CHAPITRE XXXVIII
Griefs de Louis XIV contre le» ProTinees- Unies. — Projet d'alliance de la France avec l'Angleterre. — Madame Henriette négociateur. — Succès de ta mission. — Mécontentement de Monsieur. — Grief* de Madame contre ton mari. — L>chevalier de Lorraine. — Le roi prend fait et caute pour Madame. — Colère du due d'Orléans. — Maladie de Madame. — Elle «e croit empoisonnée. — Opinion de* médecins. — Progrès du mal. — Derniers moments de la princesse. — Conduite de Monsieur. — Visite du roi. — Mort de madame Henriette. — Le crime est dévoilé. — Indulgence du roi.
e traité d'Aix-la-Chapelle avait rapproché la France de lu Hollande, et la Hollande n'avait pas vu sans inquiétude les | grès d'un si dangereux voisin que Pétait Louis XIV. Elle ;i>ait raison de s inquiéter, car le roi de France ne cherchait qu un prétexte pour traiter en ennemis ses anciens alliés. Ce territoire factice conquis sur des marais et des dunes, cette formidable marine, qui faisait entrer dans les ports de l'Inde vingt vaisseaux hollandais contre un vaisseau français; ers arsenaux s'étendant d'un bout a l'autre du Zuiderzéc, tout cela tentai: trop fortement le roi, pour que Louis XIV, naturellement trèsfaible en pareille matière, ne succombât point à la tentation De leur côté, l'importance que les Hollandais avaient prise dans leur intervention entre la France et I Espagne leur avait exagéré leurs forces. Leurs presses mettaient au jour cinq ou six pamphlets par mois, dont deux ou trois pour le moins étaient dirigés contre la France. On frappait publiquement, a la Haye et à Amsterdam, des médailles où la majesté du roi de France n'était pas toujours respectée. Un de ces pamphlets disait que c'était aux Hollandais que l'Europe devait la paix, et que Louis XIV aurait élé vaincu si la Hollande ne fût venue I son aide en provoquant la signature immédiate du traité. Une médaille représentait le soleil pali et effacé avec cet exergue : In cmspectu meo itetittot (i ). Or, ce soleil nonpluribut impar, c'est-à-dire qui en valait à lui seul une foule d'autres, ce soleil qui devait acquérir des forces à mesure qu'il s'élevait dans le ciel, ce soleil, c'étaient les armes parlantes, c'était la représentation visible du grand roi. L'insulte était donc non-seulement patente, mats encore directe.
Toutes ces causes de guerre étaient bien petites et bien mesquines dans les cas ordinaires; mais t'w.À
(I) s La stisi s'est urriié d«T,u soi *
m LOUIS XIV ET SON SIÈCLE
lout ce qu'il allait dans le cas exceptionnel oo l'on se trouvait. La guerre, décidée d'avance dans l'esprit de Louis XIV, fut bientôt décidée dans le conseil. La première précaution à prendre dans une pareille entreprise, c'était de s'assurer la neutralité de l'Espagne et l'alliance de l'Angleterre. Le marquis de Villars fut envoyé à Madrid, pour faire comprendre au cabinet espagnol l'intérêt qu'il avait à l'abaissement des Provinces-Unies, ses ennemies naturelles. Quant au roi d'Angleterre, Charles II, ce fut un lout autre ambassadeur qu'on résolut de lui envoyer.
Louis XIV annonça un voyage à Dunkerque, et les courtisans furent conviés à ce voyage. Tout ce que le roi savait déployer de grandeur fut mis au jour à propos de cette circonstance : trente mille hommes précédaient ou suivaient sa marche. Toute sa cour, c'est-à-dire la plus riche et la plus grande noblesse d'Europe, les plus gracieuses et les plus spirituelles femmes du monde, l'accompagnaient. La reine et Madame avaient presque un rang égal, et derrière elles venaient immédiatement, dans la même voiture, spectacle inouï, les deux maîtresses du roi, madame de la Vallière et madame de Montespan, qui, quelquefois même, montaient avec le roi et la reine dans un grand carrosse anglais.
