‹ Louis XIV et son siècleChapitre 43 sur 69 · CHAPITRE XXXFX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXFX

Louis XIV pt m 1 1 ■ j. : du Montespan. — Abandon de mademoiselle de la Valière. — Première prosses»* de la uouvellfavorite. — Mystère dont on entoure «on accouchement. — Naissance du duc du Maine. — Chute de Liuiuo : il e»t arrêté. — Il retrouve Fouijiiet dans la piiion de Pifrnerol. — Le jeune duc de l-on^ueville parait i la cour. — Ses liaisons avec h mar&hale de la F«srté —Madame de la Fcrté et ton mari. — La uiartchale cl son valet de chambre

- Venprancc du warûthal. — Le mankbal et la dame de compagnie. — Le duc de Lonpueville et le marquis d'ElTiat

— Le gu.t-apens. — Le coup de canne —Guerre contre la Hollande. - Passée du Rhin. — Mort du duc de LonçucvillL' - Son testament. — Etat du th«àlrc. — Retraite de mademoiselle du la Vdlitre.

Les nouvelles amours de Louis XIV avec madame de Montespan ne contribuèrent pas peu à faire prendre au roi la mort de madame Henriette avec cette indifférence qu'on lui a reprochée, au reste, dans toutes les circonstances pareilles 1 celles que nous venons de raconter.

Madame de Montespan était plus que jamais la favorite, cl la pauvre duchesse de la Vallière n'était plus gardée que comme on garde une esclave destinée à parer le triomphe d'une reine.

Rienlôl madame de Montespan se trouva grosse. Louis XIV n'eut aucun doute sur sa paternité. Depuis longtemps ta marquise avait rompu avec Lauzun, dont elle était devenue l'ennemie mortelle. M. de Moules-

Ean, qui avait voulu élever la voix, avait été brutalement exilé, et portait, dans ses terres, le deuil de son onneur. L'enfant de madame de Montespan était donc bien un enfant royal.

Cependant, quoique tout le monde sût ce qui se passait entre elle et le" roi, elle eut, ou feignit d'avoir confusion de l'état ob elle se trouvait, si bien qu'elle inventa une nouvelle mode fort avantageuse aux femmes qui voulaient cacher leur grossesse. Cette mode consistait à s'habiller comme les hommes, a la réserve d une jupe sur laquelle, à l'endroit de la ceinture, on tirait la chemise, que l'on faisait bouffer, le plus qu'on pouvait, et qui cachait ainsi le ventre.

Dès lors tous les courtisans abandonnèrent la duchesse de la Vallière pour passer du côté de madame de Montespan, et cela avec d'autant plus de facilité, que, toute préoccupée de plaire au roi madame de

(i) Ce passade est écrit en chiffres dan» U lettae orijnnak

la Valliére u avait jamais songé a se faire des amis. Aussi, un jour qu'elle se plaignait au maréchal de Grammont de l'abandon dans lequel elle se trouvait : — Dame! chère amie, lui répoudit celui-ci, pendant que vous aviez sujet de rire, il fallait faire rire les autres, maintenant que vous avez sujet de pleurer, les autres pleureraient...

Puis, comme c'était uu homme tort sceptique que le maréchal de Grammont, et qui croyait peu à l'amitié, a la reconnaissance, au dévouement, et, enfin, à ces vertus bourgeoises que la cour traite de niaiserie, il ajouta tout bas, sans doute par capitulation avec sa propre conscience : — Peut-être.

Le jour de l'accouchement venu, une femme de chambre de madame de Moutesp*n, dans laquelle le roi et elle avaient toute confiance, monta dans un carrosse sans armoiries, et s'en alla rue Saint-Aoloine, chez un accoucheur fort renommé à cette époque et que l'on appelait Clément, lui demandant s'il voulait venir avec elle pour accoucher une femme qui était en travail ; seulement, s'il consentait a la suivre, il fallait qu'il se laissât bander les yeux, aGn qu'il ne sût pas où on le conduisait.

Clément, à qui de pareilles propositions étaient faites à chaque instant, et qui s'était toujours bien trouvé de les avoir acceptées, accepta encore celle-ci, se laissa bander les yeux, monta en carrosse avec la femme de chambre, et se trouva dans un appartement superbe lorsqu'on lui permit d'ôter son bandeau.

Mais les remarques qu'il put faire sur la somptuosité de l'apparlement ne furent pas longues, car presque aussitôt une fille, qui était dans la chambre, éteignit les bougies, de sorte que I appartement ne resta plus éclairé que par le feu de (acheminée. Alors le roi. qui était caché sous un lideau du lit, lui dit de ne' rien craindre, qu'il était appelé pour exercer son ministère, et que ce ministère serait bien récompensé.

t Louise de Bourbon, iire-n>oi mes bollc*. » — I'.cb 50<>

Clément lui répondit qu'il était fort tranquille et ne craignait absolument rier,. Puis, s étant approché de Il malade, l'ayant lûtéc, et ayant vu que rien ne pressait encore : - Seulement, ajouta-t-il. je voudrais savoir une chose. - Laquelle? - Si je suis <k.ns la maison du bon I>.eu où il n est pas permis de boire ni de manger, on m'a pris au dépourvu, de sorte que j-i meurs de faim, el on me ferait grand plaisir de

me donner quelque chose. . . , » . ....

Le roi se mit à rire, et, sans attendre qu'aucune des deux femmes qui se tenaient dans la chambre obéit au dé>ii exprimé par le médecin, il alla lui-même à une armoire où il prit un pot de confitures qu il lui apporta, puis à une autre armoire où il prit du pain qu'il lui apporta encore.

Elément mangea d'excellent appétit; mais, après avoir mangé, il demanda si on ne lu. ^""f'MjM quelque chose à boire. Aussitôt le roi lui alla encore quer.r un verre et une bouteille, dont il lu ve.sa 3eux ou trois coups les uns après les autres. Après quoi, Clément se retournant vers le roi : - Bt vous, monsieur, lui dît il, ne boirez-vous pas bien aussi un verre de vin? - Non. dit le roi, je n il P«*f-- Tanl pis ! reprit Clément, tant pis ! la malade en accouchera moins bien, et si vous voulez qu elle soit délivrée promplement. il faut boire à sa sauté. I „...« YIV

En ce moment une douleur prit à madame de Monlespan. qui interrompit la conversation. Louis .\tv el l'accoucheur coururent à elle, le roi lui prit les mains et le travail commença; il fut rude quoique court, et madame de Monlespan accoucha d'un garçon. Alors le ro. versa de nouveau * boire à C émen puis comme il fallait que celui-ci vil l'accouchée pour reconnaître l état dans lequel elle se trouvait, Louis se re-

cach.i sons les rideaux. , , . ■ j.

