‹ Louis XIV et son siècleChapitre 54 sur 69 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Les f>uiM!>nces «le l'Enrope se déclarent contre Louis XIV. — La tirandc-Allinnce. — No» ennemi* et dm alliés. — Maladie du frraiid Dauphin. — Ybili des dames de la halle. — Fin de Monsieur. — Le duc de Chirtres, — Carjcltrc de Monsieur. — Coup d'oeil sur les opérations de lu iruerre. — Faveur de Villeroi. — Vendôme, sun portrait — Ses Inliitude* singulières. — Jean Cavalier. — Sa visite à Versailles. — Il quitte la France. — Fin de la irnerrc des G'veuncs. — Dernier* moment* de madame de Montespaa. — La p-olte de Th.îti». — Famine de 1TO9. — Impôt du diurne. — K.u du père la Chaise. — Son successeur, le père le Tellicr. — Désastre* de la Fran

L'avénemcnt de Philippe V au trône d'Espagne fut une de ces grandes catastrophes qui détruisent en une heure l'équilibre d'une partie du monde. Aux yeux de l'Europe entière, Louis XIV essayait d'exécuter le plan que n'avait pu accomplir Charles-Quint, e.'est-à-dirc d'atteindre a cette monarchie universelle rêvée par Alexandre en Orient, par Cbarlemagne en Occident, et presque réalisée par Auguste.

Mais ce qui effrayait surtout les puissances alliées, c'est que, par la réunion de la France a l'Espagne, qui s'était laite en effaçant, au dire de Louis XIV, les Pyrénées de la carte du monde, le roi de France avait toutes chances de réussir dans ses projets.

Lorsque Charles-Quint voulait punir ses Gantois révoltés ou tenir une diète & Cologne ou & Ratisbonne, il était obligé de demander passage â son ennemi François I 9 ', ou de se confier, sur quelques-unes de ses

galères à mille rames, aux caprices de la Méditerranée, el celle-ci le forçait a mettre au nombre de ses adversaires la tempête, qui l avait déjà vaincu sur les côtes d'Alger. Louis XIV, au contraire, ayant l'Espagne pour allée, ou plutôt pour sujette, touchait, grâce à la réunion des deux royaumes, vers le nord à I Allemagne et à la Hollande, par les Pays-Bas; du côté du midi à l'Afrique par Gibraltar; vers l'Orient a l'Italie par la possession de Naples el de la Sicile; et tout cela sans compter la royauté des deux Amériques, ce nouveau monde qui venait de succéder à l'Inde comme la source des richesses et le pays des enchantements. Aussi nous avons vu Guillaume III, cet ennemi acharné de Louis XIV, mourir en lui suscitant la nouvelle ligue qu'on appelle, ainsi que nous l'avons déjà dit, la Grnm/c-/li/iaiîce. Le but de cette grande alliance était de mettre sur le trône d'Espagne l'archiduc Charles, fils de l'empereur, ou tout au moins, si l'on ne réussissait pas à déposséder Philippe V, de tracer autour de la France el de l'Espagne une ligne que ne pût jamais franchir 1 ambition de l'un ou de l'autre des dcux.royaumes.

En conséquence, la Hollande, cette petite république de marchands, presque subjuguée trente ans auparavant en moins de deux mois par le jeune Louis XIV, senj,'agcait a entretenir contre son vainqueur, maintenant fatigué et vieilli, cent deux mille hommes de troupes, soit en garnison, soit en campagne. De son côté, l'Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses flottes, et, tout au contraire des rois qui, dans des conjonctures pareilles, tiennent si rarement leurs promesses, dés la seconde année, elle fournil cinquante mille hommes, et vers la tin de la guerre elle avait près de deux cent mille soldats ou matelots. Enfin, l'empereur, le plus intéressé au maintien et a la réussite de cette ligue, devait, sans le secours de l'Empire et des alliés qu'il espérait détacher de la maison de Bourbon, mettre sur pied quatrevingt-dix mille hommes. Ces alliés étaient le Portugal, que son intérêt r orlait à se séparer de l'Espagne; le duc de Savoie, dont on avait élevé la pension de cinquante mille éctis par mois à deux cent mille francs, et qui, toujours mécontent, réclamait le Montferrat-Mantouan et une partie du Milanais, et, enfin, le roi de Suède, Charles XII, à qui le czar Pierre 1" allait donner trop d'occupation et de gloire, pour qu'il eut le temps même de regarder du côté de la France ce qui allait s'y passi r Outre ces trois alliez nous comptions encore celui qui, le moins considéré de tous, devint bientôt le plus important, c'esi-à dire Maximilien-Emmanuel, de cette noble maison de Bavière, vieille comme Cliail. mapne, lequel ayant été gouverneur des Pays-Bas sous Charles II, venait de reconnaître Philippe V, qui l'avait, en retour, confirmé dans son gouvernement de Bruxelles.

Au milieu de ces préparatifs de guerre, de graves accidents avaient agité Versailles : Monseigneur avait failli mourir, Monsieur était mort. Le samedi 19 mars 1701, veille des Hameaux, le roi étant a Marly, à son prie-Dieu, entendit crier au secours dans sa chambre et appeler avec un grand trouble Fagon et Félix, ses chirurgiens ordinaires; c'était Monseigneur qui se trouvait extrêmement mal. Après avoir passé (ajournée à Meudon, où il avait seulement fait une légère collation, il était venu à Marly pour souper avec le roi son père. Là, grand mangeur comme toutes les personnes de sa famille, il s'était attaqué a un énorme turbot; puis, sans qu'il parût, après le souper, éprouver aucune indisposition, il venait de descendre chez lui et de faire sa prière pour se coucher, quand, tout à coup, en rentrant dans sa chambre, il tomba la face contre terre et perdit connaissance. C'était alors que ses valets éperdus, et que quelques-uns de ses courtisans avaient fait irruption chez le roi, et donné l'alarme en appelant le premier médecin et le premier chirurgien.

Louis XIV, tout aussitôt, descendit chez Monseigneur, qu'il trouva à demi nu, et que ses gens promenaient et traînaient par la chambre pour le faire revenir à lui. Mais l'attaque était si violente, qu il ne reconnut ni le roi qui lui parla, ni personne, et qu'il sembla n'avoir conservé de forces que pour se défendre contre Félix, qui voulait le saigner; celui-ci, malgré l'opposition du malade, y réussit avec une adresse oui effraya tout le monde. Aussitôt que la saignée commença de couler, Monseigneur revint à lui el demanda un confesseur. On fit entrer un curé, que le roi avait déjà, par avance, envoyé chercher; ce qui n'empêcha pas Fagon cl Félix de donner force emétique au malade pendant qu'il se confessait. La saignée et l'émélique firent leur effet : a deux heures du malin, Monseigneur était hors de danger, et, sur cette certitude, le roi, qui avait versé beaucoup de larmes, s'alla coucher, laissant l'ordre de venir l'éveiller si quelque nouvel accident survenait. A cinq heures, Monseigneur était endormi, el le lendemain se portait aussi bien que si rien ne se fût passé.

Un instant, la nouvelle se répandit à Paris que Monseigneur était mort. Paris aimait le prince qui était fort simple, fort populaire et allait souveut au spectacle. La joie qui succéda à cette terreur momentanée, quand on apprit que le prince était hors de danger, fut donc grande el universelle. Les dames de la halle surtout résolurent de se signaler à cette occasion. Elles députèrent quatre personnes de leur honorable compagnie pour aller savoir des nouvelles du prince. Monseigneur les fit entrer a l'instant même, et l'une d'elles, dans son enthousiasme, se jeta à son cou, l'embrassa sur les deux joues, tandis que les autres, plus révérencieuses, se tontentaieut de lui baiser les mains. L'audience finie, Boutcmps reçut ordre de les promener dans les appartements el de leur donner a dîner. Au moment où elles allaient quitter Marly, on leur remit une bourse de la part de Monseigneur et une bourse de la part du roi. Celte double libéralité les toucha au point qu'elles firent, le dimanche suivant, chanter un Te Deum a Sainl-Eustache. % Monsieur, moins heureux que son neveu, succomba, comme nous l'avons dit, à une al laque a peu près pareille, le 8 juin de la même année.

