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Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècle

Majorilé da roi. — Les Barbons. — Etat de la France à riniérieur et ù rextéricur. — Ifonsiear. — Le prince de Condé. — Mazarin. — Le Coadjutcar. — Mademoiselle. — Le cardinal entre en France. — Sa tête est mise ù prix. — Il traverse tranquillement la France et va rejoindre la reine à Poitiers. — Le maréchal de Turennc revient offrir ses services au roi. — La cour se dirige vers Orléans. — Mademoiselle se déclare et prend Orléans.

puis XIV était majeur. Comme Louis XIll, il passait, eu uu instant, d'une dépendance complète à une autorité absolue; mais, tout au contraire de son père, qui avait débuté par un acte de vigueur, et qui était retombé presque immédiatement dans une faiblesse dont il ne devait sortir que par boutade, lui devait conserver sa faiblesse audelà de sa minorité, et ne s'élever que par degrés jusqu'à la force,

OU plutôt jusqu*au vouloir qui fit le caractère distinctir de son règne. Donc, quoique le roi eût atteint sa majorité, c'était toujours Anne d'Autriche qui régnait, éclairée parTesprit subtilde Mazarin, tout aussi puissant sur elle , plus puissant même peut-être depuis qu'il était exilé, que lorsqu'il avait son appartement au Louvre ou au Palais-Royal.

Le roi, comme nous l'avons dit, avait sur son lit de justice publié trois déclarations : la première contre les blasphémateurs du saint nom de Dieu , la seconde contre les duels et les rencontres , la troisième pour reconnaître l'innocence du prince de Condé. Or, ce qu'il y avait de remarquable, c'est que le prince de Condé ne s'était pas même donné la peine d'attendre cette déclaration , pour se rendre coupable, en projets du moins, d'un second crime pareil à celui qu'on venait de lui pardonner.

Le conseil avait du même coup été remanié, comme on dit de nos jours : le marquis de Châteauneur avait repris la principale direction des affaires qu'il attendait depuis si longtemps; les sceaux, enlevés au président Mole, lui avaient été rendus; enfin M. de Lavieuville, qui, vingt-sept ans auparavant, avait ouvert la porte du conseil au jeune Richelieu, lequel l'en avait Tait sortir, pour ainsi dire, avant que la porte ne Tût refermée, était nommé surintendant des finances par l'influence de son fils, amant de la princesse Palatine. 11 est vrai, en outre, ce qui n'indiquait peut-être pas un excellent économiste, qu'il prêtait, en arrivant au ministère, quatre cent mille livres, non pas à l'Etat, non pas au roi, mais à la reine. Le plus jeune de ces trois conseillers était le président Mole, qui avait soixante-sept ans; de sorte qu'on appliqua à ces trois ministres, un nom déjà tout fait sous l'autre règne; on les appela les Barbons.

La France était assez tranquille à l'intérieur, quoique chacun comprit parfaitement que cet état de tranquillité n'était qu'un repos momentané, qu'une halte entre deux guerres civiles; elle aimait le roi comme on aime les choses inconnues, par l'espérance; elle se défiait delà reine dont elle craignait à la fois les violences et les faiblesses; elle exécrait le cardinal dont l'avarice la ruinait; enfin, sans aimer ni haïr M. de Condé, qui mettait dans sa conduite politique tout le caprice qu'une coquette met

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dans sa conduite privée, elle se rappelait ses éclatantes victoires et sympathisait avec son courage.

iNuUe part le roi n'avait d'armée. Sur les frontières des Pays- Bas, deux corps faisaient beaucoup plus de mal aux Français leurs compatriotes qu'aux Espagnols leurs ennemis : l'un commandé par le maréchal d'Âumont était à lui; l'autre était au prince de Condé, commandé par Saulx Tavannes; le premier faisait quelques courses sans résultat, l'autre se tenait immobile et, pour ainsi dire, dans une menaçante neutralité.

Jje maréchal de La Ferté-Senectère était en Lorraine avec un autre corps, et comme il n'avait pas devant lui, ainsi que le maréchal d'Aumont , un allié plus que suspect, il agissait de son mieux , prenant Mirecourt, Vaudevrauge et Chatte. C'étaient de petits succès sans doute, mais au moins ce n'étaient point des revers.

Notre armée d'Italie tenait également une position assez honorable. Le roi d'Espagne, auquel nous avions encore affaire de ce côté, était fort préoccupé pour le moment de la Catalogne; de sorte que le marquis de Caracène , gouverneur de Milan , se contentait de menacer le Piémont , mais ne joignait jamais l'effet à la menace.

L'armée d'Espagne était confiée au sieur de Marchain, qu'on avait fait sortir de prison en même temps que les princes, pour en faire, non seulement un général, mais encore un vice-roi. Ces sortes de retours de fortune n'étonnaient personne à cette époque où ils avaient nombre d'antécédents. Il était donc parti immédiatement pour la Catalogne et s'était enfermé dans Qarcelonne , que le marquis de Mortare assiégeait par terre, tandis que Don Juan d'Autriche la bloquait par mer.

Quant au Midi , ou couraient éparpillés les corps qui avaient servi à M. le duc d'Epernon et au maréchal de La Meilleraie dans la dernière campagne, il était encore chaud de la guerre civile, et^ comme à tout prendre, les gens intéressés à cette guerre y avaient plutôt gagné que perdu , il était prêt à la recommencer.

A cette époque la marine n'existait pas, et sous ce rapport l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande étaient fort au-dessus de nous.

Maintenant passons des choses aux hommes.

Monsieur continuait déjouer son rôle de mécontent inactif; plus il vieillissait, plus s'aigrissait en lui la propre conviction de cette impuissance qui l'avait toujours empêché d'arriver au but proposé.

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11 s*ctait brouillé à peu près avec le coadjuteur sans se raccommoder tout à fait avec M. de Condé ; il se défiait du parlement qui se défiait de lui ; il essayait vingt négociations différentes pour amener un mariage entre Mademoiselle et le roi, et, dès qu'on venait à lui, faisait un pas en arrière, comme s'il craignait cette alliance. La seule chose qui, pour le moment du moins, parût franche en lui, c'était sa haine contre le cardinal.

Le prince de Condé, comme nous l'avons dit, était parti de Paris dans la nuit qui avait précédé la déclaration de la majorité royale; il s'était rendu immédiatement à Trie où était le duc de Longueville, avec l'espérance de l'entraîner de nouveau dans le tourbillon de sa fortune. Mais le duc de Longueville était vieux , et sa captivité l'avait vieilli encore. Il refusa l'honneur que lui faisait son beau-frère. Celui-ci revint donc prendre à Essonnes MM. de La Rochefoucauld et de Nemours, s'arrêta unjouràAugerville-la- Rivière pour attendre une lettre du duc d'Orléans, laquelle devait arriver et n'arriva point; puis il continua sa route jusqu'à Bourges où l'atteignit un conseiller du parlement , qui venait lui proposer de demeurer tranquille dans son gouvernement de Guyenne jusqu'à ce qu'on eût assemblé les États -Gnéraux. Mais, comme ce que craignait surtout M. le Prince, c'était la tranquillité, il rejeta la proposition avec dédain , poussa jusqu'à Montrond , laissant le prince deConti et le duc de Nemours dans cette ville, et continua avec Lenet, son conseiller, sa route pour Bordeaux.

Si Bordeaux s'était soulevé pour M~* de Condé et pour M. le duc d'Enghien, c'est-à-dire pour une femme et un enfant sans défense, ce devait être, comme on le comprend, bien autre chose encore pour M. le Prince , qui apportait aux rebelles la réputation de premier capitaine du monde, et la garantie de ses victoires passées; aussi, à peine le sut-on à Bordeaux, que cette ville devint un rentre de rébellion. La princesse de Condé et M. le duc d'Enghien vinrent l'y rejoindre. M"" de Longueville, qui était sortie du couvent où elle était en retraite, dès qu'elle avait vu la guerre prête à se rallumer, y arriva derrière elle, le comte Foucaut du Doignon, gouverneur de Brouage, qui tenait toute la côte depuis La Rochelle jusqu'à Royan, se déclara pour lui. Le vieux maréchal de La Force et ses amis de la Guyenne vinrent lui offrir leurs services ; le duc de Richelieu amenait des levées faites dans la Sain-

tonge et dans le pays d*Âunis; le prince de Tarente, qui tenait Taillebourg sur la Charente, lui avait fait dire qu'il était son serviteur; enfin Ton attendait le comte de Marchain, le même que la reine venait de faire vice-roi de Catalogne , lequel avait promis d'abandonner sa vice-royauté et de venir rejoindre M. le Prince avec les régiments qu'il parviendrait à débaucher. En outre Lenet était parti pour Madrid où il négociait avec la cour d'Espagne.

La position de M. le Prince comme rebelle était donc meilleure qu'elle n'avait jamais été.

Le cardinal Mazarin , contre lequel la haine nationale se maintenait toujours à la même hauteur, était encore à BrueK C'est là qu'il avait reçu les ordonnances rendues par le parlement, signées par le roi, approuvées par la reine, lesquelles le déclaraient traître ^t inhabile, excluant à l'avenir tous les étrangers des affaires de l'État; mais, quoiqu'il répondît à ces déclarations par uiie lettre pleine de douleur et de dignité, elles ne l'inquiétaient guères ; il continuait d'être en correspondance réglée avec Anne d'Autriche, des bonnes grâces de laquelle il était toujours certain , et qui lui avait

faitparf du retour du coadjuteur. 11 se tenait donc prêt, malgi'é

tous les arrêts intervenus et à intervenir, à rentrer en France, et une petite armée, rassemblée par lui à cet effet, n*attendait que ses ordres pour se mettre en marche. Cette troupe avait été formée dans le pays de Liège et sur les bords du Rhin ; pour la lever il avait vendu tout ce qu'il possédait.

Le coadjuteur, quoique s' occupant sans doute de tenir à Anne d'Autriche les promesses qu'il lui avait faites, paraissait à la surface entièrement retiré des affaires. Quelques jours après sa majorité, le roi l'avait fait venir et lui avait remis publiquement l'acte authentique par lequel la France le désignait pour le cardinalat. Mais, comme il ne se fiait pas entièrement à la sincérité de la recommandation royale, il envoya lui-même un courrier extraordinaire à Rome, à l'abbé Charrier, chaîné de la sollicitation du chapeau. L'attente de ce grand événement tant désiré par lui, et ses relations plus tendres que jamais avec M"' de Chcvreuse, semblaient donc entièrement l'absorber, et il paraissait pour l'heure partagé entre sa politique et son amour.

Mademoiselle, à qui on ne faisait pas grande attention parce qu'on sentait instinctivement qu'elle était mal dans l'esprit de la reine, attendait toujours un mari qui ne venait pas. 11 avait d'abord été question, on se le rappelle, du jeune prince de Galles, puis de l'Empereur, puis de l'archiduc, puis du roi; ce dernier^ il faut le dire, était celui qui aurait flatté le plus ses espérances, et qui caressait le mieux son ambition. Aussi , comme elle voyait qu'on n'arrivait en cette étrange époque que par les craintes qu'on inspirait, elle n'avait d'autre préoccupation que de remonter le moral paternel, et d'essayer de souffler au duc d'Orléans quelque rébellion bien sérieuse qui le mît en position d'obtenir , par la crainte, ce qu'on refusait au mépris qu'inspirait son indérision.

Maintenant que nous avons montré au public théâtre et acteurs, passons aux événements.