Toul allait bien, et Clément, après s'élre assuré que la malade ne courait aucun risque, se laissa oe

nouveau bander les yeux et reconduire à sa voiture. En route, celle qui le condqisait lai mit dans la main ïne bourse où il y avait cent louis d'or. Clément ne sut que plus tard à qui il avait eu affaire, et raconta alors l'aventure telle que nous la consignons ici.

BossucL

Ce garçon qu'il avait aidé à entrer dans ce monde, était Louis-Auguste de Bourbon, duc dn Main qui fut. plus tard, appelé par Louis XIV à succéder à la couronne. Il elait ué le 31 mars 1670. On se rappelle ce que nous avons dit de Lauzun, de ses amours avec la grande Mademoiselle, et de

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l'union a laquelle le roi avait donné son consentement, qu'il retira ensuite. Revenons à lui poi r un instant, et disons quelques mois de la catastrophe qui le précipita du haut de son étrange fortune.

Rien n'avait paru changé aux manières du roi envers Laii7un, depuis l'ordre qu'il lui avait donne de ne plus songer à son mariage; tout au contraire, comme I.auzun, du moins en apparence, s'était résigné, et même assez tranquillement, à renoncer à celle alliance, le roi paraissait lui avoir rendu loutc son amitié. Pendant le vovage de Flandre même, qui rivait pour but de conduire Madame à Dunkciquc, M. de Lauzun. avait été chargé du commandement des troupes qui escortaient le roi. et il avait fait les fonctions de major général atec beaucoup de galanterie et de munificence. A son retour, chacun le supposait donc plus en crédit qne jamais.

Lauzun. tout le premier, croyait sa fortune parfaitement rétablie, oubliant qu'il avait pour ennemis Louvois et madame de Montespan : la favorite, ces' à-dire la femme la plus nécessaire aux plaisirs du prince; le ministre de la guerre, c'est-à-dire l'homme le plus nécessaire a l'ambition du roi. Tous deux se réunirent contre lui; chacun profila de l'occasion qui se présenta : l'une rappela les injures qu il avait dites, 1 autre le souvenir de l'épéc brisée; celui-ci l'insolence qu'avait eue le favori embastillé de refuser pendant quelques jours la charge de capitaine des gardes du corps, que le roi avait la bonté de lui offrir en échange de celle de grand maître de l'artillerie : celle -là fit valoir la spoliation des biens de mademoiselle. On prétendit que Lauzun, plein de procédés inconvenants pour son illustre, maîtresse, avail dit, lorsqu'on lui en avail l'ait reproche, que les filles de France voulaient être menées le bâton haut. On affirma au roi que ce petit gentillâire. de province avait un jour tendu sa jambe toute crottée a la petite-fille d'Henri IV, en disant : — Louise de Bourbon, tire-moi mes bottes. Enfin, tous deux agirent de telle sorte, qu'ils obtinrent du roi l'autorisation de faire arrêter 1 insolent el de le faire conduire dans une prison d État.

Toi;te l'année 1671 se passa dans les menées que nous venons de dire, sans que Lauzun s'aperçûl qu'il y eût rien de changé pour lui dans les manières du roi. Madame de Monlespan même semblait être complètement revenue à lui, et, comme Lauzunse connaissait foi i en pierreries, souvent elle lui donnait commission de faire monter les siennes. Enfin, un soir du mois de novembre, Tordre fut donné au chevalier de Fourbin. major des gardes du corps, d'arrêter M. de Lauzun. Il se transporta chez lui ; mais, le matin, madame de Montespan l'avait chargé d'aller à Paris pour s'entendre avec son joaillier sur certaine monture, et il n'était pas encore de retour. M. de Fourbin laissa un garde en sentinelle à sa porte, avec ordre de le venir avertir aussitôt que M. de Lauzun serait revenu. Une heure après, le garde vint avertir son major que celui qu'il étail chargé d'arrêler arrivait à l'instant même. M de Fourbiu posa aussitôt des sentinelles toul autour de la maison, puis il entra dedans, et trouva, fort tranquille auprès de son feu, M. de Lauzun, qui, du plus loin qu'il le vit, le salua et lui demanda s'il ne venait point le chercher de la part du roi. M. de Fourbin lui dit qu'il venait effectivement de la part du roi, mais pour le prier de lui rendre son épée, commission dont il s acquittait a son grand regret, mais que sa charge ne lui avail pas permis de refuser.

Il n'y avail pas de résistance a faire, l auzun demanda s'il ne lui était pas permis de voir le roi, t-t, sur la réponse négative de M. de Fourbin, il rendit à l'instant même son épee. Celle prompte obéissance aux ordres du roi n'empêcha point qu'il ne fût toute la nuit gardé à vue comme un criminel, el remis le lendemain aux mains de M. d Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, lequel, ayant pris les ordres de M. de Louvois, le conduisit d'abord à Pierre-Encisc et de là à Pignerol. où on l'enferma dans une chambre grillée et où on ne. le laissait parler à qui que ce fût.

Ce changement de fortune était si inattendu, la chute étail si profonde, l'ennui si cruel, que Lauzun fmitr par tomber malade, et cela assez dangereusement pour qu'on lui envoyât un confesseur. Ce confesseur était un capucin, à qui une longue barbe donnait un air des plus respectables; mais, comme le prisonnier craignait qu'on ne lui envoyât quelque espion, la première chose que fit Lauzun, quand le digne père s'approcha de lui, fut, pour s'assurer que ce n'était pas un capucin supposé, de lui tirer la barbe de lelle façon que le confesseur commença à jeter les hauts cris. Le moribond alors lui expliqua la chose, se confessa et guérit.

