins difficile que Bassompierrc el Saint-Simon : il faisait de son petit châle au ses délices. Il y passa 1 hiver de 1052, toul le carnaval de 1053 et tout l'automne de la même année.
(1) Dan* notre histoire du château de Versatile», nous suivrons le terrain mime aur lequel est biti ce iplendide palais, dans les difk'rcntcs transformations qu'il a subies depuis l'époque où il n'offrait uui tcgaids qu'un prieuré, un manoir et un moulin, jusv iu moment ou il est devenu ce qu'on appelle Mfoord but un ifusa* naiioftoi.
Un soir qu'il faisait le tour de cette propriété qu'il regardait comme la seule qui fût à lui — Maréchal, dit>il dans un moment d'enthousiasme au duc de Grammont, vous rappelez-vous avoir vu la un moulin à vent? — Oui, sire, répondit le maréchal; le moulin à vent n'y est plus, mais le vent y est toujours.
Après la naissance de Louis XIV, Louis XUI revint à Versailles, et, en mémoire de ce grand événement, acheta un terrain, recula un mur, et enferma dans ce nouveau mur ce terrain, qu'il nomma bosquet du Dauphin. C'est le terrain sur lequel se trouve aujourd'hui le quinconce du nord, dit des Marronnier*.
Ce fut vers 4663 que Louis XIV arrêta sérieusement de faire de Versailles une résidence royale. Jusquelà, quelques changements avait été exécutés seulement dans les jardins par le célèbre le Noire. Le roi fit venir Mansard et Lebrun : Mansard (il les plans et Lebrun les esquisses. Cependant Louis XIV ne se décida réellement qu'en 1664. Il avait choisi le 7 mai de cette année pour donner, dans les jardins de Versailles, une féte dans le genre de celle que Fouquet lui avait, trois ans auparavant, donnée dans les jardins de Vaux. Le duc de Saint-Aignan était l'ordonnateur de cette féte, dont VOrlatulo furioso devait faire les frais, grâce à l'imagination d'un machiniste italien nommé Vigarani. Les jardins de Versailles devenaient le palais d'Alcine, et des divertissements, qui s'enchaînaient les uns aux autres, composaient une espèce de poème qui devait durer trois jours, et qui avait reçu pour titre les Plaisirs île l'Ile enchantée.
Ce fut pendant la troisième journée, et dans le palais même d'Alcine, que fut représentée la Princesse d'Elide, de Molière. Si l'on doutait que la féte eût été donnée pour mademoiselle de la Vallière, on n'aurait qu'à se rappeler les vers suivants, que dit dans la première scène le confident Arbate à son roi Euryale.
Moi, vous blâmer, Seignenr, de» tendres mouvement- Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiment» ! Le chagrin de» vieux jours ne peut aigrir mon ime Contre le» doux transport" d<: l'amoureuse fbnime ; Et, bien que mon sui t louche a ses derniera soleil*, Je dirai que l'amour va bien à to* pareils:
Que ce tribut qn'on rend aux traits d'un beau visage, De la beauté d'une àme est un vrai lémoighage, Et qu'il est malaisé que sans être amoureux Un jeune prince soit et grand et généreux.
C'est une qualité que j'aime en un monarque.
La tendresse du coeur est une grande marque Oue d'un prince à votre ige on peut tout présumer. Dès qu'on voit que son ame est capable d'aimer. Oui, celte passion, de toutes la plus belle.
Traîne dans son esprit cent vertus après elle Aux nobles actions elle pousse les cœurs, Et tous les grands hiros ont senti ses ardeurs.
Au reste, Molière voulut se représenter aussi dans cette pièce où il avait représenté le roi et son amante, s'il s'était fait un instant courtisan, il voulut du moins que sa flatterie passât par la bouche railleuse du masque de la comédie. 11 représentait un bouffon, et disait de lui-même :
l'ur »on litre de fou tu crois bien le connaître . Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le fait paraître, Et que, maigre l'emploi qu'il exerce aujourd'hui, Il * plus de bon sens que tel qui rit de lui.
Le lundi suivant, Molière faisait jouer, toujours à Versailles et toujours devant le roi et la cour, les trois premiers actes de Tartufe. Le roi trouva les scènes fort bien condnites et les vers fort beaux; mais il défendit à Molière d'en donner la représentation au public, attendu la difficulté qu'il y avait de distinguer les vrais des faux dévots. Pauvre Molière, qui s'était changé en courtisan et déguisé en bouffon pour préparer la voie à Tartufe, et qui voyait la comédie qu'il regardait déjà à cette époque comme son chefd'œuvre condamnée aux limbes par un seul root du roi
Louis XIV avait été content de l'effet des divertissements; il décida donc l'édification de Versailles. Mansard lui proposa alors d'abattre le petit château de Louis XIII, dont l'architecture mesquine tacherait nécessairement le luxe de la nouvelle demeure. Mais le fils respecta l'asile où son père avait trouvé les seuls moments de repos de son règne, les seules heures de joie de sa vie, et il ordonna que te château de Cartes, dût-il nuire à l'ordonnance générale, fût enchâssé dans le palais de marbre.
