‹ Louis XIV et son siècleChapitre 53 sur 69 · CHAPITRE XLMII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLMII

fotbciu'ui, sou polirait, yun oractére, se» dcbaïubes, sa mort. — ChamilUrt, on.'nie singulière ic sa fortune tin

de Jacques II — Ses derniers moments. — Jugement sur ce roi. — Déclaration de Louis XIV. — Conduite de Guillaume III — Dernière maladie de ce prime. — Son caractère. — L'Uomm* au matqi* dt fer. — Son histoire. — Recherches à «on sujet. — Conjecture de l'auteur.

L'année 1701 s'ouvrit par la mort de Louis-François-Marie Letellier, marquis de Barbezieux, secrétaire d'Etat de la guerre. C'était, comme on se le rappelle, le fils de Louvois; mais, tout au contraire de son père, il était soutenu contre la répugnance du roi par une certaine affection que lui portait madame de Maintenon, pour laquelle il avait toujours eu beaucoup de déférence et de respect.

Barbezieux était un homme de haute mine, d'une physionomie agréable, forte et pleine d'esprit. C'était à la fois un visage mâle et gracieux, une organisation remplie d'activité, de pénétration et de justesse qui lui donnait pour le travail cette incroyable facilité sur laquelle il se reposait; car, presque toujours occupé de ses plaisirs, il faisait plus et mieux en deux heures qu'aucun de ses collègues dans toute sa journée. Sa personne était sympathique â la première vue; il avait le langage facile, les manières courtoises, l'énonciation aisée, juste et choisie, et cependant naturelle, quoique forte et éloquente. Personne n'avait autan l'air du monde et les manières d'un grand seigneur, quoique sa noblesse ne remontât pas bien haut. Quand il voulait plaire, il charmait; quand il obligeait, c'était avec de telles façons qu'il était impossible d'être ingrat. Nul n'exposait mieux uue affaire, n'en possédait plus pleinement tous les détails et ne les rapportait mieux que lui; quand elle sortait de ses mains, elle était complètement épuisée. Il sentait, avec une délicatesse que Louis XIV, mieux que qui que ce fût, était à même d'apprécier, la différence des personnes et les manières différentes dont il fallait leur parler. Mais a côté de ses jours de courtoisie et de bonne sanlé, si l'on peut le dire, Barbezieux avait ses jours de malaise et d'orgueil. Alors, il devenait hautain à

m LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

1 excès, iiardi. insolent, vindicatif, facile à se blesser des moindres choses, très difficile a revenir sur une aversion. Alors aussi son humeur était terrible; il la connaissait, il s'en plaignait et ne la pouvait vaincre. Naturellement brusque et dur, il devenait brutal et capable de toutes les insultes et de tous les emportements. Ces heures de fièvre, dont il n'était pas maître, lui avaient ôlé dans le cours de sa vie beaucoup d'amis, qu'il choisissait mal d'ailleurs, et que dans ces moments-là il outrageait, quels qu'ils fussent, petits comme grands, faibles comme forts.

Quand Barbezieux avait trop bu, ce qui lui arrivait quelquefois, ou qu'il projetait quelque partie de plaisir, ce qui lui arrivait souvent, il avait accoutumé le roi à remettre sou travail en lui mandant qu'il était pris de la fièvre. Louis XIV ne s'en inquiétait pas, car il savait qu'il rattraperait le temps perdu, et, quoi-

3 «'il ne fût pas dupe de celle fièvre factice, il souffrait tout cela de Barbezieux en faveur de la facilité et c la lucidité de son travail.

Comme il était probable que la succession d'Espagne allait amener une longue et cruelle guerre, Barbezieux avait fait quelques excès de travail qui ne l'avaient pas empêché de se livrer à ses excès habituels. Ainsi un jour il avait donné, comme il le disait lui-même, un de ces coups de collier à l'aide desquels il terminait avec une incroyable facilité les affaires lus plus compliquées; il crut pouvoir prendre quatre ou cinq jours de congé, et, réunissant quelques amis, il alla s'enfermer avec eux dans une maison qu'il avait bâtie en plein champ, entre Versailles et Vaucresson, au bout du parc de Saint-Cloud, et qui, dans la plus triste situation du monde, mais à portée de tout, lui avait coûté des millions. Au bout de quatre jours, il revint a Versailles, mais avec un mai de gorge el une fièvre ardente qui demandait une prompte révulsion. Barbezieux crut ne devoir pas faire attention à ces symptômes, quelque graves qu'ils fussent, cl ce ne fut qu'au bout de deux jours qu'il envoya chercher Kagon. Hais celui-ci, avec sa brutalité habituelle, lui dit qu'il n'avait plus qu'une chose à faire pour lui, c'était de l'inviter à s'occuper de son testament el à se confesser. Barbezieux reçut l'avis avec cette fermeté qu'on avait toujours remarquée en lui, et mourut pour ainsi dire tout vivant, au milieu de sa famille, à l'Âge de trente-trois ans, et dans la même chambre où son père était mort.