Madame était, en outre, accompagnée d'une charmante personne qui, elle aussi, avait ses instructions secrètes; c'était Louise-Renre de P.mankoêt, appelée mademoiselle de Keroualle. Elle avait été nommée, par Louis XIV, séductrice plénipotentiaire. Le rôle était important et la mission difficile : il fallait l'emporter sur sept maltresses connues, et qui jouissaient en ce moment, et toutes à la fois, du privilège fort couru a celte époque en Angleterre, de distraire le monarque des ennuis que lui causaient 1 embarras de ses finances, les murmures de son peuple et les remontrances de son parlement. Ces sepflnaîtresses étaient : la comtesse de Castelmaine, mademoiselle Stewart, mademoiselle Welles, fille d'Jionneur de la duchesse d'York, Nelly Gwyn, une des plus folles courtisanes du temps, miss d'Avys, célèbre comédienne, Bell Orkay la danseuse, et enfin, une Moresse nommée Zinga.
Toutes ces intrigues politiques et amoureuses se faisaient au grand dépit de Monsieur, qui pestait, jurait, se dépitait, rabrouait Madame,, comme dit Saint-Simon, mais ne pouvait rien empêcher. Monsieur était d'autant plus furieux, qu'on venait d'exiler son favori, le chevalier de Lorraine. Nous verrons plus tard quelle terrible catastrophe produisit cet exil. Mais le roi lit semblant de ne pas voir la sourde opposition qu'il faisait, ou, s'il la vit, il ne s'en inquiéta point, et Madame n'en partit pas moins le 24 ou le 25 mai pour Douvres, où elle arriva le 26. La négociation réussit au delà des désirs de Louis XIV . Charles trouva mademoiselle de Keroualle charmante, el moyennant quelques millions et la promesse faite par sa sœur que mademoiselle de Keroualle resterait en Angleterre, Charles promit lout ce qu'on voulut. Il esl vrai que de son côté il délestait fort la Hollande, dont les pratiques calvinistes mettaient éternellement tout son royaume en mouvement.
Mademoiselle de Keroualle resta en Angleterre, où le roi Charles II la fil duchesse de Portsmouth en 1673, et où le roi Louis XIV lui fit. la même année, don de la terre d'Aubigny, cette même terre qui avait élé donnée en U22, par le roi Charles VII, à Jean Stuarl, comme une marqué des grands el considérables services qu'il lui avait rendus dans la guerre contre les Anglais. Les services de mademoiselle de Keroualle étaient d'une autre nature; mais, comme ils n'étaient pas moins grands que ceux de Jean Sluarl, Louis XIV n'hésita point à leur donner la même récompense.
Un traité d'alliance entre Louis XIV et Charles II fut. eu conséquence, préparé. Il contenait onze articles, dont le cinquième, c'est-à-dire le plus important de tous, était conçu en ces termes : « Lesquels seigneurs rois ayant, chacun en son particulier, beaucoup plus de sujets qu'ils n'en auraient besoin pour justifier dans le monde la résolution qu ils onl prise de mortifier l'orgueil des états généraùx des Provinces-Unies des Pays-Bas el d'abaltrc la puissance d'une nation qui s'est si souvent noircie d'une extrême ingratitude envers ses propres fondateurs et créateurs de cette république, et laquelle même a l'audace de se vouloir ériger aujourd nui en souverains arbitres et juges de tous les autres potentats; il est convenu, arrêté et conclu que Leurs Majestés déclareront el feront la guerre, conjointement avec toutes leurs forces de terre et de mer, auxdits états généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, el qu'aucun desdits seigneurs rois ne
Sourra faire de Irailé de paix, de trêve ou de suspension d'armes avec eux, sans l'avis et le consentement e l'autre, etc., etc. » Les ratifications de ce traité devaient être échangées dans le courant du mois suivant. On conçoit avec quels honneurs fut reçue à Calais l'ambassadrice qui apportait de si riches nouvelles. On revint à Paris loul préparer pour la conquête; mais, avant qu'on se mît en rouie pour l'accomplir, une catastrophe aussi douloureuse qu'inattendue vint épouvanter la cour de France. Un cri poussé par Bossuet retentit par toule l'Europe : — Madame se meurt ! Madame est morte!