Une fois revenu à la santé, Lauzun, comme tous les prisonniers, n'eut plus qu'une idée, celle de la liberté. Il parvint à pratiquer un trou dans la cheminée; mais le trou ne lui présenta point d'autre avantage que de le mettre en communication avec d'autres captifs. Ceux-ci avaient eux-mêmes travaillé dans une espérance pareille, et ils étaient parvenus ù pratiquer un passage qui conduisait chez leur voisin. Go voisin était le malheureux Fouquet. qui, arrêté à Nantes, comme on se le rappelle, avait été conduit de Nantes à la Bastille, et de la Bastille à Pignerol

Fouquet apprit, par ses voisins, que le nouveau prisonnier était ce même petit Puyguilhcm de Lauzun, qu'il avait vu pointer autrefois à la cour sous la protection du maréchal de Grammont, et dans l'intimité de la comtesse de Soissons, d'où le roi ne bougeait â cette époque, et où il le voyait déjà d'un bon œil. Les prisonniers alors exprimèrent à Lauzun le désir de l'ex-surintendant, et I.auzun parvint à se hisser parleur trou et se trouva en face de Fouquet. Les deux compagnons, qui s'i laient connus, l'un au faite de sa fortune, l'autre à l'aurore de la sienne, renouvelèrent connaissance. La chute de Fouquet était connue de Lauzun comme de toute la cour; celui-ci n'avait donc rien â lui apprendre, mais il n'en était pas de même de I.auzun : tout ce qu'il pouvait dire était nouveau pour le pauvre reclus, enfermé depuis onze ou douze ans.

Aussi, quand Lauzun raconta sa fortune rapide et incroyable, ses amours avec la princesse de Monaco et madame de Montespan, sa puissance sur Louis XIV; sa scène à propos de sa grande maîtrise de l'artillerie, l'épee brisée, sa sortie triomphale de la Bastille comme capitaine des gardes, son brevet de générai de dragons et sa patente d 1 général d'armée, son mariage publié avec Mademoiselle, un instant approuvé par le roi, le mariage secret qui avait succédé à l'autre, avec donation des biens immenses que possédait la tille île Gaston, l ouquet cru' «m U malhf ur lui avait l'ait perdre la léte, el dtclan aux autres prisonniers

que leur compagnon était fou, de sorte que peu à peu, de peur que, dans un accès, il ne les compromit ou même ne les dénonçât, ils cessèrent tout commerce avec lui.

Cependant l'absence de Lauzun, qu'au temps de sa grandeur on n'aurait pas cru pouvoir remplncer, lui qui avait fait, surtout auprès des' femmes, une certaine sensation à la cour, était déjà presque oubliée. Un jeune et beau cavalier, qui avait sur Puyguilhcm l'avantage d'être prince, venait de faire son apparition a Versailles et y avait eu le plus grand succès : c'était ce jeune duc de Longuevillc, que nous avons vu venir au monde à I Hôlel-de-Ville, pendant ces beaux jours de la Fronde que nous avons racontés, et qui, à la mort de son père, arrivée en 1G6">, avait hérité de ses biens et de son titre.

Outre ces biens, oui étaient considérables, et ce titre, qui était illustre, le duc de Longueville était un jeune homme tout enannant. D'autres peut-être avaient une plus belle taille et un plus grand air; mais aucun n'avait, comme lui, celte grâce juvénile que les peintres mythologiques ont mise sur le visage d'Adonis : aussi ne parut-il pas plutôt à la cour, qu'aussitôt toutes (es femmes formèrent des projets sur sa personne. Mais celle qui s'y prit la première, et avec le plus de persistance, fut la maréchale de la Ferlé.

La maréchale de la Ferlé est trop célèbre dans la chronique amoureuse du temps, pour que nous n'en disions pas quelques mots. La maréchale de la Ferté était sœur de cette fameuse comtesse d'Olonne, dont Bussy Rabutin a consacré les débauches dans son Hisloire amoureuse des Gaules, et qui, à l'époque où nous sommes arrivés, était presque retirée du monde, étant, comme nous le disons, la sœur de la maréchale de la Ferté, qui avouait trente ans, et 4 qui on en donnait trente-huit; ce qui offre à tout esprit impartial un terme moyen de trente-quatre.

La maréchale eut de terribles aventures; nous en citerons une seule qui fit grand bruit dans le temps Quand le maréchal de la Ferlé l'avait épousée, on dit généralement qu'il venait d'entreprendre la plus audacieuse de toutes ses entreprises de guerre, attendu qu'à moins que la maréchale n'eût été changée eu nourrice, elle était d'un sang qui, comme celui de Phèdre, ne s'était pas encore démenti. Aussi le maréchal, qui passait pour un cavalier très-brutal, avait-il justifié sa réputation en la faisant venir le lendemain et en lui disant ces propres paroles : — Corbleu! madame, vous voilà ma femme, et vous ne doutez pas, je l'espère, que ce ne vous soit un très-grand honneur; mais je vous avertis que, si vous ressemblez à votre sœur madame d'Olonne et à une foule de vos parentes que je ne vous nomme pas, mais qui ne valent rien, vous y trouverez votre perte; ainsi, réfléchissez à mes paroles, et agissez en conséquence : comme vous agirez, j'agirai.

Madame de la Ferté fil la grimace; mais te maréchal fronça le sourcil, et il fallut se soumettre.

Cependant les emplois du maréchal l'appelèrent à la guerre; mais, en partant, il défendit absolument à sa femme de voir madame d'Olonne, craignant qu'une si mauvaise compagnie n'aidât à la corrompre; en outre, il l'entoura de gens qui étaieni tout dévoués à sa jalousie et que ce dévouement et l'argent dont il était pavé, faisaient passer par dessus le métier d'espion qu\ls avaient entrepris. Madame d'Olonne apprit la delense faite a sa sœur et entra dans une grande colère contre le maréchal de la Ferté, jurant qu elle s'en vengerait et de la seule vengeance digne d'elle, c'est-.i-dirc en le frappant du coup qu'il avait tant redouté. M. de ISeuvron, le même dont nous avons déjà parle à propos de la mort de Madame, était l'amant de la comtesse d I Olonne, ; il entra dans ses ressentiments, et tous deux préparèrent de compte à demi la vengeance promise.