On avait appris à l^aris l'arrivée de M. le Prince à Bordeaux , ainsi que la façon dont il y avait été reçu par le parlement et la noblesse. 11 fut en conséquence arrêté que le roi irait tenter contre le mari une expédition pareille à celle que, quelques mois auparavant , il avait accomplie contre la femme. On décida donc que le roi marcherait sur la capitale de la Guyenne, s' avançant par le

même chemin que M. le Prince avait suivi, pour neutraliser sans doute, par ce second passage, Timpression que le premier ne pouvait manquer d'avoir laissée; et le 2 octobre le roi, qui avait déjà quitté, le 27 septembre, Paris pour Fontainebleau, quitta Fontainebleau pour prendre la route du Berry. Ses premiers pas furent faciles et de bon augure : Bourges ouvrit ses portes, et MM. de Conti et de Nemours, n'osant tenir dans Montrond , allèrent rejoindre M. le Prince à Bordeaux.

La cour passa dix-sept jours à Bourges et continua sa route pour Poitiers. Ce fut alors , et tandis que commençaient , devant Cognac, les premières hostilités entre M. le ducd'Harcourt, commandant de Farmëe du roi, etMM. de La Rochefoucauld et de Tarente, lieutenants de Tannée de M. le Prince, qu'on apprit la nouvelle que le cardinal de Mazarin venait d'entrer en France avec six mille hommes.

En effet , le cardinal s'était peu à peu rapproché de la France , allant à Huy d'abord, puis à Dinant, puis à Bouillon, puis à Sedan , oii M. de Fabert l'avait reçu à merveille, car il était porteur d'un passeport de la reine ; et de là , à la tête de six mille hommes, ayant l'écharpe verte, qui était la couleur de sa maison , il avait passé la Meuse , gagné Rethel, et s'avançait à travers la Champagne, escorté par deux maréchaux de France, le marquis d'Hocquincourt et le marquis de La Ferté-Senectère.

On comprend l'effet que* produisit dans Paris une pareille nouvelle. On oublia tout, guerre civile et guerre extérieure , Condéens et Espagnols. Le parlement se rassembla en toute hâte , et quoiqu'on y lût une lettre du roi , qui invitait la compagnie à ne prendre aucun souci du voyage de son Éminence , attendu qu'elle avait suffisamment fait connaître ses intentions à la reine , on se hâta de procéder contre l'exilé qui se faisait rebelle. Il fut, en conséquence, déclaré que le cardinal et ses adhérents , ayant contrevenu aux défenses portées dans la déclaration du roi , étaient, à partir de ce moment, considérés comme perturbateurs du repos public, et qu'il leur serait couru sus par les communes ; qu'en outre , la bibliothèque et les meubles du cardinal seraient vendus, et que sur cette vente serait prélevée une somme de cent cinquante mille livres pour qui le livrerait mort ou vif. Le coadjuteur voulut bien défendre un instant son nouvel allié ; mais sa popularité faillit sombrer dans

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cet orage, et tout ce qu'il put faire sans se perdre lui-même, fut de quitter rassemblée, en déclarant que sa qualité d'ecclésiastique ne lui permettait point d'assister à une délibération où il était question d'appliquer la peine de mort.

Quelques jours auparavant, une déclaration pareille avait été rendue aussi contre M. le Prince, M. le prince de Conti, M"" de Longueville et MM. de Nemours et La Rochefoucauld; mais la seconde fit oublier la première. Il semblait, à l'acharnement que le parlement y mit, que le cardinal Mazarin fût le seul ennemi à craindre, le seul adversaire qu'il fût important de combattre : sa magnifique bibliothèque fut mise à l'encan , vendue et dispersée , malgré l'offre qu'avait faite un bibliophile de l'époque , nommé Violette, de la prendre en bloc pour quarante-cinq mille livres.

Pendant ce temps, le cardinal continuait sa route. On apprit successivement qu'il avait passé àEpernay , à ArcIs-sur-Aube , à Pontsur-Yonne. Enfin , le 30 janvier, un mois après avoir mis le pied sur la terre de France , sans y avoir, malgré les déclarations furibondes du parlement, rencontré aucun obstacle, il entrait à Poitiers dans le carosse du roi , qui était allé lui-même à sa rencontre.

La nouvelle eut un gi*and retentissement à Paris; mais celui de tous, qu'elle blessa le plus,. fut M. le duc d'Orléans, qui, une fois du moins, semblait devoir être constant dans ses haines. M. do Condé apprit , de Bordeaux , la grande colère où il était , et voulant profiter de cette colère, il lui envoya M. de Fiesque pour conclure un traité avec lui. Le comte était, en outre, porteur d'une lettre pour Mademoiselle.

Madame fit tout ce qu'elle put pour empêcher son mari de signer; mais la haine du duc d'Orléans contre le cardinal l'emporta sur l'influence habituelle de sa femme. Ce traité contenait l'assurance que M. le duc d'Orléans joindrait les troupes dont il pouvait disposer à celles que M. de Nemours allait chercher en Flandre, et que, à partir de ce moment, il servirait, ostensiblement s'il le fallait, la cause de M. le Prince contre celle du cardinal.

Aussitôt qu'il eut fini avec le père, le comte de Fiesque s'occupa de la fille. Il était porteur, nous l'avons dit, d'une lettre du Prince pour Mademoiselle ; il lui demanda une audience qu'il obtint , et lui remit cette lettre qui était conçue en ces termes :

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LOUIS XiV ET S0\ SIÈCLK. , 9

« Mademoiselle, < rapprends avec la pli» grande joie du monde les bontés que vous avez pour moi. Je souhaileniis avec passion vous pouvoir donner des preuves de ma reconnaissance. Talprié M. le comte de Fiesque de vous témoigner Tenvie que J*ai, par mes services, de mériter la continuation de vos bonnes grâces. Je vous supplie d^ avoir créance à ce qtfil vous dira de ma part, et d*étre persuadée que personne au monde n^est ayec plus de passion et de respect , Mademoiselle , etc.

« Louis DE Bourbon. »

Or, les choses que le comte de Fiesque avait à dire à Mademoiselle, de la part de M. le Prince, et auxquelles celui-ci la priait d'avoir créance, c'était le désir qu'il avait de la voir reine de France. Mademoiselle reçut le compliment avec grande joie et pria à son tour le comte d'assurer à M. le Prince qu'elle était de ses meilleures amies, et qu'elle ne verrait personne, avec autant de satisfaction que lui , se mêler de ses intérêts.

L'occasion s'offrit bientôt pour Monsieur et Mademoiselle de montrer leur fidélité à ce nouvel engagement : quelques rencontres de peu d'importance avaient eu lieu entre M. d'Harcourt et les lieutenants de M. le Prince , et même avec M. Je Prince luimême. Le roi en personne avait mis le siège devant Poitiers , défendu par M. de Roban, et, au moment où il allait être secouru , M. de fiohan avait rendu la place. C'était donc un succès réel pour le roi, lorsqu'on apprit à la cour la baine toujours croissante du parlement contre Mazarin , et le nouveau traité de l'oncle du roi avec M. le Prince. Ces deux nouvelles étaient inquiétantes. Paris se trouvait abandonné au parlement et à Monsieur; il était important de revenir sur la capitale, et l'on décida que ce retour s'opérerait sans retard. Cette résolution courageuse fut due surtout au concours de M. de Turenne qui , pour cette seconde révolte , n'ayant pu s'entendre avec Condé, était venu offrir ses services à Mazarin, juste au moment où le roi dînait cbez lui.

On se mit en marcbe; mais comme le roi atteignait Blois, et, après une station de deux jours dans cette ville , concentrait ses troupes à Beaugency, on apprit que Le duc de Nemours, qui entrait en France à la tête d'un corps espagnol , allait opérer sa jonction avec le duc de Beaufort, et que les deux princes réunis comptaient marcber sur l'armée royale. 11 était urgent, en pareille circonstance, de savoir pour qui Orléans se déclarerait. En effet, LouîsXlV n'était que le roi de France, tandis que Monsieur était le seigneur T. ir. 2

particulier d'Orléans. Or, Monsieur avait signé, comme nous l'avons dit , un traité avec les princes. Ce traité était connu. On envoya donc demander aux autorités d'Orléans pour qui elles comptaient se prononcer. Les autorités répondirent qu'elles suivraient le parti de Monsieur.

C'était mettre Monsieur dans la nécessité de se déclarer ; ce qui était toujours une grande violence faite à son caractère : il eût bien voulu que les autorités fermassent d'elles-mêmes leurs portes au roi , et prissent ainsi pour leur propre compte la responsabilité de leur rébellion. II avait même envoyé les comtes de Fiesque et de (irammont pour tâcher de les y décider. Mais les bourgeois répondirent qu'ils ne risqueraient aucun acte de vigueur contre Sa Majesté , si leur duc n'était pas là pour les encourager par sa présence. Kt les messagers , après quatre jours d'absence, vinrent rapporter cette nouvelle à Monsieur.

Cette fois, il n'y avait pas à reculer. Orléans était une place trop forte pour qu'on ne prit point un parti à son égard. Aussi, tous les amis de Monsieur se réunirent-ils pour le déterminer à partir à l'instant même. Il s'y résolut, ou du moins parut s'y résoudre le dimanche des Rameaux , et faisant demander une escorte aux ducs de Beaufort et de Nemours, pour le prendre au sortir d'Étampes et le conduire jusqu'à Orléans, il annonça son départ pour le lendemain.

Ce même jour. Mademoiselle avait fait dessein d'aller coucher aux Carmélites de Saint-Denis, pour y passer la semaine sainte, lorsqu'elle apprit la résolution de son père. Elle alla au Luxembourg afm de prendre congé de lui , et trouva le prince dans un de ces états de malaise où le mettait l'obligation d'arrêter quelque importante résolution. Il se plaignit amèrement de cette nécessité que ses amis lui faisaient de quitter Paris, disant que s'il abandonnait cette ville , tout était perdu ; ajoutant à ces plaintes ses souhaits accoutumés, quand il était forcé d'obéir à quelque engagement pris, c'est-à-dire d'être loin des affaires publiques, retiré dans son château de Blois, et enviant la félicité des gens qui avaient le bonheur de vivre sans qu'on eût le droit d'exiger d'eux qu'ils se mêlassent de quelque chose. Mademoiselle était habituée à ces doléances dans lesquelles s'évaporait d'ordinaire le peu d'énergie qu'avait le prince. Elle comprit qu'il en serait de cette alTaire comme des autres, et

que M. le duc d'Orléans y laisserait encore, par ses lâchetés, quelque lambeau de sa considération personnelle. Elle ne se trompait point : plus le moment de se décider approchait, plus Monsieur était indécis. Enfin, elle le quitta à huit heures du soir convaincue qu'il n'y avait aucune espérance de l'amener à cet acte d'énergie. Comme elle sortait de chez son Altesse, le comte de Chavigny, le même dont nous avons déjà eu occasion de parler plusieurs fois dans le courant de cette histoire , et qui était devenu l'ennemi particulier du cardinal de Mazarin , par suite de la tromperie que celui-ci lui avait faite, arrêta Mademoiselle et lui dit tout bas :

— Voici assurément. Mademoiselle, la plus belle action du inonde à faire pour vous, et qui obligerait sensiblement M. le Prince.

— Laquelle ? demanda Mademoiselle.

— Ce serait d'aller à Orléans à la place de Monsieur. Mademoiselle , dont le caractère était aussi aventureux que celui

du prince son père était timide, avait déjà songé à cet accommodement. Aussi tressaillit-elle de plaisir à cette ouverture.