Depuis quelque temps, Monsieur était fort tourmenté et par son confesseur et par ses tracasseries de famille. Son confesseur était un gentilhomme breton, de bon lieu, appartenant à l'ordre des Jésuites, et s'appelant le père du Trévoux. A l'inverse des confesseurs des princes, celui-ci était fort rigide. Il débuta par éloigner du duc d'Orléans tous ses favoris, qui lui avaient fait si grand ton à son entrée dans le monde, et qu'il avait conservés dans sa vieillesse. Puis, sans doute pour ramener ses pensées au ciel, il lui répétait sans cesse d'avoir à bien prendre garde 4 lui, qu'il était vieux, usé de débauches, gras, court de cou, et que, selon toute probabilité, il mourrait un jour d'apoplexie. C'étaient là de rudes paroles pour le prince le plus voluptueux qu'où eût vu depuis Henri 111- el le plus attaché à la vie qu'on eût vu depuis

Louis XI. Aussi, essayait-il de réagir contre ces menaces du père du Trévoux; mais celui-ci déclarait tout net qu'il n'avait pas envie de se damner à la place de son noble pénitent, et que, s'il ne lui laissait pas la liberté de la parole, il pouvait bien chercher un autre confesseur. Mais c'eût été une affaire si grave pour Monsieur, qui avait, à ce qu'il parait, beaucoup de péchés à dire, que le prince prit patience et garda le père du Trévoux.

Depuis quelque temps aussi, il y avait mésintelligence entre Monsieur et le roi. Cette mésintelligence était venue à propos des déportements du duc de Chartres, fils de Monsieur.

Le duc de Chartres, depuis plusieurs années déjà, avait, on se le rappelle, épousé mademoiselle deBlois, fille naturelle du roi et de madame de Montespan. Ce mariage avait, a cette époque, fort étonné tout le monde, car le duc de Chartres, neveu du roi, petit-fils de Louis XIII, était bien au-dessus des princes du sang, et il n'avait rien moins fallu que les cajoleries dont Louis XIV connaissait l'influence pour déterminer le duc d'Orléans à consentir à ce mariage. Quant à la princesse Palatine, seconde femme de Monsieur, princesse bavaroise, orgueilleuse de sa noblesse, et des trente-deux quartiers que n'avait encore souillés aucune tache, on sait qu'elle accueillit par un soufflet la nouvelle que le jeune prince lui apporta de ce prochain mariage.

Cette union forcée n'avait pas été heureuse. Au bout de quelque temps, le prince s'était éloigné de sa femme, et avait donné comme raison singulière de sa répugnance pour elle le goût un peu trop prononcé

L uue d'cl.c ». jeu M cou de Monseigneur, el l'embrasa »ur le» Ul-ui joue». — l'*Sf 372.

que montrait madame de Chartres pour le bon vin, goût que madame la Duchesse, la mordante, avait reproché à la princesse; a quoi celle-ci avait répondu par les vers suivants:

Pourquoi vous en prendre à moi,

Princesse?

Pourquoi tous en prei.ilre a inoit

Vous »i-je ùti la ten lires îe De quelque garde du roi?

Pourquoi vous en prendre à mot,

Priucessc?

Pourquoi tous en prendre à moi?

De Tolre goûl la bassesse Vaut-il le Tin que |e boi?

Pourquoi tous en prendre i moi,

Princesse ?

Pourquoi tous en prendre S moi

Saint-Simon nous apprend que madame la duchesse de Chartres était beaucoup trop grosse; ce qui faisait que madame la Dufhesse avait pris l'habitude de l'appeler mignonne. Les vers suivants, qui sont la réponse de madame la Duchesse, nous apprennent qu'elle n'était pas agréable :

Croyei-raoi, tous n'été* point faite, Cuire scwr, pour la rbsnsonnttte;

l'u'prcnt'* voire air n-ritut :

Gnr.lrz à voire cour les amour* ennuyi m,

Kt lii<i«Pi è votre cadette Ceux qui sont animés par les ris et les jeux.

Celte fois, à notre avis, madame la Duchesse se faisait battre par ses propres armes.

Tous ces petits défauts, et surtout la façon dont le mariage avait été impose, avaient rendu Monsieur fort indulgent pour les fautes du duc de Chartres; il en était résulté que le jeune prince s'était jeté dans des écarts qui avaient éveillé la susceptibilité du roi, devenu, comme on le sait, depuis son mariage avec madame de Maintenon, fort chatouilleux sur ces sortes de matières. En effet, le duc de Chartres, amoureux en ce moment de mademoiselle Séry de la Boissïère, fille d'honneur de Madame, venait d'en avoir un Uls, le chevalier d'Orléans, qui fut depuis grand prieur de France.

Louis XIV pensa que c'était le moment d'éclater, et, le mercredi 8 juin, Monsieur étant venu de Saint- Cloud pour dîner avec le roi à Marly, et étant, selon son habitude, entré dans le cabinet de son frère, au moment oii le conseil d'Etal en sortait, le roi, à qui sans doute les affaires d'Europe commençaient à donner de l'inquiétude, aborda sèchement la question en débutant par faire des reproches à Monsieur sur la conduite de .son fils. Le duc d'Orléans qui, le matin même, avait eu précisément une prise avec son confesseur, arrivant de fort mauvaise humeur, reçut mal le compliment et répondit avec aigreur a Sa Majesté que les pères qui avaient mené une certaine vie avaient peu de grâce et d'autorité à reprendre leurs enfants, surtout quand ces derniers puisaient leurs exemples dans leur propre famille. Le roi sentit le poids de la réplique; mais, n'osant se fâcher, il se contenta de répondre qu'au moins M. le duc de Chartres ne devait pas, ne fùl-ce que par considération pour sa femme, se montrer en public avec sa maîtresse. A quoi Monsieur, qui, dans ses discussions avec son frère, ne voulait jamais avoir le dernier, répondit à son tour que le roi avait eu bien d'autres façons avec la feue reine, jusqu'à mettre dans la propre voiture de Marie-Thérèse, uon pas une, mais deux de ses maîtresses, c'est-à-dire mademoiselle de la Vallière cl madame de Monlespan. Le roi, outré, s'emporta, et tous deux se mirent à crier à lue-tète.

La scène se passait dans un cabinet tout ouvert, et, comme des portières seules séparaient les deux princes des courtisans et des valets, toute cette conversation était entendue. Monsieur reprochait au roi de lui avoir, lors du mariage du duc de Chartres, promis monts et merveilles, et de n'avoir rien tenu, ajoutant que de celte façon il n'avait eu que le deshonneur et la honte du mariage sans en tirer aucun profit. Le roi, de plus en plus furieux, répondit au prince que la guerre qu'on allait avoir l'obligeant a l'aire des économies, il le priait de u'être point étonné si ces économies portaient principalement sur ceux qui se montraient si peu complaisants à ses volontés.

Les deux frères en étaient là de la querelle, quand on vint avertir le roi qu'il était servi. Louis XIV, qu'aucune passion ne pouvait distraire de l'étiquette, sortit aussitôt du cabinet pour se rendre dans la salle à manger. Monsieur le suivit, le visage si enflammé, les yeux si brillants de colère, que quelques personnes firent l'observation qu'il aurait grand besoin d être saigné. C'était aussi l'avis de Fagon, qui en avait prévenu le prince peu de jours auparavant. Mais malheureusement Monsieur avait un vieux chirurgien nommé Tancrède, qui saignait uul et l'avait manqué. Soit pour ne point lui faire de peine, soit qu'il n'eût confiance qu'en lui, le prince uVail pas voulu se laisser saigner par un autre. El effectivement, comme on le remarquait, le sang paraissait le suffoquer.

Cependant le dluer se passa comme à l'ordinaire; le due d'Orléans, suivant sou habitude, y mangea beaucoup. En sortant de table, Monsieur mena la duchesse de Chartres à Saint-Germain, où elle allait faire visite à la reine d'Angleterre, et revint avec elle à Saint-Cioud. Le soir, Monsieur se remit à table ; mais, vers l'entremets, comme il versait du vin de liqueur à madame de Bouillon, on s'aperçut qu'il balbutiait en montrant quelque chose de la main. Monsieur parlait quelquefois espagnol ; on crut qu'il faisait une observation en cette langue, et l'on voulut lui faire répéter sa phrase. Mais tout à coup la bouteille lui échappa, et H se laissa aller dans les bras de M. le duc de Chartres, qui était près de lui. Aussitôt tout le monde se récria, car on vit bien qu'il venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. On l'emporta à l'instant même dans son appartement, on le secoua, on le promena, on le saigna deux ou trois fois, on lui fit prendre l'émétique à triple dose; mais rien ne put le rappeler à la vie.