Parmi son domestique, la maréchale de la Ferté avait un valet de si bonne et si parfaite tournure, qu'il semblait un homme de qualité. La comtesse d'Olonne jeta les yeux sur lui, et, un matin, le lit venir. De la conversation qu'elle eut avec ce garçon, il résulta qu'elle apprit, en eff it, qu'il était d'une bonne famille de province, et cachait son véritable nom pour qu'on ignorât dans son pays qu'il en avait été réduit à entrer en condition. Un jour que M. de Beuvron causait avec la maréchale": — Madame, lui dit-il, avezvous remarqué le garçon qui vous sert? — Lequel? demanda la maréchale. — Celui qui se fait appeler Etienne. — Qui se fait appeler!... — Oui, je sais ce que je dis : l'avez-vous remarqué? — Non. — Eb bien! remarquez-le et dites-moi ce que vous en pensez.

Le lendemain, Beuvron retourna vers la maréchale. — Eh bien? lui demanda-t-il. — Eh bien! dit-elle — Avez-vous fait attention à Etienne? — Oui. — El comment le trouvez-vous? — Fort au-dessus de son état, je l'avoue.— Je le crois bien, dit Beuvron; c'est un gentilhomme. — Un gentilhomme valet de chambre! - L'amour fait faire tant de choses. — Marquis... — C'est comme cela, maréchale; ce garçon était amoureux de vous et n'a trouvé qut ce moyen de s'approcher de l'objet de son amour.

I.a maréchale voulut prendre la confidence en plaisantant ; mais Beuvron s'aperçut, quelque chose qu'elle dit, nue sa voix était émue, et q"e, par conséquent, le coup avait porté. Il retourna donc vers la comtesse, à laquelle il raconta le su/cès de son entreprise. Aussitôt, de peur qu'une gaucherie du valet ne lui fit perdre le fruit d'une ruse qui paraissait si bien prendre, elle envoya chercher le prétendu gentilhomme et lui confia qu'elle avait découvert que sa sœur ne le délestait point, et que même le sentiment qu'elle éprouvait pour lui était tel, que. pour l'excuser vis-à-vis d'elle-même, elle eu était arrivée à se persuader que ce n'était pas un simple valet, mais un gentilhomme déguisé. Elle lui montra ensuite tout le bénéfice qu'il pouvait tirer de cette erreur, s'il élait assez adroit pour ne pas contredire celle qui avail un si vif désir de ne pas être détrompée.

Le garçon était habile. Le commencement du discours l'avait effrayé; mais la suite le rassura; il se rappela les manières de la maréchale à son égard, et il lui sembla qu'cii effet il était privilégié : il résolut de redoubler pour sa maîtresse de soins et de prévenances. Rien ne fut perdu pour la maréchale, qui, attribuant à l'amour les soins et les prévenances de son serviteur, se confirma de jour en jour davantage dans cette idée qu'elle avait affaire à un homme de naissance et non à un valet, et le pressa tant sur ce point, qu'il finit par prendre le nom d'un gentilhomme de son pays. Dès lors la maréchale cessa d'avoir aucune honte du sentiment qu'elle éprouvait et. comme elle n'était plus retenue par sa propre pudeur, mais seulement

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par le manque de hardiesse de son amant, elle résolut de lui offrir cette occasion qu'il ne savait pas faire naître ou dont il n'osait pas profiler.

La maréchale avait remarqué qu'Etienne aimait passionnément à toucher ses cheveux, qu'elle avait fort beaux, et deux ou trois fois elle s'était fait peigner par lui, quoiqu'il fût assez mauvais coiffeur; mais le bonheur qu'elle lui donnait avait fait passer la bonne maréchale sur les douleurs que lui causait son inexpérience. Un jour qu'elle était à sa toilette, elle l'envoya donc chercher sous prétexte de lui faire écrire quelques lettres sous sa dictée. Il vint; mais, au lieu d'une plume, elle lui mit un peigne à ta main. Le pauvre secrétaire, devenu coiffeur, comprit enfin la cause réelle qui l'avait fait appeler; il se souvint do rôle qu'il jouait, et, pour la première fois, devint pressant comme un gentilhomme. Nul ne sait ce qui se

Îiassa; mais Etienne et la maréchale restèrent une heure en léte à tête. Etienne sortit bien trois lettres a a main ; mais, dans le trouble où il était encore, il perdit une de ces lettres : elle fut trouvée et ouverte. L'adresse seule était écrite ; l'intérieur était blanc ; ce qui fit penser que, le secrétaire ayant eu si peu de besogne, l'amant avait dû en avoir beaucoup.

Le bruit revint à la comtesse d'Oloiine qu'elle était parvenue à son but; mats sa vengeance n'était pas satisfaite entièrement, tant que le maréchal ignorait son malheur. Une lettre anonyme fut écrite sous sa dictée par une main étrangère, et. comme le maréchal quittait Tannée pour se rendre à Paris, cette lettre lui fut remise sur la roule. D'abord, voyant une lettre sans signature et dont les caractères lui étaient ic connus, le maréchal n'y attacha point grande importance ; cependant, comme il se défiait tout naturellement de sa femme, à cause du sang dont elle était, il résolut, vrai ou faux, de mettre à profit l'avis qu'il avait reçu.

Pour arriver au but que se proposait le maréchal, la plus profonde dissimulation était nécessaire. Il rentra à Paris, la figure riante, et traita sa femme, qui ne l'avait pas vu revenir sans inquiétude, avec tant de tendresse, qu'elle ne conçut aucun soupçon qu'il pût être instruit de rien. Or, comme elle aimait fort son gentilhomme, et que. de son côté, celui-ci partageait grandement son amour, ils ne tardèrent pas à commettre quelques-unes -de ces imprudences qui ne permirent point au maréchal de douter que l avis qu'il avait reçu ne fût de la plus exacte vérité.