— Volontiers , dit-elle , obtenez-moi le congé de son Altesse et je pars cette nuit même.

— Bon ! dit Chavigny, je vais faire de mon mieux.

Et il revint chez le prince tandis que Mademoiselle retournait à son logis.

En rentrant , elle se mit à table pour souper. Quoique sa préoccupation lui eûtôté l'appétit, elle n'en faisait pas moins semblant démanger, écoutant chaque bruit, tournant incessamment les yeux vers la porte, lorsqu'on lui annonça le comte de Tavannes, lieutenant-général de l'armée de M. le Prince, lequel entra, et, jugeant que l'importance de la chose lui permettait de passer par-dessus les lois de l'étiquette, lui dit tout bas : — Nous sommes trop heureux , Mademoiselle; c'est vous qui venez à Orléans, et M. de Rohan va vous le venir dire de la part de son Altesse.

En effet , un instant après M. de Rohan parut. Il apportait l'ordre attendu lequel fut reçu avec une grande joie. Le même soir, Mademoiselle invita le comte et la comtesse de Fiesque à l'accompagner, ainsi que Madame de Frontenac ; quant à M. de Rohan il s'offrit de lui-même. Ensuite Mademoiselle donna tous les ordres nécessaires à son équipage. Le lendemain matin elle fit ses dévotions,

et s'en alla dîner au Luxembourg, où Monsieur, tout joyeux de s'être tiré d'affaire sans avoir eu besoin de faire acte d'énergie par lui-même, lui annonça qu'il avait déjà envoyé M. de Flamarin à Orléans pour y donner avis de sa prochaine arrivée.

Au moment de partir, Mademoiselle fit ses adieux au prince son père, qui lui dit : — Allez à Orléans, ma chère fille, vous y trouverez l'évêque, M. d'Elbène, qui vous instruira de l'état de la

ville; prenez aussi conseil de MM. de Fiesque et de Grammont: ils y ont été assez longtemps pour connaître ce qu'il y a à faire, et surtout empêchez , à quelque prix que ce soit , que l'armée ne passe la rivière de Loire; c'est tout ce que j'ai à vous ordonner.

Mademoiselle salua le prince et prit congé de lui en toute hâte , car elle avait peur qu'il ne lui retirât la mission qu'il venait de lui donner. Mais il n'y avait pas de danger : le duc se trouvait trop heureux d'en être quitte ainsi ; il demeura à sa fenêtre tout le temps qu'il put voir sa fille, et envoya après elle, pour lui servir d'escorte, un lieutenant, deux exempts, six gardes et six suisses.

Comme Mademoiselle sortait de Chartres, elle trouva M. de

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Beaufort qui venait au-devant d'elle, et qui, à partir de ce moment, raccompagna toujours à la portière de sa voiture. A quelques lieues plus loin , elle rencontra une escorte de cinq cents chevaux commandés par M. de Yalon , maréchal de camp dans Tannée de Monsieur. L'escorte était composée de gens d'armes et dechevau-légers. Les chevau-légers prirent les devants, et le reste marcha derrière le carosse et sur les côtés; mais, en arrivant dans les plaines de la Beauce, Mademoiselle, qui était jalouse de se montrer digne du grade de chef d'expédition qu'elle occupait , monta à cheval et marcha en tête des troupes.

Presque aussitôt l'occasion se présenta de faire acte de volonté. Un courrier passa qui fut arrêté, suivi de deux autres que l'on arrêta de même. L'un de ces courriers était porteur d'une lettre de Messieurs d'Orléans, annonçant à son Altesse Royale que le roi leur avait mandé que cette nuit là il couchait à Cléry, et que de là il passait outre pour se rendre à Orléans , où il envoyait d'avance son conseil.

11 n'y avait pas de temps à perdre pour prévenir Sa Majesté. On continua donc la route sans s'arrêter que le temps strictement nécessaire, et l'on arriva à Toury, où l'on trouva M. de Nemours, lequel témoigna à Mademoiselle une grande joie de sa venue , et lui déclara qu'à partir de ce moment , on tiendrait les conseils de guerre devant elle. Un conseil fut tenu effectivement. Mademoiselle exprima le désir de son père , que les ennemis ne passassent point la Loire; et toutes les mesures furent prises en conséquence pour s'opposer au passage du fleuve.

I^ lendemain on partit de fort grand matin, et à Artenay on trouva le marquis de Flamarin qui venait au devant de la princesse et qui lui dit qu'il avait de grandes et importantes affaires à lui communiquer. Mademoiselle mit pied à terre en une hôtellerie, oii elle apprit du marquis de Flamarin que Messieurs delà ville d'Orléans ne la voulaient point recevoir, et lui faisaient dire que le roi d'un côté et elle de l'autre les rendaient fort embarrassés, et que, pour urètre point rebelles au roi ou désobéissants à leur seigneur, ils la priaient de s'arrêter et de faire la malade; qu'eux, pendant ce temps, fermeraient leurs portes et laisseraient passer le roi, et que, le roi passé, ils la recevraient avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Mais Mademoiselle tenait à prouver qu'autant le duc d'Or-

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léans avait peu de caractère , autant elle était résolue. Elle déclara donc que, sans s'inquiéter de cet avis, elle allait marcher sur Orléans. En eflet, elle monta en carosse, laissa son escorte pour aller plus vite, et ne mena avec elle que les compagnies de Monsieur, et encore parce qu'elles s'engagèrent à marcher au même pas qu'elle.

Tout le long de la route les nouvelles les plus décourageantes arrivaient. Les uns disaient à Mademoiselle que les autorités étaient bien décidées à lui fermer leurs portes; les autres, que le roi était déjà à Orléans, et tenait la ville. Mais Mademoiselle ne voulut rien entendre, et continua sa route, en disant que le pis qui pouvait lui arriver, c'était de tomber entre les mains de gens parlant la même langue qu'elle, qui la connaissaient et qui lui rendraient certainement , dans sa captivité , tout le respect qui était dû à sa naissance.

Mademoiselle avait envoyé d'avance à Orléans ce lieutenant des gardes que lui avait donné Monsieur, et qui se nommait Pradine. A une lieue ou deux de la ville , elle le rencontra qui revenait. Il était chargé, par les autorités, de dire à Mademoiselle qu'on la suppliait de ne pas continuer sa route , attendu qu'on serait forcé de lui refuser l'entrée de la ville. 11 apportait en toute hâte cette réponse à la princesse, et avait laissé ces Messieurs assemblés, parce que M. le garde des sceaux et le conseil du roi étaient à la porte opposée à celle par où venait Mademoiselle , et demandaient à entrer. Gela prouva une seule chose à la princesse , c'est qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Elle força donc la marche et arriva à onze heures du matin à la porte Bannière qui était fermée et barricadée. Mademoiselle fit dire que c'était elle ; mais on n'ouvrit point. Elle attendit alors près de trois heures dans une hôtellerie , pendant lesquelles le gouverneur de la ville, M. de Sourdis, qui n'avait aucun pouvoir, lui envoya des confitures pour lui faire prendre patience. Mademoiselle trouva que , si gracieuse que fût l'attention, elle n'était point de nature à la détourner de son projet. En conséquence, malgré les avis de son conseil, elle sortit de l'hôtellerie et s'en alla promener sur le bord des fossés. A peine y futelle, que les gens du peuple et les bourgeois qui étaient accourus au haut du rempart, reconnurent la princesse, et se la montrant les uns aux autres se mirent à crier : — Vive le roi ! vivent les princes! point de MazarinI

En voyant ces démoDstrations , Mademoiselle s'avança sur le bord du fossé, et haussant la voix : — Bonnes gens, cria-t-elle, courez à r hôtel de ville, et, si vous avez envie de me voir de plus près, faites-moi ouvrir la porte.

A ces mots , il se fit un grand mouvement sur le rempart; mais on ne répondit rien , si ce n'est qu'on cria de nouveau et plus fort qu'auparavant : — Yive le roi ! vivent les princes et à bas le Mazarin ! Mademoiselle continua sa promenade, quoique ceux qui l'entouraient insistassent toujours pour la faire rentrer, et elle arriva devant une porte dont la garde prit les armes et, pour lui faire honneur, se mit en haie sur le rempart. Mademoiselle voulut tirer parti de cette démonstration , et cria au capitaine de lui ouvrir la porte; mais il fit signe qu'il n'avait pas les clés.

— Alors il faut la rompre, cria Mademoiselle, car vous me devez plus d'obéissance à moi qu'à Messieurs de la ville , puisque je suis la fille de votre maître.

Cependant, comme ils ne'^araissaient prendre aucune résolution, Mademoiselle, qui était peu endurante de sa nature, commença à faire succéder les menaces aux invitations, car de prières il n'en avait pas été question le moins du monde. Ceux qui l'entouraient s'étonnaient d'une pareille conduite, qu'ils regardaient comme inconsidérée.— Mais à quoi donc pense votre Altesse, lui disaient-ils, de menacer des gens de la bonne disposition desquels elle dépend?

— Bah! répondit la princesse, c'est un essai, et je veux voir si je ferai plus par les menaces que par la bonne amitié.

Les deux dames qui accompagnaient Mademoiselle, et qui étaient mesdames de Fiesque et de Frontenac, se regardèrent alors avec étonnement; et la comtesse de Fiesque se retournant vers la prin-cesse : — Il faut que Votre Altesse, dit-elle, ait, pour agir ainsi, quelque certitude dont elle n'a point daigné nous faire part; sans quoi elle n'aurait pas cette confiance.

— Oui, dit Mademoiselle, et cette certitude la voici ; avant mon départ de Paris , j'ai fait venir, dans mon cabinet , le marquis de Vilène, qui est, comme vous le savez, un des plus habiles astrologues du temps, et il m'a dit ces mots : « Tout ce que vous entreprendrez le mercredi 27 mars depuis midi jusqu'au vendredi vous réussira, et même dans ce temps-là vous ferez des affaires extraordinaires. » Or, continua Mademoiselle , j'ai la prédiction dans

16 LOtJS \IV ET SON SIÈCLE.

ma poche, je suis confiante dans la science du marquis de Vilène: cet extraordinaire que j'attends m' arrivera aujourd'hui, et ce sera que je ferai rompre les portes ou que j'escaladerai les murailles.

Les deux dames se mirent à rire, quoiqu'elles fussent assez effrayées d'un pareille confiance* Mais Mademoiselle continua imperturbablement son chemin , et, à force d'aller, se trouva au bord de la rivière, oii les bateliers, qui forment à Orléans une très puissante (Corporation , lui vinrent ofirir leurs services. Elle les accepta, leur fit un beau discours, et lorsqu'elle les vit échauflés par ses paroles, elle leur demanda s'ils ne pouvaient pas la mener jusqu'à la porte de Faux , qui donnait sur l'eau.

— Volontiers, dit le patron d'une des barques; mais il n'est point besoin d'aller jusque-là, et, si Son Altesse veut nous en donner la charge, nous nous faisons fort d'en rompre une qui est plus proche.

Mademoiselle leur répondit en leur jetant l'argent à pleines mains et en leur disant de se hâter. Puis, pour les animer de sa présence, sans regarder aux ronces et aux pierres qui meurtrissaient ses pieds et déchiraient ses mains, elle monta sur un petit tertre; et quand elle fut en haut, comme tous ceux qui l'entouraient lui représentaient qu'elle s'exposait trop, et faisaient tout leur possible pour l'obliger à s'en retourner. Mademoiselle leur imposa silence.

