‹ Louis XIV et son siècleChapitre 57 sur 69 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Vieillesse do Louis XIV. — Sa tri-tene. — Division de b cour en deux partit. — Calomnie contre le duc d'Origan». — Causes cl conséquences de celte calomnie. — Conduite do roi dans cette circonstance. — Sa prédilection pour les princes légitime». — Protestations. — Lr doc du Maine est comblé de Faveurs. — Testament arraché à Louis XIV. — L'ambassadeur apocryphe. — Une éclipse — Dernière revue de U maison du roi. — Malidic de Louis XIV. — Conférence du roi avec le duc .1 Orléans. — Recommandation» suprême* de Louis XIV. — Ses dernier» moments. — Sa lin.-ConuMioi..

n effet, Louis XIV était vieux : il avait beau, de temps en temps, relever celte tète fière et hautaine pour laquelle la couronne avait été a la fois si glorieuse et si pesante, il sentait l âge l'envahir. Triste et morose, devenu, au dire de madame de Maiittenon, l'homme le plus inamumble de France, il avait rompu toutes ses étiquettes pour prendre les habitudes paresseuses du vieillard : il se levait lard, il recevait et mangeait au lit, et, une. fois levé, demeurait des heures entières absorbé dans son grand fauteuil au coussin de velours. Vainement Maréchal lui repétait-il que le défaut d'exercice, en amenant cette absorption et cette somnolence, annonçait quelque crise prochaine; vainement lui avait-il fait remarquer quelquefois les enflures violacées de ses jambes, le roi, tout en reconnaissant la vérité de ses observations, n'avait pas le courage de réagir roture cette faiblesse presque octogénaire, et tout l'exercice qu'il consentait à prendre était de se laisser promener dans ses magnifiques jardins de Versailles, devenus tristes comme leur roi, cur un petit char traîné à bras, où ses traits décomposés témoignaient des accès de souffrance que le roi, silencieux, et, pour ainsi dire, trop fierp our les avouer, éprouvait dans la froide et muette dignité de ses derniers jours.

Ce fut alors qu'arriva la mort du duc de Bcrri, que nous avons racontée plus haut. Louis XIV supporta celle dernière douleur avec sa fermeté de roi ; le coeur de père avait tant saigné depuis trois ans, qu'il s'était enfin endurci. Il jeta l'eau bénite sur le corps bleuâtre de son petit-fils, sans permettre qu'il fût ouvert, de peur qu'on ne rencontrât tes traces de ce poison qui dévorait sa postérité. Cuis, pour que la vue de ces crêpes, de ces costumes noirs, de ces tentures funéraires, n'attristât pas trop les derniers jours qu'il avait a vivre, il supprima le deuil de Versailles.

La cour était divisée en deux partis bien distincts : l'un était celui des princes du sang, que représentaient le duc d'Orléans, les Condés, les Conlis, tous ces jeunes gens de noble, antique et légitime race, fiers de montrer sur les frontons de leurs palais, sur les panneaux de leurs carrosses, un blason pur de toute bâtardise; les ducs et pairs faisaient cause commune avec eux, car les haines et les intérêts leur étaient communs. L'autre parti était celui des princes légitimés, et se composait du duc du Maine, du comte de Toulouse et des autres enfants naturels de Louis XIV; il avaient pour eux, balançant toute l'influence de la pairie, madame de Maintenon, qui ne perdait pas l'espérance d'être reconnue, à leur prière, reine de France et de Navarre. Le premier parti avait pour lui son droit; le second, l'intrigue.

Le premier coup que porta le parti des bâtards â celui des princes fut l'accusation d'empoisonnement, dont on essaya de souiller la réputation de M. le duc d'Orléans.

Le but principal de celte calomnie était d'enlever la régence au prince, â qui elle revenait de droit, et de la faire donner a M. le duc du Maine. Le père le Tellier, qui connaissait la baine du duc d'Orléans pour

ceux de son ordre, entra dans la cabale des bâtards ; et, tandis qu'on accusait tout haut le prime dans les rues, lui l'accusa sourdement au confessionnal, répétant sans cesse au roi que, plus il mourait de princes, plus le duc d'Orléans devenait insensiblement l'héritier présomptif de la couronne, lui montrant sans cesse son neveu travaillant avec le chimiste Humbert, non pas dans un but de plaisir ou de science, mais dans un but de criminelle ambition, et forçant son royal pénitent à prêter l'oreille aux clameurs des gens payés qui s'écriaient eu voyant passer le prince : — Voilà l'assassin, voilà l'empoisonneur!