Remontons aux antécédents de cette mort si soudaine el si dramatique. Nous avons dit les jalousies et les plaintes de Monsieur à propos des galanteries de Madame. Il nous reste à dire les griefs de Madame contre Monsieur. 11 était impossible que deux frères se ressemblassent moins au physique et au moral que Louis XIV el son frère. Le roi était grand, avait les cheveux cendrés, un sir mâle et une haute mine, Monsieur était petit, il avait les cheveux el les sourcils noirs, les yeux de couleur foncée, le nez grand, la bouche trop petite el de vilaines dents. Aucun des amusements des hommes ne lui convenait; ou ne pouvait parvenir à le faire jouer à la paume, à lui faire faire des armes; excepté en temps de guerre, il ne montait jamais à cheval, el les soldats disaient qu il craignait plus le haie que la poudre, les coups de soleil que les coups de mousquet. Mais, au contraire, il se plaisait à se parer el à s'habiller, mettait du rouge, se déguisait souvent en femme, dansait comme s'il eût été une femme réellement, el n'avait, au milieu de toutes ces charmantes fleurs de beauté écloses à la cour du roi son frère, jamais élé accusé d'un de ces jolis péchés pour lesquels son frère avait si souvent besoin d'absolution.
Madame de Fieunes lui disait un jour : — Ce n est pas vous, monseigneur, qui déshonorez les femmes, ce sont les femmes qui vous déshonorent.
On parlait d'un pari qu'avait fait madame de Monaco, pari dont sa beauté lui rendait le gain facile auprès de tout autre homme, et que cependant elle avait perdu près de Monsieur.
En échange, si Monsieur n'avait pas de maîtresses, il avait des favoris. Ces favoris étaient le comte de Beuvron, le marquis d'Eftiat, petit-fils du maréchal, et Philippe de Lorraine Armagnac, chevalier de Malle, appelé ordinairement le chevalier de Lorraine. Ce dernier était le principal favori de Monsieur.
Le chevalier de Lorraine, né en 1643, était âgé de vingt-six ou vingt-sept ans. C'était, dit la princesse Palatine, deuxième femme de Monsieur, un drôle bien fait, et contre lequel on n'aurait rien eu a dire, si l'intérieur eût ressemblé au dehors. Madame était jalouse du chevalier de Lorraine bien autrement qu'elle ne l'eût été d'une maitresse : cette intimité de Monsieur avec un beau jeune homme dont les mœurs passaient pour être horriblement dissolues, la révoltait. Elle profila du degré de faveur où, d'avance, l'avaient mise les services qu'elle allait rendre au roi, pour lui demander l'exil du chevalier, exil qui lui fut d'autant plus facilement accordé, que Louis écoutait lui même avec impatience tous ces bruits que faisaient naître les singulières habitudes de son frère.
Le chevalier de Lorraine reçut donc l'ordre de quitter la France. A cette nouvelle, Monsieur commença par s'évanouir, puis il fondit en larmes, puis il vint se jeter aux pieds du roi; mais il n'en put rien obtenir. Alors, en proie au plus violent désespoir, il quitta Paris et alla s'ensevelir dans son château de Villers- Coterels. Mais Monsieur n'était point de nature à bouder longtemps; sa colère s'évapora en flamme et en tumée; Madame, contre laquelle surtout était soulevée celte colère, protesta qu'elle n'était pour rien dans l'exil du chevalier. Le roi offrit des dédommagements; Monsieur les accepta et revint à la cour le cœur gros encore, mais étouffant son chagrin intérieur. Il continua de vivre avec le roi et avec Madame comme il avait vécu jusque-là. Il avait suivi la cour à Dunkerque et amassé de nouveaux déplaisirs dans tout ce voyage. Madame, pendant son séjour en Angleterre, avait raccommodé Buckingham avec le roi, et Monsieur n'avait point oublié que Buckingham avait affiché d'une façon scandaleuse son amour pour celle qui allait devenir sa femme. Puis ce voyage lui avait encore donné un autre mjet de jalousie. Madame, disait-on, aurait, en Angleterre, écouté «l'une oreille peu sévère les galanteries de son neveu James, duc de Montmouth, fils naturel de Charles II, le même qui fut exécuté le 15 juillet i G85, pour rébellion contre Jacques H. Mais, hâtons-nous de le dire, ce bruit auquel Monsieur, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, ajoutait ou faisait semblant d'ajouter foi, n'avait jamais eu grande consistance à la cour
Enfin, comme nous l'avons dit. on était revenu du voyage de Flandre, et Madame, dans toute la joie du résultat de la négociation qu'elle venait de terminer d'une façon si habile, dans tout l'orgueil de la puissance que lui donnait ce résultat, tenait sa cour à Sainl-Cloud depuis le 24 juin, tandis que le chevalier de Lorraine était allé promener son dépit à Rome, d'où, selon toute probabilité, il ne devait pas revenir tant que Madame conserverait son crédit près du roi.