La princesse n'avait d'abord voulu envoyer personne des siens pour aider les bateliers à enfoncer la porte Bruslée, à laquelle les braves gens travaillaient , afin de pouvoir désavouer l'entreprise si elle ne réussissait pas. Un seul chevau-léger de son Altesse, lequel était de la ville, avait demandé la permission de se mêler de l'affaire, et l'avait obtenue, disant que, comme il connaissait tout le monde à Orléans, il pouvait être bon qu'on le vit au nombre des travailleurs; mais bientôt on vint dire à Mademoiselle que l'affaire avançait. Elle y envoya aussitôt un des exempts qui étaient avec elle, et un de ses écuyers, et elle-même descendit derrière eux pour voir comment les choses se passaient. Mais comme le quai était interrompu, et qu'il y avait entre Mademoiselle et la porte un endroit oii l'eau de la rivière battait la muraille, on fit venir deux bateaux pour servir de pont à la princesse, et l'autre bord se trouvant fort escarpé, on plaça dans le second bateau une échelle par la-

quelle la princesse monta à grand^peine, car un des échelons était rompu ; mais rien ne lui coûtait pour arriver à un but qu'elle tenait

pour si important. Elle parvint donc au quai, et dès qu'elle y Tut, elle ordonna à ses gardes de retourner aux carosses pour prouver à Messieurs d'Orléans qu'elle entrait en leur ville avec toute confiance, puisqu'elle y entrait sans aucun gendarme.

Dès que la princesse fut là, ainsi qu'elle l'avait prévu , sa présence redoubla l'ardeur des bateliers qui travaillaient de leur mieux à rompre la porte au dehors, tandis que les boui^eois en Taisaient autant au dedans. Quant à la garde de la porte, elle était sous les armes, simple spectatrice de l'eflraction, mais sans l'aider ni l'empêcher.

Enfin deux planches du milieu de la porte tombèrent; on ne pouvait l'ouvrir autrement, car elle était traversée par deux énormes barres de fer. Aussitôt, sur l'ordre qu'elle donna, un valet de chambre prit Mademoiselle, la souleva entre ses bras et la glissa par le trou, où elle n'eut pas plus tôt la tête passée, qu'on battît le tambour; de l'autre côté était le capitaine qui tira la princesse à lui. A peine fut-elle debout, qu'elle lui tendit la main en disant: T. II. 3

— Monsieur le capitaine, vous n'avez point perdu votre journée , et vous serez bien aise de pouvoir vous vanter de m'àvoir aidée à entrer.

Au même instant les cris de vive le roi! vivent les princes! et à bas le Mazarin, retentirent de nouveau : deux hommes prirent une chaise de bois, assirent Mademoiselle dessus et se mirent à la porter vers THôtel-de- Ville où l'on délibérait toujours pour savoir à qui , d'elle ou du roi , l'on ouvrirait les portes. Tout le monde se jetait au devant d'elle, et, comme les actions hardies ont toujours une grande puissance sur les masses, le peuple admirait fort le courage de la princesse, se pressant sur ses pas, essayant de la toucher et l)aisant le bas de sa robe. Après cinq ou six cents ])as faits ainsi , elle s'ennuya de l'ovation et déclara que sachant marcher, elle désirait faire usage de ses pieds. A cette demande le cortège s'arrêta. Les dames de la suite de la princesse profitèrent de cette halte pour la rejoindre, l ne compagnie de la ville arriva, tambour battant, et prit la tcte afin de conduire, avec tous les honneurs possibles , la princesse au palais qu'habitait ordinairement Monsieur. A moitié chemin on rencontra le gouverneur. Il était fort embarrassé , comprenant que les confitures qu'il avait envoyées n'étaient qu'une bien médiocre preuve de dévoûment. Derrière lui venaient Messieurs de la ville, non moins embarrassés que lui, et qui commençaient à balbutier un discours, lorsque Son Altesse, voyant qu'il fallait les mettre à leur aise, les interrompit en disant : — Messieurs, vous êtes sans doute fort surpris de me voir entrer de cette façon , mais comme je suis très-impatiente de ma nature , je me suis ennuyée d'attendre à la porte Bannière; j'ai fait alors le tour des murailles, et ayant trouvé la porte Bruslée ouverte, je suis entrée; vous devez être bien aises que j'aie pris cette résolution , car elle vous sauve de tout reproche à l'égard du roi pour le passé; quant à l'avenir, je m'en charge. Lorsque les personnes de ma qualité sont dans un lieu , elles répondent de tout , et ici c'est avec d'autant plus de raison que la ville est à Monsieur.

— Mademoiselle , répondit le maire, nous offrons toutes nos excuses à Votre Altesse de l'avoir fait attendre, mais nous nous rendions au devant d'elle pour lui ouvrir les portes.

— J'en suis convaincue, dit Mademoiselle, et c'est dans cette conviction que, pour vous épargner la moitié du chemin , je me

suis décidée à m'introduire par la porte que j*ai trouvée ouverte. Parvenue à son logis, Mademoiselle écouta les harangues de tous les corps constitués et, à partir de ce moment, donna des ordres dans la ville sans que personne hésitât un instant à les exécuter. Le lendemain de Tarrivée de Mademoiselle, onla vintéveiller àsept heures du matin pour la prévenir qu^il serait bon qu'elle se promenât dans les rues, aGn de rallier à elle tous les esprits s'il restait encore quelques dissidents. Eu elTet, le roi n'avait point renoncé à entrer à Orléans , et le garde des sceaux voulait faire une nouvelle tentative pour se présenter à la porte de la ville avec le conseil. Mademoiselle, comprenant l'importance de la démarche, se rendit à l'avis qu'on lui donnait, et envoya chercher le maire de la ville et le gouverneur pour l'accompagner. Les chaînes étaient tendues partout , comme c'est l'habitude dans les villes en état de si^e ; on ofTrit de les abaisser, mais Mademoiselle refusa en disant qu'elle irait à pied.

En elTet, elle parcourut les rues principales, s'arrêtant à l'Hôtelde- Ville pour faire un discours aux autorités, en face de la prison pour délivrer les prisonniers, au palais de l'évoque pour y dîner. Le soir seulement elle rentra à son logis.

Une lettre de M. de Beaufort lui fut bientôt remise. Il annonçait à la princesse qu'il n'avait pu la venir trouver comme il le lui avait promis, parce que, dans l'espoir de s'emparer de la personne du roi, qui remontait l'autre rive, il avait tenté de franchir la Loire au pont de Gergau. Mais M. de Turenne l'avait arrêté par une magnifique défense, et, sans utilité aucune, il avait perdu grand nombre de braves gens et entre autres Sirot, baron de Vitaux , le même dont nous avons déjà parlé à Rocroy , et qui avait , dans le cours de sa longue carrière militaire , reçu cet honneur digne de remarque, qu'il avait fait le coup de pistolet avec trois rois : le roi de Bohême, le roi de Pologne et le roi de Suède, et qu'il avait même percé d'une balle le chapeau de ce dernier.

Mademoiselle fut fort marrie de cette attaque inutile et qui coûtait si cher. Elle écrivit à MM. de Beaufort et de Nemours de la venir trouver, et de peur qu'ils ne fissent ombrage à Messieurs de la ville , elle leur donna rendez-vous dans une hôtellerie du fau-bourg Saint-Vincent; de son côté, comme elle craignait qu'on n'hésitât à la recevoir, elle laissa ses carosses sous la porte, ainsi que

âO LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

MM. de Fiesque et de Grammont, qui Tattendirent en causant avec M. le maire et MM. les échevins , et elle s'avança vers le lieu indiqué pour le rendez-vous. A peine y était-elle que ces messieurs arrivèrent chacun de son côté, car, quoique beaux-frères et peutêtre même parce qu'ils étaient beaux-frères , ils se tenaient dans d'éternelles et amères discussions. M. de Beaufort salua Mademoiselle assez froidement ; mais , par opposition , M. de Nemours lui fit de grands compliments sur ce qui s'était passé à son entrée, et cet exemple fut suivi par tous les officiers qui se trouvaient là; mais bientôt, comme on s'était réuni pour tenir conseil. Mademoiselle congédia tous les ofiiciers qui ne devaient point prendre pari à la délibération , et elle ne garda que les sommités.

La question était de savoir de quel côté irait l'armée. M. de Nemours fut d'avis qu'elle passât la rivière à Blois, et M. de Beaufort, qu'elle marchât sur Montargis. En efiet, de ce lieu, en envoyant un corps à Montereau, on se trouverait maftre des rivières de Loire et d'Yonne, et l'on couperait le chemin de Fontainebleau à la cour. Les deux beaux-frères tenaient chacun vigoureusement à leur avis. Mademoiselle , appelée à adopter l'un ou l'autre de ces deux plans, se rangea à celui de M. de Beaufort ; ce qui mit M. de Nemours, qui était d'un caractère fort irritable, dans une grande colère , si bien que , sans aucun respect pour la princesse , il commença à pester, jurant que l'avis contraire au sien n'était donné que dans le but d'abandonner M. le Prince , et que, quant à lui, comme il tenait à rester fidèle à sa promesse , il se séparerait de la cause de Monsieur, plutôt que de marcher sur Montargis. Mademoiselle alors essaya de lui prouver que les intérêts de M. le Prince lui étaient aussi chers que les siens propres. Mais M. de Nemours s'entêta et ne répondit rien autre chose que ces mots qu'il répétait sans cesse : — Si l'on marche sur Montargis, je m'en irai.

— Monsieur, dit la princesse, si telle estvotre intention, je vous prie de m'en avertir; car , dans la situation où nous sommes, il est bon de savoir distinguer ses amis de ses ennemis.

— C'est justement pour cela, dit M. de Nemours, que je ne serais point fâché de démasquer les faux amis qui trompent M. le Prince , et qui veulent faire ce que ne feraient pas des ennemis déclarés.

— Et quels sont ceux-là? dit M. de Beaufort impatienté , et se

levant du bahut sur lequel il était assis pour marcher à M. de Nemours.

— Vous, monsieur, répondit le duc.

Cette parole n'était point lâchée, que M. de Nemours avait reçu un soufflet. M. de Nemours riposta et fit sauter la perruque blonde de M. deBeaufort. Au même instant les deux princes firent un bond en arrière et revinrent l'un sur l'autre l'épée à la main ; mais on se jeta entre eux et on les sépara : il y eut un instant de confusion terrible, car ceux qui étaient dehors entrèrent au bruit. Mademoiselle s'était levée et avait ordonné au lieutenant de ses gardes de recevoir l'épée des deux princes. Mais M. de Nemours ne la voulut donner qu'à elle-même; quant à M. de Beaufort, il se laissa conduire par la princesse dans le jardin, et là se mettant à genoux devant elle, il lui demanda pardon pour lui et son beau-frère. Le voyant assez calme, Mademoiselle le quitta alors pour revenir à celui-ci qu'elle eut toutes les peines du monde à apaiser : il ne voulait rien écouter. Mademoiselle avait beau le prêcher, et lui dire que de semblables querelles étaient ce qu'il pouvait y avoir de plus désavantageux pour le parti , et que les ennemis , s'ils en avaient connaissance, s'en réjouiraient comme d'une victoire, il continuait à s'emporter en menaces. Cependant Mademoiselle insista de telle sorte qu'il fut forcé de céder; il promit de faire des excuses à M. de Beaufort et même de l'embrasser; mais tout cela de très mauvaise façon. Quant à M. de Beaufort, il n'en fut pas de même : il s'avança les bras ouverts et les larmes aux yeux à la rencontre de son beau-frère, qui, loin de répondre à cette tendresse , l'embrassa , dit Mademoiselle , comme il aurait fait d'un valet.