Le duc d'Orléans alla droit au roi ; il venait le prier ou de faire taire les calomniateurs, ou de permettre qu'il se rendit à la Dastille, pour qu'on lui fit son procès. Mais le roi le reçut avec un sombre et mystérieui silence, et, comme le duc d'Orléans répétait sa proposition : — Je ne veux pas d'éclats, dit le roi, et je vous défends d'en faire. — Mais si je me rends à la Bastille, demanda le duc, ne m'accorderez vous pas la grâce de me faire juger? — Si vous allez à la Bastille, répondit le roi, je vous y laisserai. — Mais, Sire, insista le duc d'Orléans, faites au moins arrêter Humbert.

Le roi haussa les épaules et sortit sans répondre.

Le duc d'Orléans revint à Paris et raconta à sa femme, à madame la Duchesse, soeur de sa femme, et aux autres princesses qui l'attendaient, la réception que le roi venait de lui faire. C'était un coup porté à toute la race légitime : aussi madame la Duchesse, quoique appartenant à celle des bâtards, fît-elle cette proposition, que toute la famille se rendit chez le roi pour lui demander justice

Pendant ce temps, le chimiste Humbert se faisait écroucr à la Bastille.

En ce moment, M. de Pontrhartrain, apprenant la démarche qui avait été tentée auprès du roi, Gt prier M. le duc d'Orléans de ne rien risquer de pareil, promettant au prince qu'il allait trouver lui-même Sa Majesté, et qu'il lui représenterait les maux que pourrait attirer sur l'Etal un procès de celte nature. Le duc d'Orléans accepta l'intermédiaire qui se proposait lui-même, et partit avec tous les princes et princesses, pour attendre à Saint Cloud le résultat de l'entretien du roi et du chancelier.

Ce cortège presque royal accompagnant le futur régent de France, accusé de meurtre et d'empoisonnement, était si nombreux, si noble et si digne, que, cette fois, la populace le regarda passer sans oser jeter un seul cri de menaces ou d'accusation.

M. de Pontcharlrain tint parole au duc, et, à la suite d'une conversation dans laquelle le roi avait reconnu la pleine innocence de son neveu, qui était aussi son gendre, il revint avec l'ordre de rendre la liberté à Humbert.

Mais la défiance n'en était pas moins entrée dans le cœur du roi. Cette défiance rejaillit en faveur sur les princes légitimés. Déjà, en 1675, le roi avait donné au duc du Maine et au comte du Vcxin, les seuls qui existassent alors, le nom de Bourbons, quoiqu'ils fussent nés pendant le mariage de madame de Montespan et du vivant de son mari, ce qui les rendait, étant nés aussi du vivant de la reine, doublement adultérins; en 1680, des lettres patentes autorisèrent ces enfants à se succéder les uns aux autres, suivant l'ordre des successions légitimes; en 169-1, le roi accorda au duc du Maine et au comte de Toulouse le premier rang immédiatement après les princes du sang, et la préséance sur les princes qui seraient en France et auraient des souverainetés hors du royaume; par un édit enregistré au parlement le 2 août 1714, le roi appela à la couronne les princes légitimés et leurs descendants à défaut des princes du sang; enfin, le 25 mai 1715, Louis XIV publia encore une déclaration qui, en confirmant son édit, rendait I état des princes légitimés égal en tout à l'état des princes du sang.

Aussi Louis X1Y, effrayé lui-même de l'énormité qu'il venait de commettre, dit-il le même jour à ses bâtards : — Je viens de faire pour vous, non-seulement ce que je pouvais, mais plus que je ne pouvais; c'est à vous d'affermir ma décision par votre mérite.

Les courtisans se pressaient autour des deux frères et les félicitaient. Le comte de Toulouse, qui était un prince fort sensé el peu ambitieux, se contenta de répondre à ce déluge de compliments : — Cela est fort beau, pourvu que cela dure et nous donne un ami de plus.