Aussitôt que le roi apprit cet événement, il manda M de Chamillart, qui, huit jours auparavant, avait déjà obtenu la place de contrôleur général des finances. Un valet de chambre de madame de Maiutenon l'alla chercher à Montfermeil, l'invitant à se trouver le lendemain au lever du roi. Chamillart obéit, et, Louis XIV le faisant entrer dans son cabinet, lui annonça qu'il lui donnait la charge de Barbezieux. Chamillart, étonné de cette faveur croissante, dont nous ferons tout à l'heure l'histoire, voulut lui remettre les finances, représentant au roi l'impossibilité où était un seul homme, fût-il d'une capacité supérieure à la sienne, de s'acquitter des deux emplois qui, séparément, avaient occupé tout entiers Colbert et Louvois. Mais Louis XIV répondit que c'était précisément le souvenir de ces deux ministres el de leurs éternels débats, qui lui faisait réunir ces deux ministères dans une même main.

Celle main, ce n'était pas en réalité celle de Chamillart, c'était celle de Louis XIV. En effet, Chamillart ne devait point s'attendre à la rapide fortune qu'il avait faite. C'était un homme grand de taille, qui marchait eu se dandinant, mais dont la physionomie ouverte ne signifiait rien, n'indiquant que la douceur et la bonté. Son père, maître desTcquètes, était mort en 1675, à Caen, ou il avait été intendant pendant dix ans. L'année suivante, le fils avait été nommé conseiller au parlement. Comme il était applique, laborieux, et qu'il aimait naturellement la bonne compagnie, la réputation qu'il avait d'être de bon commerce et fort honnête homme, l'aida à sortir un peu des gens de robe el à fréquenter les gens d'épée. Hais, au milieu de cette médiocrité en toutes choses. Chamillart avait acquis un talent supérieur : il était de première force

au billard. Or, c'était le moment ou le roi avail pris à ce jeu un goûl qui lui dun longtemps. Il faisait presque lous les soirs d'hiver de longues pallies, tantôt avec M de Vendôme, tanlt' avec le manclul de

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Villeroi, tanlôt avec le duc de Grammonl. Un jour, on vint a parler de la force de Chamillart. Ces messieurs, qui ne le connaissaient pas, résolurent d'en essayer, partirent pour Paris et l'invitèrent à venir faire leur partie, f.hamillarl accepta l'invitation, les battit a plate couture sans s'écarter un seul instant de sa politesse et de son humilité naturelles, et les laissa si enchantés de lui, que. dès le soir même, ils firent du conseiller au parlement un éloge pompeux a Louis XIV. Le roi, piqué de curiosité, le voulut voir, et pria M. de Vendôme de l'amener a Versailles la première fois qu'il irait à Paris. C'était un grand honneur ' pour le conseiller; il fit force façons; on fut obligé de lui dire que le roi le voulait; il se décida enfin, vint a Versailles avec ses deux protecteurs, fut présenté à Louis XIV, qui le conduisit incontinent à la salle de billard.

Chamillart commença par faire quelques manques de touche: c'était une manière de faire sa cour à Louis XIV, qui remarquait toujours la première impression qu'il produisait sur ceux qui l'approchaient, et qui était flatté que cette impression fût celle de l'intimidation. Mais peu à peu, et comme eût pu le faire le coorlisan le plus habile, Chamillart se remit, se rassura, fil des carambolages si fins, des doublés si justes, des bloqués si fermes, que Louis XIV demeura en admiration et l'admit de ce jour et à tout jamais à sa partie.