Cette dispute apaisée tant bien que mal , Mademoiselle rentra en ville. Les boui^eois avaient été quelque peu inquiets de sa longue absence; mais aux plus considérables elle en raconta la cause; puis, arrivée à son logis, elle écrivit aux deux princes pour les prier de bien vivre ensemble et ordonner à l'armée de marcher.

Le samedi suivant la Princesse reçut cette lettre de Monsieur, en réponse à l'avis qu'elle lui avait donné de la prise d'Orléans.

« Ma fille,

« Vous pouvez penser la joie qae J*ai eae de Taction que vous venez de faire : vous m'avez sauvé Orléans etassoré Paris. C^est une Joie publique, et tout le monde dit que votre action est digne de la petite*fiUe d'Henri-le Grand. Je ne doutais pas de

voti-e cœur , mais eu celle action j'ai vu que vous avez encore plus de prudence que de cœur. Je vous dirai encore que je suis ravi de ce que vous avez fait autant pour Taniour i\v vous que pour Famour de moi. Dorénavant faites-moi écrire par votre secrétaire les choses importantes , par la raison que vous savez.

« Gaston. »

Cette raison était que Mademoiselle écrivait si mal, que son père ne pouvait parvenir à déchiffrer ses lettres ^'l

Vers le même temps, c'est-à-dire le 11 ou 12 mars, M. le Coadjuteur reçut la nouvelle qu'il était nommé Cardinal : le chapeau tant désiré par lui et objet de tant d'intrig^ues, lui avait été accordé dans le consistoire du 18 février 1652.

CHAPITliE XXVII.

l6iS2.

U prince de Conclc arrive à Farmée rebelle. — Ses lellres à Mademoiselle. — Étal de Tannée royale. — Combat singulier entre le roi et son frère. — Détresse de la corn*. — Quel était alors le crédit de Louis XIV. — Les cent louis gardés et perdus. — Misère générale. — Retour de Mademoiselle à Paris, elle continue de se raonircr chef de parti. — Un combat se prépare. — Monsieur refuse d'agir. — Il donne ses pouvoirs a Mademoiselle. — Elle se rend h rHôtel-de-Ville. — Propositions qu*eUe fait aux conseillers. — Combat du faubourg Saint-Antoine. — Mademoiselle fait tirer If* canon de la Hastillc sur les troupes royales. -~ Retraite de r«'irmée du roi. — Mademoiselle est complimentée au Luxembourg.

E 2 avril suivant, Mademoiselle apprit une nouvelle dont elle douta d'abord, tant elle la désirait : c'était ^l'arrivée de M. le Prince à l'armée; mais, le lendemain, elle reçut, par le neveu de Guitaut, qui était aussi dévoué au prince de Condé que son oncle l'était à la reine, la lettre suivante qui ne lui laissa plus aucune inquiétude à ce sujet :

« Mademoisklle,

* Aussitôt que j*ai été arrivé ici , j'ai cru être obligé de vous dépêcher Guitaut pour vous témoigner la reconnaissance que j*al de toutes les bontés que vous faites paraître pour moi , et en même temps pour me réjouir avec vous de Flieureux succès de votre entrée à Orléans ; c'est un coup qui n'appartient qu'à vous et qui est de la dernière importance : faites-moi la grâce d'êlre persuadée que je serai toujours irré-

vocablement attaché aax intérêts de Monsieur, et que je tous témoignerai toujours que je suis avec tous les respects et la passion imagânable , Mademoiselle , yotre très liumble et très obéissant serviteur.

« Louis DE Bourbon. »

Cependant l'aide qu'apportait M. le Prince aux. affaires de la guerre civile, était toute personnelle, car il arrivait, lui huitième seulement, laissait sur ses derrières Agen presque révolté contre lui, et sa Tamille tout entière divisée par de scandaleuses dissensions. Il avait traversé en sept jours tout l'espace qui sépare Bordeaux d'Orléans, et Taillit être pris à Cosne par un capitaine au service du roi, qui ne le manqua que d'une demi-heure.

Mais M. le Prince était comme César : partout où il allait il menait sa fortune avec lui. Il arriva donc le 1" avril, et Mademoiselle reçut de lui, le 8 du même mois, la lettre suivante :

« Mademoisellr ,

(c Je reçois tant de nouvelles marques de vos bontés, que je n*ai point de paroles pour vous en remercier; seulement vous assurerai-je qu*ii n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service ; faites-moi rbonneur d'en être persuadée, et de faire un fondement certain là-dessus. J'eus hier avis que l'armée mazarine avait passé la rivière et s'était séparée en plusieurs quartiers. Je résolus à l'heure même de l'aller attaquer dans ses quartiers. Cela me réussit si bien , que je tombai dans leurs premiers quartiers avant qu'ils en eussent eu avis; j'enlevai trois régiments de dn^ons d'abord, et après je marchai au .quartier 'généi^]'d'Hocf|uincourt que j'enlevai aussi. l\ y eut un peu de résistance, ni^ enfin toot^fut^niis en déroute; nous les suivîmes trois heures, après lesquelles itous^aHâmed à M. de Turenne ; mais nous le trouvâmes posté si avantageusement, et nos gens si las deja^gfande traite et si chargés du butin qu'ils avaient fait, que nous ne eiûmes pas le devoir attaquer dans un poste si avantageux r cela se passa en coups de canOihEnfiirirsè rerira. Toutes les troupes d'Hocquincourt ont été en déroute , tout le liâgage pris, et le butin va à deux ou trois mille chevaux, quantité de prisonniers et leurs munitions de guerre. M. de Nemours y a fait des merveilles et a été blessé d'un coup de pistolet au haut de la hanche, ce qui n'est pas dangereux; H* de Beaufort y a eu un cheval de tué , et y a fort bien fait; M. de La Rochefoucauld, très-bien ; Glinchamp, Tavannes, Valon, de même , et tous les autres maréchaux de camp; Mare est blessé d'un coup de canon ; hors cela, nous n'avons pas perdu trente hommes. Je crois que vous serez bien aise de cette nouvelle , et que vous ne douterez pas que je ne sois , Mademoiselle , votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis DE Bourbon.

A part les pertes de cette journée, qui furent d'autant plus sensibles à Mademoiselle , que les blessés nommés par le prince dans sa lettre étaient tous de ses amis , elle eut grande joie de cette bonne nouvelle. En effet la confusion fut extrême dans l'armée royale. La cour était à Gien , pauvre et misérable , car toutes les

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tOUJS XIV ET S0.> 5IÈCU:. 25

villes lui fermaient leurs portos comme avait Tait Orléans. Cette défaite du maréchal d'Hocquincourt avait jeté une alarme effroyable dans l'illustre état-major. Aussitôt que la reine avait su les années en présence, elle avait donné Tordre de faire filer sur Saint- Fargeau tous les équipages qui étaient à cinq lieues de Gien , aude\k de la Ix>ire. Dès la pointe du jour, tous les carosses étaient de Vautre côté du pont pleins de dames et de demoiselles ; mais les éqmi^es filèrent avec tant d'embarras et de précipitation, que si M. le Prince eût forcé M. de Turenne et le peu de gens qu'il avait, il prenait le roi et toute la cour. Aussi, dit Laporte, arrival-on pour couchera Saint-Fargeau , si étourdi, que l'on ne savait ni ce qu'on faisait ni ce qu'on devait faire.

De Saint-Fargeau la cour alla successivement à Auxerre, à Joigny, à Sens et à Montereau. Pendant cette retraite, qui ressemblait fort à une déroute, les ordres furent si mal donnés, qu'on se mangeait littéralement les uns les autres. Le roi n'était pas exempt de ce brigandage; le frère du comte de Broglie pilla sa petite écurie, et lorsque M. de Beringhen envoya de Givry redeimander les chevaux volés, celui qui les détenait, lui rit au nez et le mit à la porte.

De Montereau on vint à Corbeil. Là, après le combat général, eut lieu un combat singulier entre le roi et son frère. Les détails en étant difficiles à raconter , nous laissons ce soin à Laporte.

« Le roi , dit-il , voulut que Monsieur couchât dans sa chambre, qui était si petite qu'il n'y avait le passage que d'une personne. Le matin, lorsqu'ils furent éveillés, le roi, sans y penser, cracha sur le lit de Monsieur, qui cracha aussitôt sur le lit du roi , qui , un peu en colère, lui cracha au »ez. Monsieur aussitôt sauta sur le lit du roi et pissa dessus, le roi en fit autant sur celui de Monsieur ; et comme ils n'avaient plus de quoi cracher ni pisser, ils se mirent à tirer les draps l'un de l'autre dans la place, et peu après ils se prirent pour se battre. Pendant ce démêlé je faisais ce que je pouvais pour arrêter le roi; mais n'en pouvant venir à bout, je fis avertir M. de Villeroy qui vint mettre les holà : Monsieur s'était plutôt fâché que le roi , mais le roi fut bien plus difficile à apaiser que Monsieur. »

On avait, par un grand détour, laissé Paris à gauche, et Ton ëlait arrivé à Saint-Germain; là on apprit que les Parisiens avaient

T. li. U

rompu les ponts , ce qui attrista fort tout le monde , attendu que chacun comptait sur Paris pour se ravitailler : personne n'avait

d'argent que le cardinal, à ce qu'on disait; mais il s'en défendait fort et soutenait, au contraire, qu'il était plus pauvre que le dernier soldat de l'armée.

Dans la nuit même, on apprit qu'un autre combat s'était donné à Étampes, dans lequel l'armée des princes avait été repoussée. La nouvelle arriva au point du jour ; M. de Villeroy la reçut le premier et courut en avertir le roi , le duc d'Anjou et Laporte. Tous trois se levèrent incontinent et coururent, en mules, en bonnets de nuit et en robes de chambre , porter cette nouvelle au cardinal qui dormait de son côté, et qui se leva en même équipage pour la porter à la reine. Tous ces petits détails prouvent dans quelle inquiétude était la cour, puisque la nouvelle d'un si mince avantage y faisait si grand bruit.

Une anecdote peut faire juger du peu de crédit que, tout majeur qu'il était, le roi avait à cette époque. Birragues, premier valet delà garde-robe du roi, ayant prié M. de Créquy, premiep gentilhomme de la chambre en année , de parler au roi pour un de ses cousins, enseigne dans le régiment de Picardie, qui venait d'être

blessé au combat d'Étauipes et qui demandait la place de son lieutenant qui y avait été tué, le roi trouva cela juste, et promit de bonne grâce d'en parler à la reine et à son Éminence; mais à cinq ou six jours de là , comme le roi n'avait encore donné aucune réponse et que Laporte rhabillait, M. de Créquy, qui assistait à la toilette, lui demanda s'il avait eu la bonté de se souvenir de l'affaire de M. de Birragues. Le roi ne répondit rien et baissa la tête comme s'il n'eût pas entendu.

— Sire , lui dit alors Laporte , qui bouclant le haut-de-chausse du roi, avait un genou en terre, ceux qui ont l'honneur d'être à Votre Majesté sont bien malheureux, puisqu'ils ne peuvent pas même espérer d'obtenir les choses justes.

Alors le roi approchant doucement sa bouche de l'oreille de son valet de chambre :

— Il n'y a pas de ma faute, mon cher Laporte, dit-il d'un ton plaintif et fort bas, je lui en ai parlé; mais cela n'a servi de rien.

Par Itiij le roi désignait le cardinal pour lequel il avait toujours la même antipathie.