L'académicien Valaincourt, l'un de ces amis dont le comte de Toulouse voulait voir augmenter le nombre, fut le seul qui laissa percer ses craintes en complimentant le prince : — Monseigneur, dit-il, voilà une couronne de roses que je crains bien de voir devenir une couronne d'épines quand les fleurs en seront tombées.

Deux hommes protestèrent confre cet édit du roi : d'Aguesscau, en proclamant hautement que l'édit était contraire à nos lois et à nos mœurs, et en disant que le parlement avait mis le comble à son déshonneur en l'enregistrant; Pontcharlrain en faisant mieux encore : il était chancelier; il déclara au roi qu'il n'avait pas le droit de disposer de la couronne, qui appartenait, par les constitutions du royaume, à ses descendants légitimes, et ajouta, en lui remettant les sceaux, qu'il pouvait sacrifier sa vie à son roi, mais non pas son honneur. Louis XIV insista pour que le chancelier reprit les sceaux; mais celui-ci ayant refusé avec opiniâtreté, ils furent donnés à Voisin, créature de madame de Maintcnon, qui déjà, depuis six ans, avait remplacé Chamillart, tombé en disgrâce non pas du roi, mais de la favorite.

Maintenant, M. le duc du Maine jouissant, sous le nom du roi et sous l'influence de madame de Maintenon, de tous les pouvoirs de la royauté, n'avait plus qu'une chose à désirer, c'était que le roi fil un testament qui ôtàt la régence à M. le duc d'Orléans et la lui donnât à lui. Depuis longtemps le chancelier Voisin était dans la confidence de ce désir, qui était aussi celui de sa protectrice; mais c'était une chose difficile à prononcer devant un roi qui s'était si longtemps cru un dieu, que le mol de testament. Aussi le chancelier Voisin, pressé par la favorite de faire cette ouverture au roi, et n'osant prononcer le mot cruel, se contenta-til de parler à Louis XIV de la nécessité de transmettre sa volonté. Mais, à ces mots, si mesurés qu'ils fussent, le roi tressaillit, et, se tournant vers le chancelier : — La naissance du duc d'Orléans, dit-il, l'appelle à la régence, et je ne veux pas que mon testament éprouve le sort de celui de mon père. Tan* qne nous sommes vivants, nous pouvons tout ce que nous voulons, mais, après notre mon, nous sommes moins que des particuliers.

Alors commencèrent les persécutions qui attristèrent les dernières années de la vie de Louis XIV. Fuis, quand on eut vu qu'insinuations du confesseur, conseils du chancelier, obsessions de la favorite, tout était inutile, on résolut d'abandonner le roi, sans distraction aucune, à la tristesse de ses vieux ans et aux regrets de ses jeunes années; on évoqua de nouveau à ses yeux effrayés les prétendus crimes du duc d'Orléans; on discontinua tout amusement; ou cessa toute conversation ;T>n assombrit les jours, on isola les nuits. Puis, quand le vieux roi, accablé d'idées sombres, venait à cette femme qu'il avait faite reine, à ces bâtards qu'il avait faits princes, on se retirait devant lui; ou, s'il exigeait que l'on restât, on le boudait; s'il donnait un ordre, on mettait à l'exécution tout le retard de la mauvaise volonté, et toute l'àprcté de la méchante humeur.

Louis XIV, miné par celte guerre sourde, s'avoua enfin vaincu, et, moins heureux avec sa seconde famille qu'il ne l'avait été avec l'Europe, il fut contraint de passer sous les (ourdies caudincs de la veuve Scarron et des enfants adultérins de madame de Montespan. Le testament fut extorqué à la lassitude du roi ; mais d'avance il en prédit le sort, et, en le remettant à ceux qui l'avaient tant désiré, il dit : — Je l'ai fait parce qu'on l'exige; mais je crains bien qu'il n'en soit de celui-ci comme du testament du roi mon père.

Enfin, un matin, le premier président et le procureur général furent mandés au lever du roi. Louis XIV les conduisit dans son cabinet, et là, tirant de son secrétaire un papier cacheté qu'il remit entre leurs mains : — Messieurs, dit-il, voici mon testament; nul ne sait ce qu'il contient; je vous le confie pour le déposer au parlement, à qui ie ne puis donner une plus grande preuve de mon estime et de ma confiance.

