‹ Louis XIV et son siècleChapitre 39 sur 69 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Lelellier. — Lyonne. — Fouquet. — Ixuir caractère. — Colbcrl et le trésor. — Louis XIV i vingt-trois ans. — Hnli|.|>c rl'Anjou, son Irëre. — Retraite d'Amie d'Autriche. — Manière de vivre de h jeune reine. — La priuce$>e Henriette et le jeune Buckiugham. — La reine mère d'Angleterre et sa fille reviennent en France. — Motif» de ce retour. — Monsieur va 4 leur rencontre. — Le comte de Guiclie — Violente jalousie. — Mariage du duc d'Anjou. — il prend le titre de duc d'Orléans. — Portrait de madame Henriette. — Emploi ordinaire d'une journée de Louis XIV. — Les Frondeurs deviennent courtisans. — Le roi amoureux de Madame. — Comment on veut cacher cette liaison. — Mademoiselle de la Vallière. — Elle attire l'attention du roi. — Ltrni» XIV poêle. — Dangcau iloublcment »ecr&»irc. — La chute de Fouquet se prépare. — Fêle de Vaux. — Vovage à Nantes. — Arrestation de Fouquet. — Haines contre Coibert

ous tvons dit qu'aussitôt après la mort de M ara ri n, ei avant même de quitter Vinccnnes, Louis XIV avait fait venir I.etellier, Lyonne et Fouquet. et leur avait déclaré la résolution qu'il avait prise de régner par lui-même.

Disons un peu quels étaient ces trois hommes, que Mazarin léguait a Louis XIV. Nous parlerons plus tard de Colberl. qu'il lui avait seulement recommandé.

Michel Leicllicr, petit-fils d'un conseiller à la cour des aides, était un de ces hommes doués naturellement, auxquels la nature a donné en même temps la beauté du corps et la grâce de l'esprit : il avait le visage agréable, les yeux brillants, le teint frais et vif, le sourire fin. et cet air franc et ouvert qui prévient à la première vue en faveur de celui qui le possède. Toutes ses façons étaient celles d'un homme poli, toutes ses manières celles d'un honnête homme; possédant un esprit doux, facile, insinuant, il pariait d'ordinaire avec tant de retenue, qu'on le croyait toujours plus habile qu'il n'était, et que souvent on attribuait à la sagesse une circonspection qui tenait tout simplement à l'ignorance; courageux et même entreprenant dans les affaires de l'Etat, ferme a suivre un plan quand une fois il l'avait formé, incapable d'en être détourné par ses passions, donl il était toujours le maître, régulier dans le commerce de la vie, promettant beaucoup et tenant peu, timide dans les affaires de famille, ne méprisant pas un ennemi, si petit qu'il fût, cherchant toujours à le frapper, mais en se< u i : tel élait ( humble père de l'orgueilleux Louvois; tel était l'homme qui disait & Louis XIV, & propos du chancelier Seguier, qui voulait être duc de Villemor : — Sire, toutes ces grandes dignités ne vont point aux gens de robe comme nous, et il est d'une bonne politique de ne les accorder qu'à la vertu militaire.

Hugues de Lyonne, gentilhomme dauphinois, possédait un génie supérieur à celui de son collègue Lolellier; son esprit, aiguisé dans les affaires, était vif et perçant. Le cardinal Mazarin l'avait employé de bonne heure aux discussions diplomatiques, où il était devenu si habile négociateur, que sa réputation de finesse lui nuisait, surtout avec les Italiens, qui se défiaient d'eux-mêmes quand ils avaient à traiter avec lui ; an reste, fort désintéressé, ne regardant la fortune que comme un moyen de contribuer à ses plaisirs et de satisfaire ses passions, joueur, dissipateur, sensuel, tantôt paresseux avec délices, tantôt infatigable au travail, homme du moment, se laissant aller à tous les caprices, se pliant à toutes les nécessités, ne comptant que sur lui même, tirant toutes ses ressources de son propre fond, écrivant ou dictant toutes ses dépêches, et rattrapant par la vivacité de son esprit tout ce qu'il perdait par l'indolence de son corps : voila Lyonne tel qu'il élait, ou du moins tel que nous le peint l'abbé de Choisy, auquel nous empruntons son portrait.

Nicolas Fouquet, dont la haute fortune et la chute terrible font un personnage à part dans l'histoire, avait le génie des affaires; financier audacieux, il créait des ressources dans les situations qui semblaient les plus désastreuses, dans les cas qui semblaient les plus désespérés ; savant en droit, versé dans les lettres, entraînant d'esprit, noble de manières, facile à s'illusionner; dès qu'il avait rendu le moindre service a un homme, service qu'il rendait d'ailleurs avec grandeur, promptitude et obligeance, il mettait cet homme au nombre de ses amis, comptant sur lui, comme si cette amitié eût été éprouvée par le temps et l'expérience; au reste, sachant écouter et sachant répondre, ces deux choses si rares dans un ministre; de plus, répondant toujours agréablement, de sorte que souvent, sans délier sa bourse ni celle de l'Etat,

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il renvoyait à demi contents les gens qui venaient à son audience; vivant au jour le jour, prétendant être premier ministre sans perdre un instant des plaisirs auxquels il selait habitué et que son tempérament lui rendait nécessaires, s'enfennant ostensiblement dans son cabinet, et, tandis que chacun louait le grand travailleur, descendant furtivement dans un petit jardin, où se succédaient tour à tour les plus jolies femmes de, Pans, payées au poids de l'or; généreux avec les gens de lettres, qu'il estimait à leur valeu; et récompensait selon leur mérite, ami de Racine, de la Fontaine et de Molière, Mécène de Lebrun et de. le Nôtre, il se flattait de conduire le jeune roi en se chargeant tout à la fois de son travail, de ses plaisir et de ses amours, trois choses que, malheureusement pour l'ambitieux ministre, le roi se chargea de réglci lui-même. C'était à ces trois hommes que, deux heures après la mort de Mazarin, Louis XIV avait dit les paroles que nous avons citées. Lctcllier et Lyonne s'inclinèrent devant la volonté royale ; Fouqucl sourit : il tenait les finances, et, habitué ;i tout mener avec un frein d'or, il crut que le roi ne lui échapperait pas plus qu'un autre.

En arrivant au Louvre, la première personne que Louis XIV trouva dans son cabinet fut un jeune homme au visage renfrogné, aux yeux creux, aux sourcils épais et noirs, a l'abord sauvage et négatif. Cet homme, qui attendait depuis deux'heures l'occasion de lui parler seul, était .lean-Liaptistc Colbert, celui que Mazarin chargeait, dans les derniers temps, de ses plus intimes affaires, et qu'en mourant il avait recommandé au roi. 11 venait lui dire qu'en différents lieux le cardinal Mazarin avait cache ou enfoui à peu près quinze , millions d'argent comptant, et que, ne les ayant pas indiqués sur son testament, lui, Colbert, avait pense que l'intention du cardinal était que ces sommes remplissent les coffres de l'épargne, qui étaient parfaitement vides. Louis XIV regarda avec étonnement Colbert, lui demanda s'il était sûr de ce qu'il disait. Colbert lui donna les preuves de ce qu'il venait d'avancer. Rien ne servait mieux, les desseins de Louis XIV que la découverte d'un pareil trésor dans un pareil moment. C'était I iutlépcudance royale vis-à-vis du surintendant des finances. Aussi, cette révélation fut-elle le commencement de la fortune de Colbert.