Sa première idée fut de faire assassiner son valet par les gens qui se rhargent d'ordinaire de ces sortes de commissions ; mais ces geus sont parfois fort indiscrets au moment de ta mort, et le maréchal résolut de faire sa besogne lui même, pour qu'elle fût mieux et plus secrètement faite. En conséquence, au lieu de témoigner aucun ressentiment & ce valet, il feignit, à son tour, de lui faire de grandes amitiés, tellement que bientôt, paraissant ne pouvoir plus s'en passer, il pria sa femme de le lui prêter pour aller avec lui en Lorraine. Arrivé à Nancy, il fit, au bout de quelques jours, semblant d'avoir une amourette dans les environs, et se rendit, avec son confident a une maison où il entrait seul avec mille précautions et d'oû il ne sortait qu'avec des précautions pareilles. Enfin, une nuit qu'ils revenaient à cheval tous deux, le maréchal laissa tomber sa cravache et pria Etienne de descendre de cheval pour la lui donner; mais comme le pauvre diable se baissait, obéissant à cet ordre, le maréchal tira un pistolet de ses fontes et lui lit sauter la cervelle. Après quoi, il revint tranquillement à Nancy, demandant a son logis si Etienne, qu'il avait envoyé, disait-il, chercher à deux lieues de là quelque argent qui lui ct.ul dû, n'était point de retour; et, sur la réponse négative, il se coucha en recommandai l qu'on le réveiliâl s'il rentrait. Le maréchal dormit jusqu'au lendemain, saus que rien troublât sou sommeil : Etienne n'était point rentré. Dans la journée, on retrouva le cadavre; mais on crut qu'il avait été assassiné â cause de l'argent qu'il rapportait, comme son maître l'avait dit, et le crime fut mis sur le compte de la garnison de Luxembourg, qui courait les champs.

Restait la maréchale ■ mais, pendant l'absence de sou mari, le marquis de Beuvron, ernignaui que la plaisanterie de la comtesse d'Olonne n'allât trop loin, l'avait prévenue. La maréchale, qui, dans un pareil moment, avait besoin de se faire des amis, fut si reconnaissante envers Beuvron. qu'il devint le sien, et de telle façon, que, tout en se préparant un allié contre le maréchal, elle accomplissait une vengeance contre sa sœur.

Le résultat de celte liaison de la maréchale avec le marquis fut de parer le coup qui. après avoir frappe le pauvre valet de chambre, s'apprêtait à frapper la maréchale. Or, voici de quelle façon s'y prirent les deux amants.

Beuvron connaissait une fille parfaitement belle et des plus adroites; il la tira de la maison où elle était, lui donna la mise simple et convenable d'une demoiselle de province, lui dicta son rôle et la plaça comme dame de compagnie chez la maréchale. Elle avait pour mission de se placer entre les deux époux, et de détourner, par l'amour, la colère du mari.

En effet, le maréchal à son retour fut tout d'abord frappé de la beauté de cette lille , il la fit venir pour lui demander qui elle était et comment elle se trouvait chez sa femme. Celle-ci lui répondit que la maréchale était sa bienfaitrice, l'ayant protégée depuis son enfance, et qVil y avait un mois, à peu près, la maréchale l'avait fail venir pour lui servir de dame de compagnie. Alors, et à ce propos, la rusée prolegée dil tant de bien de la maréchale à M. de La Ferté, et cela d une voix si douce, accompagnée d'un regard si charmant et si naïf à la fois, que le. maréchal, qui, de son côté, était de complexion fort amoureuse, sentit sa colère se fondre, et remit à plus lard une vengeance qui pouvait le faire prendre en inimitié par une fille qui avait une si profonde reconnaissance pour sa bienfaitrice. Mais là ne se bornait pas le rôle de l'adroite personne. Elle devait résister et elle résista. Le maréchal, aux prises avec cette vertu farouche, fit mille folies si publiques, que ce fut la maréchale à son tour qui se scandalisa, qui en appela à sa famille, à l'opinion du monde et presque au roi ; puis enfin, un beau matin, la jolie demoiselle de compagnie disparut en disant que, ne se sentant plus la force de résister, elle se retirait dans un couvent.

Le maréchal se mit en quête; mais il n'avait garde de retrouver l'objet de ses amours. Moyennant une bonne somme d'argent, la prétendue dame de compagnie avait consenti à s'expatrier, et était passée eu Amérique.

M. de la Ferlé, au bout de six mois de recherches, apprit tout il fit grand bruit de cet enlèvement, qu'il attribua à la jalousie de sa femme. Celle-ci ne s'en défendit aucunement. L'aveu les brouilla; mais la fantaisie du maréchal finit enfin par se passer, et il revint tout naturellement a une femme qui l'aimait à ce point de se porter, par jalousie, a une pareille extrémité. Depuis ce temps, le maréchal et sa femme avaient offert le modèle des bons ménages, le mari laissant toute liberté a sa femme, et la femme profitant de cette liberté. Or, c'était cette bonne maréchale qui s'y était prise à temps pour avoir près du beau duc de Longueville la primauté sur toutes les femmes de la cûur. Le duc était jeune et ardent, l'air de la cour était aux intrigues amoureuses, et, quoique la maréchale eût près du double de son .'tue. il ne lit pas le cruel. Seulement il posa ses conditions, et une de ces conditions fut que tout autre adorateur que lui serait congédié.

Le marquis d'Effîat, le même qui avait reçu le poison des mains du chevalier de Lorraine, et qui en avait frotté le verre de Madame, faisait à la maréchale une cour très-assidue, et se croyait tout près de réussir, lorsqu'il reçut notification de se retirer. C'était un homme brave, quoiqu'il n'aimât point la guerre; adonné a ses plaisirs, et si têtu, à l'endroit de l'amour surtout, que lorsqu'il s'était mis, pour quelque femme que ce fût, un désir en tête, il fallait que ce désir fût accompli. Il trouva de la dureté dans le congé qu'il recevait, se douta qu'il venait de la part de quelque rival, et reconnut que ce rival était le duc -de Longueville.