Une fois admis, la difficulté était de se maintenir; ce fut dans celte conjoncture qu'éclata l'adresse du nouveau fa\ori. Quoiqu'il fût visible qu'il plût au roi, et, ce qui était moins facile, a madame de Maiutenon, il demeura si modeste, qu'il conserva cette faveur sans qu'elle blessai personne. Invité à la fois par madame de Maintenon et par Louis XIV, il fil des voyages fréquents à Versailles, continuant de vivre avec ses confrères, sans rien prendre de celte importance qui suit ordinairement les distinctions. Bientôt le roi le fil maître des requêtes, afin qu'il fûl plus en état d'être avancé. Alors il lui donna un logement au château, chose sans exemple pour un homme de sa condition. Trois ans après, c'est-à-dire en lliS'J, le roi le nomma intendant de Rouen. Il vint alors supplier Louis XIV de ne point l'éloigner de sa personne Mais, pour lui prouver que ce n'était pas son intention, le roi lui permit de venir passer trois fois par an six semaines à Versailles, et le même jour il le mena à Marly et le mit de son jeu, ce qui était un grand signe de faveur et d'intimité. Après trois ans de séjour à Rouen, le roi lui donna, de son propre mouvement, la charge d'intendant des finances, dans laquelle il demeura jusqu'à l'époque ou nous sommes arrivés, toujours sur le même pied avec le roi, quoique le billard fût passé de mode. Nous avons vu comment, a l'heure où il s'y attendait le moins, il succéda à Barbczieux.

Vers ce temps, et comme s'il n'eût attendu que raffermissement de l'usurpateur de sa couronne pour mourir, le roi Jacques II tomba en paralysie d'une partie du corps sans que la tète fût attaquée; Louis XIV el toute la cour, à son exemple, lui rendirent de grands devoirs. Fagon l'envoya aux eaux de Bourbonl'Archambault, où la reine d'Angleterre, sa femme, l'accompagna. Le roi pdurvui largement à tous les frais du voyage; mais l'auguste malade revint sans soulagement. A partir de ce moment, il ne traîna plus qu'une vie languissante, et, le 8 septembre 4701, tomba dans un tel état de faiblesse, qu'il ne laissa plus aucune espérance. Le mardi 13, Louis XIV quitta Marly pour aller visiter le mourant à Saint-Germain. Jacques était si mal, que, lorsqu'on annonça le roi, à peine ouvrit-il les yeux un moment. Louis XIV s'approcha de son lit et lui dit qu'il pouvait mourir en repos sur le prince de Galles; qu'il le reconnaîtrait comme roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Tous les Anglais qui étaient présents à cet engagement solennel se jetèrent aux genoux du roi de France pour le remercier. Après quoi Louis XIV passa chez la reine d'Angleterre, a laquelle il donna la même assurance. On envoya chercher le prince de Galles, el le roi lui renouvela la même promesse. Revenu a Marly. Louis XIV déclara, au milieu des applaudissements de toute la cour, ce qu'il venait de faire pour les exilés.

Le 16 septembre 4 iOI , à trois heures de l'après-midi, Jacques II expira. Le soir du même jour, le corps du roi d Angleterre, fort légèrement accompagné, fut conduit rue Saint-Jacques, aux Bénédictins anglais de Paris. Là, comme si c'eût été celui du plus simple particulier, le corps fut mis en dépôt dans une chapelle jusqu'au moment où il pourrait être transporté à Westminster.

Jacques 11 est le type vivant que la royauté peut offrir à ses partisans, de cette ténacité du droit divin et de cette haute conviction de l'hérédité qui font sacrifier toutes les chauces du bonheur de la famille à l'accomplissement du devoir politique, et qui imposent au fils découronné de poursuivre avec acharnement la succession de son père. Exilé à Saint-Germain, sans forlune personnelle, sans trésor, sans armée, tenant tout de la libéralité de Louis XIV, Jacques II ne cessa pas un instant de se regarder comme le seul, le vrai, l'unique roi de l'Angleterre. Pour lui, Guillaume vainqueur ne fut qu'un rebelle, et Guillaume reconnu qu'un usurpateur. Jusqu'au dernier moment de sa vie, le fils des Stuarls, renversé du trône, n'eut qu'une seule pensée et qu'un seul cri : celte pensée fut que la couronne était à lui; ce cri, la longue et éternelle protestation du légitime souverain contre l'erreur momentanée de la fortune. Si, malgré son insensibilité apparente, il put entendre les dernières paroles de Louis XIV, son âme dm s'envoler joyeuse et consolée; car elle emportait, sinon la conviction, du moins l'espérance que l'œuvre d'opposition qu'il avait faite pendant sa vie serait continuée après sa mort