On jeta donc, vers la fin de 1664, les fondations du monument où devaient s'engloutir cent soixantecinq millions cent trente-un mille quatre cent quatre-vingt-quatorze livres. Ce fut l'époque brillante du règne de Louis XIV. C'est de cette période que date l'exécution des plans que, dans le silence du cabinet, Colliert et lui avaient conçus pour la gloire du royaume. On réforma les finances, assez arbitrairement tenues jusque-là, comme on a pu le voir par la fortune de Fouquet; on donna des encouragements réguliers aux hommes de lettres, et Louis XIV plus d'une fois écrivit de sa main, en marge des ordonnances, les causes de ces encouragements. Une nouvelle société, qui devait amener ce qu'on appela la littérature du grand siècle, se créait. Moliùre, Boileau, Racine, la Fontaine, Bossuet, dont nous avons consigné la naissance à propos de celle de Louis XIV, grandissaient avec lui; Corneille, de temps en temps, jetait encore un de ces éclairs dramatiques qui avaient illuminé son époque. Profitant de la réserve que Mazarin avait mise dans la distribution des ordres royaux, Louis XIV. sans violer les statuts, faisait, d'un seul coup, une promotion de soixante-dix chevaliers du Saint-Esprit, et, par une distinction toute particulière,
laissait une nomination au prince de Condé, qui présentait Guitaut, sou gentilhomme ordinaire, neveu du vieux Guitaut que nous connaissons. Ce n'est pas tout: outre cette récompense nationale que lui a léguée Henri III pour augmenter le lustre de la naissance ou récompenser les services publics, Louis X1Y, pour rémunérer les services pprsonnels qu'on lui rend, et pour illustrer les préférences qu'il accorde, en invente une autre qui n'est soumise à aucune règle, qui ne relève que de sa volonté, qu'il donne ou qu'il retire a sa fantaisie : c'est la permission de porter un justaucorps Lieu pareil au sien. Celte permission s'accorde
1>ar brevet, et elle est fort demandée, car ceux qui portent ces justaucorps ont le droit de suivre le roi a a chasse, de V accompagner dans ses promenades. A partir de ce moment, les favoris, plus heureux que les soldats, ont un uniforme ; on peut les reconnaître et les envier. Condé, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordlingen, le sollicite et l'obtient, non point parce qu'il a gagné quatre ou cinq grandes batailles et vingt combats particuliers, mais parce que, la serviette au bras, il a humblement servi le roi sur le canal de Fontainebleau. Puis, au milieu de ces décisions frivoles et qui cependant sont empreintes de la domination croissante du maître et de la déification future du roi, on fonde ces manufactures qui doivent faire la France commerciale la sœur de la France intellectuelle : des vaisseaux s'élancent de nos ports, à l'étonnement de nos voisins, qui ne nous connaissaient pas de marine ; un secours est envoyé à l'empereur d'Autriche contre les Turcs; le duc de Beaufort est chargé de diriger l'expédition de Gigeri, prélude de celle de Chypre, où il laissera sa téte; le Louvre s'achève en même temps que commence Versailles; une compagnie (les Indes orientales est créée; la manufacture des Gobelins, dont Lebrun aura plus tard la'direction, est achetée pour le compte du roi. Enfin, puissant au dedans, Louis veut être respecté au dehors : l'Espagne et Home se hasardent jusqu'à oublier les égards qu'elles doivent au futur arbilre'de
La yicillci aie, duns I «nticli imbru de Louis MU, mange louie uue cbundcliv. — I'aul ï- h.
l'Europe; mais, maigre le pou\oir temporel de l'une, malgré le pouvoir spirituel de l'autre, toutes deux nous font réparation.
Cependant, après son retour de Chaillot, mademoiselle de la Vallière sortit bientôt de cher Madame, dont elle avait eu si fort à se plaindre : le roi lui fit meubler le palais Brion avec une élégance et un luxe contre lesquels elle se défendit toujours vainement, ne demandant, disait-elle, au contraire qu'une silencieuse obscurité. Malheureusement, comme Jupiter, Louis XIV portait avec lui cette flamme qui éclaire et qui dévore; d'ailleurs, un autre genre d'illustration allait s'attacher a l'humble maîtresse du grand roi. Mademoiselle de la Vallière était enceinte. Cette nouvelle, non-seulement se répandit à la cour, mais fut même presque officiellement annoncée.
Le 22 octobre 1660, mademoiselle de la Vallière. accoucha, au château de Vincennes. d'Anne-Marie de Bourbon, légitimée de France, comme nous le dirons tout à l'heure, qui épousa, en 4680, Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti (P).
Six mois après environ, toujours malgré elle, la favorite reçut de son royal amant le titre de duchesse. La terre de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe furent érigéesen duché-pairie en faveur de la mère et de la fille, qui fut légitimée par* les mêmes lettres, lesquelles furent datées de Sainl-Germain-en-Laye, du commencement de mai 1067, et enregistrées au parlement le 13.
Le 2 septembre de la même année, mademoiselle de la Vallière devint mère uue seconde fois et mit au jour Louis de Bourbon, légitimé de France, et qui fut connu plus tard sous le nom de comte de Vermandois. Toute la cour se para et se réjouit comme si l'enfant qui venait de voir le jour eût été un héritier légitime, et le crédit de la favorite parut plus consolidé que jamais.