On trouva chez le maréchal de Fabert, à Sedan, cino millions, deux à Brisach, six à la 1ère, cinq ou six à Vincennes; il y avait aussi des sommes considérables au Louvre; mais, quoique ce fut le lieu où elles étaient cachées que l'on visita d'abord, on trouva l'argent disparu. Alors on se souvint que Dcrnouin avait qrrWè la veille pendant deux heures son maître agonisant : ces deux heures avaient suffi pour la soustraction.

Louis XIV se troava donc tout à coup un des rois les plus riches de la chrétienté, car il posséda ainsi dans son trésor particulier dix-huit ou vingt millions; d'autant plus riche, que tout le monde ignorait sa richesse, Fouquel comme les autres.

Le premier soin du roi fut de régler les choses d'étiquette, car, à cette époque déjà, Louis XIV commençait a manifester ce respect de sa propre persemuc, qu'il exigea plus tard que ses courtisans portassent jusqu'à l'adoration. A cet âge de vingt-trois ans, auquel il était arrivé, c'était en effet, moins l'éducation première, négligée à dessein peut-être par le cardinal, un gentilhomme accompli : d'une taille peu élevée mais bien prise, il relevait cette taille par de hauts talons qui le mettaient physiquement à la hauteur de tout le monde ; ses cheveux étaient magnifiques, et il les portail flottants comme 1er, rois de la première et de la seconde rare ; son nez était grand el bien fait, sa bouche vermeille et agréable; ses yeux bleus renfermaient un regard qu'il s'étudiait a rendre Majestueux; enfin, son parler lent et accentué donnait à sa parole une gravité qui n'était pas de sou âge. Tous ces avantages ressoriaient d'autant plus, que son frère, Philippe de France, duc d'Anjou, formait avec lui un parfait contraste. Prince de mœurs douces ou plutôt efféminées, d'an courage ardent niais sans suite, type complet, au physique et au moral, de cette molle et chevaleresque noblesse qui avait entouré le dernier Valois et avait illustré son régne par ses vices -et par sa bravoure, il supportait avec peine cette supériorité que son frère aîné voulait s'arroger sur tout i e qui l'entourait. L'enfance in deux princes s'était passée rfaus cette lutte; mais depuis quelques années déjà la main de fer de Louis XIV s'était essuyée autour de hii, et le jeune duc avait été contraint de plier.

Il en élai^ arrivé de même d'Anne d'Autriche, si paissante dans les premières années de sa tutelle. Elle avait vu d'abord Mazarin lui arracher, tambt au par lambeau, cette puissance à laquelle elle s était cramponnée tant qu'elle l'avait pu. A la mort du cardinal, elle crut que le moment était venu de tenter quelques efforts pour reconquérir cette influence perdue ; mais, aux premières velléités de domination qu'elle laissa échapper, Louis XIV lui fit comprendre que ce qu'il avait dit aux ministres, c'est-à-dire, qu'il voulait régner par lui-même, était une détermination prise depuis 'onglemps, fermement arrêtée dans son esprit et qui n'admettait aucun correctif. La reine mère prit son parti de cette nouvelle déception, et se prépara au Yalde-C.iâcc une retraite ou les Ileurs devinrent sa distraction principale. D'ailleurs, elle souffrait déjà de la maladie dont elle mourut : les premières morsures d'un cancer commençaient à lui déchirer le sein.

Malgré cette beauté de la jeune reine, dont le roi s'était félicité lorsqu'il l'avait entrevue pour la première fois, Louis XIV n'avait pas un instant été amoureux de sa femme. Certes, il la traitait avec égard, e:i rim essc d'Espagne et en reine de France, mais c'était bien peu poiffee jeune cœur qui rêvait autre chose, es seules distractions étaient de parler de son pays, dans la langue ardente et colorée de l'Espagne, avec la reine mère, Espagnole comme elle. Les réunions lui plaisaient peu, car, dans ces réunions, elle voyait son jeune époux, galant et empressé, effeuillant, comme dit Lussy Rabutin, ce buisson de roses qui s'élevait autour d'elle, comme pour détourner d'elle les regards de son mari.

Une nouvelle cour vint encore se former au Louvre et redoubler les ombrages de la reine. Du vivant du cardinal, un projet de mariage avait été arrêté entre le duc d'Anjou el celte pauvre Henriette d'Angleterre, que l'avarice de Mazarin avait laissée manquer jlc bois au Louvre, et que Louis XIV avait si longtemps tenue à l'écart dans sou mépris pour les petites filles. Mais la petite fille avait grandi, sa fortune avait changé: Henriette avait dix-sept ans et était sœur de Charles II. roi d'Angleterre.

Aussi, en apprenant la restauration de son fils sur le troue des Stuarts. mail sine Henriette était-elle partit: avec sa fiilo, pour jouir du plaisir de voir Charles II paisible possesseur de son royaume. Elle avait

trouvé, en arrivant à Londres, le duc de Buckinghani, le 61s de celui que nous avons vu jeter ses perles aux pieds du roi et de la reine de France, amoureux de la princesse royale, son autre fille; mais, si amoureux qu'il fût, Burkingham ne put voir « elle qui arrivait de France avec tous les charmes d'un autre pays, toutes les élégances d'une autre conr, sans que sa passion changeât d'objet : Burkingham, en fait d'amour, était le digne fils de son père, et l'on put aire bientôt que les yeux d'Henriette lui avaient enlevé le peu de raison qu'il avait jamais eue.

Cependant la reine mère d'Angleterre était tous les jours pressée par les lettres de Monsieur de revenir en France. Le prince avait hâte d'achever son mariage, qu'il regardait comme un événement qui, en lui créant une existence indépendante comme fortune, devait le soustraire quelque peu â l'ascendant de son frère. Elle se décida donc à partir, malgré la mauvaise saison. Le roi son fils l'accompagna jusqu'à une journée de Londres. Le duc de Buckingham la suivit comme le reste de la cour; mais, au lieu de revenir avec le roi, le favori sollicita alors la permission d'accompagner en France la reine mère et sa fille, permission qui lui fut accordée par Charles II.

La traversée fut favorable le premier jour, mais le lendemain le vaisseau se trouva ensablé et en grand danger de périr. Le dur de Buckingham avait complètement oublié le danger qu'il courait lui-même pour ne s'occuper que de celui de la princesse. Aussi, après cet événement, sa passion ne fut-elle plus un secret pour personne. On tira le vaisseau de péril, mais il fallut relâcher au plus prochain port.

Là, la princesse fut attaquée d'une fièvre violente. C'était la rougeole. Nouveau danger de la belle fiancée, nouvelles folies de Buckingham. Cette fois la reine mère s'en émut; et, lorsqu'on fut arrivé au Havre, où madame Henriette devait rester quelques jours pour se remettre, la reine exigea que Buckinghaji partit pour aller annoncer son arrivée à Paris. Burkingham obéit. La reine Anne d'Autriche put revoir alors le fils de relui qu'elle avait tant aimé.

' Quelques jours après, on annonça la venue des deux princesses. Monsieur alla au-devant d'elles avec

tous les empressements imaginables, et continua, jusqu'à son mariage, à lui rendre des devoirs qu'on aurait pu prendre pour de l'amour, si, comme le dit madame de Lafayette, on n'avait bien su que le miracle d'enflammer le cœur de ce prince n'était réservé à aucune femme du monde.