Le 29 juin, qui était un dimanche, Madame se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur, qu'elle trouva au bain. Elle causa longtemps avec lui, et, en sortant, entra chez madame de Lafayette; et, comme celle-ci s'informait de sa saute, elle lui répondit que celte santé était bonne, et qu'elle avait passé une excellente nuit. Puis elle remonta chez elle. Un instant après madame Lafayette, à son tour, monta chez la princesse. La matinée se passa comme d'habitude ; on vint la prévenir que la messe était p. été : elle alla l'entendre. Au relour elle passa chez mademoiselle d'Orléans, sa fille, dont un célèbre peintre d'Angleterre était occupé a faire le portrait. La conversation roula sur le voyage d'Angleterre, el la princesse fut fort gaie. En revenant elle demanda une tasse d'eau de chicorée. Ou la lui apporta ; elle la r-ul et dina comme d'habitude.
Après le dîner on passa chez Monsieur, dont le même peintre anglais faisait le porlrait. Pendant la séance Madame se coucha sur des carreaux, a' qui lui arrivait souvent, cl s'endormit. Pendant son sommeil, son visage se décomposa si étrangement, que madame de Lafayette, qui était debout près d'elle, s'en effraya au point qu'elle écrit dans ses mémoires : « Je fus surprise de ce changement, el je pensai qu'il fallait que son esprit contribuât fort a parer son visage, puisqu'il le rendait si agréable quand elle était éveillée, et qu'elle l'était si peu quand elle était endormie. J'avais tort néanmoins, ajoule-t-elle, de faire celte reflexion, car je l'avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l'avais pas vue moins aimable. »
Une douleur d'estomac réveilla Madame, et elle se leva avec un visage si défait, que Mousieur lui-même en fut surprise! s'en inquiéta. Elle passa au salon, où elle s'arrêta à parler avec Uoisfranc, trésorier de Monseigneur, tandis que Monsieur descendait pour aller à Paris. Sur l'escalier Monsieur rencontra madame de Mecklembourg et remonta avec elle dans le salon Madame quitta Boisfranc et alla au devant de l'illustre visiteuse. En ce moment madame de Gamache lui apporta, dans sa tasse particulière, de l eau de chicorée qu'elle venait de demander pour la seconde fois et que l'on tenait toujours prête dans l'antichambre. Madame de Lafayette en avait de son côté demandé un verre, et elle but de cette eau de chicorée en même temps que Madame.
La tasse destinée a Madame et le verre destiné à madame de Lafayette leur furent présentés par madame Gordon, dame d'atours de la princesse; mais, avant même que la princesse eût fini son verre et le tenant encore d'une main, Madame porta l'autre à son côté! en s'écrianl : — Ahl quel point de côté quel mal! je n en puis plus!
En prononçant ces paroles elle rougit excessivement; mais, presque aussitôt, elle pâlit d'une pâleur livide en disant : — Qu'on m'emporte I qu'on m'emporte ! je ne puis plus me soutenir.
Madame de Lafayette et madame de Gamache prirent la princesse sous les bras; elle marchait toute courbée et ne pouvait se soutenir. On la déshabilla ; pendant qu'on la déshabillait, ses plaintes redoublèrent et ses douleurs étaient si violentes, que, malgré elle, les larmes coulaient de ses yeux. A peine fut-elle au lit que les douleurs augmentèrent encore; elle se jetait de côté et d'autre, comme une personne prête à entrer en convulsions. On alla en toute haie quérir son premier médecin, M. Esprit; mais il dit que c'était une colique ordinaire et commanda les remèdes pratiqués en pareille circonstance, et cependant Madame continuait de crier que c'était un confesseur qu'il lui fallait et non un médecin, attendu que la chose était plus grave qu'on ne le croyait.
Monsieur était agenouillé devant le lit de la princesse, la malade le vil dans cette posture et lui jeta les bras au cou en s'écriant : — Hélas 1 Monsieur, tous ne m'aimez plus, et il y a longtemps ; mais cela est injuste, car jamais je ne vous ai trahi.
Cette voix avait un accent si lamentable que tous les assistants se mirent à pleurer.