On courrier fut expédié sans retard à Marly, pour annoncer au roi l'état dans lequel se trouvait son frère. Mais le roi, qui pour des riens accourait d'habitude chez Monsieur, se contenta de commander que ses carrosses fussent prêts, et, ayant ordonné au marquis de Gesvres d'aller à Saint-Cloud prendre des nouvelles de Monsieur, passa chez madame de Maintenon, et, après être demeuré un quart d'heure avec elle, rentra chez lui et se coucha, croyaut sans doute à quelque artifice de la part de son frère, artifice qui aurait eu pour but d'amener un raccommodement dont le roi ferait ainsi les premiers Irais.

Mais une heure et demie après que le roi fut couché, M. de Longueville arriva de la part du duc de Chartres. H venait annoncer au roi que, l'émétique et la saignée n'ayant rien fait, Monsieur allait de plus mal en plus mal. Le roi se leva, et, comme son carrosse était resté attelé, il y monta et partit aussitôt pour Saint-Cloud. Les courtisans, qui s'étaient couchés en voyant le roi se mettre au lit, l'imitèrent encore quand ils le virent se lever et partir. Chacun appela ses gens, commanda les carrosses et en peu d'instants tout Marly fut sur la roule de Saint-Cloud. Monseigneur y alla comme les aulrcs, mais avec une telle frayeur, que l'on fui obligé de le porter dans sa voilure. En effet, il venail d'échapper presque miraculeusement à une attaque pareille. Monsieur n'avait pas repris connaissance depuis qu'il s'était trouvé mal.

Le roi parut on ne peut plus affligé; il pleurait facilement, el, au bout d'un instant, fui toul en larmes. Monsieur était, en eflet, pour Louis XIV, avec ses bâtards el la petite duchesse de Bourgogne, une des personnes qu'il aimait le plus; puis il n'était son cadet que de deux ans, s'était toute sa vie mieux porté que lui, et le roi, dans sou égoisme, devait être plus sensible qu'un autre à ces avertissements du ciel.

Le roi passa la nuit a Saint-Cloud, oii il entendit la messe. Le malin à huit lu tires. Monsieur n'avait repris qu'un rayon de connaissance, et, l'ayant perdu aussitôt, il ne donna plus aucune espérance. Madame de Maintenon et la duchesse de Bourgogne engagèrent alors le roi à revenir à Paris; ce à quoi il consentit facilement. Comme il allait monter en voiture. M. le duc de Chartres vint se jeter a ses pieds, en s\ criant: — Que vais-je devenir si je perds Monsieur? car je sais que vous ne m'aimez point.

M. lis le roi le releva, l'embrassa , lui dit tout ce qu'il put trouver de tendre eu ce moment , puis revint ù Marly. Trois heures après, Fagon, à qui Louis XIV avait ordonné de ne point quitter Monsieur, parut au seuifde l'appartement du roi. — Fh bien! monsieur Fagon, s'écria le roi, mou frère est donc mort? — Oi.i, Sire, repondit le médecin, util remède n'a pu a. ir.

A ces mots le roi pleura beaucoup, et madame de Maintenon, voyant sa tristesse, devrait lui faire manger un morceau chez elle; mais le roi ne voulut point commettre une pareille infraction aux règles prescrites par lui-même, et déclara qu'il dînerait, comme d'habitude, avec les dames. Le repas fut court. Le roi sortit de table pour se renfermer chez madame de Maintenon, où il resta jusqu'à sept heures. Puis, étant aile faire un tour dans ses jardins, il rentra pour régler avec M. de Pontchartrain le cérémonial des obsèques de son frère, et, toutes choses arrêtées, il donna ses ordres à Desgranges, maître des cérémonies, soupa une heure plus lût qu'à l'ordinaire, et, aussitôt après avoir soupé, il se coucha.

La foule, qui était accourue avec le roi à Saint-Cloud, s'écoula du château aussitôt que le roi en fut parti, de sorte que Monsieur, mourant, fut abandonné sur un lit de repos dans son cabinet, sans autre compagnie que Fagon, le duc de Chartres et les bas officiers de sa maison.

Le lendemain malin, qui était le vendredi 10 juin, M. de Chartres vint chez le roi pendant qu'il était encore au lit. Louis XIV lui parla avec beaucoup d'amitié. — Monsieur, lui dit-il, il faut que désormais vous me regardiez comme votre père; j'aurai soin de votre grandeur et de vos intérêts; j'oublierai tous les petits sujets de chagrin que j'ai eus contre vous. De votre côté, vous oublierez toutes les peines que j'ai pu vous causer. Je désire que les avances d'amitié que je vous fais servent à vous attacher à moi, et que vous me donniez votre cœur comme je vous redonne le mien.

M. de Chartres ne put que se jeter aux pieds du roi et lui baiser les mains.

Après un si triste événement, après tant de larmes versées, personne ne douta que le reste du temps qu'on avait encore à passer à Marly ne fût le plus triste du monde; lorsque ce même jour, où le duc de Chartres était venu voir son oncle, les daines du palais, en entrant chez madame de Maintenon , où était le roi avec madame la duchesse de Bourgogne, entendirent de la chambre où elles se lenaieul, el <jui joignait la sienne, Louis XIV chanter des prologues d'opéras. Quelques instants après, le roi, vovanl madame la duchesse de Bourgogne fort triste dans un coin de lu chambre, se retourna vers madame de Maintenon el lui dit : a Qu'a donc la princesse à être si mélancolique aujourd'hui? t El comme madame de Martenon n'osait pas sans doute rappeler au roi la cause de celle tristesse, elle fit entrer les dames, à qui Lou.s XIV ordonna de distraire sa petite-fille.

Ce ne fut pas le tout : au sortir du diner, c'est à-dire vingt-six heures après la mort de Monsieur, monseigneur le duc de Bourgogne se mit à une table, et, se retournant vers le duc de Mtfnfort : — Voulezvous jouer au brelan, duc? demanda-t-il. — Au brelan ï s'écria Montfort; mais vous n'y songez donc pas, monseigneur; Monsieur n'est pas encore refroidi. — Pardonnez-moi, monsieur, répondit le jeune prince, j'y songe fort bien; mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie autour de lui; il m'a ordonné de faire jouer tout le monde et de donner moi-même l'exemple, de peur que personne ne l'osât faire le premier.

Le duc de Monforl salua, s'assit à la table du prince, cl, au bout d'un moment, tout le monde jouait comme si rien ne fut arrivé. Au reste, le roi tint parole au duc de Chartres : outre les pensions qu'il avait, il lui conserva toutes celles de Monsieur, de sorte que, Madame payée de son douaire et de toutes ses reprises, le jeune duc de Chartres se trouvait avoir, son apanage compris, dix-huit cent mille livres de rente, plus le Palais-Royal, Saint-Cloud et ses autres maisons. En outre, il eut, ce qui ne s'était jamais vu que pour les fils de France, des gardes el des Suisses, sa salle d« s gardes dans l'intérieur du chàleau de Versailles, un chancelier el un procureur général, au nom duquel il plaiderait pour n'avoir point à plaider au sien propre, la nomination de tous les bénéfices de son apanage, excepté les èvéehés; de plus, il prit le nom de duc d'Orléans, gardant non-seulement ses régiments d'infanterie et de cavalerie, mais encore ceux qu'avait Monsieur, ainsi que ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers.

Le roi prit le deuil pour six mois, et se chargea de tous les frais de la pompe funèbre, qui fut magnifique.

La cour, en perdant Monsieur, perdit ce qui lu restait de distraction et de plaisir, car déjà , depuis longtemps, il en était toute la vie et toule l'action. Il avait conservé le goût des folies qu'avait perdu son frère en devenant dévot; et, quoiqu'il aimât l'ordre des rangs et des distinctions, et les fit garder tant qu'il

fiouvait, il savait conserver une si grande affabilité, qu'il était à la fois aimé des grands et des petits. Sa amiliaritè était calculée de telle façon, que, tout en obligeant, il conservait sa grandeur naturelle, si bien que les plus étourdis n'eurent jamais l'idée d'en abuser, il avait appris de la reine, sa mère, cet art qu'elle possédait de tenir une cour, de sorte qu'il donnait chez lui une entière liberté, sans que cependant le respect et la dignité en souffrissent aucune altération. Voilà, avec une valeur incontestable, le compte des bonnes qualités de Monsieur; faisons celui des mauvaises, tout en laissant de côté le plus grave reproche qu'on ait eu à lui faire.