Le roi prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'elles frappèrent les deux magistrats, et que, dès ce moment, ils furent convaincus que le testament contenait des désirs étranges et peut-être même impossibles.

Le testament fut conservé au fond d'un trou creusé dans l'épaisseur du mur d'une tour du palais, sous une grille de fer et derrière une porte fermée de trois serrures.

Alors madame de Maintenon et les princes légitimés jugèrent que le roi, ayant fait ce qu'ils voulaient, méritait bien quelque distraction , et le bruit se répandit que Hebemet Risa-llog, ambassadeur de Perse, allait arriver a Paris. Chacun sait les grands préparatifs faits par Louis XIV pour la réception de cet ambassadeur apocryphe; il donna à Versailles une des dernières comédies qui furent jouées, à laquelle le roi seul peut-être assista de bonne foi, et qui fut sifflèe par toute la France.

L'ambassadeur parti, la cour retomba dans la tristesse et l'obscurité dont l'avaient tirée ce bruit et cette splendeur d'un instant.

Le 3 mai 1715, le roi se leva de bonne heure pour observer une éclipse de soleil qui promettait d'être une des plus extraordinaires qu'on eût encore vues. Pendant quinze minutes, en effet, la terre sembla enveloppée des plus épaisses ténèbres, et le froid descendit à deux degrés au-dessous de zéro. Cassitii avait été mandé à Marly avec ses instruments, et le roi, ayant voulu suivre l'éclipsé dans tous ses détails, se sentit très-fatigué le soir. Il soupa chez la duchesse de Berri, et, s'y trouvant mal à l'aise, il quitta la table et revint se coucher vers huit heures. Aussitôt le bruit se répandit qu'il était sérieusement malade, et ce bruit prit une telle consistance, que les ambassadeurs envoyèrent des courriers à leurs souverains, Louis XIV le sut, et, comme si c'était une insulte faite à son impérissable royauté que de croire qu'il allait mourir, il ordonna, pour faire tomber ces bruits de maladie, uue revue de sa maison, cl annonça qu'il la passerait en personne.

Le 20 juin, celte revue eut effectivement lieu. Pour la dernière fois, les compagnies de gendarmes et les chevau-légers, dans leur plus magnifique équipage, se déployèrent devanl la terrasse de Marly, cl l'on vil descendre du perron, avec un costume pareil à celui qu'il portait dans ses jours de jeunesse et d'activité, ce vieillard qui, malgré l'âge et la couronne, porta la tête haute jusqu'au suprême moment. Arrivé au dernier degré, il se mit lestement en selle, et se tint pendant quatre heures â cheval, à la face do ces ambassadeurs qui avaient déjà annoncé sa mort à leurs souverains.

La Saint-Louis approchait. Le roi avait quitté Marly et était revenu à Versailles. La veille de cette solennité, le roi tint son grand couvert, mais, à la pâleur de ses traits, à la maigreur de son visage, il était facile de voir que la lutte qu'il soutenait depuis trois mois pour prouver qu'il vivait encore, touchait à son terme. Aussi, vers la fin du grand couvert, le roi se trouva mal, et une fièvre ardente se déclara. Cependant le lendemain, jour de sa fête, il se sentit un peu mieux, et déjà les musiciens s'apprêtaient pour le couceri et avaient reçu du roi l'ordre déjouer des airs doux et gais, lorsque les lapisseiies de sa chambre, qu'il avait fait tirer, retombèrent, et, au lieu des musiciens, qu'on invitait à sortir, on appela les médecins. (>u\-< i trouvèrent le pouls si mauvais, qu'ils ne balancèrent pas à exciter le roi à recevoir les sacrements. On envoya chercher aussitôt le père le Tellier et avertir le cardinal de Rohan, qui était chez lui en grande compagnie, et qui, ne se doutant de rien, fut fort étonné lorsqu'ou lui dit qu'on le venait quérir pour donner le viatique au roi. Tous deux accoururent; et le danger paraissait tellement pressant, que, pour ne point perdre de temps, le père le Tellier confessa l'auguste malade, taudis que le cardinal alla prendre le Saint-Sacrement à la chapelle et qu'on envoya chercher le curé et les saintes huiles.