Au milieu de toutes les intrigues de cour, qui ont pour but de renverser mademoiselle de la Vallière ou
d'obtenir uu justaucorps à brevet, distinction de plus en plus ambitionnée, tandis que la reine mère s'isole et souffre de la maladie dont elle doit mourir, deux de ses vieux amis la précèdent dans la tombe. L'un est le maréchal de la Meilleraie que nous avons vu jouer un rôle important dans la Fronde, et dont le fils, devenu due de Mazarin, a épousé llorlense Mancini ; l'autre est son bouffon, Guillaume de Deautru, comte de Serrant, que l'on appelait habituellement boyau Beautru. Nous dirons bientôt pourquoi.
La fortune de Charles de la Porte, duc de la Meilleraie. tint â sa parenté avec le cardinal de Richelieu, son cousin germain, qui le prit pour écuyer lorsqu'il était évéque de Luçon. D'écuyer. il devint enseigne des gardes de la feue reine, et, après ce qu'on appela la drôlerie du Ponl de CV, il fut fait capitaine dans ce corps d'élite. Cette fortune avait commencé sous de fâcheux auspices, le roi Louis XIII ne pouvait souffrir le futur maréchal, probablement en raison de la haine qu'il portait aux parents et aux créatures du cardinal. Un jour Louis XIII lui ayant dit je ne sais quelle dureté, le pauvre capitaine se relira dans l'antichambre, et. de colère, dit Tallemant des fléaux, mangea toute une chandelle. Richelieu, qui passait là, le vit faire et ne put s'empêcher de rire de cette étrange façon de calmer sa rage. Presque aussi piqué de l'hilarité du premier ministre que de la mauvaise humeur du roi, la Meilleraie quitte Paris, vend ses biens, realise une somme de quarante à cinquante mille livres, et revient annoncer à son cousin Richelieu qu'il va trouver le roi de Suède pour lui demander du service. Le cardinal le laisse aller jusqu'à la porte; puis, au moment où il va sortir : — Allons, dit-il, vous êtes un homme de cœur, cousin; restez et je vous pousserai.
Il fit rompre le contrat de vente. La Meilleraie rentra dans la terre dont il portait le nom. et le cardinal le poussa effectivement de telle façon, non-seulement lui, mais encore toute sa famille, qu'il plaça sa sœur près de la reine mère, qu'elle ne quitta que pour être abbesse de Chellcs, abbaye qui jusqu'alors n'avait été tenue que par des princ esses. Quant à lui, la première fa^eur du cardinal fut Je le faire chevalier de l'ordre et de le mariera la tille du maréchal d Kflial, que l'on désaccorda d'avec un gentilhomme d'Auvergne, nommé Beauvais; mais la jeune femme prétendit que ce gentilhomme avait été non-seulement son fiancé, mais son époux, si bien qu'elle traita toujours de haut en lias celui qu'elle n'appelait que sou second mari; heureusement pour le futur maréchal, elle mourut jeune, après lui avoir donné ce Dis qui fut depuis duc de Mazarin, et qui avait quelque peu hérité de la folie de sa mère.
En 1(17)7. toujours par l'influence de Richelieu, qui, comme on le voit, lui tenait parole, M de la Meilleraie épousa Marie de Cossè Bri>sac, et pour combler, autant qu'il était possible, la distance qui le séparait de la maison à laquelle il s'alliait, il eut la lieutenauce du roi en llrelague ; ce qui l'amena plus tard, comme nous avons vu à propos du coadjuieur, à être gouverneur de Nantes.
Le pauvre duc « tait prédestine à épouser des extravagantes. Un beau malin sa nouvelle femme le persuada nue les Cossé, dont elle était, descendaient de l'empereur Cocceius Nerva, lequel mourut sans' postérité. En conséquence, comme princesse du sang impérial romain, elle faisait asseoir ses sœurs dans des fauteuils, ne s'asseyant en leur présence que sur une chaise, car elle se regardait comme déchue, par son mariage avec uu homme que I on tenait de si pauvre maison, qu'on ne l'appelait, lorsqu'il était capitaine des gardes, que le petit la Meilleraie, et qu'on lui avait refusé mademoiselle de Villeroy, qui fut depuis madame de Courcelles.
Le duc était brave, cl en donna plusieurs preuves. Au siège de Gravelines, ou il avait la goutte le jour qu'on ouvrit la tranchée, il assista a celte ouverture sur un petit bidet, et se tint fort inutilement à découvert sur le rideau, de sorte qu'on lui tira plus de vingt volées de canon et qu'un boulet passa si près de lui que son cheval se cabra. Le danger était imminent, el les officiers qui l'accompagnaient le prièrent de se retirer. — Quoi ! leur dit le maréchal, auriez-vous peur, par hasard, messieurs? — Pour vous, monseigneur, répondirent-ils, pas pour nous. — Pour moi? reprit la Meilleraie; ohl messieurs, ce n'est point à un général d'armée d'avoir peur, surtout quand il est maréchal de France.