Le duc de Longueville était prince, prince du sang de Valois, c'est-à-dire d'un sang qui avait régné sur la France. Il était difficile de tenter une affaire avec lui sans s'exposer à d'étranges suites. D'ailleurs, placé si haut, répondrait-il â la provocation d'un simple gentilhomme. N'importe, le marquis d'Effiat n'en résolut pas moins de tout tenter pour arriver à son but, qui était de croiser l'épec avec I homme qui lui avait valu cette insulte de lui faire fermer la porte de la maréchale. Il guetta le duc, mit des espions en campagne, se créa de6 intelligences dans la maison même, et bientôt fut averti d'un rendez-vous. D'Effiat s'embusqua en personne pour s'assurer de la vérité du rapport. Il vit entrer d'abord le duc, puis la maréchale, et enfin, pour qu'aucun doute ne lui restât, il les vit sortir ensemble,

Le lendemain, à la promenade, d'Efliat s'approcha du duc, et, se penchant à son oreille : — Monseigneur, lui dit-il, je suis fort curieux. — Dites, et, si c'est en mon pouvoir, je tâcherai de contenter votre

curiosité. — Ce serait de vous voir l'épée â la main. — Et contre qui t — Contre moi. — Ah ! pour ceci, monsieur, répondit froidement le duc, je suis fâché de vous dire que c'est impossible, étant habitué I n'accorder cette faveur qu'à mes égaux, ou tout au moins, comme mes égaux sont rares, â des gentilshommes •Jont je connaisse au moins les ancêtres jusqu'à la cinquième génération.

Ce reproche fut d'autant plus sensible au marquis d'Efliat, que l'on n'avait point grande opinion de sa noblesse. Cependant, comme il y avait beaucoup de monde au lieu où la chose se passait, il se retira sans rien dire de plus et sans donner aucun soupçon de ce qu'il avait dk. Mais, un soir que le duc était sorti seul en chaise, et que d Effiat en avait été prévenu par ses espions, il alla se poster sur le chemin du prince, tenant d'une main sa canne et de l'autre son épée, et lui criant que, s'il ne sortait pas, il H traiterait, non pas en prince, mais en homme qui refuse de donner satisfaction à un autre homme.

Le jeune duc était brave ; il vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer, il voulut faire face à l'ennemi, si inférieur qu'il lui fût en qualité ; il donna donc Tordre d'arrêter sa chaise, *l sauta à terre. Mais, avant qu'il eût tiré l'épée du fourreau, d'Efliat s'était jeté sur lui et lui avait donné plusieurs coups de canne. A cette vue, les porteurs sautèrent sur les bâtons de la chaise, et se mirent, malgré les cris du prince , qui en voulait tirer une autre vengeaute, en posture d'assommer d'Effiat, qui prit la fuite et disparut dans la nuit

Le désespoir du duc fui grand. Il défendit à ses porteurs de dire un seul mot de l'aventure ; et. certain du silence de d'Eiïiat, qu'une révélation de ce genre eût envoyé à la Bastille, il ne s'en ouvrit qu'à un de ses amis, qui lui dit qu'il n'y avait rien à faire que de se venger de son adversaire par un guet-apens pareil a celui dont il avait été victime ; seulement, au lieu de bâtons, il voulait qu'on se servit de poignards, et que d'Effiat demeurât mort sur la place. C'était un de ces conseils comme on en donnait et comme on en ac ceptait encore à cette époque, et le duc se préparait à le mettre à exécution, lorsque, par bonheur pour d'Efiiat. le duc de Longueville reçut l'ordre de se préparer à suivre le roi dans la guerre qu'il allait taire aux Hollandais.

En effet, le moment de se mettre en campagne était venu. Les Hollandais avaient vu avec épouvante les immenses préparatifs dont nous avons parlé. Louis XIV cl son ministre de la guerre. Louvois, déployaient une incroyable activité pour préparer l'expédition contre la Hollande. Toute la noblesse avait été convoquée : chaque château, comme au temps des guerres féodales, avait fourni son seigneur et sa suite tout armés et tout équipés. Cent dix-huit mille hommes étaient sur pied ; cent bouches à feu, muettes encore, se tenaient prêtes à tonner. Au milieu de ces troupes nationales, on reconnaissait, à leur costume, trois mille Catalans, portant en baudouliére leurs manteaux bariolés, et leurs légers mousquets, excellents tireurs, admirables partisans; puis deux régiments savoyards, un de cavalerie, un d'infanterie; dix mille Suisses, non compris dans les anciens enrôlements ; des reitres, des Allemands, des Italiens, restes de ces vieilles bandes de condottieri, qui vendaient leur sang à qui voulait l'acheter ; et tout cela sans compter un peuple de volontaires, de partisans, de carabins, qui, considérant déjà la Hollande comme une riche proie, voulaient se mêler à la curée, pour en tirer chacun son lambeau. Ajoutez à cela des généraux comme Condé, Turenne. Luxembourg et Vauban. En outre, et pendant ce temps, trente vaisseaux de haut bord se joignaient à la flotte anglaise, déjà forie de cent voiles, et commandée par le duc d'Yorck, frère du roi. Cinquante millions, qui en feraient cent huit ou cent dix de nos jours, furent engloutis dans ces préparatifs.

Les états généraux consternés écrivent à Louis XIV, lui demandant humblement si ces grands armements étaient faits contre eux, s'ils l'avaient offensé, et, s'ils avaient eu ce malheur, quelle réparation il exigeait. Louis répondit qu'il ne devait de compte à personne, et ferait de ses troupes tel usage que demanderait sa dignité. Dès lors ils virent bien qu'il n'y avait plus de doute, et que c'était eux qne le roi menaçait.

Il fallut songer à se faire une armée et à lui donner un général. On réunit vingt-cinq mille hommes à peu

firès , on leur donna pour maréchaux de camp le général allemand Wurtz et le marquis de Montbas, réugié calviniste, et l'on élut pour général en chef le prince d'Orange.