Monsieur avait plus d'élégance que d'esprit; nulle éducation, nulle science, nulle lecture; la seule chose

?u'il sût parfaitement, c'était l'histoire des alliances et les généalogies des principales maisons nobles de rance. Personne n'était plus faible de caractère, plus léger d'esprit, plus efféminé de corps. Aucun prince ne fut plus trompé, plus gouverné ni plus méprisé de ses favoris. Tracîissier et indiscret comme les femmes au milieu desquelles il passait sa vie a caqueter, semant les noises et les discussions dans sa petite cour, se plaisant à brouiller les gens entre eux, s'amusant des propos qui ressortaient de ces bruuilles el les te-

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pétant surtout à ceux-là qui eussent dû les ignorer, Monsieur avait toutes les mauvaises qualités des femmes, qui se vengèrent de la concurrence qu'il leur faisait en le déshonorant

Cependant tout se préparait pour la guerre. Le maréchal de Ronfflers, qui commandait en Flandre, vint à Bruxelles pour se concerter avec l'électeur. Le secret le plus profond fut gardé, et les mouvements des troupes furent ordonnés avec tant de mesure et réglés avec tant d'exactitude, qu'à un jour dit, 30,000 'hommes, commandés par M. de Puységur, se présentèrent simultanément devant les places principales des Pays-Bas, au moment où elles ouvraient leurs portes, et s'en emparèrent presque sans coup férir. Les garnisons se rendirent; elles se composaient de Hollandais, qui furent renvoyés à la Haye avec armes et bagages, dans l'espérance que cette générosité détacherait les Provinces-Unies de la coalition. En môme temps une armée passait les Alpes, commandée par le maréchal de Catinat, exigeant du duc de Savoie une route militaire, et Rétablissant à Crémone, pivot de nos fulures opérations.

Deux généraux ennemis reçurent mission d'arrêter la marche des Français, l'un en Allemagne, l'autre en Italie. Ces deux hommes étaient l'Anglais Churchill, comte et plus tard duc de Marlborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises en 1702; et l'autre, le prince Eugène, dont nous avons eu déjà occasion de parler.

Marlborough, le général qui, peut-être, a fait le plus de mal i la France, et dont les Français se sont vengés, comme Us se vengent de tout, par une chanson, gouvernait alors la reine d'Angleterre, et par le besoin que celte reine avait de lui, et par l'influence que lady Marlborough, sa femme, avait sur l'esprit de cette princesse. Mais, pour lui, ce n'était point assez que d'envelopper la reine dans une double nécessité, il voulut encore avoir l'appui du parlement, et il y était parvenu en donnant sa fille en mariage au grand trésorier Godolphin. Elève de Tun-nne, sous lequel il avait fait ses premières campagnes comme volontaire, aussi grand politique que Guillaume, plus brillant capitaine que ce prince, le comte de Marlborough était, de tous les généraux de l'époque, celui qui possédait au plus haut degré la tranquillité dans le courage, et la sérénité dam le péril. Soldat infatigable pendant la campagne, infatigable négociateur pendant le repos d'hiver, il parcourait toutes les cours d'Allemagne pour exciter les ressentiments ou pour réveiller les intérêts. Le premier mois, le général hollandais, comte d'Atholne, essaya de lui disputer le commandement; mais, dès le second, il reconnut son infériorité et se rangea de lui-même à la place qui lui convenait. Le maréchal de Boufflers, comme nous l'avons dit, commandait les troupes françaises qui lui éiaient opposées, ayant sous ses ordres le duc de Bourgogne. Mais, dès l'entrée en campagne, la fortune prit parti pour le comte de Marlborough , et , après plusieurs échecs successifs, le duc de Bourgo^nc, sans doute rappelé par le roi, qui ne voulait pas exposer l'un de ses petits fils à être battu, quitta l'armée et revint à Versailles. Boufflers continua de lutter contre Marlborough, mais sans pouvoir reprendre I 'offensive, et le général anglais, avançant toujours sans perdre un seul instant sa supériorité, conquit sur cous f'anloo. Rnremonde et Liège.

Le prince Eugène, alors âgé de trente-sept ans, dans toute l'activité de la jeunesse et dans toute la , foire de son génie militaire , vainqueur des Turcs, qu'il venait de forcer à la paix, descendait en Italie ! ar les terres de Venise, avec 50,000 Autrichiens ou Allemands, et la liberté entière de s'en servir à sa velouté.

Les deux généraux ennemis avaient un grand avantage sur les généraux français, c était celui d'être parfaitement libres de leurs mouvements, et de pouvoir s'inspirer de l'occasion, tandis qu'au contraire Catinat et Boufflers avaient leur plan tout fait envoyé de Versailles, et se trouvaient enchaînés par la préteotion qu'avait Louis XIV d'être le premier général de son époque, comme il avait celle d'en être le premier politique, double prétention qui lui avait fait également détester Turenne et Condé, Colbert et Louvois.

Catinat ne fut pas plus heureux contre le prince Eugène, que Boufflers ne l'avait été contre Marlborough. En effet, le général autrichien força le poste de Carpi, s'empara de tout le pays qui s'étend entre l'Adige et l'Adda, pénétra dans le Bressan et força Catinat de reculer jusque derrière l'Oglio. Louis XIV pensa alors que c'était le moment d'utiliser les talents de son favori Villeroi , et il l'envoya en Italie avec ordre a Catinat de le reconnaître pour son chef.

Le maréchal, duc de Villeroi, que l'on donnait comme chef au vainqueur de Staffarde et de Marsailles, était le fils de ce vieux duc de Villeroi que nous avons vu gouverneur de Louis XIV. Elevé avec le roi, il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs. Il avait une grande réputation de bravoure et d'honnêteté; il était, disait- on, bon et sincère ami, magnifique en toutes choses, mais ce n'étaient point là les qualités suffisantes à un homme appelé à combattre l'un des premiers généraux de l'époque. Villeroi débuta dans sa campagne par un échec en faisant attaquer le prince Eugène au poste de Chiari, et la termina en se laissant prendre à Crémone, avec une partie de son elal-major.

Il va sans dire que, plus la faveur de Villeroi avait été grande, plus les courtisans s'emportèrent contre lui. Les attaques dont on le poursuivait furent si violentes et si publiques à Versailles, que Louis XIV se crut ODligé de les interrompre en disant : — On se déchaîne contre Villeroi parce qu'il est mon favori.

Le mot étonna tout le monde; c'était la première fois que le roi le prononçait, et il avait attendu l'âge de soixante-quatre ans pour s'en servir.

Cependant l'armée d'Italie ne pouvait rester sans chef; on y envova M. de Vendôme.

Louis-Joseph, duc de Vendôme, était an icre-petit-fils d'Henri IV" et fils du duc de Mercœur, qui avait épousé Laure Mancini. Il était d'une taille ordinaire, un peu gros, mais vigoureusement bâti, alerte et adroit; il avait, avant les accidents qui le défigurèrent, comme on le verra bientôt, le visage noble et l'air royal, beaucoup de grâce dans le maintien, beaucoup de facilité dans la parole, beaucoup d'esprit naturel, qui, soutenu par la hardiesse que lui donnait sa position princière, se tourna depuis en audace. Sa connaissance du monde était parfaite : il eu savait à fond tous les personnages. Sous une apparente insouciance, il avait un soin et une adresse étranre à orolitrr de io.<l Admirable remis™, il sut, prè» de

Louis XIV, tirer parti même de ses vices. Poli avec art et surtout avec choix, plein de mesure dans sa politesse, insolent a l'excès dès qu'il croyait devoir en sortir, familier et populaire avec les soldats et les gens du commun, il voilait, sous celle familiarité et sous cette popularité, un orgueil qui voulait tout et qui dévorait tout. A mesure que son rang s'augmenta, sa hauteur, son opiniâtreté, son orgueil, grandirent; enfin, plus lard, il en arriva a ne plus écouter aucune espèce d'avis et à n'avoir plus auprès de lui que des valets, n'ayant pic voulu admettre de supérieurs et ne pouvant pas tolérer d'égaux.