Toutes ces différentes phases s'étaient succédé depuis une heure à peine Tout à coup Madame s'écria que cette eau qu'elle avait bue était sans doute du poison; qu'on avait peut être pris une bouteille
ftour Vautre ; qu'elle sentait qu'elle était empoisonnée, et que si on ne voulait pas qu'elle mourût, il fallait ui donner du rentre-poison. Monsieur était prés de Madame au moment où ce cri de douleur lui échappa ; il ne parut ni ému ni embarrassé, et dit fort tranquillement : — Il faut faire boire de cette eau à un cbien.
Madame Desbordes, première femme de chambre de Madame, s'approcha et dit que ce n'était pas sur un chien qu'il fallait faire cette expérience, que c'était elle qui avait préparé l'eau, qu'elle était sûre qu'aucune substance nuisible n'y était mêlée et que c'était à elle de donner la preuve de ce qu'elle avançait. Elle se versa en conséquence un verre de cette eau et but. On apporta alors de l'huile et du contrepoison. Sainte-Koy, premier valet de chambre de Monsieur, proposa de la poudre de vipère. Madame accepta, en lui disant : — J'ai confiance en vous, Sainte-Koy, et de votre main je prendrai tout.
Les drogues qu'elle avait prises provoquèrent des vomissements, mais des vomissements imparfaits, qui ne servirent qu'à la fatiguer, au point qu elle n'avait plus, disait-elle elle-même, la force de crier. A partir de ce moment. Madame se regarda comme perdue, et ne songea plus qu'à supporter ses douleurs avec patience. Depuis quelques instants déjà elle avait fait demander un prêtre. Monsieur dit à madame de
r n iant U téanii-, Madame *e coucha sur de* carreaux «t «'endormir — ftot '290.
Gamache de t.uer le pouls de la malade; elle obéit et sortit de la ruelle épouvantée, en disant qu'elle u'eo trouvait plus, et que Madame avait déjà les extrémités froides. Mais le médecin soutint toujours que c'était une colique, et déclara qu'il répondait de Madame.
Le curé de Sainl-Cloud était arrivé. On prévint la princesse de sa présence; elle le fit approcher de son lit, et, comme une de ses femmes la soutenait dans ses bras, elle ne voulut point permettre qu'elle s'éloignât et se confessa devant elle.
On avait déterminé de la saigner. Madame avait demandé que ce fût au pied; le médecin préféra que ce fût au bras. On craignit que cette détermination ne la contrariât; mais, sans aucune autre objection, elle dit qu'elle était prête à faire tout ce qu'on exigerait d'elle; que tout lui était iudifférent à celle heure, attendu qu'elle se sentait mourir.
Il y avait déjà plus de trois heures qu'elle était dans cet état et que le mal allait toujours empirant, lorsqu'arrivèrent deux médecins, Gucslin, qu'on avait envoyé chercher à Paris, el Vallot, qu'on avait envoyé chercher a Versailles. Aussitôt que la malade les vit, elfe leur cria qu'elle était empoisonnée, el qu'ils eussent à la traiter en conséquence. Les nouveaux venus l'examinèrent, puis se réunirent en consultation avec M. Esprit, el tous trois re\inrenl dire à Monsieur qu'il ne s'inquiétât poinl de la princesse et qu'ils répondaient d'elle. Mais Madame continua d'afhrmer qu elle sentait mieux sa souffrance que personne et qu'elle s'en allait mourant.
U y eut alors un mieux apparent, qui n'était rien qu'une plus grande faiblesse. Vallot s'en retourna à Versailles vers les neuf heures et demie, el les femmes demeurèrent à causer autour du lit de la malade. En ce moment l'une d'elles se hasarda de dire qu'elle allait mieux. Alors, avec celte impatience si pardonnabls à la personne qui souffre : - Cela est si peu véritable, dil-elle, que, si je n'étais pas chrétienoe, je me
tuerais. Il ne faut souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle, nais je voudrais bien que quelqu'un pût sentir un moment ce que je souffre, pour connaître de quelle nature sont mes douleurs.
Deux heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles les médecins, comme si Dieu les eût frappés d'aveuglement, attendirent un mieux qui ne venait pas, répondant d'elle et lui donnant, au lieu d antidote, un bouillon, sous prétexte qu'elle n'avait rien pris de la journée. Mais à peine eut-elle avalé le bouillon que les douleurs redoublèrent.