Deux aumôniers du roi mandés par le cardinal, sept ou huit flambeaux portés par des garçons du château, deux laquais de Fagon et un de madame de Maintenon, furent tout l'accompagnement qui monta chez le roi par le petit escalier des cabinets. Madame de Maintenon et uue douzaine de personnes cnlou raient le lit du royal moribond, auquel le cardinal dit deux mots sur celte grande et dernière action. Le roi les écoula d'un air très-ferme et communia d'un air très pénétré. Dès qu'il eut reçu l'hostie et qu'il eut été touché des saintes huiles, tout ce qui était présent à la cérémonie sortit devanl et derrière le Saint- Sacrement, et il ne resta auprès de lui que madame de Maintenon et le chancelier. Tout aussitôt, on apporta près du lit une petite table et un papier sur lequel le roi écrivit quatre ou cinq lignes : c'était un codicile en faveur de M. le duc du Maine que le roi ajoutait encore à son testament.

Alors le roi demanda à boire, puis, lorsqu'il eut bu, il appela le maréchal de Villcroi et lui dit : — Maréchal de Villeroi, je sens que je vais mourir; quaud ce scia fait de moi, conduisez votre nouveau maître à Vincennes et faites exécuter mes volontés.

Puis, renvoyant le duc de Villeroi, il lit appeler M. le duc d'Orléans. Le prince s'approcha de son lit; le roi fit signe à tout le monde de s'écarter, et il parla si bas au duc, que personne n'entendit ce qu'il lui pouvait dire. Depuis, le duc d'Orléans prétendit que, dans celle conférence a voix basse, le roi lui avait témoigné autant d'amitié que d'estime, et lui avait assuré qu'il lui conservait par son testament tous les droits de 6a naissance, en ajoutant ces propres paroles : — Si le dauphin vient à manquer, vous serez le maître, et la couronne vous appartiendra. J'ai fait les dispositions que j'ai crues les plus sages; mais comme on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose qui ne soit pas bien, on le changera.

Si telles furent les paroles du roi, il est étrange que, l'hostie encore sur les lèvres, il ait osé faire un pareil mensonge.

Dès que le duc d'Orléans fut sorti, le roi appela M. le doc du Maine, lui parla pendant près d'un quart d'heure, et autant fit-il pour le comte de Toulouse; puis il appela les princes du sang, qu'il avait aperçus sur la porte du cabinet; mais il ne leur adressa que quelques mots, parlant à tous collectivement, sans rien dire de particulier ni tout bas à aucun d'entre eux.

Pendant ce temps, les médecins s avancèrent pour panser sa jambe, et les princes sortirent; puis, le pansement achevé, on tira un peu le rideau du lit pour voir si le roi ne pourrait pas 6e reposer, et madame de Maintenon passa dans les arrière-cabinets.

Le lundi 26 août, le roi dîna dans son lit en présence de tout ce qui avait les entrées. Comme on desservait, il fil signe aux assistants de s'approcher davantage et leur dit : — Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné; j'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi, ainsi que de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours témoignés. Je vous demande pour mon petit-fils la même application et la même fidélité; que votre exemple en soil un pour tous mes autres sujets. Adieu, messieurs; je sens que je m'attendris et que je vous attendris, et je vous en demande pardon. Je compte que vous vous souviendrez quelquefois de mot.

Puis il appela le maréchal de Villeroi pour lui annoncer qu'il le faisait gouverneur du dauphin. Ensuite il manda à madame de Villeroi de lui amener l'enfant qui allait devenir son successeur, et. l'ayant fait approcher de son lit, il lui dit devant madame de Maintenon et devant quelques valets privilégiés qui les recueillirent, les paroles suivantes :

« Mon enfant, vous allez être un grand roi ; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre. Tâchez au contraire d'avoir la paix avec vos voisins; rendez à Dieu ce que vous lui devez et faites-le honorer par vos sujets. Tachez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux pour n'avoir pu faire, et n'oubliez jamais la reconnaissance que vous devez à madame de Ventadour. — Madame, continua-t-il en « adressant à la gouvernante, souffrez que j'embrasse le prince. » Il l'embrassa effectivement, et après l'avoir embrassé : o Mon cher enfanl, lui dit-il, je vous donne ma bénédiction de tout mon cœur, i»

Alors on lui ôta le dauphin, mais il le redemanda, l'embrassa de nouveau, et, levant les yeux et les mains au ciel, il le bénit une seconde fois.

