‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Assemblée à THÔtel- de- Ville. — Singalicr signe de ralliement. — Nouveaux embarras de Monsieur. — Le projet û'Union, — Attaque à THÔtel-dc-Ville. — Confession généraJe. — Inquiétude des princef. — Nouvelle mission de Mademoiselle. — Sinistres rencontres qu'elle fait — Courage de celte princesse. — Son arrivée à rHôtel-de-Ville. — Elle sauve le prévôt des marchands. — La cour se retire à Pootoise. — Déclaration du Parlement en faveur de Monsieur. — Arrêt contraire du conseil royal.

ARîs était au prince de Condé, quoique, chose étrange, il Teilt pris par une retraite. Mais ce n'était pas le tout que de l'occuper militairement, il fallait encore y exercer le pouvoir administratif, ce qui ne pouvait avoir lieu que par la cession que feraient Messieurs de la ville d'une portion de leur autorité. Une assemblée fut donc provoquée dans laquelle AlU. les princes comptant sur quelques aflidés espéraient que celte cession leur serait faite sous le titre d'Union; cette assemblée fut fixée au 4 juillet.

M. le Prince, pour reconnaître ses soldats au milieu de la foule, avait ordonné que chacun d'eux mît quelques brins de

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paille à son chapeau, et chacun avait obéi, de sorte que le peuple voyant ce nouveau signe de ralliement Tadopta de son côté. Il en résulta que le jour de l'assemblée, tous ceux que Ton rencontrait dans Paris, sans un bouchon au chapeau si c'était un homme, ou à répaule si c'était une femme , étaient poursuivis aux cris de la paille j la paille^ jusqu'à ce qu'ils eussent arboré cet étrange étendart. 11 n'y eut pas jusqu'aux religieux qui se virent obligés d'en porter, et un frère carme ayant voulu faire résistance, fui si cruellement battu, qu'on le tint pour mort.

Mais au moment de se rendre à l'Hôtel-de-Ville, le cœur, comme toujours , faillit à Monsieur ; il hésita , chercha les meilleures des mauvaises raisons qu'il avait l'habitude de donner, et se fit tellement tirailler, que, quoique l'ouverture de la séance fût fixée à deux heures, il n'arriva qu'à quatre.

La chose était cependant de la plus haute importance ; on devait dans cette assemblée reconnaître Monsieur comme lieutenantgénéral de l'État, ainsi qu'il avait déjà été fait par le parlement, avec pouvoir de donner ordre à tout, en vertu de l'autorité du roi qu'il garderait entre ses mains, tant que Sa Majesté serait prisonnière du cardinal Mazarin , déclaré ennemi de l'État, perturbateur du repos public , etc. , etc.

Pendant la route Monsieur reprit quelque assurance, car il put remarquer que tout le monde portait de la paille , comme autrefois tout le monde portait des frondes. Il trouva sur sa route sa fille qui le salua ; Mademoiselle avait à son éventail un bouquet de paille noué par un ruban bleu qui était la couleur du parti.

Les rues étaient encombrées de monde, et à peine si Monsieur et M. le Prince purent arriver à la place de Grève, et se faire jour jusqu'à l'Hôtel-de- Ville; le peuple paraissait fort ému, et menaçait surtout le maréchal de l'Hôpital et le prévôt des marchands, qu'il traitait de mazarins, la plus grosse injure et surtout la plus fatale menace de cette époque.

Les deux princes entrèrent, et la séance fut ouverte par la lecture d'une lettre du roi qu'on venait de recevoir; cette lettre demandait que l'on retardât l'assemblée de huit jours. Elle fut accueillie par des huées. et mise à l'instant même de côté.

Alors Monsieur et M. le Prince, chacun à son tour, remercièrent l'assemblée de ce que la ville de Paris avait fait pour eux le jour

du combat de la porte Saint- Antoine; mais ni l'un ni Tautre ne s'expliqua sur ce qu'il attendait à Tavenir. C'était alors que la proposition devait être faite d'une union par quelques conseillers ; mais personne ne se leva , et l'attente des princes fut trompée sur ce point y le seul cependant pour lequel l'assemblée avait été provoquée. Bientôt, comme s'il n'eût pas dû être question d'autre chose , M. le Prince se leva, fit signe à Monsieur de le suivre, et lous deux quittant l'assemblée, sortirent par la grande porte qui donne sur la place de Grève.