Au milieu de ce redoublement de douleurs le roi arriva. 11 avait plusieurs fois envoyé de Versailles afin de savoir de ses nouvelles, et, à chaque fois, Madame lui avait, sans qu'il en crût rien, fait répondre qu'elle se mourait. Enfin M. de Créquy, qui avait passé à Saint-Cloud en allant à Versailles, avait dit au roi qu'il la croyait réellement en grand danger, alors le roi l'avait voulu voir. Il était onze heures du soir lorsqu'il arriva La reine et la comtesse de Soissons étaient venues avec lui ; mesdames de la Vallière et de Montespan étaient venues ensemble. Le roi fut effrayé des ravages que le mal avait déjà faits, et, comme ou venait de changer la malade de lit, les médecins, qui virent alors son visage, commencèrent à douter de leur science. En conséquence, ils examinèrent Madame avec attention, tâlèrent les extrémités et les sentirent froides, cherchèrent le pouls et ne le trouvèrent plus. Ils dirent alors au roi que cette froideur et le pouls qui s'était retiré étaient une marque de gangrène, et qu'il fallait envoyer chercher le viatique.
On parla de faire venir un chanoine de grand mente, nommé le père Feuillet. Madame approuva ce choix et demanda seulement que l'on se hàlàt. Alors le roi, qui s'était éloigné du lit pour causer avec les médecins, s'en rapprocha. — Ah! Sire, lui dit Madame Henriette, vous perdez la plus véritable servante que vous ayez jamais eue et que vous aurez jamais. — Rassurez-vous, lui dit le roi, vous vous trompez, vous n'êtes point en si grand péril que vous dites; et cependant, je suis, je l'avoue, étonné de votre fermeté, que je trouve grande. — Oh ! Sire, reprit-elle, c'est fine je n'ai jamais craint la mort, mais seulement de perdre vos bonnes grâces.
Cette fermeté-là prouva au roi que l'auguste malade V avait aucun espoir. Il lui dit alors adieu en pleurant. — Adieu, Sire, dit-elle; la première nouvelle que vous aurez demain sera celle de ma mort.
Le roi sortit; on reporta Madame dans son grand lit. F-n ce moment un hoquet lui prit. — Ah! mousieur, dit-elle au médecin, c'est le hoquet de la mort.
En effet, les nfedecins déclarèrent qu'il n'y avait plus d'espérance.
Le chanoine qu'on avait envoyé chercher arriva; il parla a la malade avec austérité, mais il la trouva dans des dispositions qui laissaient l'austérité du prêtre loin de celle de la pénitente. Sur ces entrefaites arriva l'ambassadeur d'Angleterre. A peine Madame l'eut-elle aperçu, qu'elle reprit sa force pour lui dire de s'approcher, et elle lui parla du roi son frère : la convertation avait lieu en anglais; mais, comme le mot poison est le même dans les deux langues, il était facili aux assistants de deviner sur quel sujet roulait la conversation. Le chanoine craignit que celte conversation, qui pouvait éveiller des haines dans le cœur de la princesse, ne fût dangereuse à son salut. — Madame, lui dit-il, l'heure est venue de sacrifier votre vie à Dieu et de ne point penser à autre chose.
Madame fit signe qu'elle était prête à recevoir le viatiqu*, qu'elle reçut effectivement avec autant de courage que de religion. Alors Monsieur se retira à son tour; mais Madame le lit rappeler pour l'embrasser une dernière fois; après quoi Madame l'invita elle-même à s'en aller, lui disant qu'il l'attendrissait.