Guillaume d'Orange, celte grave et sombre figure qui, du jour où elle atteindrait toute sa hauteur, devait étendre son bras sur la couronne d'Angleterre et projeter son ombre jusque sur le trône de France, était loin encore, à celle époque, de laisser soupçonner aux plus prévoyants l'importance qu'elle prendrait plus tard dans l'histoire. Eu effet, Guillauae, par sa position, qu'il devait à sa naissance, chef du parti féodal hollandais, était, au moment ou nous sommes parvenus, un jeune homme de vingt-deux ans, faible de corps, mélancolique d'esprit, taciturne et froid comme son aïeul, mais n'ayant jamais vu ni sièges ni bataille, ce qui faisait qu'on ne pouvait savoir encore s'il était brave soldat et habile général. Ceux qui le connaissaient intimement, mais le nombre ée ceux-là n'était pas grand, disaient qu'il avait un caractère actif, perçant et ambitieux, un courage flegmatique, persévérant cl fait pour l'adversité, presque de la répulsion pour les plaisirs et pour l'amour, mais, tout an contraire, le génie de ces sourdes menées qui conduisent au but par des voies souterraines et obscures. C'était, comme on le voit, tout l'opposé de son royal ennemi Louis XIV.

Le roi se mil en campagne à la téte de sa maison et de ses plus belles troupes, composant à peu près trente mille hommes, que Tureaue commandait sous Ini. Lu prince de Condé s'avançait, de son côlé, avec une armée uon moins forte; enfin Luxembourg et Chamilly commandaient aussi des corps qui pouvaient le rejoindre au besoin. On commença par faire ou même temps le siège de quatre villes : Rbinberg, Orsoy, Wesel et Burick ; le rot en personne assiégeait celle de Rhmberg. Toutes quatre furent prises en un tour de main, et la première nouvelle qui partit de l'armée pour i'aris fut la nouvelle simultanée de quatre victoires. Toute la Hollande s'attendait à être subjuguée de la même façon dès que le roi aurait passé le Rhin. Le prince d'Orange avait d'abord fait tracer des lignes au delà du fleuve, mais ces lignes faites, il avait reconnu l'impossibilité de les défendre, et il s'était rejeté en Hollande pour revenir sur la rive opposée avec tout ce qu'il pourrait réunir de troupes. Mais la rapidité des marches du roi le trompa : Louis arriva au bord du Rhin lorsqu'on le croyait encore occupe devant les villes qu'il assiégeait. Une espèce de conseil de guerre présidé par le roi, et composé de Condé et de Turenne. s'assembla. Le passage fut décidé à l'unanimité et sans retard; il s'agissait de couper toute communication entre la Haye et Amsterdam, afin d'en finir avec le prince d'Orange, le général Wurtz et son armée. Quant au marquis de Montbas, il s'était retiré avec les quatre ou cinq régiments qu'il avait sous ses ordres, disant qu'il ne pouvait pas combattre contre une armée commandée par le roi de France en personne.

Tout ce qui resia donc de troupes ennemies pour s'opposer au passage décrété, fut le feld-maréchal Wurtz avec quatre régiments de cavalerie et deux d'infanterie.

Il avait d'abord été résolu qu'on passerait le Rhin sur un pont de bateaux ; mais des paysans informèrent le prince de Condé que la sécheresse ayant fort diminué le fleuve, il y avait, près d'une vieille tour nommée Toll-Huys, un gué qui devait être praticable. Condé demanda un officier de bonne volonté pour souder ce gué. Le comte de Guicbe s'offrit : depuis la mort de Madame il ne cherchait qu'une occasiou pour se faire tuer. Le comte revint, annonçant qu'effectivement, à l'exception d'une vingtaine de pas pendant lesquels les chevaux seraient obligés de nager, dans tout le reste dn passage on'turait pied. H fut

décidé, en conséquence, que le lendemain l'armée passerait le Rhin au gué indiqué.

Le camp était à six lieues du fleuve. On partit la nuit à onze heures, et le lendemain, à trois heures du matin, 1 on se trouva sur la rive, a l'endroit désigné. Quelques régiments seulement, du cù.t de l'ennemi, s'apprêtaient, comme nous l'avons dit, à disputer le passage. Le comte de Guiche, qui avait sondé le gué et répondu de tout, s'élança le premier; le régiment de cuirassiers de Revelle suivit et s'enfonça graduellement dans le fleuve ; puis les gentilshommes volontaires s'élancèrent à leur tour. Le roi fil mine de les suivre à la téte de sa maison, mais Gondé l'arrêta. Le prince avait la goutte et comptait passer en bateau. Or, il ne pouvait point passer en bateau, si le roi passait a la nage.

Ce fut, de la part du roi, une grande faute que de ne point suivre sa première idée. S'il eut passé le Rhin en ce moment, et il n'y avait pas grand danger à courir, le monde tout entier célébrait ce passage comme une merveille, et, ainsi que le dit l'abbé de Choisy, Alexandre et son Granique n'avaient plus qu'à se cacher ; mais il céda à la voix du prince, et peut-être aussi à ce sentiment de la conservation qui parle au fond du cœur de l'homme le plus brave ; et, tout eu se plaignant de sa grandeur qui l'attachait au rivage (1). il y resta.

Cependant l'armée passait; quelques cuirassiers seulement avaient été entraînés par le courant et se noyaient avec teurs chevaux, tandis que le reste des troupes continuait son chemin. Le prince de Condé, a 1011 tour, se mit dans un bateau. Au moment où le bateau quittait la rive, il entendit une voix qui criait : — Attendez-moi, mon oncle, attendez-moi, ou, mordieul je passe :\ la nage!

Condé se retourna et aperçut son neveu le jeune duc de Longueville, qui accourait ventre a terre. II était allé en partisan du rôté d'Issel ; en arrivant au camp, il avait appris le départ du roi, et, sans prendre d'autre temps que celui de changer de cheval, il arrivait à toute bride. Le prince, en voyant le cheval de son neveu ainsi soufflant et fatigué, eut peur qu'il n'eût point la force de lutter contre le courant, et. revenant au bord, il prit avec lui le jeune homme et son lils le duc d'Enghien. Fuis oo ordonna aux rameurs de faire force de rames, afin d'arriver des premiers.

Quelques cavaliers hollandais seulement étaient venus au-devant de nous jusqu'au tiers du fleuve, mais ils n'échangèrent même pas un coup de pistolet et se retirèrent afin de* tenir sur la rive. En effet, il y eut en abordant une mêlée a un instant, et, presque aussitôt, l'infanterie hollandaise mil bas ses armes et demanda la vie. Le jeune prince de Longueville, irrité de ce peu de résistance qui lui enlevait l'occasion de se signaler, s'élança sur la ligne hollandaise eu s'écriant : — Non! non I point de quartier pour cette canaille I

Et, en disant cela, il tira un coup de pistolet qui tua un officier. Aussitôt, l'ennemi, perdant tout es-

Soir, reprit ses armes, et fit sur les troupes du roi une décharge à bout portant qui tua une vingtaine hommes. Le duc de Longueville tomba roide mort : une balle lui avait traversé la poitrine. Ainsi périt, au début de sa vie, ce malheureux prince, à qui les destins semblaient cependant promettre une longue carrière de bonheur et de gloire.