A la suite de Monsieur, et à titre de son plus intime favori, était le comte de Guiche. Le comte de Cuiche était le plus beau, le plus élégant, le plus galant, le plus brave, le plus hardi des seigneurs de la cour. Un peu trop de vanité et un certain air méprisant, répandu sur toute sa personne, ternissaient seuls ces ' charmantes qualités. 0

La première chose que fit Buckingham fut de devenir jaloux du comte de Guiche, qui cependant, à cette heure, était occupé de madame de Chalais, fille du duc de Marmoutier. Buckingham fut jaloux à sa manière, c'est-â-dire si bruyamment, que Monsieur s'en aperçut et qu'il s'en ouvrit à la fois aux deux reines mères. Toutes deux le rassurèrent : la reine d'Angleterre, par ce sentiment naturel à la femme de soutenir sa fille ; la reine Anne d'Autriche, par ce souvenir puissant qu'elle transportait du père au fils. Malgré ces protestations, Monsieur, qui, de son côté, était d'un naturel fort jaloux, ne fut rassuré que lorsqu on lui eut promis qu'après un séjour convenable à la cour de France, le duc de Buckingham retournerait en Angleterre

Cependant ou s'occupait des préparatifs du mariage qui devait avoir lieu au mois de mars. Le roi alors donna, comme cadeau de noces, à son frère l'apanage du feu duc d'Orléans tel que Gaston Pavait possédé, moins Blois et Chambord. A partir de ce moment, nous donnerons donc indifféremment au duc d'Anjoa le nom de Monsieur ou le titre de duc d'Orléant.

la princesse d'Angleterre, qui joue, dans les premières années de la grandeur de Louis XIV, un si charmant rôle, dénoué par une si terrible catastrophe, était en tout point digne de cette passion et de cette jalousie. C'était une grande et toute gracieuse personne, quoique sa taille fût un peu gâtée : elle avait le teint d'une finesse extrême, blanc et rose; ses yeux étaient petits, mais doux et brillants; son nei était

Idj'lcmoisclle île U VaUicrc

bien fait, sa bouche vermeille, ses dents semblaient deux rangs de perles; seulement son visage, un peu maigre et un peu long, lui donnait un air de mélancolie, qui aurait pu être une beauté de plus, si la mélancolie eût été de mode à celte époque; d'ailleurs, pleine de goût, s'habillant et se coiffant d'uo ah* qui convenait à toute sa personne.

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Le mariage cul lieu le 51 mais 1661, ;iu Palais-Boyal, en présence seulement du roi, de la reine mère, •le la reine d'Angleterre, de Mesdemoiselles d'Orléans et du prince de Condé. Quelques jours après, ainsi

3ue la promesse en avait été faite à Monsieur, le duc de Buckinghaiu quitta la I rance avec toutes les émoiislrations de douleur imaginables.

Ce fut vers ee temps, comme nous l'avons Hit. que le roi commença de prendre, pour ses journées, ces habitudes de régularité qui devinrent bientôt des règles d'étiquette. A nuit heures le roi se levait, quoiqu'il se couchât toujours fort t.ird. En quittant le lit de h reine, il allait se mettre dans le sien, ou il

(triait Dieu; sa prière finie, il s'habillait. Alors commençait le travail des affaires de I Etal, pendant lequel e maréchal de Villeroy, qui avait été son gouverneur, avait seul le droit d'entrer dans sa chambre. A dix heures le roi passait au couseil et y restait jusqu'à midi ; puis il allait à la messe. Le temps qui séparait sa sortie de la chapelle du diner. if le donnait au public et aux reines. Après le repas il demeurait encore une heure ou deux en famille; puis il retournait travailler avec l u u ou l'autre de ses ministres, donnai! les audiences demandées, écoutant patiemment ceux qui se présentaient pour lui parler, et prenant leplacets auxquels on répondait à certains jours fixes. Enfin, la soirée s'écoulait occupée à une nouvelle réunion de famille, où assistaient les princesses et leurs dames d'honneur, ou à la représentation d'une comédie, ou à la répétition, ou, enfin, à l'exécution de quelques ballets.

Sur la lin d'avril la cour partit pour Fontainebleau. Le prince de Condé et le duc de Beaufort la suivirent. Le prince de Condé, après Monsieur, tenait le premier rang, et le roi avait une grande considération pour lui ; de son côté le prince, en toute occasion, témoignait être devenu, non-seulement un des serviteurs les plus dévoues, mais les plus humbles du roi. Plusieurs fois h: roi, les reines, Monsieur et Madame,

[ )renant le frais sur le canal dans un bateau doré en forme de galère, M. le Prince réclama l'honneur de es servir, et s'acquitta de son service avec tant de grâce, dit madame de Motteville, qu'il était impossible, en le voyant agir de cette manière, de se souveuir des choses passées, sans louer Dieu de la paix présente.

Quant à M. de Beaufort. le chef des importants et des frondeurs, ce fameux roi des halles, ce demi-dieu populaire, qui avait tant de fois, par un seul de ses mouvements, bouleversé la capitale, comme le géant enseveli soulève lElna, on le voyait maintenant s'empresser de suivre partout le roi, soit à la chasse, soit aux promenades, et quand le prince de Condé servait Leurs Majestés, lui, servant M. de Condé. recevait les plats cl les assiettes de sa main.

Un mois s'était déjà passé en fêtes, eu promenades, eu bals et en spectacles, quand tout à coup cette bonne harmonie qui. selon les mémoires du temps, faisait croire au retour de l'Age d'or, commença d'être troublée par les soupçons jaloux de la jeune reine. Un jour elle alla se jeter aux pieds d'Anne d'Autriche et lui dit, dans le désespoir de son cœur, que le roi était amoureux de Madame. Ce n'était pas la première ouverture qui en avait été faite à Anne d'Autriche. Monsieur, jaloux de son côté, était déjà venu se plaindre à sa mère. Seulement, cette fois, la chose était plus grave : on ne pouvait envoyer le roi de l'autre côte du détroit comme on avait fait de Buckingham. En effet, cette cour, déjà si renommée par sa galanterie et son élégance, avait encore crû en élégance et en galanterie depuis l'arrivée de Madame. Le roi, comme l'avaient remarqué la jeune reine et Monsieur, c'est-à dire les deux personnes les plus intéressées à suivre le progrès de cet attachement, lui témoignait une complaisance extrême : c'était Madame et sa petite cour, laquelle se composait de mademoiselle de Créquy, de mademoiselle de ChAtillon, de mademoiselle de Tounay-Cliarenle , de mademoiselle de Latrémouille, de madame de Lafayette; c'était, disons-nous, Madame qui dirigeait tous les divertissements, lesquels, d'ailleurs, avaient l'air de ne se faire que pour elle, si bien que le roi paraissait effectivement ne goûter de plaisir à toutes ces parties que celui qu'elle en recevait. Par exemple, on était arrivé au milieu de I été, et tous les jours Madame s'allait baigner : elle partait en carrosse, a cause de la chaleur, et revenait à cheval suivie de toute» ses dames habillées galamment, faisant flotter au vent les mille plumes qu'elles avaient sur la tête, accompagnée du roi et de toute lu jeunesse de la cour; puis, après le souper on montait dans les calèches, et au bruit du violon on s'allait promener une partie de la nuit autour du canal.