Les médecin* proposèrent un nouveau remède; mais Madame, avant de rien prendre, demanda l'extrême onction. M. de Condom (I) arriva comme elle la recevril; on l'avait envoyé prévenir en même temps ue M. Feuillet. Il lui parla de Dieu avec cette éloquence et cette onction qui paraissaient dans tous ses iscours; et, comme il lui parlait, sa femme de chambre s'étant approchée de Madame pour lui donner quelque chose qu elle demandait, elle dit en auglais à celte femme de chambre : — Quand je serai morte, donnez à M. de Condom l'émeraude que j'avais fait faire pour lui
Et comme, après celle interruption, il s'était remis à lui parler de Dieu, la malade se sentit prise d'une envie de dormir qui n'était rien autre chose qu'une défaillance ; mais elle s'y laissa tromper un instant. — Mon père, dit-elle, ne pourrais-je pas prendre un peu de repos- — Prenez, ma fille r répondit-il, et pendant ce temps je vais prier Dieu pour vous
Il lit effectivement quelques pas pour se retirer, mais Madame le rappela, disant qu'a cette fois elle sentait bien qu'elle allait expirer. A ces mots, M. de Condom se rapprocha et lui donna le crucifix, qu'elle haisa avec ardeur. Le prélat continuait à lui parler, et elle lui répondait toujours avec un jugement aussi sain que si elle n'eût pas été malade, jusqu à ce que sa voix s'aflaiblit. Alors, de ses mains mourantes, elle fixa, pour ainsi dire, le crucifix sur sa bouche; mais bientôt elle perdit ses forces comme elle avait déjà perdu la voix, et le crucifix, cessant d'être maintenu par ( ses mains, glissa près d'elle. Elle eut alors dans la bouche deux ou trois petits mouvements convulsifs qui se terminèrent par un soupir. C'était le dernier. Ainsi expira madame Henriette d'Angleterre, à deux heures et demie du malin, neuf heures après avoir ressenti les premières atteintes du mai
A peine Madame fut-elle morle, que cette accusation d'empoisonnement qu'elle avait portée tout haut à plusieurs reprises retenlit au milieu du silence funèbre, et que chacun s'enquit des circonstances qui pouvaient amener quelque éclaircissement
Or, voici les bruits qui se répandirent et auxquels s'attache, il faut le dire, une gravité devenue historique. Nous avons dit que l'eau de chicorée que prenait habituellement Madame se plaçait toujours dans l'armoire d'une des antichambres de son appartement. Cette eau de chicorée était dans un pot de porcelaine; près de ce pot étaient une tasse et un autre pot dans lequel était de l'eau ordinaire, pour le cas où Madame trouverait cette eau de chicorée trop amère. Le jour même où Madame mourut, un garçon, entrant à ( improviste, trouva le marquis d'Effiat occupé à cette armoire. 11 courut aussitôt à lui et lui demanda ce
[I tt -suet, c|ui n'éUil pis rnrore •îv&nie deVonji.
qu'il faisait là. - M,t foi! dit le marquis avec la plus grande tranquillité, je vous demande bien pardon, mon ami ; fron chaud, je crevais de soif, et, sachant qu'il y avait de l'eau la-dedans, je n'ai pu résister
au désir de boire,
Lr garçon continua île grommeler, et le marquis d'Efliat, tout en réitérant .ses excuses, entra chez Madame, où il causa pendant plus d'une heure avec les autres courtisans sans la moindre émotion.
Comme l'avait prédit Madame, la première nouvelle qu'apprit le roi en se réveillant, le 30 juin au matin, ce fut sa mort. Puis à cette mort vinrent se joindre tous ces bruits de la cause qui l'avait amenée, bruits qui. pour ainsi dire, flottaient dans l'air. Le roi les recueillit, écouta tout ce qu on disait du m.ir-
3uis d'Effiai, et, convaincu que le nommé Purnon, maître d'hôtel de Madame, était pour quelque chose ans cette catastrophe, il résolut de l'interroger. Louis était couché lorsqu'il prit cette résolution ; il se leva, appela M. de Brissac, qui était dans les gardes, lui commanda de prendre six hommes sûrs et discrets, d'aller le lendemain matin enlever Purnon dans sa chambre et de l'amener dans ses cabinets par les derrières. Cela fut exécuté comme le roi l'avait dit; puis on vint le prévenir, à l'heure indiquée, que l'homme en question attendait.
Louis se leva et se rendit aussitôt dans la chambre où était cet homme. Alors, renvoyant M. de Bri«sa<: et son ftisl de chambre afin de rester seul avec l'accusé, et prenant ce ton et ce visage qui n'appartenaient qu'à lui : — Mon ami, lui dit-il en le regardant des pieds à la tôle, écoutez-moi bien ; si vous m'avouez tout, que vous me répondiez la vérité sur ce que je veux savoir de vous, quoi que vous ayez fait, je vous pardonne et il n'en sera plus jamais question ; mais prenez garde à ne me pas déguiser la moindre chose, car, si vous le faites, vous êtes mort avant de sortir d'ici. — Sire, répondit l'homme tremblant et rassuré à la fois, c'est-à-dire tremblant de la menace et rassuré par la promesse ; que Votre Majesté m'interroge, je suis prêt à repondre. — Bien. Madame n'a-t-el!e pas été empoisonnée? — Oui, Sire. Le roi pâlit légèrement. — Par qui? demanda- t-il. — Par le chevalier de Lorraine, répondit Purnon.
— Comment cela se peut-il? il est hors de France! — Il a envoyé le poison de Rome. — Qui l'a apporté?