Au blocus de la Rochelle, il avait déjà fait une action qui l'avait fort recommandé parmi cette jeunesse, qui portail en elle les dernières flammes de la chevalerie. Un jour, s'ennuyant au quartier, il fil venir un trompette et l'envoya vers la ville pour savoir s'il n'v avait pas quelque gentilhomme qui, s'ennuyant comme lui, voudrait faire le coup de pistolet pour se distraire. Un officier qui se trouvait aux postes avancés et qui se nommait la Constancière, accepta Ils tirèrent chacun deux coups de pistolet l'un sur l'autre; mais au deuxième, la Constancière toucha, au milieu du front, le cheval du duc qui s'abattit cl donna ainsi l'avantage à son adversaire. La Meilleraie, loin de lui garder rancune de cette victoire, lui fit avoir une compagnie dans son régiment. Le maréchal de la Meilleraie mourut le 8 février 161)4.
Quant à Guillaume de Beautru, comte de Sarrant, conseiller d'Elat, membre de l'Académie française, il était d'une bonne famille d'Angers; il avait épousé la tHe d'un mailre des comptes qui, lorsqu'elle vint à la cour, ne voulut jamais y paraître que sous le nom de madame Nogent et non sous celui de madame de Beautru, afin de ne pas être appelée madame de Ikautrou par la reine Marie de Médicis, qui n'avait pu se déshabituer de prononcer l u à l'italienne. Cette femme passait pour uu prodige de vertu, ne quittant jamais sa maison, n'allant en aucun lieu du monde; ce qui valait force lélicitations à son mari, el le rendait forl heureux, lorsqu'il s'aperçut que sa femme n'était si sédentaire que parce qu'elle avait un galant chez elle, etque ce galant n'était autre que son valet de chambre à lui. La peine fut proportionnée au crime : le valet fut condamné aux galères, après toutefois que Beautru se fut donné lui-même les plaisirs d'une vengeance dont on peut voir dans Tallemant des Beaux les étranges détails (Q). Quant à sa femme, il la chassa, el elle accoucha a Moutreuil-Bclcy, en Anjou, d'un enfant qu'il ne voulut pas reconnaître. Un jour, il dil en riant à la reine mère que lYvëque d'Angers était uu saint, el qu'il faisait des miracles. La reine demanda quels miracles il faisait, el Beautru répondit qu'entre autres cluses miraculeuses il guérissait d'une maladie, dont, à cette époque surtout, on guérissait fort rarement. LYvéque sul cette plaisanterie et s'en plaignit tout haut. — Comment l'aurais-je dit'.' répondit Beautru tout haut aussi, il en est encore malade.
Jouant au piquet avec un nommé Goussaut, dont la réputation de betise était devenue proverbiale. Beau-
Iru fit une faulr, «M, ?\-n apercevant à l'instant même : — Ah! que je suis Goussaul! s'écria-t-fl. — Monsieur, lui répondit Goussaut, vous êtes un imbécile. — N'est-ce donc pas cela que j'ai dit? demanda Beautru. — Non. — En ce cas, c'est cela que j'ai voulu dire.
Il s'attaqua au duc d Epernon et le mordit si bien un jour avec certaine épigramme, que celui-ci lui fit donner des coups de bâton par ses donneurs d'clrivicres. Quelques jours après. Béant ru vint à la cour avec une canne. — Avez-vous donc la goutte? demanda la reine. — Non, répondit Beautru. — Alors pourquoi portez-vous une canne? — Ab! dit le prince de Cuémèuée, je vais expliquer la chose à Votre Majesté : Beautru porte une canne, comme saint Laurent porte son j^ril; c'est le signe de son martyre.
Beautru était fort entêté, et disait qu'il n'avait trouve au monde qu'un homme plus entêté que lui : c'était un juge de province. Un matin, ce juge, qui l'avait déjà ennuyé plusieurs fois, se présenta chez lui. — Ab! ma foi. dit Beaulru à son valet, dis que je suis au lit. — Monsieur, répondit le valet après avoir fait la commission, il dit qu'il atlendra que vous soyez levé. — Alors dis-lui que je suis fort mal. — Monsieur, il prétend qu'il connaît d'excellentes receltes. — Dis-lui que je suis a l'extrémité, et qu'il n'y a plus d'es-
Eoir. — Monsieur, il dit qu'en ce cas il ne veut pas que vous mouriez sans qu'il vous dise adieu. — Disli que je suis mort. — Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite. — Allons, dit Beautru, ne trouvant plus rien à objecter, puisqu'il en est ainsi, fais-le entrer.
Beautru était fort indévot et traitait Borne de chimère apostolique. Un jour, on lui montra une liste de dix cardinaux que venait de faire le pape Urbain, et qui commençait par le cardinal Faccbinetti. — Mais je n'en vois que neuf, dit Beautru, et vous m'en annoncez cependant dix.
El il appela les nos après les autres les neuf derniers noms. — I) y en a dix aussi, reprit l'interlocuteur, mais vous oubliez le cardinal Faccbinetti. — Ah ! pardon, dit Beautru, je pensais que c'était le titre général.
Aussi, un de ses amis, qui connaissait son irréligion, lut-il fort étonné de lui voir un jour lever son chapeau au crucifix. — Ah ! ah! dit-il, vous êtes donc raccommodés? — Nous nous saluons, dit Beautru, mais nous ne nous parlons pas il).