Le surintendant ne comprenait pas où le jeune roi puisait l'argent nécessaire a ses dépenses, et attendait toujours, pour preudre sur lui l'ascendant qu'il s'était promis, que Louis XIV eût recours a sa caisse; mais Louis XIV avait les millions de Mazurin, et, grâce à eux, faisait, comme nous l'avons vu, les honneurs de Fontainebleau à la femme de son frère. Cette fois, la dénonciation qui arrivait de deux côtés à Anne d'Autriche l'inquiéta plus que la première : elle s'était déjà aperçut de cette passion naissante du roi pour Madame, a l'abandon dans lequel la laissait son fils; elle promit donc d'en parlera la jeune princesse, et tint parole. Mais celle ci, fatiguée de la longue et sévère tutelle où l'avait gardée sa mère, craignant de u'avoir échappé à celte tutelle que pour passer sous celle de sa belle-mère, reçut assez mal les avis de celle-ci, et, sachant lu haine que la jeune reine et la reine mère portaient a madame la comtesse de Soissons, à qui, on se le rappelle, le roi avait fait autrefois la cour, elle se lia avec elle et bientôt en lit sa confidente intime.

Coi;. me on le comprend bien, les choses commençaient à s'aigrir: des propos amers, eu circulant do uns aux autres, envenimèrent la situation; l'aigreur s'augmentait tous les jours entre la reine mère et Madame, et un froid Irès-reel se glissait peu à peu entre le roi et Monsieur. Toutes ces choses allaient finir par une rupture des plus scandaleuses, lorsque l'idée vint au roi et à Madame, suggérée, on le croit, par la comtesse de Soissons. de couvrir leurs amours naissantes d'un autre amour qui se pourrait avouer, i l l'on proposa au roi, pour servir de manteau à cette passion illégitime, mademoiselle de la Vallièie, lille d'honneur de Madame, et jeune personne sans conséquence.

Louise-Françoise de la Uaume le Blanc de la Yallière, lille du marquis de la Vallière, était née A Tours, le 6 août ICii, et par conséquent n'avait point e.icore dix-sept ans; c'était une jeune personne aux cheveux blonds, aux yeux bruns et vifs, à la bouche grande et vermeille, aux dents blanches mais larges, à la peau marquée de petite vérole ; elle n'avait ni gM-e i.i éludes; son bus elail raiuce et plat, et elle

boitait légèrement d'une foulure mal remise qu'elle s'était faite à l'âge de sept ou huit ans en sautant du haut d'un las de bois à terre. Au reste, on la disait généreuse et sincère, et, au milieu de cette cour, on ne lui connaissait d'autre adorateur que le jeune duc de Guiche, dont nous avons parlé, et qui d'ailleurs n'en avait rien oblenu. Il est vrai qu'on parlait aussi d'un vicomte de Bragelonne, qui aurait eu à Blois les premiers soupirs de ce jeune cœur; mais les plus méchantes langues ne cilaient cet amour que comme un amour d'enfant, c'est-à-dire sans conséquence aucune. Telle était la victime que I on proposait d'immoler aux convenances, et sur laquelle on voulait détourner les soupçons de la jeune reine et de Monsieur, soupçons qui, nous l'avons dit. s'étaient portés non sans raison sur Madame. Seulement on ignorait une chose : c'est que cène jeune lille, que Louis n'avait pas même remarquée, nourrissait depuis longtemps un amour secret pour le roi, amour qui l'avait rendue insensible aux hommages des jeunes gens de la cour et à ceux mêmes du duc' de tiuiclie.

Quelques mois de celte pauvre Louise de la Valliére, la seule qui aima le roi pour lui-même. Madame de la Valliére la mère s'était remariée ace Saint-Remy. qui était majordome de Gaston, celui-là même qui lui demandait, en voyant fuir lu duchesse douairière d'Orléans, si sa baguette blauche était de rhubarbe ou de séné, de sorte oue sa femme et sa tille avaient leurs entrées à la petite cour de Dlois, où Gaston avait passé, fort retiré, les dernières années de sa vie. Mademoiselle de la Valliére, sans avoir aucun rang i celle petite cour, y vivait donc à peu près sur le même pied que si elle eut été fille d'honneur en titre. Ce fut là qu'elle se lia avec mademoiselle de Montalais, qui devait plus tard se trouver mêlée à sa vie d'une manière intime et douloureuse. Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que le roi devait venir à Blois en allant chercher l'infante : c'était une grande nouvelle que le passage d'un roi de vingt-deux ans, au milieu de cet essain déjeunes filles qui s'ennuyaient si splendidement à la cour de Monsieur. Ce bruit, qui avait causé un si grand remue-ménage parmi* tous ces jeunes cœurs, se coniirma bientôt. On apprit que le roi était parti de Paris, puis qu'il était arrivé à Chambord, puis enfin qu'il allait passer par le château. Autant par étiquette que par coquetterie, toutes les jeunes provinciales revêtirent alors leurs plus riches habits. Leur désappointement fut grand, quand la forme surannée de ces habits, et la vue de leurs étoffes passées de mode, excitèrent les rires cl les moqueries des belles et dédaigneuses Parisiennes qui suivaient le roi. Mademoiselle de la Valliére fut la seule qu'on ne railla point, car elle était en blanc; mais elle eut un aulre malheur presque aussi grand, ce fut de passer inaperçue. Mais il n'en fut pas de même du roi à l'égard de la jeune fille : ce monarque si jeune, si beau, si élégant, avait fait une vive impression sur elle, et un souvenir rayonnant de sa personne était resté dans sa mémoire.

Quelque temps après. Monsieur mourut, et Madame annonça qu elle allait quitter Blois pour se rendre à Versailles. Celte mort d'abord, puis ce départ, désorganisaient toute la maison M. de Saint-Bemy perdait sa place, et la petite Louise perdait ses amies et les espérances qu'elle avait pu fonder sur les bontés à venir de Madame. Ajoutons que ce qu'elle regrettait le plus, c'étaient ses amies et surtout cette Blontalais, celle de toutes avec qui elle avait fait une plus intime liaison. On sait à quelles circonstances intimes tiennent parfois tous les événements d'une vie à venir : la jeune fille était chez Madame douairière, et se désespérait de q< i 'er sa protectrice, lorsque madame de Choisy, la même dont nous avons déjà eu l'occasion de parler dans le tableau de la société française, que nous avons essayé de tracer à la tin du premier volume de cette histoire, quand madame de Choisy, qui se trouvait là, voyant ce grand désespoir enfantin, dit à la jeune lille : — Qu'est-ce, mademoiselle ? ei éles-vous donc si chagrine de rester à Blois?

La jeune fille n'eut pas la force de répondre. — Allons, d'il madame de Choisy en lui pressant la main, n'ayez point de honte d'exprimer vos désirs, mon enfant; seriez-vous heureuse de suivre Montalais et d'entrer avec elle dans la maison de madame Henriette, que l'on est en train de monter? — Ah! madame, s'écria mademoiselle de la Valliére, ce serait tout mou bonheur. — En ce cas, dit madame de Choisy, ayez bon courage, la maison de Madame n'est pas encore formée, et je parlerai pour vous.

La joie fut grande à cette promesse; mais Madame douairière étant partie. Montalais étant partie, nadame de Choisy étant partie, quinze jours s'étanl écoulés sans nouvelles, quinze autres jours les ayant suivis, mademoiselle de la Valliére se croyait complètement oubliée, lorsqu'on reçut tout à coup la nouvelle que la demande était agréée, et que la jeune dame d'honneur avait huit jours seulement pour se rendre à son poste.

Mademoiselle de la Valliére était arrivée à Paris quelques jours après le mariage de Madame. Ce n'était pas la plus jolie personne de cette gracieuse cour, de sorte que son arrivée fit peu d'effet, excepté sur le duc de Guiche, qui reprit soudain son cœur à mademoiselle de Chalais pour en faire hommage à mademoiselle de la Valliére. Mais nous avons dit quelle égide protégeait ce cœur : mademoiselle de la Valliére aimait le roi.