De Saint-Germain on retourna à Corbeil , et de Corbeil on alla mettre le siège devant Étampes. Le matin du départ, on vint dire à Laporte , tandis qu'il déjeunait, que le roi le faisait appeler; Laporte se leva aussitôt et se rendit près de Sa Majesté.

— Tiens, Laporte, lui dit le roi en tirant une poignée d'or de sa poche , voici cent louis que M. le surintendant des finances m'envoie tant pour mes menus plaisirs que pour en faire des libéralités aux soldats, garde-les moi.

— Et pourquoi Votre Majesté ne lesgarde-t-elle pas elle-même ? — Ah ! dit le roi , parce qu'ayant de longues bottes , j'ai peur que

cet aident ne me gêne.

— Oui, s'il reste dans les poches du haut-de-chausse , dit Laporte ; mais pourquoi Votre Majesté ne les mettrait-elle pas dans la poche de son pourpoint?

— Tu as raison, dit le roi, tout à la satisfaction d'avoir cent louis à lui, je les garde.

Mais le roi ne devait pas être longtemps possesseur de cette bienheureuse somme. La façon dont il la perdit est assez caractéristique l)our que nous la racontions ici. C'est, d'ailleurs, un nouveau coup

i28 LOtis XIV ET sorv siècle.

de pinceau au portrait d'un homme que nous avons F intention do rendre le plus ressemblant possible.

Pendant Iç séjour à Saint-Germain , Moreau , le premier valet de garde-robe , avait avancé onze pistoles pour des gants. Or, comme , ainsi que nousFavons dit, tout le monde était Tort pauvre, Fabsence de ses cent dix livres gênait ce brave serviteur ; aussi , ayant appris que le roi avait touché cent louis, pria-t-il Laporte de le faire rentrer dans ses avances. Laporte promit d'en parler le soir même.

De Corbeil on était allé coucher au Mesnil-Cornuel , ou le roi soupa chez son Éminence. A neuf heures, il rentra dans sa chambre, et comme Laporte le déshabillait :

— Sire , lui dit-il , Moreau a avancé pour Votre Majesté onze pistoles pendant que nous étions à Saint-Germain, et comme, dans la passe oii nous sommes, tout le monde a besoin de son petit Tait , je lui ai promis de les demander à Votre Majesté.

— Hélas ! dit tristement le roi , tu t'y prends trop tard , mon cher Laporte, je n'ai plus d' aident.

— Et à quoi Favez-vous donc dépensé, Sire? demanda Laporle.

— Je ne Fai point dépensé , répondit le roi.

— Avez-vous joué chez le cardinal , et avez-vous perdu ?

— Non ; tu sais bien que je ne suis pas assez riche pour jouer.

— Attendez , attendez. Sire, dit Laporte , je devine ce qu'il en est : gageons que le cardinal vous a pris votre argent.

— Oui , murmura le roi avec un gros soupir ; tu vois bien que tu as eu tort de ne pas le prendre ce matin , toi.

En eflet, le cardinal s'était aperçu de Fopulence inaccoutumée de son royal pupille ,. et bon gré malgré il Favait dévalisé.

On alla au siège d'Étampes, et ce fut là véritablement que I^uîs XIV fit ses premières armes. Son attitude fut assez ferme , quoique trois ou quatre boulets passassent tellement près de lui , (fu'il en entendit le sifflement. Comme tout le monde , le soir, le félicitait sur son courage , il se retourna vers Laporte qui s'était tenu près de lui pendant tout le temps :

— Et toi, Laporte, lui dit-il, as-tu eu peur?

— iVon , ma fol, Sire , pas un instant.

— Tu es donc brave ?

— Sire, répondit Laporte, on est toujours brave quand on n'a pas le sou.

Le roi se mit à rire. Mais le valet de cliambix;, le prince et peutêtre Mazarin furent les seuls qui comprirent la plaisanterie.

Cependant c'était une chose triste pour le jeune roi , que de voir ainsi des soldats malades et estropiés qui tendaient la main vers lui et lui demandaient Taumône sans quMl pût seulement tirer de sa poche un seul douzain pour les soulager.

Outre la misère des soldats , celle du peuple était affreuse. Dans tous les lieux où passait la cour, les paysans s'y jetaient , croyant y être en sûreté contre les déprédations de l'armée qui désolait la campagne. En conséquence , ils y amenaient leurs bestiaux , qui bientôt mouraient de faim, car leurs maîtres n'osaient sortir pour les faire paître; puis, quand les bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mêmes, car n'ayant ni pain ni vin, ne trouvant pour tout couvert , contre la chaleur du jour et la fraîcheur des nuits , que le dessous des auvents , des chariots et des charrettes qui étaient dans les rues , ils étaient pris de fièvres malignes et mouraient par centaines. Ce n'étaitrienencorequandc'étaientdeshommes qui mouraient; mais quand c'étaient des mères , le tableau était effroyable , car leurs enfants mouraient à leur tour de soif et de faim en se lamentant autour d'elles. Un jour que le roi passait sur le pont de Melun , il vit une femme et trois enfants couchés à côté l'un de l'autre : la mère et deux des enfants étaient déjà expirés; le troisième, (|ui avait quelques mois à peine , était seul vivant et tétait encore.

Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que la reine , qui paraissait fort touchée de ces misères, disait que ceux qui étaient cause de tant de malheurs , auraient un grand compte à rendre à Dieu , oubliant que c'était à elle surtout que ce compte serait demandé au jour du dernier jugement.

Pendant ce temps. Mademoiselle, qui n'avait plus rien à faire à Orléans , s'y ennuyait cruellement et avait pris le parti de quitter la ville. Le 2 mai, elle en sortit accompagnée de M'"" de Fiesque et de Frontenac, ses fidèles; aussi le duc d'Orléans leur écrivaitil : « A Mesdames les comtesses, maréchales de camp dans l'année de ma fille contre le Mazarin. » Et lorsqu'elles passèrent, le comte de Quinski , colonel d'un régiment allemand , qui marchait devant Mademoiselle , leur fit rendre les mêmes honneurs que l'on rend aux maréchaux de camp : cela flatta d'autant plus ces dames , que le galant colonel était neveu de Wallenstein.

30 LOI IS XIV ET SOjN SIKCLK.

Au Boiirg-la-Reine, Mademoiselle trouva M. le prince de Condé qui venait au-devant d'elle avec le duc de Beaufort , le prince de Tarente, M. de Rolian et tout ce qu'il y avait de gens de qualité h Paris. En apercevant la princesse , il mit pied à terre et la salua. Mademoiselle le fit monter dans son carosse et rentra avec lui dans Paris , dont la moitié des habitants semblait l'attendre à la barrière. Plus de cent carosses escortèrent Mademoiselle jusqu'au Luxembourg. L'occasion allait se présenter pour elle de donner un pendant à son expédition d'Orléans.

Tout annonçait une rencontre décisive entre les troupes royales et celles de M. le Prince. Le roi venait de quitter Melun pour venir passer en revue, à Lagny, les troupes que le maréchal Laferlé- Senectèrc avait amenées de Lorraine, et poussant jusqu'à Saint- Denis , il y avait pris son logis. En eflet, un mouvement sur Paris élait résolu : il s'agissait d'attaquer les troupes des princes répandues le long de la Seine, entre Suresneet Saint-Cloud. M. le Prince jugea que la position n'était pas tenable et résolut de décamper pendant la nuit et d'aller prendre le poste de Gharenton. Comme c'est encore Mademoiselle qui a joué le grand rôle dans la journée que nous allons raconter, c'est à elle que nous nous attacherons particulièrement, comme au pivot principal autour duquel tout tourna.

Dans la soirée du 1"' juillet, et vers dix heures et demie à peu près , Mademoiselle entendit battre le tambour et sonner les trompettes ; elle courut à sa fenêtre qu'elle ouvrit , et comme son logis n'était séparé des fossés que par les Tuileries, il lui fut facile d'entendre les troupes de M. le Prince qui défilaient, et même de distinguer les différentes marches que jouaient ces troupes. Elle resta ainsi jusqu'à minuit, toute pensive , et avec le vague instinct, que la journée du lendemain serait une grande journée pour elle.

Pendant cette soirée , plusieurs personnes vinrent faire leur cour à Mademoiselle, et entre autres M. de Flamarin , que la princesse avait pris en amitié pendant son voyage d'Orléans.

— Mon cher Flamarin, lui dit la princesse, savez-vous à quoi je songeais lorsque vous êtes entré?

— Non, Votre Altesse.

— Eh bien ! je songeais que demain je ferais quelque trait imprévu aussi bien qu'à Orléans.

— Oh ! dit Flamarin , il Taiidra en ce cas, que Votre Altesse soit bien adroite.

— Et pourquoi cela ?

— Parce quMl n*y aura rien demain ; des négociations ontété entamées, et les armées ne se retrouveront en face l'une de l'autre que pour s'embrasser.

— Oui, oui, dit la princesse, je connais toutes ces négociations et nous sommes de grandes dupes de nous y être amusés au lieu de* mettre nos troupes en état, car, pendant ce temps, M. de Mazarin a rassemblé toutes les siennes, et il ne peut rien résulter que de désavantageux pour nous de la journée de demain.

— Vous croyez?

— Oui, et ce serait fort bien employé, vous qui êtes un des négociateurs, si vous y aviez quelque bras ou quelque jambe cassée.

— Allons, allons, dit Flamarin en quittant la princesse, à demain, et nous verrons qui se trompe.

Et tous deux se quittèrent en riant.

Flamarin était bien tranquille, car on lui avait prédit qu'il ne mourrait que la corde au cou.

Mademoiselle se coucha à près d'une heure; mais à six elle entendit frapper à sa porte. Elle se réveilla en sursaut et appela ses femmes, lesquelles introduisirent le comte de Fiesque. 11 était envoyé par M. le Prince à Monsieur, pour lui dire que Son Altesse venait d'être attaquée entre Montmartre et la Chapelle; que, quant à lui, comte de Fiesque, il venait d'être refusé à la porte Saint- Denis, ce qui lui donnait de grandes inquiétudes qu'on n'en fit autant au Prince en cas de retraite. 11 avait donc supplié Gaston de monter à cheval et de voir par lui-même oii en étaient les choses; mais U était arrivé, ce qui arrivait toujours dans les occasions décisives, le courage avait manqué au Prince et il avait refusé de se lever, disant qu'il se trouvait fort mal. Alors, n'ayant plus d'espoir que dans la princesse, le comte était venu la trouver, pour la supplier, au nom de M. de Coudé , de ne point l'abandonner.

Mademoiselle s'en serait bien gardée : elle avait goûté à Orléans de cette vie animée de la guerre civile qui avait rempli l'existence de M*"* de Chevreuse et dé M"" de Longueville, et elle y avait trouvé toutes les émotions d'un jeu où l'on joue sa vie au lieu d'y jouer sa fortune. En butre M"" la Princesse était fort malade à

cette époque, et Mademoiselle, dans sa recherche éternelle d'un mari , nourrissait au fond du cœur, sinon le désir, du moins Tespérance d'épouser M. le Prince. Elle promit donc au comte de Fiesque de faire tout ce qui serait en son pouvoir, se leva vivement, s'habilla avec toute la diligence possible, et courut au Luxemboui^, où elle trouva Monsieur debout et au haut du degré.

— Ah! Monsieur, lui dit la princesse en l'apercevant , ce que je vois me comble de joie; M. de Fiesque, qui me quitte, m'avait dit que vous étiez malade, et au contraire je vous trouve debout.

— Le comte de Fiesque ne s'est pas trompé, ma chère fille, dit Gaston , je ne suis pas assez malade, c'est vrai , pour garder le lit , mais je le suis trop pour me mêler d'aucune alTaire aujourd'hui.