Or, Monsieur et M. le Prince paraissaient fort mécontents; quelt\aes gens du peuple remarquèrent ce mécontentement, et comme ils en demandaient la cause à des officiers du prince, ceux-ci répondirent que cela tenait non seulement à ce que l'acte d'union n* avait pas été signé, mais à ce qu'il n'avait pas même été proposé. A cette nouvelle, le peuple qui ne demandait pas mieux, puisqu'il était assemblé, que de faire quelque bruit, s'émut, criant que tous ceux qui étaient à l'Hôtel-de-YiHe étaient autant de Mazarins, qui, le jour du combat de la porte Saint-Antoine, auraient laissé périr M. le Prince, si Mademoiselle ne leur eût forcé la main. Et bientôt mille voix partirent de cette foule, criant Vunion, t'unian. En même temps ces voix furent accompagnées d'une salve de mo.usqueterie qui brisa une partie des carreaux de l'Hôtel-de- Ville.

En entendant ces cris, en voyant les balles briser les fenêtres et trouer les murailles de la chambre oii ils étaient, l'eflroi fut si grand parmi ceux qui composaient l'assemblée, que la majeure partie d'entre eux se jeta à terre , et crut certainement être arrivée au dernier moment de sa vie. Les uns se confessèrent intérieurement, les autres s'emparant des ecclésiastiques se confessèrent à eux , chacun demandait l'absolution à son voisin qui la donnait et la recevait. Mais ce fut bien pis, lorsque les balles, au lieu d'arriver diagonalement, comme elles avaient fait à la première déchaîne, arrivèrent horizontalement. Des soldats plus expérimentés que les autres étaient montés dans les maisons en face de riIôtel-de-Ville et tiraient en ligne directe. 11 en résulta que cette fois deux ou trois coups portèrent et que les gémissements des blessés et le râle des mourants se mêlèrent au bruit de cette confession générale. Alors chacun songea à fuir. Malheureusement le peuple était maitre de toutes les issues. On ferma et l'on barri-

cada les portes , mais le peuple entassa des fagots devant chacune d'elles et y mit le feu, de sorte que bientôt l'Hôtel-de-Ville parut tout en flammes.

Cependant les deux princes étaient revenus au Luxembourg sans se douter, du moins le prétendirent-ils toujours, de ce qui se passait derrière eux. Monsieur entra dans sa chambre pour y changer de chemise, car il avait eu chaud à THôtel-de-Ville, et M. le Prince demeura dans F antichambre avec Mademoiselle, la duchesse de Sully , la comtesse de Fiesque et M™' de Villars , s'amusant à lire des lettres qu'un trompette de M. de Turennc venait de lui apporter, quand arriva un bourgeois tout essoufflé.

— Ah ! s'écria-t-il, au secours ! au secours ! Le feu est à l'Hôtelde-Ville; on s'y tire, on s'y tue; c'est, en vérité, la plus grande pitié du monde.

Le prince entra aussitôt pour annoncer cette nouvelle à Monsieur, lequel en fut si surpris, qu'oubliant que l'antichambre était

pleine de dames , il y accourut tout en chemise pour interroger luimême le messager; mais celui-pi ne put que répéter ce qu'il avait dit.

— Mon cousin, dit alors Monsieur, allez à rilôtel-dc-Ville, je \ous prie y vous y donnerez ordre à tout.

— Monsieur , répondit le prince , il n'y a point de lieu où je n'aille x>our votre service; mais quant à celui-ci, dispensez-m'en, je vous prie ; je ne suis point du tout homme d'émeute, et me sens très poltron en pareille circonstance; envoyez-y M. de Beaufort, il est bien connu et fort aimé parmi le peuple, et il y fera beaucoup mieux, que je ne pourrais faire.

En effet , le prince en parla à M. de Beaufort qui partit aussitôt, promettant qu^il aurait bon marché de tous ces gens-là.

En ce moment. Mademoiselle, qui prenait goût à la politique, entra dans le cabinet de son père et lui oflfrit d'aller tout pacifier, disant que ce serait un coup de partie , si on profitait de la circonstance pour mettre le maréchal de F Hôpital et le prévôt des marchands à la porte, tout en ayant Tair de les tirer des mains de la populace. Monsieur approuva sa fille , et comme elle avait déjà deux fois si bien réussi , il la chargea de cette troisième mission.

Mademoiselle partit avec ses aides de camp ordinaires. M"** de Fîcsque et de Frontenac , plus M™' de Sully et M™' de Villars Oronilate, lesquelles avaient grand peur. En sortant du' Luxembourg, suivies de tous les gens de Son Altesse Royale et de M. le Prince, les cinq héroïnes trouvèrent un homme mort, ce qui faillit faire rentrer les deux dernières; mais Mademoiselle les encouragea et les retint.