Un soir que ses chevaux avaient couru toute la matinée, et qu'une personne qu'il voulait renvoyer en carrosse se défendait de cette politesse, en disant que les malheureuses bêtes attelées depuis sept ou huit heures seraient trop fatiguées si elles faisaient celte nouvelle course. — Eh! mordieu! dit Beautru, si le Seigneur avait crée mes chevaux pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la Sainte-Chapelle.
Ses plaisanteries, au reste, n'avaient pas toujours le caractère frivole et bouffon de celles que nous venons de citer. Ou s'occupait beaucoup à Paris de la révolution d'Angleterre et de la position précaire du roi Charles I". — Oui. dit Beautru, c'est un veau qu'on promène de marché en marché et qu'on finira par mener à la boucherie.
Beautru mourut en 1665, et dans sa personne s'éteignit un des derniers représentants de cet esprit qui avait si fort réjoui le bon roi Henri IV et la bonne reine Marie de Medicis, mais qui devait cesser d être de mode à la cour plus grave et plus prude de Louis XIV.
Cependant une mort bien autrement importante que les deux morts que nous venons de consigner ici devenait de jour en jour plus certaine et plus imminente : c'était celle de la reine mère. Anne d'Autriche avait joui du raie privilège accordé par le ciel à quelques femmes, celui de ne point vieillir. Ses mains et ses bras étaient restés magnifiques, son front demeurait pur de rides, et ses yeux, toujours les plus beaux du moude, n'avaient pu renoncer à ces habitudes de coquetterie qui les avaient rendus si dangereux dans leur jeunesse; quand, tout à coup, vers la lin du mois de novembre ltttî4, les douleurs que depuis quelques années elle ressentait dans le sein devinrent plus violentes. Le mal avait été néglige dans son principe : il empira rapidement, et l'on commença de comprendre, en voyant passer celte belle peau de la matte blancheur de l'albâtre a la teinte jaunâtre de l'ivoire, que la situation était grave, et que le jour approchait où l'orgueilleuse reine régente dépouillerait la vie avec moins de peine peut-être qu'elle n avait dépouillé les grandeurs. Plusieurs médecins furent appelés successivement, vallot d'abord, le premier médecin du roi, bien plus chimiste, et surtout bien plus botaniste que médecin. Il traita la royale malade par des compresses de ciguë qui ne firent qu'empirer le mal; puis, voyant, au bout de quinze jours, qu'elle ne ressentait aucun adoucissement, elle appela Seguin, son premier médecin à elle, homme savant, mais très absolu, et dont le système élail de saigner toujours et pour tout; de grandes discussions s'élevèrent entre les deux docteurs; pendant ces discussions le mal redoubla, et, le 15 du mois de décembre, après une mauvaise nuit passée au Val de Grâce, où. depuis qu'elle avait quitté le pouvoir, ou plutôt que le pouvoir l'avait quittée, elle venait se mettre fréquemment en retraite, son sein se trouva en tel état, qu'elle-même jugea le mal incurable.
Bien punissait étrangement la pauvre femme : pendant les dix ou quinze années qui venaient de s'écouler, elle avait vu, chez les religieuses dont elle avait fait ses compagnes, plusieurs exemples de ce mal terrible, et sa prière habituelle au Seigneur était qu'il la voulût bien préserver de celte maladie qu elle redoutait plus que toutes les autres. El cependant elle reçut le coup avec résignation. — Dieu m assistera, dit-elle; et. s'il permet que je sois aflligée de ce mal affreux qui semble me menacer, ce que je souffrirai sera sans doute pour mon salut.
Aussitôt que celle nouvelle du danger de la reine se répandit, Monsieur accourut Le roi, moins presse quoique prévenu en même temps que son frère, n'arriva que vers les trois heures : le profond égoisrae, qui élait le côté saillant du caractère de Louis XIV, se manifestait surtout dans ces sortes d'occasions. On tu aussitôt une consultation des plus célèbres médecins el chirurgiens de Paris, et l'avis général fut que c'était un cancer, et que le mal était sans remède. Alors plusieurs personnes parlèrent ii la malade d un pauvre prêtre de village nommé Gendron, qui faisait des cures merveilleuses en pansant les pauvres, auxquels il s'était exclusivement consacré, allant chez eux dès qu'il les savait souffrants, tandis qu'il n'allait
v l, C ite anecdote lut attribo«e a tort è Piron. rendent à César m qui appartient à Cé«ir.
chez les riches et chez les puissants que lorsqu'il y était appelé. Cet homme examina le sein de la reine, promit (ju'il CendurciraU comme une pierre, et affirma qu ensuite elle vivrait aussi longtemps que si elle n'avait jamais eu de cancer. Mais son remède, au lieu d adoucir les douleurs de la malade, ne fit que les augmenter, et, quoique dans le jour la reine s'habillât comme d'habitude et se divertit du mieux qu'elle pût, la nuit, ceux qui couchaient dans sa chambre disaient qu'elle dormait mal et souffrait beaucoup. Enfin, contre toutes les promesses de l'empirique, le cancer s ouvrit et le mal redoubla d'intensité.