Le vice dominant de M. de Vendôme, à part le vice honteux que Saint-Simon s'étonne que Louis XIV b& ait pardonné, élail la paresse. Dix fois il manqua d'être enlevé par l'ennemi, parce que, placé dans un logement commode ou trop éloigné, aucun avis, aucun conseil, aucune prière, ne pouvaient lui faire quitter ce logement. Il perdit des batailles et laissa souvent échapper le bénéfice d'une campagne heureuse pour n'avoir pu se résoudre à quitter un camp où il se trouvait à sa guise. Rarement on parvenait à le faire lever avant quatre heures de l'après-midi. Comme, dès lors, il n'avait plus aucun temps a donner à sa toilette, il était d'une malpropreté extrême, et dont il finit par tirer vanité. Son lit, dans lequel il ne se contraignait en rien, dit Saint-Simon, était plein de chiens qui s'y mettaient aussi à l'aise que lui et de chiennes

J|ui y faisaient leurs petits. Sa thèse favorite était que tout le monde était aussi sale que lui , et qu'une ausse honte seule empêchait les hommes d'avouer leur penchant naturel à vivre comme les plus immondes animaux. Louis XIV arriva un jour comme il soutenait cette proposition à madame de Conti, qui était la personne la plus propre et la plus recherchée du monde.

Aussitôt levé, M. de Vendôme passait dans sa garde-robe. Là, en sa qualité d'arrière petit-fils d'Henri IV, il abusait du cérémonial introduit par les rois d'avoir deux trônes. Là, il dictait ou écrivait ses lettres,

• Uuclc»l ce jeune »eigncur? — Siie, c'est le colonel Jein Girjlier. » — Pacl 378.

recevait ses généraux, déjeunait ou dînait à fond. Aussi, madame la Duchesse disait-elle que les sirènes étaient moitié femme et moitié poisson, mais que M. de Vendôme était moitié homme et moitié chaise

ficreée. Dans notre Histoire de la Régence, nous dirons plus tard quelle influence la chaise percée de I. de Vendôme eut sur les destinées du monde. Tout cela terminé, et, comme on le voit, ces soins lui prenaient la meilleure partie de son temps, il s'habillait, jouait gros jeu, soit au piquet soit à l'hombrc, et, s'il le fallait absolument, montait à cheval.

M. de Vendôme pouvait avoir, à l'époque où nous sommes arrivés, quarante ans à peu près, et était déjà connu militairement pour avoir commandé, en 1695, l'armée de Catalogne en remplacement de M. de N> ailles. Dans rette campagne, il avait pris Ostalric, battu la cavalerie espagnole, et, étant entré à Barcelotine après avoir accordé à cette ville une capitulation honorable, il avait été reçu vice-roi en grande cérémonie. Mais à peine installé dans sa vice-royauté, qui, à ce qu'il parait, lui avait porté malheur, M. de Vendôme était revenu précipitamment à Paris, pour cause de santé. Alors il s'était mis entre les mains des chirurgiens, qui ne l'avaient lâché qu'avec perte de la moitié de son nez et de sept ou huit de ses dents. Si brave et si grand vainqueur que tût M. de Vendôme, de pareilles blessures ne laissèrent pas que d'effrayer quelque peu la cour. Il sollicita donc un commandement qui l'en éloignât, obtint celui d'Italie, et reçut eu parlant quatre mille louis pour son équipage. Son frère, le grand prieur, servit sous ses ordres. Jacques Hlz-James, lils naturel du roi Jacques 11 et d'Arabclle Churchill, sœur de Marlboroug, connu sous le titre de duc de Berwick, fut envoyé pour commander en Espagne à la place de M. de Vendôme.

Laissons Berwick en face des Portugais, Vendôme en face des Autrichiens, et VHlars en face des Anglais et des Impériaux, triple lutte d'où jailliront les victoires de Friedlingen, d'Hochstet, de Cmmdo et d'Al* Bianzj, et les défaites de Blenbeim, de Ramillies et de Malplaquet, et revenons à Versailles.

Avant de retourner a l'armée de Flandre, Villars avait à peu près pacifié les Cévennes. L'un des principaux chefs des Cévenols, Jean Cavalier, dont nous avons parlé, avait traité avec le maréchal moyennant la promesse qui lui avait été faite du titre de colonel et d'un régiment. Au moment où nous revenons à Versailles, on s'occupait fort de la prochaine arrivée du jeune chef, qui était un beau garçon de vingt-sept ou vingt-huit ans tout nu plus, et, à ce qu'on assurait, d'une élégance de formes remarquable pour un homme de sa classe. Car toute la route Cavalier avait été parfaitement accueilli, et, à Maçon, où il s'était arrêté un instant, il reçut de H. de Chamillart un courrier qui avait ordre de le conduire à Versailles. La réception que lui fit le ministre confirma le futur colonel dans les rêves d'avenir qu'il avait pu faire. Le ministre lui avoua qu'on s'était fort occupé de lui à la cour, lui promit toute sa bienveillance, et lui affirma que les

Ïilus grands seigneurs et les plus grandes dames de > ersailles n'étaient pas moins bien disposés en sa aveur qu'il l'était lui-même. Bien plus, il ajouta que le roi désirait le voir, et qu'il n'avait, en conséqueuce, qu'à se tenir prêt pour être présenté le surlendemain; qu'on le ferait placer sur le grand escalier où le roi devait passer.

Cavalier revêtit son plus beau costume. Il était d'une figure fine à laquelle sa grande jeunesse, ses longs cheveux blonds et la douceur de ses yeux donnaient beaucoup de charmes. Deux ans de guerre lui avaient, d'ailleurs, procuré une tournure martiale. Bref, au milieu des plus élégants, il pouvait passer pour un charmant cavalier.

(.a curiosité fut grande a l'aspect du jeune Cévenol ; tout le ban et l'arrière-ban des courtisans était dans l'admiration ; mais, comme personne ne savait encore quel visage lui ferait Louis XIV, nul n'osa l'aborder de peur de se compromettre, l'accueil du roi devant servir de régulateur à tout le monde. Quant û lui, après un instant d'embarras en présence de ces regards curieux et de ce silence affecté, il s'appuya contre la rampe de l'escalier, croisant ses jambes l'une sur l'autre, et jouant dédaigneusement avec "la plume de son chapeau.

Bientôt une grande rumeur se fit entendre; Cavalier se retourna et aperçut Louis XIV. C'était la première fois qu il voyait le roi ; à sa vue, il se sentit faiblir et le sang lui monta au visage.

Arrive à la hauteur de Cavalier, le roi s'arrêta, sous prétexte de faire remarquer à Chamillart un nouveau plafond que venait de terminer Lebrun; mais en «fiel pour regarder tout à son aise l'homme singulier qui avait lutté contre deux maréchaux de France, et traité de pair à pair avec un troisième; puis, lorsqu'il l'eut examiné tout à son aise : — Quel est ce jeune seigneur? demanda-t-il à Chamillart. — Sire, répondit le ministre en faisant un pas pour le présenter au roi, c'est le colonel Jean Cavalier. — Ah ! oui, dit dédaigneusement le roi, l'ancien boulanger d'Anduze.

Puis, haussant les épaules en signe de mépris, il continua son chemin. Cavalier, de son côté, avait fait, comme Chamillart, un pas en avant, croyaut que Louis XIV allait s'arrêter, lorsque celte dédaigneuse réponse du grand roi le changea en statue. Un instant il demeura immobile et palissant, au point qu'on eût pu croire que la vie l'abandonnait; puis, instinctivement il porta la maia à son épée; mais aussitôt, comprenant qu'il était perdu s'il restait un instant de plus parmi ces hommes qui, tout en ayant l'air de trop le mépriser pour s'occuper de lui, ne perdaient pas de vue un de ses mouvements, il s'élança de l'escalier sous le vestibule, se précipita daus le jardin qu'il traversa en courant, et rentra à son hôtel, maudissant l'heure où, se liant aux promesses de M. de Villars, il avait abandonné ses montagnes, dans lesquelles il était aussi roi que Louis XIV l'était à Versailles.