Le hasard, qui s'arrange tantôt de manière à être confondu avec la Providence, tantôt de façon a faire douter d'elle, voulut que ce fût sur mademoiselle de la Valliére que le choix de Madame et du roi se fixât. La joie de la jeune fille fut donc grande, lorsqu'elle vit l'attention de Louis se porter sur elle : d'un autre côte, il y avait dans ce jeune cœur tout innocent, dans ce jeune esprit tout neuf, tant de charme, tant de grâce et tant de naïveté, que, sans y faire attention, cet amour feint de la part du loi se changea en un tendre intérêt, puis en un amour véritable. Deux personnes perdaient à cette liaison inattendue, et qui commençait à n être plus secrète : le duc de Guiche et Madame. Les deux amants délaissés se rapprochèrent pour se plaindre l'un à l'autre sans doute, mais de leur côté aussi ces plaintes se changèrent bientôt en expressions plus tendres, et de celte circonstance naquit, entre le jeune duc et Madame, cette passion qui dura toute leur vie.

Revenons au roi : le sentiment qu'il éprouvait pour mademoiselle de la Valliére prenait tous les caractères d'un véritable amour. Louis XIV élail près délie plus timide, plus craintif et plus respectueux qu'il ne l'eût été près d'une reine. On citait mille traits qui paraissaient si extraordinaires, qu'on avait peine à les croire, et, entre autres, que, pendant un orage, le roi, qui s'était réfugié avec mademoiselle de la V ;i |.

lière sous un arbre touffu, èiaii resté pendant tout le temps qu'avait duré cet orage, c'est-a-dire pendant près de deux heures, tétc nue et le chapeau à la mnîo. Ce qui surtout donnait beaucoup de créance au

lirait de cet amour, c'est que le roi gardait toules sorte» de mesures pour mademoiselle de la Vallière : il iu la voyait plus chez Madame ni dans les promenades du jour, mais dans la promenade du soir seule* ment, pendant laquelle il sortait de la calèche de Madame et s'approchait de la portière de mademoiselle de la Vallière : pour exprimer toute sa pensée, il se mil à faire des vers; ceux de Charles IX sont reste* comme des modèles de charme et de goût ; nous laisserons le public juge de ceux de Louis XIV. In malin, la belle favorite reçut un bouquet accompagne de ce madrigal :

Aile, voir cet objet si charmant et si doux,

Allci, petite*, fleur*, mourir pour cette Mie.

Mille annula voudraient bien on Taire autant pour elle.

Qui n'en auront jamais le plaisir comme vous.

Ces premiers vers mirent Louis XIV en goût: il pensa, dans sa toute-puissance, qu'il n'avait qu'à le vouloir pour élre poète, et un second madrigal suivit le premier. Le voici :

Avei-vous ressenti l'absence, htës-vous sensible au retour De celui que voire présence Comble de plaisir et d'amour, Kl qui se meurt d'impatience Alors que sans vous voir il doit passer un jour?

Celui la eut un heureux succès, car il obtint cette réponse dans la même langue ;

Je ressens ut) plaiiir cilrèillc.

De penser i vous nuit et jour; Je vis plus en vous qu'en moi-même Mou seul soin est de vous faire ma cour :

Les pbisirs, ans ce que l'on aime, Sont autant de larcins que l'on fait à l'amour.

Nul ne peut savoir ou se serait arrêtée cette correspondance poétique sans une circonstance assez curieuse. Louis XIV trouvait ses vers charmants, et, selon toute probabilité, mademoiselle de la Vallière était de son avis; mais ce ne fut point assez pour l'amour-propre du poète royal. (Jn matin, qu'il venait de composer un nouveau madrigal, il arrêta le maréchal de Grammont qui passait, et, le tirant avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre : — Maréchal, lui dit-il, il faut que je vous montre des vers. — Des vers? dit le maréchal, à moi ? — Oui, à vous; je désire en savoir votre avis. — Dites, Sire, lit le maréchal, et sa figure se reufrogna, car il avait toujours eu un goot assez médiocre pour la poésie. v

Le roi ne vit point ou fit semblant de ne pas voir ce froncement de soutcil, et débita au vieux maréchal les vers suivants:

Oui le* ftura, tue- leerètes amours?...

Je me rit de» «ouptum, je me ris des ili-coun. Quoique l'on parle et que l'on cauM.-, Nul ne saura nies secrètes amours, (liK" celle qui les cau«e.

— Ouais! dit M. de Grammont; qui a pu faire de pareils vers? — Vous les trouvez donc mauvais, maréchal 1 — Exécrables, sire. — Eh bien ! maréchal, dit en riant le roi, c'est moi qui les ai faits ; mais, soyez tranquille, votre franchise m'a guéri, et je n'en ferai pas d'autres.

Le maréchal se retira consterné, et, chose extraordinaire, le roi se tint la parole qu'il s'était donnée à lui-même. Louis XIV en revint donc à la prose, mais la prose non plus n'est pas chose commode à faire. Aussi, un jour qu'il devait écrire à mademoiselle de la Vallière, juste au moment d'entrer au conseil, il chargea Daogeau d'écrire pour lui. En sortant du conseil, le nouveau si'cnÉVaire présenta une lettre si bien tournée, que Louis XIV convint lui-même qu'il ne ferait pas mieux. Depuis ce jour, ce fut Dangeau qui servait de secrétaire au roi. Grâce à celte facilité, le roi put alors écrire deux ou trois lettres par jour â sa bien-aimée Louise : mais alors ce fut la pauvre la Vallière qui se trouva à son tour embarrassée de ce grand travail. Heureusement il lui vint tout à coup une idée lumineuse, ce fut de charger aussi Dangeau d'écrire pour elle au roi. Dangeau accepta, et de ce jour fil les demandes et les réponses. La correspondance dura un an. Un jour enlin, dans un moment d'expansion, la Vallière avoua au roi que les lettres si charmantes dont il faisait honneur moilic à son esprit, moitié ù son cœur, étaient écrites par Dangeau. Le roi éclata de rire, et lui avoua de son côté que ces lettres si passionnées qu'elle avait reçues de lui sortaient de la même plume. Puis Louis XIV réfléchit à cette parfaite discrétion si rare à la cour, et ce fut te commencement de la fortune de Dangeau.

Pendant le temps qu une favorite s'élevait, malgré tout le monde, et par la seule force plus encore de l'amour qu'elle portait au roi, que de celui que le roi lui portait, une grande catastrophe se tramait : il s'agissait de la chute de Nicolas Fouquet, dont on prétendait que le cardinal avait dit au roi de se méfier en même temps qu'il lui recommandait Colbert. Nul ne peut dire avec certitude si cet avis du cardinal Maïarin fut ou ne fut point donné par lui au jeune prince; mais ce que chacun peut affirmer, c'est qu'une recommandation de Mazarin était bien inutile à ce sujet, et que le ministre faisait tout ce qu'il pouvait pour hâter sa chute.