Le roi Guillaume était en Hollande à sa maison de Loo, lorsqu'il apprit la mort du roi Jacques II, et la reconnaissance que Louis XIV avait faite de son fils. Il tenait table, et â cette table étaient les principaux princes d'Allemagne. Il répéta la nouvelle telle qu'on venait de la lui annoncer, et sans y ajouter aucun commentaire. Seulement il rongil, enfonça, par un mouvement de violence, son chapeau sur sa léle, el envoya sur-le-champ à Londres l'ordre d'en chasser Poussin, qui faisait les affaires de France à tilre d'ambassàdeur. Mais, comme malgré leur rivalité pour le sceptre et la couronne, le roi Jacques II était son beau-père, il ordonna de prendre le deuil en violet; après quoi il se hâta d'achever en Hollande tout ce qui assurait cette formidable ligue à laquelle les princes qui la composaient donnèrent le nom de Grande Alliance. Puis il retourna en Angleterre pour demander des secours pécuniaires au parlement.

Mais à son arrivée à Londres, (Wllaume. à son tour, se sentit sérieusement malade; il comprit bientôt

la gravité de son état, qu'il était parvenu à se dissimuler à force d'activité d'esprit et d'énergie de volonté. Cependant, quoique la difficulté de respirer fût arrivée chez lui au point qu a chaque instant on eût pu croire qu'il allait suffoquer, il ne diminuait en rien les travaux de son cabinet, se contentant de faire demander sur l'exposé de son état des consultations aux principaux médecins de l'Europe. Une de ces consultations fut envoyée à Fagon, comme si elle lui était adressée par un curé de village. Fagon, qui ne croyait pas avoir grands ménagements à garder avec un pauvre prêtre, et qui d'ailleurs agissait d'ordinaire fort brutalement, écrivit simplement au-dessous de la consultation : Se préparer à mourir. Guillaume se le tint pour dit et ne chercha plus qu'a soutenir ses forces par tous les moyens possibles. Un de ceux qu'il employait était de se promener à cheval, et il se trouvait presque toujours soulagé par ces promenades Mais bientôt, n'ayant plus la force de se soutenir, il fil une chute qui précipita sa fin, et mourut sans plus s'occuper de religion, au moment de sa mort, qu'il n'avait fait pendant sa vie, mais travaillant jusqu'au dernier moment aux affaires de l'Etat. On le soutint durant les deux derniers jours par des liqueurs fories, des spiritueux et des excitants. En tin il expira le dimanche 10 mars 1702, a dix heures du malin, après avoir pris une tasse de chocolat; il n'était âgé que de cinquante-deux ans.

Guillaume 111 ne laissait pas d'enfants. La princesse Anne, sa belle-sœur, seconde fille du roi Jacques 11, et épouse du prince Georges de Danemark, fut aussitôt proclamée reine. a

Guillaume III est un des caractères les plus émiuents de l'époque que nous essayons de peindre. C'est le type de la force et de la capacité, en lutte contre la légitimité et le dfoit. Né prince, il se fit général ; général, il dédaigna de redevenir prince et se fil roi; homme de guerre, il combattu souvent avec avantage

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contre Condé, Turenne et Luxembourg; homme politique, il lutta constamment avec succès contre Col bert, Louvois et Louis X1Y. La supériorité de son génie lui conquit la suprême autorité des stathoudeisen Hollande, la couronne des Stuarls en Angleterre, la dictature du monde, moins la France, en Europe. Toute sa vie fui un combat sourd, triste et laborieux, dont il ne serait pas sorti vainqueur, peut-être, s'il n'eût été l'implacable représentant du calvinisme, implacablement poursuivi. Guillaume 111, enfin, fut moins le successeur de Jacques II que le continuateur de Cromwell.

Presque au temps où ces deux morts royales étaient burinées par l'histoire, le curé de l'église Saint- Paul, à Paris, écrivait sur ses registres cette simple indication du décès d'un des prisonniers de la Bastille : < L'an 1703, le 19 novembre, Marcliialy, âgé de quarante-cinq ans ou environ, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, lè 20 dudit mois, en présence de M. Rosarges, major, et de H. Rcilhe, chirurgien -mnjor de la Bastille, qui ont signé. » i Ce Marcbialy n'était autre, dit-on. que le fameux uersounage roOOtl sous le nom de l'Homme au masque de fer, dont on s'occupa si peu a celle époque, el dont on a fait si grand bruit depuis. Ce fut Voltaire qui sonna la cloche d'éveil a propos de ce prisonnier d'Etat, dont, a notre tour, nous allons dire quelques mots. Commençons par ce qu'il y a de positif, c'est-à-dire par les chiffres el les dates que nous donne l'histoire; après les certitudes viendront les conjectures.