Le soir même il reçut l'ordre do quitter Paris et de rejoindre son régiment. Cavalier partit sans avoir revu M. de Chamillart. Le jeune Cévenol retrouva ses compagnons à Màcop, et, sans leur raconter l'étrange réception que le roi lui avait fuite, il leur laissa soupçonner pourtant qu'il craignait non-seulement qu'on ne tint pas fidèlement les promesses de Villars, mais encore qu'on ne lui jouât quelque mauvais tour. I les engagea, en conséquence, a gagner la frontière el à le suivre à l'étranger. Alors ces hommes, dont i a été si longtemps le chef, et dont il est encore l'oracle, se mettent en marche sans savoir même où Cavalier les conduit. Arrivés à Dinan, ils font leur prière, puis, désertant tous ensemble une patrie inhospitalière, ils traversent le mont Belliard, se jettent dans le Porentruy et prennent le chemin de Lausanne.

Cavalier, comprenant que tout était fini pour son parti, passa en Hollande, puis en Angleterre, où il reçut de la reine Anne un accueil des plus honorables : il accepta du service et eut le commandement d'un régiment de réfugiés: de sorte qu'il occupa dans la Grande-Bretagne ce grade de colonel qui lui avait été vainement offert en France. Cavalier commandait son régiment à la bataille d'Almanza, et il se trouva, par hasard, opposé à un régiment français. Alors ces vieux ennemis se reconnurent, et, rugissants d'une même colère, sans entendre aucun commandement, sans exécuter aucune manœuvre, se ruèrent les uns sur les autres avec une telle furie, qu'au dire du maréchal de Berwick, ils se détruisirent presque entièrement. Cavalier survécut cependant à cette boucherie, dont il avait largement pris sa part, et à la suite de laquelle il fut nommé officier général et gouverneur de l'île de Wight. Enfin, sa vie se prolongea jusqu'en 1740, qu'il mourut à Chclsea, âgé de soixante ans.

Vers l'époque où, se terminait cette guerre civile des Cévennes, qui avait désolé si longtemps nos provinces du Midi, une nouvelle arriva à Paris, rapide et inattendue comme un coup de foudre : on apprit que madame de Montcspan était morte, le vendredi 27 mai 1707, à trois heures du matin. Nous avons dit qu'une fois chassée de la cour par l'intermédiaire de M. le duc du Maine, son fils, l'ancienne favorite s'était retirée à la communauté de Saint-Joseph; mais que, ne pouvant s'accoutumer à la vie du cloître, elle allait souvent promener à Bourbon l'Archambaull el ailleurs ses remords ou plutôt ses espérances; car madame de Montespan, plus jeune de cinq ou six ans que madame de Maintenon, et toujours belle, se flattait, à la mort de celle-ci, de rentrer à la cour et de reprendre sa puissance sur le roi. Madame de Montespan passait donc sa vie à aller des «aux de Bourbon aux terres d Antin, et des terres d'Antin a Fontevrault. Tout ce qu elle avait pu corriger en elle, elle l'avait fait, ou pour mieux dire elle avait gardé ses défauts et acquis des vertus Devenue pieuse, charitable et laborieuse, elle était restée allière, dominante

fX)UIS XIV ET SON SIECLE. . 379

et résolue. Elle eu était venue à donner près des trois quarts de ce qu'elle possédait aux pauvres, niais, comme si ce n'était point assez de cet abandon de sa fortune, elle faisait aussi le sacrifice de son temps : huit heures de la journée étaient consacrées par elle à des travaux d'aiguille destinés aux hôpitaux. Sa table, et elle avait aimé la table avec exrès, était devenue simple et même frugale; à chaque heure du jour elle quittait le jeu, la compagnie, la conversation, pour aller prier dans son oratoire. Ses draps et ses chemises étaient de grosse toile jaune, cachés, il est vrai, sous des draps et des chemises ordinaires. Elle portait des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer; et cependant, malgré telle austérité qui, dans son esprit, avait pour but de la rapprocher du ciel, elle avait une telle crainte de la mort, qu'elle payait plusieurs femmes dont l'unique emploi était de veiller près de son lit. Elle couchait tous ses rideaux ouverts avec toutes les veilleuses autour d'elle, beaucoup de lumière dans la chambre, et, comme elle avait pris soin de les faire dormir le jour, chaque fois qu'elle se réveillait elle voulait les trouver causant, riant ou jouant, tant elle craignait que la mort ne profitât de leur assoupissement pour la frapper. Et avec cela, chose étrange, jamais autour d elle ni médecin, ni chirurgien.

Puis, par un autre contraste, l'ancienne favorite avait conservé cette étiquette princière et cet extérieur de reine dont elle avait pris l'habitude au temps de sa faveur. Son fauteuil avait le dos appuyé au pied de sou lit, et il n'en fallait pas chercher d'autre dans la chambre, pas même pour ses enfants, madame la duchesse d'Orléans et madame la duchesse de Bourbon. Monsieur l'avait toujours fort aimée, et ainsi faisait la grande Mademoiselle, dont nous avons, en 16U3, oublié de consigner la mort : à ceux-là seulement on apportait des fauteuils. On peut juger par là comment elle recevait tout le monde : c'était avec de petites chaises à dos, semées çà et là dans son appartement, et dont ses nièces, pauvres filles sans forlune, faisaient d'ordinaire les honneurs, « Cela n'empêchait pas, dit Saint-Simon, que, par une fantaisie qui s'était tournée en devoir, toute la France n'y allât. »

Et cependant, le père Latour, son confesseur, avait tiré d'elle un terrible acte de pénitence : celait de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Une fois décidée à celte démarche, Faîtière favorite l'accomplit de bonne grâce : elle écrivit à M. de Montespan dans les termes les plus soumis, et lui offrit de retourner avec lui s'il la daignait recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu'il lui voulût désigner. Mais M. de Montespan lui fit répondre qu'il ne voulait ni la recevoir ni lui prescrire rien, ni surtout entendre parler d'elle pendant tout le resle de sa vie. Effectivement, M. de Montespan mourut sans îui pardonner, et à cette mort elle prit le deuil comme les veuves ordinaires. Mais ni avant ni après, elle ne reprit jamais ses livrées, ni ses armes, qu'elle avait quittées pour prendre les armes de sa famille.

Belle et fraîche jusqu'au dernier moment de sa vie, elle croyait toujours être malade et prête à mourir. Celle inquiétude la poussait sans cesse à voyager, et, dans ses voyages, elle emmenait toujours avec elle une compagnie de sept ou huit personnes, et ces personnes, qui s'étaient frottées à elle, et sur lesquelles son esprit s'était répandu comme le parfum de la rose sur le caillou de Saadi, ces personnes qui n'étaient pas elle, mais qui avaient vécu près d'elle, reportaient dans le monde ce dialogue animé, cette vive repartie, ce sel atlique, que l'on appelle encore aujourd'hui V esprit des Mortemarl.

La dernière fois qu'elle alla à Bourbon-l'Arrhambault, quoiqu'elle fût en pleine et excellente santé, elle eut un pressentiment de sa mort, et disait qu'elle était a peu près sûre de ne point reveuir de ce voyage. Elle paya deux années d'avance des pensions qu'elle faisait en grand nombre, presque toutes à de pauvres gens de noblesse, et doubla ses aumônes. En effet, madame de Montespan, quelques jours après son arrivée à Bourbon, se trouva tout à coup si mal dans la nuit du 2G mai, que tes veilleuses effrayées envoyèrent éveiller à l'instant même toutes les personnes qui se trouvaient chez elle. Madame de Cœuvres accourut des premières, et, la trouvant prête :ï suf.oquer, lui administra à tout hasird l'émélique. Ce remède rendit à la malade une tranquillité d'un instant, dont elle profita pour se confesser. Mais avaut sa confession privée elle fit sa confession publique, racontant toutes les fautes dont, depuis vingt ans, elle portail la peine; puis elle passa à sa confession privée, et, celle-ci accomplie, elle reçut les sacrements, et, chose singulière, à ce moment suprême, cette terreur de la mort, sa compagne incessante, l'abandonna, comme si son ombre froide et glacée se fût évanouie aux splendeurs célestes qu'elle contemplait déjà.