A Gendron succéda alors un Lorrain nommé Alliot : il traînait avec lui une femme qui avait eu, disaitil, la même maladie que la reine mère, et qu'il prétendait avoir guérie ; cette espèce de preuve vivante de la puissance de son art donna quelques espérances a la cour. Malheureusement, par l'ordre de Dieu, dit madame de Motteville. les remèdes des médecins furent inutiles à la guèrison de son corps ; mais, par les tourments qu'ils lui firent souffrir, servirent à guérir les maladies de son âme.
Cependant le roi s'était habitué aux souffrances de sa mère, et ses plaisirs, interrompus un instant, avaient bientôt repris leur cours habituel. On oublie vite à la cour ceux qu'on n'y voit plus, et même quelquefois ceux qu'on voit, et l'on oubliait l'ex-régente qui agonisait â l'autre bout de Paris.
Les amours du roi avec mademoiselle de la Vallière tenaient toujours, aussi n'en parlait-on plus; mais ceux de Madame avec M. le comte de Guiche, fort traversés, étaient l'objet des conversations générales. La famille de Grammont était en grande faveur à la cour, et elle avait obtenu du roi que le comte de Guiche revint de son exil. Il alla trouver le roi au siège de Marsal ; le roi le reçut comme si rien ne s'était passé; Monsieur seul lui témoigna une grande froideur. En apprenant ce retour près du roi, et le bon accueil que Louis avait fait au jeune comte, Madame prit peur que ce bon accueil ne fût un piège du roi pour surprendre les secrets de son amant. En conséquence, elle se hâta d'écrire à ce dernier. Mais, quelque hâte qu elle y fût mis, la lettre arriva trop tard : le comte de Guiche avait effectivement tout avoué au roi. A cette nouvelle. Madame entra dans une grande colère, et écrivit au comte pour lui défendre de se présenter désormais devant elle et de jamais même prononcer son nom. Le malheureux amant fut au désespoir. En véritable chevalier, il obéit ponctuellement aux ordres de sa dame, si cruels que fussent ces ordres, et demanda au roi la permission d'aller se faire tuer en Pologne. Le roi accorda au comte le congé qu'il demandait, et le pauvre amant eût été tué en effet d'une balle dans une rencontre avec les Moscovites, si cette balle ne se fût aplatie contre un portrait de Madame qu'il portait sur son cœur dans une fort grosse boite qui fut brisée du coup. A son retour de Pologne, Madame lui fit redemander par le roi et ses lettres et le portrait, qui gardait la trace de la balle. Le comte, telle était son obéissance aux ordres de Madame, restitua tout â l'instant même. Cependant cette rigueur, vraie ou feinte, rendait le comte de Guiche plus amoureux que jamais. 11 supplia la comtesse de Grammont, qui était Anglaise, de parler à Madame ; mais Madame refusa constamment de rien entendre. Le pauvre comte se désespérait et cherchait tous les moyens de voir Madame sans en trouver aucun, lorsque le hasard fit pour lui ce que n'avaient pu faire ni sollicitations ni calculs.
Madame de la Vieuville (on se rappelle que nous avons plus d'une fois prononcé ce nom â l'époque de la dernière Fronde), madame de la Vieuville donnait bal, et Madame avait tait le projet d'y aller avec Monsieur. Pour que cette partie fût plus complète et plus gaie, on décida que l'on irait en masques. Afin de n'être pus reconnue. Madame fit habiller en même temps qu'elle trois ou quatre de ses filles, et Monsieur et elle,' accompagnés de celle escorte féminine, partirent enveloppés dans des capes et dans un carrosse «l'emprunt. A la porte de madame de la Vieuville, le carrosse de Monsieur rencontra un autre carrosse
tout chargé de masques comme le sien. Les deux troupes descendirent, se rencontrèrent dans le vestibule et la. Monsieur proposa â la seconde troupe de se mêler avec la sienne. La proposition fut acceptée : chacun prit au hasard la main qu'on lui tendait; mais dans la main qu'elle venait de prendre, Madame recon*
nui celle du comte de Guiche : une blessure qu'il avait reçue à cette main ne permettait point à Madame de douter un seul instant de ce singulier jeu du hasard. De son côté, le comte de Guiche, déjà prévenu par l'odeur des sachets que Madame portait dans les
Madame Je Monleipin
cheveux, sentit la main qu'il tenait si tremblante, qu'il se douta de quelque chose. La main voulut lui échapper; il la retint Cet effort avait épuisé le courage de Madame. Le courant électrique était établi. La maiti trembla toujours, mais ne tenta plus de se retirer Tous deux étaient dans un si grand trouble, qu'ils montèrent l'escalier sans se rien dire. Enfin, le comte de Guiche, ayant reconnu Monsieur parmi les mas-
i|iies, et voyant qu'il ne faisait point attention a sa femme, entraîna celle-ci dans une petite chambre moins pleine de monde que toutes les autres, et là, il donna à Madame de si bonnes raisons pour justifier la faute qu il avait commise, que la princesse lui pardonna. Mais à peine ce pardon tant désiré et si longtemps attendu était-il accordé, que l'on entendit la voix de Monsieur qui rappelait sa femme. Madame se sauva par une porte, et le comte de Guiche par l'autre. En quittant son amant, Madame l'avait prié, de peur que son mari ne se doutât de quelque chose, de ne pas rester plus longtemps au bal : le comte se ronforma à cet ordre avec son obéissance ordinaire. Mais, au bas des degrés, il rencontra un ami et s'arrêta à causer avec lui : tout à coup le pied manqua à un masque qui venait d'apparaître au haut de l'escalier; le masque jeta un cri; à ce cri. le comte de Guiche s'élança et reçut dans ses bras Madame, qui, sans ce secours inespéré, se fût blessée bien grièvement sans doute, étant grosse de plusieurs mois. Celte circonstance activa encore le raccommodement, et. un soir que Monsieur était sorti masqué, les deux amants se rencontrèrent chez madame de Grammont II va sans dire que la rencontre tut mise sur le compte du hasard.