Le lendemain 27, il ne se passa rien de particulier, si ce n'est que vers les deux heures le roi envoya chercher M. le chancelier, et, seul avec lui et madame de Maintenon, il se fit apporter deux cassettes dont il brûla presque tous les papiers Sur le soir il s'entretint un instant avec le père le Tellier, et, aussitôt après cet entretien, il envoya chercher l'ancien garde des sceaux Pontchartrain, et lui ordonna d'expédier, aussitôt qu'il serait mort, un ordre pour faire porter son cœur dans l'église de la maison professe des Jésuites de Paris, où était déjà celui de son père.

La nuit qui suivit fut très-agitée. Ceux qui entouraient le roi lui voyaient à tons moments joindre les mains et l'entendaient dire ses prières habituelles; au confilcur, il se frappait la poitrine avec force.

Le mercredi 28 août il fit, en s'éveillant, ses adieux à madame de Maintenon, mais d'une façon qui déplut fort à la favorite, plus âgée de trois ans que l'auguste moribond. — Madame, lui dit-il, ce qui me console de mourir, c'est que nous ne pouvons tarder à nous rejoindre.

Madame de Maintenon ne répondit pas, mais, au bout d'un instant, elle se leva et sortit en disant : — Voyez un peu le rendez-vous qu'il me donne; cet homme-là n'a jamais aimé que lui.

Dois le-Duc, apothicaire du roi, qui était à la porte, entendit ce propos cl le répéta. Comme elle venait de sortir, le roi vit dans la glace de sa cheminée deux garçons de chambre qui pleuraient, assis près de son lit: — Pourquoi pleurez-vous? leur demanda-l-il; avez-vous donc pensé que j'étais immortel? pour moi, je ne l'ai jamais cru, et vous avez dû, à l'âge où je suis, vous préparer depuis longtemps à me perdre.

En ce moment, une espèce de charlatan provençal,, qui avait appris l'extrémité du roi sur le chemin de Marseille à Paris, se présenta à Versailles avec un élixir qui, disait-il, guérissait la gangrène. Le roi était si mal, les médecins étaient tellement dénués d'espérances, qu'il consentirent à tout. Fapon seulement voulut dire quelques mots; mais ce charlatan, nommé Lebrun, le malmena tellement, lui qui avait l'habitude de malmener les autres, qu'il en demeura tout étourdi cl muet. Un donna donc au roi dix gouttes de cet élixir dans du vin d Alicante. Quelques instants après il se trouva mieux, regarda autour de lui, s'aperçut de l'absence de madame de Maintenon et demauda ce qu'elle était devenue. Personne ne le savait, excepté le maréchal de Villeroi, qui Pavait aperçue au moment où elle montait dans un carrosse, et qui la fit prévenir à Saint-C\r, où elle s était retirée.

A quatre heures, le roi etanl retombé dans l'état d'où l'èlixir l'avait tiré momentanément, on lui en donna une seconde dose, et, comme il éprouvait quelque répugnance à la prendre : — Sire, lui dit-on. < t st pour vuus appeler à la vie. — A la vie ou ù la mon, du le roi en prenant le verre, tout < omme il plaira a Dieu

LOUIS, XIV ET SON SIÈCLE. ô9<>

Ce mieux d'un mst.ml avait été si forl exagéré, que le duc d'Orléans, dont le palais s'était déjà rempli de courtisans. If vil à peu près vide en une heure.

Le roi montra beaucoup d'impatience de ce qu'on ne retrouvait pas madame de Haintenon, dont il ne pouvait pas plus se passer pour mouiir que pour vivre. Enfin elle arriva, et, aux reproches que lui lit le roi. s'excusa en disant qu'elle était allée unir sus prières à celles de ses filles de Saint-Cyr.