D'Anlin, son iiio, qu'elle n'avait jamais aimé, mais qu'elle avait cependant, par repentir bien plus que par tendresse, rapproché d'elle depuis quelque temps, arriva au chevet de son lit comme elle allait expirer; elle le reconnut et put lui dire encore : — Vous me trouve/, mon fils, dans un étal bien différent de celui où j'étais la dernière fois que nous nous sommes vus.

Cinq minutes après elle expira Presque aussitôt d'Antin partit, et le corps et les funérailles restèrent à la merci des valets.

Madame de Montespan avait légué son corps au tombeau de sa famille, situé à Poitiers, son cœur au couvent de la Flèche, et ses entrailles au prieure de Saint-Menoux, peu distant de Bourbon-l'Archambault. ' Un chirurgien de village procéda donc à I l'autopsie et sépara le cœur et les entrailles du corps. Le corps demeura longtemps sur la porte de la maison, tandis que les chanoines de la Sainte-'.hapelle et les prêtres de la paroisse disputaient leur rang; le cœur, enfermé dens une boite de plomb, fut expédié à la flèche; enfin les entrailles furent mises dans un coffre et placées, à l'aide d'une hotte, sur le dos d'un paysan qui se mil en marche avec elles pour Saint-Menoux. Au milieu du chemin, l'envie prit au commissionnaire de savoir quel genre de fardeau il portail; il ouvrit alors le coffre, et, comme on ne l'avait prévenu de rien, il crut être le jouet de quelque mauvais plaisant, et jeta ce qu'il contenait sur le revers d'un fossé. Un troupeau de porcs passait en ce moment, et les plus immondes des animaux dévorèrent les entrailles de la plus hautaine des femmes.

Avec le type vivant de la grande époque de Louis XIV disparaissaient tous les souvenirs secondaires. Versailles lui-même, ce courtisan de granit, se pliait au goût du jour en changeant sa grotte de Thélis en une chapelle. Celle grotte de Thélis, dont on voit encore aujourd'hui des fragments dans le bosquet det

Bains d'Apollon, avait été, vers la fin des amours du roi avec la Vallière, et vers le commencement de ses iufidèles amours avec madame de Montespan, une des retraites favorites de Louis XIV. Tous les artistes s'étaient réunis pour en faire un lieu de mystérieuses délices : Perraut en avait dessiné l'architecture, Lebrun les statues, et, sur les dessins de Lebrun, Girardon avait fouillé le marbre, et, d'un bloc gigantesque, avait fait saillir le groupe principal. Mais, dés 1699, Louis XIV avait condamné la grotte aux mondains souvenirs, et sur ses ruines avait commencé de faire bâtir la chapelle qu'on y voit encore aujourd'hui Seulement la pénitence ne s'étendit pas du plaisir jusqu'à l'orgueil. Louis XIV, comme madame de Montespan, en était au repentir peut être, mais pas encore à l'humilité. Mansard, qui était chargé de l'exécution de la chapelle, 1 éleva bien plus à Louis XIV qu'à Dieu. Il mil le tabernacle du Seigneur au rez-dechaussée, et la tribune royale au premier étage. Peut-être est-ce ce singulier contraste qui, six ans après, fit prononcer à Massillon, sur le cercueil de Louis XIV, l'oraison funèbre qui commençait par ces paroles, et dont le passé et le présent mis en face l'un de l'autre doublaient la sublimité :

C DlBD SEUL EST GRAND, MES FRÈRES. »

Ce fut pendant cette année, où s'acheva la chapelle, qu'eut lieu la terrible famine de 1709. Les oliviers, cette grande ressource du Midi, périrent tous sans exception ; la plupart des arbres fruitiers ne virent point paraître leurs feuilles au printemps, et toute espérance de récolte fut d'avance détruite. Il n'y avait point de magasins en France ; on essaya de faire venir du blé du Levant; mais il fut pris par les vaisseaux ennemis, qui, depuis longtemps, dépassaient les nôtres en nombre. Nos armées mouraient de faim, tandis qu'au contraire les Hollandais, ces facteurs des nations, approvisionnaient, aux mêmes prix que dans les années d'abondance, les armées étrangères, de blé et de fourrage.

Louis XIV envoya sa vaisselle a la monnaie. Cette opération se fil contre l'avis du chancelier et du contrôleur général, qui faisaient observer, avec raison, que cette ressource, trop faible pour apporter un grand secours à l'Etat, manifestait notre détresse à l'ennemi. En effet, le peuple continua d'avoir faim, et, comme la faim éteint tout autre sentiment, pour la première fois Louis XIV vil des placards injurieux s'afficher dans les carrefours et jusque sur les piédestaux de ses statues. Le dauphin, que le peuple aimait et auquel il u'avait rien à reprocher, puisqu'il était toujours resté ostensiblement et réellement étranger aux affaires qui avaient amené la ruine de l'Étal, n'osait plus venir à Paris ; car, s'il y venait par hasard et que sa voiture fût reconnue, il était suivi a l'instant même par le peuple, qui, avec le cri de la douleur, lui demandait un pain qu'il ne pouvait pas lui donner.

Ce fut alors qu'on songea a établir l'impôt du dixième, ainsi nommé parce qu'il se composait du dixième du revenu. Cet impôt était excessif : aussi Louis XIV resista-t-il longtemps quand on lui proposa de l'établir. Alors son nouveau confesseur, le jésuite le Tellier (car le père la Chaise était mort le 20 janvier 1709, après trente-deux ans de direction de la conscience royale), voyant Louis XIV trisic et rêveur, lui demanda la cause de cette préoccupation. Le roi répondit que la nécessité de l'impôt, si bien justifiée qu'elle fût, ne pouvait combattre victorieusement les scrupules qui s'élevaient dans son esprit; qu'il avait dés doutes, et qu'avant de permettre rétablissement de cet impôt, il eût désiré que ses doutes fussent éclaircis. Le jésuite répondit au roi que ses scrupules étaient d une âme délicate, qu'il les approuvait el qu'il consulterait, dans le but de tranquilliser su conscience, les casuistes les plus éclairés de la compagnie. En effet, après avoir disparu trois jours, le confesseur revint el assura intrépidement a son pénitent royal qu'il n'y avait pas matière à scrupule, attendu qu'étant le seul el véritable maître de tous les biens de son royaume, c'était, en quelque sorte, sur lui-imnnc qu'il prélevait l'impôt. — Aht dit le roi en respirant, vous me soulager beaucoup, mon père, et me voilà tranquille désormais.

Huit jours après, l'édit fut rendu.

Le père la Chaise était mort à plus de quatre-vingts ans. Plusieurs fols, quoique sa télé el sa santé fussent restées assez fermes, il voulut, mais inutilement, se retirer : c'est que le prêtre, bon homme au fond, et assez sage conseiller, sentait venir la décadence prochaine de son corps et de sou esprit. En effet, les infirmités et la décrépitude l'assaillirent bientôt de concert; les jésuites, qui le suivaient de l'œil, lui firent comprendre qu il était temps de songer a la retraite; c'était le désir qu'il avait déjà manifesté; il revint donc a la charge auprès du roi, priant, suppliant Sa Majesté de le laisser penser à son propre salut, incapable qu'il se sentait de diriger désormais celui des autres; mais Louis Xl\ ne voulut rien entendre. Les jambes tremblantes du bon père, sa mémoire éteinte, son jugement perdu, ses connaissances brouillées, rien ne rebuta le roi : il continua à se faire amener aux jours el aux heures accoutumées ce demicadavre et à dépêcher avec lui les affaires de sa conscience. Enfin, le lendemain d'un de ses voyages a Versailles, le père la Chaise s'affaissa si fort, qu'il reçut les sacrements. La sainte cérémonie terminée, il demanda une plume et de l'encre, et eut encore le courage d'écrire de sa main au roi une longue lettre, a laquelle ce prince fit de sa main aussi une réponse tendre et prompte. Après quoi, le père la Chaise ne s'appliqua plus qu'à songer à Dieu.