— Il faudrait cependant, s'il était possible, prendre sur vous de monter à cheval, dit la princesse; car, autant que j'oserai donner un conseil à mon père, je lui dirai que tout Paris a les yeux fixés sur lui et que l'aflaire dont il s'agit en ce jour touche grandement son honneur.

— Ma chère fille , dit le prince , je vous remercie de votre conseil; mais, en vérité, la chose est impossible , je me sens trop faible et ne pourrais faire cent pas.

— Alors, Monseigneur, couchez-vous tout à fait, dit Mademoiselle , car mieux vaut qu'aux yeux du monde vous soyez malade à ne pouvoir vous lever.

Le conseil était bon, mai& Gaston ne voulut pas le suivre ; au reste il était fort calme ainsi que tous ses gens qui allaient et venaient en disant : — Ma foi , chacun pour soi , sauve qui peut.

— En vérité. Monseigneur, dit Mademoiselle emportée par son impatience , tout ceci est étrange , et à moins que d'avoir dans votre poche, pour vous et les vôtres, un traité signé Mazarin, je ne comprends point votre tranquillité.

Le prince ne répondit rien à cette accusation , ce qui prouva à Mademoiselle qu'elle pouvait bien avoir dit vrai; mais comme MM. de Rohan et de Chavigny, qui étaient des meilleurs amis du prince, arrivèrent en ce moment, ils obtinrent enfin de Gaston qu'il enverrait Mademoiselle à sa place à l'Hôtel-de-Ville comme il l'avait envoyée à Orléans, et à cet effet il donna une lettre à M. de Rohan, laquelle accréditait Mademoiselle près de MM. les maires et les échevins.

Maîtresse de cette lettre. Mademoiselle partît aussitôt du Luxembourg avec la comtesse de Fiesque, sa maréchale-de-camp ordinaire. En arrivant à la rue Dauphlne , elle trouva Jarzé , le même dont il a été question à propos de la querelle de M. de Beaufort avec les mazarins chez Renard. Jarzé était alors à M. le Prince, et était envoyé par lui afin que son Altesse Royale donnât Tordre de faire passer par la ville les troupes qui étaient demeurées à Poissy, et dont il avait grand besoin , étant attaqué avec acharnement et se trouvant en nombre trois fois inférieur aux royalistes; ces troupes attendaient à la porte St-ITonoré.

Jarzé avait quitté la bataille au moment où elle était le plus acharnée; il avait une balle qui lui traversait le bras, et comme c'était près du coude et que la balle avait touché l'os, il souffrait beaucoup. Mademoiselle l'emmena avec elle à l'Hôtel-de-YiHe , en lui disant que ce n'était pas à Monsieur qu'il fallait s'adresser, mais au gouverneur de Paris, pour lequel elle avait une lettre ; Jarzé la suivit.

Les rues étaient pleines d'attroupements; presque tous les bourgeois avaient des armes, et comme ils reconnaissaient Mademoiselle, et que son affaire d'Orléans, qui avait fait si grand bruit, était encore toute chaude, ils lui criaient en passant : — Nous voici, nous voici, Mademoiselle, que Votre Altesse ordonne et nous ferons tout ce qu'elle dira.

Mademoiselle les remerciait doucement et avec reconnaissance, leur disant que, pour le moment, elle allait prendre l'avis du gouverneur de Paris à l'Hôtel-de-Ville , mais les priant de lui consener leur bon vouloir pour plus tard. En effet, si on refusait à Mademoiselle ce qu'elle allait demander, ce peuple si bien disposé lui était une dernière ressource.

On arriva enfin à l'IIôtel-de-Ville : le maréchal de l'Hôpital, qui était alors gouverneur de Paris, et le conseiller Lefèvre, qui était prévôt des marchands, s'avancèrent au devant de la princesse jusqu'au haut du degré, lui faisant excuse de n'être point venus plus loin, faute d'avoir été avertis; Mademoiselle les remercia, leur dît que Monsieur, étant souffrant, l'avait envoyée à sa place, et les pria de la suivre dans la salle des délibérations ; ce que ces messieurs firent aussitôt. Là M. de Rohan leur présenta la lettre de

âli LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

son Altesse Royale. Le greffier en fit lecture. La lettre donnait pleins pouvoirs à Mademoiselle.

— Eh bien! demandèrent ces messieurs lorsque la lecture fut achevée, que désire son Altesse Royale?

— Elle désire trois choses, répondit d'une voix ferme Mademoiselle; la première, que Ton fasse prendre les armes dans tous les quartiers de la ville.

— C*est déjà fait, dit le maréchal de rilôpilal.

— La seconde, qu'on envoie à M. le Prince deux mille hommes détachés de toutes les colonelles du quartier.

— C*est bien diOicile, répondit le maréchal; ou ne détache point les bourgeois comme on ferait de troupes organisées; mais, soyez tranquille, on enverra à M. le Prince deux mille hommes des troupes qui sont à son Altesse Royale.

— Enfin la troisième, dit Mademoiselle, et elle avait gardé celle-ci pour la dernière comme la plus importante; la troisième, c'est que l'on donne passage à l'armée, de la porte Saint-Honoré à la porte Saint-Denis ou Saint-Antoine.

Cette demande, comme l'avait bien pensé Mademoiselle, était la plus grave des trois ; aussi , là-dessus , le maréchal de l'Hôpital, le prévôt des marchands et les autres conseillers se regardèrent-ils sans répondre; mais Mademoiselle, comprenant la situation du prince, qui pendant tout ce temps combattait à forces bien inférieures , revint à la charge.

— Messieurs, dit-elle, il me semble que vous n'avez guère à délibérer là-dessus. Son Altesse Royale a toujours été si par*""'* pour la ville de Paris, qu'il est bien juste qu'en cette occaj

oii il va de son salut et de celui de M. le Prince, on lui témc quelque reconnaissance de tout ce qui a été fait ; en outre il que vous soyez persuadés. Messieurs, que le cardinal revient les plus méchantes intentions du monde , et que si M. le P) était défait , il n'y aurait pas de quartier pour ceux qui ont crit le ministre et mis sa tcte à prix , ni même pour Paris serait sans aucun doute mis à feu et à sang. C'est donc à d'éviter ce malheur, et nous ne saurions rendre un plus g service au roi, que de lui conserver la plus belle ville royaume qui est sa capitale, et qui a toujours eu la plu5 fidélité pour son sei'vice.

THE rr'vV YCr^a

— Mais, Mademoiselle, dit le maréchal, songez que si nos troupes ne s'étaient pas approchées de cette capitale, celles du roi n'y seraient pas venues.

— Je songe. Monsieur, répondit la princesse, que tandis que nous nous amusons à discuter ici sur des choses inutiles, M. le Prince est en péril dans vos faubourgs , et que ce sera une douleur pl une honte étemelles pour Paris, s'il y périt faute d'ùtre secouru ; vous pouvez le secourir. Messieurs, faites-le donc et au plus tôt.

I^ harangue fit son effet. Ces messieurs se levèrent et sortirent pour délibérer. Pendant ce temps. Mademoiselle priait Dieu, agenouillée à la fenêtre qui donne sur le Saint-Esprit.

La délibération fut longue, et Mademoiselle était dans une grande impatience ; mais enfin les conseillers rentrèrent et le maréchal de r Hôpital lui dit que lui et MM. les conseillers étaient prêts à lui donner tous les ordres qu'elle demandait.

Elle envoya aussitôt Jarzé dire au prince que ses troupes avaient Ventrée de la ville, tandis que, pour ne pas perdre de temps, le marquis de La Boulaie courait faire ouvrir, à celles qui venaient de Poissy , la porte Saint-IIonoré.

Cependant on se battait dans les faubourgs et le bruit du canon retentissait sourdement dans Paris ; Mademoiselle voulut aller à ce bruit pour juger elle-même à quel point en étaient les choses. Elle sortit de riIôtel-de-Ville pour se diriger vers la porte Saint- Antoine. La place de Grève était pleine de peuple qui criait qu'on trahissait M. le Prince, qu'on abandonnait son défenseur. Un homme s'approcha de Mademoiselle, et lui montrant le maréchal de l'Hôpital qui, pour lui faire honneur, l'accompagnait jusqu'au bas des degrés :

— Altesse, lui dit-il, comment souffrez-vous près de vous ce Mazarin? Si vous n'en êtes pas contente, dites un mot, et nous le noierons.

— Au contraire, dit la princesse, j'en suis très contente, car il vient de faire tout ce que je veux.

— A la bonne heure; en ce cas, qu'il rentre à VHôtel-de-Ville ot qu'il marche droit.

I^ maréchal ne se le fit pas dire deux fois, et rentra. Alors Mademoiselle continua son chemin en caresse. Mais en arrivant dans la rue delaTixéranderie, elle aperçut un déplora-

ble spectacle. C'était le duc de La Rochefoucauld qui venait de recevoir un coup de mousquet ; la balle était entrée par le coin de l'œil droit et sortie par l'œil gauche, de sorte que les deux yeu\ étaient offensés, et qu'ils semblaient lui tomber des orbites, tant il lui coulait de sang le long du visage. Son fils le tenait par une main, et Gourville, un de ses amis les plus intimes, par l'autre, car il se sentait complètement aveugle. 11 était à cheval et vêtu d'un pourpoint blanc, ainsi que ceux qui le conduisaient; seulement il était tellement couvert de sang, que c'était le rouge qui semblait

être la couleur et le blanc les taches. Le jeune prince de Marsillac et Gourville fondaient en larmes, car, à voir le duc en cet état, on ne devait guères penser qu'il en revînt jamais. Mademoiselle s'arrêta, et voulut lui parler; mais le duc n'entendait pas davantage qu'il n'y voyait, et il ne répondit point.

Mademoiselle continua donc son chemin ; mais elle n'en était pas quitte avec les blessés. A l'entrée de la rue Saint-Antoine elle rencontra Guitaut qui était pâle, avait son pourpoint tout ouvert, et qu'un soldat soutenait.

— Ah! mon pauvre Guitaut, dit la princesse, qu'as-tu donc et que t'est-il arrivé ?

— J'ai que je viens de recevoir une balle au travers du corps , répondit Guitaut.

— En mourras-tu?

— Je crois que non.

— Alors, bon courage!

Cent pas plus loin elle rencontra Vallon. C'était encore un des capitaines qui Tavaient accompagnée dans son expédition d'Orléans. Lui n'avait qu'une contusion dans les reins; mais, comme il était fort gras, il avait besoin d'ôtre pansé promptement.

— Ah! dit-il aussitôt qu'il aperçut la princesse, nous sommes tous perdus !

— Au contraire, dit Mademoiselle, nous sommes tous sauvés; car c'est moi qui commande aujourd'hui à Paris, comme j'ai commandé à Orléans.

— Eh bien ! dit Vallon, voilà qui me rend mon courage; car si vous êtes la maîtresse, tout ira au mieux.

Mademoiselle s'avançait vers la porte , au milieu des blessés que l'on rapportait de tous côtés.. Il n'était question que de M. le Prince. Il n'avait jamais été si brillant; il était partout à la fois, et partout où il était , il faisait , disait-on , des merveilles.

Mademoiselle envoya au capitaine qui gardait la porte, ses pleins pouvoirs signés de Messieurs de la ville , lui ordonnant de laisser circuler librement les gens de M. le Prince , et elle entra dans la maison d'un maître des comptes, nommé M. de Lacroix, qui était la plus proche de la Bastille et dont les fenêtres donnaient sur la rue.