En même temps, un capitaine de cavalerie, nommé Ossembrœk. courait au prince de Condé, qui, sortant de son bateau, niellait le pied à l'étrier, el lui appuyait le pistolet sur la poitrine. Condé écarta vivement le canon avec son bras; mais, dans le mouvement, le coup partit et la balle lui fracassa le poignet. Alors les Français, irrités de la blessure du prince et de la mort du duc, firent main basse sur les Hollandais, qui commencèrent à fuir de tous cotés.

Deux heures après ou reporta sur l'autre bord le corps de M. le duc de Longueville. Il était attaché sur un cheval, pour que le courant ne le pût point emporter, la téte d'un cité, les jambes de l'autre. Des soldats lu^vaient coupé le petit doigt de la main gauche pour lui culever un diamant. Sa mort produisit une grande sensation à Paris, et il fut fort regretté de tout le monde, excepté de d'Eftiat, qui avait quelques soupçons du sort que le prince lui réservait.

Le roi passa le Rhin sur un pont de bateaux. Laissons Louis poursuivre la folle cooquéte qu'il avait entreprise par orgueil el qu'il abandonna par ennui, et revenons à Versailles.

En faisant l'inventaire des papiers du duc de Longueville, on trouva un testament. Il y léguait, entre autres choses, cinq cent mille livres à un fils qu'il avait eu de la maréchale de la Ferlé. Le legs fil grand bruit, comme on le pense bien. La maréchale craignit d'abord que son mari ne se fâchât, mais le roi intervint. Dès lors il rêvait la légitimation des enfants qu'il avait eus et pouvait encore avoir de madame de Montespan. L'enfant que laissait le duc de Longueville allait lui rendre un grand service : il faisait planche pour l'avenir. Il envoya en conséquence au parlement de Paris Tordre de légitimer le fils du duc de Longueville sans qu'il fût besoin de nommer sa mère ; ce qui ne s'était jamais fait, ce qui était contre les lois du royaume, et ce qui se fil cependant, sans que le parlement se permît la moindre remontrance.

Ce fui pendant la période qui vient de s'écouler que furent représentés le Misanthrope (vendredi, 4 juin 1666); Attila (février 1667); Andromaque (10 novembre mêipe année); Aniphitrijon (janvier 1668); CAvare i9 septembre même année); les Plaideurs (novembre mène année); Tartufe (5 février 1669), Britannicus (15 décembre même année) ; le Bourgeois gentilhommt (14 octobre 1670;, et eufin Bujazet (5 janvier 1672).

Un événement de quelque importance se rattache à la première représentation de Britannieus. Louis XIV y assistait. Les vers suivants le frappèrent comme un reproche :

Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle i guider un dur dans li carrière, A disputer de* prix indignes de «c* mains.

A se donner lui-même en specUele aux Romain».

(1) BoiJeau, Épltro »ur 11 u.i>>.ig lu P.liin.

A partir de ce moment, il se promit â lui-même de De plus danser dans les ballets, et se tint parole.

Coite même année 1672, la Vallière avait encore tenté de quitter ta cour, et s'était retirée une seconde fois à Chaillot. Colbert alla l'y chercher de la pari de Louis XIV. La première fois il y était allé lui-même. Ce ne fut, en effet, que deux ans plus tard que la Vallière, abreuvée de chagrins de toute espèce, obtint de se retirer aux Carmélites du faubourg Saint Germain, à Paris, où elle prit l'habit de religieuse, à l'âge de trente ans, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, et où elle mourut le 6 juin 1710, âgée de soixanie-cinq ans. En se retirant du monde, la pauvre délaissée prit congé du roi par les vers suivants :

Tout te détruit, tout passe, et le cœur le plus tondre Ne peut d'un même objel se contenter toujours. Le pane n'a point eu d'éternelles amours, Et les siècles futurs n'en doivent point attendre.

La constance a des lois qu'on ne veut point entendra. Des désirs d un grand roi rien n'arrête le cours; Ce qui pUit Aujourd'hui déplaît en peu de jours :

Son inégalité ne se saurait comprendre. I

Louis, tous ces défauts font tort i vos vertus . Vous m'aiuiies autrefois, et vous ne m'aimes plus!... Mes sentiments, hélas I diffèrent bien des vôtres

Amour, à qui ji» dois et mon mal et mon bien,

tjue ne lui donniez-vous un cœur comme le mien?...

On quo n iwisu fait le minn comme les autres '

Uotttfl écarta le canon, mais lu coup partit et lut fracassa le poignet — Page 31 1.

Encore un mot sur le comte d* Guiche. et tout sera fini avec te beau et poétique jeune homme. Le comte de Guiche, après le passage du Rhin, dont il fut le héros, continua la campagne, risquant â chaque affaire sa vie, dont les balles et les boulets ne voulaient point. Puis il revint à la cour comblé de gloire et plus à la mode que jamais. Le roi, qui lui avait pardonne ses amours avec Madame Henriette, et qui avait oublié le scandale que ces amours avaient causé, le reçut à merveille. Mais, dit l'auteur des mémoires du maréchal de Grammont, il avait trouvé le secret de gâter toutes si s qualités par une présomption qui n'était ni permise ni â sa place, car il voulait maîtriser toujours et décider souverainement de tout, lorsqu'il convenait uniquement d'écouter et d'être souple; ce qui lui attira une envie générale, et enfin une sorte d'èloigncincntde la part du roi, qui lui tourna la téte et ensuite lui donna la mort, car il ne put tenir â tant de dég t'its réitérés. Le fait est que le comte de Guiche mourut de chagrin le 29 novembre, à Creuunach, dans le p. humât du Rhin. Il était âgé de trente-ciw] ans

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