Comme on le voit, et comme nous l'avons dit, la maladie delà reine n'empêchait pas les plaisirs d'aller leur train, et cependant le mal empil ait tous les jours.
Le printemps vint : toute la cour alla à Saint-Germain, et la reine mère., malgré les représentations qui lui furent faites, voulut suivre la cour, disant qu'autant valait qu'elle mourût là qu'ailleurs. Le 27 mai au matin, la reine mère assistant à la messe eut un grand frisson ; elle n'en voulut rien dire pour ne point priver la jeune reine et Madame d'un divertissement qu'elles avaient projeté ; mais, après que les deux princesses furent parties, elle avoua à ceux qui lui trouvaient mauvais visage qu'elle croyait avoir la lièvre et qu'elle éprouvait un grand froid. En effet, à peine fut-elle couchée que ie frisson la prit et l'accès dura six heures. Ces six heures de |jèvrc menèrent la malade si rapidement, que le médecin déclara qu'il fallait la faire confesser. Le même soir, la reine parla de faire sou testament.
Cependant les médecins s'étaient trompés; les douleurs augmentaient sans doute, mais la malade était destinée à souffrir longtemps encore avant de mourir. D'ailleurs, elle ne se faisait aucune illusioii, et, s'en fût-elle fait, plus d'une fois les paroles de ceux qui l'entouraient la lui eussent ôtée. Le 3 août, entre autres, jour où elle avait été plus mal et où elle avait souffert davantage, Reringlien, notre vieille connaissance et un de ses plus anciens serviteurs, vint la voir. A peine l'eutclle aperçu quelle slécria : — Ali ! monsieur le premier te était le litre qu'on donnait à Beringhen en sa qualité de premier valet de chambre), ab ! monsieur le premier, il faut nous quitter!...
A une autre époque, " lté espèce d'élan, tout égoïste qu'il était, eût peut-être touché celui qui en était l'objet; mais, nous l'avous dit, le dix-septième siècle n'était pas celui de la sensibilité. — Madame, répondit froidement Beringhen, vous pouvez penser avec quelle douleur vos serviteurs reçoivent cet arrêt; mais ce qui peut vous consoler, c'est de voir qu'en mourant Votre Majesté échappe à de grands tourments, et, de plus, à une grande incommodité, particulièrement elle qui aime les parfums; car ces maux, vers la fin, sont d'une grande puanteur.
Cependant l'heure suprême n'était pas encore arrivée : après plusieurs alternatives de bien et de mal, la reine mère se trouva tout à coup infiniment mieux; la Providence semblait vouloir lui rendre quelques forces pour qu'elle pût supporter la triste nouvelle qui l'attendait. Sou frère, le roi d'Espagne Philippe IV, était mort le 17 septembre 1 605, et la notification de cette mort arriva à Paris le 27 du même mois. Cette nouvelle fut accueillie avec des sentiments bien divers à la cour de France. La jeune reine la reçut en fille profondément attachée à son père; la reine mère, en sœur qui voit son frère lui montrer le chemin de la tombe; le roi, en souverain dont le regard profond et politique voit d'un coup d'oeil tous les avantages qui peuvent résulter quelquefois pour les uns de la douleur des autres. En effet, le jeune Charles II, qui devait mourir sans postérité, était maladif et souffrant, de sorte que nul ne croyait qu'il pûl vivre longtemps. A partir de ce moment, Louis XIV, selon toute probabilité, rc*a la succession d Espagne.
Le temps s'écoulait : la reine mère vivait an milieu d'atroces souffrances; mais enfin elle vivait. L'hiver était arrivé, et avec lui les plaisirs étaient revenus; car le propre d'une souffrance prolongée comme l'était celle d'Anne d'Autriche, c'est que tout le monde s'y habitue, excepté la personne qui souffre. Il y eut donc, le 5 janvier, veille des Ilois, grand bal chez Monsieur; le roi y assista en habit violet, car il éta'il de deuil de son beau-père; mais cet habit était tellement couvert de perles et de diamants, que sa couleur funèbre disparaissait sous les pierreries. Le lendemain, la reine mère se trouva plus mal, et les divertissements cessèrent. Le 17, elle communia. Le mardi 19, les accidents augmentèrent, et I on prévint le roi qu'il était temps que sa mère reçût le viatique. Comme l'en avait prévenue Beringhen, la mauvaise odeur qui s'échappait de sa plaie était telle, que, chaque fuis qu on la pansait, il fallait lui tenir à elle-même des flacons d'essences sous le nez.