Ce fut dans l'intervalle du 2 mars 1680 au 1" septembre 1681, sans qu'on puisse indiquer précisément le jour ni le mois de son entrée, que l'homme au masque de fer apparut à Pigoerol. Bientôt M de Saint- Mars, gouverneur de cette forteresse, avant été nommé gouverneur de celle d'Exilles, emmena son prisonnier avec lui. Enfin, en 1687, ayant eu le gouvernement des Iles Sainte-Marguerite, il s'y fil encore suivre par le malheureux dont il était condamné lui-même a devenir l'ombre. 11 existe une lettre de lui, adressée

à 31. de Luuvois, en date du 20 janvier 1687, dans laquelle on trouve ce passage : Je donnerai si bien met onires pour la garde de mon prisonnier, que je puis vous en répondre pour entière sàrcté.

M. de Saint-Mars, comme l'indique le fragment de lettre que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, attachait une grande importance à la conscr-ation de son prisonnier. Il fit donc construire, à son

Le Masque de fer.

intention, une prison modèle. Celte prison, selon Pigamol de la Force, n'était éclairée que par une seule fenêtre, regardant la mer et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde. Celte fenêtre, outre les premiers barreaux, était défendue par trois grilles de fer.

Rarement M. de Saint-Mars entrait dans la chambre de sou prisonnier; car il lui eût fallu refermer la porte derrière lui, et il craignait que quelque indiscret n'écoutât à cette porte. En conséquence, il se tenait

fuu. - la|. »m kt(H H C«, m f Cilult, I. OQ

ordinairement sur le seuil. Placé de celte façon, il pouvait, tout en causant avec le prisonnier, voir, ans deux côtés du corridor, si personne ne s'approchait. Cependant, un jour qu'il causait ainsi, le fils d'un de ses amis, qui était venu passer quelques jours dans l'Ile, cherchant M. de Saint-Mars pour lui demander l'autorisation de prendre un bateau qui le conduisit à terre, monta, tout en le cherchant, dans le corridor, et l'aperçut de loin sur le seuil d'une chambre. En ce moment, sans doute la conversation était des plus animées entre le prisonnier et M. de Saint-Mars, car ce dernier n'entendit les pas du jeune homme que lorsque celui-ci fut tout prés de lui. En l'apercevant, il se rejeta vivement en arrière, referma la porte, et demanda, tout pâlissant, à l'indiscret visiteur, s'il n'avait rien vu et "entendu. Pour toute réponse, le jeune homme lui démontra que, de la place où il se trouvait, c'était chose parfaitement impossible. Alors seulement le gouverneur se remit ; mais il n'exigea pas moins que le même jour le jeune homme quittât les Iles Sainte-Marguerite, et il éc rivit à son père pour lui raconter la cause du renvoi, en ajoutant ces mots : — Peu s'eu est fallu que ente aventure n eût coûté cher à votre fils, et je m'empresse de vous le renvoyer de peur de quelque nouvelle imprudence.

On comprend nue, de la part du prisonnier, le désir de s'échapper devait être au moins égal i la peur qu'avait M. de Saint-Mars qu'il n'y roussit. Plusieurs tentatives furent essayées; l'une d'elles nous a été transmise dans tous ses détails, lit jour, le Masque de Fer, qui était servi en vaisselle d'argent, écrivit, au moyen d'un clou, quelques lignes sur un plat, et le jeta à travers les grilles de sa fenêtre. Un pécheur trouva ce plat au bord de la mer, et, pensant avec raison qu'il ne pouvait provenir que de l'argenterie du château, il le rapporta au gouverneur. M. de Saint Mars examina le plat, et vit avec terreur l'inscription qui y était gravée — Avci-vous lu ce qui est écrit là? dit le gouverneur en montrant l'inscription au pêcheur. — Je ne sais pas lire, répondit celui-ci. - Ce plat a-t-il passé en d'autres mains que les vôtres? demanda encore M. de Saint Mais. — Non, car je l'ai trouvé à l'instant même, et je l'ai apporté â' Votre Excellence en le cachant sous ma veste de peur qu'on ne me prit pour un voleur.