Ou nous avons mal exposé le caractère du surintendant des finances, ou notre lecteur doit aujourd'hui savoir aussi bien que nous tout ce qu'il y avait d'orgueil, de vanité et de despotisme dans cet homme, qui espérait se soumettre le roi, comme il se soumettait les poètes et les femmes, par la puissance de l'argent. Un bruit courait : c'est que lui aussi avait été ou même était encore amoureux de mademoiselle de la Vallière, et que, depuis que le roi s'était déclaré, au lieu de se retirer comme la prudence, sinon le respect, lui commandait de le faire, il avait, par madame Duplessis Bellièvre, fait offrir à la belle Louise vingt mille pistolcs, c'est-à-dire près d'un demi-million, si elle voulait consentir a être sa maltresse. Ce bruit était venu jusqu'à Louis XIV, qui s'était enquis de la vérité près de mademoiselle de la Vallière. Celle-ci avait nié; mais une profonde impression de haine n'en était pas moins demeurée contre l'insolent ministre dans le cœur de l'amant couronné. D'ailleurs, ce n'était pas le roi seul qui avait à se plaindre de Fouquet. M. de Laitues, qui avait épousé en secret notre vieille connaissance, madame de Chevreuse, était mécontent du surintendant, et poussa la duchesse sa femme à parler contre lui à la reine mère. Madame de Chevreuse invita Anne d'Autriche à la venir voir a Dampierre; Letellier et Colbert s'y trouvèrent tous deux, et il fut convenu qu'Anne d'Anlriche sonderait son fils à l'égard du surintendant.

Depuis longtemps le roi refusait à sa mère à peu près tout ce qu'elle lui demandait : il l'avait reçue aïsez rudement lorsqu'elle était venue lui faire des remontrances sur ses amours avec Madame. Il fut enchanté, tout en cédant à ses propres sentiments, d'avoir l'air de lui accorder quelque chose : ils convinrent ensemble qu'on arrêterait le ministre; mais comme il avait grand nombre d'amis à Paris, que d'ailleurs toutes les ressources dont il disposait étaient dans la capitale, on arrangea un voyage à Nantes afin d'arrêter Fouquet dans cette ville cl de se rendre du même coup maître de Belle-Isle, que le surintendant venait d'acheter et faisait fortifier, disait-on.

Ce fut sur ces entrefaites que Fouquet, prenant en pitié sans doute les mesquins plaisirs de Fontainebleau, voulut donner un exemple de luxe à Louis XIV. Le roi et toute la cour furent conviés au château de Vaux, le 17 aoûl 1661. Le château de Vaux avait coûté quinze millions à Fouquet (N). Le roi arriva au château avec une compagnie de mousquetaires commandée par M. d'Artagnan. Tout ce qui avait un nom était convoqué à cette fête que la Fontaine devait écrire, que Benserade devait chanter, et pendant laquelle on devait jouer un prologue de Pélisson et une comédie de Molière. Fouquet avait découvert, avant Louis XIV, la Fontaine et Molière.

Le roi fut reçu aux portes du château par son orgueilleux propriétaire : il entra ; toute la cour le suivit. En un instant les magnifiques allées, les gazons, les escaliers, les fenêtres, tout fut plein de jeunes et nobles seigneurs, de blanches et joyeuses femmes; c'était un panorama délicieux d'arbres, de rayons, de cascades, un horizon charmant de soleils, de fleurs et de vie; et cependant, au sein de toute cette joie, an bruissement du vent tiède et joyeux dans les feuilles, des mots d'amour dans les allées, des serrements de mains dans l'ombre, â travers ces jardins rayonnants de fleurs aux feuilles de soie, de femmes aux robes de brocarts, à travers celte cour si gaie dans ses propos, si futile dans ses serments, si folle dans son amour, une grande haine méditait une grande vengeance.

Si la perte de Fouquet n'rnt nas été déjà arrêtée dans l'esprit de Louis XIV, elle l'eût été â Vaux. Celui qui avait pris pour devise nec pluribm impur, ne pouvait souffrir qu'un homme obscur par son nom res-

plcndlt par son faste; personne, dans le royaume, ne devait être en luxe, en gloire et en amour, à la taille du roi. Comme il n'y a qu'un soleil au ciel, il ne pouvait y avoir qu'un roi en France.

Celui qui eût pu lire au fond de la pensée du souverain, y eût lu des choses terribles pour le sujet qui recevait si bien le roi, que le roi n'aurait pu, dans tout son royaume, recevoir aussi bien son sujet. Puis, à côté de la colère de Louis XIV, marchait une haine qui montait au niveau de sa colère : c'était la haine de Colbert, qui était a nette colère du roi ce que le vent est à l'incendie.

Les eaux jouèrent. Fouqucl avait acheté et fait démolir trois villages pour faire venir les eaux de cinq lieues à la ronde dans leurs réservoirs de marbre; c'était une chose à peu près ignorée en France, où l'on connaissait seulement les essais hydrauliques faits par Henri IV, a Saint-Germain, que ces merveilles nées in Italie. Aussi, l'on passa de l'étonnenieul à l'admiration, et de l'admiration a l'enthousiasme; c'était un pas de plus que le surintendant faisait dans sa ruine. Lutin le soir vint. A la première étoile qui se leva au ciel, une cloche sonna. Toutes les eaux se turent : les tritons, les dauphins, les divinités de l'Olympe, les dieux de la mer. les nymphes des bois, tous les animaux de In fable, tous les monstres de l'imagination cessèrent leur respiration bruyante et liquide; les dernières gouttes des jets d'eau en retombant troublèrent une dernière fois la limpidité des étangs; puis peu à peu ils reprirent leur calme qui devait durer l'éternité, car le souffle du roi allait passer dessus. On marchait d'enchantements en enchantements, les tables descendaient des plafonds, une musique souterraine et mystérieuse se faisait entendre; et, quand parut le dessert, ce qui frappa le plus Dangeau, ce fut une montagne mouvante de coniitures, qui vint se placer d'elle-même parmi les convives, sans qu'on pût voir le mécanisme qui la faisait avancer.

Louis XIV avait causé le matin avec Molière, et s'était informé du sujet de sa comédie. Cette comédie avait pour titre les Fâcheux, et Molière en avait dit le plan au roi. Après le dîner, Louis XIV appela l'auteur, le fit cacher derrière une porte; ensuite, il lit venir M. de Soyecourt, le plus grand chasseur et le

parleur le plus ridicule de tous les courtisans. Le roi causa dix minutes avec lui; puis, quand il fut parti, Molière sortit de sa cachette cl s'inclinanl : — Sire, dit-il. j'ai compris.

Et il alla crayonner à la hâte la scène du chasseur, rendant ce temps, Louis XIV visitait les appartements accompagné de Fouquet. Rien de pareil n'existait au monde : il vil des tableaux, œuvres d'un peintre de talent qu'il ne connaissait pas; il vit des jardins, œuvres d'un homme qui dessinait avec des arbres et des fleurs, et dont il ne'savait pas même le nom ; le surintendant lui faisait remarquer toutes ces choses, croyant exciter son admiration et n'éveillant que son envie. — Comment se nomme votre architecte? demanda le roi. — Levau, sire. — Votre peintre? — Lebrun. — Votre jardinier? — Le Nôtre.

Louis plaça ces trois noms dans sa mémoire et continua de marcher. Il rêvait Versailles. En passant dans une galerie, le roi leva la léte cl aperçut les armes de t'ouquel reproduites aux quatre angles; ces armes l'avaienl déjà frappé plusieurs fois par leur insolence : c'était un écureuil avec celle devise : (Juo non ascendant? — Où ne nwnicrni-je vus ? Il appela M. d Artagnan-. En ce moment ou prévint la reine et mademoiselle de la Vallière que, selon toute probabilité, le roi allait faire arrêter Kouquel au milieu même de sa féte. Toutes deux accoururent. On ne s'était pas trompé. C était effectivement le dessein du monarque; mais la mère et l'amapie supplièrent si bien, tirent si bien comprendre l'ingratitude qu'il y aurait» reconnaître une pareille hospitalité par uue pareille trahison, que Louis se résolut à alteudre quelques jours encore.