A peine y était-elle que M. de Condé, qui venait d'apprendre son arrivée y accourut; il était dans un état pitoyable, ayant deux doigts de poussière sur le visage , ses cheveux mêlés et collés au Tront, sa chemise et son collet pleins de sang. En outre, sa cuirasse était affreusement bosselée des coups qu'il avait reçus, et il tenait à la main son épée toute sanglante et tout ébréchée dont il avait perdu le fourreau.

— Ah! Mademoiselle, dit-il, en jetant son épée qu'un écuyer ramassa, vous voyez un homme au désespoir; j'ai perdu tous mes amis. M. de Nemours, M. de La Rochefoucauld et Clinchamp sont blessés à mort; il n'y a que moi qui ne puis pas attraper une égratignure, et Dieu merci cependant je ne me suis pas épargné.

— Rassurez-vous , dit Mademoiselle , ils ne sont pas si mal que VOUS croyez; Clinchamp est à deux pas d'ici et le médecin en répond; M. de La Rochcroucauld est dangereusement atteint, mais, sMl plaft à Dieu , il en reviendra aussi ; quant à M. de Nemours . sa blessure est la moins dangereuse des trois.

— Ah! vous me rendez un peu de force, dit M. de Condé, car, en vérité, j'avais le cœur brisé; excusez-moi, mais il faut que je pleure sur tant de braves gens qui se font tuer pour notre querelle particulière.

Et à ces paroles le prince éclata en sanglots.

Mademoiselle le laissa tout entier à cette explosion de sensibilité qui était d'autant plus appréciable chez lui qu'elle était rare , puis lorsqu'elle le sentit un peu calmé :

— Voyons, dit-elle, ne vaudrait-il pas mieux pour vous revenir en ville?

— Oh! non, non, dit-il, je m'en donnerai de garde; le plus chaud de l'aflaire est fini, et je tâcherai que le reste de la journée se passe en escarmouches; ayez seulement bien soin de faire entrer les bagages qui sont hors la porte, et de ne point sortir d'où vous êtes, afin qu'on puisse s'adresser à vous dans tous les besoins.

— Ainsi , dit encore une fois la princesse , vous refusez de rentrer dans 1î^ ville?

— Non, dit-il, car je ne ne veux pas qu'en plein midi on m'accuse d'avoir reculé devant les Mazarins. Allons , Goulas , mon épée , et remettons-nous à la besogne.

Et , à ces mots , ayant salué Mademoiselle, il descendit l'escalier, sauta lestement sur un cheval frais qui l'attendait à la porte , et courut de nouveau à la mêlée.

Mademoiselle s'était mise à la fenêtre pour le suivre des yeux. Elle vit alors passer encore un de ses amis : c'était un beau seigneur nommé le marquis de La Roche-Gaillard. 11 était blessé à la tête et avait perdu toute connaissance ; on le portait étendu sur une échelle , comme s'il était mort.

Un autre venait , tué sur son cheval , mais cependant demeuré en selle. L'animal suivait les bagages, conduisant son maître mort et tout renvei'sé sur son cou. La princesse se rejeta en arrière. Le spectacle de tous ces blessés était affreux à voir ; d'ailleurs elle

avait des ordres à donner. Elle commanda , comme Ten avait prié M. le Prince, qu'on fit filer tous les bagages , et les envoya à la place Royale , où un poste de &00 hommes , qui y était établi , eut imssion de les garder. Puis elle disposa sur le boulevard Saint- Antoine et sur celui de FÂrsenal un autre corps de /lOO mousquetaires que Messieurs de la ville lui envoyaient comme réserve.

11 était temps que M. le prince partit : le combat recommençait avec plus d'acharnement que jamais. L'armée royale attaquait à la fois la barrière Saint-Denis et le faubourg Saint-Antoine. M. le Prince demanda où était le maréchal de Turenne. On lui répondit qu'il dirigeait en personne l'attaque du faubourg Saint-Antoine. Il y courut aussitôt, jugeant que c'était là que sa présence était nécessaire , et se contentant d'envoyer quelque cavalerie à la barrière Saint-Denis.

En effet , M. de Turenne s'avançait avec toute l'armée de ce côté ; l'autre attaque n'était que simulée ; il avait di\ à onze mille hommes , et M. le Prince cinq ou six mille seulement. En reconnaissant son infériorité, M. le Prince se barricada dans la grande rue à la vue des ennemis et le mieux qu'il lui fut possible. Alors , malgré la promesse de M. de Condé de s'en tenir aux escarmouches, commença le combat le plus terrible de toute la journée. M. le Mnce était partout et toujours au premier rang, et les Royalistes euxmêmes dirent depuis qu'à moins d'être un archange ou un démon, il avait fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. Toutà-coup on vint lui dire que les Mazarins avaient forcé la grande barricade de Picpus; l'infanterie avait fait de son mieux , mais la cavalerie avait été prise d'une panique affreuse, et s'était enfuie avec une telle épouvante , qu'elle avait ramené avec elle tout ce (|u'elle avait rencontré sur son chemin. Alors M. le Prince prit cent mousquetaires, rassembla ce qu'il trouva d'officiers d'infanterie ou de cavalerie sous sa main , trente ou quarante peut-être, et, l'épéc au poing, chargea si résolument, qu'il reprit la barricade défendue par quatre régiments : le régiment des gardes, celui de la marine, Picardie et Turenne.

Pendant ce temps , Mademoiselle avait envoyé quelqu'un à la Bastille pour savoir si le gouverneur était de ses amis ou de ses enuemis; s'il se déclarerait pour M. le Prince ou tiendrait pour le roi. C'était justement M. de Louvière, le fils du conseiller

ftO LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

Broussel que nous avons déjà vu apparaître dans les émotions populaires qui eurent lieu à Toccasion de Tarrestation de son père. 11 fit répondre que , pourvu qu'il eût un ordre écrit de Monsieur, il Terait tout ce que lui commanderait la princesse.

Celle-ci résolut aussitôt d'aller porter l'ordre elle-même. Elle se rendit à la Bastille où elle n'avait jamais été , et monta sur les tours ; de là , avec une lunette , elle aperçut beaucoup de monde sur les hauteurs de Charonne. Au milieu de cette foule étaient des carosses et des litières , de sorte que Mademoiselle demeura convaincue que là étaient le roi , la reine et toute la cour : elle ne s'était point trompée.

Vers Bagnolet, dans un fond, se réunissait toute l'armée qui s'apprêtait à une troisième attaque. On voyait de loin les généraux ou plutôt on les reconnaissait à leur suite, car à cette distance on ne pouvait distinguer les visages. Mademoiselle vit le partage qu'ils firent de leur cavalerie pour venir couper entre le faul)ourg et le fossé. Elle envoya aussitôt un page porter à toute bride avis de ce mouvement à M. le Prince, qui, profitant de ce moment de répit, examinait les mêmes mouvements du haut du clocher de l'Abbaye St- Antoine. 11 donna à Tinstant même ses ordres pour faire face à cette nouvelle attaque, et le page revint vers Mademoiselle pour lui dire que M . le Prince comptait toujours sur elle. Juste à ce moment Mademoiselle faisait pointer les canons dans la direction des troupes royales, ordonnant, si la chose devenait nécessaire, que l'on fit feu sans hésitation.

Mademoiselle s'en revint alors à la maison qu'elle avait déjà occupée. Un messager du prince l'y attendait, qui venait demander qu'elle envoyât du vin à ses braves défenseurs. Elle en fit aussitôt conduire plusieurs pièces.

Le nombre des morts et des blessés devenait effrayant , et à chaque instant quelque nom nouveau s'inscrivait sur la fatale liste; le marquis de Laigues venait d'être dangereusement blessé , le comte de Bassa venait d'être frappé à mort ; Sister, neveu du maréchal de Rantzau venait d'être tué sur la place. On entendait la mousquetade à mille pas à peine de la maison oii était Mademoiselle. En effet, M. de Turenne attaquait M. le Prince avec toutes ses troupes , plus celles du maréchal de La Ferté-Sénectère qui venaient d'arriver.

II ne suffisait pas d'être un héros pour tenir contre des forces si supérieures , il eût Tallu être un Dieu ; aussi M. le Prince Tut-il forcé de reculer. Un instant sa position fut terrible : acculé contre le fossé , tenant la tête avec les plue braves pour donner le temps à ses soldats de rentrer par la baiTière, il allait être écrasé sous le choc d'une armée quatre fois plus nombreuse que la sienne, quand toutà-coup le sommet de la Bastille s'enflamma comme un Sinaî, le canon tonna à coups pressés, et des rangs entiers de Tarmée royale disparurent foudroyés.

C'était Mademoiselle qui, fidèle à sa parole , tuait, comme le dit depuis le cardinal Mazarin , son mari avec le canon de la Bastille.

Ce coup de vigueur sauva M. le Prince. L'armée royale, qui ne s'attendait pas à cette terrible démonstration de l'opinion parisienne , s'arrêta effrayée. Condé rallia ses troupes , chargea , repoussa M. de Turenne , et put dès-lors opérer tranquillement sa retraite.

On était tellement sûr de la victoire dans le camp royal , que la Reine avait fait partir un carosse pour ramener M. le Prince prisonnier, et comme le cardinal avait des intelligences dans Paris, parliculièreraent du côté de la porte du Temple , où était M. de Guénégaud, trésorier de l'éparçne et colonel du quartier, lorsqu'il entendit le canon de la Bastille, il s'écria :

— Bon ! voici le canon de la Bastille qui tire sur les gens de M. le Prince.

—Monseigneur , dit quelqu'un qui était là , prenons garde bien plutôt que ce ne soit sur nos gens.

— Peut-être que Mademoiselle aura été à la Bastille, et c'est le canon qu'on tire pour son arrivée, dit alors une autre personne.

Mais le maréchal de Villeroy ne s'y trompa point, et hochant la tête : — Si c'est Mademoiselle qui est à la Bastille, dit-il, croyez que c'est elle qui tire, et non pas que l'on tire pour elle.

Une heure après tout était éclaircl , et la reine jurait une haine élernelle à la princesse.

Les pertes de l'armée royale furent grandes, surtout par les noms. M. de Saint Mesgrin , lieutenant-général et lieutenant des chetau-légers du roi , fut tué ; M. le marquis de Nantouillet fut tué pareillement; Du Fouilloux, enseigne des gardes et favori du jeune roi, tomba tué de la main même de M. le Prince; enfin

Paul Mancini, neveu du cardinal, charmant jeune homme de seize ans, qui donnait les plus belles espérances. Tut blessé en Taisant des merveilles à la tète du régiment de la marine dont il était mestre de camp et mourut de sa blessure.

Le soir, il y eut réception au Luxembourg; on y complimenta fort Mademoiselle sur la conduite qu'elle avait tenue dans cette journée; mais ce fut surtout M. le Prince, dont on exalta le prodigieux courage. Lui-môme vint recevoir sa part d'éloges, et avoua que ce combat était le plus rude de ceux auxquels il eût encore assisté.

Parmi tous les courtisans. Mademoiselle chercha en vain le marquis de Flamarin; personne ne l'avait vu, et l'on ignorait complètement son sort. Mademoiselle ordonna que les recherches les plus exactes fussent faites, et l'on retrouva son corps percé d'une balle à l'endroit même où quelques années auparavant il avait tué en duel M. de Canillac. Par une circonstance singulière et que personne ne put expliquer, il avait la gorge serrée avec une corde.

Ainsi s'accomplit cette prédiction qui lui avait été faite, qu'il mourrait la corde au cou.

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