Ce fut l'archevêque d'Auch qui apporta le corps de Noire-Seigneur; \J était assisté de l'évèque de Mende, du curé de Saint-Germain, de l'abbé de Quemadeuc et de quelques autres aumôniers. Le soir, elle reçut l'cxtrémc-onction. Au milieu de la nuit, elle entra dans l'agonie; cependant, de temps en temps, elle rouvrait les veux et parlait. Son médecin lui prit le bras pour lui tâter le pouls; elle le sentit : — Oh I c'est inutile, dît-elle, il n'y est plus.
Monsieur sanglotait à genoux près du lit. — Mon fils! murmura-t-elle tendrement.
Puis, sentant que le médecin avait laissé son bras à nu : — Couvrez mon bras, dit-elle.
Un instant nprès, son confesseur, qui était un moine espagnol, s'approcha de son lit, elle le reconnut
— Padremeo, i/o me nuttro, dit-elle.
Mais elle, se trompait, car, un quart d'heure après, elle répondit à l'archevêque d'Auch qui l'exhortait .
— Ah! mon Dieul je souffre beaucoup, ue mourrai-ie pas bientôt?...
Une heure après, elle ouvrit la bouche el demanda la croix. Ce furent les dernières paroles qu'elle proi nça. On approcha le crucifix de ses lèvres; elle fil alors, et de temps en temps, pour le baiser, quelques
mouvements qui prouvaient qu elle n'avait pas perdu connaissance. Enfin, le mercredi 20 janvier 1660. entre quatre et cinq heures du matin, elle expira.
Le roi supporta cette mort comme il devait plus tard et successivement supporter celle de tous ses proches, c'est-à-dire avec un grand égoïsme ou une grande résignation. Depuis qu'il avait échappé à la tutelle de sa mère, plusieurs altercations avaient eu lieu entre elle et lui ; et une fois, qu'elle avait tenté de lui faire des observations sur le scandale de ses amours avec mademoiselle de la Valliére, s'emportant vis-à-vis de la reine mère plus qu'il ne l'avait jnmnis fait pour mademoiselle de la Motte-Argencourt et pour Marie de Mancini, il s'était oublié jusqu'à lui dire qu'il n'avait plus besoin des conseils de personne, et qu'il était assez grand pour se conduire lui-même.
Anne d'Autriche eut les qualités et les défauts des régentes: entêtement en politique, faiblesse en amour. Après avoir résisté à lluckingham, le plus beau, le plus élégant et le plus magnifique seigneur de l'époque, elle céda à Mazarin, qu'au dire de la princesse Palatine, seconde femme de Monsieur/elle finit même par épouser (II). Mais au milieu de tout cela le coeur de la mère resta inébranlable dans son amour; * son fils, fut toujours pour elle le roi, et, pareille à ces belles madones de Beato Angelico et du Perugin, pour lesquelles leur lils était déjà un Dieu, au milieu des dangers qui menaçaient son enfance, elle veilla sur lui avec une sollicitude qui tenait presque du respect.
Anne d'Autriche avait soixante-quatre ans lorsqu'elle mourut, et elle en paraissait à peine quarante; ce fut au point que, lorsqu'elle se souleva, les yeux brillants d'espoir, les joues ardentes de fièvre, pour recevoir le saint viatique, Monsieur s'écria : — Oh I voyez donc ma mûre, elle n'a jamais été si belle I
Des sonnets, des vers et des épitaphes furent faits sur l'auguste défunte. Nous en citerons trois
St loror tt conjux tl mattr nataqut rtgum ; .Vut/a tmquam tanto tangmnt digna fuit.
Anne, dont U vertu, l'éclat et U (frondeur Ont rempli l'univers de leur vive splendeur, Dans la nuit du tombeau conserve encor «a flotte. El 11 France.! jamais aimera sa mémoire
Elle sut mépriser les caprices du sort.
Regarder sans horreur les horreurs de la mort; Affermir un grand trône et le quitter sans peine, El, pour tout dire enfin, vivre et mourir en reine
Nous citons ces vers par conscience et parce qu'ils sont de mademoiselle de SWMMrî, mais, hâtons-nous de le dire, notre citation ne signifie pas que nous les admirions.
• Terminons par ceux-ci, que l'èvêque de Comminges fit dans la basilique même de Saint-Denis, au moment ou l'on jetait dans la tombe encore ouverte d'Anne d'Autriche les insignes de t'a royauté.
Superœs ornements d'une grandeur passée, .
Vous voilà descendus du trône su monument; Que reste-t-il de vous dans ce grand changement? Qu'un triste souvenir d'une gloire effacée!
Mortela dont U fortune est toujours balancée, Et qui des ris aux pleurs passci en un moment, Si voua voulu sortir de votre égarement.
Que ce terrible objet frappe votre pensée.
Anne vivait hier, et celte Majesté
Qui régnait sur les cœurs par sa rare bonté,
Uins ces antres sacrés n'est plus qu'un peu de centre.
Orateurs, Uisea-vous ! Cette foule de rois
Qui sont ici comme elle et sans force et sans »oii.
Font moins de bruit que vous, et se font micui entendre.
lolis xiv et son siècle.