Mais ce n'était que le commencement. Comme Mademoiselle arrivait au bout de la rue de Gesvres, et s'apprêtait à tourner le pont Notre-Dame, elles virent rapporter M. Ferrand, conseiller au parlement, lequel avait été assassiné à coups de poignard; cette vue produisit une impression d'autant plus vive sur la princesse, que le mort était fort de ses amis. Elle interrogea alors ceux qui passaient et elle apprit qu'on venait d'assommer encore un maître des comptes nommé Miron, lequel était aussi une de ses connaissances. Le bruit courait, en outre, que le vicaire de Saint-Jean , en Grève, pour sauver son curé qui était enveloppé par le peuple, s'était élancé de son église élevant audessus de sa tête le Saint-Sacrement qu'il avait pris sur l'autel, et que y malgré cette céleste sauve-garde, les furieux avaient tiré

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A ces désastreuses nouvelles, toute la suite de Mademoiselle mit pied à terre, et entoura son carosse pour Tempêcher d'aller plus loin. Elle envoya alors trois ou quatre messagers à rilôtelde-Ville, mais pas un ne revint. On chercha un trompette pour le Taire sonner, maison n'en rencontra nulle part. Enfin Mademoiselle, pensant qu'il s'en trouverait peut-être quelqu'un à l'hôtel de Nemours, se décida à s'y rendre. Mais un bien autre accident l'attendait : en traversant le petit pont le carosse de la Princesse accrocha la charrette dans laquelle on transportait les morts de l'Hôtel-Dieu, et qui était pleine de cadavres; comme Son Altesse regardait en ce moment par la portière, elle n'eut que le temps de se rejeter au fond de son carosse pour n'être pas souFlletée par les pieds qui sortaient des ouvertures de la charrette. Dans une autre circonstance il y avait de quoi Taire évanouir Son Altesse , mais elle avait vu depuis deux jours tant de morts de sa connaissance , que les morts inconnus ne lui produisirent qu'une médiocre impression.

11 n'y avait aucun trompette à l'hôtel de Nemours. Mademoiselle se contenta donc de demander des nouvelles du duc; sa blessure au bras était en voie de guérison. M'"' de Villars, qui appréciait peu les idées belliqueuses de la princesse , profita de l'événement l)our rester à l'hôtel de Nemours, et M"" de Fiesque, qui était très fatiguée, demanda un congé pour aller se coucher.

Mademoiselle revint au Luxembourg désespérée d'avoir si mal réussi; mais Monsieur, qui était fort brave lorsqu'il ne s'agissait pas de s'exposer en personne , lui proposa de faire une seconde tentative. Mademoiselle, qui n'avait pas besoin d'être excitée lorsqu'il fallait se jeter dans Taventureux, accepta aussitôt, et, quoiqu'il fût minuit, partit moins accompagnée encore cette fois qu'elle ne l'était la première, puisque M"" de Fiesque et M"" de Villars avaient déserté pendant la première expédition.

Cette fois le peuple avait disparu , et les rues étaient pleines de corps de gardes; chacun de ces corps de gardes offrait une escorte à Mademoiselle, de sorte qu'elle eût pu, à la place de Grève, se trouver à la tête de cinq cents hommes ; mais elle n'en voulut point , et arriva presque seule. M. de Beaufort vint au devant de la princesse, la fit descendre de son carosse, et tous deux traversèrent les portes de l'Hôtel-de-Ville, sur des poutres encore toutes fu-

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mantes. Le bâtiment semblait désert; on n'y voyait pas une seule personne; la grande salle où avait eu lieu la séance, encore garnie de ses banquettes et de ses gradins, était complètement vide. Mademoiselle regardait tristement cette espèce de squelette de rassemblée , lorsque le maître d'hôtel de la ville entra avec précaution et, s' approchant d'elle, vint lui dire que le prévôt des marchands était dans un cabinet et serait bien aise de la voir. Son Altesse laissa les dames dans la grande salle, et montant seule, elle trouva le prévôt des marchands coiflé d'une perruque qui le déguisait, mais du reste aussi calme et aussi tranquille que s'il n'avait couru aucun danger.

— Monsieur, lui dit la princesse. Son Altesse Royale m'a envoyée ici pour vous tirer d'affaire, et j'ai accepté cette commission avec joie , ayant toujours eu de l'estime pour votre personne. Je n'entre point dans les sujets de plaintes qu'elle croit avoir contre vous. Sans doute vous avez cru bien Taire , et souvent ce sont nos amis qui nous embarquent dans les choses Tâcheuses.