M de Saint-Mars demeura un instant pensif, puis faisant signe au pécheur de se retirer: — Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.

Une anecdote à peu près pareille, mais dont le principal acteur eut moins de bonheur, arriva quelques temps après, l'n garçon de chirurgie vit, en se baignant, flotter quelque chose de blanc sur la mer. Il nagea vers cet objet, le ranima à bord et l'examina. C'était une chemise de toile très fine, sur laquelle, â l'aide d'un mélange de suie et d'eau qui remplaçait l'encre, et d'un os de poulet taillé en manière de plume, le

I)risonnicr avait écrit toute son histoire. Il s'empressa àc porter cette chemise au gouverneur. M. de Sainlilars lui lit alors la même question qu'il avait adressée au pécheur. L'apprenti chirurgien répendit qu'il savait lire, il est vrai, mais que, pensant que les lignes tracées sur ce linge pouvaient renfermer quelque secret d Etat, il s'était bien garde de jeter 1rs yeux dessus. M. de Saint-Mars le renvoya alors sans lui rien recommander : mais le lendemain on le trouva mort dans son lit.

Le Masque de Fer avait un domestique qui le servait. Ce domestique était prisonnier comme lui et aussi m vèi ement gardé que lui. Il mourut : une pauvre femme se présenta pour le remplacer. Mais M. de Saint- Mars l'ayant prévenue que, si elle désirait cette place, il fallait qu'elle partageât éternellement la prison du maître au service de qui elle allait entrer, et qu elle renonçât pour jamais à revoir son mari et ses enfants, elle refusa de souscrire â de si dures conditions et se retira.

En 1608, l'ordre arriv i à M. de Saint-Mars de transférer son prisonnier à la Bastille. On comprend que, pour un voyage de deux cent quarante lieues, les précautions durent redoubler. L'homme au masque de 1er fut placé dans une litière qui s'avançait précédée de la voiture de M. de Saint-Mars et entourée déplu- .sieurs hommes à cheval qui avaient ordre de tirer sur le prisonnier à la moindre tentative qu'il ferait ou pour parler ou pour fuir. En passant prés d'une terre qui lui appartenait, et qu'on appelait Paltcau, M. de Saint- Mars s'arrêta un jour et une nuit. Le dîner eut lieu dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la < utir. A travers ces fenêtres, on pouvait voir le gouverneur et le prisonnier prendre leur repas. Seulement I homme au masque de fer tournait le dos aux fenêtres. Il était de haute taille, vêtu de brun, et mangeait «••ce son masrjue, (lequel s'échappaient par derrière que'iurs mèches de cheveux blancs. M. de Saint-Mars eiait assis en IV ce de lui cl avait un pistolet de chaque côté de son assiette. En seul valet les servait et fermait la porte à double tour chaque fois qu'il entrait dans la salle ou qu'il en sortait. La nuit venue, M. de Saint-Mars se fit dresser un lit de camp dans la chambre de son prisonnier, »-t coucha en travers de la porte. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route en prenant les mêmes précautions. Enfin, les voyageurs arrivèrent à la Bastille le 18 septembre 1698 à trois heures après midi.

L'homme au masque de fer fut conduit aussitôt dans la tour de la Basinièrc ou il attendit la nuit. Puis, la nuit venue, M. Dujonca, alors gouverneur de la forteresse, le conduisit lui-même dans la troisième cham- 1 rc de la tour de la Berlaudièrc, laquelle chambre, dit le journal de M. Dujonca, avait été meublée de toutes les choses nécessaires à la commodité du prisonnier. Le sieur Rosarges, qui venait des îles Sainte- Marguerite à la suite de M. de Saint-Mars, était chargé de servir et de soigner le prisonnier, qui était nourri de la table du gouverneur.

Néanmoins, en souvenir, sans doute, de la chemise trouvée au bord de la mer, c'était le gouverneur luimême qui servait le pii^onitier à table, et qui après le repas lui enlevait son linge. En outre, le malheu reux captif avait reçu c'a fc use expresse de parler à personne ou d'ouvrir devant nui que ce fût la serrure qui fermait son ma.sq;:e Au cas ou il eût contrevenu ù l'une ou à l'autre de ces défenses, les sentinelles avaient ordre de tirer sur lui.