— Un gentilhomme provençal nommé Morel (T). — El savait-il la commission dont il était chargé ? — Je ne crois pas, Sire. — A qui a-t-il remis le poison? — Au marquis d'Effiat et au comte de Beuvron. — Quelle chose a pu les déterminer à ce crime? — L'absence du chevalier de Lorraine, leur ami, absence qui nuisait fort à leurs affaires, et la certitude que, tant que Madame vivrait, le chevalier ne reprendrait pas sa place près de Monsieur. — I si il vrai qne d'Effiat ait été vu par un garçon de chambre au moment où il accomplissait le crime? — Oui, Sire. — Mais comment, si l'eau de chicorée a été empoisonnée, les autres personnes qui ont bu de cette eau en même temps que la princesse n'onl-elles éprouvé aucune atteinte? — Parce que le marquis d'Effiat avait prévu ce cas, et empoisonné seulement la tasse de Son Altesse, dans laquelle personne ne buvait qu'elle. — El comment l avait-il empoisonnée ? — En frottant avec le poison ses parois intérieures. — Oui, murmura le roi, oui, cela explique tout.
Puis, faisant un effort pour rendre son visage plus sévère encore et sa voix plus menaçante : — Et mou frère, dit-il, savait-il quelque chose de tout ce complot?
— Et il attendit avec anxiété. — Non, Sire, répondit Purnon; aucun de nous trois n'était assez sot pour le lui dire ; il n'a point de secret, et nous aurait perdus.
A cette réponse, dit Saint-Simon, le roi fit un grand Ail f eonr.me un homme oppressé qui respire tout
d'un coup. — Voila, dit-il ce que je voulais savoir, mais m'en assurez-vous bien? — Je vous le jure, Sire, répondit Purnon.
Alors le roi, presque consolé de la perte de Madame par cette idée qne Monsieur n'y avait eu aucune pari, rappela M. de Brissac, et lui ordonna d'emmener Purnon hors du château, et, une fois là, de le laister libre.
11 ne fui point tiré d'autre vengeance de ta mort de cette charmante princesse, qui donnait le ton a toute la cour, et qui a laissé dans l'histoire de celte époque un souvenir si triste et si douloureux ; et même la lettre suivante prouve nue Monsieur, usant de son influence sur le roi, obtint bientôt, non-seulement le pardon, mais le retour de son favori
LETTRE DE M. DE MOXTAIGU A 11ILORD ABLIMGT0H.
* Mrlord, je ne suis guère en clal de vous écrire moi-mfmc, étant tellement incommodé d'une chute que j'ai faile en versant, que j'ai peine à remuer le bras et la main. J'espère pourtant de me trouver en état, dans un jour ou deux, de me rendre à Saint Germain.
« Je n'écrit présentement que. pour rendre compte à Votre Grandeur d'une chose que je crois pourtant que vous savez déjà : c'est que l'on a permis au chevalier de Lorraine de revenir à la cour, et de servir à t armée en qualité de maréchal de camp il).
a Si Madame a été empoisonnée, comme la plus grande partie du inonde le croit, toute la France le regarde comme son empoisonneur, et s'étonne avec raison que le roi de France ait si peu de considération pour le roi notre maîlre que de lui permet Ire de revenir à In cour, vu la manière insolente dont il en a loujours usé envers celle princesse pendant sa vie. Mon devoir m'oblige à vous dire cela afin que vous le fassiez savoir au roi et qu'il en parle fortement à 1 ambassadeur de Franee, s'il le juge à propos, car je puis vous assurer que c'est une chose qu'il ne saurait souffrir sans s- faire tort. *
Malgré cette lettre, le chevalier de Lorraine, non-seulement resla impuni, mais encore, s'il faut en croire Saint-Simon, il fut comblé de charges et de bénéfices. Pourtant, malgré tout cela, il mourut si pauvre, quoiqu il eût cent mille écus de revenus a peu près, que ses amis furent forcés de le faire enterrer. Sa mort, au reste, fut digne de sa vie. Le 7 décembre 1702, causant debout au Palais-Noval près de madame de Marè. gouvernante des enfants de M. le duc d'Orléans, il lui racontait qu'il s'était livré a la débauche toule la nuit. Mais, au moment ob il lui disait les plus grandes horreurs du monde, il fut frappé d'apoplexie, perdit aussitôt la parole, et peu de temps après expira