La cour se rendit au théâtre, qui avait été dressé en bas de l'allée des Sapins. On joua le prologue de Pélisson et les Fâcheux de Molière. Le roi s'amusa fort à la comédie, et la cour admira surtout la scène du chasseur, car déjà le brait s'était répandu que Louis en avait lui-même donné l'idée et fourni le modèle

à l'auteur. Après le théâtre, il y eut un feu d'artifice; après le feu d'artîtice, un bal. Le roi dansa plusieurs courantes avec mademoiselle de la Vallière, de moitié plus belle a l'idée qu'elle avait empêché son royal amant de commettre une lâche action.

A trois heures du malin la cour partit. Fouquet, qui était venu recevoir Louis XIV à la porte, le reconduisit jusqu'à la porte. — Monsieur, dit le roi à son hôte en le quittant, je n'oserai plus désormais vous recevoir chez moi; vous y seriez trop mal lo^è.

Et Louis XIV revint à Fontainebleau, ne pouvant se consoler de l'humiliation que lui avait fait subir le surintendant, que par la résolution bien prise île le perdre.

Mais, pour arrêter impunément Fouquet, il fallait qu'il vendit sa charge de procureur général au parlement. A peine sortait-on des guerres civiles où la puissance de ce corps avait plus (l'une fois ébranlé le trône : faire faire le procès à un de ses principaux officiers par des commissaires, c'était blesser toute la compagnie; remettre le procès à la compagnie elle-même, c'était risquer de perdre sa vengeance. Louis XIV employa la ruse. Il lit a Fouquet non moins bonne mine qu'auparavant, et, comme l'époque des promotions à l'ordre du Saint-Esprit approchait, il répéta plusieurs l'ois devant le surintendant qu'il ne ferait aucun chevalier de ses ordres qui fût de robe ou de plume, pas même le chancelier de France, ni le premier président du parlement d« Paris, ni aucun des secrétaires d'Etat. Louis s'adressait à l'orgueil. L'orgueil comprit, et Fouquet, aveuglé par lui, vendit sa charge à M. de Harlay. Dès lors il ne fut plus question que du voyage de Nantes, que le roi pressa de tout son pouvoir. Douze jours après la féte de Vaux, c'est-à-dire le '29 août, le roi quitta Fontainebleau. Bien ne décelait le véritable motif du voyage, qui se lit avec une certaine gaieté, et dont le duc de Saint Aignan, premier gentilhomme de la chambre du roi. envoya, par ordre de Louis XIV, une relation en vers aux deux reines. En voici le commencer) rit. Les vers ne sont pas trop mauvais pour des vers de grands seigneurs :

P.ir un soleil .irJ.-nt tt beaucoup de pou -sicie. Entoure Je seigneur» et devint et derrière, Le plus brave d"< roi* comree le plu* cturmanl, Oull.. Ponta.n. ! If 11. piquant Iris-vertemcnt, de. U

Quelques jours avant son départ, le roi avait commandé Brienne de prendre la cabane (i) a Orleaus, et de descendre la Loire jusqu'à Nantes, où les états se tenaient, alin d'y arriver avant lui : la veille il avait vu Fouquet, qui avait la fièvre tierce et qui sortait de son arec* ; le pauvre surintendant commençait a soupçonner son sort — Pourquoi le roi va-t-il à Nantes? demanda Fouquet au jeune secrétaire d Etat; le savvz-vous, monsieur de Brienne? — Aucunement, répondit celui-ci. Votre père ne vous en a-t il donc rien dit? continua Fouquet. — Non, monsieur. — Ne serait-ce point pour s assurer de Bellc-Isle? — A votre place j'aurais cette crainte, et la croirais bien fondée. — Le marquis de Crequy m'a dit la même chose que vous, et madame Duplessis-Bellièvre m'en a dit autant que le marquis de l.iequv. Je suis fort embarrassé de prendre une bonne résolution Nantes, Belle isle I Nantes, Belle Isle! rcpéta-t-il plusieurs fois.

Puis continuant : — M'enfuirai-je ? dit-il; c'est ce qu'on serait peut-être bien aise que je fisse. Me cacherai-je? cela serait peu facile; car. quel prince, quel Etat, si ce n'est peut-être 1a république de Venise, oserait me donner sa protection ?.. Yons voyez ma peine, mon cher Brienne, dites-moi ou ecrivezmoi tout ce que vous entendrez dire de ma destinée, et surtout gardez moi le secret.

Puis il embrassa Brienne les larmes aux yeux. Brienne partit, comme nous l'avons dit, pour Orléans, où il s'embarqua dans le coche avec un commis de M. Jemi >. trésorier de l'épargne, nommé Pâlis, et avec son propre commis à lui, nomme Arùtte Comme ils arrivai m au-dessus d'Ingrande, Fouquet. accompagné de M. de Lyonne, son ami, passa sur un grand bateau a plusieurs rameurs et salua Brienne. Un instant après, parut un" second bateau allant du même train que te premier, où étaient Lelellier et Colbert. Alors, le commis de Brienne, montrant ces deux bateaux qui se suivaient avec autant d'émulation que s'il se disputaient le prix de la course : — Voyez vous ces deux bateaux? dit-il; eh bien ! l'un des deux doit faire naufrage à Nantes.

Les trois bateaux, c'est-à-dire celui de Fouquet. celui de Colbert et celui de Brienne, arrivèrent le soir même à Nantes, où ils ne précédèrent le roi que d'un jour. Le leudemaiu le roi y lit son entrée sur des chevaux de poste; il était accompagné de M. le Prince, de M. de Suint- Aignan, que nous avons déjà nommé, du duc de Gesvres, capitaine des gardes en quartier de Puyguilhem. le futur duc de Lauzun, qui commençait à entrer en faveur auprès du maître, et du maréchal de Villeroy.

DArlagnan, avec une brigade de mousquetaires, et Chavigny, capitaine aux gardes, avec sa companie. attendaient le roi à son arrivée : il descendit au château de Nantes, et trouva au bas de l'escalier rienne qui lui tint l'èlrier de son cheval. Il s'appuya alors sur le bras du jeune secrétaire pour monter, et lui dit en montant : — Je suis content de vous, Brienne, vous avez fait bonne diligence. Lrtcllicr est-il arrive? - Oui, sire, répondit Brieune. et M. le surintendant aussi; ils me passèrent à lu grande, et nous arrivâmes tous ici hier assez lard. — Voil i qui va bien. Dites à Boucherai de me venir parler.

Boucherai était intendant, pour Sa Majesté, des états de Bretagne. Brienne obéit. Louis XIV parla longtemps à l'oreille de l'intendant; puis, se retournant vers Brienne : - - Allez, lui dit-il, prendre des nouvelles de la santé de M. Fouquet, et revenez m apprendre comment il se trouve du voyage. — Sire, «lit Brienne, demain, si je ne me «rompe, est le jour de son accès - Oui, i,« !,. sa;-: eVt justement p-ur :ela que je lui veux parler aujourd'hui.

\i) Espèce dVcoclw.

Bricnne partit aussitôt, et trouva Fouquet à moitié chemin du château, où ii su rendait; il s'acquitta dt sa commission. — Bien ! dit Fouquet; vous voyez que je me rendais de moi-même près de Sa Majesté.