Ce fut ainsi que le mystérieux captif demeura enfermé à la Bastille jusqu'au 19 novembre 1705. A la date de ce jour, on lit dans le journal que nous avons déjà cité la note suivante : « Le prisonnier inconnu, toujours mas(p.c d'ici casque de velours noir, s'étant trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, est mort cej j i Tliui ur U.s dix heures du soir sans avoir eu grande maladie. M. Giraud, notre aumônier, le confessa hier. Surpris par la mort, il n'a pu recevoir les sacrements mais notre aumônier l'a exhorté

un instant avant qu'il mourût. 11 a été enterré le mardi 20 novembre à quatre heures après midi dans le cimetière Saint-Paul notre paroisse; son enterrement a coûté 40 livres. » Sans doute cette note fut écrite après coup, car on remarquera qu'elle annonce à la date du 19 que le prisonnier a été enterré le 20.

Mais de que ne disent ni le journal de la Bastille ni le registre de l'église Saint-Paul, c'est que les précautions qui entourèrent le malheureux captif pendant sa vie, le poursuivirent après sa mort. Son visage fut défiguré avec du vitriol, afin qu'en cas d'exhumation on ne pût le reconnaître. Puis on brûla tous ses meubles, on effondra les plafonds, oA fouilla tous les coins et recoins, on gratta et reblanchit les murailles, on leva enfin les uus après les autres tous les c arreaux, de peur qu'il n'eût caché quelque billet ou quelque indice qui pût faire connaître son vrai nom. A partir de ce moment, tout est doute et obscurité. Cependant les rois régnants eonsersèrent le secret de cette affaire jusqu'au roi Louis XVI, qui, interrogé a ce sujet, dit-ou, par Marie-Antoinette, répondit : a C'est l'honueur de notre aïeul LouisXlV que nous gardons. »

Lorsque, le 1 i juillet 1789, la Bastille tomba devant le canon populaire, les premiers soins des vainqueurs furent pour 1rs vivants. On trouva huit prisonniers dans la sombre et sinistre forteresse, et le bruit courut que plus de soixante avaient été transportés dans les autres bastilles de l'Etat. Puis, après la sympathie pour les vivants, vint la curiosité pour les morts.

Parmi les grandes ombres qui apparaissaient au milieu des ruines fumantes de la Bastille, se dressait, plus sombre et plus gigantesque que les autres, le fantôme voilé du Masque de Fer. Aussi courut-on & la lour de la Bertaudière qu'on savait avoir été habitée cinq ans par le malheureux captif. Mais on cul beau chercher sur les murailles, sur les vitres, sur les carreaux; on eut beau déchiffrer tout ce que l'oisiveté, la résignation ou le desespoir avaient pu tracer de sentences, de prières ou de malédictions sur ces mystérieuses archives que les condamnés se léguaient les uns aux autres, toute recherche fut inutile, et le secret du Masque de Fer continua de rester un mystère entre lui et ses bourreaux. Alors on songea à ce registre de la Bastille siu* lequel était mentionnée la date de l'entrée et de la sortie des prisonniers. On l'ouvrit à l'année 1698, le folio \Ï0, correspondant au jeudi 18 septembre, avait été déchiré. Ce feuillet sur lequel devait être consignée l'entrée du fameux prisonnier manquant, on se reporta a la date de sa sortie; mais le feuillet correspondant au 19 novembre 1705 avait disparu comme celui du 18 septembre 1098. Celle double lacération bien constatée, tout espoir fut perdu à jamais de découvrir le secret du Masque de Fer.

Napoléon voulut à son tour pénétrer l'impénétrable secret; il ordonna des recherches, mais toute pièce positive avait disparu. Ce fut alors qu'on se lança dans le champ des coujectures, et que les différents systèmes qui ont été tant débattus depuis, furent établis sans que la probabilité d'aucun d'eux puisse équivaloir à lu moindre certitude. Nous sommes loin d'avoir la prétention d'ajouter un système à ceux que le lecteur trouvera dans notre appendice (EE); nous prions seulement qu'on se rappelle ce que nous avons dit à propos de la naissance de Louis XIV et des relations bien connues de h reine Anne d Autriche avec Mazarin. M. de Richelieu prétendait que le Masque de Fer était un frère jumeau de Louis XIV dérobé à l'accouchement public de la reine à Saint-Germain, ne serait-il pas plus probable encore de croire à la naissance d'un frère ainé qui aurait vu le jour dans quelqu'une de ces mystérieuses chambres du Louvre dont Mazarin avait la clef secrète?

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