Deux autres jésuites se trouvaient près du moribond; c'était le père le Tellier, provincial, et le père Daniel, supérieur de la maison professe. Us lui demandaient deux choses : la première, s'il avait accompli les commandements de sa conscience, el la seconde, s'il avait pensé, dans ses derniers moments d'influence sur le roi, au bien el à l'honneur de la compagnie. Le père la Chaise répondit que, sur le premier point, il était en repos; que, sur le second point, on s'apercevrait bientôt par les effets qu'il n'avait rien à se reprocher. Après avoir donné aux deux jésuites celle double assurance, le père la Chaise expira paisiblement, à cinq heures du malin. A son lever, Louis XIV vit apparaître les deux jésuites. Ils apportaient les clefs du cabinet du conft sseur, dans lequel il y avait beaucoup de papiers que l'on supposait secrets et que l'on croyait importants. Le roi les reçut devant tout le monde, et fit un grand éloge de la bonté do père la Chaise : — Il était si bon, dit Louis XIV, que je le lui reprochais souvent. Alors, il me répondait i Ce n'est pas moi qui suis bon, Sire, c'est vous qui ête< mauvais. »

LOUIS X1Y ET SON SIÈCLE. 38i

Ce propos riait si « liante dans la bouche de Louis XIV, que tous ceux qui l'entendirent baissèrent le* yeux, ne sachant quelle contenance tenir.

La question faite au père la Chaise par les deux jésuites, et qui avait pour but de savoir si le roi choisirait son nouveau directeur dans leur compagnie, avait plus de portée qu'on ne pourrait le croire au premier abord. En effet, Maréchal, premier chirurgien de Louis XIV, lequel avait succédé â Félix, homme probe et sévère, raconta tout haut qu'un jour étant dans le cabinet du roi, qui regrettait le père la Chaise et louait l'attachement de son confesseur pour sa personne, le roi lui cita comme une marque de cet attachement que, peu d'années avant sa mort, le père la Chaise lui avait demandé en grâce de choisir un confesseur dans sa compagnie, en ajoutant qu'il connaissait bien celle compagnie, qu'elle était très-étendue, qu'elle était composée de bien des sortes de gens dont on ne pouvait répondre et dont l'esprit et le pouvoir s'étendaient partout; qu'il ne fallait pas pousser ces gens au désespoir en leur filant la direction de la conscience du roi et par conséquent l'influence qu'ils pouvaient prendre par la aux affaires temporelles, et se mettre ainsi dans un péril dont lui-même ne pourrait répondre ; car, disait-il encore, uu mauvais coup est bientôt fait et n'est pas sans exemple.

Le roi se souvint de ce précieux avis; il voulait vivre et vivre en sûreté. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers furent donc chargés d'aller à Paris et de s'informer lequel d'entre tous les jésuites était le plus digne de l'honneur qu'attendait la société. Les deux ducs choisirent le père le Tellier.

Le père le Tellier était entièrement inconnu du roi lorsqu'il obtint celle faveur, et Louis XIV avait vu pour la première fois son nom sur une liste de cinq ou six jésuites que le père la Chaise lui avait présentée comme des sujets propres à lui succéder. 11 avait passé par tous les degrés de la compagnie; il avait élé professeur, théologien, recteur, provincial et écrivain ardent sur le molinisme, poursuivant le renversement de toutes les autres sectes, ambitieux d'établir sa compagnie sur les ruines des autres sociétés, nourri dans les principes du prosélytisme le plus violent, admis à tous les secrets de l'ordre, à cause du génie que la Société lui avait reconnu; il n'avait vécu depuis dix ans que d'études, d'intrigues et d'ambition. Son esprit dur, entêté, infatigable, incessamment appliqué aux questions d'influence, dépourvu de tout autre goût, méprisant toute société, ennemi de toute dissipation, ne faisant cas des hommes, même de ceux qui appartenaient au même ordre que lui, qu'en raison de la conformité de leur caractère avec le sien et de leurs passions avec les siennes, exigeant chez les autres un travail pareil a celui auquel i! se livrait sans interruption, et ne comprenant pas, avec sa léle et sa santé de fer, qc'în pût jamais avoir besoin de repos; en outre, faux, trompeur, cachant les plis sous les replis, exigeant tout, ne rendant rien, manquant aux paroles les plus expressément données lorsqu'il ne lui importait pas de les tenir, poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues et qui pouvaient lui reprocher sa mauvaise foi, ayant conservé toute la rudesse de son extraction, grossier et ignorant à surprendre, insolent et impétueux à effrayer, ne ' connaissant du monde ni ses mesures, ni ses degrés, ni ses engagements; c'était un homme terrible, qui, couvert ou à découvert, ne marchait qu'à un seul but, c'est-à-dire à la destruction de tout ce qui pouvait lui nuire, et qui. parvenu à l'autorité, ne se cacha plus de ce désir et de cette volonté. • La première fois qu'il fut présenté à Louis XIV, le roi vil s'avancer un homme d'un extérieur repoussant, d'une physionomie ténébreuse et fausse avec des yeux louches et méchants. Il n'y avait avec le roi Mue Rlouin, le premier valet de chambre, et Fagon, le médecin; l'un appuyé sur la cheminée, l'autre

couibé sur son bâton, tous deux examinant avec intérêt cette première entrevue. — Mon père, demanda .t roi, quand on eut nommé le nouveau confesseur, éles-vous parent de MM. le TellierT — Moi, sire, répondit le père en s' anéantissant devant le roi, moi, parent de MM. le Tellier, je suis bien loin de cela, étant seulement fils d'un pauvre paysan de Basse-Normandie.

Fagon, qui avait écouté ces paroles cl remarqué l'air dont elles avaient été prononcées, s'approcha alors deDlouin, ej, lui montrant le jésuite du coin de l'œil : — Voilà, lui dit-il, un grand hypocrite ou je me trompe fort.

Tel était l'homme aux mains duquel tombait l'avenir du roi et de l'Etat, puisque Louis XIV avait dit : l'Etat, c'est moi.

Eo arrivant au poste élevé qu'il venait de conquérir, le père le Tellier songea d'abord à venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner à Home un de ses livres traitant des cérémonies chinoises. Il était mal personnellement avec le cardinal de Noailles : il envoya aux évêques des lettres, des mandements et des accusations contre ce cardinal, au has desquels ils n'avaient plus qu'à mettre leur nom, et vingt dénonciations arrivèrent à la fois à Louis XIV comte ce prélat. Puis il envoya à lionic cent trois propositions presque toutes jansénistes à condamner. Le Saint-Oflice en condamna cent une.

Louis XIV oublia ou plutôt se souvint que les solitaires de Porl-Hoyal avaient produit des hommes qui s'étaient appelés Arnauld, Nicole, le Maislre, Herman et Sacy; que ces hommes avaient, jusqu'à l'époque de sa mort, c'est-à-dire jusqu'en 1699, entouré de respect madame de Longueville, sa vieille ennemie, qui, ne voulant plus t ire galante, s'était faite dévole, et qui, ne pouvant plus combattre, voulait intriguer, el les persécutions, à peu près éteintes sous le père la Chaise, recommencèrent avec une nouvelle ardeur sous le père le Tellier.

Cependant le roi avait vendu pour quatre cent mille francs de vaisselle d'or; les plus grands seigneurs, à sou exemple, envoyèrent leur vaisselle d'argent à la monnaie; madame de Maintenon ne mangeait plus que du pain d'avoine; enfin Louis XIV n'hèsila pas à faire demander la paix aux Hollandais, autrefois si méprisés par lui. C'est que, comme nous l'avons dit, Louis XIV avait perdu successivement les batailles deblenheim, de Hamillies, de Turin et de Malplaquet.

La bataille de Dlenheim nous avait coûte, à nous, une armée superbe, tout le pays situé entre le Danube el le Ilhin, cl à la maison de Bavière, notre alliée, ses Etats héréditaires. La défaite de Hamillies nous avaii fuil perdre loute la Flaudre, et no troupes battues ne s'étaient arrêtées qu'aux portes de Lille. La déroute de Turin nous avait enlevé la possession de l'Italie. On occupait bien encore quelques places; mais on proposa à l'Cmpcreur de les lui céder, pourvu qu'il laissai se retirer, sans les inquiéter, les

Juinze mille nommes de troupes qui les occupaient. Enfin, le désastre de Malplaquel repoussa nos armées es bords de la Sa., bre jusqu'à Valencicnnes. Celle dernière bataille était la plus terrible qu'on eût livrée sous le règne de Louis XIV ; on y avait tiré, chose inouïe jusqu'alors, onze mille coups de canon; depuis, à Wagram, on en tira soixante-onze mille, et cent soi\antc-quiiuc mille à Leipsick. Jusqu'à présent celte dernière bataille est demeurée comme l'apogée de la destruction.

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