— Mademoiselle, répondit le prévôt , vous me faites beaucoup d'honneur d'avoir cette pensée de moi , qui suis le très humble serviteur de S. A. R. et le vôtre ; cKoyez que j'ai agi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici selon ma conscience. Maintenant je vois qu'on me veut déposer : tant mieux ! Je serai trop heureux de n'être point eu charge dans un temps comme celui-ci , et si vous voulez me faire apporter de l'encre et du papier, je vous donnerai ma démission à l'instant même.

— Monsieur, dit la princesse, je rendrai compte à Son Altesse Royale de ce que vous me dites; quant à votre démission , si on la veut, on vous l'enverra prendre; pour moi, Dieu me garde de demander quelque chose à un homme dont je viens de sauver la vie.

— En somme, demanda à son tour M. de Beaufort, que désirezvous? et que puis-je faire pour votre service?

— Je désire , répondit le prévôt, rentrer à mon logis , et vous {louvez m'y faii*e reconduire , Monseigneur.

— Soit, dit le duc.

Et il alla lui-même reconnaître une petite porte, et s'étant assuré qu'elle était libre, il revint lui-même le quérir. Aloi-s le bonhomme fit mille compliments à ses deux sauveurs et se retira.

Otte première opération terminée , Mademoiselle songea an T. 11 • 7

maréchal de T Hôpital , qui se trouvait dans une situation non moins précaire , et à qui elle avait Tait dire qu'elle était prête à assurer sa retraite. Mais en descendant, elle trouva M""*' de Béthune et de Fiesque , ses deux maréchales de camp , fort effarées. Tandis qu'elles causaient ensemble, une balle de mousquet avait passé entre elles deux, sans toucher ni Tune ni Tautre il est vrai , et était allée faire son trou dans le mur. Mademoiselle les rassura, et alla frapper à la porte de la chambre où, disait-on, se tenait le maréchal. Mais personne ne répondit ; lassé d'attendre , ou ne voulant rien devoir à ses ennemis , il était parti par une fenêtre , avec l'aide d'un valet, à qui il promit cent pistoles pour ce service et auquel il les envoya effectivement le lendemain.

Le jour commençait à poindre; le peuple se rassemblait , Mademoiselle n'avait plus rien à faire à l'Hôtel-de-Ville, elle rentra donc chez elle : il était quatre heures du matin ; elle se coucha et dormit tout le jour.

Pendant la journée on alla chez le prévôt des marchands pour y prendre la démission qu'il avait offerte; le soir même, le conseiller Broussel, sur les sentiments duquel on n'élevait aucun doute, fut nommé à sa place, 'et le lendemain on ordonna , pour le faire reconnaître dans son nouveau poste, une assemblée à l'Hôtel-de-Ville , après laquelle il se rendit au Luxembourg , et prêta serment entre les mains de Son Altesse Royale, comme on a coutume de le faire entre les mains du Roi.

En apprenant ces nouvelles, la cour se retira de Saint-Denis à Pontoise. On avait eu d'abord l'intention de faire filer le Roi sur la Normandie , mais on comprit avec juste raison qu'il serait plus en sûreté au milieu d'une armée ayant M. de Turenne pour général, que partout ailleurs.

Pendant ce temps-là , les princes agissaient sur le parlement, des écrivains anonymes demandaient la régence, et Broussel luimême proposa en pleine compagnie de rendre au duc d'Orléans le titre de lieutenant-général du royaume qu'il portait pendant la minorité, avec tout pouvoir pour la guerre et pour les finances, lequel il emploierait à l'exclusion du cardinal de Mazarin. Enfin le duc d'Orléans obtint, à la majorité de soixante-quatorze voix contre soixante-neuf, la déclaration suivante :

« Attendu que la personne du Roi n'est point en liberté , mais

détenue par le cardinal Mazarin , M. le duc d'Orléans est prié

d'employer F autorité de Sa Majesté et la sienne pour le délivrer,

et à cet effet de prendre la qualité de lieutenant-général du Roi

dans l'étendue du royaume, et d'en faire toutes les fonctions, tant

que ledit cardinal sera en France, comme aussi le prince de Condé

d'accepter, sous l'autorité de Son Altesse Royale, le commandement

et la conduite des armées.

C'était l'autorité royale ou à peu près. Aussi après avoir entendu tire cette déclaration : — Bon ! dit le conseiller Catinat , il ne lui manque plus maintenant que le pouvoir de guérir les écrouelles. Cette déclaration fut rendue le 20 juillet, et le 31 du même mois un arrêt du Conseil royal déclara les dernières résolutions prises à l'hôtel du parlement nulles de toute nullité, comme ayant été obtenues de gens sans liberté et sans pouvoir, et transféra le parlement de Paris à Pontoise , ainsi que le roi Henri 111 l'avait autrefois transféré à Tours.

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