Le lendemain le roi envoya de nouveau Brienne chez le ministre : c'était son jour d'accès. Brienoe le trouva couché sur son lit, le dos appuyé a une pile de carreaux de damas verts; il tremblait la fièvre, mais paraissait fort tranquille d'esprit. — Éh bien I dit-il paiement au messager, que me voulez-vous, mon cher Brienoe ? — Je viens comme hier savoir, de la part du roi, comment vous vous portez. — Fort bien, à ma fièvre près ; j'ai l'esprit en repos et je serai demain hors d'inquiétude. Que dit-on au château et à la cour?

Brienne regarda fixement le ministre. — Que vous allez élre arrêté, dit-il. — Vous êtes mal informé, mon cher Brienne; c'est Colbert qui va être arrêté, et non pas moi. — En ètes-vous sûr? — On ne peut l'être plus : c'est moi qui ai donné des ordres pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé les ouvriers pour mettre la prison hors d'étal d'être insultée. — C'est bien, et je souhaite que vous ne vous trompiez pas.

Le soir, Brienne revint encore de la part du roi. Fouquet était mieux de corps et toujours aussi tranquille d'esprit. A son retour, Louis XIV, questionna longtemps le jeune secrétaire sur la santé du surintendant. - Mais â toutes ces questions, dit Brienne, je vis bien que le ministre était perdu, car le roi ne l'appelait plus Monsieur Fouquet. mais Fouquet tout court.

Enfin il termina par dire â Brienne : — Allez vous reposer; il faut que demain vous soyez a six heures du matin chez Fouquet et me l'ameniez, car je vais h la chasse.

Le lendemain, Brienne était â six heures chez le surintendant; mais celui-ci, prévenu que le roi voulait lui parler, était déjà près de Louis XIV. Tout se trouvait préparé pour l'arrestation, et le roi, sachant que le surintendant avait nombre d'amis â la cour, et entre autres son capitaine des gardes, le duc de Gesvres, avait chargé d'Artagnan, homme d'exécution, en dehors de toutes les intrigues, et qui, depuis trentetrois ans dans les mousquetaires, ne connaissait que sa consigne. En quittant le roi, c'est-à-dire vers les six heures et demie, et en traversant un corridor, Fouquet croisa M. de la Feuillade (1), qui était de ses amis, et qui lui dit tout bas : — Prenez garde, il y a des ordres donnés contre vous.

Cette fois Fouquet reçu l'avis sans le repousser. Le roi, si dissimulé qu il fût, lui ?vait paru étrange et surtout préoccupé ; aussi, à la porte, au lieu de monter dans sa chaise, monla-t-il dans celle d'un de ses amis, avec l'intention ds se sauver. Mais d'Artagnan, qui avait l'œil sur celle où il devait se mettre, ne le voyant pas venir, se douta de quelque chose, poursuivit la chaise étrangère qui prenait déjà une rue détournée, la rejoignit et arrêt» Fouquet. qu'il fit monter aussitôt dans un carrosse à treillis de fer, qui

avait été préparé d'avance. Puis, au bout d'un instant, on le fit entrer dans une maison où il pru un bouillon et où on le fouilla. Au moment de l'arrestation, Fouquet n'avait dit que ces mots — Ah I Saint- Mandé I Saint-Mandé I

Ce fut effectivement dans sa maison de Saint-Mandé que l'on trouva les papiers oui firent contre lui les principales charges. Quand Brienne revint, il rencontra Fouquet a la porte du château, dans sa prison roulante et entouré de mousquetaires. Brienne monta dans l'antichambre. Il trouva le duc de Gesvres qui se désespérait, non pas de ce qu'on eût arrêté son ami, mais de ce qu'un autre que lui l'avait arrêté. — Ali ! s'écriait-il, le roi m'a déshonoré. Sur son ordre j'aurais arrêté mon père, à plus forte raison mon meilleur ami. Est-ce qu'il soupçonne ma fidélité? Qu'il me fasse couper le cou, alors.

Dans le cabinet du roi était Lyonne, pâle et défait, comme un homme à demi-mort. Louis essayait de le

(1) Frtnçon d'Aubujfon, du* de U Feuillide.

consoler. — Monsieur, lui dit-il de manière à ce que Brienne l'entendit, les fautes sont personnelles; vous étiez son ami, je le sais, mais je suis content de vos services. Brienne, continuez de recevoir de M. de Lyonne mes ordres secrets. La disgrâce de Fouquet n'a rien de commun avec lui.

Le même jour, Fouquet fut conduit à celte prison d'Angers qu'il avait fait préparer pour Colbert, et Louis XIV partit pour Fontainebleau. La chasse du roi était faite.

En arrivant, mademoiselle de la Vallière, dans le transport du retour et dans le bonheur de revoir le roi, céda à l'amant : c'était la dernière résistance que Louis XIV devait éprouver dans son rovaume.

Ce qui venait de s'accomplir paraissait grave à tout le monde, mais était plus grave encore que les apparences; ce n'était pas seulement une haine royale qui, longtemps comprimée, se faisait jour, ce n'était pas seulement une grande fortune qui s'écroulait, ce n'était pas un nomme qui allait mourir inconnu dans quelque cachot obscur et ignoré; non : c'était la dernière lutte du pouvoir administratif contre le pouvoir royal, c'était plus que la chute d'un ministre, c'était la chute du ministérialisme. On sait tout le retentissement qu'eurent l'arrestation et le procès de Fouquet. Quoi qu'en dise la morose et méprisante expérience, celui qui sème les bienfaits ne recueille pas toujours l'ingratitude : Fouquet avait grand nombre d'amis; quelques-uns l'abandonnèrent certainement, mais beaucoup lui restèrent fidèles, et, pour l'honneur des lettres, madame de Sévignè, Molière et la Fontaine furent de ceux-là. Il y eut plus : ses partisans ne se bornèrent point à faire son éloge, ils attaquèrent son ennemi. On n'osait s'en prendre au roi, on s'en prit à Colbert. Colbert avait pour armes une couleuvre, comme Fouquet avait un écureuil, armes parlantes, que le hasard avait données à chacun d eux. On fit des boites à surprises; elles contenaient un écureuil, et, d'un double fond, s'élançait une couleuvre qui le piquait au cœur et le tuait. Ces boites, en un instant, furent a la mode, et l'inventeur fit fortune. De plus, comme c'était surtout parmi les gens de lettres que Fouquet avait ses amis, ce furent les gens de lettres qui attaquèrent Colbert avec le plus d'acharnement. Voici un des sonnets que l'on composa, contre le protégé de Mazarin, lequel, au reste, devait peut-être à cette protection posthume la majeure partie des haines qui le poursuivaient.

Ministre «Tare et lâche, esclave nulbeureux , Qui gémit tous le poids des afTtires publiques, Victime dévouée aux haines politiques, Fantôme respecté sous un titre onéreux,

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux Respecte de Fouquet les affreuses rtliques.

lit tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques.

Il tort plus d'un revers des mains de la fortune. Sa chute quelque jour te peut être commune.

Nul ne part innocent d'où l'on te voit monté

Carde donc d'animer ton prince à son supplice, Et, près d'sToir besoin de toute sa bonté, Ne le fais pas user de toute ta justice.

Puis on lit un léger changement aux armes de Colbert : c'était une couleuvre sortant d'un marais sur lequel un soleil darde ses rayons, avec cette devise : Ex sole et luto.

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