Le jour suivant le roi alla un peu mieux, et mangea même deux petits biscuits dans du vin d'Alicante. Saint-Simon alla faire ce - jour-là une visite au duc d'Orléans, et il trouva les appartements parfaitement vides.

Le lendemain 30, le roi retomba plus faible que jamais. Voyant que la tête du roi s'embarrassait, madame de Maintenon passa dans son appartement, où M. de Cavoie la suivit malgré elle. Là, elle voulut enfermer quelques papiers dans une cassette pour les emporter. Mais M. de Cavoie s'y opposa, disant qu'il avait ordre de M. lé duc d'Orléaus de s'emparer de tous les papiers. Cet ordre atterra madame de Maintenon. — Me sera-t il permis au moins, monsieur, dit-elle après un moment de silence, de disposer de mes meubles? — Oui, madame, répondit Cavoie, excepté de ceux qui appartiennent à la couronne. — Ces ordres que vous me donnez, monsieur, dit la favorite, sont bien hardis; le roi n'est pas encore mort, et, si Dieu nous le rendait, vous pourriez vous repentir de les avoir exécutés. — Si Dieu nous rendait le roi. madame, répliqua encore le capitaine des gardes, il faut espérer qu'il reconnaîtrait ses véritables amis, et qu'il approuverait la conduite qu'ils ont tenue. Puis il ajouta : — Si vous voulez rentrer chez le roi, vous en êtes la maîtresse; si vous ne le désirez pas, j'ai ordre de vous accompagner à Saint-Cyr.

Madame de Maintenon, sans répondre, partagea aussitôt ses meubles entre ses domestiques, et partit, accompagnée de Cavoie. Mais, en arrivant, elle put s'apercevoir, quoique le roi ne fût pas encore expiré, ne son règne était déjà fini. La supérieure la reçut avec plus de froideur que de respect, et, s'approchant e Cavoie : — Monsieur, lui dit-elle, ne me compromettrais-je point en recevant ici madame de Maintenon sans la permission de M. le duc d'Orléans? — Madame, répondit Cavoie, indigné de cette ingratitude, avez-vous donc oublié que madame de Maintenon est la fondatrice de celte maison ?

Le lendemain, 51 août, la journée fut terrible. Le roi n'eut que de rares et courts insiants de connaissance. La gangrène montait à vue d'œil, et, après avoir gagné le genou, envahissait la cuisse. Vers onze heures Louis XIV se trouva si mal, qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil funèbre le rappela à lui, et il mêla aux voix des ecclésiastiques et de tous ceux qui étaient entrés une voix si forte, qu'elle se faisait entendre au-dessus des autres. Les prières finies, il reconnut le cardinal de Rohan et lui dit : « Ce sont les dernières grâces de l'Eglise, » Puis il répéta plusieurs fois : « Nunc et in horâ morlis. » Puis enlin il s'écria dans un dernier élan : « 0 mon Dieu I venez à mon aide et hâtez-vous de me secourir. »

Ce furent ses paroles suprêmes, et, après les avoir prononcées, il ne parla plus et tomba sans connaissance. Toute la nuit ne fut plus alors qu'une longue agonie qui finit le dimanche i" septembre 17L5, à huit heures un quart du matin, quatre jours avant que le roi n'eût ses soixante-dix-sept ans accomplis, et dans la soixante-douzième année de son règne. Jamais l'Europe n'avait vu jusque-là un règne si long, ni un roi si âgé.

L'ouverture de son corps fut faite par Maréchal, son premier chirurgien, qui en trouva toutes les parties si entières et si saines, qu'il déclara que, sans cette gangrène qui avait tué le roi comme par accident, il ne savait de quelle maladie le roi eût pu mourir, ne voyant aucun organe affecté. Une chose remarquable, ce fut qu'on lui trouva la capacité de l'estomac et des intestins double de celle des autres hommes; ce qui expliqua le grand appétit qu'il avait, et comment, après de si copieux repas, il n'était jamais indisposé.

Les entrailles du roi furent portées à Notre-Dame, son cœur aux grands Jésuites, et son corps à Saint- Denis.

Ainsi mourut, nous ne dirons pas un des plus grands hommes, mais certes bien un des plus grands rois qui aient existé

Page 1